‹ Histoire de Jeanne d'ArcChapitre 7 sur 10 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Depuis la bataille de Patay , jusqu'au sacre de Charles VII , à Reims.

JLa nouvelle défaite de Patay répandit Tépou- Mardi vante dans la capitale anglaise de la France. La J^o!1" terreur y fut telle , que , « le mardy devant la » Saint Jehan , fut grant esmeute que les Armi- )) naz debvoient entrer celle nuyt à Paris (i). »

Le régent anglais revint en toute hâte dans cette ville pour prendre, de concert avec le grand conseil qui lui avait été adjoint , les mesures les plus propres à rétablir les affaires. « Et de re- » chief en ces jours furent apportées nouvelles :» au duc de Bethfort et au grant conseil du roy ~» Henry d'Angleterre estant à Paris ; de la perte » et misérable adventure et destruction de leurs » gens. Laquelle leur fut tant ennuyeuse et dure » à ouyr , que les aulcuns ( quelques-uns ) , en » plain conseil , commencèrent à plorer. Et » d'aultre part furent advertiz comment le roy

(i) Journal d'un bourgeois de Paris, sous les règnes de Charles VI et Charles VII.

» Charles , à tout sa puissance , se comparoit et » apprestoit pour venir conquérir sur eulx. » Pour quoy , de par le duc de Betfort et lesPa- » risiens , fut ordonné de envoyer une solemp- » nelle ambassade devers le duc de Bourgongne , » affin de luy remonstrer les dessusdictes estran- » gers besongnes , et luy aussi requerre que )) briefvement il voulsist venir à Paris , pour , » avec le régent et le conseil du roy , avoir advis » sur les affaires dessusdictz qui leur estoient » survenus (i). »

Les ambassadeurs choisis pour cette mission furent l'évêque de Noyon , qui assista depuis au procès de la Pucelle , « deux notables docteurs » en théologie , et aulcuns des plus puissans » bourgeois de Paris (2). »

Quel changement l'espace de quelques mois avait suffi pour opérer ! Ce fier régent anglais , qui s'était conduit avec tant de hauteur envers le duc de Bourgogne , à l'occasion de la remise d'Orléans , que les habitans de cette ville offraient de faire à ce prince ; ce même duc de Bedford , alors si plein d'orgueil et d'insolence , admettait tout à coup les Parisiens dans ses conseils , affectait de partager avec eux l'exercice du pouvoir royal qui lui était confié, et implorait les avis et les secours du prince français

(1-2) Monstrelet , en sa Chronique.

DE JEANNE D ARC. Il*]

qu'il avait naguère outrage. Malheureusement les choses empruntent une partie de leur valeur des temps et des circonstances ; deux mois plutôt cette politique eût pu réussir au régent anglais :on ne vit alors dans sa modération tardive que l'aveu de sa faiblesse , et le duc Philippe , en tardant à le secourir, voulut goûter quelque temps le plaisir d'une juste vengeance. Cependant il reçut assez bien les envoyés du régent et des Parisiens qui vinrent le trouver à Hesdin, où il était alors, « et leur promist que dedans briefz jours il se- » roit en ladicte ville de Paris (3). »

Le duc de Bedford , sentant bien qu'il devait peu compter sur l'assistance de ce prince , redoubla ses sollicitations auprès du conseil d'Angleterre. Le ministère anglais, s'effrayant à son tour de ce qui se passait en France , et se trouvant dans l'impossibilité de créer assez tôt une armée capable d'arrêter les progrès du roi Charles , imagina d'appliquer à cet usage les troupes rassemblées sous l'étendard de la Croisade , et confiées au commandement du cardinal d'Angleterre. Il ne paraissait pas aisé de faire consentir ce prélat ambitieux à un arrangement qui différait la gloire qu'il s'était promise; cependant on y trou\a moins de difficulté qu'on ne l'avait cru d'abord. Un sacrifice d'argent, et quelques pré-

(1) Monstrelet , en sa Chronique.

cautions tortueuses, au moyen desquelles on le mettait à l'abri de l'indignation du souverain pontife i suffirent pour le déterminer à immoler la cause de l'Eglise aux intérêts de F Angleterre. Il est probable que, le premier moment passé, il avait senti se refroidir son enthousiasme , et considéré avec regret qu'il abandonnait le champ de bataille à son rival le duc de Glocestre pour aller chercher loin de l'Angleterre des succès incertains. Il saisit donc avec empressement cette occasion de revenir sur ses pas. L'expédition fut détournée de son but ; les sommes considérables , tributs de la piété des fidèles , les guerriers qui s'étaient enrôlés pour la cause de la religion , furent employés, au mépris des promesses les plus sacrées, à défendre des intérêts temporels. C'est peu, on trompa jusqu'au bout les troupes ; le cardinal les accompagna jusqu'en France pour qu'elles ne pussent concevoir aucun soupçon ; et elles ne connurent leur véritable destination que lorsque la mer, qui les séparait de leurs foyers , leur fermait le chemin du retour. Ainsi la croisade, publiée en Angleterre contre les hérétiques de Bohême, se trouva, de fait, avoir été prêchée contre la France. Il faut voir, dans les actes originaux conservés à la tour de Londres, les ruses et les détours auxquels la politique du gouvernement anglais ne rougit pas de descendre en cette occasion. Gomme aucun historien ne s'est étendu sur

le détail de cet affaire , et ne Ta présentée sous son véritable point de vue , je me flatte qu'on ne verra pas ici sans intérêt la pièce qui répand le plus de jour sur cette transaction mystérieuse, monument honteux de la politique la plus déloyale et de la duplicité la plus perfide. En voici la traduction littérale.

« Ci-après suivent les articles de l'appointe- i« juillet » ment fait et accordé à Rochester , le pre- » mier jour de juillet, entre le roi, par l'avis de » son conseil, d'une part, et mon seigneur son » cousin, le cardinal, etc. , d'autre part.

» D'abord,

» Comme ainsi soit que le roi, par l'avis de » sondit conseil , a accordé licence audit cardi- » nal d'emmener hors de son royaume d'Angle- » terre des sujets du roi appartenans audit » royaume , jusqu'au nombre de deux cent cin- )) quante lances (75o hommes de cavalerie} et » deux mille archers, pour l'accompagner au » royaume de Bohème, pour la réduction et » expugnation des hérétiques de ce pays , qui » travaillent à la subversion de la foi chrétienne;

» Néanmoins ,

» D'autant que le roi et sondit conseil pen-

» sent , considérées les diverses , grandes et

» grièves adversités et fortunes de guerre der-

» nièrement advenues, après le temps où fut

23o HISTOIRE

» donnée ladite licence aux sujets du roi dans le » royaume de France , et le grand jeu-partie au » moyen de quoi la personne de mon seigneur )> de Bedford son oncle, et le reste de ses fidèles )> sujets du royaume de France, et aussi ledit m royaume, demeurant en danger d'être perdus » et surmontés , à moins que de prompts et im- » médiats secours et moyens de relief , tirés de » son royaume d'Angleterre ne soient disposés » et envoyés en France ;

» Et attendu , par conséquent , que le service » des hommes d'armes et archers qui s'étaient » engagés avec ledit cardinal , est de toute ma- » nière nécessaire et utile au roi ;

» Ledit cardinal ,

)) Considérant les choses ci-dessus rappor- » tées , pour le très-singulier amour , zèle , et <> tendresse qu'il porte à la sûreté , bien - être » et prospérité du roi , et de tous ses pays et » sujets , et spécialement de monseigneur de » Bedford, du royaume de France , et des sujets » du roi en cedit royaume ;

» Condescend au contenu des articles qui sui- ) vent, c'est-à-dire ;

» Que mondit seigneur le cardinal a consenti » d'aller en personne , et aussi de conduire sa » retenue (armée), qu'il a formée des sujets du )) roi appartenais à ce pays, dans le royaume de

» France , à mondit seigneur de Bedford , et » d'y demeurer ; et aussi de faire tous ceux de » sadite retenue , autant qu'il sera en son pou- » voir, demeurer et servir le roi dans ses guerres » au royaume de France , pour le terme d'un » demi-an, pour lequel ils sont engagés avec » lui.

» Item , que pour l'exécution de ce qui est en » l'article précédent , le roi accordera , par ses » lettres patentes, à mondit seigneur le cardinal, » le pouvoir de faire connétable et maréchal de » sadite retenue , telles personnes qu'il sera jugé » expédient et utile audit mon seigneur le car- )) dinal ; auxquelles pendant ladite demi-année , » il donnera en charge d'employer sadite rete- » nue au service du roi audit royaume de France, » en la même manière que les autres sujets du » roi audit royaume , qui sont occupés en ladite » guerre ; excepté qu'ils ne seront point obligés, » en vertu du présent appointement, de s'em- » ployer à aucuns sièges.

» Item, que,

» Pour la même entente , et à cette fin qu'on » ne puisse être mu en aucune manière à penser » raisonnablement, que l'abandon de l'expédi- » tion dudit cardinal et de sa retenue en Bohême, » procède de la volonté, imagination, et collu- » sion dudit cardinal ,

» Le roi enverra une suffisante personne , et » aussi ses lettres patentes sous le grand sceau » d'Angleterre , par lesquelles il donnera pleine » autorité et pouvoir à monseigneur de Bed- » ford , pour diverses grandes causes et consi- » dérations, de défendre à tous sesdits sujets de » la retenue dudit cardinal , sur peine de forfai-

» ture de vie , et de tout ce qu'ils peuvent

» forfaire contre le roi, de passer sous aucun » prétexte hors dudit royaume de France en au- » cune autre terre , à compter du treizième jour » de juin jusqu'au vingt-unième jour de décembre » prochain , nonobstant aucune licence ou per- » mission accordée par le roi à cet effet, anté- » rieurement à la date desdites lettres patentes , » et d'arrêter, emprisonner, et tenir emprisonné » tout individu de ladite retenue qui ferait le conî) traire , pendant le temps que le roi donne à » mondit seigneur de Bedford autre commande- »? ment.

» Iterrij à cette fin qu'il paraisse évidemment » que ce n'est pas l'intention du roi d'empêcher > sesdits sujets d'aller en ce moment en Bohême, » par déplaisir ou mépris de notre saint-père le » pape, ou de l'Eglise, mais seulement à cause » de la nécessité survenue par les évidens périls, » dangers, pertes et inconvéniens ci-dessus men- » tionnés ; ni pour mettre notre saint - père et

» l'Eglise on perte des sommes payc'es pour » gages à ladite retenue (i) ; le roi offre, veut, » et fera à notre saint-père notable et suffisante » sûreté du remboursement de la totalité de la » somme à quoi lesdits gages ont monté , ledit » remboursement devant être fait , sans plus long » délai ou retard, savoir :

» Une moitié le dernier jour de février prochain ,

» Et l'autre moitié le premier jour de mai sui- » vant ;

» Et avec cela le roi accorde et agrée, que, » audit commencement de mai , notre saint- » père, et l'Eglise , et le susdit cardinal, pour- » ront tirer de ce pays des gens d'armes et ar- » chers , jusqu'au nombre , ou plus , et pour l'en- » tente , à lui accordés ci-devant.

» Item, que ,

» D'autant qu'il est estimé que ladite sûreté » de paiement doit être des obligations des sei- » gneurs du conseil du roi , lesquelles , si elles » étaient montrées par la suite , portant date de » ce jour, il en pourrait naître le soupçon d'une » collusion entre ledit conseil du roi et le susdit » cardinal ,

(1) J'ai déjà fait observer ailleurs qu'il était d'usage de payer d'avance aux soldais, au moment de leur engagement, une certaine partie de leur solde.

» Il est avisé et convenu , par le conseil du roi , » que lesdits seigneurs du conseil feront des obli- » gâtions à notre saint-père et à sa chambre , » portant date de ce jour, lesquelles seront con- » fiées à la garde dudit cardinal ;

» Et après la publication de ladite prohibition » et défense , qui doit être faite en France au » nom du roi , il sera fait et scellé de nouvelles » obligations par lesdits seigneurs du conseil, de » la même teneur, sauf la date de ce jour, et » portant date d'un jour après ,1a publication de » ladite défense , lesquelles seront délivrées à » celui que notre saint-père , ou ledit cardinal , » indiquera , et lesdites premières -obligations » seront rendues auxdits seigneurs du conseil , » pour être gardées par eux.

» Item , que sans retard , au temps de la publi- >> cation desdites prohibitions , il sera envoyé » des messagers à notre saint - père le pape et » aux princes d'Allemagne, avec des lettres d'ex- » cuse contenant les causes de l'empêchement » et délai apportés au passage en Bohême dudit » cardinal et de sa retenue , aussi bien pour la » décharge du roi, déclaration et maintien de » son nom et réputation , que pour la décharge » et l'honneur dudit cardinal.

» Item, comme le roi s'engage à rembourser » à notredit saint - père les gages de la retenue » dudit cardinal, il est convenu que si aucun de

» la susdite retenue quitte ledit cardinal dans la » susdite demi-année, ou abandonne son service, » le cardinal fera faire par son procureur, à la » requête du roi, les poursuites légales encou- » rues par ledit enrôlé en agissant ainsi , et pro- » duira ses témoignages et preuves légales ; du- » quel procès , aussi bien que des tiers , et de » toute autre sorte de gains de guerre qui pour- » raient appartenir ou être dus à notre saint- » père , ou au susdit cardinal , pendant la susdite » demi - année , le roi aura tout le profit et bé- » néfice.

» Item } considérant la grande charge que por- » tera ledit cardinal en accomplissant les choses » dessusdites , le roi , de sa libéralité , accorde y> audit cardinal, par forme de récompense, mille » marcs.

» Et, sur ce, le roi enverra des lettres parti- » culières à sondit oncle de Bedford par la sus- » dite personne qui portera ses lettres patentes, » et fera connaître à son oncle de Bedford com- » ment, selon son désir, avec grande difficulté et » instance , il a traité avec ledit cardinal , et Fa » déterminé à passer, lui et sa retenue , par son » royaume de France, à cette fin qu'il puisse » s'aboucher avec ledit cardinal , et emploie lui » et sa retenue, s'il pense que cela lui soit néces- » saire ; faisant savoir en outre à mondit seigneur » son oncle que le roi supporte en ce moment

» une si grande charge , en entretenant sir Jean » Radcliff et sa retenue , qu'il ne pourrait trou- » ver ici l'argent nécessaire pour la solde de la » retenue dudit cardinal , si lui et ceux de sadite » retenue étaient à la charge de ce royaume ; et » que , par conséquent , s'il désire les services » de la retenue dudit cardinal , il doit entretenir » lui et sadite retenue de la manière qu'il lui sem- » blera expédient et raisonnable.

» En accomplissement duquel traité , ledit car- » dinal , par sa grande discrétion et prudence , » fera loyalement et sincèrement son devoir de » charger mondit seigneur de Bedford et le » royaume de France du paiement des gages de « ladite retenue ; ne laissant en aucune manière » soupçonner à mondit seigneur de Bedford » qu'il ait été donné ici aucune sûreté de rem- » boursement à notredit saint-père.

» Et au cas que ledit cardinal puisse ainsi in- » duire mondit seigneur de Bedford à se char- » ger, ainsi que le royaume de France, de la to- » talité ou d'une partie des gages de la demi-an- » née , il ordonnera que lesdits seigneurs du » conseil soient déchargés, dans leurs obliga- » lions , d'une somme égale à celle que mondit » seigneur de Bedford et le royaume de France )) auront prise à leur charge (i). »

(i) Actes de Rymer, tom. X? pag. 424-426>édil. de 1727.

DE JEANNE D'ARC. 2.Zn

Le cardinal ne reçut qu'en France les mille marcs qu'on lui accordait par le traité ci-dessus, à titre de récompense ; car Tordre adressé au trésorier et au chambellan ( camerarius) de l'échiquier pour lui faire toucher cette somme, ainsi que celle de 2,43 1 livres formant le second paiement de ses troupes , porte la date du 5 juillet *429 (0- A cette époque tout était arrangé entre le cardinal et le duc de Bedford.

Revenons aux opérations de l'armée française.

Le bruit de la défaite de Patay répandit l'épouvante parmi les garnisons anglaises des petites places de la Beauce ; la plupart , comme celles de Montpipeau et de Saint-Sigismond, mirent le feu aux villes qui leur étaient confiées , et prirent la fuite avant l'arrivée des troupes françaises (2).

Le connétable se disposait à poursuivie les ennemis, quand, sur ces entrefaites, le roi lui manda « qu'il s'en retournast en sa maison. » Cet ordre confondait tous les desseins du connétable. Immolant son orgueil à son ambition , il envoya les seigneurs de Beaumanoir et de Rostrenen » supplier » le roi de sa part « que ce fust son » p]aisir qu'il le servist, et que bien et loyaument » il le serviroit, et le royaulme. » Il fit prier en outre la Trémoille , « qu'il luy pleust le laisser

(1) ActesdeRymer,tom.X,pag.4a4-4a6,édit.de 1727,

(2) Histoire au vray, etc.

» servir le roy, et qu'il feroit tout ce qu'il luy » plairoit , fust-ce juscjues à le baiser aux ge- » noux (i). » Quelques historiens ont voulu faire honneur de cette démarche au patriotisme du comte de Richemont : ils n7ont pas réfléchi que l'amour de la patrie peut se soumettre à tout, excepté au déshonneur, et que la générosité ne saurait emprunter le langage de la servitude et de la bassesse. A quelle époque, d'ailleurs, Richemont mettait-il tant d'ardeur à vouloir servir le roi malgré lui-même ? quand Orléans était délivré, quand Jargeau était tombé au pouvoir des Français , lorsque le trône enfin était sauvé, et que l'assistance qu'offrait un sujet long-temps rebelle était désormais inutile , comme l'événement ne tarda pas à le prouver, pour achever le grand œuvre confié aux innocentes mains de la guerrière inspirée. C'est quelques mois plus tôt, c'est quand la fortune de l'Angleterre semblait prête à triompher ; c'est au bruit du trône de saint Louis tombant en ruines , que Richemont devait accourir. Qu'il se fût alors prosterné dans la poussière devant un roi malheureux; qu'il eût même embrassé les genoux d'un ministre insolent, peut-être perfide , pour obtenir le droit de défendre son prince ; la France alors , l'Europe entière, n'auraient vu dans son abaissement qu'un i

(i) Guillaume Gruel , Hist. d' Ai tus III , etc.

dévouement sublime, et eussent applaudi, avec des larmes d'admiration, au spectacle d'un guerrier illustre sacrifiant sa fierté et ses ressentimens au besoin de répandre son sang pour son roi et pour sa patrie. Mais les circonstances n'étaient plus les mêmes , et le dévouement tardif et intéressé du connétable devait être considéré d'un autre œil. Aussi ne peut-on voir sans une sorte de satisfaction involontaire l'affront que son ambition lui fit alors essuyer. La Trémoille dédaigna les soumissions de son ennemi (i) ; inaccessible aux séductions dangereuses d'une vanité puérile, il refusa Thommage de sa honte , le tribut de son déshonneur, et montra parla plus de finesse et de prévoyance que le connétable n'avait laissé voir d'ambition et de bassesse. Le roi, qui joignait son propre ressentiment aux instigations de son favori , fit dire au connétable « qu'il s'en allast , » et que mieulx aimeroit il n'estre jamais cour- » ronné », que de l'être en sa présence (2).

L'armée victorieuse se retira à Orléans , où de nouveaux guerriers arrivaient de toutes parts, et où l'on était persuadé que le roi ne tarderait pas à venir (3), tant pour témoigner aux habitans sa reconnaissance du zèle qu'ils avaient montré pour sa cause, que pour diriger les préparatifs du voyage

(1-2) Guillaume Gruel , Hist. d'ArlusHI7 etc. (3) Histoire au vray, etc.

zLo HISTOIRE

de Reims , où la Pucelle avait promis de le conduire (i). Les Orléanais, pleins de cette espérance , et oubliant leurs longues misères , « fei- » rent tendre les rues à ciel , et voulurent faire » grant appareil pour l'honorer à sa glorieuse )) venue (2) : ce qu'il ne feist (3), mais il se tint » dedens Sully sans venir à Orléans (4) ; dont » ceulx de la cité, qui l'avoient fait tendre et » parer (5) » , et même « aulcuns qui estoient » entour le roy (6), en furent mal contens (7) , » non considerans les affaires- du roy, qui pour » conclurre de son estât, se tenoit à Sully sur » Loire (8). » Le véritable motif de la conduite de Charles VII en cette occasion était son aversion pour le comte de Richemont ( aversion qu'excitait incessamment le ministre la Trémoille ) , et la répugnance qu'il avait à se rencontrer avec le connétable.

La petite ville de Sully, occupée depuis dix mois par les Anglais, était rentrée comme d'ellemême dans les mains de la Trémoille , à qui elle -

(1) Histoire au vray , etc. ; Chronique sans titre.

(2) Chronique sans titre.

(3) Histoire au vray , etc.

(4) Chronique sans titre.

(5) Histoire au vray , etc.

(6) Chronique sans litre.

(7) Histoire au vray 7 etc.; Chronique sans titre.

(8) Histoire au vray, etc.

appartenait : on eut dit que les Anglais Pavaient moins regardée comme une ville conquise que comme un dépôt confié à leurs soins. J'ai déjà fait observer, dans l'Introduction de cet ouvrage, qu'ils en avaient donné le commandement à un proche parent de la Trémoille, qui combattait sous leurs drapeaux; on ne pouvait pousser plus loin les égards pour le ministre d'un roi ennemi ; et la facilité avec laquelle cette place rentra en sa possession quand il se présenta devant ses portes, est encore un témoignage de déférence et de politesse dont on n'a pas assez fait honneur à la nation britannique. Sérieusement il est bien difficile, en réfléchissant sur toutes ces circonstances, de se défendre du soupçon qui pèse sur la mémoire de la Trémoille , d'avoir poussé la politique jusqu'à ménager à la fois les deux partis qui se disputaient le trône , et d'avoir à cet effet entretenu des liaisons secrètes avec le régent anglais de la France. Ce ministre passa toujours pour avoir été très-accessible à la séduction de l'or ; et dès ce temps-là le gouvernement britannique savait employer ce métal comme un puissant auxiliaire.

Quant à l'inaction du roi Charles pendant tous

les événemens qui venaient de se succéder, il me

semble impossible de la mieux apprécier que ne

l'a fait un de nos plus sages historiens dans les

lignes suivantes : « On ne peut s'empêcher », dit-il, « de voir avec une espèce de surprise Charles » tranquille à Loches , ou dans quelque autre » ville , tandis qu'une noblesse aussi courageuse » que fidèle prodiguait son sang pour lui acqué- » rir ce surnom de victorieux que l'histoire lui » a donné. L'intérêt de sa gloire , la situation de » ses affaires , semblaient exiger qu'il parût à la » tête de ses troupes , et qu'il les encourageât par » son exemple. Il avait certainement de la va- » leur : sa faiblesse , s'il est permis de se servir » de cette expression, était dans son esprit, non » dans son cœur. Les favoris qui- l'obsédaient » étaient plus assurés de leur crédit à la cour » qu'au milieu du tumulte des armes. Pour le » retenir, ils lui représentaient le danger auquel >$ il exposerait sa personne , du salut de laquelle » dépendait celui de l'état. Ces raisons étaient » spécieuses, et l'indolence du monarque leur » prêtait une nouvelle force. Cette inertie était » le défaut dominant de ce prince , et non un » penchant irrésistible aux plaisirs , que les his- » torienslui ont reproché. On a vu depuis, dans » une position à peu près semblable , ce héros , » qui le premier des Bourbons mérita d'être » assis sur le trône français , le grand Henri , » plus sensible , plus voluptueux que Charles , » allier ses passions avec le soin de sa gloire t

DE JEANNE D*ARC. iffî

i) sans que l'intérêt de l'état souffrît de ce mé » lange (i). »

La Pucelle et les principaux chefs de l'armée, le connétable excepté, se rendirent à Sully (2) pour rendre compte au roi du succès de leurs armes. Xaintrailles lui présenta le brave Talbot , et demanda la permission de renvoyer à l'instant même, et sans rançon, cet illustre captif. Digne appréciateur du courage, nourri des sentimens d'un chevalier français , Charles accorda avec plaisir au vaillant Xaintrailles l'autorisation à laquelle il attachait tant de prix. Il dut y mettre d'autant plus d'empressement, qu'il avait luimême beaucoup d'estime pour ce guerrier célèbre. « Mesmes » , dit un poëte historien de ce temps -là,

« Mesmes, quant Talebot partit, » Pour faire son voiage à Romme, » De ses biens si luy départit » Par ung courage de noble homme,

» Offrit le faire convoyer ,

» Se par son royaume eust passé ,

» En rendant à celluy loyer

» Qui l'avoit beaucoup oppressé (3). »

(1) Villaret , Hist. de France , tom. XIV»

(2) Chronique sans titre.

(3) Martial de Paris, Vigiles de la mort du roy Charles septîesme.

Non moins généreux que son vainqueur, Talbot, ayant eu dans la suite l'avantage de faire à son tour Xaintrailles prisonnier, s'acquitta envers le héros français en brisant ses fers avec le même désintéressement (i). Noble échange de libéralité , d'estime et de reconnaissance , qui , en reposant délicieusement le cœur, fatigué du récit des fureurs de la guerre , atteste , au milieu de la barbarie de ces siècles demi-sauvages, l'immortalité de ces vertus généreuses qui , comme un héritage impérissable , semblent unir par une chaîne non interrompue les héros de tous les temps et de tous les pays , depuis les Achille et les Thésée jusqu'aux Grillon et aux Bâyard.

Il paraît que les succès de la Pucelle avaient déjà produit une grande révolution dans la situation des finances royales , puisque le roi , qui , quatre mois auparavant, n'avait en sa possession 21 juin que quatre écus (2), fut, à cette époque, en état ,^29' de donner au maréchal de Rayz une somme assez forte pour le temps, en considération de ses services militaires. On en trouve la preuve dans des mémoires de la chambre des comptes, où est portée la note suivante : « A messire Gilles de Rais ,

(1) Villaret, Hist.de France, tom. XIV; Gaillard, Histoire de la querelle, etc., tom. III.

(2) Déposition de Marguerite la Touroulde, veuve dt llenaut de Bouligny , conseiller du roi.

DE JEANNE D'ARC. lv'j.)

» conseiller et chambellan du roy et marescha! » de France, le roy^ par ses lectres patentes don- » nées le 21 juing 14^9, ordonne estre baillé la » somme de mille livres, pour aulcunement le » recompenser des grans fraiz, mises, et des- » pens, que faire luy avoit convenu, afin d'avoir » soy, n' avoit gueres , mis sus et assemblé , par » l'ordonnance du roy, certaine grosse compai- » gnie de gens d'armes et de traict, et iceulx » avoir entretenus , pour les employer à son ser- » vice , en la compaignie de ladicte Jehanne la » Pucelle, afin de remectre dans l'obeyssance » dudit seigneur la ville de Jargueau (1). »

La Pucelle désirait vivement que le roi vînt 22 juin

visiter ses braves et fidèles Orléanais, et elle fit tant par ses prières qu'il se détermina à venir jusqu'à Châteauneuf-sur-Loire (2). Il est probable que les efforts de la Trémoille, qui redoutait mortellement une entrevue du roi et du connétable , arrêtèrent le monarque en cet endroit, et prévalurent sur les conseils de la jeune héroïne. Plusieurs chroniques attestent qu'elle faisait tout ce qui dépendait d'elle pour rapprocher le roi et le connétable , « en luy remonstrant le bon vou-

(1) Mémoires de la chambre des comptes, 8e compte de Guillaume Charrier, récepteur gênerai des finances, depuis 14^7 jusques en i4^9«

(2) Chronique sans titre.

» loir qu'il clemonstroit avoir à luy » ; et « luy pria » qu'il luy voulsist pardonner son maltalent (1). » Le roi , par égard pour la jeune amazone , voulut bien déclarer qu'il pardonnait au connétable, mais il ne voulut jamais consentir que ce prince l'accompagnât au voyage de Reims (2). Jeanne en parut très-affligée , « et si furent plusieurs grans » seigneurs, cappitaines, et aultres gens de con- » seil , congnoissans qu'il en renvoyoit beaucoup » de gens de bien et de vaillans hommes ; mais » toutesfois n'en osoient parler, parce qu'ilz » véoient que le roy faisoit de tout en tout ce » qu'il plaisoit à celuy seigneur de la Trimoille , » pour plaire auquel ne voulsit souffrir que le » connestable vînt devers luy (3). » On tint plusieurs conseils à Ghâteauneuf (4), qui eurent probablement pour objet de déterminer les mesures à prendre pour l'expédition de Reims, et après lesquels le roi retourna à Sully (5).

« Le dimanche , après la feste Saint Jean » Baptiste, celuy mesme an mil quatre cent vingt » neuf, fut rendu Bonny à messire Loys de » Culan , admirai de France , qui l'estoit allé » assiéger à tout grant gens , par ordre du » roy (6). »

(1-2-3) Histoire au vray , etc.

(4~5) Chronique sans titre.

(6) Histoire au vray , etc.

Ce même jour le roi ordonna de délivrer la somme de cinq cents livres à Mathelin Raval , commis aux dépenses de la Pucelle (1). Celle-ci écrivit au duc de Bourgogne pour le supplier de quitter le parti des Anglais, et de retourner sous la bannière des lis ; elle confia cette lettre , qu'on n'a point retrouvée , à l'un des hérauts d'armes attachés à son service. Trois semaines après elle n'avait encore ni reçu de réponse , ni entendu parler de son héraut (2).

Jeanne d'Arc revint à Orléans , « et fit tirer » par devers le roy tous les gens d'armes avec » habillemens et charroy (3). » A mesure que de nouvelles troupes arrivaient, elle les passait en revue , et les dirigeait sur Gien , où était le rendez-vous général de l'armée. Elle se donnait beaucoup de peines pour hâter l'armement et l'envoi des troupes, et ne se permettait presque aucun repos. On rapporte que se trouvant dans la place du marché d'Orléans , probablement occupée à exercer les compagnies nouvellement arrivées , un grand seigneur ( je soupçonne que

(1) M. Le Nain , Table alphabétique, supplément, tom. II, de la bibliot. de M. de Flandres de Brunville, procureur du roi au châtelet.

(2) Lettre de Jehanne la Pucelle au duc de Bourgongne, en date du 17 juillet, trouvée dans les archives de la chambre des comptes de Lille. ( Voyez ci-après. )

(3) Chronique sans titre.

c'était le duc d'Alençon), vint à passer , et , fâché de quelque chose qui n'allait pas à son gré , proféra un jurement honteux , où il reniait le nom de Dieu. Jeanne l'ayant entendu, en parut fort troublée ( niultum turbata ) ; elle s'approcha de ce seigneur , et lui dit avec chaleur : « Ah ! » maistre ! osés vous bien regnier nostre Sire et » nostre Maistre ? en mon Dieu , vous vous en - » desdirés avant que je parte d'ici ! » Frappé de

ces paroles , et de l'air avec lequel elles étaient prononcées, ce seigneur se repentit, et révoqua le blasphème qui lui était échappé (i). Vers le 28 Le comte de Suffolck, fait prisonnier à Jar- 3111111429. geau^ était encore au pouvoir des" Français à cette époque , soit qu'il n'eût pu encore acquitter sa rançon , soit que quelque indisposition l'eût retenu à Orléans , où Ton se rappelle qu'il avait été conduit. C'est dans ce temps-là qu'on lui envoya une cèdule de papier > dans laquelle étaient contenus quatre vers faisant mention « qu'une Pucelle debvoit venir du Bois Chanu, » et chevaucheroit sur le dos des architenants i> et contre eux (2). » C'était probablement la prophétie que plusieurs témoins disaient avoir lue dans un livre de Merlin, et dont il est parlé plus en détail au second livre de cette histoire. n" ' 11 ' 111 ■ m i

(1) Déposition de Piegnaulde, veuve de J. Hure. (qO déposition du comte de Dunois.

Jeanne ayant jugé que sa présence était nécessaire à Orléans , retourna à Sully auprès du roi pour le main tenir dans le dessein du voyage de Reims, dont elle craignait, avec raison, que l'indécision de son caractère ne le fit se départir. L'activité et la résolution de la jeune amazone formaient un contraste parfait avec l'hésitation et Tindolence de ce prince. Elle allait au-devant des troupes et de l'artillerie, elle hâtait leur venue , veillait à ce qu'on pourvût à leurs besoins, et que rien ne retardât l'expédition projetée. Animé par son exemple , Charles sortait quelquefois de son inertie , et venait prendre part aux travaux de la guerrière. Il paraît qu'il vint un jour avec elle jusqu'à Saint-Benoit-sur-Loire ( c'est apparemment Saint - Benoît - Fleury , bourg situé sur la Loire , à une lieue au nordouest de Sully ) , pour voir arriver les troupes et l'artillerie qui passaient par-là en se rendant d'Orléans à Gien. Il a plusieurs fois raconté depuis que , la voyant ce jour-là accablée de fatigue , il en eut pitié , et lui ordonna de se reposer. Jeanne fondit en larmes, et lui répondit: <c Qu'il n'eût aucun doute ; qu'il obtiendrait tout » son royaume , et qu'il serait bientôt couron- » né (1). » Paroles qui semblent indiquer que

(1) Déposition de Simon Charles, président en la chambre - comptes.

25o HISTOIRE

le plus grand chagrin qu'éprouvât la jeune inspirée , c'était d'avoir lieu de soupçonner que le roi lui-même, tout en profitant de sa valeur et de son enthousiasme , n'était pas , au fond , bien persuadé encore de la réalité de sa mission.

Cependant le connétable , pour donner au roi un témoignage de respect et de déférence, s'était retiré àBaugenci, où il avait attendu avec anxiété le résultat des efforts que la Pucelle et le duc d'Alençon lui avaient promis de faire en sa faveur (i). Perdant enfin l'espoir d'obtenir du monarque la permission de le suivre dans l'expédition qui se préparait , Richemont , qui se voyait à la tête d'une noblesse valeureuse et impatiente de signaler son courage , voulut , avant de se retirer , faire voir , par quelque exploit , de quel auxiliaire la cour se privait en refusant ses services. En conséquence, « désirant nectoyer le pays ;» du duc d'Orléans , » il se disposa à aller mettre le siège devant la place de Marchenoir, située entre Blois et Baugenci. Cette place était défendue par une garnison composée d'Anglais et de Bourguignons. Informés du dessein du connétable , et ne se sentant pas assez forts pour lui résister , instruits probablement, en outre , de la mésintelligence qui régnait entre la cour et le connétable , les chefs qui commandaient dans

(1) Guillaume Giuel, IJisl. d'Artus III, etc.

Marchenoir envoyèrent, sons sauf-conduit, quelques-uns des leurs à Orléans, pour négocier avec le duc d'Alençon la reddition de la place à des conditions qu' ils croyaient obtenir plus avantageuses de lui que du connétable. Leur espoir ne fut pas trompé ; le duc d'Alençon, peut-être en secret charmé d'enlever au connétable , qu'il ne parait pas avoir aimé , la gloire de soumettre une place importante, et qui passait alors pour être de la plus grande force , le duc d'Alençon , dis-je, agissant pour le roi et en son nom, conclut avec ces envoyés une capitulation en vertu de laquelle les troupes de la garnison de Marchenoir avaient dix jours pour se retirer et emporter ce qui leur appartenait. Les Bourguignons qui en faisaient partie devaient en outre obtenir du roi le pardon de toutes leurs offenses , moyennant lesquelles conditions ils jurèrent « d'estre et de- » mourez à toujours bons et loyaulxFrançoys, » et de remettre la place au roi dans le terme convenu. Le duc d'Alençon eut la précaution d'exiger des otages, qui devaient garantir sur leur tête l'exécution de ce traité. Croyant alors ne devoir plus avoir là-dessus aucune inquiétude, il manda au connétable « qu'il ne procedast plus » avant (i). »

(i) Histoire au vray , etc. ; Guillaume Gruel, Histoire d'ArtuslII , etc.

Le connétable , frustré ainsi de la gloire qu'il s'était promise , dissimula son mécontentement et reprit, avec ses troupes, le chemin de Parthenay , son principal domaine (1).

Les chefs de la garnison de Marchenoir n'eurent pas plutôt appris son départ, que redoutant peu pour eux-mêmes le ressentiment du duc d'Alençon, obligé de suivre l'armée royale à Gien, ils ne songèrent plus qu'à trouver moyen de violer le traité conclu sans exposer leurs otages à sa vengeance. « Ils feirent tant dans le terme » de dix jours , qu'ilz prindrent par cautelles » (ruses) aulcuns des gens duc d' Alençon , et les » menèrent prisonniers dedans leur place de Mar- » chesnoir, affin qu'ilz peussent ravoir leurs hos- » tages; » puis ils mandèrent au duc d'avoir à les leur renvoyer, et de ne plus compter sur I leurs promesses. Et ainsi a les traistres se parju- » rerent... et parce , ne la rendirent, mais la » tindrent comme devant (2). »

Le comte de la Marche fut enveloppé dans la disgrâce de Richemont.«Et aussi renvoyerent-ilz » M. de la Marche, » dit l'historien du connéble , « qui pensait venir servir le roy , lequel » avait très-belle compaignée.... Si s'en revint » le connestable à Partenay ; et, en s'en venant,

(1-2) Histoire au vray , etc.; Guillaume Grucl , Histoire d'Anus III , etc.

» on luy ferma toutes les villes et passages , et » luy feirent du pis qu'ilz purent, parce qu'il » avait fait tout le mieux qu'il avait peu (i). »

Tous les chefs de l'expédition de Reims s'étant réunis à Gien , auprès du roi, on mit en délibération si , avant d'entreprendre ce voyage aventureux, il ne serait pas à propos de soumettre d'abord Cône et la Charité, que le roi avait vainement envoyé sommer par ses hérauts, « affin de nectoyer les pays de Berry, d'Orléans, » et du fleuve de Loire. » La Pucelle obtint , quoiqu'avec peine , qu'on ne s'occuperait de cet objet qu'après le retour du roi (2).

Une autre question excita des discussions encore plus vives. Il s'agissait de décider si la reine (Marie d'Anjou), accompagnerait ou non le roi à Reims. Il paraît que la Pucelle le désirait , et que cette princesse ne souhaitait pas moins de partager en cette occasion les périls et la gloire de son époux. J'ai fait observer, dans l'Introduction de cette Histoire , qu'il existait déjà quelque refroidissement entre le monarque et sa royale compagne ; c'est probablement à l'intérêt que la reine avait témoigné pour le connétable qu'il fal-

(1) Histoire au vray , etc. 5 Guillaume Gruel, Histoire d'Anus de Bretaigne , etc.

{1) Histoire au vray, etc.; Chronique sans titre,

lait attribuer le mécontentement du roi. Blessée de la confiance excessive que Charles accordait aveuglément à tous ses favoris , elle en fut constamment l'adversaire déclarée , et s'attira par là leur haine et leurs mauvais offices. Le roi, probablement avant d'avoir consulté son ministre , avait consenti à conduire la reine avec lui , et elle s'était hâtée de se rendre à Gien, « en espe- » rance d'estre menée couronner à Rheims avec » le roy . »Mais jamais les résolutions de ce prince n'avaient effrayé ses favoris, sûrs de trouver dans le faiblesse et l'indécision de son caractère des ressources inépuisables. La reine n'était pas encore arrivée , qu'on avait déjà remis en délibération la question de savoir si elle serait du voyage. On ne manquait pas de raisons spécieuses pour faire regarder ce projet comme inconvenant : on ne pouvait , sans imprudence , exposer, en même temps que le roi , aux périls d'une expédition hasardeuse, une princesse appelée par son rang , les lois et les usages de la nation , à la tutelle du dauphin et à la régence du royaume, si le roi venait à périr ou à tomber dans les mains de ses ennemis. « En la » fin desquelz conseils fut conclud que le roy » renvoyroit la reine à Bourges. » La reine n'arriva à Gien que pour apprendre celte décision , qui s'accordait trop bien avec l'espèce de dis-

grâce où la tenait le favori pour ne pas l'affliger profondément (i).

Jeanne avait dit au roi de ne pas craindre de manquer des troupes nécessaires pour l'expédition , (( qu'il aurait assez de gens, et que beau- » coup de monde la suivrait (2). » L'armée, en effet, grossissait à vue d'œil. « Plusieurs gentils- » hommes , qui n'avoient de quoy s'armer et se » monter, y alloient comme archers et coustil- » 1ers , montez sur petits chevaulx ; car chascun » avoit grant attente que par le moyen d'icelle » Jehanne il adviendroit tout à coup beaucoup » de bien au royaulme de France : de sorte » qu'ilz desiroient et convoitoient de la servir » et congnoistre ses faits , comme estans une » chose venue de la part de Dieu (3). Par le » moyen d'icelle Jehanne la Pucelle , venoient » tant de gens devers le roy , que on disoit que » icelluy la Trimouille , et aultres du conseil , » pourdoubte de leurs personnes, estoient bien » courrouciez que tant y en venoit. Et disoient » plusieurs que si ledit sire de la Trimouille et » aultres du conseil du roy eussent lors voulu » recueillir tous ceulx qui venoient... qu'ilz eus- » sent peu facilement recouvrer tout ce que les

(1) Chronique sans titre ; Histoire au vray, etc. {1) Déposition de Robert Thibault.

(3) Chronique sans titre.

» Angloys usurpoient dans le royaulme : mais » on n'osoit parler pour celle heure contre ledit » sire de la Trimouille (i). »

Jeanne d'Arc ne laissait pas à la confiance le loisir de s'ébranler , et à l'enthousiasme le temps de se refroidir. Toujours au milieu des troupes , elle disait sans cesse au roi et aux guerriers : <( Qu'ils allassent hardiment , et que toutes cho- » ses leur prospéreraient. — Ne craignez point,» » ajoutait - elle ; « car vous ne trouverez per- » sonne qui vous puisse nuire , ni presque au- » cune résistance (2). »

Enfin , tout étant prêt pour l'expédition , « au- » dit lieu de Gien sur Loire fut fait un paye- » ment aux gens de guerre , de trois francs pour » hommes d'armes , qui estoit peu de chose (3), » et le jour du départ fut arrêté.

« Ladicte cité de Reims et toutes les villes et » forteresses de Picardie , Champagne , l'île de » France , Brie , Gastinois , l'Auxerrois , Bour- » gongne, et tout le pays d'entre la rivière de <) Loire et la mer Oceane, estaient occupés par les h Angloys : toutesfois le roy s'arresta au conseil » de ladite Pucelle (4). »

(1) J. Chartier, Hist. de Charles VIL {1) Déposition de Robert Thibault.

(3) Chronique sans titre; J. Chartier, Hist. de Charles VIL

(4) Chronique sans titre.

« L'exécution d'un projet si hardi, » observe un de nos plus judicieux historiens , « exigeait » qu'on traversât près de quatre-vingts lieues de » pays avec une armée peu nombreuse , sans » fonds pour la paie des troupes , sans vivres , » sans espoir de s'en procurer que les armes à » la main ; on devait nécessairement rencontrer » sur la route plusieurs villes considérables , » dont une seule suffisait pour arrêter la marche » du roi pendant le reste de la campagne : nulle » ressource en cas d'accident, le moindre re- » vers devenait irrémédiable. Pour affronter » tant d'obstacles on n'avait d'autre assurance » qu'une prospérité constante jusqu'alors , mais » qui pouvait se démentir , et les promesses » d'une villageoise de dix-sept ans. C'était sur » la parole de cette fdle singulière qu'on for- » mait une entreprise contraire à toutes les rè- » gles de la prudence humaine. On peut affir- » mer qu'en ce moment Jeanne d'Arc décida de » la fortune de Charles ; il était perdu sans res- » sources s'il eût échoué. C'est ainsi qu'une Pro- » vidence incompréhensible se plaît quelquefois » à manifester le néant de nos spéculations po- » litiques par la simplicité des moyens qu'elle » emploie pour les renverser (i). »

t-~ n • i ^ • i o«- / Mardi

LaPucelle partit de Gien le 20 juin 1429^011- 29 juin

ïW

(1) Villaret, Hist. de France, tom. XIV. 2. 17

jours accompagnée de ses frères, « ayant plu- » sieurs capitaines de gens d'armes en sa cora- » paignée avec leurs gens, et s'en allèrent loger à » environ quatre lieues de Gyen , tirant leur » chemin vers Auxerre (i). » C'est probablement à Briare qu'elle s'arrêta. Le roi la suivit Mercredi ]e lendemain (2) , « jour de Sainct Pierre (3) , »

29 juin v J ' .

2429. c'est-à-dire le mercredi 29 juin. « Le jour d'ice-

» luy despart du roy , se trouvèrent tous ses >> gens ensemble , qui estoit une belle compai- » gnée (4)- »

Le duc d' Alençon , le comte de Clermont , fils du duc de Bourbon , le comte de Vendôme , le bâtard d'Orléans, le comte de Boulogne, Régnaut de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de France , le seigneur de Trêves , ancien chancelier, les maréchaux de Rayz et de Sainte- Sévère , Famiral de Culan , le sire de Laval , les seigneurs de Loheac , de Thouars, de Sully, de Chaumont-sur-Loire , de Prie , de Chauvigny et de la Trémoille , messires Jamet de Tilloy, La Hire , Poton de Xaintrailles (5) , Thibaut d'Armagnac , dit de Termes (6) , le seigneur d'Al-

(1-2) Chronique sans litre.

(3) Histoire au vray , etc.

(4) Chronique sans titre.

(5) Histoire au vray, etc.

(6) Sa déposition.

DE JEANNE D'ARC. 25g

bert (i), Jean d'Aulon(2), et une infinité d'autres gentilshommes, dont les chroniques ne nous ont pas transmis les noms, accompagnèrent le roi dans ce glorieux voyage.

Les maréchaux de Rayz et de Sainte-Sévère commandaient F avant - garde ; ils avaient sous leurs ordres , entre autres vaillans capitaines , La Hire et Poton de Xaintrailles (3).

L'armée montait à « environ douze mille com- » bactans , tous preux, hardiz, vaillans, et de » grant couraige , comme paravant , et lors , et » aussi depuis , montrèrent en leurs faictz et » vaillans entreprinses, et par especial en celluy » voyage , durant lequel passèrent , en y allant , » et repassèrent, en retournant, franchement » et sans riens craindre , par pays et contrées » dont les villes , chasteaux , pons et passages , » estoient garniz d' Angloys et Bourgoignons(4) . »

L'armée arriva devant Auxerre, ville alors trèsforte, qui, autant par dévouement pour le duc de Bourgogne que par crainte du régent anglais, ferma ses portes au légitime souverain de la France. Cédés par Jean de Châlons à Charles V, en 1370, la ville et le comté d' Auxerre n'avaient

(2) Sa déposition.

(3) Monsirelet , en ses Chroniques.

(4) Histoire au vray, etc.

260 HISTOIHE

pas cessé , depuis ce temps-là . de faire partie du domaine immédiat de la couronne, et avaient passé avec la Champagne sous la domination du roi anglais ; ainsi Villaret, et M. Gaillard qui le copie en cet endroit et dans beaucoup d'autres, se trompent, ou du moins s'expriment d'une manière inexacte , quand ils disent que cette ville appartenait au duc de Bourgogne (i). La ville et le comté d'Auxerre ne lui furent cédés qu'en i/j.35 , et par une des stipulations du traité d'Arras. Mais il est vrai de dire qu'il pouvait déjà les regarder comme à lui ; car dès le 21 juin \l\il\ , Henri V, roi d'Angleterre , qui se portait pour héritier et régent du royaume de France , avait engagé au duc de Bourgogne les comtés d'Auxerre et deMâcon, avec la châtellenie de Bar-sur- Aube, comme équivalens de certaines sommes dont il lui était redevable (2) , et le duc , en vertu de cet arrangement , en avait provisoirement pris possession. Soit que ces sommes n'eussent point été acquittées dans le délai prescrit , soit en vertu de quelque nouveau traité , il est certain que la ville d'Auxerre était encore au pouvoir du duc de Bourgogne, lorsque le roi Charles se pré-

(1) Villaret, Hist. de France, tom. XIV; Gaillard, Hist, de la querelle , etc.

(2) L'abbé Le Beuf, Mémoires concernant l'Histoire ec clésiasiique et civile d'Auxerre, tom. 11, p<-»g. 284.

f DE JEANNE D'ARC. 26 I

senta devant ses portes. Simon Lemoine et Jean Régnier y commandaient au nom de ce duc ; le premier en qualité de capitaine, et le second avec le titre de bailli d'Auxerre (i). Jeanne d'Arc, et plusieurs autres chefs de guerre , étaient d'avis qu'on donnât l'assaut à la place, et garantissaient le succès de cette entreprise.

La position des Auxerrois était difficile ; d'un côté, leur affection pour le duc de Bourgogne(2); de l'autre , la présence d'une armée redoutable , les plaçaient entre deux périls presque également à craindre ; mais ils trouvèrent moyen d'échapper

(i) Jean Régnier, bailli d'Auxerre, a laissé des Mémoires de sa vie, imprimés en i526, sous le tilre de Fortunes et Âdversitez de Jehan B.egnier , aujourd'hui fort rares. Il fut toujours attaché au parti anglais et bourguignon, et persécuté par celui de Charles VII. 11 rapporte que le dimanche i4 janvier i43i, il fut arrêté avec cinq ou six personnes de sa compagnie, dont deux étaient des Bourguignons et deux autres des Anglais. C'était apparemment sur les limites de la Normandie et de la Picardie, puisque c'est à Beauvais qu'ils furent conduits le même jour. (L'abbé Le Beuf, Mémoires concernant l'Histoire d'Auxerre, tom. II , pag. 186.)

(2) La ville d'Auxerre était si fort affectionnée au parti anglais et bourguignon , qu'à l'occasion de la bataille de Crevant, gagnée sur les Français , en i^t.3 , à trois lieues et demie d'Auxerre, les chanoines de la cathédrale arrêtèrent qu'en mémoire de cet événement on chanterait tou? les ans, à pareil jour ( 16 août) , une messe qu'on appelle yait Messe de la victoire. ( Id. ibid., pag. a83. )

aux dangers qui les menaçaient , en mettant en œuvre le grant ressort de la politique moderne. Leurs députes vinrent supplier le roi de vouloir bien accorder la neutralité à leur ville, moyennant qu'ils s'engageraient à fournir à l'armée les vivres dont elle commençait déjà à éprouver le besoin ; et l'on assure qu'ils offrirent, sous main, deux mille écus au ministre la Trémoille pour assurer le succès de la négociation (1). Ce sacrifice fit disparaître toutes les difficultés ; le traité fut conclu selon le désir des Auxerrois : on y ajouta seulement qu'ils s'engageaient « à faire au » roy telle obeyssance que feroientce.ux des villes » de Troyes, Chaslons et Rheims (2). » Ainsi, si le roi triomphait, on ne demandait pas mieux que de reconnaître son autorité ; mais s'il était vaincu, on se réservait le droit de se déclarer contre lui, de lui couper la retraite , et de le livrer à ses ennemis. Jeanne d'Arc et plusieurs grands seigneurs virent ce traité de très-mauvais œil, et en témoignèrent hautement leur mécontentement (3), « combien que pour eulx ne s'en fist aultre

» chose (4) » Il faut convenir que ce début

n'avait rien de glorieux pour une armée com-

(1) Histoire au vray , etc. ; Chronique sans titre.

(2) Monstrelet, en sa Chronique.

(3) Histoire au vray , etc. ; Chronique sans titre.

(4) Histoire au vray, etc.

mandée par le roi en personne ; c'était manifeste]., dès le premier pas , une faiblesse et une timidité qui pouvaient encourager Fennemi à disputer pied à pied le terrain, tandis qu'un coup de vigueur, une victoire éclatante, eussent assuré une longue suite de succès par la terreur qu'ils eussent inspirée : que si Ton eût échoué dans cette première entreprise , il semble que la facilité de la retraite , attendu le peu de distance où Ton se trouvait encore du Berry , eût réparé en partie ce malheur , qui ne paraissait pas comparable à Finconvénient de voir ses communications coupées et sa retraite fermée au premier revers qu'on aurait éprouvé, après s'être engagé plus avant dans les provinces soumises à l'ennemi. Sous d'autres rapports, cependant, l'utilité et la convenance de ce traité pouvaient être défendues par des motifs spécieux et des raisons plausibles. Les torts multipliés des Anglais à l'égard du duc de Bourgogne , et le refroidissement qui en avait été la suite , faisaient espérer qu'il ne serait pas impossible de le détacher de leur alliance , et il est probable que, dès ce temps-là , les ministres du roi Charles avaient fait des démarches secrètes tendantes à ramener ce prince sous l'antique bannière des lis. Dans cet état de choses , la faveur accordée par le roi à la ville d'Auxerre , dépendante du duc de Bourgogne , pouvait être regardée comme une de ces cour-

toisies politiques auxquelles les princes , même les plus obstinés dans leurs ressentimens , ne sont pas toujours insensibles (1). Sous le rapport particulier du succès de l'expédition, la neutralité accordée à Auxerre , si elle présentait de graves inconvéniens , offrait aussi quelques avantages. Il ne faut pas perdre de vue que le succès de l'entreprise reposait presque entièrement sur la hardiesse et la célérité de l'exécution ; le siège d'une place aussi considérable pouvait se prolonger, et donner à l'ennemi le temps de rassembler ses forces. Il y avait sans doute de la témérité à passer outre ; mais cette témérité pouvait ressembler à de la confiance ; d'ailleurs les villes qui se présentaient ensuite , surprises de l'arrivée inattendue du roi, et se trouvant un instant sans communications avec Auxerre , devaient naturellement croire que cette ville avait été emportée avec une rapidité sans exemple ; il était possible que cette fausse opinion, en jetant l'effroi parmi leurs habitans , facilitât singulièrement la conquête des places. Je ne garantirais pas, au reste , que tels eussent été les motifs de la Trémoille ; car il ne paraît pas que l'armée mît une célérité extraordinaire à s'approcher de Troyes. Gela pouvait tenir au man-

(1) Villaret , Ilisl. de France, tom. XIV ; GaiUarà , Hist. de la querelle, etc., tom. III.

que de vivres, dont le besoin , comme je lVi dil plus haut, se faisait déjà sentir : cependant les habitansd' Auxerre, conformément au traité conclu, en fournirent une certaine quantité (i).

Le roi étant resté trois jours devant Auxerre , en partit avec son armée , et marcha sur Saint- Florentin, qui se soumit sans résistance. Il n'y séjourna pas long-temps, et continua à s'avancer vers Troyes (2).

La jeune amazone passa une revue générale des troupes dans une plaine entre Troyes et Auxerre ; le nombre en fut trouvé très-considérable , et il allait toujours croissant , parce que , partout où passait la jeune inspirée , tout ce qui pouvait porter les armes se mettait en devoir de la suivre (3).

Charles arriva enfin devant Troyes , devant « cette ville où , huit ans auparavant , on avait » conjuré sa ruine et consommé la transaction y> odieuse qui l'excluait à jamais du trône (4). » Il s'était fait précéder de ses hérauts d'armes , qui avaient sommé les habitans de lui faire obéissance : « dont ilz n'en voulurent riens faire, ain-

(1) Chronique sans litre.

(2) Déposition de Louis de Contes ; Hist. au vray , etc.;

(3) Déposition de Piobert Thibault.

"Villa ret, Hist. de France , tom. XIV»

» cois fermèrent leurs portes , et se préparèrent » à se deffendre, se on les vouloit assaillir (i). » Ils étaient si peu disposés à se soumettre , qu'au moment où F avant-garde de l'armée arriva, et chercha à se loger autour de la place , six cents Anglais et Bourguignons en sortirent , tombèrent la lance baissée sur les Français (2) ; et « y eut dure et aspre escarmouche , où il y en » eut de ruez parterre d'uncosté et d'aultre(3). » Mais les Français ne s'étonnèrent point , et , conduits par quelques vaillans capitaines , ils firent rentrer les ennemis « à grant foulle et bien » hastivement » dans leurs murs (4)" »

L'armée du roi campa autour de la ville (5) , et , manquant d'artillerie pour battre la place , se borna d'abord, à ce qu'il paraît, à en fermer toutes les issues. Cinq jours se passèrent (6) sans que les assiégés témoignassent la moindre envie de se soumettre; toutes les sommations, toutes les propositions qu'on leur faisait faire, restaient absolument sans effet (7). Bien approvisionnés, ils voyaient l'armée du roi réduite à une disette

(1) Histoire au vray, elc.

(1) Histoire au vray, elc. 5 Chronique sans titre.

(3) Chronique sans titre.

(4) Histoire au vray, etc.

(5) Chronique sans titre.

(6) Chronique sans titre; Histoire au vray, etc.

(7) Chronique sans titre.

qui devait bientôt la forcer à s'éloigner de leurs murs (1). Le peu de vivres qui arrivaient dans le camp se vendaient à un prix si élevé , que les seigneurs et les capitaines seuls y pouvaient atteindre (2). La disette était si grande , qu'il y eut dans l'armée cinq à six mille hommes qui furent plus de huit jours sans manger de pain (3) ; on les voyait exténués , pâles de besoin , froisser entre leurs mains les épis encore verds , et tromper ainsi plutôt que satisfaire la faim dont ils étaient dévorés (4). Le désespoir allait s'emparer des troupes (5) , quand on découvrit, à quelque distance de la ville , de vastes champs couverts de fèves nouvelles, qui offrirent à l'armée un aliment plus abondant et moins difficile à recueillir (6). Ces fèves, qui furent pour les soldats comme une espèce de don miraculeux , avaient été semées en grande quantité par les conseils de ce fameux frère Richard (7), dont les pieuses exhortations avaient produit à Paris, quelques mois auparavant, des conversions si nombreuses (8), et qui, s'étant depuis arrêté àTroyes,

(1) Histoire au vray , etc.

(2) Chronique sans titre.

(3) Histoire au vray, etc.

(4) Chronique sans litre.

(5) Déposition de Simon Charles.

(6-7) Histoire au vray , etc.; Chronique sans titre. (8) Journal d'un bourgeois de Paris, sous les règnes ôet rois Charles VI et Charles VII.

s'y voyait , comme dans la capitale , entoure' des hommages , et pour ainsi dire des adorations de la multitude. « Semez, bonnes gens , » avait - il dit au peuple dans ses sermons , « semez foison 3> febves ; car celluy qui doibt venir, vieillira en » bref (i). » Paroles qui semblent indiquer que ce prédicateur était secrètement dans les, intérêts du roi Charles, quoiqu'une chronique assure que « ledit pi escheur ne pensoit point à la venue » du roy (2). »

Mais la découverte qu'on venait de faire ne pouvait offrir qu'une ressource momentanée , et on commença à éprouver dans le camp les plus sérieuses inquiétudes. Le roi assembla les princes de sa maison, les ministres, les généraux et les chefs de guerre , et leur soumit la question de savoir s'il fallait entreprendre régulièrement le siège de la place, ou passer outre et marcher sans retard vers Reims (3). Régnant de Chartres, archevêque de Reims, et chancelier de France , fut chargé par le roi d'exposer à l'assemblée tous les inconvéniens de la situation dans laquelle on se trouvait en ce moment (4). Une chronique du temps nous a transmis , dans les termes sui-

(1) Histoire au vray, etc. 5 Chronique sans titre. (1) Chronique sans titre.

(3) Déposition de Jean , comte de Dunois.

(4) Histoire au vray, etc. j Chronique sans titre.

vans, l'analyse du discours du chancelier. « Et » là , » y est-il dit , « fut remonstré par l'arche- » vesque de Rheims , chancelier de France , » comment le roy estoit là arrivé , et que luy ne » son ost n'y povoient plus longuement demou- » rer pour plusieurs causes, lesquelles il remons- » tra grandement et notablement. C'est à sça- » voir pour la grant famine qui y estoit , et que » vivres ne venoient en l'ost d'aulcune part ; et » qu'il n'y avoit homme qui eust plus d'argent. » En oultre , que c'estoit merveilleuse chose de » prendre la ville et cité de Troyes , qui estoit )> forte de fossez et de bonnes murailles , bien » garnie de vivres et de gens de guerre , et de » peuple , ayant par apparence voulenté de re- » sister et de non obeyr au roi. Joint qu'il n'y » avoit bombardes, canons, artillerie, ne habil- » lemens nécessaires à battre ou rompre les » murs d'icelle ville , ne à les guerroyer. Et si , » n'y avoit ville ny forteresse Françoise dont on » peust avoir ayde ou secours plus près que » Gyen sur Loire , de laquelle ville jusqu'à » Troyes il y avoit plus de trente lieues. — Il » allégua encores plusieurs grandes et notables » raisons , et bien apparentes , par lesquelles il » monstroit évidemment qu'il en povoit advenir » grant inconvénient, si on s'y tenoit longue - » ment (1). »

(1) Chronique sans titre.

Le roi lui commanda ensuite de demander à chacun des assistans son opinion sur le parti auquel il fallait s'arrêter (1).

Le chancelier commença par exhorter, en général , chacun des membres de rassemblée , à s'acquitter loyalement du devoir qui lui était imposé (2).

Les avis furent partagés (3). Selon une chronique , quelques-uns (4) , et suivant une autre , la plupart des assistans (5) , « furent d'opinion que, » veues et considérées les choses dessus decla- » rées , et que le roy avoit refusé d'entrer en la » ville d'Auxerre, en laquelle il n'y avoit aulcune » garnison de gens d'armes , et qui n'estoit si » forte que la ville de Troyes , avec plusieurs » aultres raisons que chacun alleguoit , selon son » entendement et ymaginacion, que le roy et son » ost s'en retournassent ; et que de demourer » plus devant la ville de Troyes, ne d'aller plus » avant, n'y scavoient veoir ne cognoistre que » toute perdition de son ost. Les aultres furent )) d'opinion que le roy passast ,, en tirant vers » Rheims , et d'autant que le pays estoit plain » de biens , et trouveroient assez de quoy vi- » vre (6). »

(1-2) Chronique sans titre.

(3) Déposition de Jean , comte de Dunois.

(4) Histoire au vray , etc.

(5-6) Chronique sans titre.

Le chancelier, continuant de demander les opinions, en remontant, suivant l'usage, depuis le conseiller le plus jeune et le moins notable jusqu'aux princes et au roi, vint à Jean (i) ou Robert (2) le Maçon (3) ou le Masson (4), seigneur de Trêves, et ancien chancelier (5), « qui estoit » homme de grant conseil (6). » Ce vieillard, respectable par son grand âge, ses longs services, sa fidélité et le dévouement admirable qui lui faisait braver les fatigues et les périls d'une expédition hasardeuse , pour suivre son jeune roi et l'assister de ses conseils dans une occasion où il ne s'agissait de rien moins que de relever le trône ou de s'ensevelir sous ses ruines, se leva, et dit qu'il pensait « qu'on debvoit parlée expressément » à la Pucelle , par le conseil de laquelle avoit » été entreprins celluy véage ; et que, par adven- » ture , elle y bailleroit bon moyen (7). — Quant » le roy est party », ajouta- 1- il, « et qu'il a en- » treprins ce véage , il ne l'a pas faict pour la » grant puissance de gens d'armes qu'il eust lors, » ne pour le grant argent de quoy il fust garny » pour payer son ost, ne parce que ledit véage

(1) Histoire au vray, elc.

(a) Chronique sans titre.

(4*5) Chronique sans litre.

» luy fust et semblast estre bien possible ; mais a » seulement entreprins ledit véage par l'admons- » trement de ladicte Jehanne , laquelle luy disoit » tousjours qu'il tirast avant, pour aller à son » couronnement à Rheims , et qu'il y trouveroit » bien peu de résistance , car c'estoit le plaisir » et voulonté de Dieu. Que si ladicte Jehanne » ne conseille aulcune chose qui n'ayt esté dicte » en icelluy conseil, je seray alors de la grant et » commune opinion , c'est assavoir, que le roy et » son ost s'en retournent (1). »

La discussion s'engagea alors avec chaleur entre les membres de l'assemblée qui étaient d'avis qu'on revînt à Gien, et ceux qui soutenaient qu'il ne fallait pas abandonner l'expédition. « Ces dé- » bats , ces incertitudes , occasionnés par les » obstacles les plus simples et les plus faciles à » prévoir, achèvent de prouver, » observe Villaret, (( que le roi , les généraux et le conseil , en for- » mant le projet du voyage de Reims , avaient » compté sur des secours miraculeux (2). »

Tout à coup Jeanne d'Arc vint (3) frapper à la porte de la salle où l'on tenait conseil (4). On l'introduisit ; elle salua le roi ; et l'archevêque de

(1) Chronique sans titre.

(2) Villaret, Hist. de France, tom. XIV, pag. 4^o.

(3) Déposition du comte de Danois.

(4) Histoire au vray. etc.; Chronique sans titre.

Reims prenant la parole : « Jeiianne », lui dit-il , « le roy et son conseil ont eu de grans perplexi- » tez , pour savoir ce qu'il a à faire. » Puis il fit le résumé de tout ce qui avait été dit avant son arrivée , et la requit de faire connaître à son tour au roi son opinion. « Serai je creue de ce que je » diray ? » demanda alors au roi la jeune amazone . « Je ne sçais, » répondit Charles. « Si vous dictes » choses qui soient raisonnables etprouffitables,je » vous croiray voulentiers. » — « Seray je creue? » répéta- 1 -elle. « Ouy », reprit le roi, « selon ce » que vous direz (i). »

<( Noble dauphin », dit-elle alors, « ordonnez » à votre gent de venir et d'assiéger la ville de » Troyes, et ne tenez pas plus longs conseils. » Car, en nom de Dieu , avant trois jours je vous » introduirai en la ville de Troyes par amour ou » par puissance ; et sera la fausse Bourgogne » bien stupéfaite (2). »

« Jehanne », dit alors le chancelier, « qui se- » roit certain , dedans six jours , on attendront » bien (3); mais je ne sçay s'il est vray ce que vous » dictes (4)- )} Piquée apparemment du doute manifesté par l'archevêque : « Ne doutez de rien » ,

( 1 ) Chronique sans titre.

(2) Déposition de Jean, comte de Dunois,

(3) Histoire au vray, etc.

(4) Chronique sans titre.

dit au roi la jeune prophétesse ; « vous serez de- » main maître de la cité (i). » Il fut arrêté qu'on attendrait l'effet de ses promesses (2).

Jeanne prit alors son étendard (3), d'autres disent un bâton (4), « monta sur un courcier (5) », rassembla les troupes , leur ordonna de se rapprocher de la ville , et leur fit apporter leurs tentes au bord des fossés (6). Une foule d'hommes de pied la suivirent : elle leur commanda de préparer des fascines pour combler les fossés. Ils obéirent avec empressement , et en firent en peu de temps un très-grand nombre (7). « Si mit » en besongne chevaliers et escuyefs , archiers , » manouvriers, et aultres de tous estats, à ap- )) porter fagotz, huis, tables, fenestres et cheve- » rons , pour faire taudis et approches contre la » ville , afnn d'asseoir une petite bombarde et » aultres canons es tans en l'ost (8). » Elle passa toute la nuit à s'occuper de ces apprêts avec une activité et un zèle infatigables (9), « et fit si mer- » veilleuses diligences, que tant n'en auroient

(1) Déposition de Simon Charles.

(2) Histoire au vray, etc. 5 Chronique sans titre.

(3) Déposition de Simon Charles.

(4-5) Histoire au vray , etc. ; Chronique sans titre.

(6) Déposition de Jean, comte de-Dunois.

(7) Déposition de Simon Charles.

(8) Chronique sans titre.

^9) Déposition de Jean , comte de Dunois.

» pu faire deux ou trois hommes de guerre des » plus expérimentes et des plus fameux (1). »

Cependant la vue de ces préparatifs, l'activité extraordinaire qui régnait dans le camp du roi , le bruit et le mouvement qui s'y firent entendre pendant toute la nuit, avaient enfin jeté l'alarme dans cette ville superbe. On rapporta même depuis, qu'au moment précis où la jeune inspirée avait donné au roi le conseil d'attaquer la ville, une consternation générale, et, pour ainsi dire , surnaturelle , s'était emparée de tous les habitans : sans pouvoir se rendre compte de la cause de leurs terreurs, ils s'étaient réfugiés en foule dans les églises, et passèrent la nuit prosternés au pied des autels (2). Que cette nuit dut paraître longue et cruelle à ce peuple égaré, coupable de tant de fautes envers son roi légitime, dont il croyait déjà entendre la vengeance tonner devant ses portes , et renverser à grand bruit ses remparts ! Les voûtes de ces temples où tant de familles tremblantes venaient chercher un asile , semblaient retentir encore de ces sermens sacrilèges , de ces vœux homicides, qui , huit ans auparavant, avaient signalé leur dévouement au monarque anglais qui venait usurper le royaume des lis, et dévoué l'héritier de saint Louis à l'exii et à la mort. La voix menaçante de la patrie sem-

(1-2) Déposition du comte de Dunois.

hlait se faire entendre dans le silence et l'horreur des ténèbres , et adresser ces reproches terribles à la ville criminelle : « Peuple infidèle , ennemi » de tes frères , cité vendue à l'étranger , trem- » ble ! l'heure est venue, le châtiment de tes par- » jures va descendre du ciel ; la foudre va frap- » pertes tours audacieuses, et disperser dans la » poussière l'orgueil de tes remparts. Ville per- » fide ! tu as trahi la France ; tu as adoré le joug » qui venait écraser la patrie : c'est la France » qui te renie, qui te rejette de son sein^ qui veut » que tu disparaisses tout entière avec ton peu- » pie ; qu'on demande la place où s'élevaient tes » murs , et que ton nom soit effacé avec oppro- » bre d'entre les noms des cités, boucliers et » couronnes de son empire. »

9 juillet Le jour fatal, le jour terrible parut enfin. Jeanne d'Arc, qui n'avait pas permis au sommeil de fermer ses paupières , crie à l'assaut , fait sonner les trompettes , s'avance au bord des fossés son étendard à la main , et ordonne qu'on les comble avec les fascines préparées pendant la nuit (i). L'effroi s'empare des Anglais et des Bourguignons rangés en armes sur les remparts de la place ; leurs yeux se troublent ; ils croient voir une multitude de papillons blancs voltiger autour de la guerrière (2). Le souvenir de ses victoires pré-

(1) Déposition de Simon Charles.

(1) Chronique sans litre.

cédentes , le bruit répandu partout qu'elle est envoyée de Dieu , achèvent de les épouvanter (1). Le peuple, assemblé en tumulie, s'écrie qu'il faut demander à capituler, « et les gens de guerre » mesines, ennemys du roy, estans dedans la » ville, le conseillèrent (2). » On nomme des dépulés pour aller traiter avec le roi (3). L'évéque (ce devait être Etienne de Givry ) (4), plusieurs chefs de guerre ( au nombre desquels devait se trouver Jean de Dinteville , bailli de Troyes ) (5) , et les principaux habitans de la ville , en assez grand nombre , font ouvrir les portes, et s'avancent vers le camp du roi (6)r îremblans et frémissans (7).

(1) Histoire auvray,etc; Chronique sans titre, (?,) Chronique sans titre.

(3) Déposition de Simon Charles.

(4) Etienne de Givry, élu évèque de Troyes en 1895 , mourut âgé de quatre-vingt-douze ans : il est donc probable qu'il était évêque de Troyes en i429J il est sur qu'il Tétait, encore en 1426. (Voyez Grosley, Mémoires historiques et critiques pour l'Histoire de Troyes.)

(5) Jean de Dinteville, chevalier , seigneur de Chenets et de Polizy , figure comme bailli de Troyes dans des actes de 142 1, i4^7 et 14^8. Il fut tué en combat singulier dans les fossés de Chablis vers l'an i44°- H est probable qu il était encore bailli de Troyes en i429? puisqu'on ne trouve pas qu'Antoine de Dampmartin , comte de Chabannes , qui lui succéda dans cette charge, ait été bailli de Troyes avant i43i. (Td. ibid. )

(6) Histoire au vray , etc. ) Chronique sans titre.

(7) Déposition du comte de Dunois.

Charles les accueillit avec bonté , et consentit à traiter avec eux (i)> Les principales conditions de la capitulation furent que « les gens de guerre», tant Anglais que Bourguignons , s'en iraient librement, « eulx et leurs biens, et que ceulx de » la ville auroient aboiicion generalle (2). » Le monarque poussa la clémence jusqu'à la libéralité. « Et voult (voulut) le roy que les gens d'e- » glize qui avoient bénéfices soubs le tiltre de » Henry roy d'Angleterre , leur demourassent » fermes ; mais que seullement reprinssent nou- » veaux tiltres de luy (3). » Voici le texte même des lettres d'abolition accordées à la ville de Troyes, tel qu'il a été conservé dans les archives de la ville.

« Charles, par la grâce de Dieu roy de France, » sçavoir faisons à tous presens et advenir, que , » comme nos bien aymez les gens d'église, bour- » geoys , et habitans de nostre ville et cité de » Troyes , ayent ce jourd'huy envoyé solempnel- » le ment et en toute révérence par devers nous » leur evesque , accompaigné d'aultres bien no- » tables gens d'église , et séculiers de ladicte ville, » en bon nombre , qui pour eulx et de par eulx . » en nous recongnoissans , comme" faire doib- » vent , leur seigneur souverain et nature] , nous

(1) Déposition de Simon Charles.

(2-3) Histoire au \ray ? etc. ; Chronique sans titre*

» ont en toute humilité faict et rendu plaine » obéissance , supplians et requerans que les )) choses advenues et passées au regard d'eulx , » à cause des divisions qui ont esté longuement » et encores sont en cestuy nostre royaume , » pour lesquelles et pour la salvacion de leurs » corps et biens , leur a convenu adhérer et )) converger tant avec les Bourguignons à nous » desobeissans , que aussy avec les Angloys nos » anciens ennemys, et leur faire obéissance, nous )> pleust mectre en oubly et tout pardonner et » abollir, en les recepvant et recueillant en nos- » tre bonne grâce , comme nos vrays et loyaulz » subjectz qu'ilz désirent estre perpétuellement. » Pource est il que nous , eu égard à ces choses , » désirant tousjours re traire et reunir à nous , » et en nostre bonne obéissance , nos vassaulx » et subjectz, et les oster de la servitude de nosw dictz ennemys, aussi les gens d'église , bour- )) geoys et habitans de nostre ville et cité de )) Troyes tant envgeneral quen particulier, avons, » de nostre certaine science et grâce especial , » quitté, pardonné, et abolly, quittons, pardon- » nons et abolissons , et à chascun d'eulx , qui » fera serment de nous estre désormais vray » subject et obéissant , tous cas , crimes , delitz )> et offenses , en quoy l'en pourroit dire eulx ou » aulcun d'eulx avoir offencé ou delinqué envers » nous , nostre majesté et couronne , aux causes

» que dessus et les deppendances , tant en ma- » tiere de guerre que aultrement , en quelque » manière que ce soit; et toutes icelles choses )> par nous abollies voulons estre dictes et repu- » tées comme non advenues , et sur ce imposons » silence perpétuel à nostre procureur. Et oul- » tre, voulons, en faveur de ladicte obéissance, » que lesdictz supplians jouissent des honneurs , » franchises , libertez et privilèges , dont aupa- » ravant ces choses avoient accoustumé de jouir, » ensemble de leurs héritages, possessions, biens » meubles et immeubles, estant en nature de » chose , nonobstant les dons que en pourrions » avoir faitz , et les exploictz qui en seroient en- » suytz , que revocquons et annulions par ces- » dites présentes ; et ne voulons pas que à Foc- » casion des choses devant dictes , aulcune chose » Jeur soit ou à leurs successeurs au temps adve- » nir reprouchée , ou imputée à leur honneur, » mais que ceulx qui feroient le contraire soyent- » contrainctz à reparer et amander par voye de » justice. Sy donnons en mandement, par ces » dictes présentes , à nos amez et feaulx gens » de nostre parlement , au bailly dudict lieu de » Troyes , et à tous noz aultres justiciers et of- )> ficiers, et à leurs lieutenans, presens et adve- » nir, et à chascun d'eulx comme à luy appar- » tiendra, que de noz présentes grâces, quit- » tances, pardon et abollission, et de toutes les

choses devant dictes et chascune d'icelles facent, souffrent et laissent lesdictcs gens d'églises, hdurgeoys, et habitans de ladicte ville et cité de Troyes et du plat pays d'environ, et chascun d'eulx , jouir et user plainement et paisiblement par la. manière que dict est, sans les travailler ou empescher, ores ne où temps ad venir, ne souffrir estre travaillez ou empeschez en aucune manière , au contraire : mais s'aucun empeschement leur estoit pour ce faict ou donné en corps ou en biens, le mectent tantost et sans delay à plainne délivrance. Car ainsi le voulons estre faict ; et affin que ce soit chose ferme et stable à tousjours , nous avons faict mectre nostre scel ordonné en l'absence du grant à cesdictes présentes, au vidimus desquelles, faict soubz le scel royal, voulons plainne foy estre adjoustée comme à l'original , et que d'iceliuy vidimus un chascun auquel la chose pourra toucher se puisse ayder comme dudict original. Donné en nostre ost lez de nostre ville de Troyes , le 9e jour de juillet l'an de grâce 1429 et de nostre règne le 7e. Ainsi signé sur le ply desdictes lectres : par le roy en son conseil, où quel M. le duc d'Alençon, vous le conte de Vandosme , les evesques de Seez et d'Orléans, le sire d'Albret, la Trimouille , de Laval , de Trêves , et de Raiz , le mareschal 1 de Saincte Severe , l'admirai , les sires de

» Maillé , de Gaucourt , et d' Argenton , et plu- » sieurs autres estoient. I. Je Picard (1). »

Ces témoignages d'indulgence et de bonté , qui surpassaient de beaucoup les espérances des Troyens, excitèrent parmi eux des transports * unanimes de surprise et d'allégresse, « Ceulx de )) la ville )) , dit une chronique , « feirent grant » feste et grant joye , et ceulx de l'ost eurent vi- » vres à leur plaisir (2). »

Le reste de la journée avait été accordé à la garnison pour se retirer. Comme il avait été stipulé dans la capitulation que les gens de guerre s'en iroient eulx et leurs biens , ils se mirent en devoir d'emmener avec eux un certain nombre de prisonniers tombés en leur pouvoir, et qui, vu l'usage du temps , de mettre les prisonniers à rançon , semblaient en quelque sorte pouvoir en effet être considérés comme faisant partie de leurs biens. Soit qu'on ignorât que les ennemis eussent des Français entre leurs mains, ce qui est assez difficile à croire ; soit , ce qui me semble plus probable , que dans la joie causée par un succès inespéré , on eût entièrement oublié les pauvres captifs , on avait omis de rien stipuler en leur faveur dans le traité , et ces infortunés allaient avoir la douleur de se voir emmenés à la

(1) Camuzat , Mélanges historiques 7 feuillet i\^, verso 1

(2) Chronique sans titre.

vue de leurs amis, de leurs compagnons d'armes, le jour même du triomphe de leur roi sur s< ennemis. « Mais la Pucelle ne le voult souffrir, » quant ce vint au partir (i). » On conçoit qu'un pareil spectacle dut affliger profondément un cœur si tendre et si généreux, et que sa grande âme , pénétrée par un instinct sublime des principes éternels de la loi naturelle et de la justice divine, se fût ployée difficilement au joug de ces lois honteuses qui , en faisant des vaincus la propriété des vainqueurs , abaissaient les hommes au rang des plus vils animaux. D'ailleurs , la clause , eu la: et leurs biens, dont se prévalait la garnison, offrait un sens douteux ; ce n'est que par une extension peu naturelle qu'on pouvait en appliquer le dernier mot aux prisonniers de guerre ; et il suffisait des lumières les plus ordinaires pour comprendre que l'intention du roi n'avait jamais été de lui donner le sens qu'on lui attribuait. Toutefois sa faiblesse et son indolence naturelles, autant que le sentiment d'une justice scrupuleuse , lui eussent fait souffrir cette espèce d'affront , si la jeune amazone ne s'y fût formellement opposée. Elle se tint devant la porte de la ville à l'instant où la garnison en sortait , et lorsque les malheureux captifs parurent à leur tour, chargés de fers et plongés dans une morne

(i) Hisloire au yray , etc.

douleur : « En mon Dieu», s'écria - 1 - elle , « ilz » ne les emmèneront pas ! » et elle leur ordonna de s'arrêter (i).

« Les François si s'agenoillerent, » Luy priant qu'elle leur aydast , » Et sa grâce là implorèrent » Affin que de ce les gardast (2). »

Un vif débat s'éleva à cette occasion.

« Les Anglois vouldrent soustenir

» Que c'estoit grant fraulde et malice,

» De contre le traicté venir;

» Requérant qu'on leur feist justice (3). »

Le roi étant informé de ce qui se passait, commanda qu'on délivrât aux Anglais et aux Bourguignons , qui furent obligés de s'en contenter, une certaine somme pour la rançon de ces prisonniers (4).

« Le roy , qui en sceut la nouvelle , » Si commença à soy soubrire » Du débat et de la querelle , » Et en fut joyeulx à vray dire.

» Brief , convint pour les prisonniers » Qu'il paiast aux Anglois comptent

(1) Chronique sans titre.

(2-3) Martial de Paris, Vigiles de la mort du roy Charles septiesme.

(4) Histoire au vray, etc. ) Chronique sans titre.

Tout leur rançon de ses deniers :

Ainsi chascun si fut content.

Quant les Anglois selon l'accort Eurent leur argent et rançon , Hz louèrent le feu roy fort, L'appellant prince de façon.

Il fut prisé par sa justice

Qu'il gardoit à ses ennemys, » Et qui avoit en l'exercice » De son ost tout abuz posl mis.

» Quant en y a qui eussent dit:

» Les villains sont plus que payez j

» Saufz s'en voisent sans contredit ;

» Ou qu'ils soient penduz ou noyez !

» Ah déa ! ce n'est pas la forme

v> De gens payer et les guider.

» Aincois convient à chascun homme

» Son droit et la raison garder (i). »

Le lendemain étant le jour fixé pour l'entrée 10 juillet du roi dans la ville , Jeanne d'Arc voulut Fy de- * 9" vancer, et ranger elle-même les gens de trait qui devait border à pied la haie (2), -depuis la porte de la ville jusqu'à la cathédrale. Les habitans , encore prévenus des bruits injurieux que les Anglais avaient répandus sur son compte , et ne

(1) Martial de Paris , Vigiles de la mort du roy Charles septiesme.

{2) Chronique sans titre.

sachant s'ils devaient la considérer comme une fée ou comme une sainte, envoyèrent le frère Richard au-devant d'elle , « disans qu'ilz doub- » toient ( craignaient ) que ce ne fust pas chose » de par Dieu. » Ce frère s'approcha en faisant des signes de croix, et en jetant devant lui de l'eau bénite. Jeanne d'Arc sourit, et lui dit avec une douce gaîté ; « Approuchez hardiment ; je ne » m'en voulleray pas (i). » A compter de ce moment frère Richard s'attacha au parti du roi Charles , et ne cessa de l'accompagner pendant toute la suite de Y expédition.

Jeanne retourna ensuite auprès du roi, à qui elle annonça que tout était prêt pour sa réception. Il monta alors à cheval , et entra dans Troyes en grand appareil , ayant à son côté la Pucelle portant son étendard (2). Autour d'eux s'avançaient ~ aussi à cheval, les princes du sang, les maréchaux et les chefs de guerre , « bien habillez et montez ; » et il les fesoit tresbeau veoir. (3). » Jeanne croyait se rappeler que le frère Richard était rentré dans la ville en même temps que le roi et elle (4) ; c'était apparemment pour prendre part

(1) Déclaration de la Pucelle, en l'interrogatoire du 3 mars i43o.

(2) Déposition de Simon Charles.

(3) Chronique sans titre.

(4) Interrogatoire du 3 mars i43o.

aux honneurs d'un triomphe qu'il avait pour ainsi dire prédit. Ambroise de Lore était reste- dans le camp avec le commandement de l'armée en l'absence du roi et dos généraux (1).

Arrivé à la cathédrale , le roi y entendit la messe , à l'issue de laquelle il reçut les sermens accoutumez des principaux habitans (2). Puis , ayant « mis capitaines et aultres officiers de par » luy en celle cité (3), le dessusdict roy retourna » en son logis aux champs , et fist publier par » plusieurs fois , tant en son ost ( camp ), comme )) en la ville , sur la hart , que homme de quelque » estât qu'il fust , ne meffist riens à ceulx de la » ville de Troyes (4). »

Le lendemain toute l'armée, « en belle ordon- " Julllet

» nance » , traversa la ville au bruit des trompettes , et aux acclamations générales des habitans, qui, pleins de joie et de reconnaissance, portaient jusqu'au ciel les noms du roi et de la Pucelle ; « et feirent serment au roy d'estre bons » et loyaulz , et telz se sont ilz tousjours mons- » trez depuis (5). »

Quoique Jeanne n'eût guère séjourné à Troyes,

(1) Histoire au vray, etc.; Chronique sans titre.

(2) Monstrelet , en sa Chronique.

(3) Histoire au vray , etc.

(4) Monstrelet, en sa Chronique.

(5) Chronique sans litre.

et qu'elle n'y eut même pas couché (i), elle ne put refuser d'y tenir un enfant sur lés fonts de baptême (2). On ignore absolument quels étaient les parens de cet enfant. Il est probable qu'il appartenait à quelqu'un des principaux habitans de la ville.

Le roi partit en même temps que son armée , « par l'admonestement de la Pucelle , qui moult » le hastoit », et continua rapidement sa marche vers Châlons (3), « la Pucelle allant tousjoursde- )> vant, armée de toutes pièces (4). » Arrivé à peu de distance de la ville, Charles fut agréablement surpris de voir venir au -devant de lui la plus grande partie des habitans, leur évêque à leur tête , qui venaient lui offrir leurs soumissions, et qui m luy feirent plaine obeyssance (5).» Le roi entra dans la ville avec son armée , et résolut d'y passer la nuit (6).

La renommée des victoires de la Pucelle s'était répandue jusque dans son pays natal , et le bruit qu'elle conduisait le roi à Reims , y était également parvenu ( 7 ). La route qu'elle suivait la

(1-2) Interrogatoire du 3 mars i43o.

(3) Histoire au vray, etc.; Chronique sans titre; dépositions de Louis de Contes et de Simon Charles.

(4) Chronique sans titre.

(5) Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.

(6) Chronique sans titre.

(7) Déposition de Jean Morel.

rapprochant beaucoup du lieu de sa naissance , quatre habitans de Domrcmy (1), au nombre desquels étaient son parrain Jean Morel (2) et Conrardin de Spinal (3), avaient formé le dessein de l'aller attendre à Châlons, par où elle devait passer; et Jeanne d'Arc eut la joie inattendue de se retrouver un moment, en entrant dans cette ville, au milieu des amis de son enfance (4). Ils la contemplaient avec des yeux étonnés, et lui faisaient une foule de questions, auxquelles elle s'empressait de répondre avec sa douceur et sa bienveillance accoutumées. Comme ils lui demandaient, entre autres choses, comment elle pouvait braver tant de périls, et si elle ne craignait pas de trouver la mort dans les combats : « Je ne crains que la trahison (5) », leur répondit-elle. Paroles remarquables, omises par tous les historiens de la Pucelle , et d'autant plus précieuses à recueillir qu'elles répandent du jour sur plusieurs événemens ultérieurs.

Comme si elle eût eu le pressentiment de ne jamais revoir l'honnête Jean Morel , elle voulut lui laisser , comme un gage de souvenir , Fhabil-

(1) Déposition de Conrardin de Spinal.

(a-3) Leurs dépositions.

(4) Dépositions de J. Morel et de Conrardin de Spinal.

(5) Déposition de Conrardin de Spinal.

lement de couleur rouge dont elle était en ce moment revêtue (1).

Revenons un moment au parti anglais, et jetons un coup d'œil sur ce qui se passait alors dans la capitale de la France, livrée à la politique astucieuse et mensongère de l'étranger. Depuis l'instant que la nouvelle de la victoire remportée par l'armée du roi dans les champs de Patay y était parvenue, cette ville n'avait plus offert que des scènes de confusion et de terreur ; trop coupables envers le roi et la France pour se persuader qu'il pouvait encore leur pardonner, les Parisiens , pour rassurer leur conscience effrayée ,- pour légitimer à leurs propres yeux leur haine et se réconcilier avec leurs souvenirs , s'efforçaient de s'affermir dans la croyance des crimes attribués à ce malheureux prince , tâchaient de se le représenter sous les couleurs les plus horribles , l'armaient, en un mot, de leurs fureurs, et le noircissaient de leurs remords. Vains efforts, qui ne pouvaient imposer silence à ce cri terrible de la conscience , qui parle plus haut dans le cœur de l'homme que toutes les séductions et toutes les impostures; voix puissante, voix inexplicable, qui semble être celle-là même de la justice et de la vérité outragées , et qui , au moment où tous les témoignages , où toutes les apparences se réunis-

(1) Déposition de J. MoreL

sent pour accabler un malheureux calomnié, s'élève seule et proclame obstinément son innocence.

Les plus grands préparatifs de défense occupaient ce peuple égaré qui , accablé depuis tant d'années sous le joug le plus odieux , se trouvait réduit à s'armer pour ses bourreaux contre ses libérateurs. Depuis le 21 juin , jour où la nouvelle de la bataille de Patay leur était parvenue, « sans » cesser ne nuyt ne jour, ceulx de Paris enfor- » cerent le guet , et feirent fortiffier les murs , » et y meirent foisons canons et aultre artille- » rie (1). » En proie à tous les soupçons comme à toutes les terreurs, ils « changèrent le prevost » des marchans et les eschevins, et feirent ung » nommé Guillaulme Sanguin prevost des mar- » chands ; et les eschevins furent , c'est assavoir, » Imbert des Champs, mercier et tapicier; Co- » lin de Neufville, poissonnier; Jehan de Dam- » pierre, mercier; Remon Marc, drappier; et » furent faiz et instituez la première sepmaine >> de Juillet (2). » Cédant enfin aux importunités du régent anglais , le duc de Bourgogne se rendit à Paris , accompagné de sept ou huit cents hommes , rassemblés dans l'Artois (3) , en ap-

(i-*2) Journal d'un bourgeois de Paris, sous les règnes des rois Charles VI et Charles VII. (3) Monstrelet, en sa Chronique.

parence pour resserrer les nœuds de leur alliance , mais en effet pour emmener sa sœur loin du théâtre de la guerre. « Et le dixiesme jour dudit » mois ( de juillet ) , vint le duc de Bourgogne » à Paris , à ung jour de dimanche , environ six » heures après disner, et n'y demoura que cinq » jours ; esquelz cinq jours y ot moult grant » conseil, et fait bien moult bel sermon à Nostre » Dame de Paris (i). » On ne négligeait, comme on voit, aucun moyen de remonter les esprits ; mais le régent préparait une scène plus solennelle , dont il espérait les résultats les plus favorables à sa cause. Il fit rassembler dans la grande cour du palais les habitans les plus considérables de la capitale, et parut devant cette immense assemblée, accompagné du duc de Bourgogne, du parlement en corps, et de tous les grands-officiers de la couronne d'institution anglaise. Tout le monde ayant pris place par son ordre , « fut » publiée la chartre ou lectres, comment les Ar- » minaz traie terent jadis la paix en la main du » légat du pape , et en oultre que tout estoit par- » donné de part et d'aultre ; et comment ilz fei- » rent les grans sermens, c'est assavoir le dal- » phin et le duc de Bourgongne, et comment » ilz receurent le précieux corps de Nostre Sei- » gneur ensemble ( petit ornement poétique de

(1) Journal d'un bourgeois de Paris.

» V invention du duc de Bedford) , et le nombre » de chevaliers de nom, d'ung lez et d'aultre , » qui en ladicte lectrc ou chartre meirent tous » leurs signes et sceaulx ; et après, comme le duc » de Bourgongne , voulant et désirant la paix » dudit royaulme , et voulant accomplir la pro- » messe qu'il avait faicte , se submist à aller en » quelque lieu que le dalphin et son conseil voul- » droient ordonner : si fut ordonne par ledit dal- » phin et son conseil la place ; en laquelle place » le duc de Bourgongne se comparu, luy dixiesme )> des plus privez chevaliers qu'il eust ; lequel » duc de Bourgongne , luy estant à genoulx de- » vant le dalphin , fut ainsi traîtreusement meur- » dry, comme chascun scet (1).» Je renvoie pour le récit exact de cet événement, et pour la justification du malheureux Charles , à l'introduction de cette histoire , et, pour plus de détail, à l'intéressante dissertation publiée sur ce sujet par Saint -Foix, dans ses Essais sur Paris. Je me bornerai à rappeler que ce prince n'avait alors que dix-sept ans, et qu'esclave de ses ministres , n'exerçant réellement par lui-même aucune autorité , si la mort du duc de Bourgogne fut l'effet d'une trahison préméditée , ils n'eurent nullement besoin de son autorisation pour l'exécuter sous ses yeux.

(1) Journal d'un bourgeois de Paris.

Mais l'exactitude des faits, la vraisemblance des accusations, n'ont jamais été nécessaires pour entraîner l'opinion de la multitude. Il suffit de parler à ses sensations , de produire des émotions fortes , pour lui faire ajouter foi aux assertions les plus mensongères. Plus, même, un fait semblera extraordinaire et incroyable, plus il trouvera d'hommes disposés à l'adopter sans examen. L'imagination , avide du merveilleux , dédaigne les froides réalités de la vie , caresse avec amour les chimères qui l'étonnent et la subjuguent , et s'irrite contre la vérité qui vient détruire le monde idéal où elle se plaît à s'égarer. Il lui faut des crimes horribles ou des vertus plus qu'humaines; tout le reste la trouve indifférente et incrédule. Qu'un homme dont la vie entière aura offert l'exemple de toutes les vertus , soit accusé du forfait le plus noir, et qui trahisse l'hypocrisie la plus profonde ; qu'un scélérat couvert de crimes paraisse avoir fait une action sublime , on sera d'abord confondu d'étonnement ; mais de cet étonneraient à l'opinion que le fait peut être véritable, la transition sera beaucoup plus rapide qu'on ne pense chez le vulgaire des hommes, surtout dans la première supposition , bien plus conforme que la seconde au mépris secret de l'homme pour ses semblables. En général , pour que l'esprit humain jouisse dans toute sa plénitude de la faculté d'examiner une assertion , et de peser des

preuves, il faut qu'il n'éprouve ni l'ébranlement de la surprise, ni la séduction du merveilleux; qu'un long temps écoulé entre les faits et le jugement, ait permis aux sens de se rasseoir, ait ramené toutes choses dans un état paisible et naturel, ait dissipé les illusions de l'amour et de la haine , et laissé s'évanouir les préventions trompeuses avec les préjugés et les passions qui les avaient fait naître.

La foule rassemblée dans la cour du palais fut profondément émue à la lecture de ce long tissu de faits calomnieux. « Après la conclusion de » ladicte lectre, grant murmure commença; et » telz avoient grant alliance auxArminaz,quiles )) prindrent en très grant hayne. Après le raur- » mure , le régent de France et duc de Bedfort )) fit faire silence. » Le duc de Bourgogne, dont ce récit avait renouvelé la douleur, et réveillé peut-être, au moins pour un moment, la haine pour le roi Charles , se lève à son tour, « se plaint » de la paix ainsi enfrainte, et, en après, de la » mort de son père. » Le souvenir de Jean le Téméraire était cher aux Parisiens ; sa bienveillance hypocrite pour le peuple , la bassesse avec laquelle il avait recherché l'appui de la plus vile populace , les dépouilles des grands dont il l'avait enrichie, en avaient fait un dieu pour elle^ et l'attentat des ministres du dauphin en avait fait un martyr, La vue de son fils réclamant l'ap-

pui dn peuple , et s'engageant à ne jamais séparer sa cause de la sienne , produisit sur les assistans une impression aussi vive que profonde. On saisit ce moment favorable. « Et adoncques on » fist lever les mains au peuple , que tous se- » roient bons et loyaulx au régent et au duc de » Bourgongne, et lesditz seigneurs leurs promis- » rent, par leur foy, garder la bonne ville de » Paris (1). »

16 juillet Cependant, dès le samedi suivant, 16 juillet, i429* -

le duc de Bourgogne partit de Paris, emmenant

avec lui sa sœur, femme du régent anglais (2), et la conduisit à Lens , en Artois , où il monta sa maison conformément à son rang et à sa naissance (3). Celte précaution n'était pas propre à rassurer les Parisiens, qui ne durent voir dans Féloignement de la régente que l'aveu des périls qui les menaçaient.

Le duc de Bedford, trop expérimenté pour ne pas s'apercevoir qu'il devait peu compter, dans le déclin de sa fortune , sur les secours d'un beaufrère qu'il avait trop outragé au temps de sa prospérité , «fist évoquer toutes ses garnisons de Nor- » mandie et d'aultres lieux de son obéissance , » avecques tous les nobles et aultres qui avoient » accoustumé de eulx armer (4). » Il ne s'en tint , , ■

(1-2) Journal d'un bourgeois de Paris.

(3*4) Monstrelct, en sa Chronique.

pas là, et écrivit en Angleterre pour qu' on lui envoyai de prompts secours (1). Le roi d'armes anglais Jarretière fut chargé de ce message, trop important pour être confié à un envoyé d'un rang inférieur. L'original des instructions qui lui furent remises se conserve encore aujourd'hui dans les archives de la tour de Londres. J'ai pensé qu'on ne verrait pas sans intérêt ce précieux monument historique. Le voici fidèlement transcrit :

Instruction baillée à Jarretière , roy cl armes 7 depar monseur seigneur le régent et le conseil du roi nostre seigneur estant a Paris, pour aler devers le conseil du dit seigneur oit Angleterre.

« Premerement, remonaera ( remettra en me- » moire ) les seigneurs du dit conseil de 1 ar- » mes ( Vannée ) disposée et concluse pour ve- )) nir pardeça, oultre ce pardessus l'armée de » monsieur le cardinal et de messire Radecliff.

» Et les priera effectueusement, et si a certes )) qu'il pourra, qu'ilz veuillent avancer la dicte » armée en toute célérité, en si bonne et grande » puissance, que, à l'aide de Dieu, on puisse » rebouter les ennemis , que jà se sont bondez » si avant.

» Aussi qu'ilz veuillent signifier par deçà , en » tout promptitude sans delaier , par ledit Jarre-

(1) Monstrelet 7 en sa Chronique,

» tiere , ou autre , par leurs lettres, le temps au » vray que ladite armée sera sur le porl , à fin » que on se puisse régler et disposer les affaires » de par deçà , qui ont bon besoing d'adresse et » brief secours.

» Item , dira comment le dalphin s'est mis , jà » pieça, sur les champs, en sa person , à tres- » grosse puissance : pour la doubte et crainte » de la quelle plusieurs bonnes villes , citeez, et » chasteaulx , se sont jà mis , sans oposer ne at- » tendre siège , en obéissance ; comme les citez » de Troyez et de Chaalons ; et aujourd'hui, xvj » de ce mois, doit arriver à Reins, ousemblable- » ment on lui fera ouverture pour demain , ou » l'un dit (lundi), se faire sacrer.

» Item, que incontinent après son sacre, il a » entention de venir devant Paris, et a espe- » rance d'y avoir entré ; mais, à la grâce de » Nos tre Seigneur, il aura 1 esistence par le moyen « de nos seigneurs le régent et de Bourgne » (Bourgogne) y qui toute ceste septmains ( se- » mairie) ont esté ensemble , et continuellement » vaqué et entendu aux afaires duroy, et à trou- » vez manier de obvier aux entreprises des dits » ennemis par bataille ou autrement, et met l'en » ( Ion met) toute la diligence que l'on peut, à » garnir et défendre les citez, villes et passages » de France, et, par especial , de la ville de Pa- » ris , dont deppend ceste seignourie.

» Item , dira comment mon dit seigneur de » Bourgne a fait , de pieça , si corne encore fait, » 1res grandement et honorablement son devoir » de aidier et servir le roy, et s'est monstre, à » ce besoing, en plusieurs manières , vray pa- » rent , amy , et loyal vassal du roy, dont il doit » estre moult honourablement recommandé ; car, » se ne feust sa faveur, Paris et tout le reme- » nant s'en aloy à cop ( étaient perdus en même » temps ).

» Item, dira comment mon dit seigneur de » Bourgne s'est aujourduy parti de ceste ville , » pour aler en son pais d'Artois avancer et faire » tirer avant ses gens , pour iceulx joindre avec » l'armée venant présentement d'Angleterre , et » les gens qui mon dit seigneur le régent a )) mandez en Normandie.

» Item j comment mon dit seigneur le régent » se partira dedans deux jours, pour tirer entre » Normandie et Picardie , tant pour faire avan- » cer les Angloyz, estans en Normandie , hors )) les garnisons , comme pour aler au devant de » mon dit seigneur le cardinal.

)> Item , comment les seigneurs du conseil du » roy, par deçà , entendent continuellement aus » diz afaires ; pour les quelz aidier à conduire , « selon leur possibilité , s'emploieront loial- » ment jusques à la mort ;

» Et supplient au roy très humblement ., qui

3oO HISTOIRE

)) lui plaise avancer sa venue par deçà en toute » possible célérité ; car , s'il eust pieu à Dieu que » plus tost y feust venu , ainsi que jà par deux » fois lui avoit esté supplié par ambassadeurs et » messagers, les inconveniens ne feussent pas telz » qui sont.

» Donné à Paris , le xvje jour de juillet, Fan

» M. CCCC. XXIX (i). »

Les termes dont se sert le duc de Bedford en parlant de son beau-frère n'étaient certainement pas d'accord avec ce qu'il en pensait réellement ; il est probable qu'il craignait que ces instructions ne tombassent un jour sous les yeux du duc de Bourgogne , ou que leur contenu , porté à la connaissance du conseil d'Angleterre , ne lui fût transmis par quelque membre de ce conseil dévoué à ses intérêts. D'ailleurs le régent anglais , en sollicitant les secours du duc de Bourgogne , lui avait sans doute promis de faire valoir en Angleterre son zèle et ses services. C'est ainsi qu'une foule de considérations puissantes imposent souvent silence aux dépositaires de l'autorité, privent le gouvernement des lumières les plus utiles, et empêchent la vérité de parvenir à l'oreille des rois.

Le régent partit en effet de Paris bientôt après

(i) Actes de Rymer , lom. X 7 pag. 432 et 4^3 ? édition de 1727.

DE JEANNE D'ARC. 3oi

avoir écrit cette lettre , laissa le commandement de la capitale au seigneur de FIle-Âdam, se rendit à Pontoise (i) , et de là probablement, ainsi qu'il en annonçait l'intention , sur les confins de la Normandie et de la Picardie. Le duc de Bourgogne se contenta de lui envoyer le bâtard de Saint-Pol , « à tout certain nombre de gens d'ar- » mes des marcbes (frontières) de Picardie. » Le régent voulant donner un témoignage de confiance au duc de Bourgogne , confia le gouvernement de Meaux à ce capitaine (2).

Cependant le roi Charles continuait à s'avancer rapidement vers le terme de son voyage. Mais il craignait beaucoup que la ville de R.eims ne lui opposât une longue résistance, et qu'il ne fût pas facile de s'en rendre maître , parce qu'il manquait de canons , et des machines employées alors dans les sièges concurremment avec l'artillerie (3). Il ne dissimula point son inquiétude à Jeanne d'Arc , qui lui répondit : « N'ayez aucun » doute ; car les bourgeois de la ville de Reims » viendront au-devant de vous. Avant que vous » approchiez de la ville , les habitans se rendront. » Avancez hardiment », ajoutait-elle, a et soyez » sans inquiétude. Car si vous voulez agir virile- » ment, vous obtiendrez tout votre royaume(4). »

(1) Journal d'un bourgeois de Paris.

(2) Monslrelet.

(3-4) Déposition de Simon Charles,

Charles s'arrêta avec son armée à quatre lieues

de la ville , et se logea dans un château appelé

Sept-Saulx, qui faisait partie du domaine des

archevêques (i).

Samedi Les habitans de Reims « furent fort esmeuz »

ï6 juillet . ,

ï429. de cette nouvelle (2). ruen n est contagieux comme la peur. Le seigneur de Châtillon-sur- Marne , qui commandait dans la ville au nom du roi anglais (3), et le seigneur de Saveuses, qui avait été envoyé depuis peu par le duc de Bourgogne avec certain nombre de gens d'armes (4), partagèrent, à ce qu'il paraît, le trouble et la terreur des habitans (5). Leur embarras était extrême ; de se défendre dans une ville effrayée contre une armée victorieuse , conduite par une guerrière invincible , ils ne s'en sentaient pas le courage ; d'abandonner la place sans coup férir, sans même avoir vu l'ennemi , l'honneur le défendait, et plus encore la crainte des châtimens que pouvait leur infliger l'indignation de leurs souverains. Pour avoir au moins une excuse à présenter, ils imaginèrent de rassembler les habitans , et de les consulter sur ce qu'ils devaient

(1) Histoire au vray , etc. ; Chronique sans titre.

(2) Histoire au vray , etc.

(3) Chronique sans titre ; Monstrelet.

(4) Monstrelet, en sa Chronique.

DE JEANNE DARC. 3o3

faire (i), espérant probablement qu'on leur conseillerait de fuir. « Hz demandèrent donc ausdits » habitans s'ilz avoient bonne voulenté de tenir » et se défendre ? Et les habitans leur demande- » rent s'ilz estoient assez forts pour les ayder et » garder? Et ilz respondirent que non (2) ; mais » s'ilz vouloient , ou pouvoient tenir six sep- » maines, ilz leur amèneraient un grant se- » cours (3), tant du duc de Bedford que du » duc de Bourgongne (4). Et depuis, de leur » consentement même (5), et par la voulenté » des habitans de la ville (6), s'en parti- » rent (7). » On pense bien qu'ils n'eurent garde de raconter ainsi les choses , et qu'ils firent tous leurs efforts pour donner à leur récit une tournure qui leur fût plus avantageuse et plus honorable. Voici la substance du rapport fait par le seigneur de Saveuses , et qui nous a été conservé par un historien contemporain attaché à la maison de Bourgogne : « Lequel seigneur de » Saveuses venu à Beims , par le gouverneur (le » seigneur de Chatillon ) et grant nombre des

(1) Histoire au vray, etc.; Chronique sans titre.

(2) Chronique sans litre.

(3) Histoire au vray , etc. , Chronique sans titre.

(4) Chronique sans titre.

(5) Histoire au vray , etc.

(6) Chronique sans titre.

(7) Histoire au vray, etc. ) Chronique sans titre.

3o4 HISTOIRE

» habitans luy fut promis d'eulx entretenir du » party et en la querelle du roy Henry et d'icel- » luy duc jusques à la mort. Mais , non obstant >î ce , pour la tremeur ( terreur ) qu'ilz avoient » de la Pucelle , qui faisoit grans merveilles , » comme on leur donnoit à entendre , se rendi- » rent en l'obéissance du roy Charles , jaçoit w {malgré) que le seigneur de Chastillon et le » seigneur de Saveuses, qui estaient leurs cap- » pitaines , leur remonstrassent et vouloient » donner à entendre le contraire. Lesqnelz deux » seigneurs voyant leurs voulenté et affection , » despartirent de ladicte ville de Reims. Car en » leurs remonstrances ceulx de ladicte ville de » Reims n7 avoient en riens voulu entendre, ains » ( mais) leur avoient fait responces dures et as- » sez estranges : lesquelles ouyes (entendues) » iceulx seigneurs de Saveuses et de Chastillon » retournèrent au Chasteau Thierry (i). »

« Lesquelz non estans encores gueres loing » , les habitans tinrent conseil (2), et quelques-uns , qui étaient de bonne voulenté pour le roi Charles , « commencèrent à dire qu'il falloit aller devers )) le roy : et le peuple respondit lors tout soub- » dain , qu'on y envoyast ; et y envoya Ion des » notables gens de la ville , tant d'église qu'aul-

(1) Monslrelet , en sa Chronique.

(2) Histoire au vray, etc.

DE JEANNE D'ARC. 3o5

*> très (i). » En se présentant devant le monarque , ils déposèrent à ses pieds les clefs de la ville sainte (2), et ce prince, qui trouvait moins de plaisir à vaincre qu'à pardonner, « leur donna » loute abolicion » des torts dont ils avaient pu se rendre coupables envers sa personne (3).

Ce même jour, dans la matinée , Régnant de Chartres , chanceler de France , fit son entrée dans la ville en qualité d'archevêque de Reims , cérémonie qu'il n'avait pu accomplir depuis qu'il avait été appelé à ce siège (4).

Yers le soir, le roi Charles , pour la réception duquel on avait tout préparé , entra solennellement dans la ville (5), « avec grant nombre de » chevalerie (6), et son armée entièrement, là )) où estoit Jehanne la Pucelle , qui fut moult » regardée de tous (7). » Une vieille tapisserie, conservée dans la cathédrale de Reims , offrait encore , avant la révolution , le tableau de cette ïTi émorable entrée triomphale.

Il fut arrêté que le roi serait sacré et couronné dès le lendemain. Suivant un ancien formulaire, on élevait un échafaud dans l'église cathédrale ,

(1) Chronique sans titre.

(2-3-4) Histoire auvray, etc.

(5) Histoire au vray , etc.; Chronique sans titre; Monstrelet.

I } (6) Monstrelet.

(7) Histoire au vray, etc.

5o6 HISTOIRE

contre et en-dehors du chœur. La veille dit sacre , le roi y montait accompagné des pairs , qui le montraient à la foule , en prononçant ces paroles traditionnelles : « Veés cy vostre roy, que » nous , pairs de France , couronnons à roy et à » souverain seigneur. Et s'il y a ame qui le vueille » contredire, nous sommes icy pour en faire » droict. Et sera au jour de demain consacré par » la grâce du Saint-Esprit , se par vous n'est con- » tredict. » Le peuple répondait par le cri de Noël! long-temps répété , qui semblait exprimer son consentement (i). On ignore si cette formalité fut observée cette fois ; mais rien n'indique qu'on l'eût supprimée. Ce n'est qu'à l'époque où le gouvernement de la France tendit vers la monarchie absolue qu'on retrancha cette cérémonie. On n'eut garde de la rétablir au couronnement d'un homme qui ne considéra jamais la France que comme un pays conquis.

On n'avait pas trop de temps pour faire ks préparatifs de la solennité du lendemain. L'amour et le zèle y suppléèrent. « Et toute la nuict )> feit on grant diligence à ce que tout fust prest p au matin ; et ce fut%ung cas bien merveilleux ; » car on trouva en ladicte cité toutes les choses » nécessaires ; et si , ne povoit on avoir celles qui

(i) Manuscrits de Duchesne , déposés àlaBibl. du Roi, tom. IV, fol. 43.

DE JEANNE D'aKC. 1,

juillet

» sont gardées à Sainct Dénys en France (■). ,, Une couronne fort riche avait été des long-temps préparée , et venait à la suite du roi ; mais comme il aurait fallu pour L'attendre prolonger le séjour de l'armée dans la ville de Reims, le roi, à la prière deshabitans, se contenta d'une couronne plus simple, qui fut trouvée dans le trésor de la cathédrale (2).

Tout sourit à ceux qui prospèrent. Le jour so- Dimanche lennel et si long-temps attendu venait de corn- Hf mencer à peine, que René, duc de Bar et de Lorraine , frère du roi de Sicile , et le damoiseau de Commercy, arrivèrent à Reims à la tête d'une brillante noblesse, d'un grand nombre d'hommes d'armes, et vinrent offrir au roi leurs services.

Jeanne d'Arc , qui connaissait le prix du temps mieux que personne, et qui ne perdait pas un instant de vue le grand objet de la réconciliation générale de la France , profita de l'intervalle qui s'écoula entre le lever du soleil et la cérémonie du couronnement pour adresser la lettre suivante au duc de Bourgogne. L'original en a été découvert par hasard dans les archives de la Chambre des comptes de Lille , qui sont maintenant réunies à celles de la préfecture, et je me suis assuré

(1) Chronique sans titre.

(2) La Pucelle, interrogatoire du ^mars i43o.

3o8 HISTOIRE

qu'il y existe encore. Le duc de Bourgogne, parti de Paris le 16 pour se rendre dans ses états d'Artois et de Flandres , reçut apparemment cette lettre à Lille , et jugea à propos de la faire déposer dans les archives de la Chambre des comptes. Elle n'est point de la main de Jeanne d'Arc, puisqu'il est constaté qu'elle ne savait pas écrire; mais la croix tracée en tête doit l'avoir été par elle. L'original a environ un demi-pied de haut sur un pied de large. Il est écrit sur parchemin : c'était alors l'usage pour les lettres missives , comme pour les transactions publiques et particulières. Des bandes, aussi de parchemin , fermaient ces lettres , et le cachet s'appliquait sur ces bandes. C'est à peu près la forme de ce qu'avant la révolution on appelait lettres de cachet. On aperçoit dans celle de Jeanne d'Arc les fentes à travers lesquelles passaient ces bandes , et les traces de l'empreinte du cachet de cire ronge qui les retenait.

- Lettre de Jehanne la Pucelle , au duc de

Bourgogne,

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