tome V. Leiîrc CXXX
{i) Bibliothèque des croisades , qualrième volume^ renfef maat les chroniques arabes, traduites par M. Reinaud.
Gff AnTRE XXX. m
après la conquête de Jérusalem et la bataille d'Ascalon , ils écrivirent encore, et une immense joie religieuse remplit 1 Occident lorsqu'on apprit que le divin sépulcro était libre ! Tandis que le plus grand oombre des croisés* après l'accomplissement de leurvœn, reprenait le ch»* min de lear patrie « le retentissement de la prise de Jéru- Mlem ébranlait une seconde fois l'Europe , et arrachait à leurs foyers plus de cinq cent mille pèlerins de France, d'Italie et d'Allemagne. Trois grandes armées, condnitest l'une par Albert, comle de Blandrat, et Anselme, évéqua de Milan; l'autre, par Guillaume de Nevers; la troisième^ , par Gu illaume de Poitiers, Hugues de Vermandois, Guelfe, duc de Bavière et la comtesse Ida, margrave d'Autriche t. marchant sans prévoyance et sans discipline, allèrent s*abîmer dans l'Asie Mineure comme dans la nuit d*ttii. vaste tombeau (liOl). A peine dix mille pèlerins, débria de celte immense multitude , parvinrent è Jérusalem dant le printemps de Tannée H05. Ainsi , dans l'espace de sept ans, un million d'hommes , partis d'Europe, avaient dis^^ paru sur les chemins de TOrient : grand et douloureux sacrifice par lequel il fallait acheter les bienfaits d'une révolution qui devait être féconde dans l'avenir !
Pai 1er ici de la Jérusaltm délivrée, c'est rester dans notre sujet : le nom du Tasse demeure attaché à l'immortalité du souvenir de nos héroïques et saintes guerres d'outremer; ce nom a passé plus d'une fois devant nous comme un astre de gloire pendant que nous rappelions dans ces pages les lointaines aventures de nos pères. Une longue élude des croisades et de leur caractère et la connaissance de la Judée nous donnent peut-être quelque droit de faire entendre des observations critiques si^r lepotime de Tor*^ quato.
Les hommes de génie gardent eu eux-mêmes la meil* leure part de leur œuvre, ils emportent dans la tombe ce qu'ils auraient pu faire de plus complet. Un grand homme qui se juge lui-même ne prend pas la mesure qui *peut servir à plusieurs t il prend la sienne : en revoyant
HffiTOIRE DE lÉRUSALEtf .
Ron ouvrage achevé , il remarque des imperfect ioiiN , des iaulesquc nul autre q<ie lui ne saurait reconuaitre. Debout sur les hauteurs de la j)ensée, il voit mieux et plus loin. Le Tasse a été mnl jugé par ses contemporains, il a élémis trop haut ou li o[) bas : lui seul s'est bien jugé, il ne s'esl pas laissé dérouler par les exagérations d'un frénétique cnlliousiasme ni par les sauvages attaques de l'iguorance ou de ' l'envie. Pendant que la Jérusalem délivrée, courant à travers TEuropc, était saluée comme le poëme le plus divin, le Tasse mccontenl s'occupait de refaire son œuvre et méditait la Jéruêàlem eonquiw, qu'il appelait son poëroe réformé. Sur son lit de mort , au couvent de Saint-Onupbre, en face même du triomphe que Rome lui préparait» Torquato, aussi peu satisfait du poëme réformé que de son poëme primitif, demandait pour dernière faveur la destruction de ses ouvrages. Sainte frayeur du génie ^ combien nous devons vous aimer cl vous admirer!
Le Tasse, dans les derniers temps de sa vie, s'était livré à une dévotion sévère; mais on a été inexact quand on a prétendu que ce fut un remords religieux et non pas un remords littéraire qui le porta u remanier son poëme* Pour se convaincre sur ce point, il n'est besoin que d'entendre le poëte nous parler de son œuvre : son Guidizio Mwra la Genualmme, da hi reformata allait au-devant des reproches que devait lui adresser la postérité. Dans la manière dont il s'est apprécié, il s*est montré aussi grand critique qu'il était grand poëte ; il a devancé le jugement des temps, et quant à nous, nous admirerions un peu moins le Tasse si nous ne savions pas que cet homme supérieur eut lui-même le sentiment de ce qui manque à son cenvre*
Au milieu des merveilleuses beautés de la JénuaUm di-^ limriê, trois choses manquent à ce poëme : la yérilé de l'histoire, la vérité des mœurs, la vérité des lieux. Le Tasse comprit cela » et voilà pourquoi 11 entreprit de refondre son poëme sous le titre de la Jérusalem conquise; il voulait aussi donner à son ouvrage plus de vraisem-
Digrtizeij Ly <jOOgIe
GHAPIIJIE XXX.
blance, de netleté al de rapidité. La Jérusalem conquise est composée sur un plan meilleur et avec un plus grand caraclère de vérité. La suppression du brillant personnage de Renaud était un iuiportant sacrifice fail à l'hisloire. La scène du vieillard du Jourdain, accueillant Herminie, est dans la mémoire de tout le nioiutc; ce morceau est ravissant comme senliment el commf expression poétique; mais il eût été mieux placé dans un paisible vallon des Alpes, au milieu des bons montagnards, que sur les bords du Jourdain retentissant alors du bruit de la guerre, et au milieu de peuplades musulnjaues enflammées p^r le • fanatisme. Le Tasse avait eu le courage de renoncer à ces treize stances : ceux qui aiment la vérité dans l'art doivent lui en savoir gré. A l'époque où parut la Jérusalem délivrée^ quelques censeurs blâmèrent, comme un hors-d'œuvre, Tépisode d'Olinde cl de SopbroDÎe; le poêle refusait d>n faire le sacrifice; pourtant on ne retrouTe point cet intéressant épisode dans la Jérusalem eonguîse, et le lecteur en éprouve d'autant plus de regret, que le sujet est un fait historique* De toutes les suppressions que le Tnssi^ avait jugées convenables, nous croyons que celle-ci fut la seule inspirée par des scrupules religieux. L'amant de liéonore s'était peint sous les traits de Tamant de Sophronie : comme Olinde, il avait beaucoup désiré, espéré peu, et n*avai t rien demandé : Brama assai, poco spera^ e nuUachiêde, Dans cette saison de la vie oii le cœur plus tranquille revieil t froidement sur le passé, lepoëte chrétien pensa qu*ll ne fallait pas laisser les traces de profanes affSeclions personnelles dans une épopée consacrée au triomphe des idées évangéliques; Lcouore n'était plus, et la disparition d*01i nde dans (a JérutaUm n'avai t pas Tincon vén ient de pouvoir fsrire accuser leTasse d'infidélité à Ferrare. Gomme ou a cru que Torqualo avait reluis la main à son poëme par un reiiiurds religieux, on reganlc gc'ucralement la Jérusalem conquise comme une œuvre austère. C'esi là une erreur: malgré le retianchemenl de l'épisode d Ulinde et de Sophronie, maigre les cbangemeuts que le poiilc a fart subir
130 UibiOIUE bh JERUSALEM.
aux épiaodw d'Ârmide et d'Herminie , les peintures passionnées abondent dans la Jérmaitm eonqmêé» Un savant, qui a patiemment comparé» octave par octave, les deux Jérusalem, nous dit que pas un seul des détails voluptueux n*a été supprimé et que quelques-uns même ont été ajoutés par le pogte.
Notre projet n'est point de mettre en regard les deux pocmes, et de les soumettre à un ciamen détûUé. Nous avons parlé de la JinuaUm conquise, pour prouver que le Tasse n*lgnoraît pas les défauts de son premier ouvrage. Dans son poëme refondu, il a donné plus de place aux localités, plus de place à Thistoire; les mcBurs musulmanes et les mffiurs chf étioines du xi* ûède, s*y trouvent reproduites avec moins d'imperfection. En plaçant le séjour d*Ârmide sur les hauteurs du Liban , au lieu de le placer sur une montagne du nouveau monde, le Tasse sentait le besoin de ne pas perdre de vue le Ihéàli e des événements qu'il racontait» le besoin de rcsler dans la Palestine, ddiis sou sujet; il se réservait de célébrer la découverte de TAmérique dans un jjotiiue particulier. Le magnifique morceau de la navigation à travers TOcéan, n*élait point perdu dans ses plans poétiques. La Jérusalem conquûe est restée dans Toubli, parce qu'on n'y a point trouvé divers morceaux qu'on avait vivement admirés dans le premier poëme, cl aussi, parce qu'on n'était pas assez instruit pour apprécier les améliorations du second ouvrage, sons les rapports de l'histoire des lieux et des mœurs. Une remarque qu'il est bon de faire, c'est que le public est toujours fort médiocrement disposé à revenir d'un premier jugement; lorscju'il a une fois admiré ou blâmé , il passe son chemin, et vous avez beau crier après lui , il ne reviendra point sur ses pas pour recommencer son examen. Nous croyons cependant que la Jérusalem conquise est destinée à se relever dans les temps futurs, à mesure que le public connaîtra mieux le moyen âge et rOrient.
Chacun sait qu'un des plus grands défauts de la Jéru-
CHAPITHE XXX.
salem dclhrée, c'est l'abus de la inagit' ; dans la Jérusalem conquise, la magie &y montre un peu moins , mais elle y joue encore un rôle beaucoup trop grand. Ëo parcouraql les trois cents chroniques cbrétieiinet ou musulmanes di| temps des croisades, on n*y trouve que de Irès-rarea exemples d'enchantements. Le démon n'a presque pas figuré dans les guerres de la croix; la Vierge, les anges, les bdliqufluses phalanges du Nil , tel est le menreilleux de nos guerres sacrées, et ce merveilleux est bien autrement épique que la sorcellerie. Le Tasse , quoiqu'il fut un homme d*une vaste scienee, avait peu connu nos cbronî* queurs; il n'avait guère étudiérque Guillaume de Tyr, et du reste, les récits du prélat de Syrie, auraient bien pu suffire à Torquato, pour lui montrer le caraetftre du merveilleux de nos croisades. L*épopée était toute trouvée dans nos chroniques ; mais il est toujours plns^difficile qu'on no pense, d'arriver k la chose du monde la plus simple. De plus, on ne s^afliranchit pas aisément du goût et des sentiments des contemporains; le démon occupait beaucouprimaginationpopulairedansritaliedulvi* siècle; il a remplacé dans Tmovre du Tasse, les eélestes visions de nos croisés.
Parmi les personnages des croisades mis en scène par le poëte de Sorrente, Godefroid est celui qui nous apparaît le plus conforme li I hisloire. Ce caractcrc est admirablement iracé depuis le commencement jusqu'à la fin. C'est bien là ce duc de Lorraine qui représente à lui seul, la furiHue des Francs, et qui gouverne tout par le seul ascendant de sa vertu ; quand il prie pour son armée , TÉlernel l'écoute; sa ferveur arrêterait le cours des fleuves, et déplacerait les montagnes. Dans la Jémsalem conquise, le songe de Godefroid ravi au ciel, où il trouve les guerriers morts pour le Christ, achève de peindre d'une façon sublime cette grande ligure des vieux siècles chrétiens. En nous montrant Godefroid, le Tasse pense à Agamemnon, mais les souvenirs do V Iliade, par une heureuse exception dans le poème , ne nuisent point ici à TeiLacti*
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tude. Ces souvenirs-là onl trop préoccapé^le poêle ilalieii dans la peinture des autres personnages de la guerre sainle et dans la description des batailles; les combats du Tasse ne sont autre cbose que les combats d'Homère avec des drapeaux marqués de la croix; c'est beau comme description « mais c*est ped supportable comme vérité historique.
Le Tasse, d'ailleurs, n*a pas fait mystère de ce penchant qui Tentrainait vers les imitations homériques. Chose élrange ! le chantre de Godefroid n*a pas voulu nous laisser ignorer ses efforts pour se rapprocher du chantre d'Achille^ dans la peinture des caractères.
La procession des croisés dans la vallée de Josaphal» et sur le mont des Olives» la veille du jour oii ils devaient livrer le dernier assaut contre Jérusalem» fut un spectacle tout épique. En lisant ce tableau dans le onzième chant de la Jinualem déUwrie, on voit combien Torquato est admirable lorsqu'il rencontre la vérité.
Le Tasse, vaste intelligence, âme de feu, poêle d'un style iiolilc, harmonieux cl pur, aurait lait une ouvre égale aux monuments les plus magnifiques des littératures himiaiucs, si, avant décomposer \d Jérusalem délivrée, il eùL visité la Palestine, et s'il se fût pénétré de l'esprit de nos croisades par une sérieuse lecture des vieux: chroniqueurs. L'auteur avait emprunté à Guillaume de Tyr le peu de détails qu'il donne sur la position de la ville sainte, et ces détails sont rxncls; mais là se borne la lidélilé de ses descriptions; la couleur des lieux manque à ses chants ; la Judée est al>seute de son poemc. M. de Chateaubriand, dans son Itinéraire, a beaucoup parlé de l'exactitude géographique du chantre de Godefroid ; il s*est trouvé heureux, dit-il» d'avoir pu rendre le premier à un poëte immortel le même honneur que d'autres avant lui ont rendu à Homère et à Virgile. Notre déférence pour les jugements littéraires de M. de Chateaubriand est bien grande; nous oserions croire loulèfois, que la fraternelle admiration de l'illustre écrivaiv» pour un illustre poêle»
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