CHAPITRE PREMIER
Le peuple hébreu en Egypte. — Voyage de quarante aua dans le désert. ~- Moïse, le livre de Job; le législateur des Hébreux.
(1700-14SO avant I. C.)^
Dieu prend un peuple comme il prend un homme pour instrument de ses desseins. Il avait résolu de se servir de la nation des Hébreux pour chasser la nuit du monde moral, révéler Thomme à lui-même, lui enseigner son origine et sa fin. Il donne le génie et la sagesse à Joseph, qui, vendu par ses frères, arrive en Egypte, où Tattend un sort magnifique ; le fils de Jacob devient puissant h la cour de Memphis; il obtient
de Pharaon que son vieux père aille le joindre, et voilà Jacob s'avançant vers les bords du Nil, accompagné de soixante-six fils ou petits-fils, sans compter les femmes, obscure caravane sur laquelle reposait un grand et glorieux avenir. ^
Dieu voulait que les enfants de Jacob, chargés de Taccomplissement de ses vues, se multipliassent rapidement : c'est dans la contrée la pIuK féconde de Tunivers quil les appelle, lis devaient être les porte- lumières au sein des nations : c'est au milieu du peuple le plus avancé de cette époque qu'il les place tout d'abord. Le pays de Gessen, où s'établirent les Israélites, était voisin d'Héliopolis, cette ville du Soleil qui, dans nos saintes Écritures, a gardé son ancien nom égyptien, On. Les Hébreux se trouvaient là comme à la source de la science antique ; on étudiait à Héliopolis la philosophie, les astres, la nature; la ville du Soleil avait Fécole des prêtres, dont elle s'enorgueillissait plus que de ses monuments, de ses obélisques et de ses portiques; elle y\i arriver plus tard les grands hommes de la Grèce, qui venaient y chercher la vérité. L'école d'Héliopolis dura plus longtemps que ses monuments.
Les Juifs traversèrent des épreuves avant d'être constitués en nation. Un horrible joug pesait sur eux. Les futurs dominateurs de l'univers moral étaient esclaves. Ils élevaient des digues et creusaient des canaux pour arrêter ou conduire les eaux du Nil; on les occupait durement à la construction des pyramides; ils élevaient des murailles pour enfermer les cités. Les Hébreux ont passé trois ou quatre siècles en Egypte (la durée de
leur séjour dans ce pays est incertaine), et l'antiquité ne nous a rien appris sur ce long campement dans le royaume des Pharaons; le silence des monuments de rÉgypte et des auteurs anciens nous donne ici toute la mesure du dédain qui entourait les Israélites. La seule chose qu'on ait découverte, dans ces régions, sur le peuple juif, c'est, à Thèbes, le nom de loudahamalek (royaume de Judas), inscrit au nombre des trente nations traînées par le roi Sésonchis aux pieds de la tri< nité thébaine *.
Cette poignée d'étrangers, venus à la suite d'un vieillard, s'étaient prodigieusement accrus. Il leur fallait un libérateur, un chef; la Providence y pourvoit : on enfant prédestiné échappe à la mort sur les eaux du Nil. Un grand homme, Joseph, monté au pouvoir à la cour des Pharaons, avait fait venir en Egypte la famille à qui l'avenir appartenait; un plus grand homme, Moïse, entré aussi à. la cour des rois et grandissant à l'école des prêtres d'HéliopoUs, tirera de la servitude cette famille, qui est maintenant un peuple, et la conduira à l'accomplissement de ses destins. Nous ne suivrons point Moïse au pays de Madian, au delà de la mer Bouge, dans l'Arabie Pétrée, recueilli dans sa fiiite par Raguel ou Zetro, dont il a défendu les sept filles contre les pasteurs, et dont il devient le gendre. Dans quelles méditations infinies nous aurions à pénétrer, si nous interrogions la pensée de Moïse, Tépoux de Séphora, pasteur des troupeaux au milieu des silen-
' M. GbampotlioD, Lêtirêt éoritêt éPÉgyptê et d$ la NubU,
cieuses solitudes voisines du mont Orebl Que d'idées et d'images passaient et repassaient devant son génie, quand il songeait à ses frères devenus comme les bêtes de somme des Égyptiens, quand il sondait l'avenir et les secrets de la Providence divine, pour y découvrir la liberté et la grandeur dlsraêl avec des lois et une religion au-dessus de toutes les lois et de toutes les religions de la terre! On sait comment arriva à l'oreille de Moïse la voix partie du buisson ardent, et comment il voila sa face à rapproche de celui qui est. La miraculeuse voix lui commandait de retourner auprès de ses frères d'Egypte, lui annonçait qu'il serait à l'abri de tout péril, et qu'il avait pour mission de les conduire au pays de Ghanaam, malgré Pharaon. C'est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, qui parlait à Moïse. La grêle, la sécheresse et la peste, l'invasion des moucherons et des grenouilles, les eaux changées en saûg, les longues et épaisses ténèbres, l'immolation des premiers-nés, sont la punition de la résistance de Pharaon. Ce peuple qu'on ne veut pas laisser partir, et dont le Dieu se venge par d'effroyables prodiges, fait pressentir à l'imagination un drame unique dans les annales humaines. Les six cent mille enfants d'Israël se mettent en route, passent la mer Rouge à pied sec entre deux longues montagnes d'eau immobiles sAis la main de Dieu, et laissent derrière eux, dans les abîmes qui se sont refermés, l'armée égyptienne, disparue comme une masse de plomb au fond des mers. L'amas de décombres appelé par les Arabes Tel'YhoU' dyeh (montagne des Juifs), situé à quatre lieues du
Caire, est aujourd'hui le seul vestige du séjour des Hébreux dans le pays d'Héliopolis.
Nous ne connaissons pas un spectacle plus intéres* sant, plus grand, que celui de la nation juive s'avan« çant dans le pays de Chanaam *, le royaume promis à ses ancêtres. Ces terres, lentement traversées dans un voyage de quarante ans, ont peu changé d'aspect. Les solitudes de Sur y au delà du golfe de Suez, sont toujours sans verdure, sans le plus léger courant d'eau; on retrouve les eaux de Mara changées par Moïse en eaux douces, et les douze fontaines d'Élim, et ses soixante et dix palmiers, auprès desquels Israël dressa ses tentes. A la saison de leur passage, des milliers de cailles couvrent le désert de Sin comme à l'époque des Hébreux, et les Arabes y recueillent encore une manne, semblable à la blanche graine de coriandre^ et douce comme le miel. Les serpents à l'haleine dévorante, les scorpions et les vipères qui menaçaient les Juifs coupables, n'ont pas quitté les solitudes de Caleb et de Pharan. Les rochers du Sinaï ont gardé je ne sais quelle stupeur solennelle depuis la sublime entrevue de Moïse avec Jéhovah.
Il est curieux de voir quelques images de l'Egypte se mêler à ces grandes scènes de l'épopée hébraïque. La loi révélée au bruit du tonnerre fut écrite sur la pierre, des deux côtés (exutrûque parte), comme l'étaient les lois égyptiennes. Le veau d'or adoré au pied du Sinaï rappelle évidemment le bœuf Apis.
* 430 avant la vocation d'Abraham, 856 ans après le déluge, 1491 ans avant J. G.
L'Exodo, le Lévitîque, le livre des Nombres et le Deutéronome, qui sont à la fois comme TOdyssée d'Israël et son code religieux et politique, nous montrent un grand génie sous le souffle perpétuel de Tinspiration divine, et un peuple à dure cervelle (durx cervicis) qu'il fallait élever à la hauteur des desseins providentiels. Les prodiges se multipliaient inutilement sous les yeux des Juifs; le Seigneur, pour parler comme rÉcriture, les avait portés dans ce désert, comme un homme porte son enfant; des instincts grossiers, le long abrutissement de la servitude égyptienne, les retenaient dans ces régions inférieures qui^sont fermées aux splendeurs de Tintelligence, dernières régions de Tâme où ce qui est vrai, ce qui est beau, ne saurait plus se comprendre.
Ce voyage de quarante ans aurait pu s'achever en quelques semaines; mais Moïse avait à faire l'éducation de la nation juive, il devait la discipliner, l'instruire. On ne pouvait rien fonder, rien accomplir avec la génération israélite, qui, esclave sur les bords du Nil, était tombée si bas, et qui (spectacle étrangement immonde I ) se prosternait devant une idole, en face même de la montagne où tonnait la gloire du Dieu unique. La génération nouvelle était l'espoir du législateur inspiré ; il passa les quarante ans du désert à la former à l'image des enseignements qu'il apportait; ce pèlerinage fut une grande école de morale et de religion, et par là, vraiment, Jéhovah avait son peuple choisi. Durant cet espace de temps, l'ancienne génération s'éteignait peu à peu; la nation naissante laissait
derrière elle les pères et les aïeux jugés indignes de contribuer à l'œuvre de Tavenir : « Vos cadavres seront couchés dans le désert*, » leur avait dit le Seigneur. Il nous semble voir, à la suite des jeunes phalanges des Hébreux, le passé le plus grossier d'Israël disparaître dans un long sépulcre creusé sous le sable des solitudes. Tel est le sens de ce verset du livre des Nombres : « Le Seigneur, irrité contre Israël, le fit marcher quarante ans à travers le désert, jusqu'à ce que fût consumée toute la génération qui avait fait le mal en sa présence. »
Ces paroles avaient aussi un sens philosophique et moral qui peut s'appliquer à bien des époques dans la vie des peuples. Il arrive des temps où Tignorance, l'orgueil, la dépravation passionnée, font la guerre à la vérité, lancent delà poussière contre Dieu, renversent les monuments de la sagesse, et livrent le monde aux erreurs et aux crimes, comme on livrerait une cité à une armée de barbares. Quelque chose qui ressemble à la malédiction s'attache alors à la génération qui a commis ou laissé commettre cette farouche violation des lois divines et humaines; vainement le repentir, les nobles efforts, les instincts généreux, se présentent pour relever les ruines et réconcilier la terre avec le ciel; vainement les hommes nouveaux qui n'ont pris aucune part à un déplorable passé prient, méditent, se consument en longs efforts, en laborieuses veilles, pour effacer de lugubres traces, rétablir l'harmonie des
* Livre des Nombretj cbap. xiv.
intelligences, et trouver des rivages plus heureux : une mystérieuse et inexorable loi d* expiation plane sur la société, et la condamne aux tourments du désert; caravane fatiguée, la société ne trouve que des eaux amcres, le sable stérile, les vipères et les scorpions; le désert, toujours le désert devant elle; toujours les terres infécondes et les horizons brûlants : il doit en être ainsi jusqu'à ce que disparaisse de la terre la génération qui a fait le mal I L'entrée du pays de promission est fermée aux pères coupables. C'est aux fils seuls qu'il appartient de sortir des soUtudes où les âmes étaient tristement emprisonnées, de mettre le pied dans les régions heureuses, et de livrer ces batailles décisives au bout desquelles il y a gloire, domination et repos.
Dans le livre des Nombres S le Seigneur marque à Moïse les frontières du pays où doivent s'établir les Hébreux. Les diverses limites, torrents, cités, monta* gnes, mers, sont indiquées avec des détails géographiques qui supposent chez Moïse une parfaite connaissance de ces contrées. Quoique l'Écriture n'en dise rien, il est peut-être permis de penser que, durant ses quarante ans passés en fugitif. Moïse n'avait point borné sa vie aux solitudes de Madian, qu'il avait été voyageur, et s*élait avancé jusqu'au sein de la région chananéenne promise au père des croyants. Cette terre, qu'il put visiter en pèlerin subUme, il ne lui fut pas donné de la voir occupée par Israël; il n'eut point la
* Chap. xxxiY. *
sainte joie d'en prendre possession. Le vieux pasteur des Hébreux demande à Dieu qu'il lui accorde de franchir le Jourdain; et, comme si le Seigneur sentait passer sur sa face je ne sais quelle ombre de tristesse divine en repoussant une prière de son serviteur, il lui ordonne de ne plus lui parler de cela^, La consolation dernière de Moïse sera de contempler, du haut d'un mont, rhéritage d'Israël au septentrion et au midi, au couchant et à l'aurore.
Arrêtons- nous devant ce grand nom de Moïse, qu'Hérodote a passé sous silence, que Diodore de Sicile et Strabon prononcent à peine, et qui ne s'est pas moins emparé glorieusement des siècles. Considérons la triple et sainte inspiration du poëte, de l'historien et du législateur. L'opinion la plus accréditée attribue à Moïse le livre de Job. Cette surprenante composition jaillit de son intelligence lorsqu'il était pasteur des troupeaux de Raguel. Ce furent sans doute des journées de douleur durant sa longue émigration vers les solitudes de la mer Rouge qui amassèrent dans l'âme de Moïse, ces torrents de sombre harmonie.
Tout homme qui a beaucoup souffert, qui a réfléchi sur le douloureux mystère de la vie, sur les pro-^ fondes ténèbres de nos jours, s'attache au livre de Job comme à la plus haute, à la plus complète expression des angoisses delà terre. On entend dans ce poëme les cris du désespoir, les plaintes des victimes ; on y voit les larmes tomber en silence des yeux humains ; on y
■ Neqvaquam uUrà loquarit de hdc re ctd me.
trouve le mal dans la triste variété de ses œuvres, et les épreuves de la vie dans tout leur formidable caractère. La créature, accablée sous le poids d'un arrêt qu'elle ne comprend point, se répand en malédictions et en blasphèmes. Puis Dieu parle à l'homme, et, montrant sa grandeur, sa puissance et sa justice infinies, lui demande comment il ose vouloir entrer en discussion, en jugement avec son éternité. C'est alors que rhomme se soumet et espère. Voilà, en deux mots, le sens de cette sublime histoire de Job. Cette histoire, écrite il y a trente-cinq siècles, n'a pas vieilli, n'a rien perdu de son intérêt et de sa vérité; elle ne roule point sur des fables dont l'attrait s'affaiblit à travers les temps, ni sur des événements diversement jugés par les générations, et qui remuent d'une façon inégale l'esprit des peuples. L'histoire de Job sera toujours grande, toujours belle, toujours vraie de la même manière, parce qu'elle est l'histoire du genre humain dans ce qu'il y a de moins changeant, de plus irrévocable en son destin, je veux dire la douleur.
Nous éprouvons toujours un charme secret à rencontrer l'expression de nos sentiments intérieurs ; mais • dans cette expression des choses intimes de l'âme, le côté des amertumes est ce que nous comprenons le mieux ; la raison en est toute simple, c'est que la douleur est l'état le plus naturel de l'homme. 11 y a, dans la gaieté, dans la joie, dans les plaisirs, quelque chose qui nous dérobe à notre vie accoutumée, et voilà pourquoi nous les appelons des distractions; l'homme s'oublie alors lui-même, et c'est cet oubli de son propre
mal qui amène les impressions heureuses. Si vous trouvez dans un livre ce côté des distractions humaines, vous n'en serez pas très-vivement saisi ; ce sont des images qui s'offriront à vous, charmantes choses fugitives qui passent sur votre âme, qui vous illuminent dans la nuit, qui dorent magiquement votre horizon; quand le livre est fermé, vous retombez sur vous avec ennui, et votre œil s'arrête tristement devant les inexorables réalités de votre nature. 11 n'en est pas de même du livre où nous pouvons contempler notre destinée dans toute sa vérité; nous l'ouvrons de préférence, nous repassons ses pages, nous aimons à écouter l'homme qui, dans ses plaintes, exprime nos souffrances, et je ne sais quel attrait nous pousse à nous visiter dans notre propre abime. Lorsque vous fermez ce livre-là, vous n'avez à redouter ni mécompte, ni amertume soudaine, m perte de ravissantes illusions ; le livre vous avait remis avec vous-mêmes, vous y restez, et, pendant de longs instants, vous entendez en votre âme comme le murmure de vos soupirs ; c'est la plainte qui se prolonge : votre cœur devient alors comme le livre vivant où vous achevez de lire votre destin. Tel est le poëme de Job, ce triste et magnifique cantique de l'humanité exilée.
On connaît toute la magnificence de la poésie hé-* braïque; mais rien, dans la Bible, ne surpasse le livre de Job en richesse de style. Ily a, dans le Pentateuque, des cantiques et des récits dont on ne se lassera jamais d'admirer Tétincelante ou énergique expression; mais Moïse est bien plus poëte dans son livre de Job. Quelle
grandeur I quelle inépuisable variété d'images ! Comme la plainte est amère, la mélancolie profonde, la malédiction éloquente I La voix de l'homme n'est jamais aussi puissante que dans les angoisses du désespoir. C'est là le caractère de notre organisation; nous avons à peine quelques mots pour parler de joie et de bonheur, mais chaque bouche devient un fleuve d'éloquence quand il s'agit de se plaindre et de gémir. Remarquez comme le son de la voix humaine est grave, comme tous nos cris sont sérieux! Les chants de gaieté me paraissent une violence faite à notre nature; notre voix perd alors son plus grand charme, car elle est surtout belle dans les sujets tristes. Du reste, ce n'est pas seulement la voix humaine qui est grave, ce sont tous les bruits qu'on entend dans la création. Écoutez les mugissements de la mer, les fleuves, les torrents, les ruisseaux, les forêts agitées par les vents; prêtez l'oreille à la pluie qui tombe, à la brise qui passe sur vos toits; partout se révèle quelque chose qui semble s'attrister et pleurer : vous diriez que les hommes et toute la création forment comme un immense soupir qui monte, monte sans cesse vers Dieu. Le poëme de Job, chant prophétique des afflictions des enfants d'Adam jusqu'au dernier jour du monde, reçoit, dans les universelles mélancolies de l'époque actuelle, une frappante application. Au milieu des angoisses sociales, triste héritage des révolutions, que de bouches font entendre des plaintes semblables à celles de Job I Combien vous rencontrez d'hommes qui maudissent le jour où ils sont nés, qui ont des jours vides,
des nuits de tristesse, et qui sentent une grande joie quand ils ont trouvé le sépulcre I Le livre de Job est aujourd'hui, plus que jamais, notre histoire, notre véritable poésie.
Dans le livre de Job, Moïse est Thistorien de Tâme humaine; dans la Genèse, il est Thistorien de la création, le révélateur surnaturel de toutes les origines. La naissance de la lumière, la formation du matin, du soir et de la nuit, les vastes eaux enfermées dans les profondeurs de r abîme, la terre se couvrant de verdure et de forêts, le soleil placé au centre du firmament bleu, et la lune et les étoiles obéissant à la voix qui trace leur route à travers l'immensité; les animaux, dans leur variété infinie, prenant possession des mers, des montagnes et des plaines; l'homme enfin, le der* nier et le plus beau des ouvrages de Dieu, recevant en quelque sorte l'investiture de la royauté au milieu du jeune univers; la primitive condition de bonheur de Taïeul delà race humaine, la perte de TÉden, pour avoir voulu trop connaître, pour avoir désiré devenir semblable à Dieu, et puis, la condamnation au travail, à la souffrance, à la mort, et la promesse d'une réhabilitation : tels sont les tableaux que nous trace la Genèse. Elle nous révèle le secret de l'âge du monde et de sa formation, le secret de la nature humaine tombée ; en trois pages, Moïse nous a expliqué l'univers et l'homme. 11 y a eu des milliers et des milliers de livres dans tous les âges, et chez toutes les nations an. ciennes et nouvelles, sur ces grandes choses*là dites en trois pages par Moïse; il n'y a eu de vrai que ce qui
s'est trouvé conforme à son témoignage. Les efforts du génie de quarante siècles, les profondes investigations dans les entrailles du globe sur les plus lointaines plages et dans les souvenirs les plus ténébreux du genre humain, n'ont fait que donner solennellement raison à la cosmogonie mosaïque, et, quand on a voulu étudier la mystérieuse nature de l'homme, avec son mélange de lumière et de nuit, de gloire et d'opprobre, de sublimité et de néant, il a toujours fallu remonter à un premier état de perfection, suivi d'une chute. Pour lexplication de Tunivers, comme pour l'explication de Thomme, le récit de la Genèse est cet original divin dont il a circulé, au milieu des nations anciennes, tant de copies plus ou moins infidèles, plus ou moins défigurées.
Si le souffle de Dieu n'était pas là, si l'œuvre seule de l'homme se montrait à nous, il n'y aurait pas de langues assez éloquentes pour admirer le législateur des Hébreux. Ce Décalogue, auprès duquel les antiques lois de la Perse, de l'Inde, de l'Egypte, de la Grèce et de Rome, ne sont qu'images grossières ou in< ventions dures, et qui est devenu le suprême guide du genre humain; cette organisation morale, politique et religieuse d'une nation nouvelle, organisation s'étendant à tout à force de sagesse profonde, de justice et de prévision; ces règles, ces prescriptions, ces maximes, exprimées avec une simplicité surprenante, nous apparaissent comme la vérité descendant des hauteurs divines pour visiter les hommes. Ce qui touche et frappe, à mesure qu'on arrive au terme du voyage d'Is-
raél, c'est le spectacle de Moïse, chargé d*ans, se consumant en efforts pour rappeler aux Hébreux les bienfaits et la loi du Seigneur; plus le jour de la séparation approche, plus il est tourmenté du besoin de leur redire ces préceptes qu'il leur a enseignés pendant quarante ans, de leur remettre en mémoire ce qu'ils doivent accomplir dans le pays où les merveilles de la pensée divine les attendent. Les bénédictions réservées à la fidélité religieuse, les malédictions contre les transgresseurs de la loi, empruntent une imposante solennité à cette situation du vieillard qui bientôt ne parlera plus : oii dirait un père de famille qui, sur les derniers confins de la vie, à l'aspect du sépulcre entr'ouvert, recueille ce qui lui reste de forces pour tracer à ses enfants la grande ligne du devoir, leur montrer à quel prix s'achètent le repos de la conscience, l'estime publique, l'honneur. Moïse fut enseveli dans une vallée du pays de Moab, en face de Phogor; à la date où s'écrivait le dernier chapitre du Deutéronome, nul homme n'avait connaissance du tombeau du chef des Hébreux. Un mystère dérobait au monde le lieu de sa sépulture, et l'imagination aurait pu croire que les dépouilles de celui à qui Jéhovah avait parlé comme un homme parle à son ami avaient été emportées aux cieux.