‹ Histoire de JérusalemChapitre 8 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le pays de Ghanaam. — Établissement des Hébreux dans ce pays. — Passage de la république à la royauté.

(i445-1060aTantJ. G.)

Les contrées qui, plus tard, lurent nommées Judée et Galilée, les pays d'Apamée et d*Emesse, formaient cette terre de promission où le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, avait appelé le petit peuple dont la mémoire devait occuper une si vaste place dans Thistoire du genre humain. Nous avons décrit ailleurs^ ces diverses ré{{ions comprises entre la Méditerranée, la mer Morte et le Jourdain, entre les montagnes du Taurus et les frontières sablonneuses de TÉgypte. Si nous mettions sous les yeux du lecteur un panorama de la nature et des cités syriennes, nous ne ferions que nous répéter nous-méme; nous nous bornerons, dans ce travail, à

• C<irf9ip<mdimc9 4^0rifni, 7 toI, wS, p«r MM. Micband ciPoujouht,

peindre les lieux lorsqu'ils pourront servir à Vintelligence des événements ou ajouter à leur intérêt. Toutefois, au début de notre récit, il importe de donner au lecteur quelque idée des régions où s'accomplirent tant de mémorables choses.

Ce pays avait de grandes richesses : le sol se couvrait de moissons de froment, d'orge et de riz; il produisait le raisin, la figue, Folive, Tamande, la grenade et le citron. On y recueillait le chanvre, le lin et le byssus, espèce de coton très-fin. Les terres apportées au penchant des montagnes, et retenues par des murs, de même qu'aujourd'hui dans le Liban, formaient comme des vergers suspendus. Dans les plaines, le labour était facile par Texlrême fertilité du sol; les pluies d'automne et de printemps, les rosées de l'été, remplaçaient les rivières; les eaux des sources étaient douces à boire, les pâturages abondants et les bestiaux nombreux. La fécondité de la terre avait passé dans les flancs de l'homme; la population s'y multipliait plus rapidement qu'en aucune autre contrée de l'univers. Les environs de Ramathat et de Joppé et les plaines de Saron rapportaient au centuple ; le voisinage du lac poissonneux de Génézareth offrait des lieux charmants; la Galilée était un vaste jardin; le sens primitif du nom de la plupart de ses cités est comme un témoignage de l'ancienne prospérité de cette région^ ici, vous trouvez Capharnaûm (le beau bourg), là, Bethsaïde (la maison d'abondance), plus loin, Naïm ou Nahim (la belle), Maghedam (la délicieuse).

Dans la chaude vallée de Jéricho, les récoltes mûris-

saient les premières, et les dattes avaient un parfum plus exquis. Le baumier, dont la culture \alut plus tard aux Romains un revenu annuel assez important, ne croissait qu'en Judée. Le lac Asphaltite, au fond du quel cinq villes dormaient leur sommeil de mort, déposait sur ses rives du sel et du bitume, qui formaient deux branches d'industrie. On enduisait les navires de bitume comme maintenant de goudron, et le bitume servait encore aux Égyptiens pour embaumer et conserver leurs morts* Les cercueils des momies étaient faits avec le bois de sycomore, presque incorruptible et si commun en Palestine : le sycomore était aussi Un bois de construction. Dans plusieurs plaines s'étendaient des forêts de palmiers, merveilleuse ressource pour une contrée; le fruit du palmier nourrissait les hommes et les bestiaux : on se chauffait et on bâtissait avec son bois, on faisait des cordes, des paniers et des nattes en tressant son feuillage. Le térébinthe de Judée a été remarqué pour la flexibilité de son bois, pour sa durée et son beau noir. Les fruits du cyprès et du myrobolau servaient à composer des parfums. Les abeilles, nourries de plantes aromatiques dans les montagnes de Jérusalem, de Modin et d'Hébron, donnaient un miel exquis. Le murex, d'où Ton tirait la pourpre, se péchait dans la mer qui bat les pieds du Carmel. Enfin, le Jourdain, qui s'échappait des limites septentrionales de la terre de promission, et qui devait être un jour le fleuve le plus illustre de l'univers, vivifiait trentecinq lieues de pays, avant de perdre ses belles eaux dans l'impure mer de Sodome.

Cete Judée, dont l'ignorance moderne a voulu faire un étemel amas de rocs stériles , n'a pas été seulement vantée par les livres saints et par F historien Josèphe : n Les hommes sont sains et supportent les fatigues, dit Tacite en parlant des Juifs; les pluies sont rares et le sol fécond ; les productions semblables aux nôtres y abondent ; on y trouve de plus le baumier et le palmier ^ » Pline, dans son Histoire naturelle, a décrit la Judée et loué ses productions. Si de nombreuses erreurs n'avaient pas affaibli l'autorité de Strabon touchant la Syrie , nous pourrions rappeler les louanges qu'il donne au Liban, aux bords du Jourdain et de la mer de Galilée. Virgile* a chanté les palmiers d'Idumée. Auguste faisait ses délices, d'une espèce de datte que lui offrait tous les ans son poëte Nicolas de Damas, et que sa gracieuse reconnaissance avait surnommées les Nicolai, Galien, voyageant, dans sa jeunesse, à travers l'Orient pour agrandir l'horizon de son génie, n'avait point dédaigné de visiter la Judée; sans doute il laissa de curieuses descriptions de cette contrée dans quelques-uns de ses nombreux écrits que le temps a ravis à la postérité. Pausanias parcourut la Palestine et admira les trésors de son territoire; si nous en croyons Suidas et Etienne de Byzance, Pausanias fit pour la Phcnicie et la Syrie ce qu'il avait fait pour la Grèce; son ouvrage ne nous est point parvenu. Le géographe Solin, dans son Polyhisior, a vanté les produits

• Histoires, liv. V.

' Qéorgi^fWt,

de la Judée, et, pour terminer cette indication dés aulorîtés païennes, nous citerons l'historien Ammien Harcellin, qui a parlé de l'ancien royaume des Hébreux comme d'une contrée fertile. C'est à de longs siècles de calainités de toute nature qu'il faut attribuer la pauvreté actuelle de ces régions.

Il n'entre pomt dans notre plan de raconter en détail rétablissement des Hébreux dans les contrées promises à leur pieuse fidélité; ce n'est pas l'histoire des Juifs, mais l'histoire de Jérusalem que nous entreprenons. Nous devons donc nous borner à des traits généraux.

Cette région, dans laquelle les Juifs venaient d'entrer après avoir passé le Jourdain, renfermait des places fortes et des populations belliqueuses ; les douze envoyés de Moïse y avaient vu, disaient-ils, de nombreux habitants, des hommes d'une plus haute taille que les Hébreux, des villes dont les murailles et les tours touchaient au ciel. Ces peuplades indigènes, ou venues à la suite d'émigrations plus ou moins anciennes, étaient les Ammonites, les Madianites, les Moabites, les Amalccites , les Amorrhéens , les Philistins, les Héthéens, etc., etc. Les Hébreux se présentaient comme leurs ennemis à tous; la guerre allait commencer, guerre terrible, guerre d'extermination. Que de combats! quelle mer de sang sortira des glaives des Israélites ! Le regard se détourne avec effroi de ces massacres se renouvelant sans cesse, et, comme ils s'accomplissent au nom de Jéhovah, nous devons faire dès ce moment une observation qui trouvera de fréquentes applications dans le cours de cette histoire.

— 3* — En voyant le sang couler comn Teau sous Vépée des Hébreux , et les vainqueurs multiplier, sous les formes les plus barbares, les images de la mort; en voyant la compassion ou la lassitude du glaive parfois punies, ainsi qu'une violation des ordres divins, il faut se ressouvenir qu'il n'y avait aucune alliance, aucune transaction possible entre les Hébreux et les peuples de ce pays. Le Seigneur avait interdit toute amitié, tout rapprochement, avec les habitants de la terre de Chanaam, et avait ordonné de les tuer sans miséricorde, de renverser leurs autels, leurs images, leurs bois sacrés : « Si vous ne les faisiez pas mourir, disait le Seigneur, ceux qui resteraient seraient comme des clous dans vos yeux, comme des lances dans vos flancs ^ » La pensée de Moïse était l'établissement du dogme de Tunité de Dieu; toute relation pacifique avec les nations idolâtres devenait dangereuse pour le peuple juif, poursuivi par les souvenirs de la mythologie égyptienne; la guerre était nécessaire; la triple barrière des mœurs, des intérêts et de la religion séparait éternellement les Israélites et les vingt nations qu'ils avaient à combattre; la lutte ne pouvait donc se terminer que par l'abaissement absolu de l'une des deux parties belligérantes : le champ de bataille devait rester aux indigènes ou aux Juifs venus des bords du Nil : il n'y avait pas de milieu politique à espérer.

Un fait dut contribuer à rendre moins difficile l'entrée des Hébreux dans ce pays, ce fut l'émigration d'une

* Livre des iVom&ref,chap. xxiiq.

multitude de Chananéens. A rapproche de la nation qui avait miraculeusement traversé la mer Rouge, en laissant derrière elle, ensevelis sous les flots, des bataillons égyptiens, et qui avait triomphé de plusieurs peuples belliqueux de FArabie, les Chananéens, mena* ces de cette invasion, forent saisis d'effroi; un grand nombre s'en alla au pays d'Afrique et de Grèce, dont le commerce leur avait appris les chemins. Le Seigneur, en divers passages de l'Écriture, annonce aux Juifs la dispersion de leurs ennemis. Un curieux monument de cette dispersion se voyait, au sixième siècle, dans la Mauritanie Tingitane; deux colonnes de pierre blanche portaient une inscription phénicienne dont voici le sens : <x Nous sommes ceux qui avons pns la fuite devant le brigand Jésus, fils de Navé» d c'està-dire Josué, fils de Nun. C'est Procope qui parle de ces deiu colonnes; on a voulu contester son assertion, mais on n'y a opposé que des dénégations gratuites.

La forme sociale des Juifs était une république avec Jéhovah pour chef. Cette théocratie était un gouverne* ment tout nouveau chez les hommes; avant Moïse, nul législateur, nul génie, n'en avait eu Tidée. Un gouvernement qui ne soumettait pas l'homme à l'homme, mais à Dieu seul, relevait la dignité humaine, ennoblissait l'obéissance, donnait aux lois le caractère auguste d'une œuvre divine, et rendait la rébellion plus difficile en la faisant plus criminelle : la révolte contre ses pareils se comprend mieux qu'une révolte contre Dieu. Les chefs étaient, non pas les maîtres, mais les

dépositaires de la loi; rien de plus sévèrement interdit qu'un changement, une modification, une addition ou un retranchement dans le code inspiré. L'Éternel, qui avait donné ce code, savait tous les besoins futurs de son peuple ; il n'y avait rien à refaire dans la législation, et par là devait se maintenir la grandeur politique : malheur aux nations à qui chaque jour il faut des lois nouvelles I La législation de Moïse est le premier corps de lois écrites dans le monde; Dieu s*y trouve placé comme le seul roi, le seul maître, le seul législateur d'une société.

L'égalité des portions dans le partage de la terre promise et la loi de la propriété qui empêchait Taccumulation des biens dans une même main furent d'admirables conditions d'ordre dans la république hébraïque. Un homme forcé de vendre une terre avait le droit de la racheter lorsqu'il le pouvait; son bien lui était toujours rendu à l'époque delà solennité du jubilé, qui revenait tous les cinquante ans. Ainsi se maintenait l'équilibre des fortunes; le fléau du paupérisme, le plus grand mal de nos sociétés modernes, était inconnu aux Hébreux. Nous ne connaissons rien de plus beau que ces privilèges du jubilé restituant les terres à leurs premiers maîtres^ et rendant la liberté aux esclaves. Les prêtres et les lévites n'avaient pas le droit de posséder; mais ils avaient les prémices, la dîme, les victimes offertes en sacrifices : ces revenus étaient considérables.

Tant que vécut Josué, la république israélite se maintint régulière et forte. Après la mort du fils de

NuD, il ne se trouva plus de mains vigoureuses pour soumettre le turbulent caractère des liébreux; Tanarchie éclata parmi les douze tribus : elle dura seize ans. Mais, chez un peuple qui avait besoin de la guerre pour se soutenir, l'anarchie eût mené promptement à la ruine; il fallait imposer à la ligue des indigènes le rempart vivant de l'union. Le gouvernement des juges rendit pour un temps sa force à Israël. On choisissait pour juge le plus vertueux, le plus habile, le plus intrépide. Othoniel, Gédcon, Jephté, Héli, furent les gloires de la judicature. A soixante ans, Samuel, usé moins par Tâge que par les laborieux efforts d*unc carrière toute consacrée aux intérêts des Hébreux, considérant sa faiblesse, son impuissance à porter le poids des affaires, avait nommé à sa place ses deux (ils, Jaêl et Abia, dont la conduite fut Tavilissemcnt de Tautorité : le peuple voulut changer la forme do son gouvernement, et demanda rétabli:<sement d'une royauté.

Rien n'est plus curieux que le récit de rassemblée des anciens d'Israël, tenue ù Ramathat (aujourd'hui Ramla), pour demander à Samuel un roi. Cette résolution des Hébreux avait rempli l'ftme de Samuel d'une afQiction profonde : « Sa tristesse, dit l'historien José phe, alla mesme jusques à luy faire perdre le boire, le manger et le dormir; et son esprit estoit agité de tant de diverses pensées, qu'il nefaisoit, durant la nuit, que se tourner dans son lict. m — « Yoilà que vous êtes devenu vieux, lui dirent les anciens d'Israël rassemblés à Ramathat, et vos fils ne marchent point dans vos

voies ; donnez-nous un roi pour qu'il nous gouverne, un roi comme en ont toutes les autres nations^ . »

Samuel, dans son discours aux anciens dlsraêl, s'efforça de les détourner de leur projet, en leur traçant le tableau des mconvcnients de la royauté; il disait que )e roi aurait le droit d'enlever leurs fils pour conduire ses chariots, pour être ses cavaliers ou ses coureurs, pour en faire des tribuns et des centurions, des fabricants d'armes et de chars, pour les employer à la culture de ses terres et à ses moissons; d'enlever leurs filles pour ses besoins domestiques, pour lui préparer son pain et ses parfums, ce Le roi, ajoutait le prophète, donnera à ses serviteurs vos champs, vos vignes, vos plants d'oliviers; il vous demandera une part de vos revenus pour ses eunuques et les officiers de sa maison; il vous prendra vos serviteurs et vos servantes, la fleur de votre jeunesse, vos bêtes de charge, pour les employer aux travaux qu'il entreprendra; il vous demandera la dime de vos troupeaux, et enfin vous deviendrez ses esclaves; et vous vous plaindrez alors du roi que vous aurez choisi, et le Seigneur ne vous écoutera point, parce que c'est vous-mêmes qui aurez voulu un roi. A

Ainsi s'exprimait le prophète; l'amour de la royauté n'aurait pu résister aux sombres couleurs de son tableau, si les anciens n'avaient pas soupçonné quelque exagération dans ce noir avenir du gouvernement monarchique que leur présentait Samuel. « Nous serons

* Histoire 4u Jui/k, liv. VI, cli. if ; traduction d'Arnauld d'Andilly.

comme toutes les nations, répondirent-ils; le roi rendra Injustice parmi nous, il marchera devant nous, et nous défendra contre Tennemi*. »

Ce goût pour la royauté était considéré comme une dégénéralion; il avait excité le courroux divin, et cependant, dira-t-on, le Seigneur avait annoncé, dans le Deutéronome, que les Israélites se donneraient un roi! « La colère de Dieu, répond ici Maimonide*, venait de ce que les Hébreux avaient demandé un roi avec des murmures et comme des séditieux; non pas dans l'intention d'accomplir le précepte de la loi, mais parce qu'ils s'étaient dégoûtés mal à propos du gouvernement du saint prophète Samuel, à qui Dieu dit formellement : C'est moi qu'ils om rejeté, et non pas TOI. » Cette réponse de Maimonide n'est pas complète, et ne résoudrait pas tout à fait la difficulté; on serait plus vrai en disant que le sens du passage du Deutéronome' était une prévision et non pas un ordre, et que, le jour où cette prévision vint à s'accomplir, il y eut des efforts de la part de l'envoyé de Dieu pour détourner les Hébreux d'une résolution féconde en désastres.

Samuel comprit ^u'il ne pouvait pas lutter contre la volonté universelle d'Israël. Saûl, fils de Gis, de la tribu de Benjamin, dont la demeure était à Gabaa, l'homme le plus beau des douze tribus, et dépassant de toute la tête les Israélites de la plus haute taille, fat dé-

* Livre des Rois, ch. vm,

* La Miifta, '

' Lorsque tu diras: a J*établirai un roi sur moi, comme toutes les nations, 9 etc. Chap. xvii.

-cosigné au choix de Samuel par une inspiration céleste. Le prophète rencontra Saul aux portes de la cité de Masphat, un jour que celui-ci, las de chercher des ânesses p^ues que son père aimait beaucoup, songeait à recourir à Tami de Dieu pour être mis sur les traces des bétes égarées. Samuel, prenant Saûl à part, lui déclara les desseins du Seigneur et le sacra roi en répandant de l'huile sur sa tête; entre autres signes auxquels le (ils devait reconnaître la Térité des paroles du prophète, il lui fut annoncé que les ânesses étaient retrouvées : « Aujourd'hui même, lui dit Samuel en le quittant, vous rencontrerez à l'heure de midi, près du tombeau de Bachel, sur la frontière de Benjamin, deux hommes qui vous diront : Les ânesses que vous étiez allé cher" cher sont retrouvées; c'est pour vous, et pour vous sevif que votre père est inquiet maintenant; on ï entend s'écrier : Que ferai-je pour avoir des nouvelles de mon fils?»

Quelle simplicité pleine de charme dans le choix merveilleux de l'homme de Gabaa I quel suave souvenir des mœurs primitives dans ce beau Saûl cherchant dans la contrée des ânesses perdues, et rencontrant un ami de Dieu qui le fait roi !

Le fils de Gis, qui, jusque-là, avait passé ses jours à conduire les bœufs et à cultiver les champs, prit tout à coup rang parmi les prophètes, et, saisi de l'esprit divin, chanta les saints cantiques. Bientôt tout le peuple fut convoque à Masphat. Samuel, pour rendre en quelque sorte inattaquable Télection de Saûl, voulut la soumettre à la décision du sort : tombé sur la tribu

de Benjamin, le sort, jeté de nouveau sur les diffé» rentes familles de cette tribu, favorisa le fils de Cis.

En passant de la forme républicaine à la forme mo« narchique, les Hébreux ne changeaient pas de constitution politique; une forme était changée, mais pas un mot ne Tétait dans la législation : Jéhovah demeurait toujours le chef suprême des Israélites, et la loi de Moïse, la seule loi de la nation. Pourtant, après Té* lection d'un roi, Samuel crut nécessaire de régler les rapports et les droits du monarque et du peuple. li composa une sorte de code monarchique^ qui fut déposé devant le Seigneurt probablement dans l'arche d'alliance. Cet ouvrage de Samuel, qui était comme la charte d'Israël, n'est point parvenu jusqu'à nous; la perte en est regrettable. Il eût été intéressant d'apprendre comment on entendait la royauté, il y a trois mille ans, dans les pays de Masphat, de Ramathat et d'Ëphraïm; peut-être le livre du vieux prophète nous eûtril offert la solution d'importantes questions politiques. Samuel avait pu, dans son livre des devoirs du roi, prendre pour texte ce passage du Deutéronome • :

a Lorsqu'il sera constitué roi, il ne rassemblera point des chevaux pour ramener le peuple en Egypte; le Seigneur vous a ordonné de ne plus retourner par le même chemin; il n'épousera point plusieurs femmes, de peur qu'elles ne gagnent son esprit, et n'amassera pas de

* LiTre des tioUt Iît. I, ch. x.

• Chap, xvn.

Tor ni de l'argent. Après qu'il sera assis sur son trône, il prendra, pour son usage, une copie de cette loi, recevant le livre des mains des prêtres delà tribu de Lëvi; il la gardera avec lui, la relira tous les jours de sa yie, afin qu'il apprenne à craindre le Seigneur son Dieu, et qu'il demeure fidèle aux préceptes et aux cérémonies qui sont consignés dans la loi. Que Vorgueil n'élève point son cœur au-dessus de ses frères, qu'il n'incline ni à droite ni à gauche, et il obtiendra, ainsi que ses fils, un long règne sur Israël, o

Saûl, élevé au pouvoir royal dans toute la force de la jeunesse, avait marqué les premiers temps de sa domination par des victoires sur les Ammonites et les Amalécites; Jonathas, un de ses trois fils, jeune homme vif, hardi, plein de dévouement et de courage, était un des plus brillants appuis des armes paternelles. Abner, cousin de Saûl, commandait les troupes. Le peuple hébreu se montrait redoutable au dehors. Mais ce n'est point à Saûl et à sa famille que devait rester la couronne; le fils de Gis est déclaré coupable parce qu'il a offert un sacrifice sans attendre le prophète, parce qu'il a épargné, dans le carnage des Amalécites, le roi de cette nation; Samuel annonce à Saûl que le Seigneur est irrité contre lui et que la couronne va tomber de sa tête. Ce seraient là d'étranges façons d'agir, si on les jugeait au point de vue de nos mœurs et de nos idéçs. L'accusation de miséricorde envers le roi des Amalécites doit nous rappeler l'observation faite plus haut sur l'intérêt religieux qui interdisait tout mena* gement vis-à-vis des nations dont le voisinage était si

dangereux pour les Israélites; n* oublions pas aussi que la douceur ne fut jamais le caractère des mœurs politiques de rOrient. Quant au sacrifice offert sans le prophète, et qui est reproché comme un crime à Saûl, il est bien évident que le dessein de Samuel était de séparer solennellement les droits du pontife de ceux du roi, de proclamer que Tautel appartient au prêtre, et que la plus odieuse, la plus impie des usurpations, c'est la royauté prenant la place du sacerdoce.

Le prophète de Bamathat, après avoir fait tuer Agag, roi des Amalécites, pour donner au Seigneur un commencement de satisfaction, s'en va à Bethléem chercher celui qui doit régner. Isaî ou Jessé avait huit fils, dont le plus jeune, Icnfant de sa vieillesse, âgé d'environ quinze ou seize ans. gardait les brebis; c'était un bel adolescent à la blonde figure, robuste, courageux, habile à tirer de la harpe de mélodieux accents. Cet enfant de Bethléem, sacré roi par Samuel au milieu de ses frères étonnés, c'était David, David dont la sainte renommée de roi, de guerrier et de prophète, devait retentir jusqu'aux derniers âges du monde.

L'esprit du Seigneur s'était retiré de Saûl, dit l'Écriture*, et l'esprit du mal l'avait saisi; on le voyait tantôt plongé dans une mélancolie profonde, tantôt livré à de violents accès de frénésie. On sait comment ses amis et ses serviteurs lui proposèrent pour remède les douces harmonies, et comment Saûl envoya des messagers à Isaî pour lui demander son fils David. Celui-ci arriva

* Les Rois , Ut. I, ch. x?i.

auprès du roi avec un ftne chargé de pain, d'un chevreau et d'une urne de vin : chez les peuples d'Orient on n'aborde jamais les grands les mains vides. Lorsque le père de Jonathas était en proie à son mal accoutumé, le jeune pâtre de Bethléem endormait les sombres fureurs du roi au bruit de sa harpe et de ses cantiques : Saûl ne se doutait pas que Tenfant obscur dont les accords charmaient ses douleurs était précisément celui au profit de qui Samuel lui avait ravi sa royale puissance.

Le combat de la vallée du Térébinthe, située à une lieue et demie au nord-ouest de Jérusalem , est trop connu pour qu'on s'y arrête ici. Toutes les bouches répétaient le nom du jeune vainqueur du géant philistin, et chacun pressentait sa grandeur future. Dès ce moment Saûl conçut la pensée de se débarrasser de David ; cette pensée ne le quitta qu'avec la vie. Nous ne suivrons point le fils d'Isaï traînant ses jours vagabonds de cité en cité, de désert en désert, obligé de se (( nlr en continuelle garde contre la haine et les pièges de Saûl. La nouvelle de la mort de Samuel remplit d'amertume le cœur du jeune fugitif, alors caché dans les solitudes de Pharan. Après la bataille de Gelboé, où périrent Saûl et ses trois fils, Jonathas, Abinadab et Melchisa, après cette bataille dont il déplora le désastre en termes si touchants ^, David, âgé d'environ trente ans, fut salué roi par sa tribu de Juda, la plus puissante des tribus d*Israêl; elle le défendit avec fi-

^ Les Ao<#, lir. il» ch. u

délité et vaillance contre les efforts dlsboseth, dernier fils de Saûl, couronné par les onze tnbus.

,Hais ces deux partis , dans un royaume naissant, étaient déjà un malheur; on pouvait y voir un triste présage des futures discordes du peuple hébreu. Tandis qu'Israël se partageait ainsi en deux camps, le meur* tre se chargea de rétablir l'unité du pouvoir; Joab, un des chefs des troupes de David, perça lâchement de son épée Abner surpris et désarmé. Abner commandait les forces du fils de Saûl, mais il inclinait vers la cause de David, et cet homme de guerre, que rÉcriture nous représente comme habile et courageux, inquiétait la jalouse ambition de Joab.

De plus, deux hommes de la tribu de Benjamin, voulant faire fortune par un assassinat jugé utile à David, coupèrent la tête au roi Isboseth, pendant qu'il dormait à l'heure de midi. Ils coururent du côté d'Hébron porter à David cette tête encore sanglante, pour recevoir sans retard le prix de leur barbare dévouement; le fils d'Isaï, qui avait puni de mort celui qui avait osé porter la main sur Saûl, l'oint du Seigneur, étendu au champ de bataille de Gelboé, fit périr dans les supplices les meurtriers d'Isboseth. La tête du dernier fils de Saûl fut portée avec respect et solennité dans le sépulcre d' Abner, à Hébron ^ Le chemin du crime peut mener au trône, mais le véritable génie ne prend point ce chemin. Même pour les calculs de l'ambition, cette voie serait mauvaise ; les pieds teints de

• Liv. I*' des Paralipomènes, di. xi.

Impl

sang ne sont pas solides ; les taches rouges sur les marches d'un trône, et que TOcéan tout entier ne pourrait pas laver, finissent toujours par amener de ces grandes chutes dont la terre retentit. La soudaine et généreuse indignation de David contre les meurtriers d'Isboseth ne contribua pas faiblement sans doute à réunir à sa cause les onze tribus longtemps ses ennemies. Et tout Israël lui dit : c( Nous sommes votre bouche et votre chair; hier et avant-hier, lorsque Saûl régnait, c'est vous qui nourrissiez et qui conduisiez Israël, car le Seigneur notre Dieu vous a dit : Tu feras paître mon peuple d'Israël et tu régneras sur lui ^ »

* Les BiJUf liy. II, eh. i.

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