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l'instar de O’Rourke, il commit la faute de se monter la tête. Dès lors, arrachant ses gants, il transforma le combat. Montferrand répugnait à ce genre de querelle et se contenta de parer quelques coups ; mais enfin, impatienté, il empoigna Gilmore et, lui faisant traverser la chambre, il l'envoya par-dessus les deux allées du jeu de quilles. Puis, vif comme un écureuil, il franchit l’obstacle à son tour et releva son adversaire, qui lui tendit la main et se reconnut dompté.
* * * Au grand feu de 1852, les quatre
coins des rues Mignonne et Sanguinet
étaient en flammes ; la rue Sanguinet, vis-à-vis chez Montferrand, se trouvait tellement encombrée de peuple OCCUPÉ au sauvetage, qu'il n’y avait pas moyen de sortir d’un côté ou de l’autre. Les personnes étaient menacées de périr avec les meubles accumulés dans cet espace étroit. Pour ouvrir un passage sur la rue Saint-Denis, M. David Meunier, aujourd'hui hôtelier de la rue Saint-Dominique, ordonna à son fils Pierre d’abattre à coups de hache la clôture du jardin de Coopers, mais les gens de Coopers tirèrent sur le jeune homme un coup de fusil. Montferrand
intervint, Comme on le menaçait, il
lança ses deux pieds dans la clôture et pratiqua une brèche qui fut bientôt agrandie. Les témoins de ce tour de force disent que la clôture avait dix pieds de haut et était appuyée de poteaux de cinq pouces carrés. Coopers n'eut pas le temps de se reconnaître, car, en faisant sa trouée, Montferrand
avait mis la main au collet de ce pro-
demander pardon.
4 priétaire exigeant et l’avait contraint à |
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Montferrand ne croyait pas subir sitôt le poids de l’âge. A cinquante-
quatre ans, date toujours critique pour
les hommes fortement constitués, il s’a-
perçut que la nature reprenait sur lui son empire. Néanmoins, seul il le comprenait et son extérieur ne dénoncçait aucunement ce qui se passait dans son être. II agit en conséquence et se prépara à couler une belle vieillesse, qui fut moins longue qu'il ne le croyait.
Homme d’ordre, même au milieu de ses extravagances de voyageur, il avait su amasser une jolie fortune pour ses vieux jours. Son fs la possède aujourd'hui et s’en montre digne.
Son portrait, toujours mal gravé, l’a enlaïdi sottement. On dirait une espèce de monstre. Les hommes de la généra-
tion actuelle n’ont vu que sa décadence,
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son air bonhomme, parfois un peu renfrogné sous l'influence des rhumatismes — et c'est ainsi qu'on le conçoit maintenant. Je me rappelle l'avoir rencontré par les rues, vers 1860, lorsqu'il demeurait dans sa propriété, coin des rues Sanguinet et Mignonne, faisant sa promenade quotidienne au marché Bonsecours, mis avec soin, la tête haute, la figure riante, droit, imposant comme le juge Monk, ayant un mot pour tout le monde — enfin jouissant de la vie. A pied, il dépassait la foule et sa belle figure rayonnait sous les regards qui le suivaient. Sa première visite était pour les bouchers, qui l’accla-
maient et badinaient avec lui. Ensuite il parcourait les rangs des voitures des Cultivateurs, agaçant les femmes, goguenardant les hommes, et salué sur toute la ligne par de Joyeux bonjours. Il allait souvent en voiture. Ses chevaux étaient superbes,
Quand il redressait sa taille et qu'il s'animait en parlant, c'était encore le beau garçon de 1830, sans forfanterie, sans ostentation, tout de cœur et de généreux mouvements. “Oh! disait.il parfois, plus je réfléchis plus je m’aperçois que j'ai été un grand misérable ; je m'en repens ; puisse Dieu me pardon-
ner les misères d’une vie que j'ai trou-
vée si longtemps inutile et souvent nuisible !” Il semble qu'il regrettait d’être né à une époque de trouble et qu'il la comparait avec notre temps où les lois sont obéies et respectées. Son humilité le faisait s'accuser de fautes que l’histoire ne lui reprochera pas assurément.
Il déplorait en quelque sorte d'avoir acquis une renommée issue de la violence et de la force brutale (1).
Marié en 1862 avec Mlle Esther Bertrand, qui avait été élevée chez un de ses oncles, M. Abraham Boyer, de Beauharnois, il en eut un fils (enfant
(1) Dans ce passage, j'emprunte à M. A.-N. Montpetit,.
posthume), maintenant âgé de dix-neuf ans, bien instruit, grand (six pieds trois pouces) et doué de deux bras qui rappellent la vigueur de ceux de son père.
Il a été élevé par M. J.-Bte Lamontagne, son cousin et tuteur, avec un soin tout paternel, et s’est marié le 29 avril 1884, avec Mlle Fournier.
Montferrand mourut en 1864, dans sa maison, n° 212, rue Sanguinet. Sa femme le suivit de près (1).
Si l’histoire de Montferrand n'était pas écrite, la légende de cet homme ex-
(1) Inutile de dire que dans cet écrit j'ai fait de mon mieux à l'aide de renseignements parfois diffus et peu faciles à vérifier. La critique a le champ libre, Je donne ce que je sais.
traordinaire ne subsisterait pas moins dans l'imagination du peuple. Il a vécu à une époque où le pugilat était en honneur, et de plus il prit une part active à ces petites guerres de races si fréquentes parmi nous avant 1840. Sa renommée dépassa de son vivant toutes celles de ses rivaux. Les plus solides gaillards illustrés dans vingt combats s'éclipsaient devant lui. De Gaspé aux montagnes Rocheuses et à la Californie, le nom de Montferrand résume trente années de luttes et de passes d'armes qui rappellent les exploits des chevaliers de la Table ronde. C’est désormais une mémoire indestructible
que la sienne. Il personnifie un monde déjà disparu, des mœurs d’un autre âge, des coutumes dont l'étude nous surprend.
N'est-il pas vrai que, peu après 1815, la vallée de l'Outaouais fut en quelque sorte conquise par les Irlandais et les Ecossais, nouvellement arrivés d’Europe et que les Canadiens n'étaient pas en nombre suffisant pour résister à ce flot envahissant qui augmentait d'année en année ? Pourtant, nous avons tenu bon dans ces territoires, nous nous ÿ sommes implantés. Comment ? Par la vaillance ! Et qui a été plus redoutable que Montferrand ? Personne. Quel est
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celui de nos compatriotes qui à soutenu nos droits.dans ces lieux avec plus de persistance et de succès ? Aucun. Il a symbolisé la force dans un règne de force. La terreur n'avait ni prise ni influence sur lui.
Avant de mettre la charrue dans les terres qui bordent cette belle rivière, les Canadiens ont dû les conquérir au bout du bras. Montferrand a personnifié ces combattants d’une époque déjà presque oubliée mais très historique, très honorable pour nous.
Au lac des Sables, voilà soixante ans, il prêchait la colonisation. Je me de-
mande si M. le curé Labelle connaît ce
précurseur de ses œuvres. Il faut, disait Montferrand, que les Canadiens s'emparent de ces belles terres : autrement l'Anglais nous écrasera ; dans les villes nous ne pouvons plus commander ; notre valeur est à la campagne.
Durant les dernières années de sa vie, il parlait sans cesse de ce sujet et encourageait la jeunesse à défricher le sol.
Mon plan primitif était de livrer à la presse une série de notes sur les premières années de la ville d'Ottawa. On n’habite pas une localité dix-huit ans sans recueillir bien des choses de son
passé. Examen fait, je détache Mont-
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ferrand de ce cadre pour le faire paraître seul. Il appartient autant et plus à Montréal qu'à Ottawa, et comme il est connu de tout le monde, je suis persuadé qu'il sera partout bien reçu.
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