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étonné, en entrant, de voir que les figœures du personnel de la maison n’étaient plus les mêmes. L'ancien propriétaire avait changé de résidence.
—Pardonnez-moi, madame, dit-il à une jolie femme qui tenait le comptoir Autrefois, on me connaissait ici. En ce moment, je n'ai pas de monnaie, et je me retire.
—Restez, monsieur, avec vos amis :
sans savoir qui vous êtes, je vous crois homme d’honneur. Faites-vous servir.
On profita de la permission. Montferrand entama une causette avec la nouvelle maîtresse du logis. Avant de partir, il la remercia de son obligeance,
puis, se plaçant au milieu de la salle, il
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s'enleva d’un vigoureux coup de jarret,
marqua les clous de sa botte sur le pla-
fond, et, avec une grâce parfaite :
Il s'enleva d’un vigoureux coup de jarret, et marqua les clous de sa botte sur le plafond.
— Voici, madame, ma carte de visite :
Ë sonmmsmaeet
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‘à 86 JOS. MONTFERRAND
h, vous pourrez la montrer à vos clients :
11 je me nomme Montferrand.
| La ‘“ signature ” du colosse a fait
une partie de la fortune de la belle hôtelière. On venait la voir de dix
lieues à la ronde.
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Quand il signe,
M Son talon
À Egratigne
| Le plafond.
| Aux élections de 1832, à Montréal,
n les troupes firent parler la poudre. C’é- | | tait du nouveau. Néanmoins, il y eut rs il plus d’un engagement au bout du bras.
| | Le grand Voyer tua un tory d’un coup
| de poing, sur la place du marché au foin
(carré Victoria à présent). Une poussée formidable s’organisa contre lui.
Montferrand se tenait près de Voyer qu'il appelait familièrement son papa.
A l'approche de cette vague humaine, il lança un coup de poing qui renversa trois hommes. La bande, toute décontenancée, recula. On la poursuivit et elle ne reparut plus de la journée.
L'adresse avec laquelle il choisissait, dans une foule, l'individu ou le groupe | qu'il s’agissait de frapper pour jeter l’épouvante parmi le reste, a été sbservée dans tous ses grands combats. Jamais il ne perdait son temps. Pas un geste | inutile. C’est de lui qu’on peut dire :
‘ tous les coups portaient.”
Ces troubles de 1832 sont de l’histoire. Trois Canadiens furent tués (21 mai) par le feu des soldats ; plusieurs blessés. M. Joseph Roy, magistrat, eut le courage de lancer un mandat d’arrestation contre le colonel Mackintosh et le capitaine Temple — mais le jury ne voulut pas sévir, et M. Roy perdit sa commission de juge de paix.
x" + Sandy Dubois, hôtelier de la place Jacques Cartier, arrêta un jour Mont-
ferrand qui passait dans la calèche de Toutou Marsolais, et le fit entrer chez
lui, sous prétexte de boire le coup de
JOS. MONTFERRAND 89 l'étrier, car Montferrand partait au-devant des cages de l'Outaouais. Les deux frères Tommy et Jimmy Ling les suivirent et devinrent bientôt incommodes, surtout Jimmy, le plus renommé des deux. Montferrand, impatienté et pressé de partir, attrapa Jimmy par les flancs, le souleva avec une telle vigueur que la tête et les épaules du bully enfoncèrent deux planches du plafond, et, le laissant retomber comme une masse inerte, il sortit, souhaitant bonne santé au reste de la compagnie.
Sur le trottoir, voyant qu'on le regardait, il s’enleva des deux pieds et retomba mollement assis dans la frêle ca-
:èche sans la tatiguer n1 trop l'ébranler.
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— Touche, Toutou! Au revoir, Dubois ! En route pour l’Abord-à-Plouffe !
Vers 1842 ou 1843, il y avait bénédiction d’une cloche à Buckingham ; Mgr Bourget offciait avec trois ou quatre prêtres de Montréal. Les chéneurs, au nombre d’une centaine, voulurent empêcher la cérémonie et menacèrent de tuer l’évêque. Montferrand les dispersa. Après la cérémonie, les chêneurs revinrent et parlèrent d’incendier l’église. On se battit. Monferrand assomma dans le conflit plusieurs de
ces fanatiques.
Ses contemporains les plus renommés n’ont pas laissé de profonds souvenirs après eux. La génération actuelle ne les connaît pas. C’étaient : Joseph Clermont, Louis Montferrand, Joseph Colas, Taillefer, Senécal, Brûlé, Petrus Labelle, Lapane, Claude Giguère, Peter McLeod, Castérat, Rodolphe des Rivières, Garçonnette Giroux, Grenache, Vital Poitevin, Letendre, Gourdeau, Cardinal, Monarque, Tourangeau, Duhême, Joseph Gobeil, Vigneau, Leduc, Ouellette, Morin, Deschamps, Masson,
Rouillard, Malo, et d'autres que les
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anciens mentionnent au cours de leurs récits. Seul Jos. Montferrand les remplace dans la mémoire du peuple. Il symbolise son époque — on ne saurait contester qu'il en fut le type le plus extraordinaire.
Raconter ses luttes, c’est nommer les hommes notoires de son temps dans l'art des combats. Ainsi, il a battu Sans-Pitié, les Gagnon, le grand Baptiste Dubois, Alex. Crépeau, et jamais il n’a eu le dessous.
J'ai plus d’une fois entendu dire :
‘ Un tel a battu Montferrand,” mais
en allant aux informations j'ai toujours
appris autre chose. Par exemple, M.
Jeanveau, qui demeure encore à Montréal, vient de me faire savoir que ni son père, ni son frère ni lui-même n'ont eu chicane avec Montferrand. Néanmoins, on dit partout qu'ils se sont battus.
L'origine de ce conte fut une contestation au sujet d’une paire de rames, que Montferrand préféra payer à Jeanveau, afin de satisfaire les parties intéressées.
À Québec, on dit que Montferrand a été battu dans cette ville par un nègre.
A Sorel, même chose. A Montréal, à Kingston, à Ottawa, toujours le négre reparaît. Au fond, il y a, pour toute vérité, les affaires du mulâtre de King-
ston et du nègre de Montréal, racontées
ci-dessus.
Un maître de boxe nommé O’Rourke tenait un hôtel, rue Saint-Pierre, à Montréal. On le disait de première force dans son art. Il avait battu Reed, fameux pugiliste américain, et depuis lors il portait le titre de champion.
Reed amena Montferrand chez O’Rourke et les pria de prendre les gants en sa présence. La table du diner était dressée pour une cinquantaine de convives. Les combattants se placèrent dans un espace libre, et le jeu commença. O’Rourke vit tout de suite que la tâche dépassait ses moyens ; il s’empor-
ta, jeta les gants et frappa à poings nus.
Montferrand méprisait les batailles sans
motifs ;: il enleva son adversaire à bras
11 enleva son adversaire à bras tendus et le lança sur la table.
tendus et le lança sur la table avec une telle puissance que tout le service fut balayé. O’Rourke se ramassa pénible-
ment de dessous un monceau de faien-
ce brisée et vint, clopin-clopant, faire des excuses à celui qui l'avait si bien
roulé. De plus, il paya une ronde aux
personnes attirées par le bruit de la lutte.
Ces exploits volaient de bouche en ji bouche et, comme s'exprime une vieille
‘ chronique, la réputation de Montfer-
rand était insurpassable.
KT 4 Un régiment s’exerçait sur la Place d’'Armes, à Montréal, et venait de former la ligne. Montferrand passait. Les
soldats se le désignèrent les uns aux
autres; en un instant la discipline fut
oubliée. Le colonel, ne comprenant rien à cette attitude insolite sous les armes, lançait des ordres que les majors répétaient — mais c'était comme s'ils chantaïient tous trois. L’adjudani, placé à l’un des points de base de la ligne, étendit son épée vers un certain endroit : à ce signal les officiers supérieurs pivotèrent sur leurs montures et virent Montferrand qui achevait de parcourir la place. Le colonel (un spor't) se retourna et sourit à ses hommes : les majors se déridèrent. Les soldats comprirent que leur distraction était par-
donnée. On avait vu passer Montfer-
rand : dès lors tout s'expliquait et s'ex-
cusait !
En 1838-39, la prison de Montréal regorgeait de détenus politiques qui se plaignaient, non Sans motif, d’être mal nourris. Deux fois par semaine, Jos.
Montferrand et son bon ami François Laviolette, boucher, allaient de porte en porte, même chez les Anglais réputés ardents bureaucrates, et demandaient la charité pour les prisonniers. Îl va de soi que pas un Canadien ne les renvoyait les mains vides. La plupart des Anglais donnaient par admiration pour l'excellent caractère et les prouesses de
Montferrand.
Car il eut ce beau privilège d'être aimé de tous ceux qui le connurent.
Ses anciens compagnons, ceux pour qui il travailla, les hôteliers qui lhébergèrent — tous m'ont parlé de lui avec respect et affection. La postérité
se tromperait grandement si elle faisait
de lui un hercule mal dégrossi, avide
de luttes et rude envers les autres comme il l'était parfois pour lui-même.
Je tiens à faire ressortir son mérite, maintenant qu'il n’est plus et que son nom semble destiné à prendre place dans nos annales historiques.
C'était un nageur accompli. Il dut à
cette faculté la chance de sauver sa vie dans une circonstance remarquable.
Les Irlandais ne le cherchaïent plus qu’en bande et pour le tuer, après l’affaire du pont de Hull. Ses patrons lui recommandaient de ne point se risquer x Bytown sans être accompagné. Un jour, se trouvant seul au bord du Rideau, il fut surpris par une troupe qui le cerna et il dut traverser la rivière à la nage. Sur la grève opposée, une autre bande, armée de fusils, dit-on, le guettait. Alors, prenant le fil de l'eau, il se laissa emporter vers la chute. Au
moment de sauter, il adressa une fer-
vente prière au ciel. Deux heures plus
tard, Bytown savait que Montferrand était englouti dans l'Outaouais. —Mais il changeait tranquillement d’habits chez un hôtelier du nom d’Agapit Lespérance et racontait son aventure. La couche d’écume qui flotte au pied du Rideau avait dérobé le plongeur aux yeux de ses ennemis. Le temps que ceux-ci prirent à descendre la côte, il l’employa à se dérober sous les replis de la cataracte. Le Rideau tombait encore, il y a quinze ans, de manière à laisser plusieurs vides sous ses voiles admirables. M. Louis-Joseph Papineau
m'a conté que, vers 1810, il avait pu se
glisser sans se mouiller derrière une
grande partie de la chute. En 1613, Samuel de Champlain disait: “ Cette chute tombe d’une telle impétuosité qu’elle fait une arcade ayant de largeur près de quatre cents pas. Les sauvages passent dessous par plaisir, sans se mouiller que du poudrin que fait la dite
eau.”
Bytown se peuplait, mais la guerre de race n’en était pas moins vive. Un boxeur écossais, dit-on, avait pris rendez-vous pour se mesurer contre Julien Sans-Pitié, l’un des Canadiens les plus
renommés, de Montréal au fort Cou-
longe, et qui se vantait de n'avoir de
rival digne de lui que dans la personne de Montferrand. Or ce dernier avait dit, en parlant de Sans-Pitié : “ C’est un enfant qui bavarde contre son maître.” Gans-Pitié crut devoir faire prier Montferrand de lui servir de témoin dans son duel. Montferrand était stationné à cinq lieues de Bytown ; il accepta et fit le trajet à pied, portant dans ses bras'une loupe d'érable de vingt livres, présent qu'il fit à son beau-frère pour s'en faire un maillet de tailleur de pierre. L'Écossais ne parut point, on ne sait pour quelle raison. Montfier-
rand, fatigué et assez peu content, alla
se mettre au lit, dans l'hôtel d'Agapit
Lespérance son logis ordinaire. On ne dit pas pourquoi Sans-Pitié monta à la chambre de Montferrand et frappa celui-ci pendant son sommeil. Il s’ensuivit une bataille en règle, dans la cour de l'hôtel (1). A la cinquième reprise, Sans-Pitié plia. C'était un homme de plus de six pieds, vigoureux, fier de ses exploits. Il disait qu'il ne craignait de Montferrand que son pied :
ce fut le poing qui l’abattit.
PE" Montferrand, religieux fervent—cela
étonne tout d’abord. On se figure ce
redoutable athlète ne craignant ni Dieu
(1) Montferrand était pieds nus et en caleçon.
ni diable, selon l’expression populaire.
Cependant tel n'était point le cas:
‘haque fois qu'il s’est trouvé dans quel-
que péril, il a invoqué la sainte Vierge
pour qu’elle lui donnât du courage et, ce qui est plus remarquable, il avouait cela à ses camarades, très peu enclins à la dévotion, la plupart même assez libres penseurs.
M. Bastien, son compagnon de voyage, dit que jamais Montferrand n'a laissé coucher ses hommes, pendant le mois de mai, sans leur faire dire en commun le chapelet, et que toujours, quand sa cage était ancrée à proximité
d’une église, il emmenait ses hommes à
la messe le dimanche, ne laissant sur la cage que le cuisinier.
Ses camarades, qui étaient fiers de lui, le réprimandaient quelquefois d'avoir refusé la bataille. A cela il répondait :
—J'ai promis à ma mère et à la sainte Vierge de n’agir que si je voyais une chose mauvaise, un tort, une insulte ji éritée, ou le fort opprimant le faible.
Fn effet, on ne peut lui reprocher de s'être engagé dans des luttes pour le plaisir de manifester sa force ou sa
vaillance. Il y avait un fonds de che-
valerie dans son cœur et dans son ima-
gination. Au moyen âge il eût porté la lance et la hache d'arme avec éclat, pour Dieu, sa dame et son roi.
A partir de 1840, il n’alla plus dans les forêts au-dessus de Bytown. Il guidait les radeaux de bois flotté, depuis cette ville jusqu'à Québec. Un jour, près de la rivière du Nord, il laissa échapper quelques paroles assez vives contre l’un de ses hommes, appelé ordinairement le grand Baptiste Dubois.
Rendu à l'Abord-à-Plouffe, Dubois son-
gea à se venger.
— Monsieur Joe, dit-il, j'aimerais à
prendre une leçon de boxe selon les principes.
—C'est bon, mais il ne faudra pas te fâcher. |
—Soyez certain que je ferai attention.
Dubois était, par la taille et la force, légal de Montierrand ; il a raconté à M. J.-B. Lamontagne que son intention était de frapper un bon coup, afin de donner à réfléchir à Montferrand.
Le coup fut tel (en pleine poitrine) que Montferrand culbuta et faillit perdre connaissance. Il se remit et marcha sur son adversaire. Dubois, étonné de cette prompte résurrection, n'eut que le
temps de lui dire :
—Pas avec les pieds !
—Tiens-toi bien, grand Baptiste!
Tiens-toi bien, grand Baptiste !
Et dépliant son bras droit, il attira l'attention de Dubois sur la garde de gauche, mais aussitôt le poing gauche de Montferrand s’abîima sur l'oreille
droite du grand Baptiste, qui n'enten-
dit plus jamais rien de ce côté de la tête. Quand on le releva, il balbutiait :
—(Ca vaut un coup de pied de cheval !
Lorsque Dubois eut amassé cinq cents piastres, il alla finir ses jours chez les Sœurs de la Longue-Pointe, disant toujours aux gens qui lui parlaient de sa santé :
—Mon oreille droite est sourde :
c'est une claque de Montferrand. Il ne fendait pas la peau, mais il assommait.
Il frappait comme un pied de cheval.
M. Etienne Crépeau, qui vit encore,
raconte que son père avait battu le cé-
ri
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lèbre Letendre, de Sorel, qui conçut l'idée d'accomplir une action d'éclat pour rétablir sa réputation compromise. Un dimanche, vers 1843, Montferrand était resté seul sur sa cage, devant Sorel, tandis que ses hommes étaient à la messe. Letendre l’aperçut et s'approcha à pas de loup. Montferrand vaquait à la cambuse. Letendre le surprit par derrière et lui serra la gorge à l’étouffer.
Néanmoins, par un effort suprême, il se dégagea. En se relevant, ses pieds glissèrent entre deux plançons et il ne put les retirer à temps pour se retourner sur
son adversaire qui s'était aussi relevé,
Letendre en profita pour le renverser
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de nouveau ; mais il redoutait tellement d’être saisi par les terribles pinces de Montferrand, qu'il se retira comme un fuyard.
Quelques semaines après, une per-
sonne qui passait par la rue des Alle-
mands, à Montréal, avertit Montferrand que Letendre était dans le port, racontant sa victoire.
—Je vais lui porter mon approbation !
Et toute la journée on vit Montfer- rand monter la garde le long des grèves et des quais, demandant Letendre aux échos d’alentour. On m'assure que les parents de Letendre arrangèrent l’affaire.
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Gilmore, établi à Montréal en 1847, avait conquis la palme de champion de la boxe dans toute l'Amérique. Il était d’une taille colossale. Ses leçons étaient très recherchées. Il attendait son maître, disait-il souvent. Ce maître ne venait pas, et Gilmore grandissait aux yeux de ses admirateurs. Un jour qu'il jouait aux quilles, on lui annonça que Montferrand se tenait près de lui. Aussitôt, et fort poliment, il offrit les gants à l’athlète. Son déplaisir fut immense lorsqu'il eut tâté l'adversaire qu'il croyait pouvoir vaincre avec facilité. A