Histoire de Joseph II, empereur d'Allemagne
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Quel lien avait amené et retenait sons une même main y à ravénement de Joseph , tant de populations profondément divisées par la nature j les mœurs, la religion ?
Au milieu de quels événements s'était éteinte la ligne mâle des héritiers de Rodolphe de Habsbourg, quand Joseph II recueillit leur héritage?
La première de ces questions nous reporte au milieu du douzième siècle.
L'érection du margraviat d* Autriche en duché date
de 1 4 56. En rélevant ainsi dans la hiérarchie des fiefs
impériaux pour un des margraves de la Maison da
Bàmberg , qui les possédait depuis le commencement
du dixième siècle , Frédéric Barberoasse avait stipulé
qu'à défaut d'hoir mâle , le duché ' ferait retour au
domaine de TËmpire. II y rentra en 1S45, par le
décès de Frédéric le Belliquenœ, mort sans enfants
dans tme bataille contre Bêla IV, roi de Hongrie. La
Maison de Bamberg avait possédé TAutriche près de
deux cent cinquante ans. L'un de ses ducs est ce
Léopold qui, en 1192, pour venger l'affront reçu
devant Saint-Jean-d'Acre, arrêta traîtreusement Ri*
chard Cke^-de-lion , au retour de la Palestine, et le
vendit à l'empereur Henri YL Le dernier rejeton de
cette Maison , dite la première Maison d'Autriche , un
1 Frédéric autorisa les ducs d'Autriche à prendre, dana les Diètes de l'Empire, rang comme archiducs, mais immédiatement après les électeurs : deux siècles plus tard , ils se faisaient de celte faveur un droit au titre d'archiduc.
1246-1357 INTRODUCTION^ i
des neveun du dernier duc, oxpirait à NapleS) en 4868, sur l'échâfaud dô ritifortuné Gonradin.
A cette époque ) les empereurs de la Mtflsôti de Souabei Frédéric II surtout^ Venaient de ftiiré peser sur rAUemagne ractioii d'un pouvoir énergique, et de tenter sur ntâlie le vasselage de T Empire.
L'Allemagne ne voulait plus de pareils biattres.
Pour r Italie, (m plutôt pour Roms, eette haute parsonnification des intérêts, des prétentions de ritalie, TEmperear ne pouvait être qu'un vassal du Salnt-Siége<
A Frédéric II ^ dans ses dernières années, à Con*^ rad IV sou fils^ les électeurs eooléslastiques et Tordre d'IonOcent II avaient oppofté Gttiliâuttié, temté dé HoUandA, que la fin prématurée de Conrad laissa, juequ'etl 1 256, seul mettre de TBmplre.
Après Gtiillaume, deui candidats étranger» à TA^ lemague partagèrent encore les suffrages Aeê élec^ tenrs i Richard de Côrnouallles , fils de Jean 8an§-lBrre^ et Alphonse, roi de Gastille, petit-fils dé Philippe^ l'un des compétiteurs de Frédéric II k l'Empirei
Ni run ni l'autre ne devaieni en efiet gêner l*am^ bilion dei grandes familles allemandes, et inquiéter ritalie.
Durant quinze années, Richard ne parut en Atle- DMgne que quelqtied instants, pour payer un vain titre des concessions que lui imposaient les électeurs; retenu en Espagne par des troubles intérieurs, Alphonse ne s'y montra jamais •
A la mort de Richard, il n'y eut pas d'élection. Cet
interrègne et les quinze années précédentes , pendant lesquelles le pouvoir impérial s'annihilait aux mains des vicaires des deux derniers empereurs absents , avaient été mis à profit , en Allemagne, comme en Italie. Princes souverains, villes dites impériales, tous s'étaient empressés de briser le lien féodal qui les rattachait à l'Empire.
En Italie, dès 1 265, Urbain lY avait donné à Charles d'Anjou le titre de vicaire de l'Empire en Toscane. Ce titre, sans valeur réelle pour celui auquel Rome le conférait, était pour elle une sorte de manifestation de sa suprématie. Le redoutable frère de saint Louis, placé à Naples par les papes sur le trône de Frédéric II , teint du sang de Conradin , ne devenaitil pas une sorte de menace que Rome , après l'excom* munication, tenait en réserve contre tout empereur disposé à ressaisir un point d'appui sur le sol italien ?
Au reste , comme l'Empire , le Saint-Siège venait de subir une vacance de trois ans.
Alphonse de Castille demanda au nouveau pape de confirmer son élection. Grégoire X refasa, déclarant que , si l'Allemagne tardait plus longtemps à faire son choix, il nommerait d'ofiice un empereur.
Cette hautaine injonction aux électeurs , ce besoin altier d'une élection sérieuse et définitive, s'expliquent donc par les circonstances.
« \o\unt imperatorem , » écrivait l'évêque d'Olmutz au Pape, ce sed poientiam abhorrent. »
Un empereur! Ils s'y résignent, mais pourvu qu il
soit faible et que ce ne soit qa'uo nom. Car avec un empereur de fait, avec une main ferme, il faudrait, ici subir des restitutions, là de nouveau ployer le genou.
La puissance, surtout imposée par l'Italie! D'une part, c'était Tinfluence sacerdotale, la supériorité de Rome que les électeurs laïques voulaient repousser : ils se rappelaient Frédéric II excommunié deux fois par Grégoire IX , et les exigences incessantes de la papauté. De l'autre, un comte palatin, un duc de Saxe, un marquis de Brandebourg, un roi de Bohême voulaient se soustraire à la prépondérance des trois électeurs ecclésiastiques, les archevêques de May once, de Trêves, de Cologne. Mais tous unanimement redoutaient un commun maître.
Telle était, à la Diète de Francfort, la disposition des esprits. Les archevêques do Mayence, de Cologne, de Trêves , Louis le Sévère , comte palatin , y comparurent en personne; Ottokar II, roi de Bohême, Henri, duc de Bavière , par des ambassadeurs.
Quelques années auparavant, l'archevêque de Mayence, Wemer ' de Falkenstein, allant recevoir ses bulles à Rome, avait été escorté, à travers les Alpes, par le comte de Habsbourg. A son retour, Wemer avait encore trouvé chez le comte la plus cordiale
< Aune époque où les juifs, objet d*une aDimosité fanatique, étaient livrés aux plus affreux supplices , sous prétexte de profanation des hosties consacrées , d'empoisonnement des puits , et d'immolation des enfants, ce sage prélat, résistant à Tentrainement général, se borna .à les expulser de son électorat.
6 INTHOPUCTIQN. 1278
hospitalité ; il 3'était promis de n'être point ingrat , et tint parolQ.
On présenta quatre candidats : Alphonse de Castille; Ottokar, roi de Bohême; Rodolphe, comte do Qabsbonrg , landgrave * du Sundgaw et de la Hante Alsace } un eomte de Gorilz.
Alphonse et le comte d^ Goritz furent tout d'abord éeartéfl.
Ottokar, de race slave, de race ennemie de TAlle» magna , était en outre trop puissant.
Par son père Albert IV de Habsbourg, mort, vers 1340, en Palestine, Rodolphe descendait des comtes d'Alsacq, souche commune des ducs de Lorraine; par sa mère , Anne de Kybourg , il était parent éloigné de Frédéric qui l'avait tenu sur les fonts de baptême. Armé chevalier, en Italie, par ce prince sons lequel il avait fait ses premières armes , après avoir ensuite servi an Allemagne dans les armées d'Ottokar, avec le titre de maréchal ^ du palais , il était revenu ha-
A Le titre de landgrave ne remoalo qu'au diiiëme siècle; les possédions et l'autorité qui y étaient attachées, àcpt(e époc^qe, avs^ierft peu d'importance. L'Alsace alors était partagée en deux landgraviats, le Haut et le Bas , Sundgaw et Nordgaw.
* Maresc^lus, Marscalous, etc. Bquiso, Gurator vel pFffifeotus eqgonirQ, ex Gprm, march Ydl marach, (^mi3| et schalcfk, pot^n^^ magister, ut est apud Rhénan., lib. 2 Rer. Germ.; vel famulus, minister, ift apud ClMver* in G^rmanic4 antiq., lit). Y, cQp. S. Aiionymus de nominibus Gerniqnorum : Marschalçus : nullum notnen fopdius est carruptum per Italos vel spriptores, E$t enifn id, quod i^ehier, $0u major, et stalher, qui eut nuiffister equitum, ab equitatifiu^ gaberr nandis : et dicendum ac scrihendum fuit nierstalhere , id est , major,
biter les domaines que sa famille lui avait laissés en Suisse, dans la Haate Alsace, à Kybonrg et en Sonabe. Paissant dans ses montagnes d*Argovie, dans la Suisse allemande , où Zurich , Uri , Unterwald et Bchwits Pavaient choisi pour leur préfet on commandant mi-^ litaire , il était bien faible et bien pauvre auprès du roi de Boh^e, dont les états s'étendaient des bords de la Baltique jusqu'à l'Autriche , que ce prince avait enlevée à un duc bavarois créé par Guillaume de Hollande, jusqu'à la Carinthie et la Gamioley qu'il avait achetées à Ulrio , leur duc.
La Bohême, que Frédéric Barberousse éleva » en 4 1 58 , du rang de simple duché au titre de royaume ' (deux ans après l'époque où il faisait de T Autriche un duché), exerçait alors sur l'Allemagne la prépondérance qu'y avaient tour à tour obtenue la Bavière et la Souabe. Des deux concurrents, le plus pauvre devait être et fut élu : Yolunt imperatorem^ potentiam
superiar, mmmus ffiagister eq^tum , qui est hodie titulus Dwii$ EUc^ torts Saxoniœ : ac si non fuisset vox ea corrupta, non esset opus nunc euidere archiegmarschalk ; sed meratallarr, dedisset id, guod Irs ^^ Àrohi, eum sigiUfiçel summum ma^trum ^qudtum^ Quasi vero marschalci \ox non ab ipgis Franciae incuoabulis nota esset. Lcx salica : Si quis majorem, infertorem, samcionem, mariscalcum, stro' iorem,,.,. ùcM^ni, etc. Lex Àlemann. , tit. 79, § i.
Si iQar8calous,qui ^uper 43 cabaUos est, oociditur, solid. componatur. Du Gange , Glossarium ad scriptores mediœ et infimœ latinitalis.
^ Le titre de rot conféré , le 43 janvier 4 458 , pendant la Diète de Ratishonne, était personnel à Wladislas.
Ce n'est qu*à dater du couronnement de Prémislas , en 4 4 P8 , que cette dignité exista en Bohème sans interruption.
abhorrent. Il est vrai aussi que le plas pauvre avait été le plas habile*
Pendant les délibérations de la Diète , avec Tappni de riarchevéque de Mayence, Rodolphe s*était ménagé le concours de l'électeur laïque le plus infl uen t, le comte palatin de Bavière. On eût pu le croire exclusivement préoccupé d'une querelle avec Tévéque de Bâle, qu'il assiégeait dans cette ville. Mais sans doute le comte de Habsbourg n'était pas resté étranger aux manœuvres qui firent de Louis de Bavière l'arbitre de Télection. Déjà la décision , approuvée à l'unanimité par la Diète, malgré les protestations des représentants d'Ottokar et d* Alphonse, était connue au camp de Bàle, quand le comte de Pappenheim, maréchal de l'Empire, y vint la notifier.
Devant l'envoyé de la Diète , Rodolphe parut hésiter; mais, viDgt jours après, l'archevêque de Mayence le couronnait à Âix-Ia-Chapelle.
Au moment où les grands feudalaires de F Empire devaient recevoir une nouvelle investiture, ils tentèrent de différer la prestation de l'hommage, sous ce prétexte que le sceptre de Charlemagne ne se trouvait pas dans le trésor de la cathédrale : « Ceci , qui est l'image de Dieu, votre maître et le mien, peut en servir, » dit alors Rodolphe en saisissant sur Tautel le crucifix, devant lequel toutes les têtes s'inclinèrent.
L'interrègne avait cessé.
Né en 1218 au château de Limbourg , dans le Brisgaw, il avait alors cinquante-cinq ans. Marié depuis
vingtrflopt, sa femme^ fiile d'an comte de Hohenberg, loi avait donné trois filles et sept fils. Deux de ses filles épousèrent immédiatement, Tune, selon la promesse faite avant l'élection , le comte palatin , Tautre le duc de Saxe.
Pendant que des mesures prudemment sévères , en arrêtant les exactions , les brigandages , les usurpations de territoire dont l'interrègne avait été l'occasion, pourvoyaient au premier besoin de l'Allemagne, le nouvel empereur demandait à Grégoire X son appui a pour TEmpire , plus encore que pour lui-même. »
Repoussant, comme la Diète, les protestations d'Ottokar et d'Alphonse de Gaslille, Grégoire confirma l'élection > aux conditions souscrites en 1220, par Frédéric II , envers Innocent III : ainsi , promesse de ne point toucher au domaine de l'Église et aux fiefs qui en relevaient , surtout à ceux de Naples et de la Sicile que Rome avait donnés à Charles d'Anjou ; promesse de rendre au Saint-Siège l'héritage de Mathilde; promesse surtout de se croiser pour la Terre-Sainte.
En 1 275, ces conditions furent de nouveau ratifiées à Lauzanne. Rodolphe s'y engagea à se faire, l'année suivante, couronner à Rome ; et il reçut des mains de Grégoire la croix que le pontife portait lui-même en Palestine, quand le suffrage des cardinaux l'avait appelé à la chaire de saint Pierre. Grégoire obtint du roi de Castille sa renonciation à ce vain titre d'empereur, dont il se décorait depuis 12o7. Il laissa à Charles d'Anjou celui de vicaire de l'Empire en Toscane.
L'Empira ne pouvait plos être contesté à Rodolphe. Une seule réBistance restait à vainore , celle d'Ottokar.
A la paciâque intercession de Grégoire X , Iq roi do Bohême avait répondu par la défense au clergé bohémien de payer la d!me.
Sommé trois fois par Rodolphe de venir à Augsbourg lui prêter hommage devant la Diète, sommé par la Diète elle-même non-seulement de prêter hommage, mais de rendre au domaine impérial TAutriobe, la Carinthie et la Carniole, « Je ne dois rien à Rodolphe, » dit->il ; je lui ai payé ses gages, d Ottokar ajoutait que TEmpire n'avait aucun droit sur son patrimoine, sur ses acquisitions^ sur ses conquêtes. Mis au ban de TEmpire , 11 fit pendre les hérauts qui lui avaient si^gnifié Tarrêt.
Le défi ainsi jeté, il essaya toutefois d'attirer à lai cette noblesse allemande qui ne Vavait pas voulu pour chef.
Tandis que le Brandebourg , la Saxe , le Palatinat , la Haute Bavière , la Souabe , répondent à l'appel de Rodolphe i tandis que les Alsaciens et les Suisses accourent sous ea bannière, le dévouement de Mainard, comte du Tyrol, est affermi par Tunion de l'un de ses fils à la famille impériale. En Hongrie, un traité avec Ladislas, petit^fils de Bêla, qu'Ottokar a dépouillé d'une partie de ses états, le mariage d'une autre fille de Rodolphe et du frère, de Ladislas, préparent une puissante diversion. En Carinthie, en Styrie, les populations sont excitées à la révolte contre Ottokar, que
vieat d'excommunier râvéqun da Salieboiirg, fVère du duo , qui avait vondu cas ûm\ provipoa» au roi de Bohême.
Toutoa leH troupes d'Ottokar étaieot ooneeutréea sur Tôpel, «0 avant de Prague, VAutriohe, couverte par Tallianise de Henri de Bavière, n'avait reçu que des garoisoua moiua deatio^ h repouMer une attaque qu'à çopteuir le pays irrité dea vexatiops dea Hougroia,
Rodolphe propose à Henri, pour gendre» Albert son fils atpét pour bru Tupe de ses filles avec la portion de r Autriche qui touche k Paaaau, Dès que cette offre acceptée a mis lea Bavarois dans aea rangs et lui a ouvert la vallée du Danube , il y entre à la tête de toutes aea forces, s'empare des pointa qui commandent la rive droite du fleuve, rallie le duc de Tyrol , auquel la Styrie et la Carinthie viennent de ne soumettre, investit Vienne, et, avant que du fond de ses montagnes Ottokar ait pu secourir cette ville | il la force à capi* tuler. Pvia » repaïaapt rar la rive gauche du Danube , Rodolphe marche à la rencontre dea Bohèmes,
Seul contre toute V Allemagne, n'oaant, avec dea troupes que découragent lea succès de Tarmée impé« riale, jouer le reite de aea étata dans une bataille dont lea ohaneea aont désormaia trop inégales, le roi de Bohême demande au vainqueur ses conditions i il s'y
soumet, et recevra Tinvestiture de la Bohême et de la Moravie sous une tente , en présence dea seuls électeurs. La cérémonie aura lieu près de Vienne, dans
nie de Gamberg.
Triste autorité que celle d'un empereur aux pieds duquel un des électeurs de l'Empire rougissait d'être aperçu par ses sujets! d'un empereur qui consentait à cacher sous sa tente la prestation d'hommage de ce roi dont il avait été le maréchal ! C'est pourtant à ce prix qu'il avait dû acheter la paix avec un de ses grands oiHciers! Il ne s'était pas senti la force d'exiger l'hommage au grand jour, en 1 278 , cinq ans après son élection !
Ottokar, pour humilier du moins la simplicité de Rodolphe par la splendeur d'une pompe royale, arrive éblouissant d'or et de pierreries ; mais il ne remporte pas même cette dernière victoire : « Le roi de Bohême a D souvent ri de mon pourpoint gris , dit Rodolphe; au- D jourd'hui c'est à mon pourpoint gris de rire de lui. »
En effet , au moment où Ottokar se prosterne devant l'Empereur, les rideaux du pavillon s'abaissent, et tout à coup , aux yeux du peuple et des soldats qui bordaient le Danube, apparaît, à genoux, le fier monarque , tenant ses mains jointes entre les mains de celui qu'il avait si souvent appelé son maître d'hôtel, et dont il allait devenir l'échanson \
Ottokar rend donc au domaine impérial l'Autriche, la Styrie, la Carniole; à l'évêque de Salzbourg, la Carinthie; à Ladislas, tout ce que lui avait cédé Bêla.
^ Quelques auteurs attribuent cette sorte de coup de théâtre à un ouragan.
Au reste, le fait a été contesté, et Ton doit convenir qu'il est peu d'accord avec la modération et la réserve habituelles de Rodolphe.
t27C-1278 INTRODUCTION. 43
Le mariage, œtte grande habileté de la future Maison d'Autriche , intervient an traité : Yenceslas, héritier présomptif de Bohême et âgé seulement de huit ans y épousera Tune des six filles de Rodolphe; un filfi de l'Empereur s'unira à la fille d'Ottokar, avec une dot garantie par la partie de rAutriche située au delà du Danube.
Affermi dans la possession du pouvoir, Rodolphe s'établit à Vienne , où il appela de Habsbourg toute sa famille. L'Autriche, depuis la mort du dernier duc de la Maison de Bamberg, avait beaucoup souffert des diverses dominations sous lesquelles elle avait passé , lieutenants de TEmpire, comtes bavarois, lieutenants des rois de Hongrie et de Bohème. L'Empereur consacra deux années à rétablir Tordre dans les parties du duché cédées à Henri de Bavière ou à Ottokar.
Aux villes, aux habitants de la campagne, il accorda des privilèges : à la noblesse , ruinée surtout par le roi de Bohême, il ofirit des secours d'argent.
Mais les dons gratuits demandés au clergé , mais les taxes levées sur le peuple , excitèrent des murmures. L'Allemagne, qui avait vn^ avec plaisir, rabaissement d'Ottokar, s'effraya de la vigueur du bras qui venait de le briser. Dans ces mécontentements, dans ces craintes, le monarque vaincu crut trouver les chances d'une revanche méditée depuis le jour de sa soumission; car ils lui assuraient, sinon l'appui , du moins la neutralité de ceux-là même qui , deux ans auparavant , avaient aidé à Tabattre.
Toas les êffortd de TËmperear poui* prévenir une rupture furetit itiatileft.
Plasiears clauses du traité eonolu à Vienne n'avaient pai encore été remplies i Ottokar refusi nettement leur exécution. Pressé de l'y contraindre^ Rodolphe fait appel à TËmpire. Personne ne répond , pas même ses gendres , les électeurs de Brandebourg et de Sftxe; pas même rélecteur palatin, qu*il vient de nommer son vicaire général. Henri de Bavière se déclaré hautement pour Ottokar, dont l'armée, grossie des renforts que lui fournissent la Poméranie, la Pologne, la Bulgarie, parait sur la fVontière d'Autriche^
Vienne, déclarée ville impériale, a promis, en cas d'attaque , une énergique résistance ï Rodolphe , avec les levées faites à la hâte dans le duché et les autres provinces conquises, avec ses Suisses et ses Alseoiens aoooufus sous la conduite de Tévéque de Bàle, svec les Hongrois de Ladislas, marche résolument à Ten^ nemi. Des traîtres lui offrent d'assassiner son impla* cable ennemi : indigné , Rodolphe avertit le roi de Bohême, et lui propose une réconciliation. Mais celui** ci repousse, avec arrogance, ce loyal avis, comme une ruse« On en vient aux mains , et , le 26 août 1 878 , après une lutte sanglante sur les bords de la Morava , entre Weidensdorf et Jedensberg, à la frontière de l'Autriche et de la Hongrie, les Bohémiens sont mis en déroute, laissant leur roi parmi les morts. Les trésors d'Ottokar, ses états, sa famille, tombent ail pouvoir du vainqueur. Un traité de paix, signé à
lS70-ir9 INTHODUGTION. 45
Iglan, avec le margrave de Bra&deboorg, tateur de rhéritîer de la ooaronne de Bohôiuey met lei frais de la goerre à la charge de cette courofiee, confirme la renonciation d*Ottokar, pour lui et lea iieu « à toute prétention anr T Autriche, la Styrie, la Garnioley la Garinthie, et stipule de nouveau le mariage du jeune prince avec la fille de Rodolphe.
Henri de Bavière Ait obligé d'échanger , contre quelques villes, au choix de T Empereur, la partie de rAatricbe qui lui avait été cédée avant sa dernière défection.
Ainsi, complètement reconquis, le duché restait sans maître réel*
Trois prétendants le réclamèrent : une petite^fille du dernier duc de la Maison de Bamberg, Louis de Ba«^ vière« le comte de Tyrol. Rodolphe acheta les droits de la princesse, et remit indéfiniment les deux autres réclamations à la décision de la Diète de l'Empire. Au sein des états du duché , obéissance fut solennelle^* ment promise au possesseur que désignerait Rodolphe, et provisoirement, dans une Diète générale à Nurem^* berg, il indiqua Albert, son fils a!né« Lés actes, en vertu desquels Guillaume de Bollande et Richard de Gomonailles avaient disposé de ce grand fief, furent cnssest
L'évéque de Sahebourg étant mort en 1279, la Garinthie était aussi rentrée au domaine impérial.
Enfin , en 1 S82 , une Diète , tenue à Augsbourg , délégua la possession de l'Autriche, de la Styrie, de
la Caraioie , aux deux fils de TEmperear, Albert et Rodolphe. Le comte de Tyroi regat la Carinthie. Ces délégations furent , en 1286, solennellement ratifiées par tous les princes de l'Empire. Albert resta exclusivement chargé de l'administration de TAutriche. Déjà les comtes de Habsbourg avaient pris rang parmi les plus puissantes Maisons de TAUemagne.
Des promesses faites , en 1275, par Rodolphe à Grégoire X , aucune n'avait été réalisée : Rodolphe ne s'était point fait couronner à Rome ; vainement la Palestine l'avait attendu ; le Saint-Siège n'était pas en possession de l'héritage de Mathilde.
Grégoire était mort en janvier 1 276. Dans les quatorze mois suivants, trois papes avaient passé sur le trône pontifical. Après la défaite d'Ottokar, Rodolphe, du fond de l'Autriche, somma, en 1279, plusieurs villes de Romagne et de Toscane de lui rendre hommage. Les premières ayant obéi , Nicolas III , quatrième successeur de Grégoire, déclara l'Empereur violateur de ses engagements envers le Saint-Siège, avec menace d'excommunication si ces engagements n'étaient pas remplis. Rodolphe, dans sa jeunesse, avait, en 1250, pour un couvent brûlé à Bàle, encouru, de la part d'Innocent lY, un premier anathème dont, vingt ans plus tard , ses compétiteurs à l'Empire s'étaient fait une arme contre lui. Il sentit qu'au moment où sa hardie prépondérance en Allemagne excitait tant de jalousies et d'inquiétudes^ l'inimitié de Nicolas pouvait lui nuire autant que lui avait servi l'affection de
Grégoire. Entre raffermissement de son poavoir dans cette même Allemagne, entre l'établissement de sa Maison en Autriche , et une lutte contre l'Italie , où de si poissants empereurs avaient succombé , où Tautorité impériale d'ailleurs devait être encore plus précaire qu'en Allemagne , il n'hésita pas, et abandonna ce qu'il avait promis en 1275, se contentant, en échange, du titre de sénateur de Rome que Nicolas lui conféra pour une année, et de la renonciation de Charles d'Anjou au vicariat de l'Empire en Toscane. Gomme dédommagement , Charles reçut l'investiture des comtés de Provence et de Forcalquier, deux fiefs impériaux dont, à la mort du dernier comte, son beau-frère, il s'était emparé sans l'aveu de l'Empire , sans égard aux droits de Marguerite , femme de saint Louis , et l'aînée de la reine de Naples. Ces dispositions, un projet de mariage, entre la dernière fille de Rodolphe et le petit-fils de Chaiies d'Anjou, les scella. Pour Rodolphe, de telles fiançailles devenaient plus qu'un gage de paix : par sa mère, sœur de Ladislas, l'allié de l'Empereur, le jeune prince napolitain apportait, dans la famille impériale, un titre éventuel à la couronne de Hongrie. Quand le successeur de Nicolas , Martin lY, voulut , en 1 280 , rendre au roi de Naples son titre de vicaire de l'Empire, Charles, tout entier alors à ses projets sur Gonstantinople , le refasa ; mais les Yépres siciliennes l'arrêtèrent dans sa marche. Quelques années après , Rodolphe vendit aux cités italiennes qai voulurent bien la payer, une indépendance que l'Empire n'était plus
en mesare de leur contester. Plusieurs se refusèrent à ce marché.
En Suisse, comme en Italie , quelques villes avaient été, pendant l'interrègne , enlevées au domaine impérial, entre autres Morat, usurpée par les comtes de Savoie. Rodolphe les réclama , et moitié par force , moitié par Tintervention du pape Martin IV, elles lui furent rendues.
Au delà du Rhin , le comte palatin de Bourgogne , autre grand feudataire de TEmpire , avait prêté hommage à Philippe le Bel, roi de France. Assiégé dans Besançon par Rodolphe, le comte se reconnut son vassal, et alla recevoir, à Bàle, Tinvestiture de ses états.
L'année suivante, l'Empereur reçut Thommage du comte d'Alost, de Hainaut et de Zélande.
Voilà pour la dignité extérieure de TEmpire.
A l'intérieur, la main de Rodolphe n était pas moins ferme.
Aussitôt élu , son premier soin , comme on Ta vu , avait été le rétablissement de Tordre en Allemagne. Électeurs ecclésiastiques et séculiers , princes sonve-* rains, ducs ou comtes, villes libres, impériales ou sujettes , tout fut sévèrement ramené à l'observation des lois de TEmpire trop longtemps oubliées. Vingts neuf têtes des plus nobles familles, impitoyablement abattues dans la seule Thuringe, parce que ces familles avaient organisé les bandits qui désolaient l'Ai-
lemagne ' ; soixante-quinze châteaux ou donjons ra* ses, en nne seule année, comme repaires de ces bandits, attestent le trouble profond de la paix pu-* Uiqne proclamée, à Mayence, dès 1S!35 par Frédé* rie II, et la vigueur avec laquelle Rodolphe en poursuivit le rétablissement, dès qu'à son tour il Tout annoncée, en 1S81.
La Bohême, opprimée par le margrave de Brandebourg, avait, en 1883, imploré Tassistanoe de TEmpereur ; Rodolphe , après avoir débarrassé Yenceslas de son farouche tuteur, fit célébrer à Egra, deux ans plus tard, le mariage du jeune prince et de Tune de ses filles ; mariage convenu , dès 1 276 , avec Ottokar. En tnéme temps Yenceslas rcgut Tinvestiture de la Moravie, et, bientât, celle de la Silésie, de la Lusaoe : le titre d'électeur de TEmpire, enlevé à son père , et la dignité de grand échanson , devinrent le prix de sa renonciation solennelle à toute prétention sur TAutriche*
Dans la môme année, une insurrection éclate en Hongrie contre Ladislas : ce faible roi périt assassiné par des étrangers qu'il avait appelés à son secours. Comme il ne laissait pas d'enfants, Rodolphe déclare que la Hongrie , fief impérial, a fait retour à l'Empire, et il l'adjuge à Albert, son fils, tandis qu'en Italie,
* On întercédaft en faveur des condamnés, on rappelait leur haute naittanoe : c Non, » répondit rEmpereur, « ce ne sont point des no-
> bies, ce sont d*exécrables brigands , ceux qui oppriment le pauvre
> et troublent la paix publique. La vraie noblesse est loyale, bumaioe » et juste; aile n'offense et ne dépouille personne. »
son gendre , le petit-fils de Charles d'Anjou recevait de Nicolas lY la xx)uronne vacante. Mais le vœu des Hongrois ayant désigné André III , petit-fils d'un de leurs anciens monarques, Rodolphe n'insista pas pour Albert y et laissa au Pape le soin de défendre son propre choix.
Berne, ville impériale , s'était depuis longtemps placée sous la protection des comtes de Savoie. Rodolphe, en 1 283, ne l'avait pas réclamée ; cinq ans après il se ravisa I et, sur son refus d'hommage, l'assiégea en personne. Mais le courage des Bernois le força d'abandonner un siège où Albert devait échouer encore après lui.
Depuis son élection , Rodolphe avait porté seul tout le poids des affaires de l'Empire, et cette unité d'action explique l'énergie d'un pouvoir dont on avait cru qu'il n'userait pas. En outre, dans les actes nombreux de son administration , il avait presque toujours pris le simple titre de roi des Romains , sans doute pour ne pas ajouter, par l'éclat du nom d'Empereur, à l'irritation du mécompte de ceux qui l'avaient choisi pour chef. Quand les grandes Diètes conféraient ce titre à un autre que FËmpereur, il devenait , pour le prince qu'elles en avaient revêtu , une sorte de promesse d'élection à l'Empire.
En 1 291 , Rodolphe le demanda , en faveur d'Albert son fils, à une Diète qu41 avait, tout exprès, convoquée à Francfort. Son grand âge motivait assez ce partage volontaire de la dignité impériale; mais un
pareil père avait rendu Albert trop redoatable : la Dièle ajoama. A soixante-doaze ans rajournement était significatif : Rodolphe en fat profondément blessé.
L'âge et les fatigues avaient altéré la santé du vieil empereur. Après une courte visite à ses domaines héréditaires de Suisse et d'Alsace , à ses anciens compagnons d'armes, il voulait se rendre en Autriche, pour aider Albert à calmer une révolte ; ses médecins lui conseillèrent le repos. « Il faut alors , » leur répondit-il, « que j'aille à Spire, voir mes devanciers I... » Et, quelques jours plus tard, Rodolphe reposait à Spire, dans le caveau des empereurs.
Il était mort, à Germersheim, le 15 juillet 1290, dans les sentiments d'une piété fervente , plein d'amour et de reconnaissance pour ce Dieu qui , selon son expression habituelle, l'avait élevé, du chaume de Habsbourg, au trône de TEmpire ^
Longtemps l'Allemagne regretta en lui ce qu'elle avait appelé sa loi vivante (leœ animata). Quand elle se sentait blessée par les actes despotiques de plus d'un de ses successeurs : « Ah I s'écriait-elle , ce n'est pas « la loyauté de Rodolphe! » Cette voix du peuple, cet éloge auquel on ne peut rien ajouter, expliquent les grandes choses de son règne. Le respect du droit, dans
^ Rodolphe est la tige de toutes les maisons souveraines existantes vers le milieu du dix-huitième siècle. Le P. Barre a calculé (Journal des Savants, mars 4752) que Louis XV descendait de ce monarque de plus de cinauante manières.
un temps où la force seule gouvernait, est un trait particulier de la vie toute guerroyante de Rodolphe ; il caractérise Thabile et prévoyante politique mêlée à toutes ses opérations militaires. Devant cet invaria*ble esprit de justice , on lui pardonnait une administration sévère. A cette rigidité, d'ailleurs, il avait toujours allié la simplicité extérieure et la douceur des manières, deux mérites qui font surtout vivre, dans la mémoire des masses, la popularité des grands noms.
Rodolphe avait près de six pieds de haut, la taille élancée, la tôte petite, le nez long et aquilin, le teint pâle; il était presque chauve. Modeste en ses vote* ments, humain, affable, d'un accès facile, il possédait , au plus haut degré , le charme de la parole ; une religion charitable et douce l'animait.
Un jour, des soldats écartaient de lui des pauvres : a Laissez-les approcher, » leur dit-il , a je n'ai pas été n nommé chef de TEmpire , pour être séquestré du D reste des hommes. »
Une autre fois, étant à la chasse, il rencontra un prêtre qui portait le Viatique. Le chemin était mauvais; l'Empereur mit pied à terre , et donna son cheval au prêtre, en disant qu'il lui siérait mal de s'en servir, tandis que celui qui portait le corps de Jésus-Christ serait à pied.
Un interrègne de près d'une année suivit sa mort. Son fils, Albert d'Autriche, convoitait la couronne. Mais, parmi les électeurs, sa cupidité, son orgueil lui
avaient fait plus d*ua ennemi ; sa puiasanoe les efifraya
tOUi.
Un aulre prince, Adolphe ^ , ne possédant au pins que la moitié du comté de Nassau, unissait à un brillant courage une rassurante médiocrité de fortune. C'était là| pour un candidat, un très^grand avantage; et son cousin, Tarchevôque de Mayence, l'exploita si activement auprès des électeurs, il manœuvra avec tant d'adresse, que, l'élection lui ayant été déférée, Adolphe fut nommé par lui. Zèle, au reste, peu désintéressé; car, sous un prince jeune et qui lui devrait le trône, F archevêque espérait gouverner.
Adolphe, vaillant chevalier, se montra inhabile monarque. En s'efforçant d'étendre , par des actes arbitraires , les domaines de sa Maison , il ne tarda pas à indisposer les électeurs. Bientôt le même archevêque de Mayence mit à l'abattre autant d'ardeur que nagu^ à l'élever.
Ces fautes devenaient des armes pour Albert : il s'en servit. Sûr de l'appui du prélat, ce prince gagna le roi de Bohème , les électeurs de Cologne , de Saxe et de Brandebourg. Ce fut à Prague, au couronnement même de Yenceslas , durant des fêtes splendides où cent quatorze mille chevaux furent nourris aux dépens de l'hôte royal , que s'organisa , contre Adolphe , un plan de déposition.
Pour conjurer le péril et calmer les esprits, Adolphe tempère la rigueur de son gouvernement intérieur;
* De la branche de Wisbaden et de Weilbourg.
au dehors il renoaTelle son alliance avec André, roi de Hongrie, et se lie étroitement avec Tarchevéque de Salzbourg.
Mais dans une Diète , tenue à Mayence la même année, on dresse contre lui une ample liste de griefs. Sommé de comparaître et de répondre, TEmpereur refuse ; il est déposé : Albert est élu à sa place.
Cependant la défection ne s'était pas étendue partout: les électeurs de Cologne, de Trêves, les deux frères palatins, un grand nombre d'autres princes, tout le corps des villes d'Empire , restaient fidèles à Adolphe. Le monarque déchu prend les armes. Sans attendre son infanterie, il attaque Albert, avec sa cavalerie seule, à Gelheim, près de Worms. Comme la haine , la lutte fut terrible. Albert avait inventé une sorte de poignard dont il arma des fantassins d'élite , en leur ordonnant de frapper les chevaux, et de marcher droit à son rival. Les cavaliers d'Adolphe furent culbutés. Les deux empereurs se joignent au fort de la mêlée. « Ou ma couronne ou ta vie ! » s'écrie Adolphe. (( — Le ciel va décider ! » répond Albert, et frappé d'un coup de lance au visage, roulant sous son cheval abattu par le choc, Adolphe a perdu la couronne , la vengeance , la vie.
Il importait à Albert de ne laisser aucun doute sur la validité de son élection, de n'être empei*eur qu'en vertu d'un titre incontestable. Renonçant donc à ses droits acquis à Mayence , et déposant le sceptre impérial, il se fait élire, une seconde fois, à Francfort, le
j94 août 4298, et couronner à Aix-la-Chapelle, par Widibold, archevêque de Cologne.
Boniface YIIIi Ton des papes qai portèrent le pins loin les prétentions da Saint-Siège , refosa d'abord de reconnaître Télection , alléguant qu'Albert avait assassiné son souverain légitime, et qu'il avait épousé une femme de sang de vipère ^ , la fille de la veuve de Conrad IV. Mais son vrai motif était l'intime liaison d'Albert et de Philippe le Bel. A peine élu en effet, Albert avait conclu, à Strasbourg, un traité avec le roi de France, et marié Rodolphe , son fils , à Blanche, fille de Philippe.
Or, les démêlés de Boniface avec le monarque français, dans les affaires duquel il s'était imprudemment immiscé, remontaient à 1296; ils devinrent cette hostilité violente qui devait se terminer par les scandaleuses scènes d'Anagni et par d'indignes violences contre la personne du souverain pontife fugitif.
S'arrogeant même la qualité de vicaire général de l'Empire, Boniface donna aux ambassadeurs d'Albert leur audience de congé , l'épée au côté , la couronne de Constantin le Grand sur la tête , en leur disant : mlo^ son Cesare, io V Impei^adore ; C*est moi qui suis » César, c'est moi qui suis l'Empereur. » Ensuite il somma les électeurs de Mayence et palatin de déposer Albert, et de procéder à une élection nouvelle.
Mais, quelques années plus tard, très-embarrassé
* Sanguine riperait.
26 INTRODUCTION. 1298-ia08
de ses différends avec la France , et dans l'espoir de le détacher ainsi de Philippe, Boniface reconnut rEm* pereur ^ . Payant cette déférence par une plus grande encore , ce prince reconnut de son côté « que TEni- » pire avait été transféré des Grecs aux Allemands Dpar le Saint-Siège; que les électeurs tenaient leur adroit du Pape, comme de lui aussi les empereurs A et les rois tenaient le droit du glaiva »
L'altier pontife triomphait : ce fut alors qu'il ceignit la tiare papale de la seconde couronne.
Cette concession d'Albert était en pure perte, car, bientôt Boniface, qui , en moins de trois années , avait donné les empires d'Orient et d'Occident, et mis en interdit le royaume de France, mourut, un mois après être rentré à Rome.
L'ambition d'Albert ne s'était point fait attendre. Déjà ses armes avaient arraché aux principautés riveraines du Rhin plusieurs concessions importantes: réclamant la Hollande, la Zélande et la Frise, comme fiefs de TEmpire, il les attaqua, mais sans succès.
Il lui fallait pourtant une proie.
Se tournant vers la Bohème, à deux reprises Albert est repoussé. La mort , à défaut de la victoire , lui vient alors en aide : Yenceslas IV ayant cessé de vivre, son fils, à peine figé de dix-sept ans, achète la paix au prix de quelques concessions, et rend hommage pour la Bohême et la Pologne.
> Bulle du 30 avril 4303.
IS98-ia08 INTRODUCTION. 27
Mais bientôt, Venoeslas V est assassiné à 01-* mntz, aa moment où il marchait sur la Pologne pour chasser Yladislas Lokietek , dépossédé de la couronne des Sarmates en 4 300 , après quatre ans de règne , par une Diète polonaise , remplacé par Yenceslas lY , et rétabli sur le trône en 1 305 par le parti contraire à Yenceslas. L'assassinat du jeune roi fut imputé à Albert ; son ardeur à s'emparer de la Bohème motive le soupçon. Mais si l'intérêt fut la cause du crime , Yladislas, aussi bien qu'Albert, peut l'avoir commis.
Les États du royaume ayant élu Henri, duo de Carinthie, beau-frère du dernier roi, Albert s'empare du pays, et déclare, à la Diète de Nuremberg, que l'an-* cienne famille royale manquant d'hoirs mâles, la succession lui appartient en vertu du traité d'Iglau ' . Poussant ainsi son fils aîné Rodolphe sur le trône , il le marie, en secondes noces, à la reine Elisabeth de Pologne, veuve de Yenceslas lY. Mais ce jeune prince meurt dans la même année, règne trop long, si l'on considère les actes qui le troublèrent ; et , malgré les efforts d'Albert pour faire élire son second fils Frédéric , Henri de Garinthie prend une couronne que les États lui avaient déjà décernée.
En 4i93, Adolphe de Nassau ayant acheté du land* grave Albert la Thuringe, avec l'argent de l'Angle* terre, les États, indignés de ce scandale qui dépouillait une postérité légitime pour établir et avantager le fils d'une concubine, avaient refusé de le recevoir : de là
1 ne 1 année 42Sd.
une guerre interrompue par la mort d'Adolphe. En 1 307, Albert reprend la lutte contre Frédéric le Mordu. Le prix du honteux marché avait été payé ; il en re* vendiquait les clauses. Mais cette fois la justice triompha : les Impériaux furent défaits dans les sanglantes journées de Lucca et de Borna, près d'Altenbourg.
Albert se disposait à une éclatante revanche, quand tout à coup un cri de liberté appela son attention sur un autre point.
A cette époque l'Helvétie était divisée en petites souverainetés, en baronnies, en villes impériales , comme Zurich, Berne, Bàle et Schaif house ; en seigneuries aux mains du clergé, en petits cantons qui se gouvernaient démocratiquement , quoique dépendants de l'Autriche, tels que Schwite, Uri et Unterwald. A la tête de ces souverainetés diverses étaient les comtes de Savoie et de Habsbourg. Élevés à l'Empire, ceux-ci acquirent le droit de nommer , dans tous les lieux relevant de la juridiction impériale, des baillis pour administrer la justice criminelle.
Cédant aux ambitieuses instances d'Albert, Rodolphe avait un moment aspiré à la souveraineté des seigneuries ecclésiastiques et des baronnies. Ainsi la maison de Kybourg lui céda la ville de Fribourg, l'abbaye de Murbach, la ville de Luceme, etc. Alarmés de ces extensions, Uri, Schwitz, Unterw^ald, s'engagèrent à ne jamais reconnaître une juridiction étrangère. Le sage Rodolphe, respectant cette opposition d'hommes jaloux de leur indépendance, et qui lui
avaient renda de si grands services , confirma tons lenrs privilèges ; cet acte fnt ratifié par Adolphe. Les esprits étaient donc rassurés.
Mais à peine Rodolphe eut-il fermé les yeax, qu'Albert songea à s'emparer des cantons libres de THelvétie. Nouvelles alarmes parmi eux, assemblée générale, réorganisation de leur ligue défensive; ils embrassèrent la cause d'Adolphe. Après une telle manifestation, l'avènement d'Albert devenait pour les cantons une menace, un péril. Bientôt des députés étant venus solliciter , auprès de l'Empereur , la coufirmation de leurs privilèges, Albert, pour toute satisfaction , annonça qu^il allait modifier la forme de leur gouvernement.
Mais, trop habile pour brusquer cette exécution sans avoir préparé les voies , TEmpereur étend ses acquisitions et son infiuence en Suisse. Une fois ces hommes libres traqués comme dans un réseau , il propose aux cantons d'Uri;, deSchwitz, d'Unterwald, de se laisser incorporer à l'ancien patrimoine des comtes de Habsbourg. Une telle offre ne pouvait qu'être rejetée avec indignation : Albert ordonne à ses baillis ou préteurs de contraindre , à force de vexa* tions y les Suisses à la révolte , se réservant de les dompter ensuite.
Ce fut alors qu'au Grutli , petite prairie du canton de Schwitz, entre Brunnen et Milterstein, au bord du lac des Quatre-Cantons , naquit, le 13 octobre 1307, avec la protection de Dieu, la première ligue des
Suisses , 8008 le patriotique effort de Werner Stauffacher, de Walter Furst , d'Arnool Melchtal , tous trois inconnus jusqu'alors, depuis tous trois immortels.
Furieux de leur rapide triomphe , Albert accourt , disperse cette héroïque insurrection , et se croit à la veille de l'anéantir ; mais l'anniversaire du jour où , dix années auparavant , il avait tué Adolphe , devait lui être fatal.
Depuis longtemps Jean^ neveu d'Albert^ réclamait en vain son héritage en Souabe. Irrité de tous ces refus, il résolut, avec quatre seigneurs, Walter d'Es-* chenbach , son gouverneur, Rodolphe de Wart , Ro« dolphe de Balm et Conrad de Tegelfield» la mort de son oncle.
Mais, soit que l'occasion ou l'audace eussent manqué , le jour fixé n'avait pas vu le crime. Le remords entraîna même l'un des conjurés au tribunal de la confession : la pénitence fut de prévenir Albert; celui-ci, croyant que son neveu voulait l'effrayer, re* çut l'avis sans y croire.
Le 4"^ mai 1308, après la messe, Jean supplia in<^ Btamment l'électeur de Mayence et l'évoque de Gon* stance de plaider encore sa cause auprès d'Albert. L'Empereur manda le jeune prince, et lui indiqua, comme terme de son attente , l'issue de la guerre de Bohême. Le rappelant bientôt, il lui offrit des chevaux superbes. On se mit à table, et un page apporta des fleurs. Alors Albert se leva, distribua les couronnes, et donna la plus belle à son neveu, en «goûtant:
a Prends cette parure, elle sied à ton âge, et laisse- » moi les aoins du gouvemement. » Jean fondit en Jarmee^ jeta la couronne avec indignation , et F arrêt de mort fut irrévocablement prononcé. S'approchent des trois conjurés : « Il va monter à cheval avec une » faible suite, » leur dit tout bas le jeune prince.
Cependant Albert se dirigeait sans crainte vers Rheinfelden, où Elisabeth, sa femme, avait rassemblé les troupes. Dans son cortège étaient Jean et ses oomplices. Arrivés, \e i^ mai 1308, au passage de la Reuss, près de Windisch, les conjurés, sous prétexte d'alléger le bateau, séparèrent le monarque de sa suite; son fils Léopold resta sur l'autre rive.
Tandis qu'Albert, arrivé sur ses domaines héréditaires, traversait lentement, et le cœur joyeux, les campagnes qui s'étendent au pied des monts que do<» mine Habsbourg, et où brilla Tantique Yindonissa, tout à coup Jean s'élance : a C'est trop attendre I s a*écrie-t-il ; et, pendant qu'Eschenbach arrête le cheval de TEmpereur par la bride , s Tiens , d dit son neveu en lui enfonçant sa lance dans la gorge, a voilà » le prix de l'injustice, n Balm lui fend la tète , Es-» dienbach le frappe au visage, Wart demeure stupéfait. Albert pousse un grand cri , et tombe noyé dans son sang. Les assassins, les lâches s'enfuient. Une pauvre femme accourt et s'efforce de relever l'Empereur, mais en vain : le puissant fils de Rodolphe de Habsbourg expire entre les mains d'une mendiante, qui étancbe ce sang impérial avec des haillons.
Dix ans plus tôt, Albert avait taé Adolphe! mais da moins en brave ^ dans une bataille. Avant comme après ce prince , aucun roi ou empereur d'Allemagne n'a p^i de la sorte. C'est là une des gloires dn caractère national.
Dispersés par la peur ou par le remords, les meurtriers ne se revirent plus. Tous finirent misérablement. Jean ne devait monrir qu'en 1313, à Pise, confiné dans an couvent d'Augostins; Balm, à Bàle, dans an couvent de religieuses ; Ëscbenbach, en Wurtemberg, souB la bure des pâtres qu'il porta trente ans ; Wart fut roué sur le lieu même de l'attentat. Sa malheureuse femme, Adélaïde de Sargens, prise avec lui dans le cbâteau, vit mourir son enfont de faim, en prison; son lait s'était tari. Elle-même, après s'être échappée du cachot le jour de l'exécution de son mari, fut témoin de ses tortures , et revint expirer de douleur à la porte de l'église.
Agnès, veuve d'André III, roi de Hongrie, et fille de l'Empereur, éleva, sur le théâtre dn crime, l'abbaye de Kônigs'felden '. Vengeance noble et pieuse, si des flots de sang ne l'eussent souillée !
On a prétendu qu'assistant, avec son frère Léopold, au supplice de soixante-trois vassaux de Balm , cette princesse, au milieu des cris des malheureux qui
■ « Madame, ■ répondit on vieil ermite à Agnès, qui lui offnit un usilo, ice n'est point servir Dieu que déverser le sang innocent, • l'I d'i'k'ver des monastères avec les dépouilles des ramilles; on le " la compassion el l'ouUi des injures. ■
protestaient de leur innoceDce, osa répéter, avec ane atroce ironie , la légende de sainte Elisabeth : « A pré- » sent y je me baigne dans la rosée de mai. n
Sans aucun doute, Albert valut mieux que sa réputation; soit préjugé, soit passion, les historiens n'ont pas été justes envers lui. Tout en flétrissant son arrogance avide, ses vices et ses usurpations, ils auraient dû parler aussi de ses talents guerriers, de ses vertus domestiques, de sa fermeté dans Texercice du pouvoir suprême , de son habileté à maintenir la tranquillité publique.
Les cinq fils d'Albert ^ succédèrent à toutes ses possessions, mais sans les partager. Aux termes de l'acte d'investiture et du pacte de famille, Frédéric eut Tadministration des provinces autrichiennes. Quant aux domaines en Souabe, en Alsace et en Suisse, Léopold, vu le bas âge de ses trois jeunes frères , les gouverna. Sur ces deux tètes reposaient donc alors les destinées de la Maison d'Autriche.
Le trône impérial demeura six mois vacant Frédéric h Bel y duc d'Autriche, fils aîné d'Albert , et Charles de Valois , frère de Philippe le Bel, roi de France , se le disputaient avec une égale ardeur. Tous deux échouèrent. Philippe avait, sans scrupule, contraint le pape Clément Y, siégeant à Avignon , de recommander vivement son frère aux trois électeurs ecclésiastiques : mais le souverain pontife se serait bien gardé
> U avait eu d'Elisabeth vingt enfants, dont six 61s. Rodolphe , qui devint roi de Bohème , était noort avant son père. .
d'appuyer une aussi formidable candidature. Tout en obtempérant) par une démarche ostensible ^ aux in* stances de i'altier monarque ^ il exhorta secrètement les trois électeurs à repousser F influence française , et a élire I le plus tôt possible, Henri , comte de Luxem* bourg, frère de l'électeur de Trêves : cet avis prévalut. C'est le premier empereur nommé par six électeurs seulement) tous six grands officiers de la couronne : les archevêques de Mayence , Trêves et Cologne^ chan* celiers} le comte palatin , de la Maison de Bavière d'aujourd'hui y grand maître; le duc de Saxe, de la Maison d'Ascanie, grand écuyerj le marquis de Brandebourg, de la même Maison d'Ascanie^ grand cham* belian.
Châtier les assassins d'Albert , et confirmer les pri« viléges des Suisses, tels furent les premiers actes du nouvel empereur : c'était bien débuter.
A la Diète de Spire, pour la première fois , les élec« leurs se partagèrent en trois collèges, électeurs, prin* ces, filles.
Henri sut faire passer la couronne de Bohême sur \û tète de son fils : nouvel échec pour les princes au* trichiens.
Impatient de relever TEmpire en Italie, il franchit les Alpes. Guelfes et Gibelins désolaient tout : la cause de l'Empereur et des Papes n'était plus qu'un pré^ texte : la lutte et les haines vivaient de ville à ville, de maison à maison. Seulement, parmi les Gibelins, subsistait encore une ombre de respect pour les em-
lait^iaao iNtRODUCTlON. a6
pereutt, UtidiA qae léd Oueirës^ éotitetitifl par les roii de ffâples^ n'âspiraleût qu'à Q&e entière Iddéped-^ datice^
Maitre de Milan , Henri y est oourmttié roi d'Italie atec tin diadème d'acieT) l'antique dourotine lombarde ayant été mise en gagé par les Torre, vicomtes de Milan. De là il marche sur Rome^ théâtre de menrtreé et de pillages : mais déjà Robert, foi de Naples^ s'était emparé de la cité Léonine ' et du Vatican. Ne poQTant l'en chasser, Henri se fait conronner, le 89 juin 181f, dans l'église de Latran, par les trois cardinaiit que Clément Y avait exprès etivoyés d'Â^ Tignon.
Chaque Jotir est ensanglanté par itn combat. Alors le même Clément Y^ qui venait de travailler ail con« rottnement de Henri , lui ordonne, comme an premier vassal dn Saint-Siège^ de mettre bas les armes et de se réconcilier avec le roi de Naples. Loin de tendre la main^ par ordre, au roi de Naples^ Henri se brouille avec le Papie, qui aassitôt se jette dans le parti des OnelfeSa
Quoique aifaibli par le départ des princes d'Aile* magne I qui s^étaient retirés après le couronnement, Henri poursuit la guerre; plusieurs villes toscanes tombent en son pouvoir. Une Diète s'ouvre à Pise^ Elle met Robert de Naples au ban de l'Empire, comme complice des rebelles, comme ayant empêché le sacre
* La portion do Home située à droite du fleuve ; ses habitants sont les Transte^rini.
solennel de son souverain Henri YII. A peine instruit de cet arrêt , Clément Y prend le royaume de Naples sous sa protection et lance Tanathème contre quiconque oserait attaquer Robert.
De son côté , l'Empereur s'avance à la tête de ses troupes; mais, au moment de relever la majesté de l'Empire , il tombe malade , et meurt d'une fièyre pestilentielle à Buonconvento, en Toscane. Dans la crainte sans doute de calomnier la peste, on aima mieux calomnier un prêtre ; et le bruit se répandit qu*un dominicain, Bernard de Montepeluciano, confesseur de Henri, Tavait empoisonné en lui administrant la communion. Une déclaration authentique de Jean de Bohême , fils de TEmpereur, a fait justice de cette abominable imputation.
La mort de Henri YH rendit l'espoir du trône aux princes autrichiens. Argent , intrigues , Frédéric , surnommé le BeaUj à cause de la noblesse de ses traits, et Léopold , ne négligèrent rien. Celui-ci avait servi le défunt empereur avec autant de courage que de fidélité : en Italie surtout, son dévouement chevaleresque s'était signalé. Pour reconnaître tant de loyaux services, Henri Tavait fiancé à Catherine de Savoie, nièce de sa propre femme. Une fois la route du trône ouverte, Léopold dirigea toutes ses forces, toute son influence vers Télection de son frère.
La cause de Frédéric semblait gagnée; Louis de Bavière s'était même formellement engagé à ne point entraver ce choix : mais le parti anti-autrichien n'était
pas non pins demeuré inactiF; et, contre tonte attente, malgré la foi promise , Louis de Bavière , après un interrègne de quatorze mois , fut élu à Francfort , tandis que Frédéric l'était aussi tout près de là , à Saxenhausen. L'archevêque de Trêves sacra Louis à Aix-la- Chapelle ; l'archevêque de Cologne sacra Frédéric à Bonn. Puis les deux compétiteurs en appelèrent au Pape qui succéderait à Clément Y, et aux armes. Jean XXII devait les mettre d'accord en cassant les deux élections ; mais cette bulle ne parut qu'en 1 323.
Tandis que Frédéric marchait contre Louis, Léopold menaçait l'Helvétie. Les Suisses s'étaient ligués pour la Bavière : n'était- ce pas défendre leur liberté contre r Autriche ?
Déjà Léopold, se vantant de fouler bientôt aux pieds ces paysans^ et portant avec lui des cordes pour garrotter leurs chefs, croyait saisir ses victimes-, mais quatre cents pâtres d'Uri , trois cents d'Unterwald et sept cents de Schwitz, héros improvisés, écrasèrent, à Morgarten , ces fiers chevaliers tout bardés de fer. A dater du 15 novembre 1315, la servitude disparut pour jamais de ce noble sol.
Ayant vainement ensuite investi Soleure , Léopold signa un armistice avec les trois cantons.
Débarrassés sans gloire de cette guerre sans justice, les ducs d'Autriche se tournèrent contre Louis ; durant deux années, l'Allemagne s'épuisa sur les champs de bataille.
Enfin Louis triomphe à la sanglante journée de
38 INT{IODUCT{ON. 1316-1330
Mgbldorff. Frédéric est fait prisonnier avec son frère Henri, Dès lors il n'y eut plus qu'on empereur.
Conduit d'abord au château de Trausnitz et remis ensuite au roi de Bohême , Henri ne redevint libre qu'après la renonciation formelle des princes autrichiens à tout droit sur la Bohème.
Jqsqu'à ce moment, le successeur de Clément V était resté neutre entre Louis Y et le duc d'Autriche, Mais tout à coup, profitant de la faiblesse dont la viqtpire de Muhldorff avait frappé les deux rivaux , Jean XXH, à titre d'arbitre, brise la double élection, se proclame vicaire de TEImpirey ordonne à Louis de Bavière de déposer les armes avec sa couronne, et de s'en rapporter à la décision suprême dn Saint- Siège. Louis essaye de la prière , mais en vaip ; alors les États et l'empereur en appellent du Pape à un Con* cile général
Frédéric meurt \ ses frères cherchent à susciter un nouveau concurrent. Mais Louis, instruit de leurs menées, accourt d'Italie en Allemagne, et, cédant au domaine autrichien les villes impériales de Willingen , de Brisach , de Rheinfelden , de NeubQurg , il paye de ce pri]( le repos et l'union de l'ISmpire*
Bientôt Henri, duc de Carinthie, comte de Tyrol et roi titulaire de Bohème, étant mort sans enfants, le duché de Carinthie échut aux ducs d'Autriche, du chef de lenr mère Elisabeth. De là l'implacable haine de Jean, roi de Bohême, contre l'Empereur; de là bien des maux pour TAllemagne.
Benott XII avait succédé à Jean XXIL Moins altier qoe 60Q prédécesseur, il eût transigé ; mais les cardinaux français et provençaux l'en empêchèrent. Avait^ il donc oublié la menaçante animosité de Philippe de Valois, du roi de Bohème et du roi de Naples contre TEmpereur? En se réconciliant avec leur adversaire, il'allait<*il pas attirer sur sa propre tôle toutes leurs ini« mitiés ! Benoit effrayé retira sa promesse, et refusa , par peur, cooune Jean eût refusé par orgueil*
Irritée des inflexibles prétentions du Saint-Siège, la Diète de Reuss ' déclara solennellement, par une pragmatique sanction , que tout prince, élu empereur à la pluralité des suffrages, devait être considéré et obéi comme empereur légitime, nonobstant le défaut de cou* sentemwt des papes ; en outre que tout ecclésiastique qui soutiendrait le contraire serait poursuivi et puni pour crime de lèse-majesté. Celte grave décision fut confirmée dans la diète de Francfort.
Benoit XII étant mort, Clément YI, avec la tiare, prend Tesprit de quelques-uns de ses prédécesseurs. Bien de plus humiliant que les conditions imposées par lui à TEmpereur. Louis en réfère aux États assem^ blés. Tous, électeurs, princes, villes, s'indignent de l'affront fait au chef de TEmpire.
JLa menace avait été impuissante : Clément recourt à rintrigue : une nouvelle assemblée électorale ayant déclaré l'Empire vacant , élit le fils aîné du roi de Bo-
* Petite ville de l'archevêché de Cologne , sur le Rhin , au-dessous de Coblentz.
40 INTAODUGTION. 1846-1378
héme, Charles, margrave de Moravie. Mais la Diète de Spire y tous les états de la Haute Allemagne et la plupart des villes se liguent pour la défense du légitime empereur, pour le droit contre la fraude. D'ailleurs quel intérêt pouvait inspirer un prince qui , dégradant la majesté de l'Empire, achetait du Pape, par les plus honteuses concessions, une couronne usurpée?
Alors la guerre éclate entre Louis et Tanti-empereur : celui-ci est battu partout. Mais un accident le débarrasse de son redoutable adversaire. Louis, en poursuivant un ours à la chasse , tombe de cheval et meurt.
Louis y est le dernier empereur d* Allemagne qui ait soutenu les droits de l'Empire sur Tltatie : moins persécuté par la cour d'Avignon , il eût triomphé.
Après lui, Charles lY occupe seul enfin un trône tant convoité : on a dit de ce prince qu'il avait ruiné sa Maison pour acquérir l'empire , et ruiné l'Empire pour élever sa Maison. Un de ses successeurs le qualifiait avec raison de : fléau de V Empire, exitium imperii.
Depuis plusieurs années, Frédéric le Belj cette doublure d'empereur, ses frères aussi , Henri et Léopold , avaient cessé de vivre. Ces morts profitaient à la Maison d'Autriche } car, toutes prétentions à la couronne étant éteintes, le principal litige avec le chef de l'Empire disparaissait.
En 1 330, comme on Ta vu , les villes impériales de Willingen, de Brisach, de Rheinfelden et de Neubourg étaient devenues domaines de TAutriche. Par
cette cession , Louis de Bavière avait arrêté les menées des frères de Frédéric.
Ces trois princes n'ayant pas eu d'enfants , les états autrichiens appartinrent à leurs deux frères , Albert et Othon, hommes énergiques, habiles , parfaitement d'accord; peu à peu l'unîon entre eux et l'Empereur devint plus intime : chaque fois même que ce monar* que devrait se rendre en Italie , ou passerait la forêt de ThuringOy Othon serait son vicaire en Allemagne.
De 1331 à 1334, on voit la Carinthie échoir aux ducs d'Autriche, du droit de leur mère Elisabeth.
Othon était mort, laissant deux fils, Léopold et Frédéric ; Albert en eut la tutelle , et administra en même temps tens les états autrichiens. Impatient d'accroître la puissance de sa Maison , il réclama pour ses pupilles, vers 1340, la Basse Bavière, Henri, leur oncle, étant décédé sans enfants mâles. Mais l'Empereur, plus pressé encore, le devança. De là une vive inimitié entre les deux familles ; elle s'amortit sous les querelles survenues entre les Maisons de Bavière et de Luxembourg pour la possession du Tyrol.
Jusqu'au dernier moment Albert était resté fidèle à Louis de Bavière. Ce prince n'étant plus, Albert adopta la cause du nouvel empereur, et réconcilia même la Bavière avec le Luxembourg. Aussi son influence politique allait-elle toujours grandissant.
Mais tandis qu'Albert étendait et consolidait ses possessions du côté de rAutrîche , trois petites républiques, qui déjà avaient humilié l'orgueil de sa famille,
43 INTBODUCTION. 1368-1372
m craignaient pas d'en morceler les anciens domaines en Suisse.
Tranquille en Allemagne, Albert, toqt paralysé qu'il était, prit les armes pour réprimer en personne ces mouvements. Mais, malgré ses effortSi la ligue suisse demeura debout.
On raconte de lui un trait touchant. Il assiégeait Bâie, lorsqu'un tremblement de terre renversa presque entièrement la ville. A ce fléau se joignit un horrible incendie : tout était donc en ruines. Un des conseillers du duc d'Autriche l'exhortant à suivre la voie que lui ouvrait la nature : a A Dieu ne plaise, s'écria Albert, p que je veuille frapper ceux que visite la main du » Tout*Puissant. )) Et il aida les habitants à relever leurs demeures*
Ce prince, après une administration de vingt-huit ans, mourut à Vienne le 16 août 1358, Partout, ex* cepté en Suisse, il avait mérité le surnom de Sage.
En vertu du pacte de famille que venait de confirmer son père, et qui assurait l'indivisibilité des états autrichiens, en confiant leur administration à Tainé des fils, Rodolphe prit les rênes du gouvernement; son règne fut court, mais glorieusement mémorable.
Jamais le Pape n'avait approuvé le mariage de Louis de Bavière et de Marguerite Maulstach, héritière du Tyrol. Aussi leur union était-elle considérée comme illicite, et Meinhard, leur fils, comme illégitime. A force de démarches et d'instances, Rodolphe parvint à faire légitimer par le Saint Père ce jeune prince, au-
ll^S-1394 INTRODUCTION. «
qnel il loaria ^a propre %cem. C'ait eo rûcoQDamance d'on tel service que Rodolphe obtint de Margaerita Maolatach la cei»iou immédiate du TyroK Mais il fal* lait encore l'approbatioa de rEropereurt succès difficile ; par, malgré le mariage de Rodolphe avec la fille de Cbarleai une mutuelle jalousie multipliait les couteatatîoDs entre les Maisons d'Autriche 9t de Lustembourg, Rodolphe néanmoins réussit; et non^'Seule^ ment TEmpareur, confirmant la donation faite par Marguerite , accorda Tinvestiture du Tyrol ; mais en« core il accéda au pacte de famille du prince autrichien , par la réversion réciproque de leurs états et des siens, à défaut de postérité masculine,
De ce succès môme naquit une guerre, la Maison de la Basip Bavière s'opposant à cette cession du Tyrol. Déjà les deux armées étaient an préwnoe , quand la médiation du Pape suspendit les hostilités, circon* stance touto favorable à rAutricha^ La même annéa, Rodolphe et ses frères conclurent avec Albert lY , comte de Goritz, une convention qui plus tard réunit aux posses* sions autrichiennes les comtés de Gorit? et da Gradiska.
Poué d'une valeur brillante , illustra par ses hauts faits de chevalarie, Rodolphe n'était ni moins ambitieux ni moins habile* Aussi, eachaut combien la pompe des titres frappait l'esprit des peuples et amplifiait la puissance , il se parait de tous ceux que ses prédécesseors avaient portés ou seulement môme ré^ clamés. Un splendide appareil de royauté l'environnait. C'est lui qui, ofiîçnsé de la préséance qu'un ar-
ticle d6 la Balle d'Or donnait aux électeurs sur les autres princes de TEmpire, prit, en vertu de la concession faite par Frédéric Barberousse aux ducs d'Autriche de la ligne de Bamberg, le titre d'archiduc palatin. Mais une telle tendance ne tarda pas à alarmer le chef de TEmpire et les électeurs. Plusieurs fois Charles le cita devant la Diète , avec injonction de renoncer aux titres et armes qu'il s'était arrogés. Rodolphe , supprimant alors le titre de palatin , conserva celui d'archiduc , que plus tard l'empereur Frédéric III confirma dans la Maison d'Autriche.
A la suite de contestations entre les ducs d'Autriche et les patriarches d'Aquilée, Rodolphe obtint un décret de Tempereur contre Louis, patriarche régnant, lui enleva plusieurs places et investit Butri, sa résidence. Le prélat n'obtint la paix qu'en cédant, sans retour, avec ces conquêtes, les possessions de son siège en Styrie, en Carinthie et dans la Carniole, comme aussi en recevant garnison et juge autrichiens dans la capitale du Frioul.
En 1364, Albert IV, comte de Goritz, ayant légué aux ducs d'Autriche ses états qui comprenaient quelques portions de la Camiole , le tout fut réuni à l'Autriche , de même que l'Istrie et Mocltling.
Honorant le courage des Suisses, appréciant leur mâle et loyal caractère, Rodolphe conclut avec eux une trêve, qui fut ensuite prolongée, et dont il respecta scrupuleusement les stipulations.
Ce prince s'était rendu en Italie , pour assister au
mariage de son frère Léopold avec Virida, fille de Bamabas Yisconti , alliance qu*il avait négociée pour étendre plus tard son influence au delà des monts. Mais y atteint d'une fièvre inflammatoire, il mourut à Milan , le 27 juillet 1 365 , âgé de vingt-six ans. Habile dans l'art de gouverner, ami des sciences et des lettres à une époque d'ignorance , ce prince fonda , à Vienne , la seconde université que connût encore l'Allemagne. Bienfaiteur de FÉglise, sans être l'esclave du clergé, Rodolphe éleva la majestueuse cathédrale de Vienne , réprima le brigandage , maintint la paix publique et prot^ea le commerce. On lui doit le célèbre pont de Ripperschweyl , à l'extrémité méridionale du lac de Zurich y gigantesque communication avec les contrées voisines des Alpes.
Un frère de Rodolphe, Frédéric, ayant été tué à la chasse ' par le baron de Potendorf , une seconde fois , toute la fortune de TAutriche reposait sur deux princes , l'un de dix-sept et l'autre de quinze ans, Albert et Léopold.
Leur premier soin fut d'obtenir la possession du Tyrol , clef de sûreté pour le passage d'Allemagne en Italie. Un traité, conclu à Scharding, entre eux et la Bavière, leur donna cette place d'armes escarpée, ses mines fécondes, sa population belliqueuse et fidèle.
Mais trop de différence existait entre Albert et Léopold pour que leur union fût durable. L'un était paisible, doux, religieux, lettré; l'autre, ambitieux,
< 40déc. 4362.
solennel de son souverain Henri YII. A peine instruit de cet arrêt , Clément Y prend le royaume de Naples sous sa protection et lance Tanathème contre quiconque oserait attaquer Robert,
De son côté, l'Empereur s'avance à la tète de ses troupes ; mais , au moment de relever la majesté de l'Empire, il tombe malade, et meurt d'une fièyre pestilentielle à Buonconvento, en Toscane. Dans la crainte sans doute de calomnier la peste, on aima mieux calomnier un prêtre ; et le bruit se répandit qu'un dominicain, Bernard de Montepeluciano , confesseur de Henri, l'avait empoisonné en lui administrant la communion. Une déclaration authentique de Jean de Bohême , fils de l'Empereur, a fait justice de cette abominable imputation.
La mort de Henri YH rendit l'espoir du trône aux princes autrichiens. Argent , intrigues , Frédéric , surnommé le Beauj à cause de la noblesse de ses traits , et Léopold, ne négligèrent rien. Celui-ci avait servi le défunt empereur avec autant de courage que de fidélité : en Italie surtout , son dévouement chevaleresque s'était signalé. Pour reconnaître tant de loyaux services, Henri Tavait fiancé à Catherine de Savoie, nièce de sa propre femme. Une fois la route du trône ouverte, Léopold dirigea toutes ses forces, toute son influence vers l'élection de son frère.
La cause de Frédéric semblait gagnée; Louis de Bavière s'était même formellement engagé à ne point entraver ce choix : mais le parti anti-autrichien n'était
pas non plas demeuré inactiF; et, contre toute attente, malgré la foi promise, Louis de Bavière, après un interrègne de quatorze mois, fut élu à Francfort, tandis que Frédéric l'était aussi tout près de là , à Saxenhausen. L'archevêque de Trêves sacra Louis à Aix-la- Chapelle; l'archevêque de Cologne sacra Frédéric à Bonn. Puis les deux compétiteurs en appelèrent au Pape qui succéderait à Clément Y, et aux armes. J&an XXII devait les mettre d'accord en cassant les deux élections ; mais cette bulle ne parut qu'en 1 323.
Tandis que Frédéric marchait contre Louis, Léopold menaçait l'Helvétie. Les Suisses s'étaient ligués pour la Bavière : n'était-ce pas défendre leur liberté contre r Autriche ?
Déjà Léopold, se vantant de fouler bientôt aux pieds ces paysans^ et portant avec lui des cordes pour garrotter leurs chefs , croyait saisir ses victimes ; mais quatre cents pâtres d'Uri, trois cents d'Unterwald et sept cents de Schwitz , héros improvisés , écrasèrent , à Morgarten , ces fiers chevaliers tout bardés de fer. A dater du 1 5 novembre 1315, la servitude disparut pour jamais de ce noble sol.
Ayant vainement ensuite investi Soleure , Léopold signa un armistice avec les trois cantons.
Débarrassés sans gloire de cette guerre sans justice, les ducs d'Autriche se tournèrent contre Louis ; durant deux années, l'Allemagne s'épuisa sur les champs de bataille.
Engn Louis triomphe à la sanglante journée de
roi de Hongrie , une promesse de la réversion de cette couronne, pour le cas où le prince qui la portait mourrait sans enfants mâles. De concert avec Sigismond, il assiégeait Znaym, tombée au pouvoir de Sackoschia, quand tous deux furent empoisonnés dans un repas par des agents de ce seigneur morave. Sigismond recouvra la santé; Albert se fit porter à Closter-Neubourg , oil il mourut, à peine âgé de vingtsept années.
Son fils , connu plus tard sous le nom d'Albert Y, n'avait alors que sept ans : Guillaume en prit la tutelle, et, jusqu'en 1 406 , époque de sa mort, gouverna F Autriche avec sagesse et courage.
Ici rhostile espérance de l'empereur Charles IV commence à se réaliser : la Maison d'Autriche, en discorde , va s'ébranler.
En efiet, n'étant plus contenus par Albert IV ni par Guillaume, les autres princes autrichiens s'aban* donnèrent à toutes leurs ambitieuses jalousies. Dès lors, il y eut deux lignes bien distinctes, l'Alb^tino et la Léopoldine ; plus tard cette dernière se partagea en deux branches, celle de Styrie, celle de Tyrol.
Léopold III , Ernest , dit de Fer, et Frédéric IV divisèrent entre eux les états de Léopold II. A titre d*atné, Léopold eut les possessions d'Hehrétie, de Souabe et d'Alsace ; à Ernest , la Styrie , la Garniole , la Carinthie ; à Frédéric, le Tyrol.
Dégoûté des expéditions lointaines par sa mésaventure en Italie, Léopold III ne s'occupait plus que d'af-
faires intérieures , lorsque la mort de Guillaume mit entre ses mains la tutelle d'Albert et Tadministration de TAutriche. Mais la régence étant réclamée par Ernest et par Frédéric, Léopold fut contraint de s'associer Frédéric, le plus violent, le plus ambitieux des deux compétiteurs. De là deux factions rivales, n'ayant d'autre but que d'exploiter, à leur profit, la jeunesse d'Ernest; de là des troubles toujours croissants, et, jusqu'à la mort de Léopold, en 1 41 1 , une dévorante anarchie.
Mais, après ces périlleuses épreuves, le moment était venu où la Maison d'Autriche allait retrouver sa force, et briller d'un nouvel éclat.
Déclaré majeur par l'empereur Sigismond, bien qu'il n'eût que quinze ans à la mort de son oncle Léopold, Albert comprit aussitôt et pratiqua les devoirs du rang suprême. Quand Sigismond , son beau-père , eut cessé de vivre , en instituant pour légataire universel le jeune duc d'Autriche , trois couronnes , en uneiinnée, celles de Hongrie, de Bohême, de l'Empire, ceignirent la tête d'Albert, tête assez forte pour les bien porter.
Depuis Albert P', huit princes avaient passé sur le trône impérial : un fils de ce prince, Frédéric III ; quatre de la Maison de Luxembourg, Henri Y1I, Charles lY , Yenceslas , Sigismond ; un prince de Bavière , Louis Y; un comte palatin, Robert.
Rendu ainsi à l'Autriche, le sceptre n'en devait plus sortir de longtemps.
Albert 9 par respect pour un serment, crut d'abord devoir refoser TEmpire. En effet , les Hongrois, se rappdant Tardente animosité de Sigismond à G(mistance, contre les Hussites^ Fodieux parjure qui avait livré aux flammes Jean Hus avec Jérôme de Prague, et combien les préoccupations de TËmpire détournèrent ce prince des intérêts de leur patrie, avaient fait jurer à Albert de ne jamais accepter ce haut rang. Mais les Etats du royaume Fayant relevé de sa promesse, Albert céda aux instances des élec* teurs. Dans Tadminislration intérieure de TAIIemagne, il montra une rare sagesse : grâce à lui, une foule d*abus disparurent.; les prétentions des juges furent restreintes ^ et le mystérieux , le terrible pouvoir des tribunaux secrets de la Westphalie, tempéré. Pour supprimer le droit de guerre appartenant à chaque prince, Albert traça une division de TEmpire en Cerclei, gé^ néreuse et patriotique ébauche achevée bientôt par Maximilien I*'»
Au dehors, sa politique ne fut pas moins habile, soit avec le Pape, soit avec le Concile de Bàle, dont les querelles menaçaient le repos de la Chrétienté. Trois papes avaient été reconnus par diverses puissances de l'Europe : Grégoire XII, élu à Rome; Jean XXIII, à Bologne ) Benoit XIII, à Avignon. Le Concile de Constance les déposa tous les trois, et mit fin au schisme d'Occident, en donnant au monde chrétien un seul pape , Othon Colonne , qui , sous le nom de Martin Y, rendit à l'Eglise son unité, à l'Italie
U9fr-1412 INTRODUCTION. 61
le repot i à Rome sa splendeur. Pour assurer TexécutioD de set sages réformes, Martin avait convoqué un Concile à Bàle. Mais Eugène IV, son successeur, rayant dissous, en convoqua. un autre i qui d^abord se rassembla à Ferrare , puis à Florence, et se déclara contre celui de B&le. Sommé de comparaître , Eugène, n'ayant tenu compte de rim'onction, fut déposé par les pères du Concile, qui élurent à sa place Amédée, de cette noble Maison de Savoie , d'où sont sortis tant d'hommes remarquables I Également sollicité par les deux Conciles et les deux papes qui briguaient son appui, Albert agit avec sa prudence accoutumée. Approuvant, par un acte intitulé Concordat de la nation allemande j les règlements stipulés à Bàle pour la réforme de l'Église, mais inaccessible aux avances des deux partis, il garda, entre eux, une absolue neutralité, et préserva ainsi TEmpire et ses états des troubles inséparables d'une telle intervention '.
L'Allemagne était calme , et la Bohême pacifiée ; mais un déluge de barbares menaçait TEurope. Les deux grandes blessures de Nicopolis et de Sémendria saignaient encore, quand parut Amurat 11, digne petit-fils de Bajazet.
D^'à la Servie^ déjà le pays des Ratzes sont au pouvoir des Turcs. Forcé de suspendre le cours de ses bienfaisantes réformes, Albert marche au secours de la Hongrie : tels étaient le mauvais vouloir de la noblesse et répuisement des peuples, qu'à peine si TEm-
< Wiix. Coxs, HUtoire de la Maison d Autriche.
perenr avait pu réanir 24,000 hommes; voilà la faible armée avec laquelle il va lutter contre les 1 50,000 guerriers d'Âmurat. Peut-être son héroïque courage eût-il suppléé au nombre ; mais les maladies et la trahison paralysent tous ses efforts ; c'est d'Âmurat lui-même qu'il apprend les parjures intrigues de quelques nobles mécontents; ainsi démasqués, les traîtres poussent Tarmée à la révolte ; les soldats se dispersent , et le chef de TEmpire, atteint par une contagion mortelle, le corps brisé, Pâme en deuil, expire, à quarantetrois ans, le 17 octobre 1439, dans un petit village de Hongrie : déplorable événement pour ses sujets , pour r Allemagne entière, pour TEarope. Un* tel homme eût triomphé de l'anarchie, de la guerre civile, des Turcs.
Né quatre mois après la mort de son père , et pour cela surnommé le Posthume^ Ladislas, héritier du duché d^ Autriche, fut proclamé roi de Hongrie en naissant, et élu roi de Bohême en 1454.
On déféra la régence à l'empereur Frédéric.
Souverain , à dix-sept ans ; de la Hongrie , de la Bohême, de l'Autriche, un long avenir de puissance et de gloire lui semblait promis ; la Chrétienté rassurée croyait trouver enfin un rempart contre les Turcs. Mais Ladislas ne se montra pas digne d'une telle espérance.
Tandis que les Ottomans assiégeaient Belgrade, il s'enfuit à Vienne, laissant à Jean Huniade Corvin et au franciscain Jean Capistran la gloire de les chasser.
Ce foi alors qu'on appliqua ^u libérateur de Belgrade ces paroles de lËvaDgile : Fuit homo missus à Deo^ cm nomen erat Joannes.
Et comment, le héros n'étant plus, Ladislas aoquitta-t-il envers sa mémoire la dette sacrée de F univers chrétien ? En faisant décapiter le fils de Huniade, bien qu'il eût juré, sur la sainte Eucharistie, de ne pas poursuivre en lui le meurtrier du comte de Cilly, son grand-oncle ; en stimulant , du haut d'un balcon , la lenteur du bourreau dont le bras faiblissait devant une semblable tète !
A cette nouvelle, toute la Hongrie éclate en malédictions. Craignant un soulèvement, Ladislas, sous prétexte de son mariage avec Madeleine, fille de Charles VU , roi de France , quitte le royaume pour se rendre en Bohême. Mais au milieu de tous les prépa* ratifs de fête, une maladie mortelle l'enlève, à dixhuit ans, en trente-six heures. Devant une fin si prompte, on parla de poison; Georges Podiébrad, comme successeur immédiat de Ladislas, fut soupçonné. Mais ce n'est point au crime, c'est à la peste qu'il dut la couronne.
Frédéric IV, quatrième fils de Léopold II , et tige de la branche autrichienne du Tyrol, était né en 1384. Après un partage entre son frère Ernest et lui , Frédéric s'établit à Inspruck. Son caractère entreprenant le compromit bientôt avec les évéques de Coire et de Trente, et avec quelques abbés de ses terres, qu'il maltraitait. Traduit par eux , en 1 41 ô, au Concile de
fti . INTRODUCTION. 1440-1493
Constance , il embrassa la cause du pape Jean XXII , que le Concile voulait déposer ; favorisant même son évasion, il le conduisit à Schaffhouse, d'où tous deux se portèrent à Neubourg , sur le Rhin. Irrité de cette démarche j l'empereur Sigismond mit Frédéric au ban de l'Empire ; le Concile l'excommunia ; on le déclara ennemi de l'Église et trattre à l'Empereur ; ses sujets furent déliés de leur serment de fidélité. Tout TEm* pire prit les armes.
Bientôt les Suisses , excités par Sigismond et par le Concile , enlevèrent à Frédéric TArgovie , les comtés de Habsbourg, de Lentzbourg, Mellingen, Bremgarlen y les districts adjacents et le comté de Bade.
Néanmoins , avec du courage , Frédéric eût pu rétablir ses affaires. Revenus de leur première consternation , beaucoup de ses vassaux osèrent envoyer une déclaration de guerre à l'Empereur lui-même ; aussi fidèles que braves , les Tyroliens , les habitants de la Forét-Noire, brûlaient de venger leur souverain. Fré* déric pouvait compter sur l'argent du Pape , sur les secours des ducs de Bourgogne et de Lorraine, comme sur l'influence, à défaut de force matérielle , d'Ernest son frère et d'Albert son cousin ; mais malheureusement il ne pouvait pas compter sur lui-même. C'était une de ces pauvres natures que la prospérité enivre , que l'infortune abat.
Sourd à la voix de l'honneur et aux instances du Pape, autant que docile aux timides conseils de son parent le duc de Bavière , et du burgrave de Nurem*
berg, il oonsomma sa honte, en mai 4415, à Constance. Là, à genoox devant Temperear Sigûmond, en présence des ambassadeurs d'Italie , des principaux pères da Concile, des plus puissants princes de l'Empire, il demanda humblement pardon à rEmperenr, s'engagea à lui abandonner tons ses domaines depuis le Tyrol jusqu'au Brisgaw, à lui livrer la personne du pape Jean, et à rester lui-môme en otage jusqu'à l'entier accomplissement de ses promesses.
a Révérends pères, » dit alors Sigismond sur son tr6ne , en prenant la main de Frédéric , a vous con* » naissez la puissance du duc d'Autriche : jugez , par D ce spectacle, de ce que peut un empereur d'Alle- 9 magne. »
Frédéric mourut vingt-quatre ans après celte dé* cbéance morale , sans avoir arraché aux Suisses leurs conquêtes , sans avoir acquis d'autre renommée que cdle d'un malheur sans gloire.
Sous le règne de Sigismond , son fils ' et son su&eessenr, la Maison d'Autriche perdit toutes ses possesr siens en Helvétie.
A la suite d^nn violent démêlé entre lui et Nicolas de Cusa , cardinal-archevêque de Brixen , les deox parties avaient été citées à Rome : au lieu de s'y ren«dre , Sigismond poursuivit son adversaire les armes à la main , et le fit prisonnier, le jour même de Pâques,' dans ie chAteau de Pranneck.
^ Issu d'un second mariage avec Anne, fille de Frédéric, duc de
Aassitôt Pie II rexcommunia , en excitant les Suisses à s*emparer de ses états ; jamais conseil ne fut suivi avec plus de déférence.
Touché des malheurs de son cousin, l'empereur Frédéric III s'efforça de le réconcilier avec le Saint- Siège. Le Pape demeurait inflexible. Frédéric s'étant humilié jusqu'à embrasser les genoux du Légat, Tanathème fut enfin levé. Mais les Suisses n'en conservèrent pas moins. ses dépouilles.
Réduit , en 1 468 , à acheter d'eux une paix honteuse, Sigismondi qui ne pouvait payer la somme stipulée y résolut de recommencer la guerre. Pour lier à sa cause Louis XI , dont le père avait eu à lutter contre les confédérés, il vint en France , mais sans succès. Se tournant alors vers Charles le Téméraire^ duc de Bourgogne, il lui engagea le comté de Ferrette, le Sundgaw, l'Alsace, le Brisgaw, les quatre villes forestières. Pour Charles, qui n'aspirait qu'à s'étendre du côté de la Suisse et à ériger son duché en royaume, l'occasion était favorable. Mais l'habile Louis XI ne tarda pas à enlever au duc de Bourgogne Tappui de Sigismond : la conduite atroce des officiers bourguignons dans les domaines engagés , et les révoltantes exactions du gouverneur Pierre Hagenbach contribuèrent puissamment à cette résolution. Lei 1 juin 4 474, il traita donc avec les Suisses, par l'entremise du roi de France, et s'allia avec eux contre le duc de Bourgogne. Trois ans après, Charles, déjà deux fois terrassé, à Granson et à Morat, par ces héroïques mon-
tagnards, périssait sons leurs coups dans une bataille devant Nancy, justifiant , jusqu'à la fin, son surnom de Téméraire*
Ce fat ainsi qne Sigismond rentra en possession de ses domaines , engagés an duc de Bourgogne^
Malgré de fréquents démêlés avec l'empereur Fré-« déric y il lui offrit nn asile quand ce monarque eut été chassé d'Autriche par ce môme Mathias Gorvin , frère de r infortuné Ladislas. Pour mieux sceller la réconciliation, n'ayant pas d'enfants, il adopta Cunégonde, fille de Frédéric ; son insensé projet était de la donner en mariage à Albert , duc de Bavière , avec la réversion du Tyrol. Mais, justement indignés, ses sujets se révoltèrent , saisirent ses revenus , rachetèrent les pos* sessions qu'il avait engagées, et le réduisirent à une modique pension. Frédéric avait hautement repoussé l'idée d'un tel mariage. Enfin , le 1 6 mars 1 490, Sigismond remit à l'archiduc Maximilien , son cousin, l'administration de tous ses états, moyennant une pension viagère de cinquante-deux mille florins, et l'entretien de -sa maison.
Ce fut là , sans contredit , l'acte le plus sage de tout son règne, comme, six ans après, sa mort, à Inspruck, en fut l'événement le plus heureux pour ses sujets.
Avec Ladislas Posthume qui n'était pas marié, et avec Sigismond sans enfants, s'était éteinte la ligne masculine des branches Albertine et Tyrolienne d'Autriche : il ne resta plus que la Styrienne, dont la tige fut Ernest , troisième fils de ce Léopold , tué à la ba-
taille de Sempach . A cause de sa force de corps at de volonté , on le disait de Fer. Cymbarge , sa femme , fille de Ziemovitz, duc de Mazovie, n'était pu moins remarquable par sa vigueur physique; selon une tradition populaire, sa main pouvait lui servir de marteau pour enfoncer un clou, et c'est d'elle que les princes autriehiens ont tenu leur lèvre épaisse et saiU lante. Après un pèlerinage à la Terre Sainte, Ernest avait fixé sa résidence à Gratz , capitale de la Styrie.
Dans deux mémorables occasions, en 4 il 6, quand l'empereur Sigismond, après avoir mis Frédéric au ban de l'Empire , voulut s'emparer du Tyrol , et en i il 8, lorsque, exploitant la fuite de Frédéric, TEmp»* reur l'eut de nouveau frappé de la même peine, Ernest lui opposa la plus énergique résistance, non certes par attachement pour son frère, mais dans l'intérêt de sa Maison et de sa propre puissance.
Il mourut en liSi, laissant deux fils, Frédéric et Albert. De ce Frédéric, Tun des plus tristes princes connus, sortit, sans interruption jusqu'à l'extinction de la ligne masculine en Charles YI , une longue poe* térito d'empereurs.
A peine majeur, Frédéric, comme son père, était allé visiter le Saint Sépulcre ; à son retour, il gouverna, conjointement avec Albert, la Styrie, la Carintiiie, la Camiole; et en UiO, les électeurs l'appelèrent au trône des Romains, que Louis, landgrave de Hesse, venait de refuser. Ce refus n'est pas le seul dont l'histoire fasse mention : c'est que depuis longtemps TEnh
pire était comme une épouse sans dot : il lui (bliait an riche mari.
Une fois en possession de ce titre splendide que Frédéric avait hésité à accepter, son premier ennemi sera son frère, qui, pour obtenir un état indépendant, prendra les armes et envahira la Carniole. Ce moyen réussira à Albert : avec les caractères faibles , la vio* lence est d'un infaillible succès.
Dans la querelle d'Eugène IV et du Concile de Bàle, Albert, comme le collège électoral, avait gardé une sage neutralité : Frédéric , au lieu de suivre leur exemple , se hâta de notifier son élection au Pape , en le priant de suppléer, par la plénitude de sa puissance apostolique, à ce qu'elle pourrait avoir de défectueux. Eugène, qui croyait trouver là une occasion d'en* tratner TAUemagne entière dans son parti , accorda tout; alors Frédéric se fit couronner à Aix-la-Chapelle; mais la nation germanique ne reconnut Eugène pour légitime pape qu^en 1 446.
Deux couronnes manquaient encore à Frédéric, celles de Lombardie et de l'Empire. En 1 462 , il se met en route pour les recevoir toutes deux à Rome ; car Milan, aux mains de François Sforce, l'attirait peu. Attaqué par des voleurs, Frédéric arrive, presque sans vêtements , dans cette capitale du monde chrétien où il venait chercher l'hermine royale et un manteau d'empereur. Sacré, le 1 5 mars, roi de Lombardie par le pape Nicolas Y, trots jours après il reçut, ainsi qu'ÉléoDOre de Portugal, le diadème des Césars, et
termina cette cérémonie en armant chevaliers, sur le pont du Tibre, Albert son frère, Ladislasson pupille, et trois cents jeunes seigneurs*
Frédéric se hâta de partir, à la grande satisfaction de Nicolas Y, qui jamais ne l'avait laissé senl un moment. Peut-être le souverain pontife craignait-il qu'un jeune monarque^ uni par les liens du sang et de Tamitié au roi de Naples, ne voulût, comme plus d*nn de ses prédécesseurs, s'emparer de Rome et proclamer les droits de T Empire sur le patrimoine de saint Pierre.
Marié à Sienne, TEmpereur n'avait pas encore voulu consommer son mariage, tant il craignait qu'un enfant conçu en Italie n'eût le cœur et l'esprit italiens. Mais cédant, à Naples, aux pressantes instances du roi Alphonse, il affronta la chance tant redoutée, non sans s'être préalablement muni de nombreux préservatifs contre les sortilèges ^t maléfices.
Cest vers cette époque que Frédéric ratifia le celèbre concordat germanique qu'il avait dressé en 1 447 avec le cardinal Carvajal, légat du Pape, puis fait approuver, le 1 9 mars 1 448, par Nicolas V, et accepter, la même année , par la Diète d' Aschaffembourg ; concordat qui souleva en Allemagne les plus vives réclamations. On lui reprochait le sacrifice de tous les droits de l'Eglise nationale.
En créant, à Ferrare, duc de Modène le marquis Borso dEst, Frédéric ne voulut pas donner des égaux aux aines de sa Maison : aussi, pour bien assurer à ceux-ci la prééminence, érigea-tril, par lettres patentes
du 6 janvier 1453, TAutriche en archiduché. Tant de prérogatives furent même attachées à cette dignité, qu'il fallait être empereur pour être plus qu'un archiduc.
Taudis que Frédéric élevait ainsi sa dynastie, Tempire d*Orient s'écroulait. Le pied sur l'héroïque cadavre du dernier Constantin, Mahomet II inscrivait, parmi les ruines de Constantinople en feu , la date sanglante de 1 453 .
Mais comme pour compenser ce désastre, la Providence envoyait l'imprimerie à la terre. Trois bourgeois, Guttemberg et Furst, de Mayence, Schœffer ' , de Gemsheim ( Hesse-Darmstadt) , ont changé la face du monde.
Cependant , grâce à la nonchalance de Frédéric , le désordre et les abus allaient toujours croissant. Les électeurs, de plus en plus mécontents, s'assemblèrent, en 4467, d'abord à Nuremberg^ ensuite à Francfort, le menaçant, s'il ne s'appliquait pas mieux aux affaires de TEmpire, d'élire un roi des Romains qu'ils chargeraient du gouvernement. En même temps, ils lui exposaient les griefs du Corps Germanique contre le Saint-Siège '. Mais ces réclamations furent vaines; son délié secrétaire, ^Eneas Sylvius, qui bientôt allait devenir le pape Pie II , fit avorter tons les projets de réforme.
Au reste, s'agissait-il de ses intérêts personnels,
^ On lui attribue la substitulion des poinçons aux malrices fondues. ' Le cahier de ces griefs a été conservé.
Frédéric savait vaincre ce déplorable «igourdissement. En 1 458, LadiftIaB Posthume, roi de Hongrie « de Bohême et duc d'Aatriche, étant mort, TEmpereur con* voita ces deux royaumes électifs, ainsi que les provinces allemandes. Mais à cette prétentioui Guillaume, duc de Saxe, et Casimir, roi de Pologne, tout deux gendres de Tempereur Albert II , opposent les droits de leurs femmes. D'ailleurs, les Bohémiens, les Hongrois peuvent-ils hésiter? Les uns, par un choix libre et unanime, mettent à leur tête TiUustre Georges Podiébrad ; les autres , le dernier fils du grand Huniade, Mathias Gorvin.
Quant à T Autriche , Frédéric n'est pas plus heu-^ reux : il se voit contraint de la partager avec son frère Albert et son cousin Sigismond* Furieux de sentir cette riche succession lui échapper, Frédéric refuse de rendre aux Hongrois la couronne de saint Etienne , dont il s'était emparé pendant la minorité de Ladislas. Mathias lui déclare la guerre. Enfin , vers i 464 , en échange de soixante mille florins, il restitue cette relique vénérée, et conclut avec lui un traité de succession éventuelle pour le royaume de Hongrie.
Jusqu'à la Diète de Nuremberg en ^ 467, les princes s'étaient toujours assemblés dans la salle des électeurs \ alors, pour la première fois, on sépara les Etats de TEmpire en trois Collèges : les Électeurs , les Princes , les Villes.
Dans Tannée 1469, Frédéric fit un pèlerinage à Rome: son vrai motif c'était d'aviser avec le pape
Paul aux moyens d'armer l'Empire contre Podiébrad^ Mais Georges moarnt au moment où la diète de Ra-^ tisbonne songeait à l'élire roi des Romains. Une même pensée avait déjà préoccupé les électeurs réunis à Égra. Frédéric IH n'était plus pour TEmpire on chef^ mais un fardeau : tous n'aspiraient qu'à le déposer.
Sa Maison trouva dans un mariage une ample com* pensation à tous les affaiblissements d'un tel règne. En mourant, Charles le Téméraire n'avait laissé qu'une fille, la célèbre Marie de Bourgogne. Louis XI la de« manda pour le Dauphin Charles VIII t il invoquait les promesses faites par le duc de Bourgogne après la paix de Neuss. Mais le duc de Clèves, qui aspirait lui-môme à cette alliance, fit échouer la négociation ; de là pour TEurope une guerre de deux cents ans* Louis XI n'é* tait pas de ces prétendants qu'un refus décourage : il s'empara de la Bourgogne ^ d'une grande partie de la Picardie ) et des comtés de Flandre et d'Artois^ comme de fieis ouverts, dévolus à la couronne de France.
Pendant ce temps , une démarche solennelle avait lieu à Gand , au nom de Tarohiduc Maximilien , fils de TEmpereur. La princesse l'ayant agréée « les États des Pays-Bas, dans une assemblée tenue à Louvain, don* nèrent leur ^x)nsentement. Alors le duc de Bavière , épousant Théritière de Bourgogne par procuration, entra un moment dans le lit nuptial, armé de toutes pièces au bras droit et à la cuisse droite, une épée nue couchée entre la princesse et lui. Maximilien arriva
ensuite à Gand, mais en si mince équipage, que Marie dut rhabiller à neuf. Il avait alors dix-huit ans.
Cependant la guerre continuait. Assiégée dans les Pays-Bas , Marie appelait à elle Maximilien , et Maximilieu ne pouvait la secourir. Sourds à ses instances , les princes allemands ne songeaient qu'à leur propre cause. Venir en aide à Tépoux de Marie de Bourgogne, c'eût été augmenter la puissance du fils de l'Empereur, peut-être même de son successeur à l'Empire. Or le même esprit subsistait toujours : Volunt impera* torem, poientiam abhorrent.
Enfin, c'est hors de l'Empire que Maximilien est réduit à chercher des auxiliaires pour défendre les états de sa femibe : ayant trouvé appui à Liège, l'ennemie, la rivtle industrielle de la France, le ? août 1 480, il défait les troupes de Louis XI à Guinegatte, lieu fatal aux Français, car Guinegatte devait les voir une seconde fois fuyant devant Henri VIII , à la célèbre journée des Éperons, et vaincus encore par Maximilien empereur, mais pourtant simple volontaire dans l'armée anglaise, avec une solde de cent écus par jour.
Cette bataille n'avait rien décidé : on négocia. Sous les auspices d'un légat du pape Sixte lY, une trêve de deux ans fut conclue.
Au milieu de tous ces év^ements, que devenait l'Empereur? Faute d'hommes, faute d'argent, faute surtout d énergie, il était condamné au triste rôle de spectateur. Mais du moins, en donnant Marie de Bourgogne à son fils, Frédéric avait préparé l'avenir. Quel-
qnes années après, le 1 6 février 1 486, Maximilien fat éla roi des Romains. Comme Frédéric prévoyait l*opposition da roi de Bohème , l'élection avait été aussi prompte que secrète ; et avant même que Ladislas ne sAt qu'on délibérait , Maximilien était proclamé. Indigné, il protesta en se préparant à la guerre; mais une transaction termina le différend. Pour s'excuser de l'irrégularité commise, les électeurs promirent que désormais les privilèges de la Bohème seraient respectés : alors Ladislas reconnut Maximilien.
Tandis que, par un mariage, TEmpereur élevait ainsi sa Maison , il allait se trouver sans états , presque sans asile. La guerre avait recommencé entre lui et le roi de Hongrie. Mathias s'empare de Yiense, et Frédéric court chercher un refuge au fond de l'Allemagne. Avec une suite de quatre-vingts personnes, il errait de couvent en couvent, répétant sans cesse : jRerum irrecuperatidarum, summa félicitas^ oblivio. Oublier ce qu'on ne peut plus recouvrer, voilà le bonheur suprême; comme si la résignation était une vertu de roi !
Maximilien montrait un autre caractère. Attaqué à la fois dans les Pays-Bas par ses propres sujets et par les Français, l'époux de Marie de Bourgogne, le père de Philippe le Beau, le roi des Romains, prisonnier à Bruges , n'avait retrouvé la liberté qu'en promettant le départ de quelques troupes allemandes recrutées à grand'peine, et la paix avec la France.
Durant sa captivité, ce prince désarmait, par sa douceur sans faiblesse, par son courage sans jactance.
866 plus foagaeux ennemis; libre , loin de manifester aucun ressentiment I il appela sur les insurgés Tindulgence paternelle.
Tranquilles du o6té des Pays-Bas, Frédéric et Maximilien songeaient à recouvrer rAutricbe. Ils s'adressèrent à la Diète de TEmpire. Mais autant les princes allemands avaient mis de zèle a délivrer le roi des Romains, autant les querelles privées d'une Maison de plus en plus redoutable les toucbèrent peu : toute intervention fut donc refusée. Le roi de Hongrie offrait d'évacuer TAutriche moyennant cent vingt mille ducats. Mais l'Empereur avait foi aux astrologues : or oeux-ci avaient prédit que le monarque hongrois mourrait dans Tannée; par économie et par indolence, il attendait donc. Quant à Maximilien, moins crédule et moins patient, il traita avec Malhias, et obtint, non sans peine, le consentement de son père. La paix fut proclamée: une entrevue devait avoir lieu; mais la mort de Mathias ne permit pas de ratifier le traité.
Ici les hautes qualités de Maximilien brillent d'un vif éclat. Invoquant , devant la Diète de Hongrie , le pacte de famille, il réclame la couronne; mais Ladislas, roi de Bohême, l'emporte sur lui. Maximilien prend les armes, chasse, en six semaines, les Hongrois de TAutriche , et fond sur leur propre pays. Le 7 novembre 4461 , les deux souverains règlent, à Presbourg , les conditions de la paix. Ladislas renonce à toutes les conquêtes de Mathias en Autriche , et est reconnu roi de Hongrie. Ge titre, Maximilien pourra
t4l9-un INTRODUCTION. 67
aoBsi le prendra. Une somme de cent mille dacale rindemnisera des frais de la guerre : le pacte de fa«* mille est renouvelé.
Entre les mains du père, tout avait dépéri : tout renati entre les mains de l'actif, du vaillant Maximilien.
Est-ce seulement son exemple qui inspira deux actes de vigueur exceptionnelle à Frédéric? ou plutôt n'esfr^e pas son influence directe? L'année précédente, le vieil empereur avait repris le Tyrol au duc de Bavière, auquel Sigismond d'Aulriche l'avait cédé, et fait rentrer dans le domaine de l'Empire Ratisbonne également usurpée par la Bavière.
Bientôt un cruel affront vint allumer le courroux de Maximilien contre la France. Yeuf depuis sept années , il venait d'épouser par procureur , en i 489 , Anne héritière de Bretagne : Charles YIII , roi de France , casse d'autorité le mariage , épouse sa vas-* sale « et renvoie l'archiduchesse Marguerite , fille de Maximilien, jusqu'alors élevée en France comme reine iutore * : coup d'autant plus cruel pour le fils de Frédéric, qu'il avait refusé la main de Béatrix, douairière de Hongrie, et qu'un tel mariage loi eût assuré te Toyanme.
Doublement exaspéré, Maximilien, dontl' Angleterre irrite à propos le ressentiment , demande du secours aux Diètes de Gobléntz et de Constance. Vaines instances : les États ne lui accordent que fort peu de troupes et pas d'argent» Déjà il s'est emparé d'Arras,
* Coofomémeiit aux dispositions du traité d'Àrras.
mais les ressources lui manquent. La guerre devenant donc impossible, on signe un traité à Senlis. Charles YIII rend ses conquêtes d'Artois ^ et Maximi* lien renonce à Anne de Bretagne.
Revenu en Autriche , bientôt Frédéric avait abandonné à son fils l'administration de tous ses domaines : c^est là son unique ressemblance avec Charles-Quint.
L'année suivante, après un règne de cinquante-trois ans, le plus long depuis Auguste, l'Empereur mourut à Lintz.
Certes bien des torts pèsent sur sa mémoire, et, pour tout dire en un mot, il déconsidéra la puissance. Mais il faut reconnaître aussi que l'Empire dut à Frédéric plusieurs institutions utiles. Jusqu'à lui , nonseulement, sous le moindre prétexte, les hostilités éclataient entre souverains et villes, mais les plus minces seigneurs , mais des fédérations d'artisans et de domestiques imitaient ce déplorable exemple. Le droit de défi ou de guerre fut restreint; la levée du contingent, soumise à des formes régulières. La paix publique reçut de puissantes garanties. Si avec tous ses défauts Frédéric contribua efficacement à la gran* deur de sa Maison, c'est qu'il suppléait à l'énergie par la patience.
Enfin un prince digne de son rang honorait le trône impérial : l'Allemagne changea bientôt de face.
Avant 1 477, nulle animosité n'avait existé entre la France et la Maison d'Autriche. Mais le mariage de Maximilien avec l'héritière de Bourgogne, la rupture
dn mariage avec Anne de Bretagne , et Tinjarieux renvoi de rarchidnchesse Margaerite, les animèrent d'nne haine qui dara trois siècles : des flots de sang inondèrent TEnrope.
Considéré comme le premier potentat de la Chrétienté, et servi par des rois, Maximilien pouvait à son gré conférer la dignité royale; néanmoins il n'avait guère du pouvoir que l'éclat extérieur. Ce splendide cortège de chambellans , d'échansons couronnés qui , dans les grandes solennités de TEmpire, Tentouraient respectueusement; ces rois, ces électeurs, lui étaient au moins égaux, sinon supérieurs en puissance. Bien que succédant aux droits de ses prédécesseurs sur les fiefs impériaux de l'Allemagne et de l'Italie ; bien que sa juridiction s'étendit sur les vastes contrées dépendantes de l'Empire, Maximilien ne possédait pas, comme chef du Corps Germanique, la moindre portion du domaine des anciens empereurs. Quels étaient ses revenus? Les dons gratuits de la Diète; et quant à son autorité comme arbitre suprême de la justice , elle se trouvait restreinte par la juridiction particulière de chaque électeur et de beaucoup de princes dans leurs états.
En fait de titre fastueux , Maximilien n'avait donc rien à désirer; en fait de puissance réelle, beaucoup à recouvrer ou à conquérir. Il le tenta , mais les événements dominèrent sa volonté.
En eifet, une ardente fermentation commençait alors l'ébranlement des esprits. Religion, guerre, commerce,
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littérature , gouvernement , tont tendait à ae reconsti* tuer. En quelques années, rimprimerie, la Réforme, la Poudre à canon, la Boussole, le Nouvean^ondel Quels épisodes dans l'histoire ! Quels éclairs dans la nuit des siècles 1
L'ère des révolutions modernes s'était onverte : le genre humain, cet infatigable marcheur, semblait don* bler le pas. Du haut de son trône impérial, Maximilien assista aux premiers labeurs de ce vaste enfantement.
C'est à Inspruck qu'il apprit la mort de son père. Une horde de Turcs ravageait la Camiole et la Styrie ; s'élançant contre eux, il les met en fuite : noble et digne avènement.
Mais bientôt celui qui avait été Tépoux de Marie de Bourgogne donne sa main à la nièce de Ludovic Sforce, dit le More, empoisonneur de Jean Galéas son pupille, et usurpateur à Milan. Une dot de cinq cent mille florins paye cette honteuse alliance. En retour, Maximilien accorde à Ludovic Sforce l'investiture du duché de Milan ; c'était s'ouvrir un accès dans les affaires d'Italie. En même temps, il est vrai, Ludovic achetait contre Maximilien l'appui de Charles VIII qui s'empressait d'accepter son argent. Parmi les prinoea d'Allemagne, à la vue de leur chef suprême descendant jusqu'à nne famille de si triste origine, Tindignation fut grande.
Après son mariage, Maximilien avait remis, à Louvain, entre les mains de l'archiduc Philippe son fils, le gouvernement des Pays-Bas.
Cependant les armes françaises prospéraient en Ita* lie; les progrès de Charles YIll devenaient mena^ çanis. Déjà même, le 31 décembre 4496 au soir, ce prince était entré dans Rome, aux flambeaux, revêtu d*une armure de guerre, en conquérant ; et le pape Alexandre YI avait été soumis aux plus dures condi* tiens. De là , après avoir parcouru le royaume de Naples, Charles était revenu dans cette capitale, déooré de tous les ornements impériaux.
Pour écarter le danger, une confédération secrète s'organisa entre le Pape, TEmpereur, le duc de Milan, le roi d* Aragon, la république de Florence. Haximilien convoqua une Diète à Worms. Certes Foccasion de recouvrer les fiefe d'Italie était belle : mais comment tirer les États de leur torpeur? Perpétuelles invasions des Turcs * , brillants avantages des Français, rien ne les toucha. Toute leur attention était concentrée sur les maux de l'intérieur; ils cherchèrent, par des règlements efficaces et définitifs, à y remédier. Alors fut élaborée la fameuse constitution pour la paix publique. Mais, circonstance bizarre et qui peint bien Tépoque, tandis que la Diète délibérait sur Tabolition du droit de défi, Claude de Battre, gentilhomme français, arriva à Worms, défiant, lui seul, tous les Allemands. Un chevalier répond à Tappel, s'élance en champ clos, visière baissée , et terrasse le provocateur : le chevalier, c était l'Empereur lui-même !
Alors aussi on institua une Chambre Impériale, pour
I Onze , durant le règne de Frédéric III 1
prononcer souverainement sur toutes les questions civiles entre les états de l'Empire, et sur toutes les causes criminelles intéressant la paix publique; Cham* bre transférée successivement de Francfort-sur-le-Mein à Worms, à Nuremberg, à Augsbourg, à Ratisbonne, à Ësslingen , à Spire y à Wetziar.
La Diète voulut même organiser un Conseil de Régence {ReichS'Regiment)\ mais Maximilien parvint à annuler une mesure qui ne tendait à rien moins qu'à détruire son autorité ! Tout ce que l'assemblée put réaliser de son projet, c'est que l'Empereur ne conclurait plus d'alliance, au nom du Corps Germanique, sans le consentement de la Diète.
Vers le même temps, Maximilien, en mariant son fils Philippe à Jeanne, fille de Ferdinand, roi d'Aragon, et d'Isabelle, reine de Castille, élevait au plus haut degré la fortune de sa race. Ce jour-là, les couronnes d'Espagne entrèrent dans la Maison d'Autriche.
Charles YIII venait de mourir ; Louis XII le remplaçait. L'Empereur, renouvelant ses prétentions sur le duché de Bourgogne, l'envahit avec une armée d'Allemands et de Suisses. Mais, au milieu de la campagne, ceux-ci l'abandonnent. L'année suivante, il leur déclare la guerre, échoue dans huit combats, et, sous la médiation du duc de Milan, traite avec eux, à Bàle.
En 1500, la Diète d'Augsbourg, pour assurer la tranquillité publique et l'exécution des arrêts de la Chambre Impériale, divisa l'Allemagne en six Cercles,
ceux de Bayière, de Franconie^ de Saxe, du Rhin, de> Souabe, et de Westphalie. Bientôt, à Tinstar de la Chambre Impériale , Maximilien créa , pour ses états héréditaires, un Conseil permanent : telle fut l'origine du Conseil Aulique.
Impatient de relever, au delà des monts , Tautorité de TEmpire, oe prince voulut recevoir la couronne dans la ville même des Césars. En 1 508 , il se mit donc en marche. Arrivé à Trente, Maximilien demanda aux Vénitiens passage sur leurs terres, et l'obtint, à condition de ne pas se faire suivre par son armée.
Cette condition valait un refus. Maximilien met le Doge et la République au ban de TEmpire.
Essayant de la force, il pénètre jusqu'à Yicence ; mais, repoussé par l' Al viane, général vénitien , et par Trivulce, gouverneur de Milan pour la France, il essuie une défaite complète sur le territoire de Capoue. Venise enlève à l'Autriche l'Istrie et le Frioul.
Le voyage de Rome devenait impossible. Pour rapporter en Allemagne, sinon une couronne, du moins un titre, Maximilien prit solennellement le nom d'empereur élu, se le faisant donner dans tous les actes publics et particuliers. Satisfait de la modestie de cette qualification, le pape Jules II la confirma par une bulle expresse.
Représenté, le 4 0 décembre de la même année, par sa fille Marguerite, gouvernante des Pays-Bas, Ma:^imilien conclut, avec les ambassadeurs du Pape, de Louis XII, de Ferdinand, roi d'Aragon, la célèbre
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ligue de Cambrai contre les Vénitiens. Mais il 8*en détache dès 1512, et en organise une autre avec le Pape , l'Espagne y TAngleterre , contre la France. Ce fat alors qu'on vit le chef de l'Empire volontaire dans une armée anglaise.
Maximilien n'avait pas, nnseni instant, perdu de vne Fagrandîssement de sa Maison; en 1515, il conclut le mariage de Louis, prince de Hongrie et de Bohême, avec sa petite-fille, Marie d'Autriche, et celui de la princesse Anne de Hongrie avec son petit-fils Ferdinand.
Après la bataille de Marignan, François P**, en une campagne, s'était emparé de tout le Milanais. Pout* lui arracher cette belle proie, Maximilien, en 4516, descend par le Trentin : faute d'argent, les Suisses à sa solde se soulèvent. Craignant d'être livré par eux à l'ennemi, il s'enfuit. Tel fut le résultat final de la ligue de Cambrai.
Comme on le voit , la pénurie financière de Maximilien explique souvent la mobilité de ses détermina* tions. Ne pouvant exécuter un plan, il en changeait.
Mais tandis qu'en Europe tout tendait à l'unité mo* narchique, la vieille unité religieuse de l'Occident aU lait se rompre. Au principe d'autorité dont on avait abusé, se substituait le principe d'examen dont on devait bien plus abuser encore : Luther venait d'apparaître, secouant sur le monde cette robe de moine révolté, dont chaque pli contenait une révolution.
Au reste, il avait bien choisi son temps. Le concor-
dat de 4428, entre Femperear Henri Y et le pape Calixte II , en introduisant dans F Allemagne les élections canoniques, n'avait pins laissé à TEmpereur que le droit des premières prières. Rome alors commença à nommer aux bénéfices; bientôt les pins riches prébendes d'Allemagne forent grevées de réserves , de provisions, de grâces expectatives. Avec plus d'énergie personnelle , et s'il n'eût pas été dominé par son fevori ^neas Sylvias ' , Frédéric III pouvait , s'appnyant sur le Concile de Bàle , restanrer les libertés de l'Église Germanique. Mais il n'en eut pas même la pensée : c'est ce qn'attestent les concordats de 1 448. Néanmoins, par nn usage modéré de ses droits, le Saintr-Siége les aurait peut-être rendus tolérables aux états d'Allemagne. Loin de là , l'abus devint tel que de vives plaintes furent déférées au chef de l'Empire, mais toujours en vain. A l'infraction du concordat se joignaient d'autres griefs : ce qui blessait le plus les états^ c'étaient les exactions du clergé italien en Allemagne. Princes séculiers, princes ecclésiastiqnes même, tous étaient épuisés; au nom du Pape, on trafiquait scandaleusement des indulgences. Sous Alexandre YI et Léon X , l'abus fut à son comble ; r Allemagne fit tous les frais du jubilé de 1 500, comme elle alimentait la construction de Saint -Pierre de
< C'est en parlant de ce singulier mattre qu*il disait aux princes (f Allemagne : Quamvii Fridericum imperatorem et regem vestrum esse fateamini, precario tamen ille imperare videtur; nuUa et potentia est : tantum et paretis quantum tmltis ; vultis autem minimum.
Rome : ciaq œnt mille ducats étaient prélevés annuel* lement.
Tout donc favorisait Taudace du Réformateur.
(iLe monde, disait Luther^, est un grand jeu de » cartes composé d'empereurs et de princes. Voici D quelques siècles que le Pape gagne toutes les parti ties : c'est à son tour de perdre. Dieu bat les cartes, » et prenant dans le paquet la plus humble de ces » cartes, le moine Luther, il s'en sert comme d'un » atout pour battre le Pape , conquérant des rois. Lu- » ther, c'est V atout de Dieu, d
Maximilien ne haïssait pas les idées neuves et hardies; désirant d'ailleurs une digue aux invasions de l'autorité spirituelle, il avait observé, sans trop de peine, les premières attaques. Mais bientôt il changea de sentiment, et pressant Léon X, qui lui-même n'avait d'abord vu dans tout cela qu'une querelle de moines, de mettre un terme à de dangereux débats, il lui offrit sa coopération, et convoqua la Diète d'Augsbourg.
Cité devant elle, Luther comparait, défend sa doctrine en présence du légat, cardinal de Gaëie, s'évade ensuite pendant la nuit , laissant un acte dans lequel il en appelle du Pajpe mal informé au Pape mieux informé, du tribunal de Léon X à un Ck)ncile libre et général , et rentre triomphalement dans Wittemberg,
Cependant Maximilien, malgré sa démarche auprès du Pape, ne s'intéressait plus que fort peu à toute
^ De conversione ad clericos, § 20.
cette lutte; d'autres intérêts le préoccupaient. Sans attendre même T arrivée de Luther, il avait prononcé la dissolution de la Diète , et était sorti d'Augsbourg. Depuis longtemps sa sauté déclinait; durant les quatre années qui précédèrent sa mort, son cercueil, ce der* nier compagnon, le suivait partout; souvent même Maximilien lui adressait la parole. Atteint d'une fièvre lente, il alla demander à la Haute-Autriche un air plus favorable, et s'adonna au plaisir de la chasse, son exercice favori. Mais une dyssenterie remporta. Près de mourir, l'Empereur avait ordonné qu'aussitôt après l'instant suprême , on lui coupât les cheveux , on arrachât ses dents pour les broyer , puis les brûler en public, et que son corps fût exposé toute une journée, afin de mieux témoigner du néant des grandeurs humaines.
Brave, juste, actif, dévoué à sa patrie, ami des lettres, éloquent', tel fut Maximilien. Mais deux taches déparaient ce noble caractère : une mobilité d'esprit, une prodigalité extrêmes. De là des projets effleurés à la course, et de sages entreprises abandonnées , faute d'argent.
Pendant longtemps, il avait même voulu être pape, joignant de plus à l'ambition du pontificat celle de la canonisation.
Néanmoins, dans ces expéditions aventureuses, dans
< Grconstance singulière! Maximilien , qui fut un des hommes les plus habiles dans Tari de persuader par le charme du langage , n'avait commencé à parler qu'à dix ans : jusqu'alors on l'appela le muet.
76 INTRODUCTION, tSlt
ces entrepriâee non calculées sur les ressouroes , tout ne fut pas à blâmer. Chef d'un vaste empire, il fallait bien que, comme Charlemagae, Maximilien en parcou« rût sans cesse les diverses parties, portant la main par* tout où l'autorité impériale était menacée , partout où s'offrait Toccasion d'étendre et d'assurer cette autorité. Mais, mieux établi, Charlemagne avait, sur la Germa* nie et sur la France, une action qui manquait à an simple archiduc d'Autriche : aussi, par le pouvoir comme par le génie, est-il resté sur la scène du monde un être à part.
Malgré ses fautes, malgré ses défauts et ses détrac^ teursi Maximilien occupe dans Thistoire une place éminente. On peut le considérer comme le second fon* dateur de la Maison d'Autriche. Ayant réuni , à force de courage et d'habileté, les états divisés de sa fa« mille, ce prince régna sur la florissante Bouiigogne, dot de Marie, sa première femme; sur T Autriche, la Styrie, la Carinthie, la Carniole, le Tyrol, Gorits, le Frioul , les frontières welches. En mariant son fils à Jeanne, infante d'Espagne, il fit entrer la monarchie espagnole dans les états autrichiens; et légua, par l'union de son petit -fils l'archiduc Ferdinand avec Anne, fille de Ladislas, les couronnes de Hongrie et de Bohême à sa postérité.
Ces judicieux mariages ont inspiré à Mathias Gorvin, dit-on, la célèbre épigramme :
Bella gérant alii; tu, feliœ Auslria, nube : Nam quœ Mon aUis, dot tibi régna Vemu,
Sous beaucoap d'aspects, Maximilîea se montra vraiment sapérieur à ses contemporains : c'est à lui qoe TËmpire dut sa constitution, ses lois OTganiques.
Six mois d'interrègne suivirent sa mort.
Plus que jamais, la couronne impériale excitait Tardente convoitise des souverains ; car on commençait a comprendre tout le parti qu'en pourrait tirer un homme habile et entreprenant, soit en étendant sa domination en Italie, soit en exploitant ailleurs sa prééminence parmi les princes chrétiens.
Peu de temps avant sa mort, Maximilien, jaloux de conserver cette dignité dans la Maison d'Autriche • avait vivement désiré pour successeur son petit^fils Charles, roi d'Bspagne. Mais n'ayant pas été couronné par le Pape, formalité alors essentielle, il n'était considéré que comme empereur élu,- jamais les chancelleries d'Italie et d'Allemagne ne lui donnèrent que le titre de roi des Romains.
L'histoire d'ailleurs n'o£Ejrait aucun exemple d'un roi des Romains recevant un successeur de son vivant : aussi les Allemands refusèrent-ils à Maximilien une innovation contraire aux constitutions et à l'usage.
Cette dignité, vainement sollicitée d'avance, le petit-fils de Maximilien, archiduc d'Autriche et roi d'Espagne , la brigua ouvertement, dès que son grandpère eut fermé les yeux.
Ce petit-fils devait être Charles-Quint, né, comme pour mieux se l'approprier, avec un siècle dont il voulut fietire son premier sm'et.
Mais en mémo temps se présentait un concurrent non moins actif , non moins ardent au but. C'était la destinée de Charles et de François I*' d'être toujours rivaux.
Déjà roi d*Espagne et de Naples, Charles, par sa puissance, alarme l'Empire; il le sait, mais se rassure en songeant à toutes les différences qui existent entre le caractère , les mœurs , le gouvernement des Français et des Allemands.' Ce qui lui inspire le plus de confiance, c'est la situation même de ses états héréditaires : ne sont-ils pas pour TEmpire une digue naturelle contre le flot ottoman ? Or l'ambitieux Sélim II préoccupait alors vivement l'Europe.
De son côté, François couvre l'Allemagne de ses émissaires.
a II est bien temps , disent ceux-ci, de prouver aux » princes de la Maison d'Autriche que la couronne » impériale, élective et non héréditaire, n'est point » l'exclusif patrimoine d'une seule , d'une arrogante )) famille. A une époque et dans un pays oh des disj> sentiments religieux enflamment les esprits, il faut, » à la tête des affaires, un monarque déjà éclairé par » l'âge et l'expérience. Est-ce un jeune prince , n'ayant » encore débuté sur aucun champ de bataille, qui » luttera avec avantage contre Sélim vieilli dans la » victoire? Tandis que le vainqueur des Suisses est là )) avec sa vaillante épée , prêt à réunir l'impétueuse )) cavalerie française à la solide infanterie allemande , )) pour atteindre le Turc jusqu'au cœur de son empire ! )>
Ils insistent sur Tincompatibilité de Charles avec une des constitutions fondamentales de TEmpire qui exclut du trône impérial tout prince possédant la couronne de Naples. Enfin, à les entendre , les prétentions de Charles sur le duché de Milan menacent l'Italie d*un ébranlement général ; le contre-coup en agitera rAllemagne.
A Tappui de ces raisonnements, des deux côtés Tor circule en abondance.
Certes une telle lutte était de nature à éveiller l'attention des autres princes de TEurope : car l'élévation d'un de ces redoutables concurrents compromettait gravement l'indépendance générale. Tous auraient donc dû se réunir contre le danccer commun. Soit faiblesse , soit jalousie réciproque , soit inhabileté , il n'en fut pas ainsi.
Les Suisses , par haine pour la France , embrassèrent les prétentions du roi d'Espagne : ils croyaient ainsi se venger de Marignan.
L'intérêt de Venise eût été de lutter contre la double candidature; mais le ressentiment l'emportant sur la politique , elle se déclara pour le roi de France ' .
De tous les souverains, le plus intéressé à combattre la suprématie de François , comme celle de Charles , et le plus en état de faire obstacle à leur ambition , c'était Henri YIII, roi d'Angleterre. Mais ce tigre couronné, qui égorgea deux de ses six femmes , et fit périr dans les supplices soixante-douze mille victimes pour les
^ RoBSBTSON , Histoire de CharleS'-'Quint.
82 INTilÛDUCTION. I5|9
forcer à croire ou à ne croire pas, tyran aussi fantasque que sanguinaire 9 manquait de persévérance, de coup*d'œily de sang«-froid. En revanche , la vanité tenait une large place dans sa tète. U se mit sur les rangs. Mais son ambassadeur, fôté par les princes al* lemands et par le nonce du Pape, ne tarda pas à lui enlever toute espérance de succès. Seulement , il attribuait ce revers au retard de la candidature, précaution adroite qui, en sauvant Tamour-propre de Henri YIII, protégeait la personne du négociateur. En eCTet, content de sa démonstration, et jugeant sa gloire satisfaite, Henri n'insista pas et attendit , témoin assez indifférent, rissue du débat. Aux mains d'un tel empereur, que fiit*il advenu de F Allemagne, de ses luttes religieuses ? Entre Téchafaud et le bûcher , les bourreaux eussent manqué à leur tâche.
Un seul prince, Léon X, observait les deux prétendants en homme qui les comprenait bien. Convaincu que l'un ou l'autre choix ne pourrait qu'être funeste à l'indépendance du Saint-Siège, au repos de Tltalie, peut*étre même à la liberté de l'Europe, il devait, sans toutefois s'attirer leur trop facile vengeance, évincer Charles et François. Rôle périlleux , supérieurement conçu , mais mal rempli : le nonce ne fut pas digne du Pape,
Enfin , les électeurs s'assemblèrent à Francfort; c'étaient Albert de Brandebourg, archevêque de Mayence; Herman, comte de Wied, archevêque de Cologne; Richard de Greffenklaw, archevêque de Trêves; Louis,
roi deBobéroe; Louid» comtô palatin du Rhin; Fré^ déric, électeur de Saxe» Joacbim P', marquis de Brandeboarg.
Limiter le pouvoir des empereurs , telle avait toujours été la tendance du Corps Germanique : or, dans les circonstances actueUes y la Diète ne pouvait élire Vuu des deux monarqueS} sans violer ce principe salutaire, sans compromettre gravement les plus cbers intérêts de la commune patrie. Pour sortir d'embarras, elle ofirit ses suffrages à rélecteur de Saxe, Frédéric, surnommé le Sage^ qui , bien digne de ce nom, re* fusa la couronne; c'était la mériter. (( Oui , sans doute, » dans les temps paisibles , » disait^il , a il nous faut i> un empereur qui ne soit pas assez fort pour envahir 9 nos privilèges) mais ce qu'il nous faut, lors du » danger, c'est un cbef en état de veiller à notre sù- D retér Aujourd'hui l'empire turc, aux ordres d'un » valeureux sultan favori de la victoire, nous menace, » prôt à fondre sur l'Allemagne \ jamais encore la haine D de ces barbares n'a été aussi redoutable. Des cir-* » constances nouvelles réclament de nouvelles me- » sures; et ce serait nous perdre que de rester opiniâ- » trément attachés à un principe excellent en lui-même , » mais funeste en ce jour. Des mains plus puissantes » que les miennes doivent recevoir le sceptre impé- » rial; el j'ajoute que pour tout autre prince de TAlle- » magne le fardeau serait trop pesant. Nul parmi nous » ne serait en état de tenir tête au terrible ennemi » qui s'avance. Que faire donc? Recourir à Tun des
» deux rivaux y car chacun d'eux pourra nous dé- )) fendre. Mais comme le roi d'Espagne est né en n Allemagne \ qu'il est membre et prince de l'Empire i> par la succession de son grand-père, et que ses » états bordent la frontière la plus exposée aux in- » cursions des Turcs , ses titres à la couronne impé* y> riale me semblent mieux établis que ceux d'un » prince étranger à notre langue, à notre sang, à notre » pays. D'après ces raisons, je vote pour Charles*. »
Un tel exemple entraîna l'assemblée; le 26 juin, cinq mois et dix jours après la mort de Maximilien , Charles fut^élu.
Mais pour frein, et sans se contenter d'une promesse verbale, on lui imposa une capitulation formelle'; c'était comme la grande charte des privilèges de l'Empire.
Charles avait appris, à Barcelone, son triomphe avec une joie profonde, et d'un front impassible. Dès lors cette jeune ambition conçut le vaste roman de gloire et de domination qui devait agiter l'Europe,
1 C'est-à-dire dans les Pays-Bas, à Gand.
* Pénétrés de l'importance d'un semblable service, les ambassadeurs du roi d'Espagne envoyèrent à Frédéric une somme d'argent considérable. Mais celui qui venait de refuser une couronne s'abaisserait-il à vendre son suffrage?
Les ambassadeurs l'ayant prié de permettre au moins qu'ils distribuassent entre ses courtisans une partie de la somme qui lui était deitinée , « Je ne puis , répondit Frédéric , les empêcher de recevoir ce qu'on leur offrira ; mais quiconque aura accepté un seul florin sera dès le lendemain chassé, o
^^RoBBETsoN, Histoire de Charles-Quint.
émouvoir TAfrigae^ et finir dans un clottre. Mais occupée de trop d'objets à la fois, elle ne pourra en suivre constamment aucun.
Se révélant dès le premier pas, le nouvel empereur n^envoya point d'ambassade au Souverain Pontife pour obtenir son agrément, et lui prêter le serment d'obédience usité depuis Othon lY. Léon X n'était-il pas d'ailleurs le partisan , l'allié de François P% avec lequel ce pape avait signé, en 1515, un concordat fameux par les oppositions qu'il souleva en France?
L'exemple a fait loi. Dans la suite nul empereur n'a rendu cet hommage au Saint-Père ; et quand Pie lY somma Maximilien II de revenir à l'antique usage, il ne fit qu'essuyer l'affront d'un refus éclatant.
En même temps, comme roi d'Espagne, Charles prenait , dans tous ses actes et édits , le titre de Ma^ jestéj porté par les empereurs depuis Honorius et Théodose, et il l'exigea de ses sujets. A l'homme qui méditait une monarchie universelle ne fallait-il pas les plus hauts témoignages de respect?
L'Allemagne avait pris ses précautions contre son chef; l'Espagne crut devoir prendre les siennes; elle craignait de n'être plus un jour, entre les mains de quelque vice-roi, qu'une province de l'Empire : Charles, avant de s'en éloigner, dut la déclarer indépendante.
Impatient de commencer son opiniâtre duel avec François, avant tout, sous prétexte d'une visite à Catherine sa tante , il va à Douvres , se lier contre le roi de France à ce Henri , le plu9 cru^l despote d'Eu-
rope, 8i Christiern II n'eût pas vécu alors. Le nouvel empereur n^est couronné, à Aix-la-Chapelle , qu'à son retour.
Cette même année 1620, une autre souveraineté prit aussi possession de rAllemagne; la Réforme avait gain de cause : Luther triomphait de Léon X.
Le 6 janvier 4521 , Charles présida en personne sa première Diète à Worms. La Chambre Impériale et le Conseil de Régence y furent rétablis ; Charles nomma deux vicaires, non de TEmpire, mais de TEmpereur : Fun Ferdinand, son frère, Tautre, lô comte palatin, aveo vingt-deux assesseurs.
Déjà il avait cédé à Ferdinand TAutriche , la Styrie, la Carinthie , la Camiole , toutes leurs dépendances, et bientôt le Tyrol ^ ainsi que les états situés en Souabe et en Alsace.
Dès lors la Maison d'Autriche fut divisée en bran<che espagnole et branche allemande : pour chef; Tune eut CharleS'^Quint ; Tautre, Ferdinand.
A cette même Diète, deux évêques, celui d'Hildesheim et celui de Minden , et les ducs de Brunswick et de Lunebourg, sommés de comparattre^ n'en n'avaient tenu compte ; mis au ban de TEmpire , ils avaient ri de cet arrêt, et continué entre eux la guerre. Les lois étaient impuissantes; le fils de Maximilien n'avait encore, à cette époque, que l'autorité de son père et de son grand-père.
Entre François V et Charles^Quint, la situation d'un pape devenait embarrassante : Léon X traita presque en
même temps avec Vun^ auquel il promettait Naples, en ae réservant Gaëte ; avec l^aatre , pour chasser les Français d'Italie, donner le Milanais à François Sforze, et Ferrare an Saint'^iége. Le haut but de Jules II avait toujours été di cacciare i barbari d! Italia : Léon X ne pouvait plus prétendre qu'à s'appuyer sur leurs querelles réciproques. On a sévèrement qualifié sa poli* Uque: mais lui était-il possible d*en adopter une autre?
Les premières hostilités éclatèrent en 1 5â1 . L'année suivante , Lautrec , gouverneur du Milanais pour la France, vaincu à la Bicoque, perd tour à tour Milan, Pavie, Lodi, Parme, Plaisance. Léon X meurt : Charles place sur le trône pontifical Adrien d'Utrecht, son précepteur : c*était presque s'y placer lui-même.
Sans finances, comme Maximilien^ car TEmpire ne lui donnait rien, TEspagne peu de chose, les mines du Mexique n'envoyaient pas encore un produit bien réglé, et il guerroyait tout à la fois vers les Pyrénées, vers la Picardie, et en Italie : Charles emprunte de Targent en Angleterre, se ligue avec Henri VIII, avec Venise, Lucques et Florence, contre la France, qu'il partage en idée. Traître envers sa patrie, traître envers son roi, le connétable de Bourbon passe au service de l'Empereur; et à Pavie, François P'perd tout, fors thoniieur.
Charles était à Madrid, quand la nouvelle de tous ses bonheurs lui arriva ; François prisonnier suivait de près le message. Dissimulant sa joie, l'Empereur interdit toute manifestation publique d'allégresse :
a Les Chrétiens, dit-il très-haut, ne doivent se réjouir » que des victoires qu'ils remportent sur les Infidèles.»
Après Cannes , Annibal n'avait pas su profiter de sa propre victoire : Charles ne sut pas profiter du triomphe de ses généraux. La fortune l'appelait : si, à la tête de cinquante mille hommes , il lui eût répondu en achevant la conquête de T Italie, en envahissant la France, l'Europe était à lui. Et cela , dans un moment oà la Réforme grandissait en Allemagne, ou peuples et princes, sous le drapeau de Luther, travaillaient à leur indépendance ! Cette inaction est inexplicable.
Une fois libre, et impatient d'effacer l'affront du traité de Madrid, François l" signe, avec le pape Clément YII, avec l'Angleterre, Venise, Florence et les Suisses, la Sainte Ligue. Les effets ne répondront point à la menace.
Manquant d'argent, le connétable de Bourbon promet à ses soldats, près de Tabandonner, le pillage de Rome. Mais il est tué à l'assaut ; l'exécution sacrilège ne s'en accomplit qu'avec plus de fureur ; Goths et Vandales s'étaient montrés moins impies, moins féroces.
Tandis qu'en son nom on assiégeait le Pape dans le château Saint-Ange, Charles, toujours en Espagne, ordonnait des processions pour la délivrance du Souverain Pontife ; mais nul ordre ne vint arrêter la licence des vainqueurs, et la profanation des choses saintes; triste hypocrisie d'un empereur, d'un chrétien !
Tout semblait conspirer Thamiliation de Rome.
Irrité de la Sainte Ligue, Charles , dans an virulent manifeste dont TAllemagne fut inondée , reprocha à Qément YII son ambitieuse fourberie. Forts de cette attaque, et apprenant de si haut à ne plus respecter rautorité pontificale, alors tous les opposants redoublèrent d'audace ; Luther trouva là un puissant auxiliaire. En Suisse, Zuingle soulevait Zurich, Berne, Bàle , Schaff bouse , Glaris et Appenzel ; la Suède , le Danemark , TÂngleterre , embrassèrent la Réforme ; en France même, Calvin arbora son drapeau.
D'un autre côté, les Turcs s'avançaient toujours. A Mohacz, cette nouvelle journée de Warna, presque toute la noblesse hongroise avait péri sous le cimeterre de Soliman ; le jeune Louis, roi de Hongrie et de Bohême, s'était noyé dans un marais.
De ce désastre devaient sortir pour l'Autriche deux couronnes.
L'archiduc Ferdinand ayant réclamé, à titre d'héritage , la Hongrie et la Bohême , les États , pour concilier les pactes de famille et le droit national d'élection, le choisirent.
Cependant il fallait arrêter les Ottomans et prendre , quant aux affaires de l'Église, un parti définitif. Deux Diètes furent successivement convoquées à Spire.
Écrasés à Franchusen en i 525, les Anabaptistes reparaissent à Wurtzbourg. L'électeur palatin les bat : ils renaissent à Utrecht»
En 15^9 y la nouvelle Diète de Spire prononce
contre eux la peine de mort. La liberté de conêcience est accordée jusqu'à la tenue d'un Concile général , à la réserve du dogme de Luther sur la Cène, qu'on défend de pratiquer et d'enseigner.
Protestation des Luthériens : de là le nom de Pro* testants, qui du reste ne leur fut donné généralement qu'en 1 541 . C'est Ferdinand qui avait présidé la Diète et prononcé les divers arrêts. La position critique du régent I comme archiduc d'Autriche, motivait les oon^ cessions faites aux Protestants.
La Hongrie ravagée, les Turcs avaient pénétré dans ses états jusqu'à Vienne : la ville ne dut son salut qu'à la valeur de Philippe le BelUqueuœ, frère de rélecteur palatin.
Depuis 1 521 , Charles n'avait pas quitté TEspagne, y recevant, au fond de ses palais, toutes les avances de la fortune.
Enfin il arrive en Italie : un traité signé à Barce* lone Ta réconcilié avec le Pape. Le chef suprême de la Chrétienté le couronne roi de Lombardie et empereur.
De retour en Allemagne, Charles ouvre, le 13 juin 1 530 , la fameuse Diète d'Augsbourg. Les Luthériens présentent leur confession rédigée par Melanchthon ; Zuingle, la sienne. Elles sont rejetées; le Grand*Mattre de rOrdre Teutonique, pour avoir embrassé les nouvelles doctrines, est mis au ban de l'Empire.
Dans une autre Diète, à Cologne, l'Empereur fait élire Ferdinand, son frère, roi des Romains. Les Protestants refusent de reconnaître le nouveau monarque.
Princes et villes ea lignent à Smalkatde , dans le comté de Henneberg '. François V adhère à V Union; le roi d'Angleterre promet de suivre cet exemple.
En 1 532 ) Charles , menacé par les Turcs ^ révoque les condamnations prononcées contre les Protestants, et leur accorde tout. Appuyé par eux , comme par le Pape, il peut opposer cent mille hommes aux Ottomans, qni déjà s'étaient avancés jusqu'à Gratz en Styrie, où le sauveur de Vienne , Tintrépide comte palatin , Phi^ lippe, les arrête.
Mais, Tannée suivante, toujours pressé de se débar* rasser des affaires de TEmpire, et laissant au nouveau roi des Romains le soin de contenir l'Allemagne, il retourne en Espagne.
Son départ devint le signal d'autres troubles.
Ulric, ce duc de Wurtemberg , chassé, dépossédé de ses états, en 1519, par la ligue de Souabe, demande à celle de Smalkalde sa réintégration. Toujours en action, François P' Tappuyait secrètement. Dans la Diète de Wurtemberg, Ferdinand est sommé, comme archiduc d'Autriche, de rendre le duché vendu à Charles-Quint. La restitution se faisant attendre, Phi<lippe le Magnanime j landgrave de Hesse, à la tête d*une armée levée avec l'argent de François P', s'em^ pare du duché , et le rend à Ulric. Une autre armée , envoyée par Ferdinand, sous la conduite de Télecteur palatin, est battue. Ferdinand ratifie la réintégration d'Uiric, mais sous la condition que, déclaré fief mas-
• Cercle de Franconie.
n INTRODUCTION. 1534-I5S8
câlin d'Autriche y le Wurtemberg , à défaut d'héritier mâle , fera retour à Tarchiduché.
En 1534, les Anabaptistes , expulsés des Pays-Bas et de la Saxe, s'emparent de Munster, et élisent pour roi Jean Bocold , tailleur de Leyde.
Cette même année, Charles, jusqu'alors peu préoc* cupé de gloire militaire, parut pour la première fois à la tète de ses troupes. Sans s'illustrer par de grandes victoires, il força néanmoins Soliman à la retraite. Peu de temps après, comme jaloux d'inscrire son nom sur les ruines de Carthage , et de rendre , en vainqueur, à la patrie d'Annibal, la visite guerrière du héros africain à TEspagne, Charles alla chasser de son repaire le fameux Hayraddin Barberousse. La délivrance de trente-deux mille esclaves chrétiens consacra la prise de Tunis : expédition, au reste, plus brillante par son audace chevaleresque que féconde en résultats politiques. C'est trois siècles plus tard que , sur le sol d'Afrique , après la merveilleuse apparition de 1798, devaient descendre encore une fois d'autres conquérants» et y planter à jamais le drapeau de la France.
Charles revint en Sicile et à Naples, suivi des heureux qu'il avait affranchis , cortège digne d'un grand empereur. Tous, grâce à sa munificence, purent regagner leur patrie; en chantant ses louanges, ils portèrent bonheur à sa renommée.
Alors ce prince régnait à la fois sur les Pays-Bas , sur Naples , la Sicile , la Sardaigne , les états autri-
1535-1558 INTRODUCTTON. 93
chiens en Allemagne , sur les dachés de Milan et de Novare, qa'il avait conquis.
Soliman était repoussé ; Charles avait donné un roi à Tunis, et fermé Fltalie à François V\ Enfin, comme si cette vaste domination eût encore été trop étroite pour un tel mattre, la terre connue recula ses limites : devant lui s'ouvrit un Nouveau Monde.
Du haut de tant de gloires, TEmpereur, sur les instances des Protestants , demande à Paul III , successeur de Clément VU, la convocation d'un Concile général. Trente est désigné pour siège de l'assemblée. En accédant au vœu des Protestants, Charles travaillait sourdement à les désunir.
En 1 536 , défaite des Anabaptistes près de Munster; leur prophète-roi, Jean de Leyde, et ses principaux complices , promenés dans une cage de fer, sont déchirés ensuite avec des tenailles ardentes et brûlés vifs. Le Luthéranisme se fortifie en Allemagne.
L'année suivante les Turcs reparaissent en Hongrie; Ferdinand est battu entre Bude et Belgrade ; heureusement les vainqueurs s'arrêtent. En 1 529, la révolte des Gantois subit un terrible châtiment. C'est Charles qui Tinflige en personne à sa ville natale, après avoir traversé la France, hôte confiant du monarque qu'il avait si durement emprisonné à Madrid , et qu'à Paris il abusait par de fallacieuses assurances.
En 1543, George de Saxe, prince de Misnie et de Thuringe, meurt, déshéritant son frère Henri, luthérien zélé f et ses neveux , s'ils ne rentrent point dans
la religion de leurs pères. En ce cas, il donne ses états à la Maison d'Autricbe, L'électeur de Saxe, le landgrave de Hesse , prennent parti pour les princes ainsi dépouillés. A la voix de Lutberi laMisnie, la Tbûringe embrassent la religion nouvelle.
Vainement Cbarles s'efforce de dissoudre la ligue de Smalkalde, Il ne peut en détacber qu'Albert de Brandebourg. Sans cesse inquiété en Hongrie par les Turcs I il avait publié, le 8 juillet 1541, un Inhalt ou Intérim qui , en attendant la décision du Concile » garantissait à tous le libre exerciœ de leur croyance.
Cette liberté de conscience , TEmpereur, selon qu'il était bien ou mal avec le Pape et les Turcs, la concédait ou la révoquait.
Une armée impériale vient assiéger dans Bude le compétiteur que Soliman y opposait à Ferdinand d'Autriche. Elle est battue, et les Turcs occupent la Hongrie,
Ferdinand offre un tribut ; à cette proposition, Soliman répond par Tordre de renoncer à toute préten* tion sur la Hongrie et de lui faire hommage de FAutriche ; humiliante injonction que dévore le frère de TEmpereur.
Au lieu de marcher sur la Hongrie et de l'arracher aux Turcs, Charles se rend en Italie ^ de là, il débar^ que à Alger; vainqueur, il eût soumis tous les états barbaresques à TEspagne ; mais que deviendrait l'Em* pire ainsi abandonné? Charles ne s'en préoccupe points
1&4&-I5&t INTRODUCTION. 95
ToQJoarB et partout Tintérét espagnol effaçait à ses yeax rintérét allemand. Une tempête dissipa oe rêve. Un illustre volontaire avait accompagné Texpédition , le conquérant du Mexique , Femand Cortez.
L'Allemagne était en feu : la ligue de Smalkalde , pressant de toutes parts les princes catholiques, chassait de ses états le duc de Brunswick. Comme ses alliances, les armements de François P' menaçaient ritalie et les Pays-Bas : partout Charles*Qnint se trouvait en échec.
Le 28 janvier 1 545 , à la demande de TEmpereur, le Concile de Trente s'ouvrit. Le moment et le lieu étaient bien choisis. Le moment : Charles , en effet , battu à Consoles , glorieuse revanche française de Pavie, avait signé le traité de Crespy : par un article secret , François lui promettait tout son concours pour metta^ un terme au schisme de Luther, et pour soute» nir les décrets du Concile qui allait s'assembler : de plus , une trêve de cinq ans venait d'être signée entre son frère y comme roi de Hongrie, et Soliman le Mapiifique.
Le lieu : Trente étant près de l'Allemagne et sur les confins des possessions autrichiennes , l'Empereur pouvait espérer une grande influence sur les décisions du Concile. Mais les Protestante ayant refusé de s'y rendre, l'assemblée fut suspendue.
L'empereur toutefois n'avait pas perdu son temps : la division régnait dans le camp réformé. Deux événemente mémorables signalèrent Tan i 546 : la mort
de Luther^ et, comme pour célébrer ses funérailles, la naissance des guerres de religion.
Le 24 avril 1547, Charles gagne sur la ligue de Smalkalde la bataille de Muhiberg; fait prisonnier, condamné à mort par Charles seul , sans le concours des États , Jean Frédéric de Saxe ne conserve la vie , ne recouvre la liberté, qu'en perdant son électorat. Tout en écrasant les Protestants par ses armes , l'Empereur affectait de la modération envers les vaincus. Â son entrée dans Wittemberg, il s'étonna qu'on eût suspendu l'exercice du culte luthérien , et visitant la tombe du Réformateur, il interdit toute insulte : o Je 0 ne fais point la guerre aux morts , d dit-il ; a qu'il D repose en paix , il est déjà devant son juge. »
La ligue de Smalkalde était détruite , mais la religion protestante debout. L'Empereur chercha à ramener les religionnaires dans le sein de TËglise , résultat autrement difficile qu'un triomphe sur les champs de bataille.
Le 15 mai 1548, dans la Diète d'Augsbourg, aidé de deux évéques catholiques, et d'Âgricola \ théologien luthérien, il publia le fameux Intérim, formulaire de foi et de discipline, en vingt-six articles, prescrit en attendant la décision du Concile. C'était une transaction : aussi, tous. Catholiques et Protestants, d'accord sur ce point , la rejetèrent-ils. De part et d'autre on la compara à THénotique' de Zenon, à TEcthèse
< D'EisIeben , comté de Mansfeld.
' De iv<in)ç, unité. Cédant aux instances d*Àcacius, patriarche de
J5i8-t^58 INTRODUCTION. 97
d'Héraclius '. Les LuthérieDS qai s'y soumirent reçurent le nom à! Adiaphoristes ^ indifférents.
D'autres mesures proposées par TEmpereur n'obtinrent pas plus de succès. Quoiqu'il eût environné l'assemblée d'un immense réseau de troupes, il ne put faire élire son fils roi des Romains. Ce fut durant cette même Diète que les Pays-Bas devinrent partie intégrante du Corps Germanique, sous le nom de Cercle de Bourgogne.
Entouré des hommages du monde, l'altier potentat semblait au comble de la puissance ; ses embarras, au contraire, se compliquaient de jour en jour.
En 1 551 , pour assurer l'unité de sa vaste monarchie , il avait engagé Ferdinand à céder le titre de roi des Romains et l'hérédité impériale à Philippe son fils , chargé par lui , en 1 549 , du gouvernement de la Flandre, du Hainaut, de l'Artois. Il voulait donner à l'Empire un chef qui, mattre de l'Espagne et de l'or du Nouveau-Monde , put contenir les princes protestants, et faire tète aux Bohémiens révoltés, aux Turcs menaçants. Mais c'était aussi diviser d'intérêt les deux branches de la Maison d'Autriche. De là une
Constantinople, l'empereur Zenon avait, en 482, ordonné, par un édit, Tunion des catholiques et des eutychéens. Mais, par sa nature même, l'union ne se décrète pas. Aussi de violentes disputes s'allumèrent-elles dans l'empire grec, et à leur suite la persécution.
' En faveur des Manothéliies , qui s'appuyaient sur le Monophy^ $isme. Tandis que ce triste empereur ne se préoccupait que de querelles théologiques, Damas, Jérusalem, la Mésopotamie , la Syrie, la Palestine tombaient au pouvoir des Turcs.
rupture entre les deux frères. Sur le refus de Ferdinand ^ Charles avait demandé sa déposition et l*élection de son fils. Mais ce vœu , les électeurs le repoussèrent ; ceux du Palatinat , de Saxe et de Brandebourg se liguèrent même contre l'Empereur avec Henri II do France.
C'est qu'un prévoyant instinct de conservation commençait à révéler le dernier mot de cette insatiable ambition. Les Protestants sentaient bien que l'hypocrite tolérance de Y Intérim ne tarderait pas à leur être enlevée ; quant aux Catholiques , pénétrant les arrièrepensées de Charles , ils comprenaient enfin que l'aider à terrasser les Luthériens , c'était se préparer un commun maître.
En outre y Catholiques et Protestants, tous s'indignaient à la vue du landgrave de Hesse et du vénérable électeur de Saxe, insolemment traînés , de ville on ville , en triomphe par Charles-Quint.
D'une part» de nobles martyrs de la liberté germa-nique : à eux le respect , la reconnaissance ; de l'autre , le despotisme espagnol : à lui la haine.
Aussi tout à coup, au moment où Charles, croyant toucher au but, surveillait, à Inspruck, le concile de Trente, et méditait de gigantesques projets contre la France et la Turquie, Maurice, qu'il avait fait électeur de Saxe, Maurice qu'il attendait comme allié, jette le masque, parait en ennemi à la tète d'une armée, et marche sur le Tyrol, tandis qu'héritier du trône et des i^essentiments de François T',
Henri II ' envahit la Lorraine, et s'unit avec les Turcs contre TEmpereur.
De son côté, Soliman s'avance, à marches forcées, sur la Hongrie.
Charles-Quint reçut, à neuf heures du soir, ces tristes nouvelles. Peu s*en fallut même qu'il ne fftt surpris dans Inspruck. Par une nuit orageuse, en proie aux douleurs de la goutte , il s'échappa presque seul , porté en litière , à travers des chemins imprati«cables, et gagna péniblement Yillach , en Iltyrie. Mau« rice , après avoir livré au pillage le palais de Charles- Quint, se hâta de rejoindre Ferdinand à Passaw, où étaient assemblés les ambassadeurs de l'Empereur, le duc de Bavière, les évéques de Sattzbourg, d'Eichstadt et de Passaw, les ministres des électeurs absents, les députés des princes, villes et bourgs principaux de l'Empire.
Un même danger avait réconcilié les deux frères. Ferdinand, au nom de Charles, Maurice, au nom de tout le corps protestant, ouvrirent la négociation. Mais on ne put s'entendre, et Maurice, reprenant les armes , assiégea Francfort. Bientôt les Prolestants dictèrent les conditions du traité de Passaw. Charles*Qnint ve« nait de céder : c'était le premier pas vers l'abdication.
Tandis que Maurice, après avoir ainsi humilié l'Em-
* Ce prince s'était donné, en plein Parlement et même sur des monnaies, le titre de vengeur de la liberté germanique et des princen prisonniers; libertatis germanicœ et principum captivorum vindex. Sur son manifeste apparaissait , entre deux poignards , le bonnet de la liberté.
perear, rhamilie de nouveau en Tallant défendre en Hongrie contre les Turcs ^ Charles, tristement rassuré du côté de r Allemagne , rassemble une armée formidable, et entreprend le siège de Metz, que défend François, duc de Guise. Mais la fortune, qui rCaime 'point les vieillards ^, Tavait abandonné.
Trente mille hommes périssent devant la place par le fer, le feu, la contagion. Charles lève le siège, et se dédommage, au printemps, de cet échec, sur Therouanne, dans les Pays-Bas, qu'il rase de fond en comble, exploit plus digne d'un Gengis-khan que d'un monarque européen.
Ruiné malgré les trésors du Mexique, l'Empereur se voit réduit à emprunter deux cent mille écus d'or à Cosme de Médicis, duc de Florence : Timportante principauté de Piombino et Tile d'Elbe, futur asile d'un bien autre César, sont livrées en gage. Vers l'Italie , une révolte lui enlève Sienne. Le pape Paul IV, son irréconciliable ennemi , se ligue avec la France pour conquérir le royaume de Naples, et excommunie Ferdinand, qui, l'année précédente, devenu acqué* reur de la Transylvanie , avait sur un soupçon fait assassiner Tévéque de Waradin , Martinusius , nouveau waivode.
Le sceptre du monde échappe à ses mains affaiblies.
La pacification de Passaw réclamait une confirmation solennelle. En Tabsence de Charles, retenu à Bruxelles par la goutte , Ferdinand ouvre la mémo-
> Tristes paroles do Charics-Quint sur lui-même.
rable diète d' Augsboarg ; sa modération habile y rap* proche les esprits.
La liberté de conscience est garantie aux Luthériens, mais aux Luthériens seuls, à l'exclusion des autres sectes. Ferdinand stipule, au grand déplaisir des Protestants, et fait adopter la célèbre Réserve ecclésias* tique; clause en vertu de laquelle tout bénéficier catholique, ayant embrassé la nouvelle religion, perd son bénéfice, qui dès lors est censé vacant et retourne à la disposition des collateurs.
Tous les États signèrent le recez de cette Diète, le 25 septembre 1555.
Aussitôt Paul lY, considérant comme un empiète* ment sacrilège les concessions faites à la Réforme, menaça Charles-Quint s'ils n'annulaient le recez , et le roi des Romains, de les excommunier. En même temps, pour anéantir la puissance autrichienne en Italie, il proposait à Henri II l'organisation d'une nouvelle Sainte Ligue.
Mais tandis que l'horizon politique se chargeait de nuages, et que ce trône, si laborieusement élevé, semblait prêt à s'écrouler dans une tempête , Charles déçut toutes les haines, déjoua tous les calculs, et s'empara encore une fois de tous les esprits. Miné par le mal, atteint d'une pieuse mélancolie, affligé de la conduite irrespectueuse d'un fils dénaturé, qui, déjà possesseur des couronnes de Naples et de Milan, convoitait hautement les Pays-Ras; découragé par les revers, par ses vains efforts pour Textirpation de la
Réforme , et poor assurer le sceptre impérial à Philippe; vieillard avant le temps, Charles assemble les Etats à Bruxelles, le 25 octobre 1555, et remet les Pays-Bas à son fils. Le 13 janvier, il lai cède l'Espagne, le Nouveau- Monde, toutes ses provinces héréditaires. Après avoir rappelé, dans une harangue pompceuse, ses immenses travaux depuis l'âge de dixsept ans, ses guerres en Europe et en Afrique, ses victoires, surtout ses luttes , ses sacrifices pour la cause sacrée de la religion : « Je vous laisse un pesant far- » deau , » ajoutait-il avec amertume ; « car depuis que » je Tai mis sur mes épaules , pas une heure de ma » vie n'a été exempte de soucis et d'inquiétudes. »
Le 7 septembre suivant , il envoie , de Sudbourg en Zélande, le sceptre impérial et la couronne à son frère Ferdinand, avec l'acte de sa renonciation à l'Empire; s'embarque à Flessingue pour l'Espagne, aborde à Laredo en Biscaye, se jette à genoux en baisant la terre , et s'écrie : a Nu je suis venu au monde , et nu » je reviens à toi , mère commune des hommes. Je te » voue mon corps; c'est le seul moyen de reconnaître » les biens dont je fus comblé ; » il se retire au monastère de SaintrJust dans l'Estramadure , et bientôt celui qui avait troublé l'univers de sa renommée meurt au fond d'une cellule.
Après un splendide drame de quarante-cinq années , le grand acteur quittait la scène , comme il Pavait remplie, extraordinairement. Vertus et défauts, tout fut remarquable dans Charles-Quint. Mieux partagé que
868 prédécesseurs ) il avait pour points d'appui TEspagne et les Indes : rArchimède couronné souleva le monde \ mais ne pot le soutenir.
Par l'extension de la prérogative royale » il avait, nuit et jour, travaillé à rendre les rois d'Espagne absolus. Ses efforts ne furent pas infructueux; mais la constitution germanique, se retrempant dans les dan« gers même qui la menaçaient, acquit, durant ce redoutable règne, sa plus grande force. Ce fut alors que les divers états de TEurope, contraints par son incessante ambition à des efforts sans relâche, acquirent plus de vigueur dans leur organisation intérieure, connurent leurs ressources et apprécièrent ce dont ils étaient capables. Alors aussi , à l'union et à Tisolement des puissances succédèrent des rapprochements intimes, et bientôt un vaste système politique, où chacun prit son rang ^ : de là l'équilibre européen*
Mais cette prépondérance de sa Maison et de l'Empire que Charles venait de constituer, Richelieu allait bientôt la déplacer au profit de la France.
Son immense héritage , Charles l'avait partagé d'à* vance; à son frère Ferdinand ^, tige de la branche allemande de la Maison d'Autriche, les couronnes germaniques : à son terrible fils, Philippe II, tout le reste.
^ À l'apogée de sa puissance, la volonté de Charles avait régné sar 43,770 lieues carrées, ou 4,981 ,355 myriamètrcs.
2 RoBERTSON, Histoice de Charles- Quint»
3 Né à Alcala, le 40 mars 4503; roi do Hongrie et de Bohème en 4527; élu roi dos Romaius eu 4530 ; empereur, en 4558.
Successeur de Charles-Quint, Ferdinand avait envoyé au Pape le grand chambellan Gusmann, pour lui annoncer son élection. Mais Paul lY ne daigna pas admettre l'ambassadeur en sa présence, tant il sMndignait qu'on eût osé prendre le titre d'empereur avant d'en avoir obtenu la permission du Saint-Siège. N'appartenait-il pas au Pape seul de déposer les empereurs ou de recevoir leur abdication^? L'abdication de Charles était donc radicalement nulle. Seul aussi il pouvait absoudre Ferdinand de son traité avec les Protestants. D'ailleurs, selon encore l'altier pontife, des électeurs entachés d'hérésie n'avaient pu faire un empereur. Que Ferdinand, renonçant à TEmpire, s'en rapportât à la suprême décision du Saint-Siège, tel était Vultimaium romain. Gusmann revint avec cette réponse I non toutefois sans avoir protesté contre de si arrogantes prétentions.
Deux ans plus tard, Paul n'étant plus , Pie lY faisait un tout autre accueil aux envoyés de l'Empereur. Mais ses efforts, comme ceux de Ferdinand, pour emmener les Protestants au Concile de Trente, furent inutiles.
La réunion des deux religions occupa constamment le sage et habile chef de TEmpire. Après avoir obtenu du Pape, pour Tarchiduché d'Autriche, la communion sous les deux espèces ^ , il avait chargé le savant Cas*
* Ejeratio est privatio imperii,
• Sous cette condition qu*il serait toujours enseigné par les prêtres que le calice n'est pas nécessaire aux laïques.
sander' d'exposer les articles sur lesquels les deux religions étaient d'accord, et, quant aux autres, de préparer un formulaire qu'on pourrait respectivement adopter.
Mais la mort arrêta l'Empereur dans ses projets de conciliation : il emporta au tombeau la paix de TËglise germanique.
Ce prince avait changé l'organisation de la Cour Aulique, réformé la monnaie, amélioré toutes les institutions destinées au maintien de la tranquillité publique, favorisé l'étude des langues orientales en Allemagne, encouragé les savants avec une noble munificence, et fait imprimer, à ses frais, pour la distribuer dans les missions de TOrient , une belle édition du Nouveau Testament en syriaque. Il entretenait avec Érasme, qui avait tracé le plan de son éducation , une active correspondance. Plein de goût et d'érudition , sachant l'espagnol, le français, l'italien et l'allemand, possé* dant à fond la littérature classique , il avait une connaissance générale des sciences et des arts , se délectait à la lecture des auteurs grecs , et vivait dans une sorte d'intimité avec César et Cicéron.
Fidèle aux traditions de famille, Ferdinand n'avait
^ Consuliatio dé articulis fidei inter Papistas et Protestantes controversis.
Né en 4545, dans l'ile deCadsant, à Tembouchurc do TEscaut (et peot-étre est-ce de là qu'il a tiré son nom), Georges Cassander fut un des plus doctes et des plus judicieux théologiens du seizième siècle. Voué tout entier à la recherche de la vérité , il unissait à un vaste savoir une admirable tolérance. En lui Tesprit et le caractère se trouvaient à la même hauteur.
pas négligé l'extension de ses possessions : successivement il s'enrichit du Wurtemberg, de rAulriche Inférieure et Intérieure avec T Alsace, de la Hongrie et de la Croatie, de la Bohême, d'une grande partie de la Silésie, de la Moravie et do la Lusace, de la seigneurie de Thengen. Plus tard, il est vrai, ce prince dut céder le Wurtemberg au duc Ulric, et une portion de la Hongrie orientale aux Turcs.
C'est sous son règne que tous les évôchés enclavés dans les électorals de Saxe et de Brandebourg furent sécularisés.
Par son mémorable testament du i" juin 1543, Ferdinand appelait ses filles à hériter des royaumes de Hongrie et de Bohême , à défaut des hoirs de ses fils: de celte disposition devait sortir, en 1740, la prétention de Charles Yll sur ces royaumes, du chef de l'archiduchesse Anne, fille de Ferdinand V% mariée à Albert Y, duc de Bavière.
La division de la Maison d'Autriche en deux bran* ches avait rassuré les princes allemands. Tel était même l'ascendant personnel de Ferdinand sur les cœurs, que, sans peine, il fit élire roi des Romains Maximilien son fils.
Peu de temps auparavant, ce jeune prince avait été couronné à Prague, comme héritier du royaume de Bohême, et Tannée suivante à Presbourg, comme futur roi de Hongrie. Par un bonheur inouï, Ferdinand vit donc, sur la tôte de son successeur, ces trois couronnes que les souverains autrichiens s'étaient
toujours efforcés de réunir. Sans cesser d'être électif, TEoipire était devenu héréditaire.
Fils du dernier empereur et d'Anne, héritière de Hongrie et de Bohême, empereur lui*même en 1564, Masiimilien II , quoique élevé en Espagne avec Phi* lippe II , s'empressa de reprendre l'œuvre paternelle , la fusion des deux religions. Un moment il avait songé à embrasser le luthéranisme, tant étaient profondes les impressions produites en lui par son premier instituteur Wolfgang Se vérin, Silésien très -attaché en secret à la Réforme.
Élu roi des Romains le 24 novembre 1 562 , Maximilieu avait été couronné, contre l'usage, à Francfort, le 30 du même mois. Dans cette cérémonie, nulle des formalités prescrites par la Bulle d'Or de Charles IV ne fut omise. Ainsi, l'électeur de Brandebourg, comme Grand Échanson, étant monté à cheval, alla prendre, sur une table posée au milieu de la grande place, un bassin d'or avec une serviette, rentra dans la salle du festin, et présenta à laver à l'Empereur et au roi des Romains. Le bassin, la serviette, le cheval, furent remis au comte de ZoUern , à qui ils appartenaient , en vertu d'un ancien droit. Ensuite l'électeur de Saxe , Grand Maréchal , montant aussi à cheval , courut vers un monceau d'avoine dont il remplit un boisseau d'argent, et le boisseau ainsi que le cheval furent remis à Frédéric de Pappenheim, vicaire du Grand Maréchal. Ceci accompli , Télecteur palatin , comme Grand Maître d'hôtel, vint à cheval, à la cuisine, prit deux plats.
408 INTRODUCTION. I5«i-157«
ety de retour à la salle du festin , descendit de cheval , déposa les deux plats sur la table de TEmpereur; Télecteur de Saxe portait devant lui un grand bâton. Le cheval avec les plats d'argent furent donnés au vicaire palatin. Ensuite parurent les trois électeurs ecclésiastiques: comme Ârchichanceliers de TEmpire, ils présentèrent les sceaux, que l'Empereur leur passa autour du cou.
Sur la place, un bœuf entier, farci de plusieurs autres animaux , fut rôti. On en servit un morceau sur la table du roi des Romains; le reste alla au peuple.
Comme les dispositions religieuses de Maximilien étaient bien connues, autant les Catholiques avaient redouté son avènement , autant les Protestants le désiraient. Mais, déterminé par les plus puissantes considérations , le nouvel empereur resta dans le sein de rÉglise, déclara hautement qu'il professait le Catholicisme, et conserva tous les établissements ecclésiastiques, sans toutefois s'écarter jamais de la plus généreuse tolérance.
(( A Dieu seul appartient l'empire sur les consciences. )) Tel fut l'invariable principe de toute sa conduite.
Sa première Diète eut lieu à Augsbourg. Les deux partis s'y étaient rendus en foule, animés d'une égale haine. Maximilien , qui sentait tout ce qu'il y aurait de périlleux à entamer d'abord les discussions religieuses, commença par demander un vote de secours contre les Turcs, qui occupaient plus de la moitié de la Hongrie, secours immédiatement et abondamment
accordé pour trois années consécutives, à Tunanimité des SDffrages ^
On venait de se réunir sur un même terrain : c'était beaucoup. Laissant venir alors les questions religieuses, l'Empereur se renferma dans le rôle d'impartial médiateur, inspira peu à peu des sentiments plus mo« dérés, proclama sa ferme résolution de maintenir la pacification religieuse, et prévint ainsi toute entreprise des partis. Ce ne fut pas là Tunique fruit de cette sagesse : effrayé d'abord des tendances de Maxi* milieu, mais rassuré par sa modération, le Pape lui fit remettre, vers la fin de la Diète, 50,000 ducats pour frais de la guerre contre les Turcs.
De tous les états de ce prince, le seul que, pendant son règne pacifique, la guerre ait dévasté, ce fut la Hongrie. A peine sur le trône, il dut, provoqué par les agressions de Jean Sigismond , poursuivre les hostilités commencées sous Ferdinand V\ Au cœur de l'hiver, Swendy, l'un de ses généraux, entre en campagne, reprend, sur le prince de Transylvanie, Tokai, Kovar, Erdad et Bathor. En même temps, des ambassadeurs venaient, au nom de Maximilien, offrir au SuKan les arrérages du tribut , et demander la continuation de la trêve conclue avec Ferdinand. Mais Soliman II ne cherchait qu'un prétexte pour attaquer : ses conditions furent donc telles qne, ne pouvant les accepter sans déshonneur, l'Empereur se prépara énergiquement à repousser une invasion imminente. En
^ WiLL. CoxK, Histoire de la Maison d'Autriche.
no INTRODUCTION. 1S64-I57G
effet, dès le printemps de 1 566, Soliman s'avançait à la tête de forces considérables. Mais déjà Swendy, pour contenir les Transylvains, avait pris position sur la Teysse ; avec un second corps , rarchiduc Charles couvrait l'Illyrie; enfin, l'Empereur en personne, campé avec 80,000 hommes aux environs de Raab, surveillait les mouvements des Turcs. Après l'héroïque défense de Sigeth, Soliman, mattre enfin de cette place, meurt, le i septembre suivant. Son successeur, Sélim II évacue la Hongrie et revient à Constantinople. Alors Maximilien, qui n'avait plus affaire qu'avec Jean Sigismond, usant sagement du succès de ses armes, propose la paix au Sultan , qui l'accepte. Une trêve , conclue en 4568, stipulait que, de part et d'autre, chacun conserverait ce dont il était en possession; clause aussi avantageuse qu'honorable pour l'Empereur, qui , ne perdant que Sigeth et Giula , étendit sa domination de la Teysse aux frontières de la TransyU vanie. Bientôt, Jean Sigismond étant mort, tous les domaines de Hongrie retournèrent à Maximilien.
C'est en 1 566 que, sous le nom Gueux, avait surgi la première ligue flamande et hollandaise contre le despotisme espagnol.
Deux ans plus tard, Maximilien accorda aux pro* testants d'Autriche le Ubre exercice de leur religion, et envoya en Espagne son frère Charles, archidac de Gralz, pour adoucir Philippe en faveur des Pays-Bas, dont les princes protestants d'Allemagne fomentaient l'insurrection. Le duc d'Albe demanda à l'Empereur
de lui livrer le prince d'Orange : Maximilien répondit que cette question devait être dérérée à la Diète char« gée de la juridiction suprême des Pays-Bas , et resta eu dehors de la lutte contre TEspagne.
Maximilien avait toujours été d'une complexion délicate; sentant ses forces décliner avant le temps, il songea sérieusement à assurer ses états à sa postérité. Dans une Diète tenue à Presbourg (1572), Ro-* dolpbe, son fils aine, fut couronné roi de Hongrie. Quant à la Bohême , le droit d'élection n'y étant pas encore considéré comme entièrement abrogé, TËmpereur agit avec une grande circonspection. Pour ne pas blesser les susceptibilités de ses sujets, ni renoncer au droit de succession héréditaire établi par Ferdinand V% il tint, en personne, à Prague, une Diète solennelle, à laquelle il présenta Rodolphe comme devant régner un jour sur la Bohême. Touchée de cette déférence, rassemblée approuva par un vote unanime, et Rodolphe fut couronné, le S2 septembre 4 575. Quelques semaines plus tard, le même prince fut, à l'unanimité encore, élu roi des Romains, et couronné à Ratisbonne.
Issu, par les femmes, du sang de Jagetlon, Maxi* milien voulut faire entrer aussi dans sa famille la couronne de Pologne, jointe, par Sigismond-Auguste, à celle de Lithuanie, et proposa son fils Ërnesl; mais le duc d'Anjou, frère de Charles IX, l'emporta. Lorsque Henri renonga au trône de Pologne pour celui de France, qui devait lui coûter la vie, Maximilien présenta de nouveau son fils ; mais , à son grand éton-
nementy on parti nombreux le choisit iai-méme, et il fut proclamé roi par le Primat : le décret d'élection rendaity en termes formels, un éclatant hommage à ses vertusy à ses talents, à sa conduite conciliatrice et bienfaisante. Mais la joie de Maximilien fut de courte durée : un autre parti excité par les Turcs et par \§s puissances ennemies de TÂutriche, élut Etienne Bathori, waivode de Transylvanie , qui signa, en toute hâte, une capitulation devant laquelle l'Empereur avait hésité , et régna avec gloire.
C'est à Ratisbonne, pendant la Diète, le 12 octobre 1576, que Maximilien rendit son àme à Dieu.
Son plus bel éloge est dans l'accord des historiens d'Allemagne, de Hongrie, de Bohême, d'Autriche. Catholiques et Protestants, tous célèbrent à l'envi sa bonté, sa tolérance; tous bénissent en lui un Titus chrétien.
Beau-père de Charles IX, il avait , du haut de son trône, énergiquement exprimé toute son horreur pour la Saint-Barthélemi ; et quand, retournant de Pologne en France pour y régner, Henri de Valois passa à Vienne : a II n'y a pas de plus grand crime pour les princes, lui dit le sage monarque, que de tyranniser la conscience de leurs sujets. Loin d'honorer le Père commun de tous les hommes , en répandant le sang des hérétiques, ils s'exposent aux traits de la vengeance divine ; et tandis que, par de semblables moyens, ils aspirent à gagner des couronnes dans le ciel , ils s'exposent à perdre justement leurs états sur la terre. »
Rodolphe II , son fils aîné, lui succéda.
Déjà couronné, da vivant de son père, roi des Romains, de Rohéme et de Hongrie, à ces royaumes ce prince joignit TÂutriche; il en héritait seul, ses frères n'ayant eu que des apanages. Alors, pour là première fois, }§i souveraineté exclusive de cet archi* duché, depuis qu'il était entré dans la Maison de Habsbourg, s'établissait sur la primogéniture. La consécration de ce droit d'aînesse devint très-profitable à la Maison d'Autriche ^ : au lieu de partages affaiblissants, c'était l'unité.
Plus que jamais, dans les graves circonstances qui pesaient sur l'Allemagne , il eût fallu un chef habile , un hardi guerrier: elle n'eut qu'un pitoyable empereur.
En i579, les conférences de Cologne, entre le duc d'Arschott, député des Pays-Bas, et Charles d'Aragon, duc de Terra -Nuova, ambassadeur d'Espagne, pour terminer les troubles sous la médiation des quatre commissaires impériaux * , cessèrent après sept mois ; le 4 février, fut conclue la mémorable Union d'Utrecht, d'où allait sortir la république hollandaise.
Cependant le feu des discordes religieuses soufflait avec violence : trois communions chrétiennes se persécutaient. Tel fut d'abord l'effet de la fameuse For^ mula concordkBj ébauchée, dans un synode à Maulbronn par les théologiens de Wurtemberg, et terminée
* WiLL. GoxB, Histoire de la maison d'Autriche.
* Les archevêques de Trêves et de Cologne, Tévôque de Wurtzbourg et le duc de Jaliers.
44i INTRODUCTION. I57C-1C12
par les docteurs saxons au couvent de Bergen, près de Magdebourg; formulaire qui « plus tard, n'en devint pas moins le grand livre symbolique des Luthériens. Dans leur aveugle acharnement , ceux-ci et les Calvinistes repoussèrent le calendrier Grégorien , parce que l'astronome Louis Lilius Favait rédigé sous les auspices du pape Grégoire XIII.
Les Flamands avaient chassé leur gouverneur, Tarchiduc Mathias, frère de TEmpereur. Vainement, à la Diète d'Augsbourgi en 1582, Rodolphe voulut-il inlé* resser le Corps Germanique à sa querelle*
Bientôt la Maison d'Autriche subit un humiliant écheo : Etienne Bathori étant mort, les deux ooncur^ rente au trône , Maximilien , frère de Rodolphe II , et Sigismond, fils de Jean roi de Suède et dô Catherine de Pologne, sœur du roi Sigismond^Auguste, en vien^ nent aux mains. L'archiduc est battu à Bitschin en Siiésie, et fait prisonnier. Par le traité de Beuthen, il renonce à toutes prétentions sur la Pologne; on le relâche, sans autre rançon que cet acte de faiblesse.
Dix-sept ans plus tard , TEmpereur, comme archiduc d'Autriche, transige, à Prague, avec les ducs de Wurtemberg. Le nœud vassalitique, contracté en 1 534^ leur est remis ; le Wurtemberg redevient fief immédiat de l'Empire; la seule expectative qui reste aux Ar«* chiducs sur cette succession, c'est l'extinction de la Maison ducale.
Tandis que les Diètes s^cffbrçaient de pacifier la religion et de remédier au désordre toujours croissant;
Rodolphe, subissant les conséquences de sa triste édu« cation, s'enfonçait davantage dans de creuses études; ralchimie et Tastrologie judiciaire faisaient ses délices. A force de travail, il était parvenu à couvrir de ridicules le manteau d'empereur.
La mort de son oncle, Tarchiduc Ferdinand, comte de Tyrol , l'enrichit des belles et importantes possessions de ce prince.
L'année suivante, par un traité conclu à Prague avec Simon Bathori, prince de Transylvanie, Rodolphe le reconnut indépendant , ami de la Hongrie et son allié oontre les Turcs , mais sous la condition qu'à dé* faut de mâles du nom de Bathori , la principauté serait réunie au territoire hongrois.
Rodolphe avait cédé a son frère, Tarchiduo Mathias, TAutriche et la Hongrie.
Dans cette décadence de la Maison d'Autriche, tous les regards se tournaient vers Mathias, tant Tincapable monarque semblait prendre à lâche de lui faire un beau rôle I
Mais une bien autre crise menaçait cette puissance. Arbitre de l'Europe, maître de la plus belle armée du monde , Henri IV, devenu l'âme de V Union Évangé-^ lique, s'apprélait à marcher en Allemagne, quand le vil couteau d'un lâche assassin trancha sa vie.
Cependant les divisions continuent dans la famille impériale. Pour placer l'archiduc Léopold, de la branche de Styrie, sur les trônes de l'Empire et de Bohême, à 1 exclusion de Mathias, Rodolphe s'entend avec les
Espagnols. Mais, en 1611, Mathias s'empare de la Bohême, et les États lui décerDeot la couronne.
Réduit à implorer la diète de Nuremberg , l'Empereur demande aux États d'Allemagne Taumône d'un revenu quelconque; il ne reçoit d'eux qu'un refus, avec d'humiliants reproches sur son insouciante inertie.
Alors une sombre mélancolie s'empara du malheureux monarque. Effrayé des sinistres avertissements du célèbre astronome Tycho-Brahé, qui l'avait engagé à se défier de ses proches, il devint inabordable. Pour le voir, les étrangers se déguisaient en palefreniers; furtif et singulier lever d'empereur, qui se tenait dans les écuries ! Rodolphe mourut sans obtenir de regrets , mais digne de pitié.
Malheureusement l'éducation avait faussé en lui la nature : confié dès son enfance aux soins d'une mère peu éclairée, il subit ensuite, à Madrid, les irrémédiables inconvénients d'un enseignement imposé par le sombre Philippe II. Aussi tout ce qui honore l'esprit humain devint en Rodolphe un travers et le perdit. En outre, né à une époque toute guerroyante, sans aucune aptitude à la guerre, les Protestants, sa famille, les Turcs, enfin tout ce qui l'attaqua par les armes , dut nécessairement avoir gain de cause contre lui.
Néanmoins son indolence ne fut pas telle que Voltaire et d'autres historiens la représentent. Plus d'une fois Rodolphe suppléa par les négociations à la résistance armée. N'y eut-il pas quelque mérite, chez un
prince élevé par Philippe II, à prendre et à garder, contre Philippe II lui-même , l'attitude de Rodolphe dans la grande affaire des Pays-Bas? Ne remarqae-ton pas une certaine énergie dans sa lutte diplomatique contre l'ambition de Mathias, lutte où celui-ci ne triompha qu'à grande peine ?
Ce prince, avant F humeur mélancolique qui absorba toutes ses facultés , n'était pas le même homme. Versé dans l'étude des langues anciennes et modernes, il cultivait la peinture; la zoologie, la botanique, la chimie, les arts mécaniques, lui étaient familiers. Sous ses auspices, Kepler et Tycho*Brahé dressèrent les tables appelées , de son nom , Rodolphines. Par ses collections d'animaux étrangers, de plantes et de productions rares, il encouragea les progrès de l'histoire naturelle. L'art de fouiller les mines et d'obtenir la fu* sion des métaux lui doit beaucoup. Aujourd'hui encore ses Antiques et ses tableaux sont Tune des plus précieuses richesses du cabinet de Vienne. En Bohême, il fonda des écoles et imprima à l'éducation une impulsion salutaire. Pelzel, l'historien de ce royaume, prétend même que Prague a trouvé, sous Rodolphe II , son siècle classique , son âge d'or ' .
Après la mort de Rodolphe , l'Empire put craindre un long, un orageux interrègne, tant se compliquaient les événements ! Ainsi, querelles toujours ardentes entre les Catholiques et les Protestants ; succession litigieuse de Clèves et de Juliers; débat entre Philippe-Louis,
* WiLL. CoxE, Histoire ih la Maison d'Aulriche.
comte palatin de Neubourg, et Jean» duc de Deux- Ponts, relativement à la tutelle de Frédéric Y, éleo* teur palatin ) débat qui s'aggravait par le luthéranisme de l'un et le calvinisme de l'autre; tentative de la Chambre Impériale pour l'extension de son autorité; ses efforts pour se soustraire à celle des vicaires iaipériaux. On le voit, les sujets de discorde ne manquaient pas. Néanmoins rien n'altéra la tranquillité publique. Grâces en soient rendues aux Catholiques , qui don* nèrent un noble exemple de modération en condam* nant les illégales prétentions de la Chambre Impériale, en reconnaissant, malgré la différence de communion, Tautorité suprême des vicaires de TEmpire.
Mathias était enfin empereur, non sans s'être vu imposer le frein d'une capitulation nouvelle. Son cou* ronnement avait eu lieu a Francfort , avec uqe pompe extraordinaire. Tous les électeurs, excepté celui de Brandebourg , et une foule de princes y assistèrent. On eût dit que tous ces hauts personnages voulaient ainsi prendre solennellement congé les uns des autres dans une visite d'adieu : car depuis ils ne se rassem* blèrent plus ainsi.
Mais derrière cet appareil de fêtes veillaient les par* tis. Pleins de joie et d'espérance, les Catholiques attendaient tout de l'active fermeté du nouvel empereur j les Protestants comptaient sur sa mauvaise santé.
Malgré ses talents, malgré son incontestable aptitude, Tambitieux monarque prouva bientôt qu'il lui était plus facile d'arracher la couronne à un faible
Idl2-16]e INTRODUCTION. 449
frère que de contenter les hommes entraînés par luimême à la révolte, et d'exciter des troubles que de les apaiser. Tontes mains peuvent pousser à une révolution : mais, une fois faite, pour la régler, il faut une main forte et habile.
Sous ce règne, les troubles de la Bohême enfantèrent les longs malheurs de rAllemagne.
Vers 4 61 6, cédant aux instigations de Philippe III , roi d'Espagne, les archiducs Albert et Maximilien avaient renoncé à l'héritage de Mathias, en faveur de Ferdinand , fils de Charles , duc de Styrie , et petit-fils du premier empereur.de ce nom.
Imbu des maximes espagnoles, à Ingolstadt, sous les yeux du duc Guillaume de Bavière fervent catho«lique, ce jeune prince nourrissait dans son cœur un respectueux, un absolu dévouement à l'unité de l'Église , et regardait comme son premier devoir d'y maintenir ou d'y ramener les esprits par toutes les voies possibles. Il se croyait appelé à restaurer l'ancienne foi : ce fbt là le but franc, loyal , patent de tout son règne.
Aussi une pareille transaction n'obtint^elle pas, sans une vive résistance , la ratification des États. Ferdi*nand ne fut couronné qu'après avoir confirmé par serment les privilèges du royaume et le libre exercice de la religion protestante.
A peine sur le trône, il se mit à l'œuvre; mais les mesures qu'il adopta ne tardèrent pas à exciter de grands mouvements.
Les Catholiques de Bohême ayant détrait plusieurs temples protestants, tout le parti se soulève. Excitée par le comte Mathias de Tburn , les chefs courent au château de Prague, se plaignent d'un tel parjure, et jettent par les fenêtres deux conseillers d'Etat et un secrétaire. Ce dernier conserva, diton, durant ce périlleux trajet à travers une grêle de balles, un tel respect pour l'étiquette, qu'arrivé, sans trop de dommage, à son terme, il s'empressa, encore à terre, de demander au baron de Slabata , l'un de ses deux compagnons de voyage, pardon d'avoir pris la liberté de tomber sur lui.
Voici comment, dans une lettre respectueuse à l'Empereur, les insurgés excusaient leur attentat : a Nous savons, disaient-ils, conformément à une ancienne » coutume nationale , jeté par les fenêtres deux minis- » très ennemis de l'État, et Fabricius, leur créature et » complice. Cette coutume est justifiée par l'Écriture » sainte, qui nous montre Jézabel ainsi punie pour » avoir persécuté le peuple de Dieu. On retrouve cet » usage chez les Romains et les autres peuples de l'an- Dtiquité, qui précipitaient du haut des rochers les » traîtres et les perturbateurs de la paix publique, n
Après cette violence, ils s'emparent du gouvernement, lèvent des troupes, chassent de la Bohême Royalistes et Jésuites, en repoussant les propositions pacifiques de Mathias.
De toutes parts les envoyés de Hollande et de TUnion de Hall attisent Tincendie.
Les électeurs palatin et de Brandebourg conviennent que le premier deviendrait roi de Bohême , le duc de Savoie empereur, et que les principautés ecclésiastiques d'Allemagne seraient également partagées entre les Catholiques et les Protestants.
Ferdinand y élu et couronné roi de Hongrie , fait enlever, à Vienne, le cardinal Klésel, premier ministre de TEmpereur, dont les exhortations sages et bienveillantes contrariaient les conseils violents des Espagnols et ses projets. Le prélat est renfermé dans un château du Tyrol.
Cet audacieux attentat sur la personne d'un membre du Sacré Collège indigna la cour pontificale, et Grégoire XY, à forc^ d'instances menaçantes, obtint la translation du cardinal à Rome. Plus tard même, en i627, Ferdinand, devenu maître, le rendit à son évéché.
Enfin, soit lassitude générale, soit retour à de meilleurs sentiments, Protestants et Catholiques allaient désarmer ; les conférences d'Egra ' semblaient annoncer le terme de la crise, quand Mathias mourut; la discorde reprit son cours.
Depuis longtemps la santé de ce prince déclinait : l'arrogance de Ferdinand, les troubles de Bohême, l'enlèvement de Klésel, la mort de Tlmpératrice qu'il chérissait, tant d'humiliations et de douleurs le tuè-
^ Ville et forteresse de Bohème , à trois lieues des frontières du Haut Palatinat.
422 INTRODUCTION. 10i3.l6ie
rent. Sévère, mais juste expiation des dure traitements qu'il avait infligés à son frère !
Près d'expirer, cet empereur désolé n'osait porter ses regards vers un avenir auquel il échappait par la mort : tant lui apparaissait redoutable pour la Maison d'Autricbei et surtout pour l'Empire, le fanatique despotisme de Ferdinand !
La Capitulation de Matbias offrit , avec celle de ses prédécesseurs, de notables différences. Ainsi les unions électorales de 1519 et 1521 étaient confirmées comme lois fondamentales de TEmpire. L'Empereur fut astreint à recouvrer les fiefs d'Italie. Spécialisant les subsides des États, on les affecta exclusivement au seul usage pour lequel ils seraient accordés. Les procès relatifs à des péages électoraux ne pouvaient plus être portés à un tribunal autre que celui des Sept Électeurs. L'Empereur était obligé de prendre lui-même les investitures des fiefs possédés par rAutriche; il lui était enjoint d'appeler dans le Conseil Aulique plus d'Allemands que d'Autrichiens. Enfin cette Capitulation permettait aux électeurs d'élire un roi des Romains quand ils le jugeraient utile au bien général, du vivant de l'Empereur et nonobstant son opposition même ; c'était pour que la couronne impériale ne devint pas héréditaire dans la Maison d'Autriche.
De plus en plus le Corps Germanique prenait ses précautions, en étendant ses garanties : Volunt lmp&ratorem j potentiam abhorrent.
Mais voici un règne qui , grâces à Dieu , ne tint pas
I6l9-i63î INTRODUCTION. 423
parole. L'ambitieux, l'intoléraot Ferdinand II voulait opprimer TAlIemagne : c'est à ses folles tentatives que TAllemagne dut la tolérance et la liberté.
Après un interrègne gros des malheurs prêts à fon* dre sur FEmpire , Ferdinand avait été élu à Francfort le 28 août i 61 9, malgré l'électeur palatin , qui s'était efforcé d'arracher enfin la couronne impériale à la dy* nastie autrichienne , et avec l'assistance de la France, qu'il paya plus tard d'ingratitude.
Ici se déroulent les longs désastres de la guerre de Trente Ans, drame terrible où figurent, avec tant d'éclat, Banner, Tilly, Horn, Wallenatein, Piccolomini, Mansfeld, Mercy, Maximilien de Bavière, Cession , MontecuoulU , le duc Bernard de Saxe^Weymar, que Turenne proclamait Tun de ses maîtres, Pappen* heim , Torstenson , race de héros , génération de fer, née pour les champs da bataille; et par^dessus tous, ce grand Gustave*Adolphe , qui paya héroïquement de sa vie, à Lutzen, l'avenir de l'Allemagne, des Protestants et de sa patrie.
Trois ans après, la paix entre TEmperenr et l'éleo^ teur de Saxe est signée à Prague, Mais la France et la Suède continuent la guerre; Ferdinand meurt sans voir la fin de ces luttes sanglantes qui par sa faute avaient agité tout son règne. Il montait devant Dieu chargé d'une responsabilité immense.
Doué des plus brillantes qualités, son heureuse organisation le destinait à la gloire des grands hommes ; une mauvaise éducation altéra ce riche naturel ; car
le cabinet de Madrid ne développa dans son élève qa'une dévotion intolérante, la soif du despotisme ^, la chimérique idée d'une monarchie universelle. Sur cette route, Ferdinand eut le malheur de rencontrer plus d'une ressemblance avec son parent Philippe II.
Ck)urageux et résigné dans le malheur , ce prince devenait, dans la prospérité, arrogant, cruel même. Se méfiant de Wallenstein, il le fit assassiner.
Succéder à un monarque quî n'a point su se faire aimer, semble facile ; mais , en héritant de son pouvoir, on hérite aussi des embarras qu'il s'est créés.
Ferdinand III ' s'en aperçut promptement.
Ce prince n'avait ni les hautes facultés, ni les graves défauts, ni les fanatiques emportements de son père; une sage tolérance ranimait : aussi son avènement sembla-t-il un gage de paix. Mais cette paix tant désirée, il n'aurait pu l'obtenir qu'à des conditions humiliantes pour la mémoire paternelle, qu'au détriment de sa Maison et de la religion catholique : force donc lui fut de continuer la guerre. Triste héritage qu'il détestait, sans pouvoir le répudier!
Bientôt le fameux duc Bernard de Weymar était
^ Wallenstein, très-initié aux intentions de son maître, disait souvent qu'il fallait mettre les Électeurs sur le pied des Grands d'Espagne, et réduire les Évoques à la qualité de chapelains de la cour impériale.
^ Fils aîné de Ferdinand II et de Marie- Anne de Bavière; né en 1 608 ; roi de Hongrie , en 4625 ; roi de Bohème , en 4 627 ; élu roi des Romains, en 1636, il succéda à son père, en 1637, âgé alors de 29 ans.
devenu poar lai un ennemi aussi redoutable que Gustave-Adolphe pour Ferdinand II : la mort, comme une alliée fidèle, l'en délivre. Banner périt aussi au milieu de ses conquêtes. En peu d'années, de 1632 à 1644, les trois héros ont disparu.
Néanmoins de tels bonheurs ne l'emportaient pas sur le génie de Richelieu.
Digne élève de Gustave, successeur de Banner, le comte deTorstenson et le maréchal de Guébriant, qui avant longtemps allait recevoir, au siège de Rothweil, une blessure mortelle , battirent les Impériaux près de Wolfenbuttel. Victoires au reste plus brillantes que décisives : TÂutriche restait intacte; la guerre n'y entrait même pas.
Le 20 novembre 1642, Richelieu meurt, et bientôt nécessairement Louis XIII : l'ombre devait suivre le corps.
Mais de cruelles défaites viennent troubler la joie de Ferdinand; car le grand Gondé a ouvert la glorieuse série de ses triomphes. Fribourg, où Turenne était son lieutenant; Nordlingen , où M ercy ' est tué ; Rocroi, tombeau des célèbres infanteries castillane et wallonne, voilà ses débuts. Sur un autre théâtre, Turenne et Wrangel, vainqueurs des Impériaux et de Montecuculli à Sommershausen, près d'Augsbourg, forcent le duc de Bavière de se retirer sur Saltzbourg.
1 On l'enterra sur le champ de bataille, avec cette épitaphe, qui n'était point une flatterie : Sta, viator, heroem cakas.
A tous cGê revers Ferdinand opposait une inébran* lable fermeté d'âme.
Gomme si TEmperear n'avait point déjà assez d'ennemis , l'habile successear de Richelieu , Mazarin , et le chancelier Oxenstiern avaient suscité Ragotsky, sou* vei ain de Transylvanie. En Bohême , Kœnigsmarck et ses braves Suédois surprenaient Prague.
Déjà Frédéric-Guillaume de Brandebourg , ce futur Grand Électeur, s'affranchissait de la dépendance où la cour de Vienne avait tenu son père; et Taigle de Prusse, en regardant rAutriche, agitait ses ailes. ^
La situation devenait grave. Ferdinand comprit qu'il fallait traiter ou jouer sa couronne.
De son côté, le pape Innocent X travaillait , avec chaleur, à une paix qu'il ne prévoyait pas devoir être si funeste aux Catholiques.
Enfin s'arrêta cette longue et rude guerre : elle avait embrassé quatre périodes, de 1 61 8 à 1 625, la période bohème ou palatine; de 1625 à 1630, la danoise; de 1630 à 1635, la suédoiêe; de 1635 à 1648, la fran^ çaise. Après sept ans d'efforts, les puissances belligérantes signèrent, à Munster et à Osnabruck, le célèbre traité de Westphalie \ Tune des bases fondamentales
' La paix de Westphalie se compose de deux élémeols : le traité entre la France , l'Empereur et l'Empire , qui fut rédigé à Munster, et celui entre la Suède, l'Empereur et l'Empire, signé à Osnabruck. Mais toutes les stipulations comprises dans l'un sont censées conte* nues dans l'autre : de là l'unité du traité. C'est à Osnabruck, par l'intervention de la Suède, que les affaires de l'Empire ont été réglées. (ScuoELL, Histoire des traités de paix, tome I**"*
164S-1657 INTHODUGTION. m
du droit public européen , Tun des plus mémorables événements de Thistoire moderne.
Il admettait trois religions dans l'Empire , la catholique, la luthérienne et la calviniste ^ avec égalité de droits, reconstituait Tétat politique de la Germanie, donnait TAlsace à la France , qui dès lors tint ' les clefs de T Allemagne et de Tltalie.
Garante des deux traités , cette puissance put désornuaifl intervenir dans les démêlés des princes de TEm^ pire; en paraissant protéger l'indépendance des plus faibles, elle les gouverna.
Tout ce que gagnait la France, le chef de TËmpire et la Maison d'Autriche le perdirent. Comme empereur, Ferdinand III se voyait enlever une portion con« sidérable de Tautorité que jusqu'alors ta loi ou T usage
1 Dèi lors aussi le cabioet Ihinçais poursuivait, avac constance, cê grand but : reculer ses frontières jusqu'au Rhin , et réunir à son ter* ritoire les Pays-Bas espagnols qui , sous le nom de Cercle de Bourgogne, appartenaient à TEmpire, la Lorraine, ce qui lui manquait encore de TAlsace, et, autant que possible, tous les pays situés sur la rive gauche du Rhin. Peuple et roi , tous nourrissaient ces idées d'agrandissement qui ne datent pas de notre temps ni de la période révolutbnnaire. L'Empire de Germanie, disait-on, imprimait -on même, l'ancien Empire romain, tel que le posséda Charlemagne, appartenait à Louis XIV et à ses descendants. La chaire sacrée elleméflM exaltait ces ambitieuses tendances : « 0 toi! » s'écriait Tabbë Golbert, dans un discours à Louis XIV, au nom du clergé français, t toi qui donnes des lois à la mer, aussi bien qu'au continent; qui » lances, quand il te plait , la foudre sur les rives africaines; toi qui » abeisees Torgueil des peuplée, et, quand tu le veux, forces leurs 9 souverains de reconnaître , à genoux , la puissance de ton sceptre et » d'implorer ta miséricorde, etc. »
Une ardente soif de conquête embrasait tous les esprits.
lui avait attribuée : il était cootraint de partager la puissance souveraine avec des princes traités eu vas* saux par ses prédécesseurs. D'un autre côté pourtant , par rintroduction dans le collège des princes de huit membres nouveaux, presque tous vassaux de T Autriche, et dont la reconnaissance ou l'intérêt dirigèrent toujours les suffrages , Ferdinand assura à sa Maison une grande influence sur les Diètes d'Allemagne. Mais l'ascendant avait changé de place ; le Corps Germanique subissait une fondamentale transformation ; le principe d'union était ébranlé, TEmpire mortellement frappé au cœur.
Six ans plus tard , la Diète de Ratisbonne consacra définitivement la pacification de Westphalie.
Aussitôt après la paix, la bizarre fille de Gustave- Adolphe, Christine, avait abdiqué en faveur de son cousin Charles-Gustave, prince palatin de Deux-Ponts. Impatient de continuer la gloire de son oncle, Gustave, sous prétexte de Tancienne querelle de famille touchant la succession au trône, attaqua Jean-Casimir, roi de Pologne, le repoussa jusqu'en Silésie, battit l'électeur de Brandebourg, le força de reconnaître la Prusse ducale pour fief de la Suède, comme à se déclarer contre les Polonais, et, le 30 juillet 1656, écrasa, près de Warsovie, Jean-Casimir, coupable d'y être rentré avec Tappui des Turcs.
Inquiet de voir la Suède détruire ainsi la balance politique dans le Nord , Ferdinand , après avoir vainement demandé des secours à la Diète de députation
alors rassemblée à Francfort , tâcha de réomt par un lien commnu les princes intéressés à arrêter les Suédois : nne alliance offensive et défensive avec le Danemark et Télecteor de Brandebourg fut donc conclue. Hais , au moment même où son armée allait se mettre en marche , trois jours seulement après la signature d^un traité avec la Pologne , TEmpereur, moins craint et plus regretté que son père, cessa de vivre.
Yingt ans chef de TEmpire , à travers les plus orageuses circonstances, il eut le droit de dire : « Du- » rant tout mon règne , nul n^a pu me reprocher d'ài> voir commis, en connaissance de cause, une seule » injustice. »
Cinq mois plus tard , la Diète électorale s'ouvrit à Francfort. Malgré les efforts de Mazarin pour découronner l'Autriche et placer à la tête de TEmpire son jeune mattre Louis XIY, ou du moins l'électeur de Bavière, le second fils de Ferdinand fut élu.
Autrefois Bodolphe de Habsbourg avait été choisi pour sa faiblesse : Léopold fut choisi pour sa puissance. On voulait un chef en état de protéger T Allemagne contre les Turcs , contre les Suédois , contre les Français. Ce ne fut pas , il est vrai , sans subir de rudes conditions ; car, pour se consoler de leur insuccès, le maréchal de Grammont et M. de Lionne, ambassadeurs de France , firent imposer au nouvel empereur la plus dure, la plus onéreuse Capitulation. Ainsi il lui était interdit de prendre part, soit directement , soit indirectement , à la guerre entre la France
430 ÏNTHODUCTION. 1668-1705
et l'Espagne , pas même comme archiduc d* Autriche; toutes les dispositions du traité de Westphaiie s'y troU'» vaient confirmées, avec T obligation formelle de main** tenir la liberté des dix villes d'Alsace.
On voulait étendre à la guerre du Nord la même interdiction que pour Tltalie , et stipuler que , si Léopold violait un seul article de sa Capitulation, il serait censé avoir abdiqué ; mais il sut faire rejeter ces deux propositions.
A la mort de Ferdinand III ^ l'autorité impériale n'était plus qu'une ombre* Resserrée par le traité de Westphaiie dans les plus étroites limites , on Tavait subordonnée à la suprématie des États. Ceux-ci, encore effrayés des souvenirs de Charles-Quint et de Ferdinand II, regardaient les rois de France et de Suède comme les défenseurs de la liberté germanique, comme leur plus sûr rempart contre les ambitieuses tentatives de l'Autriche; et, tandis que TAllemagne leur accordait toute sa confiance, elle surveillait d'un œil jaloux les empereurs ; de leur part, tout devenait suspect. Au delà du Rhin, Louis XIY était plus puiasant que le chef de l'Empire.
Charle»-Quint et Ferdinand II avaient voulu écraser les étata d'Allemagne sous le déploiement de leur puissance : Léopold, par l'étalage artificieux de sa faiblesse, tenta de les ramener à lui« Sixte-Quint de la pourpre impériale, il marcha au pouvoir, déguisé en valétudinaire.
Néanmoins, il faut le dire, ce rôle fut l'œuvre de
IC5S-ne5 INTRODUCTION. 484
fies minîstrëft platôt qiiâ ]a sienne propre^ Destiné dès son enfance à 1 état ecclésiastique , Léopold avait ap^^ pris plasiears sciences ^ mais non celle de régner* S&n* tant tous les embarras de sa situation et de son in^ expérience ^ cet etaiperetir de Tingt ans s'abandonna à la direction de ses conseillers , qui ^ durant un règne de près d'un demi-siècle « gouvernèrent seulsi La con^ditîon vitale de leur pouvoir, c'était de le cacher à ses yeux , et de n'exécuter que par ses ordres leurs pro* pm YolontéSi Une prompte disgrâce réprimait toute imprudence en ce genre; car ce n'est pas l'énergie qui est ombrageuse, c'est la faiblesse. Léopold ne chabgeait un ministre que pour se livrer à un autre avec ton ntoinl d'abandon* Au reste, presque tous ses choix furent heufeux; or^ le bonheur constant ressemble fort à l'habileté ^
Dirigé par des hotnmes expéiimeûté&f , c€f ttiOùarqne déplaça les terreurs de TËtupire : il sut lui persuader que la Maison d'Autriche, affaiblie, n'était plus à craindre. En même temps, il exagérait les forcciB de la Fraâcei Tout èetoddait seâ efforts i d'une part^ Vienne assi^^ par les TUrcs) les ftrmées et les finances im*> pénales, anéanties) les Hongrois^ en pleine insurrection} de l'autre^ Louis XIV^ à la tête de deux cent mille hommes, couvrant l'Océan de ses flottes et l'Ëarope de ses triomphes y un tel spectacle parlait assez haut.
Bientôt des rendions menaçantes l)our la nationalité germanique, et Todieux incendie du Palatinat allu-»
mèrent la haine dans toute rAllemagne. Alors it y eut réaction : la France devint le torrent dévastatear; r Autriche 9 la digue; et l'Allemagne mit autant d'ardeur à se sacrifier pour la Maison impériale que naguère à la combattre. Révolution telle dans les esprits, que la Suède, jadis si formidable aux Ferdinand, perdit presque toute son influence en Allemagne; encore le peu qu'elle en conserva, ne le dut-elle qu'à son étroite alliance avec TAutriche ^ .
Voilà le trait caractéristique du règne de Léopold.
Plus d'ardeur et de fierté eussent tout compromis : une politique calme, molle en apparence, mais patiente, gagna cette grande partie si aventurée. Léopold , que le moindre prince avait d'abord pris à tâche de contrarier, gouverna en maître plus absolu que la plupart de ses prédécesseurs.
De 1 665 à 4 699 , il avait réuni à ses possessions les biens de la ligne d'Inspruck, qui venait de s'éteindre , Brieg, Liegnitz, Wolhaw, la Transylvanie, le restant de la Hongrie et l'Esclavonie.
L'organisation militaire' et l'administration de la justice durent beaucoup à Léopold ; ce prince établit, tant en matière civile qu'en matière criminelle , des règlements fort sages. On se plaignait du Ck>de Caro-
1 Pfbffsl, Abrégé chronologtque de VBistoire et du Droit Public de V Allemagne,
3 En mourant, il laissa un effectif de 74,000 hommes : 29 régiroents d'infanterie, 8 do cuirassiers, 6 de dragons, 5 de cavalerie légère, dont 3 de hussards.
lin % rigoureux à Texcès dans ses dispositions pénales : ce prince le supprima. Il substitua la langue allemande an latin y jusqu'alors en usage dans les tribunaux , fit un Digeste pour l'Autriche, encouragea Tétude des lois , réforma nombre d*abus , et créa dans la capitale une police régulière.
Favorisé par un heureux coucours de circonstanceSi entouré d'habiles ministres et de grands généraux , le plus indolent des empereurs, depuis Frédéric III, re* leva donc l'autorité impériale , et rendit à la Maison d'Autriche sa splendeur. On Ta surnommé le Grand : appliquée aux événements de son règne, l'expression devient juste ; à son caractère personnel , elle ne serait qu'une maladroite flatterie. Était-il grand l'homme qui ne sut pas trouver de reconnaissance pour So^ bieski , glorieux libérateur de Vienne , de l'Empire , de la Clirétienté?
A cette époque, une sorte de fermentation agitait les familles princières. En 4 688 , au détriment de la France, qui perdait en Jacques II un allié et un partisan, le prince d'Orange s'établissait sur le trône d'Angleterre. Aidé par Léopold et par le tzar Pierre P', Auguste, électeur de Saxe, obtenait la couronne des Jagellons. A Kœnisberg, le 1 7 janvier 1704, date fu- Qeste pour l'Autriche , l'électeur de Brandebourg devenait Frédéric I", roi de Prusse.
Aussi , en apprenant la reconnaissance du nouveau roi par Léopold : « L'Empereur, » s'écria la prince
> Carolina lex.
Ëagène , a devrait faire pendre les miniatres qui lui » ont donné un oopseil ausai perfida. fi Le grand capitaine semblait prévoir Frédéric II.
Délivré , par le traité de Ryswlk , de toute inqoié*tade du côté de rAllemagne , Léopold semblait maître de pousser à son gré ses avantages contre les Turcs; mais ses finances étaient épuisées , et Touverture de la succession d'Espagne paraissait imminente : con** centrant donc toute son attention sur l'Occident, il arrêta la guerre de Hongrie ; le 26 janvier ^ 699, la paix de Carlowitz enlevait à la Porte Ottomane la moitié de ses états européens, A dater de ce jour, les Turcs, naguère encore si menaçants, cessèrent d*ôtre à craindre pour la Chrétienté ' .
C'était comme seul descendant en ligne masculine de Philippe, archiduc d'Autriche, et de Jeanne d'Aragon; comme fils de Marie- Anne, fille de Phi* lippe I Y, et héritière de la monarchie espagnole , en vertu de la renonciation de Marie-Thérèae , femme de Louis XIV, et de celle de l'électrice de Bavière, propre fille de l'Empereur, que I^pold réclamait la succes^^ sion d'Espagne poqr son fils Charles, Quels ne furent pas son étonnement, son indignation, an apprenant que Charles II , malgré son affection pour sa famille, avait fait, en faveur d'un prince de la Maison de Bourbon , un testament déjà accepté par Louis XIY ! Arraché ainsi à sa circonspection habituelle, oubliant tous ses embarras, l'Empereur résolut dQ soutenir ses
> WiLL. CoXE, Histoire de la Maison d'Autriche,
tfi6«-no5 INTRODUCTION. 135
prétention» les arme» à la main. Alors commença cett9 mémorable latte dont il ne devait pa» voir le terme, car aa mort auivit de près la bataille d'Hooh^tedt ; mais du moins sea yeux ae fermèrent aur une victoire.
Le moina actif des souverains qui, depuis Fré^ déric III, fuasent montés sur le trône de T Empire, Léopold, durant ses trente^huil années de règne, releva Tautorilé impériale, et rendit à la Maison d'Autriche un éclat qu'elle commençait à perdre; ton flegme lui tint lieu de génie.
Le fila aine de Léopold , Joseph I" ' , sacré roi héréditaire de Hongrie en 1687, élu, à Augsbourg, roi des Romains en 1690, lui succéda le 5 mai 1705.» Par sa Capitulation, il s'engageait à observer toutes les clauses du traité de Westpbalie , a excepté dana ce » qui concernait Tavantage de la France. »
L'Allemagne avait beaucoup espéré de Joseph : il remplit cette attente.
Son règne fut court; mais de mémorables événements rillustrèrent.
Continuant la guerre de la succession , Joseph soutient vivement la cause de son frère Charles; la lutte s'étend, FËmpire est en feuî nobles champs de ba^ taille où brillent Yillars, Marlborough, Vendôme, le prince Eugène, Berwick, et plus loin Charles XII, Pierre le Grandi
Mais la victoire d'Almaoza couronne définitivement
^ Ce nom, qu'aucun de ses ancêtres n'avail porté, lui fut donné par son père , qui en avait fait vœu.
Philippe d'ÂDJou. Entre la France et TEspagne^ les Pyrénées s'abaissent!
La politique extérieure ne détournait pas l'Empereur des affaires allemandes. Sous Léopold, la Maison d'Hanovre avait obtenu la dignité électorale; elle dut k Joseph son admission dans le collège des électeurs. Ce prince fit aussi reconnaître toutes les prérogatives de Télectorat de Bohème. Son influence, en 1710, calma les troubles qui agitaient Hambourg. Depuis huit ans , les insurgés hongrois luttaient contre les forces impériales; vers 1711, ils succombèrent; Joseph reçut leur soumission.
* En Italie , Clément XI , que la France avait fait monter au trône pontifical , conservait pour la Maison de Bourbon une affectueuse gratitude. Son refus de reconnaître roi d'Espagne Tarchiduc Charles , avait profondément blessé l'Empereur ; peu à peu la mésintelligence s'accrut , à ce point que le comte de Daun dispersa les troupes papales , prit Commachio , assiégea Ferrare, et marcha contre Bologne, tandis qu'une armée menaçait Rome du côté de Naples, et qu'une escadre des puissances maritimes bloquait les ports des états de l'Église. Inébranlable d'abord dans ses résolutions. Clément XI proposa au Sacré Collège une nouvelle translation du Saint-Siège à Avignon ; mais , se rendant à Tavis des cardinaux , il céda sur quelques points , et , pour le reste , s'en rapporta à des arbitres.
Doué d'une infatigable activité, brave dans les
combats, prudent an conseil , connaissant à fond l'histoire générale de TEnrope et la constitution des di* vers pays snr lesquels il régnait, Joseph eût introduit dans ses états d'importantes améliorations ; mais il cessa de vivre, avant la pacification générale, trop tôt pour son pays, trop tôt pour sa propre gloire. Les immenses résultats, attribués si légèrement à Tunique disgrâce d'une favorite en Angleterre , il ne les vit pas.
Au milieu de tant de commotions en Europe, Joseph n'avait augmenté ses états que du duché de Mantoue. A sa mort, une seule tête, Tarchiduc Charles, der* nier rejeton en ligne masculine, tel était tout l'espoir de la Maison d'Autriche. Charles III était en Espa* gne, défendant vaillamment, à Barcelone, sa couronne d'un jour, quand il apprit la mort de son frère. Parti en toute hâte pour l'Allemagne, il se trouva être, en arrivant, grâce au prince Eugène, l'empereur Charles V/, et reçut à Presbourg, l'année suivante, la couronne de Hongrie.
C'est peu de temps après la mort de Louis XIV, au moment où fut conclue la quadruple alliance, que ce prince atteignit son maximum de puissance. Empereur d'Allemagne , et souverain héréditaire de la Hongrie , de la Transylvanie , de la Bohême , de l'Autriche, de la Styrie , de la Carniole , du Tyrol et du Brisgaw, il venait d'acquérir les royaumes de Naples et de Sicile, le Milanais et les Pays-Bas. Certes, à ne considérer que l'étendue de ses possessions, on l'eût pris pour le
plus puissant monarque de l'Europe ; mais la réalité ne répondait pas à oes nplendides apparencei : Tentretien de» places fortes et des garnisons hollandaises absort}ait une grande partie des revenus des Pays-Bas; et chaque province ayant ses États et pri^ viléges particuliers, Tautorilé du prince rencontrait partout des limites. Quant aux nouvelles acquisitions » leur éloiguement et leur peu de force effective en faisaient une charge plutôt qu'un avantage.
La dignité impériale , il est vrai, entourait d'un brillant éclat la Maison d'Autriche; mais comme empereur d'Allemagne, Tautorité de Charles YI était plus nominale que réelle. Dans celte situation » maintenir la paix au dedans et au dehors , suppléer aux revenus par Téconomie , effacer les traces de la guerre et des luttes intestines , se vouer ardemment au bien-être in* térieur des peuples , tels étaient à la fois et l'intérêt et le devoir du souverain. Malheureusement, pour agir, Charles YI ne consultait pas ses forces : oubliant sa faiblesse réelle, il ne s'inspirait que des souvenirs d'une grandeur passée ^ De là tant de revers, et un déplorable épuisement de la fortune publique,
Aussi y durant un règne de trente années, plusieurs de ces accroissements de territoires , si laborieusement acquis , avaient disparu ; et en 1 739 , le traité de BeU grade modifia les largesses des traités d'Utrecht, de Rastadt, de la paix de Passarowitz. Néanmoins la
^ WaL. Coxs, Histoire de la Maison d'Autriche,
ni1-n40 INTRODUCTION. 439
monarebie aotriebienne restait mcore sensiblement agrandie.
Éclairé par les malheurs de sa dernière guerre, Charles VI se préparait à remédier aux désordres des finances et de l'administration militaire; il songeait même à se rapprocher des puissances maritimes; la mort ne lui en laissa pas le temps.
En lui, la 20 octobre 1740, s'éteignit la ligne masculine de la Maison d'Autriche : Existant depuis plus de quatre cents ans, pendant plus de trois siècles elle avait gouverné T Allemagne.
Tous ees souverains , sauf Charles^Quint , se montrèrant pacifiques.
Leurs conquêtes furent souvent des mariages,
Avec Tamour du bien, Charles YI ne rendit point sas sujets heureux. Ses défauts étaient devenus plus forts que ses bonnes qualités.
Zélé protecteur des sciences et des arts , du corn* meroeetdesmauufaotureSffondateurd'une bibliothèque publique à laquelle il donna celle du prince Eugène ; créateur de nombreuses voies de communications entre ses vastes états ; réformateur de plusieurs abus dans radministration de la justice; généreux, mais sans discernement I appliqué, mais sans pénétration, travaillant beaucoup, mais feisant peu ; possédant à fond le Droit Allemand, parlant plusieurs langues et sur-^ tout la latin ; mais , en même temps , très-préoccupé des procès du Conseil Aulique et des minuties de l'étiquette, Charles Yl n'était point k sa place snr le trône.
Aussi tout son règne fnt-il agité; cette couronne qu'il avait trouvée splendide et glorieuse, il la laissa humiliée.
C'est qu'on l'avait élevé non pour commander, mais pour obéir:
L'élection de Charles YI fut signalée par une modification considérable à la constitution politique de rÂllemagne. Jusqu'alors, les Capitulations avaient été personnelles à chaque empereur : le successeur n'était pas lié par elles. Mais le despotisme de Léopold et de Joseph V ayant donné l'éveil, l'Allemagne prit ses précautions : tout chef de l'Empire dut, à son avènement, signer une Capitulation perpétuelle. Là, les privilèges du Corps Germanique trouvaient une confirmation, et Tautorité impériale des limites. On décida en outre que nul changement n'y serait introduit sans le consentement de la Diète : Volunt imperatorem, potentiam abhorrent.
L'acte auquel le défunt empereur avait attaché le plus d'importance, c'était la Pragmatique-Sanction, nouvelle loi de succession pour les états de la Maison d'Autriche.
D'après le pacte de famille établi par Léopold P, et confirmé par ses fils Joseph et Charles , les filles de Joseph devaient posséder les états héréditaires de préférence à celles de Charles , si ces deux princes mouraient sans laisser d'héritier en ligne masculine.
Mais, malgré l'adhésion donnée aux dispositions paternelles , Charles , à peine sur le trône et encore sans
1740-t74t INTRODUCTION. 444
enfants , les changea , en ordonnant , qa*à dérant de postérité masculine , sa succession passerait d'abord à sa fille aînée et à ses descendants , ensuite à ses autres filles et à leurs descendants , selon le droit d* aînesse; en troisième lieu, aux archiduchesses ses nièces, filles de Joseph, et à leurs descendants; enfin, à la reine de Portugal et aux filles de l'empereur Léopold P.
L'Impératrice Elisabeth de Brunswick, peu de temps après la promulgation de ce décret , était accouchée d'un fils qui mourut bientôt. Elle eut ensuite trois filles, dont Tatnée fut l'illustre Marie-Thérèse.
Non content, en mariant ses nièces aux électeurs de Saxe et de Bavière , d'obtenir leur renonciation à toutes prétentions, Charles YI fit reconnaître la Pragmatique-Sanction par les divers états de ses possessions. Pour plus de sûreté encore, il l'avait placée sous la garantie des principales puissances de l'Europe.
Mais, dès que ce monarque, seizième empereur de sa Maison, eut cessé de vivre, on reconnut la justesse prophétique de ces paroles du prince Eugène :
« Sire, pour garantir votre succession , une armée de
» cent mille hommes vaudrait mieux que cent mille j> traités. x>
Avant d'aller plus loin , un mot sur les lois fondamentales de la monarchie autrichienne , et sur la constitution politique de l'ancien empire d'Allemagne.
142 INTRODUCTION. i749-n4l
Les lois qui régissent rensemble des états héréditaires sont s
r Le testament de Ferdinand V% daté de 4643, et le codicille de 1547;
T Le testament de Ferdinand tl > date de i 6âf , et le codicille de 1635. Cet acte règle le droit de succession, la tutelle et la majorité du successeur ; il établit r intégrité des états autrichiens;
3*" La Pragmatique- Sanction de Charles Vl, qui confirme ce grand principe de l'intégrité, et règle la succession par droit d'aînesse '.
Voilà Tensemble.
D^autres lois particulières et locales s'appliquent aux diverses parties de ce vaste corps.
Pour TAutriche , ce sont , depuis 1 1 56 , la grande Charte de l'empereur Frédéric V ;
Des règlements de famille déterminant l'âge où le jeune prince peut gouverner^ et le choisi d'an régent pendant la minorité ;
< 4® Enfin l'ordonnance de François I**^, par laquelle ce dernier empereur d'Allemagtie 86 réduit au titre d'eftipérËûr d'Atflrichéf ; les ordonnances des l'^^ et 6 août 4806, déclarant que le nouvel Biii|>ire doit être considéré comme distinct et indépendant des autres états allemands.
A Francfort sur le Mein , dans la salle où figurent les bustes des empereurs , la case occupée par François est la dernière ; l'étendue de la galerie n'en comportait pas d'autre. II n'y avait plus de place pour un successeur, comme si rarchileclc avait su d'avance le compte de ces tètes couronnées!
iU(^ilU INTRODUCTION, 443
Divers privilégei concédés par plusieurs souverains aux États de TArchiduché*
Pour la Bohême, FordoDiiance de Ferdinand II (1627), et les déclarations de Ferdinand III (1640). Dans quelles circonstances les États du royaume peu^ vent élire leur souverain, la forme de rhomniage et la formule du serment; l'inviolable maintien de la reli'gion catholique ^ apostolique et romaine ; le pouvoir de promulguer et d'abroger les lois , conféré au Roi seul; Torganisation des États et les conventions relatives aux mines ^ cette principale richesse de la Bohême : tels sont les graves intérêts qu'elles régissMt.
Pour la Moravie, comme pour la Bohême, une seule loi fondamentale, Tordonnance de Ferdinand II (1 628) ; les dispositions en sont à peu près les mêmes. Le sou* verain ne confirme les privilèges des États qu'autant qu'ils ne sont point contraires aux principes fondai mentaux de l'Empire^
Dans la Silésie autrichienne, chaque principauté a ses lois particulières.
Bn Gallicie et en Lodomérie , la loi fondamentale , c'est le traité de cession du 18 septembre 1778.
La Hongrie, royaume à part ^ ayant son existence distincte , se régit d'après plusieurs kris particulières , telles que :
4"* Le pacte fondamental passée vers la fin du neu^ vième siècle , entre la dynastie des ducs d'Almus et les Hongrois encore nomades;
2'' Le privilège concédé , en 1 %ii » par le roi André II \ à la noblesse hongroise;
S"" Le diplôme inaugurai.
Quant à la Transylvanie , sa constitution reposait sur le diplôme du 4 décembre 1691 , que Léopold V fit adopter par les États d'Hermanstadt, le 15 mars
Depuis l'extinction des Carlovingiens , les empereurs ont toujours été élus, mais rarement hors de la Maison d'Autriche.
A dater de 1 427 , une exception à cette série de souverains de même sang , c'est Charles YII , électeur de Bavière; encore paya-t-il bien cher sa douloureuse apparition sur le trône.
Au reste, il faut voir là un fait et non un droit. Le sceptre impérial n'était pas devenu, entre les mains des princes autrichiens, un patrimoine. Chaque empereur promettait même dans sa Capitulation de ne point chercher à le rendre héréditaire.
L^emperenr romain était donc le chef, toujours élu , de l'Empire, et son représentant.
Néanmoins, sans manquer à la foi jurée, il lui était permis de solliciter le suffrage des électeurs pour son successeur, mais loyalement, sans employer la violence ni la corruption.
Ainsi , par le Paclum fœderis et unionis du 22 mars 1 692, entre l'empereur Léopold et rélecteur de Bruns-
^ Surnommé le Hiérosoîymitain , depuis sa vaillante campagne en Palestine.
wick-Lunebourgy celui-ci s'engage à ne jamais don* ner sa voix pour la couronne impériale ni pour celle de roi des Romains , qu'au prince aine de la Maison d'Autriche ; et, ce qui est plus fort^ il engage à perpé* tuité la voix de ses successeurs.
L'intervention du Pape dans les élections impériales fut de bonne heure écartée, les décrets de 1338 et 1 340 ayant décidé que l'onction et le couronnement par les mains du Souverain Pontife étaient superflus.
La Bulle d'Or exigeait qu'on fît choix d'un prince juste , bon » utile .
Les Protestants et les Réformés n'étaient point exclus de la dignité impériale. Le titre II du traité de Westphalie^ § I^, établit, au contraire, entre les diverses communions chrétiennes, une parfaite égalité.
L'Empereur était élu pour gouverner l'Empire selon les lois fondamentales, pour assurer l'observation des traités des Etats de l'Empire entre eux, et des traités de l'Empire avec les puissances étrangères.
La couronne n'était que la première charge de l'Empire, majesté déléguée avec mandat.
L'Empereur devait assurer à chaque individu, en Empire, la pleine et paisible jouissance de ses droits et privilèges.
Il exerçait le pouvoir de trois manières : ou de sa propre autorité, ou conjointement avec les électeurs et quelques États, ou conjointement avec tous les États réunis.
Les droits que l'Empereur exerçait seul , ou avec
U6 INTRODUCTION. n40-174i
Tassiâtatice d*un antre État, s'appelaient Réserves, Resermtaj terme itnpropre^ plus applicable aux droits que les électeurs et États se réservaient dans leurs Capitulations.
Un empereur, qui eût voulu soutenir parla violence une prétention contraire aux lois fondamentales , fiit devenu ennemi de TEmpire ; le recours à la force était permis contre lui.
Bien que sujets, pour certains cas, à la juridiction de la Chambre Impériale et du Conseil Âuliqae, les États, vassaux de l'Empire et non de TEmpereur, étaient incontestablement souverains. Sentant, pour se soutenir, la nécessité d'être unis et de rester con^ fédérés; ne voulant pas vider par les armes les con^ testationsqui pourraient s'élever entre eux, ils s'étaient» d'eux-mêmes et volontairement, soumis à ces tribunaux. Mais n'avaient-ils pas le droit de battre mon«naie? celui de vie et de mort sur leurs sujets? celai d'envoyer et de recevoir des ambassadeurs? Ne pou*vaient^ils pas conclure des alliances et faire la guerre sans consulter les tribunaux?
L'Empire, c'était donc la réunion constitutionnelle d'États souverains, obéissant à un chef électif, dans certains cas déterminés par les lois fondamentales. Chacun d'eux avait une voix à la Diète, Reichstag, assemblée suprême, hors de laquelle aucune puissance humaine n^aurait pu établir une loi organique.
Trois collèges distincts composaient la Diète : celui des électeurs, celui des princes^ celui des villes, chacun
nio-i7U INTRODUCTION. U7
d'eux s'aseemblant y délibérant à part^ et prononçant à la majorité des voix. De l'accord des trois collèges sortait un Placitum de TEmpire {Reichsgutachten) . Cette résololion, une fois ratifiée par rEmpereur, prenait l'autorité d'Un décret, d'un Conclmum {Reichêschluêi).
En méoiê temps, nul ne pouvait priver l'Empereur d'une des prérogatives légalement attachées à sa oou-« ronne.
On le voit, le gouvernement impérial n'était, dans sa forme, ni despotique, ni républicain , ni aristocra* tique : c'était une monarchie mixte et tempérée.
L'élection d'un roi des Romains offrait è l'Autriche le plus sûr moyen de perpétuer le sceptre impérial entre ses mains. Il est vrai que, faite du vivant de l'Empereur, elle devenait réellement illégale. Au seizième siècle, la Fratice^ invoquant la Bulle dOr et les lois fondamentales, voulut s'y opposer. Mais l'Autriche remporta : les empereurs conservèrent cette puissante influenoe sur le choix de leur successeur, usage bien contraire sans doute à la liberté des élections, mais qui, d'un autre côté, prévenait les interrègnes si funestes à TEmpire:
La Bulle dVr disait ^ en termes exprès, qu'on élirait on roi des Romains toutes les fois que la situation de l'Empire l'exigerait absolument.
Ne recevant de son élection que le droit de gouver^ ner l'Empire dans le cas unique où son chef en serait empêché , le roi des Romains ne possédait pas , tant que vivait l'Empereur , la plénitude du pouvoir.
Aucun hommage ne lui était adressé ; nnlle autorité ne lui appartenait en propre.
De tout temps, la France a cédé le pas aux empereurs; dans le quatorzième siècle , elle le disputa au roi des Romains. Ce prince qualifiait de Majesté TEmpereur, et n'en était traité, que de DUectio Veslra. Sauf celui d'Invincible, on lui attribuait les mêmes titres qu'à TEmpereur.
Par État ' de T Empire, on entendait un souverain ayant acquis le droit de paraître, de siéger, de voter dans la Diète. Ce droit s'obtenait par élection : ainsi les ecclésiastiques; par succession : ainsi les laïques; par privilège : ainsi les villes libres.
On comptait trois collèges ou classes d'États : 1 "^ les électeurs ; 2"" les princes, les prélats, les abbesses, les comtes et seigneurs ; 3*" les villes libres.
La qualité d'État de l'Empire se perdait de plusieurs manières :
1 "" Par punition , quand un État était mis au Ban de l'Empire ;
T Par la conquête ;
3** Loi*squ'un État se détachait lui-même de l'Empire, ou se soumettait à une autre puissance;
4*" Quand, soit par la force , soit en vertu d'une décision des tribunaux, un État en avait dépouillé un autre.
Ce fut sous les Garlovingiens qu'eut lieu la séparation des États en ecclésiastiques et laïques.
* BiLDBRBECK , État de l'Empire,
Depuis la division des religions catholique et protestante, il existait en Empire des États catholiqaes et des États protestants.
A titre égal , les États ecclésiastiques prenaient rang avant les autres.
Sons les Carlovingiens aussi l'hérédité commença à s'établir pour les dignités de duc, de comte, etc.
La charge de comte, graf, c'est-à-dire gouverneur d'un district, devint héréditaire sous les empereurs saxons. Depuis, presque toutes les Maisons régnantes d'Allemagne introduisirent la succession par primogéniture : de là les majorats.
Quelques exceptions se maintinrent et amenèrent, avec beaucoup de pactes de famille, beaucoup de confusion.
Quant à la noblesse immédiate, la Chevalerie d'Empire, Reichsrilterschaft, bien que jamais elle n'ait possédé voix ni séance à la Diète, elle jouissait d^une complète indépendance , et ne relevait que de TEmpereur.
Jadis les États avaient un rang entre eux. Cette prééminence devint la source d'interminables disputes.
La Bulle d'Or fixait le rang des électeurs.
Les États de la religion catholique formaient le Corps Catholique; ceux de la religion protestante et réformée, le Corps Évangélique. Tous deux réglaient leurs intérêts religieux dans des assemblées, l'un, sous la présidence de l'électeur de Mayence; l'autre, sous la présidence de l'électeur de Saxe.
(.eqrs décisions étaiâot souveraines.
On distinguait les pays de l'Empire en deux classes ; c'étaient ou des allodiaux et des biens de famille possédés en pleine propriété; ou des 6efe qui, par succession, revenaient, en certains cas/ au seigneur féodal.
Presque tout l'Empire était composé de fiefs \ tiraut leur origine de la monarchie française ; laquelle avait attaché à toutes les charges certains districts, et œa districts devinrent héréditaires dans les familles. Plus tard, les princes, ducs et comtes donnèrent aux gentilshommes qui leur étaient attachés des terres en arrièrefiefs.
Les princes et États do TEmpire prêtaient à Y^m-^ pereur le serment de vassal , Juramentum vMif^tillaticum- Retenus par ce lien , ils ne pouvaient ni servir ni s'allier contre lui. Contrevenaient-^iU à cette obligation? l'Empereur pouvait les citer à la Diète, et les mettre au Ban.
Un État, mis au Ban de TEmpire pour félonie, était personnellement privé de la souveraineté et da son ^f; sa succession suivait Tordre légitime. A défapt d'héritier, 1^ 6efs retournaient à l'empereur.
Outre je Ban, une autre oaupe ramenait np fief à l'Empereur ; c'était Tei^tinotipn d'une Maison. Maia telle ne pouvait jamais être la condition d'qn Ëtat
* Jadis les ficfs s'appelaient bénéfices: la dénominalion de fief, /"pudum, et celle de lehen, en allemand, ne furent connues qu'au dixième siècle.
eoolésiastique } car un Cbapitre ne s'éteignait pas, Qnaot an Ban , un prinoo» nn État Goclé^iastique avait* il encoura cette punition? Une autre élection du Cba^ pitre le remplaçait après la déposition prononcée par le Saint-Siège. Si, au oontraire, la cour d« Rome sou* tenait ce dipitaire, TEmpereur séquestrait ses reyenns jusqu'à sa mort,
En matières féodales, les lois fondamentales et les
Capitulations imposaient à TEmperenr lei obligations avivantes :
1"* Ne point mettre d'entraves h Tinvestiture, et Tacr corder sans délai.
2"" Ne pas faire sortir les feudataires de T^mpirc pour recevoir Tinvestilure ; ne pas même leur oocasiooner d'inntiles voyages.
3' Recouvrer les fiefs de TEmpire perdns.
4"* Les maintenir. Ce soin, d'après le Conclu$um du 9 décembre 1722, s'étendait jusqu'aux fiefs d'Italie; l'Empereur devait aussi forcer les fendataires d'en venir recevoir l'investiture,
g"" Protéger, contre toutes violences, les fendateires at leurs sujets.
Q*^ Ne souffrir qu'aucun tribunal portât atteinte à Ip souveraineté des feudataires, ni à leur juridiction souveraine sur leurs sujets.
7"" Recevoir lui-même ses propres flefe , et, en cas d'impossibilité, se reconnaîtra par des Jieversale$ Ëtat et feudataire de TEmpire.
Autrefois, c'étaient les États qui prononçaient si)r
les litiges féodaux. Cette attribation passa plus tard an Conseil de TEmpire (Reichs Regiment\ et enfin au Conseil Aulique.
Les Électeurs s'appelaient anciennement Septemviri, la Bulle d'Or ayant fixé leur nombre à sept , par allusion au Candélabre à sept branches du temple de Jérusalem, et aux Sept Chandeliers de l'Apocalypse '.
Depuis y il fut porté à neuf.
A quelle date remonte la fondation du collège électoral? Les uns le découvrent avant Tacite * ; d'autres l'attribuent à Othon le Grande et même à Grégoire X. Là où manque la preuve historique, commence l'obscur domaine des conjectures.
C'étaient les Électeurs qui, après avoir fait choix d'un empereur, dressaient, avec lui, sa Capitulation.
A ce droit suprême ils joignaient d'autres privilèges. Ainsi leur collège, dont l'origine remontait à Frédéric III, était d'un ordre supérieur et séparé des autres États. Ils s'assemblaient entre eux, distinctement, sans nul concours étranger. Comme slls eussent pressenti les redoutables tentations d'un tel chef, les électeurs, dans la capitulation de Charles-Quint, s'étaient réservé le droit de'convenir, avec TEmpereur, du temps et du
1 Septem Electores sacri Imperii per quos velut sepiem candelabra lucentia in unitate spiritm septiformis sacrum illuminari débet Imperium,
Dans l'hymne Vent, Creator, le Saint-Esprit est appelé Septiformis munere.
3 LiEBHARDT, In diss» de Electorali coUegii origine. Lvde^ig , Ad Auream Bullam, tome I*'.
lieu OÙ se tiendraient les Diètes : il y était stipulé que TEmperear n'en pourrait convoquer sans leur consentement.
Parmi les Électeurs , la préséance appartenait aux ecclésiastiques. Le premier de tous était celui de Mayence.
Pour entourer le chef de TEmpire d'une pompe et d'un appareil imposants , on avait créé les Arcbi-charges. Ainsi , l'électeur de Mayence était Archi-Chancelier et Archi-Chapelain de l'Empire ; le roi de Bohême, Archi-Échanson ; l'électeur de Saxe, Archi«Maréchal ; le margrave de Misnie, Archi-Grand-Yeneur; l'électeur de Brandebourg, Archi-Chambellan, et depuis la mort de l'électeur de Bavière, l'électeur d'Hanovre, Archi-Trésorier. L'électeur de Cologne se qualifiait d'Archi-Chancelier d'Italie, et celui de Trêves, d'Archi-Chancelier du royaume d'Arles.
Venaient ensuite les charges héréditaires. Les comtes de Pappenheim étaient Maréchaux héréditaires de l'Empire ; les comtes de Limbourg , Ëchansons héréditaires; et quand leur Maison s'éteignit, en 1713, Charles YI , roi de Bohême , conféra la même charge à Michel-Jean d'Althan. Depuis le seizième siècle, époque où finirent les Seinsheim, les princes et comtes de Hohenzollem furent Chambellans héréditaires.
Dans le même siècle , la Maison de Seldeneck ayant cessé d'exister, la charge héréditaire de Sénéchal passa aux Comtes de Walbourg. Les comtes de Zinzendorff étaient, depuis 1625, Trésoriers héréditaires,
et lai oomtes de Wertarn, Portieri héréditaires de
TEmpire.
Deux Ordres religieux, fils des croisades, liégeai^Qt à la Diète, l'Ordre Tau tonique at celui de 8aiut-Jaan.
Ou a vu que, par lettres patentes du Q janvier 4 453, Frédéric IV avait érigé T Autriche en archiducbé. Mais déjà elle en avait pria le titre.
Frédérie lui ayant conféré la dignité royale ^ ello réclama depuis pour ses ambAssadeum la préaéanoe 3ttr tous les princes d'Empire en personne,
L'archidoc était Avocat et Protecteur des Cbapitroa de rOrcb , de Trente et de Bri^en i sa souveraineté a'étendait sur ceui^ de \ienna, de Seckau, de Gurch, de Sainte André et de Umbach.
Par un privilège qu'elle tenait de rempareurQenri IV , cette Maison paraissait devant la pbef de TSImpire précédée du glaive et du drapeau •
Ëi^empte de toute cbarge envers TËmpirai elle ne devait fournir que dou^e hommes contra la 3ongrio , et les entretenir pendant un mois, fardeau assurément fort supportable. Pour s'en aJFranchir entièrement, rAutrjohe prit un infaillible moyen : elle s'empara de la Hongrie même.
Par un autre privilège , un archiduc ne demanduit ni ne recevait l'investi ture du fief bora de tm étata { c'était chep Iqi qu'il remplissait cette formalité, armé,
à cheval , en coutume d'archiduc» le sceptre en mm » le chapeau ducal sur 1^ 0te-
1 Goi«pA«Ti Camiitutio imp^rii, ^mel*'.
i740-n4l INTRODUCTION. 455
Cette Maiiôii, môme après citation à la Diète, n'était pas tenue d'y comparaître.
L'Empire ne ponvait accorder aucun fief en Autriche, cîreonatance qui donnait à (se pays une homogénéité partieiilière.
Libre de s'opposer aux décisions du Conseil Âulique et de la Chambre Impériale ^ elle ne pouvait être assignée par-devant aucune autre juridiction; de plus, pour Tappréciation des prétentions qu'on élevait contre elle , il lui était permis de choisir des arbitres parmi ses vassaux.
Les lois données par les archiducs à leurs sujets défiaient tout contrôle; nulle autorité ne pouvait les annuler.
Autre immense avantage, leurs pays héréditaires formaient un Cercle à part.
De Frédéric II , de Charles-Quint et de Rodolphe II , la Maison d'Autriche tenait le privilège de créer des comtes, des barons, des chevaliers, des nobles et des docteurs; de Charles-Quint, celui de non appellando, et de protéger sur son territoire les personnes mises au Ban de TEmpire.
Comme héritière de la Maisop de Bourgogne ^ elle conférait l'Ordre de )^ Tqison d'Or.
Ce p'étaidnt pas là ^es seules prérogatives, L'Autriche pp( donc pe oroire prédestinée dès long-r temps SPx bQnneur» hérédioiref^ de rgmpire. Voici un point important da l'ancien Droit Public
d* Allemagne ; il s'agit da règlement des intérêts communs à tout r Empire.
Des questions de cette nature ne pouvaient être résolues que devant l'Empereur et les trois Collèges réunis.
Le Traité de Westphalie énumère presque tous ces cas. L'Empereur s'engageait, dans ses Capitulations, à maintenir intacte une aussi précieuse garantie.
En remontant jusqu'à ces mâles réunions d'hommes libres qui délibéraient au sein des forêts de la Germanie ; en descendant, avec le cours des âges, aux Diètes et Diétines de rÂllemagne, on voit que de tout temps il y eut là une patrie.
Assemblées d'électeurs, assemblées de princes, de prélats, de comtes et de villes, une vie puissante aoi* mait ce grand corps.
Dès le quatorzième siècle il existait des assemblées de villes : elles avaient lieu de quatre manières :
1 " Quand toutes les villes se réunissaient ;
g** Quand les villes d'un seul Cercle ;
3** Lorsque les villes se faisaient représenter par un certain nombre d'entre elles ;
l"* Lorsque la réunion se bornait aux seules villes qui l'avaient provoquée.
L'Empire était partagé en dix Cercles : celui d'Autriche, de Bourgogne, du Bas-Rhin, de Franconie, de Bavière, de Souabe, du Haut-Rhin, de Westphalie, de la Haute-Saxe, de la Basse-Saxe.
Mais si les États avaient imposé de sages limites à l'autorité impériale , eux aussi ils se trouvaient conte-
nus dans des bornes non moins prudemment déterminées.
Par le serment féodal , ils jaraient d* honorer TEmpereur comme chef de TEmpire, et de ne rien entreprendre contre sa personne ni contre son pouvoir.
Attenter à la personne de TEmpereur, c'était donc commettre le crime de lèse-majesté ^ comme celui de félonie en attaquant son autorité. Aucun État ne pouvait donner à ses sujets des lois contraires aux lois fondamentales de TEmpire. Toutes sentences des tribunaux supérieurs et de la Diète, tant qu'elles ne blessaient ni les lois organiques ni les constitutions, devenaient obligatoires pour les États et pour leurs sujets.
Telle était même Tautorité des décisions de la Diète, que nul État ne pouvait demeurer neutre dès qu'au nom de l'Empire elle avait déclaré la guerre.
La tranquillité de l'Empire étant un intérêt supérieur à tous les autres , les Étals , en aucune circonstance, n'avaient le droit de la troubler.
Dans les querelles particulières , au lieu de recourir aux armes, c'était aux tribunaux supérieurs qu'ils devaient s'adresser ; jamais il n'était permis à la violence de se substituer à la justice. Cependant la force pouvait repousser tout agresseur, fût-ce l'Empereur lui-même ; alors c'était le cas de légitime défense.
Les trois crimes possibles des États étaient ceux-ci :
1 "" Lèse-majesté envers l'Empereur et félonie envers l'Empire ;
m INTRODUCTION. 1140-1741
2« Perturbation du repos public ;
3** Tyrannie envers leurs sujets.
Confédérés pour la défende cotnmuué^ lés États concouraient è ce but par trois sortes de aecoum •
Par des troupes que chacun entretenait proportiôti<* nellement à ses ressources^
Par des subsides (appelés Mois romains depuis les expéditions d'Italie), pour faire fhce au^ dépenses militaires, et par des subventions destinées à l'entretien de la Chambre Impériale.
La matricule de TEmpire assignait A chaque État sft
quote-part contributive.
Ces détails, aussi abrégés que possible, étaient nécessaires *. Avant de parler de Joseph II, il importait d'indiquer rapidement la vraie situation de l'Empereur, comme souverain héréditaire d'Autriche , comme chef électif de TEmpire.
1 ScHMETTOW, Abrégé du droU pubUc d*Àltefnagne. •»- Pl'gpfÊt , Abrégé chronologique de l'Histoire et du Droit Ptêblio d'Allemagne, — WiLL. CoxB , Hist. de la Maison d'Autriche, — Heiss , Histoire de V Empire, contenant son origine, son progrès, ses révolutions, la forme de son gouvernement, ea politique, seê négooiatioM , et hs nouveaux règlements qui ont été faits par l$ê traités de Westphalie^ et autres.