DE JOSEPH IL
-^aumummUi iHii^miiiiiiiiiHiiiiiH^iimiitiiiî^
Mort de remperear Gharlei VI. — AvéneidMit de Marie-Thérèse. -- Prétentions de diverses puissances sur la succession de la Maison d'Autriche. — Guerre de ^li\ à 1748. — Naissance de Joseph II. — Scm éducation. — Victoires de Frédéric; situation critique de Marie-Tbér^) tov courage. — Couronnement de l'électeur de Bavière à Francfort. Ses revers , sa mort. — François-Etienne de Lorraine devient empereur. -^ Paix de Dresde en 4715, et d'Aix- U*Chûpé\iê en 4748«-^l/ Autriche se détache de l'Angleterre* — Alliance de 4756 entre 1 Impératrice-'Reino et Louis XV. — Guerre de Sept ans. — Traité d'Hubertsbourg.
A peine Charles YI a-t-il fermé les yeux , que déjà ce riclîe héritage » protégé pourtant par le droit na* turel f par une pragmatique soleouellement confirma* tiye de ce droit, et par la garantie de presque toutes les puissances , divers prétendants le convoitent.
Il s'agit de la Hongrie et de la Bohême , de la Souabe autrichienne, ou Autriche antérieure , de la Haute et Basse -Au triche» de la Styrie, de la Carinthie, de la
Camiole, de la Flandre, dn Burgaw, des qaatre villes forestières^ du Brisgaw, du Frioul , du Tyrol, du Milanais , du Mantouan, dn duché de Parme.
Ici y Auguste m j roi de Polc^ne , électeur de Saxe , allègue les droits de sa femme , fille aînée de l'empereur Joseph P^ frère aîné de Charles YI; il se fonde sur les lois qui régissent la primogéniture.
Là, rélecteur de Bavière, Charles-Albert, invoque le testament de l'empereur Ferdinand V% frère de Charles-Quint. De Tautre côté des Pyrénées, le roi d'Espagne étend ses prétentions sur tous les états de la Maison d'Autriche. Philippe Y ne descend-il pas , par la ligne féminine, de la femme de Philippe II, fille de Tempereur Maximilien II?
Louis XY, descendant, en droite ligne, de la branche ainée masculine d'Autriche par la femme de Louis XIII et par celle de Louis XIY, pouvait, autant que personne, élever des prétentions. Mais, concurrent, il aurait toute l'Europe à combattre; arbitre, il peut, avec la moitié de l'Europe, décider de la succession et de l'Empire. Ce dernier rôle lui convient mieux. Puisse-t-il s'y maintenir, et ne pas assumer sur la France, à force de fautes et d'imprévoyances, toutes les charges d'une guerre sans profit et sans gloire!
Mais, de tous les compétiteurs, le plus redoutable, c'est le plus imprévu, c'est le jeune souverain de cette Prusse ducale, ai imprudemment érigée par TAutriche même , depuis quarante ans , en royaume. (( Frédéric l" avait, par cette vaine grandeur, mis
» un germe d'ambition dans sa postérité, qui devait » fructifier tôt ou tard. La monarchie qu'il avait laissée 9 à ses descendants était , s'il m'est permis de m'ex- » primer ainsi , une espèce d'hermaphrodite qni tenait n plus de Télectorat que dn royaume. Il y avait de la » gloire à décider cet être ^ »
Ressoscitant une ancienne prétention sur les duchés de Troppau et de Jœgerndorfif en Silésie , Frédéric mesure déjà de Tœil l'ennemi que son bras terrassera tant de fois.
Avant d'agir, il envoie à Vienne le comte de Gotter, avec des propositions. Si Marie-Thérèse lui cède la Basse-Silésie, il lui offre, en retour, son assistance armée et cinq millions de livres.
Pour mieux appuyer son négociateur, le Roi quitte Berlin , au sortir d'un bal masqué , entre en Silésie avec vingt bataillons et trente-six escadrons. En même temps, il distribue des mémoires où ses droits sont discutés. Frédéric y déclare qu'il va occuper, pour la Maison d'Autriche , les duchés de cette province ; que c'est là , de sa part, une démarche purement conservatoire.
Marie-Thérèse ne voulut pas recevoir le comte de Gotter; avant toute négociation, elle exigeait la retraite des troupes prussiennes. Pressé d'en finir, Frédéric remporta la victoire de Molwitz. Ce premier triomphe, que bien d'autres devaient suivre, fit du camp prussien le centre des négociations.
' CEuvroB de FniDiaic le Geand, Histoire de mon Temps, t. II.
Le petit-fils des électeurs de Brandebourg comineo* oait sou grand rôle en Europe.
La cour de Vienne était dans la consternation.
Pour ffiire face k un tel orage , une jeune reina sans expérience, des ministres sans énergie , ou affaiblis par rage, qui voyaient déjà les Turcs en Hongrie » les Hongrois révoltés, les Saxons en Bohème, les Bavarois aux portes de Vienne, et la France les excitant tous^
Mais cette jeune reine est Marie-Thérèse.
Depuis CharIes*Quint, la France regardait la Maison d'Autriche comme son ennemie naturelle ; le souvenir de ses provinces longtemps dévastées vivait toujours. Un successeur de François l" devait penser sans cesse à la journée de Pavie} un petit-fils d'Henri IV pouvait^il oublier qu'avec les drapeaux de la Ligue , les drapeaux de Philippe M avaient flotté sur les murs de Paris?
L'occasion d'abaisser une vieille rivale était favo^ rable } on la saisit , non que le cardinal de Fleury désirât la guerre ; la foi des traités, les chances périlleuses des expéditions lointaines, et plus encore peut-être ses quatrot^vingt-oinq ans , le retenaient ^. Mais Teaprit ardent du comte, bientôt maréchal de Belle-Isle, triompha de sa résistance.
Créer et fortifier, avec les dépouilles de rAulriohe, des états secondaires qui, trop faibles pour lutter
^ M. Rohintson to lord Harrington y oct. 22, 4740. ' Kocn, Ahtéqé de ÏHisUnre d$s traités de jNiir.
contre la France ^ seraient forcés de suivre son impulsion , tel était le plan de la cour de Versailles.
A la suite d'une négociation avec rélecteur de Bavière j le cabinet français venait de s'engager à mettre la couronne impériale sur la tête de ce prince. L'Espagne, les Deux-Siciles, la Prusse, la Pologne, la Sar* daigne accédaient à cette ligue offensive. Gomme il était à craindre que la Russie ne marchât au secours de Marie-Thérèse , on allait Toccuper en excitant la Suède à lui déclarer la guerre. Le démembrement de la monarchie autrichienne une fois décidé, on convint des parts : à l'électeur de Bavière, la Bohème, la Haute^Autriche, le Tyrol et la Souabe autrichienne ; à l'électeur de Saxe, la Moravie avec la Haute-Silésie; au roi de Prusse , tout le reste de cette province. Un Infant d'Espagne recevrait la Lombardie. Il ne reste* rait à la fille des Césars que la Hongrie avec la Basse- Autriche, les duchés de Styrie, deCarinthie, de Carniole et les provinces belgiques.
Jamais encore danger semblable n'avait menacé la Maison d'Autriche : au fond de sa tombe, Richelieu dut tressaillir de joie.
Déjà l'électeur de Bavière, créé, par lettres patentes , lieutenant général du roi de France, s'avance à la léte d'une armée.
Ses partisans poussent jusqu'à trois lieues de Vienne ; l'effroi s'y répand. Le Danube se couvre de bateaux emportant des effets précieux : poursouteuir un siège, on détruit presque tout un faubourg -, le gouverneur,
comte de Kevenhuller, est sommé de rendre ta ville.
Forcée de fuir sa capitale , abandonnée de tons 8es alliés, sans troupes, sans argent , sans vrais ministres, Marie-Thérèse, s' interrogeant elle-même , ne désespéra pas de la fortane.
Les Hongrois n'avaient eu que trop à se plaindre de son père et de ses aïeux : elle courut noblement se jeter entre leurs bras. Déjà, lors de son avènement, Marie-Thérèse en prêtant le fameux serment ^ d'André II , aboli par Léopold V% avait conquis les cœurs.
Ayant convoqué une Diète dans le château de Presbourg , elle y parut tout à coup , vêtue de deuil , en costume hongrois , ceinte de Tépée royale , et portant sur sa tête cette révérée couronne donnée à saint Etienne * par le pape Sylvestre II.
Après avoir lentement traversé la salle , Marie-Thérèse monta à la tribune d'où le souverain harangue les États. Un profond silence régnait dans l'assemblée. Dès
1 A l'exception de l'article 34, ainsi conçu : «Si moi, ou quelqu'un » de mes successeurs , à quelque époque que ce soit , nous voulons » enfreindre vos privilèges, qu'il vous soit permis, en vertu de cette » promesse, à vous et à vos descendants, de vous défendre, sans » pouvoir être traités de rebelles. »
Voltaire (Siècle de Louis XV) s'est donc trompé en avançant le contraire ; cette erreur, la plupart des historiens modernes n'ont pas manqué de la reproduire.
^ Premier roi de Hongrie, mort à Bude, le 45 août 4038. Il avait succédé, en 997, à son père Geysa, quatrième duc de Hongrie. De ce règne mémorable datent de sages réformes , un corps de lois et le plus grand de tous les bienfaits, l'introduction de l'Évangile.
que le Chancelier eut exposé la triste situation des choses en demandant de prompts secours , Marie-Thérèse prit la parole en latin, selon Tusage national. a Le déplorable état de nos affaires, i> dit -elle, a nous a portée à entretenir les fidèles États du très- D cher royaume de Hongrie de T invasion de nos » provinces héréditaires autrichiennes, des dangers 9 qui assiègent ce royaume, et du remède à em« D ployer. La Hongrie , notre personne , nos enfants , » notre couronne, tout est menacé. Abandonnée de )> tous, notre unique refuge, c'est Téclatante fidélité 9 des États, c est Tantique valeur des Hongrois. Dans )) ce péril extrême , nous vous exhortons , vous , États y> et Ordres du royaume , à délibérer, aussi prompte- » ment que possible , sur les moyens de sauver notre » personne, nos enfants, notre couronne, et à y re- » courir sans retard. Quant à nous, en tout- ce qui » peut rendre au royaume son ancienne félicité et à la 9 nation sa splendeur, les fidèles États et Ordres de » Hongrie éprouveront notre bienveillance et notre j» affection royales. »
Transportés d'enthousiasme à Faspect de cette jeune princesse, si belle, si malheureuse, si confiante en leur loyauté, tous les magnats et délégués s'écrient en agitant leurs sabres : « Moriamur pro Rege nostro » Maria Theresiâ! Mourons pour notre Roi ' Marie- D Thérèse ! »
Jusqu'à ce moment, la Reine était restée calme et
* Deux fois déjà , dans les sictes publics , des femmes avaient reçu
maîtresse d'elle-même : mais attendrie par tant de dé^ vouement , elle fondit en larmes. Alors l'exaltation de l'assemblée fot au comble; chaque Ordre s' étant retiré dans le lieu de ses séances, on vota de grands secours en hommes et en argent.
Bientôt les délégués s' étant réunis au pied du trône , pour recevoir le serment du duc de Lorraine , nommé 9 du consentement de la Diète , co-régent, une autre scène éclata ^ non moins touchante. Dès la solennité terminée : a Je consacre ma vie^ » s'écrie François, « au royaume y à la reine de Hongrie! » Prenant alors entre ses bras le jeune archiduc Joseph son fils , âgé de six mois , Marie-Thérèse le présente à l'assemblée. Un long cri d'amour lui répond de toutes parts : a Mou- » rons pour la Reine et pour sa famille I mourons pour » notre Roi Marie-Thérèse * !
Gomme la Diète, la nation entière s'exalte; tout s'ébranle ; des bords de la Save , de la Theiss , de la Drave ^ du Danube , s'élancent des guerriers jusqu'alors inconnus à l'Europe, Croates, Pandours, Esclavous, Waradiniensy Tolpachs; bandes valeureuses et féroces, dont le costume, les armes, la cruauté répandent au loin l'efiroi.
Tandis que la Hongrie se lève comme un seul
le titre de Rex : Marie d'Anjou, au quatorzième siècle; Elisabeth de Luxembourg, au quinzième.
Tout récemment , moins de vingt ans avant le fait peraoDnei à Marie-Thérèse , Charles VI avait obtenu des États de Hongrie que le droit de succession au trc^ne serait étendu aux femmes.
^ WiLL. CoxB y Histoire de la Maison d'Autriche,
1741*1748 LIVRE PREMIBH. 467
homme, la même ardeur se propagé dans toote la monarchie aotrichienne. Les soldats abondent : bien* tôt Vienne, qoi avait tremblé tin moment, se redresseï grâce an maréchal de Khevenhnllerj en état de défense ) étudiants et bourgeois rivalisent d'ardear avec la gar* nison.
Digne d'inspirer un tel mouvement , Marier-Thérèse semble grandir aussi en courage : elle ranime, en sa faveur, T Angleterre et la Hollande , agit dans TEmpire, négocie avec la Sardaigne.
Un si haut caractère émut la nation anglaise : les femmes surtout , fières et reconnaissantes de la gloire qui en rejaillissait sur leur sexe , résolurent d^offrir à la jeune reine une somme de 100^000 liv. sterl. La duchesse de Marlborough ^ veuve du grand capitaine qui avait si glorieusement combattu pour Charles YI , fat r interprète de ce vœu. Marie-Thérèse , profondé» ment touchée, refusa néanmoins , ne voulant recevoir de subsides que du Parlementa
Dans cet immense péril , ce fut le bras qui avait fait le plus de mal à Marie-Thérèse qui la sauva.
Déjà la division s'était glissée parmi les alliés. Aspirant, avec une égale ardeur, aux dépouilles de l'Autriche, les électeurs de Bavière et de Saxe Gom« mençaient à ne pas s'entendre sur les conditions du partage. De son côté, mécontent des hauteurs du maréchal de Belle^lsle, qui traitait les princes allemands comme des vassaux de son souverain ; peu rassuré sur le bon vouloir de la France à son égard; inquiet des
prétentions de Charles-Albert , qui , une fois bien établi en Bohème , pourrait revendiquer la Silésie , Frédéric avait accueilli l'entremise conciliatrice de lord Hyndford, ministre d'Angleterre. Secrétaire du Conseil de Conférence y et naguère très*ardent contre le roi de Prusse , Bartenstein ne voyait de salut pour la Maison d'Autriche que dans un prompt accommodement avec ce prince, et Marie-Thérèse, elle-même, maîtrisant son ressentiment, consentit à traiter; lord Hyndford fut donc autorisé à offrir au roi la Basse-Silésie avec Breslaw.
Mais Frédéric ne s'était pas jeté dans la guerre pour se contenter de pareilles propositions. Voici son ultimatum : « Toute la Silésie jusqu'à la rivière de Neiss; » la ville de ce nom et Glatz ; au delà de FOder, les )) anciennes limites entre les duchés de Brieg et d'Op* » pelen subsisteront; Breslaw m'appartiendra; la reli- » gion demeurera dans l'état où elle se trouve ; point de f> dépendance de la Bohème; une cession à perpétuité. » En retour, nous n'irons pas plus loin ; nous assiége- » rons Neiss pour la forme ; le commandant rendra la » place et se retirera; nous prendrons tranquillement » nos quartiers d'hiver, et l'armée autrichienne se por- » tera où elle voudra. Que tout soit terminé dans douze x> jours. »
Au moment de conclure, la cour de Vienne, trouvant dur de payer une neutralité aussi chère qu'une alliance, hésitait encore; mais le progrès des armes françaises et bavaroises, l'immobilité du Hanovre, un
mouvement des troupes prassiennes qui força te général autrichien à sortir de Neiss, toutes ces circonstances décidèrent Marie*Thérèse : Fultimatum fut adopté à Ober-Schnellendorf.
On se promit mutuellement d'envelopper cette convention d'un secret inviolable, et de conclure, autant que possible, un traité définitif avant la fin de Tannée.
L'Autriche venait de ratifier une perte douloureuse. Les arrière - pensées de Frédéric ne lui inspiraient aucune confiance, et néanmoins la convention d'Ober- Schnellendorf fut pour elle très-avantageuse; car, momentanément délivrée de son plus actif ennemi , elle put tourner toutes ses forces contre les Français , les Bavarois et les Saxons.
D'abord Marie-Thérèse envoya des forces considérables ail secours de Prague menacée par les alliés. Le duc de Lorraine, suivi du feld-maréchal Neuperg , du comte de KhevenhuUer et du prince de Lobkowitz, y marchait en toute hâte, quand, à trois lieues de cette capitale, il apprit qu'elle était tombée au pouvoir de Tennemi. Le même jour, l'électeur de Bavière entrait dans Prague en triomphe; proclamé là roi de Bohême, il y institua un gouvernement, et se rendit à Francfort, où se tenait la Diète de TËmpire.
Déjà Charles-Albert avait été couronné archiduc d'Autriche à Lintz; bientôt il fut élu empereur, couronné à Francfort , le 4â février 4742 , et prit le nom de Charles MI.
C'était l'apogée de l'influence française. Représentant
170 HISTOIRE Dl JOSEPH IL 1744-174§
d'un roi qui donnait le soeptrd impérial , le marâchal de Belle^lsle semblait le premier des électeurs. Ses pleins pouvoirs avaient été remis en finançais : pour la première fois, la chancellerie allemande renonçait | en sa faveur, au vieux langage de l'empire romain.
Mais que dinfortunes pour Charles VII allaient suivre cette grandeur d'un jour I
En effet , tout changea bientôt de fhce.
Tandis que Marie-Thérèse, soutenue de son propre courage, des subsides de l'Angleterre, de la Hollande, de Venise, d'emprunts en Flandre, multiplie ses dé« fenseurs et les électrise, les armées françaises, sous des chefs inhabiles, se consument sans gloire. Détruites en Bavière et en Bohême, il ne leur reste pas même la mâle consolation d'avoir héroïquement succombé dans quelque grande bataille.
Trois fois l'Empereur créé par la France avait été chassé de ses états.
Du fond de l'Autriche la guerre était revenue au Rhin«
Un incident grave compliqua un moment les affaires de Marie^Thérèse : Frédéric ^ craignant pour la Silésie à la vue des succès de cette princesse^ avait rompu la convention d'Ober-Schnellendorf. Par ses ordres , le feld-raaréchal de Schwerin s'empara d'Olmutz ; Glalz assiégée fut prise, et lui-même, toujours ardent adversaire de la Maison d'Autriche, il courut à Dresde i es^ pérant réveiller la frivole apathie d'Auguste IH. Mais la nouvelle qu'un opéra allait commencer rompit la conférence.
1742-1748 LIVRB PREMIER. 474
De là, Frédéric vole à Prague, pour y régler un plan de campagne avec le maréchal de Broglie. Ayant re« joint son armée, il s'avance jusqu'à Iglaw, et mailre des bords de la Taya, depuis Znaym, où mourut Tempereur Sigismond, jusqu'à Gœdingen, petite ville sur les frontières de la Hongrie, fait des irruptions dans la Haute* Autriche ; les hussards de Ziethen poussent jusqu'à Stockerau, à une poste de Vienne.
De leur côté, les Autrichiens ne restaient pas inactifs. Pour couvrir la capitale, dix mille hommes avaient été tirés de la Bavière; une division hongroise, ras«* semblée sur les confins de la Moravie, menaça les magasins de Tennemi dans la Haute^Silésie, où le prince Charles de Lorraine, à la tète de la grande armée, allait pénétrer. Contraint, pour les protéger, de détacher des forces considérables, Frédéric ayant évacué la Moravie, se retira en Bohême, aux environs de Chrudim. Ce fut alors que les Saxons rabandonnèrent. Vainement, heureux de se débarrasser d'alliés suspects, les eugagea-t-il à se joindre aux Français ; ils traversèrent les quartiers prussiens, pour se cantonner dans le cercle de Saatz, sur les frontières de leur électorat.
Frédéric ne fut pas mieux secondé par les Français, qui, maîtres d'Égra ^ , s'étaient avancés jusqu'à Pisek. Tout le poids de la guerre retombait donc sur lui ^.
^ Sur la place du Marché se trouve encore la maison où Wallenstein fut massacré, en 4634.
* Œuvres de PaéDiaic ls Obaio), Histùirê de mon Temps, t. !«'. WiLL. CoxB, Histoire de la Maison d'Autriche, tome V.
Dans de si graves conjonctures, réfléchissant an peu d'accord qui régnait entre les alliés, à Tincapacité des généraux de Louis XV, et à la faiblesse des troupes de TEmpereur, le monarque prussien cherchait une issue à ce labyrinthe. Lord Hyndford, qui déjà avait une fois réconcilié les deux puissances, lui parut plus propre que personne à préparer un accommodement.
Mais les temps étaient changés : aussi la cour de Vienne se montra-t-elle moins facile que par le passé. La reddition de Lintz par le comte de Ségur , Tévacuation de la Moravie , la défection des Saxons , de secrètes négociations à Versailles, toutes ces circonstances lui avaient rendu sa fierté : de part et d'autre, on résolut donc de s'en remettre aux chances d'une bataille.
Frédéric fut vainqueur à Chotusitz, et la paix signée à Breslawr ' .
La Reine de Hongrie cédait au Roi de Prusse , en toute souveraineté, la Haute et la Basse-Silésie , avec le comté de Glatz , excepté les villes de Troppau , de Jdegemdorff et les hautes montagnes situées au delà de roppa ^. Les Prussiens se chargeaient de rembourser aux Anglais 1 ,700,000 écus hypothéqués sur la Silésie.
Gomme électeur de Saxe , Auguste III fut compris
1 Ou du moins les préliminaires. Ce fut à Berlin, le 28 juillet, qu'on signa le traité définitif, dont le roi d'Angleterre se rendit garant.
^ Petite rivière de Silésie qui prend sa source en Moravie , passe à JsBgerndorff , et va se jeter dans l'Oder.
dans le traité; il s'engageait à rappeler les troupes qoMl avait à l'armée française, et à reconnaître la Pragmatique-Sanction.
Tranquille de ce côté, au prix, il est vrai, d'un grand sacrifice, Marie-Thérèse entama des négociations partout où ses ennemis ne dominaient pas exclusivement. Une opinion générale alors en Allemagne , en Angleterre, en Hollande, en Russie, en Danemark, c'était que la Maison d^ Autriche étant Tunique contrepoids à la Maison de Bourbon , Findépendance euro* péenne dépendait de son existence. Cette opinion, Marie-Thérèse sut Texploiter, et bientôt la fortune commença à s'adoucir pour elle.
Dans la Grande-Bretagne, lord Garteret, successeur de Walpole , en qui la Cour de Vienne avait toujours vu sinon un ennemi, du moins un partisan bien froid , était dévoué à la Reine de Hongrie ; ses actes le prouvèrent.
En Hollande, malgré l'ambassadeur de France les exhortant à la neutralité, les États-Généraux avaient accordé des subsides considérables.
A Saint-Pétersbourg, la révolution qui mit Elisabeth sur le trône, et le jeune Iwan dans un cachot, favorisait l'Autriche : car le bannissement du feld-maréchal de Munich enlevait au roi de Prusse un puissant ami ; et les Russes, excités par Tavénement d'une princesse qu'ils chérissaient, redoublèrent d'efforts contre les Suédois récemment battus à Williamstadt ' .
^ Manstein's Mémoir$.
Vers les Alpes , mâmes symptômes rassurants : le roi de Sardaigne, blessé par rEspagoe, qui, pour procurer à don Philippe le Milanais avec le titre de roi de Lombardie, lui laissait, sans compensation aucune, tout le fardeau de la guerre, embrassait la cause de Marier-Thérèse.
Cependant le cardinal de Fleury, ouvrant enfin les yeux , voyait à quel rôle humiliant il avait condamné la France. Affaissé sous Tàge et les infirmités, profondément affligé des maux qui pesaient sur le royaume ou qui le menaçaient , tant d'émotion , en Tébranlant , accrurent encore sa timidité. Cette triste guerre pesait sur sa conscience, et il s'efforçait de s'en disculper, en rejetant toute la responsabilité sur le maréchal de Belle<-Isle. « Bien des gens savent, écrivait-il au comte » de Kœnigsek (qui commandait sous le prince Charies B de Lorraine) , combien j*ai été opposé aux résolu*ï) tiens que nous avons prises, et que j'ai été, en quel- » que façon, forcé d'y consentir. Votre Excellence est D trop instruite de tout ce qui se passe pour ne pas » deviner celui qui mit tout en œuvre pour déterminer » le Roi à entrer dans une ligue si contraire à mon » goût et à mes principes. » Et , singulier esprit d'à* propos, la lettre était remise par le personnage même qu'on signalait ainsi , par le maréchal de Belle-Isle 1
Pour toute réponse à une dépêche où se peignait si bien la faiblesse du cabinet français, Marie^Thérèse la fit imprimer. Piqué de cette ironique publicité, le car* dinal, qui aurait dû être dégoûté de la correspondanee,
adressa une secoade lettre au général autrichien, pour ae plaindre, eu lui disant a qu'il ne lui écrirf plus dé** » sormais ce qu'il pense. »
L'effet de ces deux démarches fut déplorable : croyant remédier au mal , le cardinal les fit désavouer dans quelques gazettes; c'était combler la mesure.
Des conférences néanmoins eurent lieu.
Renfermé dans Prague , le maréchal de Belle^-Isle offrit d'évacuer la place et les territoires de la reine de Hongrie, mais avec armes et bagages. Les généraux autrichiens se montraient favorables à la proposition; Marie*Tbérèse rejeta toute idée de paix avec hauteur, (c Je ne veux pas accorder de capitulation à Tarmée » franoaiae, diUeUe devant toute sa cour] je défends » qu'on me présente ni proposition , ni projet venant » du cardinal , tout ce qui m'arriverait de sa part me » serait suspect, Qu'il s'adresse à mes alliés : c'est la s seule grâce que je lui accorde. »
Comme on annonçait une nouvelle démarche du maréchal : « Je suis bien surprise, » dit-elle encore plus haut, « de la demande du maréchal de Belle-Isle. Il B faut être tel que lui pour oser la faire. Afin de sou« a lever F Allemagne contre moi et m'écraser , il a sur«> tt pris, par Targent et par diverses promesses , la reli^ » gioQ de presque tous les souverains de l'Empire. En )) pleine paix, n'a*t-il pas entretenu des espions dans » Luxembourg, pour séduire la garnison et embraser D la ville? Jamais ni moi ni mes descendants noua ne s l'oublierons.
476 mSTOIRE DE JOSEPH II. 1742-1748
» Je n'ai que trop fait auprès de ta cour de France ; » forcée par la nécessité des temps, j*ai oublié ma )) dignité royale, au point d'écrire à monsieur le car- D dinal en des termes qui auraient attendri les plus » durs rochers. Il a mis mes prières au rebut. On m*a )) répondu que je venais trop tard , et que le Roi v> Très-Chrétien avait contracté des engagements qu'il 0 n'était plus en sa puissance de rompre. J'ai des pièces » originales en main ; elles prouvent qu'on a voulu » allumer le feu aux quatre coins de l'Allemagne, ren- » verser les lois fondamentales de l'Empire, et exciter )) ici des séditions. Je transmettrai ces preuves à la D postérité : désormais l'Empire évitera de tomber dans » un piège qui lui ferait recevoir la loi d'une puissance » étrangère. »
Alors eut lieu cette fameuse retraite de Prague qui sauva les débris de l'armée française. Sorti de la place dans la nuit du 1 8 décembre, et gagnant trois marches sur le prince de Lobkowritz, M. de Belle-Isle sut ramener à Égra, avec tous ses canons, par une route détournée de trente-huit lieues, à travers des marais glacés et des forêts impénétrables, sans autre nourriture qu'un pain gelé, sans autre lit que la neige, treize mille hommes environ. Durant cette marche, la plus douloureuse qu'eût encore affrontée une armée européenne, plus de douze cents hommes périrent de fatigue et de froid. Malade, ne pouvant plus se tenir à cheval , le maréchal se faisait porter sur tous les points, exhortant, du geste et de la voix, ses compagnons
d'armes ^ Un dévorant typhus attendait à Égra ces braves, dignes pères des héros qai , soixante-dix ans après, déployèrent y dans les steppes de Moscou, un courage plus grand encore que leur infortune.
Six mille Français, presque tous malades ou blessés, restaient dans Prague, et le prince de Lobkowitz, irrité de la retraite du maréchaP, exigeait quMls se rendissent à discrétion ; mais Chevert était à leur tête.
« Dites au prince, » répondit-il à l'envoyé autrichien, « que s'il ne m'accorde pas les honneurs de la guerre, D je vais mettre le feu aux quatre coins de Prague et » que je m'ensevelirai sous ses ruines. r> Comme on le savait homme à tenir parole, il fut écouté, et rejoignit l'armée française à Égra.
Chevert n'apparatt-il pas là comme l'héroïque avantgarde de toutes ces gloires plébéiennes qui allaient bientôt immortaliser une France nouvelle?
Peu de temps après, le cardinal de Fleury sortit, en mourant, des embarras où sa faiblesse avait engagé la France. C'était pour lui la seule issue possible.
^ Ce sont les rudes fatigues de cette campagne qui commencèrent le long et douloureux dépérissement de Vauvenargues, officier au régiment du Roi.
3 Tandis que ces mauvais esprits^ qui ne savent jamais prendre au sérieux les désastres de leur patrie, et ne sont aptes qu'à trouver du ridicule dans une grande et vaillante infortune, chansonnaient le maréchal de Belle-Isle, un étranger, d'une tout autre nature, il est vrai , portait un jugement plein de justice : « Les dispositions de M. de » Belie-Isle étaient bonnes , » dit Frédéric; « le seul reproche qu'on
> puisse lui faire est de n'avoir pas, dans sa marche, assez ménagé
> ses troupes. » Histoire de mon temps, tome II.
Quatre fois, en de graves circonstances, Fleury déserta le noble et national drapeau d'Henri IV, de Richelieu, de Mazarin^ de Louis XIV :
Quand l'Empereur, au mépris des traités^ avait établi la Compagnie d'Ostende, le cardinal , au lieu de fomenter le mécontentement de TAngleterre, de l'Es* pagne, de la Hollande et de toutes les puissances maritimes ; au lieu , une fois T Autriche attaquée de toutes parts, de fondre sur elle, prend la parole, instrument aveugle des puissances maritimes, menace l'Empereur si la Compagnie n'est pas dissoute, et épargne ainsi à la Maison d'Autriche une redoutable crise.
En 1734, victorieuse en Italie et en Allemagne, maitresse de Philipsbourg et des barrières de l'Empire, la France pouvait donner à l'Autriche le coup de grâce : l'occasion était magnifique. Eh bien, le vieux ministre, se contentant de la Ix)rraine, garantit, politique déplorable, la Pragmatique-Sanction.
Cinq ans plus tard, les Turcs victorieux assiégeaient rAutriche en péril ; l'Espagne ne demandait que la guerre avec elle; le roi de Sardaigne, pour s'agrandir, était dans les mêmes dispositions. Que fait le cardinal ? Il déclare à ces deux puissances qu'il s'opposera à toute hostilité contre la cour de Vienne , et , par ses ordres, le marquis de Villeneuve négocie la paix entre r Autriche et la Porte, sous la médiation de la France! Tout cela dans un moment où la santé de l'Empereur était fort compromise, et, pour ainsi dire, la veille de sa mort.
Enfin , en i 742 , comme si ce n'était pas assez déjà de concessions et d'imprévoyances, tandis qae Marie-Thérèse, serrée de près à l'orient par les Tores, au nord par Frédéric, à Toccident par les armées françaises et bavaroises, se trouvait dans une situation extrême, Flenry, loin de concentrer toutes ses forces sur Vienne, las égare en Bohème, à Prague; Marie* Thérèse respire, et bientôt, Français, Bavarois, tous sont en pleine retraite.
Il était impossible de mieux démolir le glorieux édifice des règnes précédents.
Mais de toutes les fautes du cardinal la plus grave, c'est d'avoir négligé l'armée et la marine.
Vivant, on l'avait trop loué : mort, ses qualités furent méconnues : une exagération remplaça l'autre»
Louis XV annonça dès lors l'intention de gouverner par lui-même; mais il se vantait ; la Providence n'avait pas fait de lui un roi.
Bientôt un pouvoir oligarchique, composé d'instruments dociles, remplaça le gouvernement d'un vieillard ' f le vrai successeur du cardinal fut la duchesse de Chàteauroux.
Tandis que la France allait s'af&iblissant pour une canae qui lui était étrangère, Marie^Thérèse s'appropriait toutes les forces enlevées à sa rivale.
Après plusieurs défaites successives, les Suédois ne pouvaient plus continuer la guerre, et la Russie avait
' LACIIBTH.LB, Histoire de France pendant le dix ^ huitième $ièelê.
conclu une alliance défensive avec l'Angleterre, toujours favorable à T Autriche.
Chassé de ses états héréditaires, Tempereur Charles y II errait en Allemagne. De Francfort, théâtre de son élection et son dernier refuge, il put presque entendre le canon de Dettingen et les fanfares du vainqueur. Dans cette journée, tristement célèbre, les disposition du maréchal de Noailles avaient été très-belles : tout lui présageait un triomphe ; mais Fardeur irréfléchie du comte de Grammont , son neveu , perdit les affaires. Comme aux funestes batailles de Poitiers, de Crécy, d'Âzincouri, la fougue et Tindiscipline paralysèrent les efforts d'un admirable courage.
Sans ressources au sein de sa ville impériale. Tinfortuné Charles VIT en était réduit à accepter du maréchal de Noailles une lettre de crédit de quarante mille écus, à se déclarer neutre tandis qu'on le dépouillait !
Égra ayant été reprise, il ne restait plus d'ennemis dans les états de Marie-Thérèse.
Déjà même les alliés avaient songé à démembrer la France.
Tandis que son armée, partagée en trois colonnes, s'avançait dans la direction de l'Alsace, le prince Charles, accompagné du maréchal de Khevenhuller, se rendit à Hanau ; il voulait concerter , avec Georges II, un plan d'invasion.
Pour faciliter au prince Charles le passage du Rhin à Bàle, r invasion de la Lorraine et de la Franche-
174a-n48 LIVRE PREMIER. 484
Comté, cinquante mille Anglais, Hanovriens, Hollandais, Hessois, devaient traverser le Rhin à Mayence, et marcher droit sur F Alsace. Maître de ces provinces, le général autrichien donnerait, pour quartiers d'hiver à ses troupes victorieuses, la Bourgogne et la Champagne. C'est ainsi , qu'avec des provinces françaises , Marie-Thérèse comptait se dédommager de la perte de la Silésie.
Tranquille sur ses possessions en Italie, elle espérait recouvrer Naples; et cette Flandre française, laborieuse conquête des lieutenants de Louis XIV , l'Angleterre et la Hollande lui en offraient le partage.
Trop faible de caractère pour n'être pas toujours du parti des vainqueurs, le roi de Pologne, électeur de Saxe, se montrait aussi ardent à soutenir Marie- Thérèse que naguère à la dépouiller.
Réduit aux dernières extrémités , l'Empereur fit à Georges II des propositions d'accommodement. Entre autres conditions, non moins avantageuses à la cour de Vienne, il renonçait à tout droit sur les états autrichiens , s'engageait même à rompre avec Versailles. Reconnu empereur à ce prix , Charles VII recevrait un subside provisionnel , et recouvrerait ses propres états.
Mais telles n'étaient point les intentions de Marie- Thérèse. Inébranlable dans son ressentiment, elle voulait arracher à Charles VII la couronne impériale et garder la Bavière. D'accord avec les ennemis de lord Carteret, elle fit donc avorter ce plan.
Da c6té de Tltalie, ]a guerre suivait son cours, le comte de Traun y luttait contre le général espagnol de GageSy successeur du comte de Montemar.
Mais Marie-Thérèse, exaltée par ses succès en Allemagne, et perdant trop de vue l'importante alliance du roi de Sardaigne, refusait les cessions promises à ce prince Tannée précédente. C'est en vain que Georges II la pressait de remplir ses engagements. « L'Angleterre, » lui répondait-elle, « vent m' entraîner » de sacrifice en sacrifice. Si je cède aujourd'hui , le » peu qui me restera en Italie ne vaudra pas la peine » d'être défendu ; et ralternative qu'on me laisse, c'est » d'être dépouillée par l'Angleterre ou par la France ^ »
Irritée de ces obstacles, l'impatience du roi de Sardaigne allait toujours croissant. Enfin, pour dernier argument, il menaça de se joindre aux ennemis de TAutriche.
De cette menace sortit le traité de Worms '.
Charles-Emmanuel y gagnait la ville, avec une partie du duché de Plaisance, le Yigevanesco, la portion du duché de Pavie située entre le P6 et le Tessin , et le comté d'Anghiera'. Le cabinet de Vienne renonçait aussi à tontes réclamations sur le marquisat de Final engagé aux Génois; il s'obligeait à tenir sur pied, en Italie, trente mille hommes aux ordres dn roi de Sardaigne.
' WiLL. GoxE, Histoire de la Maison d* Autriche,
2 2 Septembre 1743.
3 Sur le bord oriental du lac Majeur.
La fortane semblait soarire à Marie^Thérèse, rassurée da côté de la Prusse par la paix de Breslau.
Mais comment tromper le vigilant Frédéric ?
Calculant toutes les conséquences du traité qui venait d*unir la Reine de Hongrie , l'Angleterre , la Sardaigne, la Saxe et la Hollande ; alarmé des pressantes avances faites aux puissances da Nord, à la Russie surtout; suivant pas à pas les progrès de Marie-Thérèse en Allemagne, le monarque prassien doit tout craindre pour lui-même. L'ambition, qui rêve de vastes conquêtes en France et en Italie , renoncera-t*elle à la tentation de ressaisir la Silésie ? Ne fera-t-elle point , par un démembrement, payer cher au vainqueur de Molwitz et de Gzasiaw ses triomphes ?
Il faut donc un contre-poids au traité de Worms.
Le 13 mai 1744, Frédéric conclut en secret, à Francfort, avec TEmpereur, la France, Félecteur palatin et le roi de Suède, comme landgrave de Hesse, une convention, sans vouloir y admettre nombre de petits princes dont la faiblesse n'eût été qu'à charge.
Précédé d'un manifeste, eu il déclare ne rien vouloir pour lui-même, mats ne s'être armé qu'afin de rendre au Ck)rps Germanique sa liberté, à l'Empereur sa puissance, et à l'Europe la paix, le Roi de Prusse entre en Bohême avec quatre-vingt mille hommes; vingt-deux mille Prussiens marchent en même temps sur la Moravie.
Cette invasion sauve l'Alsace à la France.
Bientôt Prague, Tabor, Budweis, Fravenberg, toute
iU HISTOIRE DE JOSEPH II. 1715-1748
la partie du royaume située à l'orient de la Mnidau, sont au pouvoir de Frédéric. Pénétrant en Bavière, le feld-maréchal de Seckendorf rétablit l'Empereur dans sa capitale. L'armée française va rentrer en Allemagne ; la cause de Charles VU semblait triompher.
Mais un mortel engourdissement paralysait les généraux de Louis XY; l'apathie du maître s'était étendue à ses lieutenants.
M. de Noailles ne sut pas gagner une marche sur le prince Charles de Lorraine , qui repassa tranquillement le Rhin pour arracher la Bohême à Frédéric. Conseillé par r habile tacticien de Traun, le général en chef autrichien expulsait alors les prussiens de la Bohême, comme il avait fait des Français en 17&2 et 1743.
Frédéric, qui naguère menaçait Vienne, dut craindre pour la Silésie.
C'est en vain que le libérateur de l'Alsace appelle les Français à son aide : ceux-ci, préférant, à des conquêtes qu'on devrait restituer plus tard, celle des Pays- Bas, qu'ils espèrent garder, refusent d'acquitter leur dette. Leurs troupes se trouvaient en Flandre, plus faibles de vingt mille hommes que Tarmée de Marie- Thérèse, composée d'Allemands, d'Anglais, de Hollandais : mais Maurice de Saxe les commandait.
Pour compliquer encore les affaires de l'Europe, il ne manquait plus que la mort de Charles VU. Ce triste objet de tant de querelles sanglantes était rentré dans sa capitale : pour trône, an tombeau l'y attendait. Écrasé de chagrins, dévoré de maladies, indigent sur
le trône, insulté sons la pourpre, Charles VU ne cessa de souffrir qu*en cessant de vivre ; le repos commença pour lui le 20 janvier 1 7&5.
Le pompeux cérémonial institué par Charles-Quint présida aux funérailles d'un monarque sans états. Devant ce fantôme d'empereur on porta le globe du monde ; le titre dUnvincible ne fut pas m^e épargné à son néant.
Pour héritier, un jeune prince de dix-sept ans, qui ne semblait se rencontrer là qu'afin de perpétuer les malheurs de sa famille !
On croyait généralement que Marie-Thérèse embrasserait cette occasion de paix comme une route ouverte au grand-duc son époux vers le trône impérial. Mais si son ambition voulait la couronne , ses ressentiments voulaient aussi la guerre. Quant au cabinet de Londres, convaincu qu'il aurait meilleur marché de la France par les armes que par un traité, il continua à souffler la discorde. Cette tâche lui était facile. En donnant des subsides à ses alliés, ne leur imposait-il pas la loi ?
A Versailles, pour arracher sans retour la couronne impériale à la Maison d'Autriche, on redoubla d'efforts. Les agents français travaillèrent toutes les cours d'Allemagne; on voulait faire un empereur à tout prix.
Ici , la France excitait vivement le nouvel électeur de Bavière, Maximilien-Joseph , à se mettre sur les rangs, à disputer ce trône qui ne lui rappelait que d'amers souvenirs; là, c'était Auguste II, roi de Po-
logne, éieeteur de Saxe, qu'elle cherchait à improviser candidat. Une telle offre pouvait séduire ce prinoe prodigue et vain. Mais, déjà à la solde des Anglais, Auguste n'osa rompre avec eux ni affronter Marie- Thérèse. C'était le second électeur de Saxe qui refusait d'être empereur !
Bientôt, forcé de quitter sa capitale, et craignant de recommencer les infortunes paternelles, le jeune électeur signe, à Fuessen , dans Tévéché d* Augsbourg , le 22 avril 4745, sa renonciation à toute prétention sur les états autrichiens; il s'engage à garantir la Pragmatique*Sanction , à renvoyer de ses états toutes les troupes auxiliaires ; il donnera au duc de Lorraine son suffrage électoral.
L'attaque du général Bathyani sur les quartiers dispersés des alliés ; la retraite des Bavarois au delà de Munich, et la défaite, à Pfaffenhofen, d'un corps fran< çais sous les ordres de M. de Ségur, n'ont pas peu contribué à cette détermination.
De son côté, Marie-Thérèse reconnait valide l'élec* lion impériale de Charles YII, et renonce à tous dédommagements qui pourraient peser sur l'Électeur.
Ce traité avait été précédé de la quadruple alliance conclue à Warsovie , le 8 janvier , entre le roi de la Grande-Bretagne, la reine de Hongrie, le roi de Pologne, comme électeur de Saxe, et la Hollande, pour le rétablissement de la paix générale ' .
< Aux termes de cette alliance, le roi de Pologne s'engageait, comme électeur de Saxe, à faire marcher en Bohême une armée de
Mais telle avait été josqa'alors la singulière fortane de Marie-Thérèse y qu'un événement heureux ne marchait pas sans un revers. Ainsi, tandis que le plus cher de ses vœux était exaucé, et qu'enfin impératrice, elle saluait de ses acclamations François , élu ' à Francfort, Frédéric, déjà vainqueur du prince Charles quelques semaines auparavant à Hohenfriedberg , remportait , à Sorr, un nouveau triomphe. Ainsi , en plaçant sur la tète d*un époux bien-aimé cette couronne qui , depuis plus de trois siècles, était sans interruption dans sa Maison , Marie-Thérèse en même temps perdait la Flandre , enlevée par les armes françaises ; et le roi de Pnisse la menaçait sérieusement en Allemagne!
Quant h la France, malgré la gloire de Fontenoi et ses brillantes conquêtes, elle avait manqué le premier objet de la guerre : à FAutriche appartenait toujours le trône impérial.
Poursuivant ses rapides succès , Frédéric était entré à Dresde. C'était là un grand argument en faveur de la paix. Aussi, bien que Marie-Thérèse eût déclaré vouloir vendre le dernier de ses joyaux plutôt que de renoncer à la Silésie, cette princesse accepta la médiation de l'Angleterre, médiation habilement préparée
(rente mille hommes , pour défendre ce royaume ; le roi d*Âng1eterre i payer annueilement cent mille livres sterling, et les Hollandais cinquante mille , pour l'entretien de cette armée.
Un autre article obligeait les alliés à défendre l'électeur de Saxe s*il était attaqué. La Russie et la Pologne furent invitées à accéder.
^ Le 43 septembre 4745.
188 HISTOIRE DE JOSEPH II. I74â-n40
par Frédéric. La paix fut signée , à Dresde , le 25 décembre 1745.
Pour la seconde fois, le conquérant prussien voyait la Silésie consolidée entre ses mains y et cette possession formellement garantie par TAngleterre. Il reconnaissait, en retour, le droit de suffrage de la Bohême, et l'élection de François V\
L'Empire avait retrouvé le repos ; mais la guerre continua dans les Pays-Bas , en Italie , dans les deux Indes.
Tout le fardeau restait à la France.
Dès lors la lutte changea d'objet. Contraindre, par ses pertes en Flandre, la Maison d'Autriche à des cessions en Italie, et les États-Généraux à la neutralité, tel devint le but du cabinet de Versailles.
De son côté, Marie-Thérèse ne songea plus qu'à se dédommager sur la France des pertes que le roi de Prusse lui avait infligées.
Débarrassée de ce redoutable adversaire, elle envoya en Italie un renfort de trente mille hommes. Bientôt, dépouillés de toutes leurs conquêtes, battus, le 16 juin 1746, à Plaisance, les Français et les Espagnols durent précipiter leur retraite.
Une circonstance fort imprévue vint favoriser encore les Autrichiens. Le nouveau roi d'Espagne, Ferdinand YI, fils de Philippe Y, ayant tout à coup rappelé son armée d'Italie, les Français repassèrent les Alpes, à la suite des Espagnols, pour se retirer en Provence.
A travers tant de vicissitudes, Louis XY, victorieux en Flandre, ne cessait pas d'offrir la paix; mais on la repoussait avec la même persévérance.
Pour imposer an mauvais vouloir des cabinets ce bienfait tant souhaité par les peuples, il fallut donc vaincre encore.
Le triomphe de Lawfeld , la prise de Berg-op-Zoom , ébranlèrent enfin ces belliqueux entêtements. « La paix est dans Maëstricht, » disait le maréchal de Saxe, et, en présence de quatre-vingt mille ennemis, Maëstricht fut cerné. Dès lors on se montra beaucoup plus traitable; les conférences, ouvertes à Breda , en 1746, recooimencèrent à Aix-la-Chapelle, en 1748.
Dès le mois de mars , les divers négociateurs arrivèrent dans cette ville. Pour la France, c'étaient le comte de Sain t-Sé vérin d* Aragon et M. de Laporte du Theil; pour l'Angleterre, le comte de Sandwich et le chevalier Thomas Robinson; pour T Impératrice-Reine, le comte de Eaunitz-Rittberg , depuis si célèbre ; pour l'Espagne, don Jacques Masones de Lima y Soto Mayor ; pour la Sardaigne , le c^mte de Chavanne et le chevalier don Joseph Ossorio ; cinq représentants ^ le comte de Bentinck , le baron de Wassemaën , le bourgmestre Hasselaër d'Amsterdam, le baron de Borssele, le Grietmann Onno Zvier de Haren , pour la Hollande. Enfin le duc de Modène et la république de Gênes eurent aussi leurs plénipotentiaires : l'un, le comte de Monzone; l'autre, le marquis François Doria.
Ce congrès ne perdit pas de temps. En effet, Maës-
tricht pris, toote la Hollande eûl été ouverte aux Français , et des désastres plus grands que ceux de Tannée i 672 eussent menacé la République. Aussi , tous les obstacles qui s'étaient opposés à la conclusion du traité définitif ayant été levés, la paix fut*elle signée le 48 octobre.
Louis XY avait annoncé par son ambassadeur a qu'il j> voulait faire la paix, n9n en marchand i mais en » roi« «
Il tint fidèlement parole : la France stipula tout pour ses alliés , rien pour elle-même.
Relativement à l'Empire ou Corps germanique , la France , après la paix d' Aix-la-Chapelle , était au plus haut point de sa puissance fédérative^
Louis XIY s'était posé l'ennemi de l'Empire : Louis XV en devenait Tarbilre.
Mais que la clause humiliante du traité d'Utrecht , relative au port de Dunkerque , ait été renouvelée , et que l'épée d'un monarque français n'ait point efiacé la tache de l'article 1 7 * , en vérité, on ne le conçoit pas. Sur une pareille question , le désintéreMemant n'est que honte.
Marie-Thérèse, il est vrai^ renonçait à ses conquôtee d'Italie ; la Silésie et le comté de Glatz lui échappaient
^ SéGCB, Politique de tous les cabinets de r Europe pendant lee régnée de Louis XV et de Louis XVL
^ Art. 47. « Dunkerque restera fortiBé, du côté de la terre, en » l'état où il est actuellement, et /du e6ié de la mer, il reeten Mir » le pied des anciens traités. »
de nouveau; elle cédait à don Philippe les duchés de Parme, de Plaifiance et de Gua^talla; coofirmaot le traité de Worma, rimpératrice*ReiDe ratifiait, entre lee maîna du roi de Sardaigne, Tabandon du Vigevaneaco, d'une portion du Parmesan et du comté d'Ânghiera. Mais, en revanche^ elle recouvrait les Pays-Bas; l'élection de l'Empereur était reconnue , la Pragmatique-Sanction garantie.
Menacée dans son existence, au début même de cette lutte, la Maison d'Autriche se retrouvait enfin à la tête de TEmpire, puissante, incontestée.
Et néanmoins Marie-Thérèse n'était pas satisfaite. L'ambassadeur d'Angleterre ayant sollicité une audience pour lui offrir ses félicitations , cette princesse lui fit répondre que des compliments de condoléance seraient plus de saison , et qu'il Tobligerait en lui épargnant un entretien désagréable pour tous deux \
Ne songeant encore qu'à ses pertes, l'Impératrice- Reine les attribuait , en grande partie, au cabinet de Saint*Jame$; elle s'indignait au souvenir des débats qui s'étaient élevés à Londres sur le contingent et sur les subsides.
Voilà le théâtre sur lequel l'archiduc Joseph allait bientôt monter.
Ce prince était né à Vienne, le 13 mars 4741 , à trois heures du matin ; ce qui fit dire au grand-duc de Toscane, François de Lorraine, son père, qu'il serait vigilant. Le nouveau-né vérifia la prédiction.
* WiLL. CoiLE, Histoire de la Maison d'Autriche.
Il eut pour parrain un Pape ' , lui dont les décrets devaient un jour alarmer Rome , et un roi ' de cette noble Pologne que l'Autriche allait bientôt dépouiller.
Autour de ce berceau grondait une formidable tempête. On eût dit pour Joseph un présage des agitations de son règne.
Trois semaines après sa naissance j Frédéric commençait, à Molwitz, Téclatante série de ses victoires; comme Marie - Thérèse , sa laborieuse illustration de femme et de reine.
Pour gouverneur, on lui donna le feld-maréchal comte de Bathiany. L'histoire et la géographie devinrent la base des éludes prescrites. Le jeune prince se complaisait dans la lecture des commentaires de Gésar, cet attachant catéchisme de toutes les âmes énergiques.
Marie - Thérèse avait expressément recommandé qu'on ne mtt entre les mains de son fils que des livres solides, judicieux y propres, en éclairant son esprit, à fortifier son âme; et toutes les minuties d'une fausse dévotion furent soigneusement écartées. Le voyant, un jour, pendant sa prière, mollement agenouillé sur un carreau , elle blâma avec force cette délicatesse comme ne convenant ni à l'attitude d'un suppliant, ni à l'énergie d'un prince né pour donner l'exemple. Mais, soit que la vertu sévère de l'Impératrice exagérât ellemême une surveillance de tous les moments, soit que
1 Benoît XIV.
3 Auguste II) électeur de Saxe.
n48-n&6 LIVRB PREMIER. 498
le zèle irréfléchi des subordonnés oulrepassAt ses ordres, rhenreux naturel da jeune prince s arrêta dans ses développements ; une excessive timidité sembla paralyser les plus brillantes dispositions.
Une antre circonstance contribua aussi à ce changement. Joseph voyait toute la tendresse de Marie-Thérèse et de François se concentrer sur son jenne frère , Tarchiduc Charles * ; pour lui, il n'y avait que froideur et sévérité. Alors cette âme ardente , se reployant sur elle-même, parut s'engoordir; mais elle fermentait en silence.
Cependant , à peine en jouissance d'une paix qui devait être si courte, l'Impératrice-Reine s'efforçait de réparer les désastres de la guerre en ranimant Tagriculture, le commerce, les sciences et les arts. Fiume, sur le golfe de Quamerolo * , à l'embouchure de la Fiumara; Trieste, déclarée ville libre par Charles YI, et port franc par Marie - Thérèse , ouvrirent leurs ports à toutes les nations. Des canaux sillonnèrent les Pays-Bas, et les deux Indes purent envoyer leurs richesses jusqu'au sein des villes européennes, comme la Hongrie ses denrées à Ostende. Réparées et multipliées , les grandes routes facilitèrent les communications; de tontes parts les populations se rapprochèrent; de là naquirent des intérêts nouveaux , d'utiles industries , de nombreux débouchés.
Tandis que les manufactures de drap , de glaces ,
* Né en 4745, mort en 4764.
^ Flanaticus sinus des anciens.
491 HISTOIRE DE JOSEPH If. 1T48-IT5G
de porcelaine ) d'étoffes de soie, s'établissaient dans les faubourgs de Vienne , la ville était dotée d*écoles et de collèges; renseignement du dessin , de la peinture, de Tarohitecture 9 s'organisait. Plusieurs cités obtenaient des universités, des bibliothèques, des observatoires. Le célèbre Yan Swieten, pour ouvrir à la médecine et à la chirurgie une ère nouvelle , s'éloi* gnait de la Hollande, sa patrie. Successeur, comme PoetaCesareo^ d'ÂpostotoZeno, Métastase, depuis 1 729, avait quitté sa chère Romanina^ , sa belle Italie; il consacrait à Marie-Thérèse une gloire que le temps n*a pas tonte respectée.
En même temps, rimpératrice<-Reine créait à Vienne, à Neustadt, à Anvers, des académies militaires : c'é^ tait de la prévoyance. Aux soldats mutilés, aux veuves, aux filles des officiers , elle ouvrait de vastes asiles ; c'était de la gratitude.
En un mot, partout s'étendait une main bienfaisante.
Voici le témoignage d*un juge compétent, qui n'était pas un ami.
a Elle mit dans ses finances un ordre inconnu à ses » ancêtres, et non-seulement répara par de bons ar- » rangements ce qu'elle avait perdu par les provinces y> cédées au roi de Prusse et au roi de Sardaigne, mais » même augmenta considérablement ses revenus. Le
< Ce fût BU milieu de ses éclatants triomphes littéraires qu'il apprit la mort de cette fidèle amie. La grande cantatrice lui faisait un legs de 26,000 écus romains; Métastase y renonça en faveur du pauvre et presque inconnu mari de la Bomanina, Bidgarelli.
I) comte Haugwitz devint contrôleur général. Sous
» son administration , les revenus de T Impératrice
• montèrent à trente-six millions de florins ou vingt*
» quatre millions d'écus. L'empereur Charles YI, son
» père, possesseur du royaume de Naples, de la Servie
» et de la Silésie, n'en avait pas eu autant.
» L'Impératrice avait senti, dans les guerres précé*
a dentés ) la nécessité d'une meilleure discipline; elle
0 choisit des généraux actifs et capables de Tintro*
» duire dans ses troupes. De vieux officiers y peu pro-
D près aux emplois qu'ils occupaient, furent renvoyés
» avec des pensions, et remplacés par des jeunes gens
B de condition , pleins d'ardeur et d'amour pour le
» métier de la guerre. On formait, toutes les années,
9 des camps dans les provinces , où les troupes étaient
» exercées par des commissaires inspecteurs bien ver*
n ses dans les grandes manœuvres de la guerre. L'Im*
» pératrice se rendit elle-même, à différentes reprises,
» dans les camps de Prague et d'Oimutz, pour animer
» les troupes par sa présence et par ses libéralités. Elle
B savait faire valoir, mieux qu'aucun prince, ces dis<-
» tinotions auxquelles on attache tant de prix; elle
» récompensait les officiers qui lui étaient recommau»
» dés par ses généraux, excitant partout Témulation ,
» les talents et le désir de lui plaire. En même temps «
» se formait une école d'artillerie sous la direction du
» prince de Lichtenstein. Il porta ce corps à six ba*-
» taillons, et Tusage des canons à cet abus inouï au-
»quel il est parvenu de nos jours; par zèle pour
» rimpératrice, il dépensa, pour cet objet, au delà de » cent mille écus de son propre bien. Enfin , pour ne )) rien négliger de ce qui pouvait avoir rapport au mi- » litairOy Tlmpératrice fonda, près de Vienne , un col- » lége où la jeune noblesse était instruite dans tous les » arts qui ont rapport à la guerre; elle attira d'habiles » professeurs de géométrie , de fortification , de géo- » graphie et d'histoire , qui formèrent des sujets capa* )) blés ; ce qui devint une pépinière d^officiers pour » son armée. Par tous ces soins , le militaire acquit » dans ce pays un degré de perfection où il n'était » jamais parvenu sous leô empereurs de la Maison » d'Autriche , et une femme exécuta des desseins di- » gnes d'un grand homme ^ • »
Depuis quelque temps, les liens qui avaient , durant tant d'années, uni l'Autriche et l'Angleterre, se relâchaient; de vives discussions s'étaient élevées entre les deux cours relativement au traité de la Barrière, si nuisible à la prospérité des Pays-Bas.
D'un autre côté , le cabinet de Vienne obswvait , avec anxiété, la Prusse et sa puissance toujours croissante. Après l'avoir élevée , pour opposer un contrepoids à la Maison de Bourbon, il se voyait, à son tour, menacé par elle, et l'ascendant passait aux mains d'une monarchie récente, naguère simple électorat. Frédéric n'allait-il pas réaliser, à son profit , le vieux plan de la France?
< Œuvres de Faédéric lb Grand, tome IV, Histoire de la guerre de Sept ans.
Frappé de ce péril, le comte, depuis prince de KaanitZy ne songea plus qu'à le conjurer; pour y parvenir, expédient bien inattendu , il se tourna vers la France.
Déjà, durant les négociations d'Âix*la-Chapelle, des avances avaient été faites à Louis XV. On lui avait secrètement proposé la Flandre et le Brabant, à condition de faire restituer la Silésie. Non découragée par r insuccès de sa démarche, Marie-Thérèse l'avait ellemême deux fois réitérée : le comte de Kaunitz, alors représentant sa souveraine en France , s'était efforcé d'éteindre des animosités héréditaires et de préparer les esprits à un rapprochement. Or, ce que l'ambassadeur avait commencé, le chancelier s'efforça de l'accomplir.
Telle était l'ardeur de Marie-Thérèse vers cette nouvelle alliance, que, par haine pour Frédéric, la fille des Césars, une glorieuse Impératrice, une chaste épouse, traita d'égale à égale, dans une correspondance familièrement caressante , avec la maitresse de Louis XY .
Malgré toutes les tentatives du comte de Staremberg, successeur de M. de Kaunitz à Versailles, le succès semblait encore fort incertain, lorsqu'un incident imprévu vint le décider. Blessé, depuis longtemps, des airs de supériorité que la France affectait à son égard ; observant d'un œil attentif les manœuvres de l'ambassadeur autrichien en France; inquiet de Tindifférence avec laquelle Louis XV voyait arriver le
198 HISTOIRE DB JOSEPH II. n6<i-i703
terme du traité entre la Prusse et lui, Frédéric , qui redoutait d'avoir à lutter contre la Russie et T Autriche, eut bientôt pris son parti : le 46 janvier, il traita avec Georges II.
Marie-Thérèse fut enchantée de ce résultat, qui devenait un précieux auxiliaire. En effet, exploitant, avec art , les secrets ressentiments de Louis XY , on triompha de toutes les résistances ; les vieilles haines de François V et de Charles-Quint vinrent expirer dans les boudoirs de Babiole ^ , triste autel de la paix ; Tunion fut signée, et, le i^ mai i756, tomba la politique de trois siècles.
Imputer ce fatal succès à Tabbé de Bernis ', c'était le calomnier : une courtisane détruisit l'œuvre de Richelieu.
Cette rupture avec les puissances maritimes causa à Vienne une sensation pénible. Dans le premier moment , on n'épargna pas à Marie-Thérèse le reproche d'ingratitude : sans l'Angleterre , sans ses subsides, sans ses secours de toute espèce, que serait devenue la Maison d'Autriche? D'importants personnages, le prince de CoUoredo, le confesseur de FrançoiSi exprimèrent un blâme positif; plusieurs ministres protestèrent par un significatif silence.
Déjà l'Empereur, quand pour la première fois cette
^ Maison de campagne do la marquise de Pompadour, située audessous de Belle-Vue , près de Sainl-Cloud. * Voir les pièces jnstifiralives , lettre A.
1756-4703 LIYRB PREMIER. 499
question avait été sonmiae au Conseil , s'était écrié en frappant violemment sur son bureau : a Une telle al*- » liance est contre nature , elle n'aura point lieu. » Ainsi disposé) il n'accorda son consentement qu'après une vive résistance.
Le feld^marécbal Bathiany^ gouverneur de l'arcbi-* duc Josepb, éprouvait la même répulsion. Inspiré par lui , le jeune prince rappela à sa mère tous les griefis de l'Autriche contre la France* « Quelles garanties, » lai demandait-il , a quelle sécurité peut vous offrir 0 votre plus implacable ennemie ? 9 Cette intervention était peu du goût de Marie-Thérèse; aussi Joseph fut-il réprimandé. Mais déjà se manifestait la ténacité de son caractère ; plusieurs fois , revenant à la charge^ il avait supplié sa mère de rester unie à sa véritable, à sa fidèle alliée, la Grande-Bretagne.
Parvenue à liguer contre Frédéric la France i la Russie et le roi de Pologne, électeur de SaxOi Marie- Thérèse avait rassemblé deux armées aux environs de Prague et de Kœnigingnetz. Déjà même les Russes se montraient sur les frontières de la Livonie, lorsque le monarque prussien, justement inquiet de ces prépa*ratifs, fit demander à Vienne des explications } elles furent vagues, évasives. Frédéric n'était pas d'humeur à se contenter d'un style d'oracle : il insistai déclarant connaître le complot ourdi contre lui | et exigeant l'assurance qu'on ne l'attaquerait ni cette année ni Tannée suivante.
La réponse hautaine de Marie-Thérèse lui indiqua
clairement qu'en voulant la guerre, on voulait aussi lui laisser tout Todieux de Fagression.
Se décidant aussitôt, et nullement arrêté par ce vain mot d'agresseur, qu'après tout on ne peut appliquer qu'à celui qui force l'autre à s'armer, ce prince signifie à la cour de Vienne qu'il voit dans sa réponse une déclaration de guerre, envahit la Saxe, s'empare de Leipsick, entre dans Dresde, investit le fameux camp de Pirna, où le roi Auguste s'est réfugié, et gagne sur les Autrichiens la bataille de Lowositz. Les Saxons mettent bas les armes.
Déclaré perturbateur de la paix publique par le Conseil Aulique, Frédéric, pour se justifier, publie les documents saisis dans le palais de TËlecteur et jusque sous les yeux de TÉlectrice ' . Mais rien ne peut dessiller les yeux du cabinet de Versailles. Au lieu de vingt-quatre mille hommes» il en accorde cent mille ; faute énorme, qui , de simple auxiliaire, le rend partie principale. Non moins aveugle, la Diète de Ratisbonne fortifie l'Autriche de soixante mille combattants, ardents à détruire le seul contre-poids à la suprématie impériale.
De part et d'autre on redouble d'efforts pour la campagne suivante. A quatre cent mille hommes, Frédéric n'en opposera que cent mille.
Comme plusieurs de ses ennemis ne pourront, vu l'éloignement , commencer leurs opérations que dans
\ Mémoire raisonné sur les desseins dangereux des cours de Vienne et de Dresde,
une saison très-avancée, il se hâte d'entrer en campagne pour frapper nn grand coap contre les Autrichiens, et briser ainsi le lien de la confédération.
Dès le mois de mars , tandis qu'on le croit uniquement occupé à mettre Dresde en état de défense, à détruire les ponts de TElbe, à tracer des camps dans les environs, Frédéric pénètre en Bohême, s'avance vers Prague à marches forcées, et remporte sur les Autrichiens une victoire mémorable , mais chèrement payée, puisqu'elle lui coûte dix-huit mille hommes et rintrépide Schwérin, tué au moment où, saisissant un drapeau dont il s'enveloppe , le héros septuagénaire s'écrie : a Que les braves me suivent ' ! 9
Prague est bloquée; la famine, terrible auxiliaire des Prussiens , menace cent mille hommes. Mais une lettre de Marie-Thérèse, apportée, à travers mille dangers, par un officier autrichien, les soutient tous, habitants et soldats ; un bombardement détruit le quart de la ville, et pas un murmure ne se fait entendre. Néanmoins, cette énergique résignation n'eût pas sauvé la pVace; et Prague une fois prise, que de désastres pour la Maison d'Autriche ! Déjà le récent triomphe de Frédéric venait d'ébranler l'Empire; déjà les princes catholiques avaient fait des ouvertures au vainqueur. La capitale occupée , toute la Bohème, tous les Etats héréditaires subiraient la même loi ; alors Vienne ellemême serait menacée.
< Frédéric lui a fait élever une statue sur Tune des places publiques de Berlin.
tOÎ HISTOIRE DE JOSEPH II. n&7-n83
Mais Bar ce point, les choses allaient change* de
face.
A peine instruit de T invasion des Prussiens en Bohême, le feld-maréchal , comte de Daun , traversant la Moravie pour faire sa jonction avec le prince Charles, n'apprit qu'à Bohemischgrod , non loin de Prague, la défaite de ce prince, et s'arrêta pour rallier les fuyards.
Voilà l'homme qui, appelé pour la première fois au commandement, devait, par son habileté supérieure et sa prudence consommée, opposer une digue au torrent prussien.
Craignant que cette armée, qui, chaque jour, s*aug* mentait , ne troublât ses opérations devant Prague, et ne permit , par ses mouvements, au prince Charles de sortir de la place, le Roi , pour la forcer à la retraite, lui opposa d'abord M. de Zietben ; et le prince de Be* vern , à la tête de vingt-cinq mille hommes, se porta sur Kaurzim S puis sur Kuttemberg, faisant toujours reculer devant lui le maréchal. Celui-ci se retira jusqu'à Haber : mais chaque pas en arrière le rapprochait de ses secours, et lui donnait les moyens d'attirer à lui les débris de la bataille de Prague. Une fois maître de soixante mille hommes, Daun, par un mouvement rapide sur son front, força le prince de Bevem à rétrograder, et, à son tour, marcha en avant pour attaquer le roi de Prusse. En même temps , le prince Charles devait faire une sortie avec tout^ ses forces.
^ Jadtô Kurim , et plw» ancienDemeni «noore Zlioêko. C'evt une des
plus vieilles villes de la Bohême.
1757-t76) LITRE PHEMIBR. 203
Pénétrant le dessein du maréchal , Frédéric, après avoir laissé une partie de ses troupes sons les mars de Prague 9 s'était dirigé vers Kollin pour rejoindre le prince de Bevem. Sa position devenait critique; car il était impossible de s'emparer de Prague sans remporter d'abord une seconde victoire; et lever le siège en présence de l'ennemi, c'eût été se couvrir de honte. A ces deux grandes raisons d'en venir aux mains, s'en joignait une autre décisive : c'est qu'en gagnant encore une bataille, Frédéric prenait sur les Impériaux une entière supériorité. Déjà ébranlés, les princes de FËmpire Tauraient supplié de leur accorder la neutralité ; les opérations des Français en Allemagne se trouveraient coDopromises ; les Suédois deviendraient pins accommodants; le cabinet de Saint-Pétersbourg lui*méme ferait des réflexions ; oar, vainqueur, le Roi aurait pu envoyer, sans risque, des secours à son armée de Prusse, et même à celle du duc de Cumberland ' .
Ces calculs étaient justes : mais le sort des armes en décida autrement.
Daun avait retranché ses troupes sur la croupe d'une colline âpre et escarpée, et sous la protection d'une formidable artillerie. Sept fois les Prussiens y montèrent comme à un assaut, sept fois ils furent renversés.
Malgré les plus savantes manœuvres , malgré l'indomptable valeur de ses troupes, et les efforts surhu-
^ Œuvres do Frédéric le Grand, tome FV, Histoire de la guerre de Sept ans.
mains de son propre courage , Frédéric fut yainca à KoUin. Dès lors d'immenses dangers l'enveloppèrent : mais , s'élevant avec le péril y il se montra toujours plus grand que son malheur.
En peu d'instants , Marie-Thérèse avait passé d'une extrême infortune à une situation prospère. Ce premier triomphe contre Frédéric la combla de joie. Accompagnée de l'Empereur, elle alla en personne annoncer à la comtesse de Daun la gloire de son mari. Pour perpétuer le souvenir de cette mémorable journée, l'Impératrice donna de splendides fêtes, fit frapper des médailles y récompensa les troupes, et institua TOrdre de Marie-Thérhse.
Le premier résultat de Kollin fut la levée du siège de Prague.
De leur côté , les Français payaient noblement leur dette d'alliés à Hastenbeck, non loin du célèbre /cfûtavisus campus, oh Germanicus, l'an 16 de J. -G., remporta sur Hermann un éclatant triomphe. Mais tandis que le maréchal d'Estrées se couvrait de gloire , une intrigue de cour lui enlevait le commandement.
Bientôt, pour justifier la faveur dont il était l'objet, le maréchal de Richelieu força le duc de Cumberland à signer l'humiliante capitulation de Closter-Severn.
Alors s'ébranla l'alliance des princes de l'Empire avec l'Angleterre et la Prusse. Le duc de Brunswick traita même, abandonnant son territoire à l'armée française , pour toute la durée de la guerre ; la Hesse s'apprêta à en faire autant. Le cabinet de Versailles
put donc concentrer sar Frédéric tout Teffort de ses armes.
Bientôt Richelieu menace Magdebourg, où la famille royale s'est réfugiée ; une autre armée française, réunie à Tarmée des Cercles , s'avance vers la Saxe. Les Sué* dois fondent sur la Poméranie prussienne ; cent mille Russes , commandés par le maréchal Âpraxin , pren-nent l'offensive. Le brave Winterfeid tué, la Silésie a perdu son défenseur. Traversant la Marche de Brandebourg, le général autrichien Haddick met Berlin même à contribution.
La monarchie prussienne semblait toucher à sa fin ; mais, grâce à Frédéric , des miracles de génie et d'héroïsme la sauvèrent.
A Rosbach, avec vingt-cinq mille hommes, il en met soixante mille en pleine déroute. A Lissa, toujours inférieur de moitié en nombre, il bat le maré^ chai Daun et le duc de Lorraine. Breslav^ et Liegnitz tombent en son pouvoir : Schweidnitz est bloqué. Une réaction s'opère : les princes allemands se tournent de nouveau vers la Prusse et vers la Grande-Bretagne; dans les sympathies du peuple anglais, Frédéric a pris la place de Marie-Thérèse.
Déjà obérée par les sommes considérables que lui avaient coûté la campagne précédente et le concours de la Russie, l'Impératrice-Reine eut à réparer ses pertes récentes en hommes et en matériel, fardeau énorme pour ses finances ; puis la campagne recommença.
Dès le mois de janvier, le général russe Fermer avait pris Kœnisberg et soumis presque toute la Prusse. Il se disposait, franchissant le Brandebourg, à rejoindre les Impériaux dans la Silésie ou en Sajce. Mais l'armée autrichienne n^avait pu commencer ses opérations qu'en avril , et Tinfatigable roi de Prusse agissait déjà. Bientôt, mattre de Schweidnitz, Frédéric investit Olmutz, dont le siège fut mal dirigé. Les Autrichiens enlevèrent aux Prussiens un grand convoi , nécessaire aux opérations.
Daun, qui avait remplacé le prince Charles dans le commandement en chef de Tarmée , s'étant approché de Tarmée prussienne avec des forces supérieures, Frédéric effectua alors son admirable retraite en Bohême. Daun le suivit, mais en tournant vers la Saxe, où Tarmée des Cercles avait forcé les vingt mille hommes du prince Henri à se replier sur Dresde. Alors les Russes, arrivés jusque dans la Marche de Brandebourg, bombardaient Custrin. Daun, qui espérait, pa8« sant l'Elbe à Pilnitz, prendre en queue Tarmée du prince Henri campée près de Dresde , et s'emparer de Télectorat, avait écrit au général Fermer de ne point agir avant qu'un grand coup eût été frappé en Saxe. Mais Frédéric brisa toutes ces combinaisons. Confiant la Silésie au margrave Charles , il s'avance contre les Russes, franchit, en vingt jours, deux cent soixantedix milles , et écrase l'ennemi à Zorndorf.
De là il vole au secours du prince Henri menacé par Daun , et prend , à Hohenkirchen , un camp mal lassuré.
a Si Daun ne nous attaque pas ici , » lui dit le mare* chai Keith, a il aura mérité d'être pendu. » — « l'es- » père , 9 répond Frédéric , a qu*il aura plus peur de » nous que de la corde, o Mais cette confiance lui devient fatale.
Surpris pendant la nuit, les Prussiens essuient une perte considérable. Le meilleur ami du Roi, Keith, son beau- frère le prince François de Brunswick, deux de ses pages périssent à ses côtés ; le prince Maurice tombe blessé grièvement. Atteint lui-même d'une balle, Fré« déric , après avoir plusieurs fois ramené ses troupes à la charge, les rallie i les forme derrière le village enlevé par surprise, et va, en bon ordre, présenter, à une demi-lieue du champ de bataille, le combat à Fennemi , qui n'ose l'accepter.
Au comble de la joie, Flmpératrice couvrit d'hon* neurs son général. Une statue fut élevée à Daun. Les États d'Autriche lui volèrent trois cent mille florins pour racheter un bien de famille, la seigneurie de Ladendorf.
Après ce calme et fier défi de deux jours au vain-* qaeur, Frédéric était allé faire lever le siège de Neiss. De là, accourant sur les bords de TElbe, il éloigna Daun de Dresde, où ses troupes, d'un instant à l'autre, pouvaient succomber, et prit ensuite ses quartiers d'hiver à Breslaw. Daun prit les siens en Bohême; l'armée des Cercles, en Franconie; les Russes, en Pologne et en Prusse; les Suédois, à Stralsund.
Loin du théâtre des affaires, Joseph suivait, avec
anxiété et d'un regard attentif, l'aigle antrichienne. Né, en quelqae sorte, an brait da canon , se rappelant sans cesse Belgrade perdue par la faiblesse de son aïeul , et la Silésie conquise par l'audace de Frédéric, sa pensée le transportait sur les champs de bataille; il frémissait aux cris de victoire des Prussiens, s'élançait contre le terrible ennemi de sa Maison, et rêvait à son tour le triomphe. Puis Tillusion se dissipant, le jeune prince attristé retrouvait Tisolement, Tinaction. Vainement alors, il réclamait de sa mère le droit commun, le droit de tous, celui de tirer Tépée pour la patrie. Marie^Thérèse demeura toujours inflexible. Conduite imprudente et funeste ! Au lieu de comprimer ainsi l'immense activité de corps et d'esprit du futur empereur, il eût fallu lui ouvrir un cours régulier. Faute d'issue, cette ardeur, inquiète, mal à Taise, n'aspira plus qu'à la liberté; et, quand tout obstacle eut disparu , elle éclata avec emportement , sans pouvoir se maîtriser elle-même.
Blessé des refus maternels, comprenant dès lors tout ce que sa situation , sur la première marche du trône, lui imposait de réserve et de circonspection, l'Archiduc se concentra en lui-même, il attendit, mais bien disposé à prendre sur l'avenir une revanche du présent. Pour consolation, il se plaisait à interroger les Daun, les Lascy, les Landon, à consulter leur expérience , à étudier ces grandes figures guerrières ; leurs mâles entretiens devenaient ses campagnes.
Cependant , de plus en plus entraînée dans une voie
fatale, la France se consumait aveuglément en ruineux efforts pour détruire le roi de Prusse. Un nouveau traité venait d'être signé à Versailles, avec Tlmpératrice-Reine , le 30 décembre 1758 ^; le duc de Choiseal signalait ainsi son avènement au pouvoir. Voici le préambule de ce traité; il mérite d'être cité : a S. M. T. G. et S. M. Tlmpératrice-Reine ayant » conclu, le 1" mai 1756, un traité définitif d'amitié D ei d'union , principalement dans la vue d'empêcher » que la guerre, allumée sur mer par l'Angleterre et 9 la France, ne se communiquât au continent, et D d'assurer, par ce moyen , autant qu'il dépendait 9 d'elles, la tranquillité de l'Europe, n'ont pu voir, n sans un extrême déplaisir, qu'un dessein si salutaire D ait été traversé par l'invasion injuste de la Saxe et D de la Bohême , de la part du roi de Prusse ; et que , » malgré les communs efforts que S. M. T. C. et S. M. y> r Impératrice-Reine ont employés pour arrêter le 9 cours des hostilités, et garantir les lois et les États » de l'Empire des dangers dont ils sont menacés , le y> (en de la guerre, loin de s'éteindre, se soit étendu )» successivement dans presque toutes les provinces de » l'Allemagne , par une suite de mesures concertées r> par les cours de Londres et de Berlin , et publique- » ment annoncées par le traité conclu entre elles , le
1 Œuvres de Frédébig le Grand, tome IV, Histoire de mon temps.
Tenu longtemps secret, il n'a été publié qu'en 4705. M. de Ségur en avait donné un extrait dans la PoUtiqvte de tous les Cabinets de V Europe.
» 11 avril de la présente année, en vertu daqnel le » roi d'Angleterre, électeur de Hanovre, s'engage à )) soutenir, par tontes sortes de moyens , les entre* » prises injustes et violentes du roi de Prusse. Tout C6 » qui a précédé et suivi ces mesures fait voir évidem* p ment à quel péril la liberté de TEurope en général et D celle de TEmpire en particulier seraient exposées, si » Ton n'employait pas les plus fortes oppositions. Mais » comme ou ne peut espérer les moyens efficaces, au n moins pour rétablir l'ordre et la tranquillité en Alle^ » magne, que par raffaiblissement de la puissance p pernicieuse du roi de Prusse, S. M. le Roi de France n et S. M. If et R, ont jugé nécessaire de resserrer en- » core plus étroitement leur union , par un nouveau » traité conûrmatif du traité défensif de Versailles, du » 1" mai 1756, et de convenir entre elles des moyens » les plus propres pour forcer Tagresseur à donner aux » parties lésées une juste satisfaction du passé et des D sûretés suffisantes pour Tavenir, ainsi que pour » maintenir le système germanique dans toute sa force, p et pour établir solidement le repos public , et surtout » celui de T Allemagne , en réduisant le roi de Prusse S) dans des bornes qui ne lui permettent plus de trou- » bler, au gré de son ambition et de celle de TAngle- V terre I la tranquillité générale et celle de ses voisins. » Par le second article , la France s'engage à continuer à r Impératrice-Reine le secours de vingt-quatre mille hommes stipulé par le traité du 1** mai 1757, on , au choix de cette princesse, l'équivalent en argent.
1768-1103 LIVRB PREMIER. 244
U Impératrice-Reine ayant déclaré que, pour l'année 1 759 , elle préfère le aecours pécuniaire, la France lui payera deux cent quatre-vingt mille florins par moia. (Art. 3.)
C'est la France qui se charge seule » députa le 4 * juin 1 758 » des subsides à payer à la Suède , d'après le traité du 22 septembre 1757. (Art. 4.)
Elle aussi soldera en entier le corps de troupes saxonnes joint aux armées françaises, et le met à la disposition de Marie-Thérèse. (Art. 5.)
Les deux puissances uniront leurs e£for(s, non-seulement pour rétablir le roi de Pologne , électeur de Saxe, dans ses États, mais aussi pour le dédommager, par une indemnité convenable, de tous les torts et dommages qu'il a soufferts pendant la guerre. (Art. 6.)
La France emploiera en Allemagne une armée de cent mille hommes. (Art. 7.)
Les places et ports d'Ostende et de Nieuport seront confiés à la garde de la France pendant la guerre. (Art. 8.)
Les pays conquis sur le roi de Prusse par l'armée française, seront gouvernés et administrés i au nom de rimpératrice-Reine, par les commissaires qu'elle y nommera. Mais, à l'exception d'une somme annuelle de quarante mille florins pour les frais de cette administration, les revenus ordinaires et extraordinaires appartiendront à la France. Si l'Impératrice de Russie faisait passer un corps de troupes dans ces pays conquis sur la Prusse, ou si un corps autrichien se joi-
gnait à Tannée française ^ le Roi leur fera fournir, à ses dépens, les rations ordinaires en pain et en fourrages. (Art 10.)
Les deux parties contractantes arrangeront, à l'amiable, tous les différents qui subsistent entre elles, tant au sujet des limites des Pays-Bas que poar les dettes de la Lorraine. (Art. 11.)
La France emploiera ses bons offices pour que Marie-Thérèse, à la paix^ recouvre tonte la Silésie et le comté de Glatz. (Art. 12.)
L'article 1 3 renferme une promesse solennelle de ne faire ni paix ni trêve séparées.
On le voit , la France liait entièrement ses destinées à celles de TAutriche !
Pour empêcher que le parti protestant ne prenne ombrage de cette alliance , les deux partis renouvellent les traités de Munster et d'Osnabruck. (Art. 4i.)
Marie-Thérèse renonce, en faveur de F Infant Don Philippe, duc de Parme , et de ses descendants mÂIes, au droit de réversion sur les duchés de Parme , de Plaisance et de Guastalla , que le traité d'Aix-la-Chapelle lui avait déférés. (Art. 15.)
La France cherchera à obtenir du roi des Deux- Siciles qu'il renonce à ses prétentions sur les biens allodiaux des Maisons de Médicis et de Famèse. (Art. 17.)
Le Duc de Parme y renoncera également, ainsi qu'à ses droits sur les territoires de Bozzolo et de Sabionelta. (Art. 18.)
La France emploiera ses bons offices pour faire élire roi des Romains FArchidoc fils atné de Tlmpératrice- Reine. (Art. 19.)
Les deux parties se concerteront sur la future élection d'un roi de Pologne, et déclarent d'avance leur satisfaction si le choix tombe librement sur un prince de la Maison de Saxe. (Art. 20.)
Tout ce qui, dans le traité non ratifié du 1 *'mai 1 757, est dit sur le mariage du fils idné de Marie-Thérèse avec la princesse héréditaire de Modène, est répété dans Tarticle 21 •
Ainsi devenait offensive Talliance défensive de 1 736. Non content de ce résultat, M. de Choiseul obtint l'accession de la Tzarine ^
Cependant la campagne de 1 759 venait de s'ouvrir. Tout favorisait Marie-Thérèse; ses troupes étaient nombreuses, aguerries, et Daun leur avait révélé le secret de la victoire. Ses alliés redoublaient de zèle ; presque tout l'Empire envoyait son contingent , avec une exactitude extraordinaire. Chaque jour, l'infatigable dévouement du duc de Choiseul , directeur suprême des affaires étrangères, resserrait les nœuds entre Vienne et Versailles.
Aussi , pénétrée du sentiment de ses forces , l'Impératrice menaçait-elle du ban de l'Empire l'électeur de Hanovre , le landgrave de Hesse-Cassel , le prince Ferdinand de Brunswick et les autres alliés de la Prusse, si , rompant tout à coup avec cette puissance , ils ne
* ScHoetL, Histoire abrégée des traités de paix. etc.
fournissaient pas lear contingent en hommes et en subsides ^
Pour Frédéric, an contraire , le présent n'avait que des dangers, l'avenir des menaces.
Dès le commencement d'avril, le prince Ferdinand , à la tète de quarante mille hommes y avait voula sur^ prendre les Français dans leurs quartiers d'hiver, à Bergen près de Francfort. Mais te duc de Broglie, ayant rassemblé, en trente-six heures, toutes ses forces, vingt*cinq mille hommes, le repoussa avec perte, et reçut de l'Impératrice le titre de prince , de Louis XV le bâton de maréchal. Alors le maréchal de Gontade, réuni à M. de Broglie, poussa les alliés jusque dans la Hesse. Mais, le % août, le prince Ferdinand prit à Minden une éclatante revanche. L'armée française battit en retraite jusqu'à Francfort.
Par la supériorité numérique de ses ennemis, Frédéric semblait réduit à une guerre défensive. Néanmoins, au lieu d'observer seulement les Autrichiens, et de n'envoyer contre eux que des détachements qui furent successivement anéantis , il aurait pu d'abord , s'avançant avec toutes ses forces avant l'arrivée des Russes, les terrasser. Ce résultat, Daun Tavait redouté, en n'entrant lui-même en campagne que dans les premiers jours de mai. Le comte de Dohna couvrait le Brandebourg avec vingt mille hommes : au mois de juin , Soltikoff et ses soixante-dix mille Russes le repoussèrent. Le 23 juillet suivant, Wedel fut aussi dé-
* CoHclusum du Conseil Aulique.
1759-1763 LIVRE PHEMIKR. 245
fait à Zallichftu dans le daché de Crossen. Mattre de Francfort-sur^'Oder, le vainqueur menaçait Berlin.
Frédéric , rassemblant alors tontes ses forces dispo^ nibtes, marche ft l'ennemi ^ rencontre , à Knnnerdsdorff, près de Francfort-sttr-rOder, l'armée austro* russe, et avec quarante mille hommes, en attaque qaatre-vingt mille. Ce fnt une des plus terribles ba* tailles du siècle : vingt mille Prussiens y périrent ; les alliés n'eurent pas moins de vingt^uatre mille hommes hors de combat, a Si je remportais encore une victoire n semblable, » écrivait Soltikoff à la Tzarine, « c'est ft 9 pied, un bâton à la main , que j'en porterais la nou^ » velle ft Votre Majesté* »
Vainqueur d'abord , Frédéric , au milieu de la bataille, l'avait annoncé par un message ft la Reine. Après Faction, a Éloignez de Beriin la famille royale, n lui mandait-il ; « qu'on porte les archives à Postdam ^ jf et que la capitale traite avec Fennemi. d
Dans cette sanglante journée , son courage avait été admirable. Il eut deux chevaux tués sous lui ; ses ha* bits furent criblés de balles; on dut rentratner hors de la mêlée. Sans le dévouement du major Prittwltz ^ le héros prussien était tué ou pris. Au reste, si les Russes avaient su profiter de leur succès , c'en était fkit des vaincus \ Ils n'avaient qu'ft donner le coup de gfftco.
Mais irrité que les Autrichiens lui eussent laissé tout le poids de la guerre, Soltikoff refusa de concourir
* Œuvres de Frédéric le Grand , lomo V , Histoire de la guerre de Sept ans.
aax opératioDs ultérieures; plus tard, néanmoins, la réconciliation eut lieu. Mais le lion avait eu le temps de respirer.
Déjà, à la tête de vingt-huit mille hommes, Frédéric couvrait sa capitale et le Brandebourg. Ses belles manœuvres et celles du prince Henri, son frère, empêchèrent la jonction de Daun avec Soltiko£P.
Les Prussiens n^avaient pas encore épuisé tous les malheurs^ de cette campagne. Schmettau capitule à Dresde , heureux à ce prix de sauver sa garnison , son artillerie et sa caisse militaire, mais laissant aux Autri* chiens des magasins considérables qui leur permirent de se maintenir en Saxe ; Finck , imprudemment engagé dans les défilés de la Bohême avec dix-sept mille hommes, met bas les armes. Sur un autre point, trois mille hommes aux ordres du général Dierke , en voulant passer TEIbe, subissent le môme sort.
Après tant d'échecs , il semblait impossible ,que Frédéric se maintint longtemps contre les forces de Daun. Mais le génie du grand capitaine dominait de toute sa hauteur la lente habileté de son adversaire. Le maréchal, n*osant même pas l'attaquer, se retrancha sous le canon de Dresde , pour couvrir cette place , et le Roi, tout mutilé qu'il était, conserva glorieusement la supériorité en campagne.
Par un froid jusqu'alors inconnu à TAUemàgne, les opérations s'étaient prolongées en décembre. Une fois rentré dans ses quartiers d'hiver, Frédéric renouvela ses tentatives à Vienne, à Versailles, à Saint-Péters-
bourg; mais en vain : l'espoir de Fanéanlir exaltait ces trois cours.
En Italie , une diversion soit contre le roi de France, soit contre T Impératrice-Reine , lui e6t été d'un im« mense secours : Frédéric envoya M. de Gocceii , son aide de camp, auprès du roi de Sardaigne. Mais l'âge avait amorti en ce prince les belliqueux instincts de sa jeunesse; et de plus, sans alliés, la guerre aurait soulevé contre lui Autrichiens , Français, Espagnols, Napolitains, Parmesans. Rien donc à attendre de ce côté : rien pour Frédéric à espérer que de soimême.
Dès le mois de mars 4760, il fallut reprendre les armes, a L'état de délabrement où se trouvaient les 9 troupes l'obligeait à les employer avec beaucoup » de circonspection ; il n'était guère à propos d'agir » par détachements, et, sur toute chose, il fallait se » proposer de faire une guerre serrée. Les régiments 9 perdus à l'affaire de Maxen, à celle de M. Dierke, )) avaient été rétablis à la vérité pendant l'hiver : mais A ce n'étaient ni de vieux soldats, ni des troupes » pour l'usage ; on ne pouvait s'en servir que pour la » montre. Car, que faire d'un ramas d'hommes, moitié » paysans saxons, moitié déserteurs de l'ennemi, A conduits par des officiers qu'on avait engagés par » nécessité, et faute d'en trouver d'autres? Et encore 9 les régiments d'infanterie en manquaient-ils au point, » qu'à peine il leur en restait 1 2, au lieu de 52 , qui » est le nombre prescrit par l'ordonnance. Ces incon«
248 HISTOIHB DK JOSEPH 11. 1760-1763
» vénienlB n'empêchèrent point d'agir^ parce que la » nécessité le demandait. An Heu de ae plaindre dn » matiTaia état des troapea^ on ne a^occapa qne des » moyens de réaiater aux ennemis avec pins de vignenr n que jamais ^ • »
La campagne s'ouvre sons de tristes auspices. A liindshuti Laudon taille en pièces dix mille Prussiens; GlatZ) cette clef de la Silésie^ tombe au pouvoir des Impériaux} Breslaw est investi; les Russes entrent dans Berlin 9 y lèvent deux millions de rixdalers, repassent l'Oder et ravagent une partie de la Marche.
A peine vainqueur de Laudon à Liegnitz, le Roi^ pour voler au secours de sa capitale ^ avait précipitamment quitté la Silésie. Mais , à son approche ^ les alliés s'étant retirés, il tourne rapidement vers la Saxe, où Daun le suit, et Frédéric remporte sur les Autrichiens, à Torgau , une sanglante, une décisive victoine.
Ces deux triomphes relèvent le moral de son ar« mée et lui rendent ses provinces avec presque toute la Saxe.
Mais ses ressources étaient épuisées : « Jamais, d éorivait-il au marquis d'Argens, « je n'ai été dans une » situation plus fftcheuse. Croyez qu'il faut encore du )) miraculeux pour surmonter toutes les difficultés que » je prévois. Je fais mon devoir dans Voccasion , mais » je ne dispose pas de la fortune) et je suis obligé » d'admettre trop de casuel dans mes projets, faute
* Œuvres de Frédéric le Grand , (ome V , Histoire de la guerre (le Sfpt ans.
1701-1763 LiVRB PREMIER. 249
» d'avoir des moyens d'en former de plus solides. Ce » sont des travaux d*Hercule qa'ii faut qne je recom« 9 meoce sans cesse dans un âge où la force m'aban- » donne, et où Tespérance, seule consolation des maU n heureux , commence à me manquer, d
Daun venait d'être vaincu y mais sans atteinte à sa renommée : une grave blessure attestait son courage, et pouvait même expliquer sa défaite. Aussi Marie- Thérèse^ vraiment grande, vraiment digne de tels serviteurs, Tentoura-t-elle de plus d'honneurs encore après Torgau qu'après Kollin. Quand le feld'^maréchal revint à Vienne, elle alla au-devant de lui à la distance de deux milles.
Mais déjà une lassitude extrême pesait sur tous les combattants : la campagne de 1761 en fut empreinte. Meurtri de la lutte, chacun y ménageait ses dernières ressources.
Marie-Thérèse néanmoins, pour écraser enfin Frédéric, tenta, d'accord avec les Russes, un puissant effort. Daun commandait l'armée de Saxe, et Laudon cdie de Silésie; il était soutenu d'une grande armée russe, marchant sur Breslaw, sous les ordres de Butturlin, tandis qu'à la tête d'un autre corps. Roman* zow, secondé par les flottes russe et suédoise, assiégeait Golberg.
Laissant au prince Henri Tarmée de Sexe, Frédéric se chargea de défendre la Silésie. Ne pouvant plus risquer le sort d'une bataille, il s'établit dans le fameux camp de Bunzelvvitz, position admirable pour couvrir
tlO HISTOIRE DE JOSEPH II. 1761-1763
à la fois Schweidnitz et Breslaw. Bientôt, faute de vivres, Battnrlin, pour rentrer en Pologne, repasse l'Oder, laissant à peine vingt mille hommes sons les ordres de Gzernischeff; favorable anx Prussiens» ce général ne prétait aux Autrichiens qu'un faible concours. En outre, l'impératrice Elisabeth touchait à sa fin, et le grand-duc Pierre, son héritier présomptif, professait pour Frédéric une fanatique admiration. De là une coopération russe beaucoup plus apparente que réelle.
Ainsi contrarié dans ses opérations, Laudon dut regagner les montagnes, et tomba malade de chagrin. Mais à son tour, manquant de vivres , Frédéric s'est éloigné de Neiss : dans la nuit du 30 septembre au 1*' octobre, l'infatigable Laudon s'empare de Schv\reidnitz. Il ne reste plus en Silésie aux Prussiens que Glogaw, Neiss et Breslaw. En Poméranie, Colberg tombe au pouvoir des Russes.
Quant au prince Henri , depuis la perte de Dresde, il ne se soutient en Saxe qu'à grand'peine. Comme si ce n'était point assez de tant de désastres, l'Angleterre, qui n'était plus aux mains de lord Chatbam, refuse les subsides accoutumés.
Un moment Frédéric parut accablé par l'infortune. Renfermé dans Breslaw, ne se montrant même plus à la parade , il portait sur lui du poison ; car on venait de découvrir un complot pour le livrer vivant à ses ennemis. Nulle ressource ; plus d'espoir : malgré tant d'efforts du génie et du patriotisme, c'en était donc
fait de la monarchie prussienne, quand la mort d'Elisabeth plaça sur le trône de Russie , au lieu d'une ennemie acharnée y un enthousiaste ami. Mais la paix avec Frédéric ne suffisait pas au dévouement de Pierre III : le Tzar fit marcher au secours de ce prince en Silésie le corps de Czernischeff, qui déjà s'était retiré en Pologne.
Un même changement politique se manifesta à Stockholm.
A Taide de cette double paix , Frédéric, concentrant toutes ses forces en Saxe et en Silésie, n'eut plus à combattre que les Autrichiens et leurs alliés, les Français, les Saxons, les troupes de l'Empire.
Cependant TAngleterre avait offert sa médiation à r Impératrice-Reine. Encore sous le prestige de succès récents , Marie-Thérèse repoussa fièrement cette proposition.
La campagne s'ouvrit donc. Mais le départ des Russes et leur paix avec Frédéric avaient découragé les Autrichiens. De plus, durant l'hiver, la cour de Vienne avait commis la faute de réduire son armée; en outre , une espèce de lèpre mettait hors de service la moitié des régiments ; enfin , Tarmée de Silésie venait d'être donnée au feld-maréchal Daun. Laudon , qui devait lui remettre le commandement, ne se pressait pas de travailler pour un successeur qu'il détestait. Toutes ces circonstances influèrent puissamment sur les premières opérations. Aussi Frédéric, sans grande opposition, ayant pu réunir toutes ses forces.
ae trouva à la télé de soixante-dix mille hommes contre Daun 9 qui n'en comptait pas soixante mille.
Mais au moment de faire sa jonction avec les Rosses et de frapper on coup décisif , une révolution détrôae et tue Tinfortuné Pierre III ; Catherine II déclare Frédéric ennemi héréditaire ^ irréconciliable de la Russie. Déjà ses commissaires saisissent les revenus de la Prusse royale. Czernischefif vient annoncer an Roi qu'il a reçu l'ordre de rentrer en Pologne.
Tout semble annoncer une rupture imminente. C'est que Catherine craint que Frédéric , en apprenant la catastrophe de Pierre III , n'oblige le corps de Czernischefif à se déclarer pour le Tzar, ou , sur son refus, ne le désarme. En saisissant les deniers de la Prusse, elle prend donc un gage de la conduite du Roi.
Mais ces menaçantes appréhensions étaient sans fondement. Frédéric ne s'opposa point au départ de M. de Czernischeff ; seulement il lui demanda un délai de trois jours , et le général russe s'y prêta de bonne grâce.
Ces trois jours , Frédéric les mit à profit.
Daun ignorait encore la révolution de Russie. Le Roi , condamné par les circonstances à la témérité , attaque audacieusement les deux postes redoutables de Burkesdorf et de Leutmannsdorf , en chasse les Autrichiens, force Daun à se retirer jusqu'à Tannhausen, fait ainsi ses adieux aux Russes, investit Schweidnitz , s'en empare, et consolide à jamais entre ses mains la Silésie.
1762-1763 LIVHB PREMIBB. %ïZ
En Sa^e , le prinoe Henri , yaiaquear à Frayberg , cueillait le dernier laurier de cette gaerre. L'étoile de Frédéria avait retrouvé aou éclat.
Catherine , ayant appris que Frédéric avait énergi-» quea)ent improuvé la dure conduite de Pierre envers elle, refusa de a'unir aux ennemis de la Prusse. Épuisée d'hommes et d'argent, malheureuse sur terre et sur mer, dépouillée de ses colonies , voyant son commerce anéanti , et ses vaisseaux retenus dans ses ports , la France fit des propositions à rAngleterre, les prélimi* naires d'un traité entre elle, la Grande-Bretagne, l'Espagne et le Portugal furent signés à Fontainebleau le 4 novembre 1762'.
De toutes les puissances belligérantes, il ne restait plus sur le champ de bataille que Frédéric et Marie- Thérèse, comme deux champions abandonnés de leurs seconds dans un combat à outrance ^«
Réduite à ses propres forces ; menacée chez elle par les Prussiens, en Hongrie par les Turcs; voyant , mais sans les partager, le découragement général produit par les mauvais succès de la dernière campagne, la pénurie des finances, T impossibilité de continuer la guerre , la mésintelligence des généraux , les brouilleries des ministres, la division dans la famille impériale, et la santé chancelante de l'Empereur, la fière
*■ On différa la signature du (railé déGnitif jusqu'à la solution des difficultés existantes entre le roi de Prusse, Tirapératrice-reine et le roi de Pologne , électeur de Saxe.
« CiEuvres de FRÉoéRic le Grand , tome V, Histoire de la guerre de Sept ans.
Marie-Thérèse, malgré ses profonds ressentiments , dat obéir à la nécessité : sous l'entremise de la Saxe , elle demanda la paix , et enfin le traité d'Hubertsbourg annonça à TEarope qu'elle allait respirer.
Cette pacification rétablit les choses en Allemagne sur le même pied qu'avant la guerre , et Marie-Thérèse eut la douleur de voir combien était funeste à ses alliés leur attachement pour elle. Ainsi tel était Tépuisèment de la Saxe , qu'elle semblait ne devoir jamais se relever; d'énormes contributions pesèrent sur les états d'Allemagne qui avaient embrassé la cause de l'Autriche ; TEspagne renonça à la Floride et à toutes ses possessions sur le continent américain, à l'est et au sud-est du Mississipi; la France perdit la Louisiane, le Canada , le Cap Breton , avec toutes les tles du golfe et du fleuve Saint-Laurent , la Grenade et les Grenadins, Saint-Vincent, la Dominique et Tabago.
De tant de sang versé, de tant d'or répandu , l'Autriche et la Prusse ne retiraient d'autre avantage que d'avoir mesuré leurs forces , et conçu le salutaire désir de ne plus renouveler une semblable lutte ^
« WitL. CoXE, Histoire de la Maison d'Autriche.
Mort de François I*'. — Déjà roi des Ronuins, Joseph prend le titre d'empereur. — Sa mère lui laisse la direction des affaires militaires. — Son voyage en Italie. — Ses deux entrevues de Neustadl et de Neiâs avec Frédéric. — Partage de la Pologne. — Guerre pour la succession de la Bavière. — Paix de Tescheo. — Visite de Joseph à la Tzarine, en Lithuanie; son arrivée à Saint-Pétersbourg.
Réduit, comme on Ta vu , au rôle passif de spectateur, Joseph avait silencieusement observé, du fond de sa retraite, tons les incidents de ce drame mémorable. La paix le trouva sérieux , mal à Taise dans son inaction forcée, impatient de l'avenir.
A peine âgé de dix ans , il avait épousé Tinfante de Parme, Isabelle, petite-fille de Louis XY, femme éminente , dont les sages conseils calmèrent bien des fois en lui une fougue trop prompte à déborder. Joseph la chérissait, a Je souffre, x> disait- il souvent, a de jf n'avoir qu'un cœur à lui donner. »
Plein de déférence et de gratitude pour cette douce autorité, il réprima toutes ses passions, l'ambition exceptée. En ouvrant à la naissante ardeur de son fils un champ plus vaste, Marie-Thérèse l'eût ainsi modérée. C'eût été un grand bonheur pour Joseph , un plus grand encore pour ses sujets.
Bientôt la force d'âme du jeune prince allait être
soumise à de rudes épreuves. Au sein d'un bonheur sans nuages, la petite vérole lui enleva cette compagne adorée. Dès les premiers symptômes du mal, trop affectueux pour n'être pas dévoué, Joseph s'était enfermé avec elle; il ne la quitta qu'après l'instant suprême •
Contre une telle douleur, nn senl refuge, Tétude : il s'y jeta tout entier.
Deux ans s'étaient à peine écoulés dans cette mélancolique solitude, quand Marie-Thérès^ annonça à son fils qu'on allait l'unir à Marie-Josèphe de Bavière, fille de l'empereur Charles VIL
Plus que l'attachement, la politique avait préparé cette alliance, l'Impératrice voulant faire hériter son fils des biens allodiaux du frère de la princesse. En de tels calculs , les chances de félicité intérieure entrent pour fort peu de chose.
Froissé dans ses plus chers souvenirs, Joseph obéit avec résignation ; mais en sacrifiant sa liberté, il garda son cœur. Marie Josèphe ne trouva que froideur, plus tard même aversion.
Comme sa devancière, la nouvdle archiduchesse mourut de la petite vérole. Alors Joseph dit, pour toujours, adieu au mariage.
Dès la plus tendre jeunesse, il avait contracté d'austères habitudes. Archiduc, empereur, sa vie privée fut constamment irréprochable. Parmi les premiers devoirs des rois, ce prince plaçait le respect et la pratique des bonnes mœurs. H faut que toutes les familles
n€S-i7G0 LIVRE DEUXIEME. S27
puissent regarder le trône sans qu'un maoyais exemple blesse leurs regards : telle était sa maxime. Or ce qu'il pensait , il le pratiqua.
Par un article secret du dernier traité de paix , Frédéric avait promis sa voix au fils aine de Tlmpératrice pour la couronne de roi des Romains* Le 27 mai 1 764, Joseph fut élu , sans contestation , à Francfort. Ainsi , naguère prête à s'anéantir, la Maison d'Autriche renaissait florissante; le sceptre impérial se consolidait entre ses mains rajeunies.
Mais quelle est la joie humaine qu*un deuil ne vienne bientôt assombrir? Y a-t-il trône si élevé que la douleur n'y monte?
Tandis qu'on célébrait à Inspruck le mariage de l'archiduc Léopold et de Marie*Louise ^ infante d'fis* pagne, tout à coup, au milieu des fêtes et des chants d^ allégresse, la mort vint saisir l'Empereur, à peine âgé de cinquante*huit ans, et l'étendre brusquement aa tombeau.
Affable» humain , jusqu'à l'héroïsme, ainsi qu'il le prouva, en 1752, dans l'incendie du magasin de salpêtre, et plus tard dans un débordement du Danube; mais indolent et peu apte au rang suprême i François avait mis à éviter l'exercice du pouvoir la même persévérance que d'autres à s'en emparer ; les insignes du rang suprême lui étaient un pénible fardeau : heureux de s'effacer devant Marie-Thérèse, c« prince s'était arrangé une sorte de vie privée à l'ombre du sceptre et derrière le trône.
« L'empereur, qai ii*osait se mêler des affaires du » gouvernement, » dit Frédéric ', « se jeta dans celles » du négoce. Il ménageait tous les ans de grosses » sommes de ses revenus de Toscane , et les faisait » valoir dans le commerce. Il établissait des manuFac- » lures et prétait sur gages. Il entreprit la livraison tt des uniformes, des armes, des chevaux et des habits » d'ordonnance, pour toute l'armée impériale. Associé » avec an comte Bolza et un marchand nommé Schim- » melmann , il avait pris à ferme les douanes de la » Saxe; et, en Tannée 1756, il livra même le four- » rage et la farine à l'armée du roi de Prusse, qui était » en guerre contre l'Impératrice son épouse. Durant » la guerre, l'Empereur avançait des sommes consi- 9 dérables à cette princesse, sur de bons nantissements. » Il était, en un mot, le banquier de la cour. »
Si ce prince ne s'était pas aussi complètement effacé, s'il avait su et voulu exercer autour de lui quelque influence, le système politique de l'Europe n'aurait pas été bouleversé; car la France lui était aussi odieuse que la Prusse à Marie-Thérèse. Dans une occasion mémorable, lors du traité de 4756, s'arrachant, comme on l'a vu, à son apathie ordinaire, François P avait énergiquement lutté contre l'Impératrice et son' Conseil ; cette haine ne s'affaiblit jamais. On trouva, dans ses papiers , cette réflexion : « Le moins de relations D qu'il sera possible avec la France sera le mieux. »
* Œuvres do Frédéric le Grand, tome V, Histoire de la guerre de Sept ans.
Protecteur des lettres, François disputait opiniâtrement à la nature ses secrets, et mettait ses connaissances en ce genre au service de sa passion pour l'or. Sous sa direction , des chimistes poursuivaient sans cesse la pierre philosophale ; et, à Taide de verres ardents, il cherchait à former de petits diamants dans un caillou.
Avec autant de bonté que Marie*Thérèse, François avait plus de tolérance religieuse.
L'Impératrice adorait son époux, et, sans murmure, fermait les yeux sur de nombreuses infidélités. Cette mort la plongea dans une affliction profonde. De ses mains royales elle avait préparé elle-même le linceul , ce dernier manteau des empereurs. Jusqu'à son dernier jour, Marie-Thérèse ne quitta plus le deuil ; ses apparteoQents restèrent tendus de noir. Souvent elle descendait dans le caveau funèbre où cet époux chéri dormait en attendant l'éternel réveil. Gomme pressée de le rejoindre, elle avait fait ouvrir d'avance son propre mausolée; là, à genoux, en prières durant de longues heures , elle se disposait à comparaître aussi devant le Juge suprême.
Mais de telles Ames ne s'affaissent pas sous la douleur : elles s'y retrempent. Puisant dans la religion une inébranlable résignation, et dans le sentiment de ses devoirs un redoublement d'énergie , l'Impératrice ressaisit, d'un bras ferme, le timon des affaires.
Le Roi des Romains prit le titre d'empereur. Son frère Léopold devint grand-duc de Toscane.
François I" avait été corégent des royaumes et des
f30 HISTOIRE »Ë JOSEPH II. 1763-1769
états héréditaires de Marie^Thérèse. Cette prinoesse appela aux mêmes fonctions le nouvel emperenr, en stipulant, ainsi qu'en 4740, qu'elle n'aliénait nullement sa souveraineté personnelle sur tous ces états ' .
Bientôt elle se démit , en faveur de son fils , de la Grande Maîtrise de TOrdre de Saint'-Ëtienne , rétabli depuis peu en Hongrie.
Joseph était assis sur le trône à ses côtés : mais seule elle gouvernait , laissant néanmoins à son fils rentière direction des affaires de Tarmée.
Dès 1 762, adoptant le système prussien, l'Empereur organisa la conscription dans tout l'Empire, sauf le Tyrol, la Hongrie, les Pays-Bas et le Milanais. Ardent à poursuivre les abus, il ne tarda pas à introduire dans l'administration militaire une économie, une ré* gnlarilé jusqu'alors sans exemple. Pour atteindre ce but , Texpérience et les lumières du feld-maréchal de Lascy lui furent d'un grand secours.
Originaire du comté de Limerick en Irlande; fils d'un feld-maréchal au service de Russie , gouverneur de Lithuanie; neveu d'un autre officier général tué, sous Catinat, à la journée de la Marsaille, le comte de Lascy, né à Pétersbourg, en 1 725, était entré de bonne heure au service d'Autriche. Colonel pour sa conduite au siège de Maëstricht, en 1748; général major, après la bataille de Lowositz, où il fut blessé et sauva Tarmée autrichienne; lieutenant général et chef d'état-major après Breslaw; auteur des belles dispositions de la
< Comme dernier rejeton de Tancienne Maison d'Autriche.
1765-1769 LIVKË DEUXIÈME. 934
bataille de Hohkirchen ; général d'artillerie . TaDDée suivaDte, c'est lui qui, à la tête de 15,000 hommes, avait pénétré, eu 4760, jusqu'à Berlin. Deux ans plus tard, il était feld-maréchal , et bientôt membre du Conseil Aulique. Plus apte aux calculs de la science qQ*aa maniement des troupes, Lascy créa le système de fortifications appliqué aux firontières de la Bohême^ répara la forteresse de Kcenigingraetz, et éleva celles de Thérésienstadt et de Josepbstadt, que tous les hommes de l'art admirent. Mais, dans la suite, son système de lignes et de cordons contre les Turcs et les Français ne produisit que de fâcheux résultats.
La première solennité religieuse à laquelle Joseph assista comme empereur fut celle du 13 septembre; noble et touchante commémoration, où, tous les ans. Vienne, aux pieds des autels, bénissant Sobieski et ses vingt mille Polonais , célèbre sa délivrance. Cette pompe, à la fois pieuse et guerrière, cette imposante réparation de Tingratilude de Léopold , lui arrachaient des larmes.
De bonne heure , malheureusement , au milieu des plus éminentes qualités, se révélaient en lui la précipitation peu réfléchie , l'ardeur d'innovation qui devaient un jour lui susciter tant de soucis, troubler son règne et compromettre sa mémoire. Un employé de Sainl-Pœlten ^ avait enlevé , de la caisse confiée à sa gestion, six cents florins pour soutenir sa nombreuse famille. L'Empereur arrête Tinstmction criminelle,
* Petite ville de la Basse-Autriehe.
pardonne au coupable , et le maintient dans son emploi en doublant ses appointements. Certes, il n'était pas possible de faire un moins judicieux usage da droit de gr&ce, ni de plus égarer la bonté aux dépens de la justice.
Généreux 9 libéral, Joseph s'effrayait néanmoins quelquefois des excessives largesses de sa mère, et quand il cherchait à les modérer : « Mais si Ton veut » m'empécher d'être bienfaisante, il faut me tuer, » lui répondait Tlmpératrice.
Toujours en action, ce prince, après avoir inspecté les régiments de Bohême et de Moravie, partit, en 4769, pour lltalie. Roi nominal des Romains, il lui tardait de voir la grande ombre du Gapitole.
Rome alors était dans l'attente : le Conclave assemblé allait donner un successeur à Clément XIII ^
Dès qu'il sut l'approche de l'Empereur, le Sacré Collège envoya à sa rencontre Tintendant général des postes, avec de nombreux relais, tandis qu'un fort détachement de cavalerie et d'infanterie se rendait à la villa Médicis, où demeurait le grand-duc de Toscane, arrivé depuis quelques jours, et où Joseph devait aussi se rendre. Mais on renvoya la troupe, en disant que FEmpereur ne viendrait pas avant la soirée du lendemain. Or, dès le matin, à la pointe du jour, ce prince descendait de voiture. Affectant le plus strict incognito, il refusa d'avance toutes réceptions officielles.
Sa première visite fut pour l'incomparable monu-
< Charles Rezonico, né à Venise en 4693.
ment que Rome catholique pouvait seule concevoir et élever. C'est- dans le Champ Vatican, sur remplace* ment des jardins de Néron, et, comme pour le purifier, sur le cirque même où le monstre qui devait faire regretter Tibère égorgea tant de Chrétiens, que la basilique de Saint-Pierre déploie toutes les merveilles de la foi , toute la splendeur des arts.
Joseph entra ensuite dans le Conclave. Autrefois les princes n'obtenaient cette faveur qu'en déposant leurs armes à la porte. Mais au dix-huitième siècle, c^eût été un grave contre-sens, un véritable anachronisme, que d'exiger semblable formalité. Deux cardinaux se contentèrent de lui dire : a L'Empereur ne x> portant l'épée que pour la défense de la patrie et de » la religion, cette arme ne pourrait être mieux qu'à son D côté. » C'était réserver le droit sans le compromettre.
Ayant aperçu, dans la sainte assemblée, un ecclésiastique vêtu de noir, selon la règle des Cordeliers , et ne devinant pas une Éminence sous ce costume modeste, Joseph lui demanda qui il était : a Un » pauvre prêtre qui porte la livrée de saint François^ » répondit humblement l'inconnu. Le pauvre prêtre était Ganganelli, le futur Pape.
Pendant un assez long séjour dans la capitale du monde chrétien , Joseph étudia tous les monuments anciens et modernes avec un enthousiasme d'artiste; pas un homme, pas un objet remarquables n'échappèrent à son ardente curiosité. Dans cette docte inves-
S3i HISTOIRE DE JOSEPH II. 1769-1777
tigation , chacun de sea troia compagnona de voyage avait des attribuliona particulières; le soir, ils remet* laient leurs notes à l'Empereur, qui les revoyait et les classait.
Dans son immense palais le prince Corsini lai offrit un repas de six cents couverts : tel fut le luxe de cette réception , qu*un moment TEmpereur dut se croire chez LucuUus , dans le salon d'ÂpoIlon. Seulement, malgré ses incroyables richesses, le fastueux Romain d*autrefois n'aurait pu exposer à l'admiration de son hôte les nombreux chefs-d'œuvre qui peuplent la résidence du Romain moderne. C'est la même de* meure appartenant alors aux Riari qu'habita la bizarre fille de 6u6tave*Âdolphe, Christine de Suède ^
En gravissant ce Capitole * désarmé , il est vrai , de son antique et formidable majesté, mais dont le sou* verain pontife Paul 111 et Michel- Ange ont fait un lieu enchanteur; en parcourant les vastes galeries du magnifique palais qu'en 1 574 Grégoire XIII éleva sur le mont Quirinal, là où se trouvaient jadis les bains de Constantin ; mais surtout en contemplant cette redoutable résidence de Latran, d'où Grégoire Vil fou* droyait autrefois l'Empire, et qui ne renferme plus
^ Située sur I9 penchant du mont Janicule , une charmante villa est attenante au palais ; et, dans Tcndroit le plus élevé, se trouve une maison d'où l'on découvre Rome entière. On croit généralement que là était la fameuse campagne de Jules Martial. Martial, son cousin, a dit : Hinc septem dominos videre montes, totam licet œstimare Rmmim.
• Aujourd'hui le CampidoqUo.
aiijoard*hoi qne des tableaux et des statues , combien de singulières réflexions durent préoccuper le César germanique 1 Qu'il y avait loin en efiet de ce Toyage paisible , de cette visite honorée , aux scènes de Ca« nossa, à la rude et humiliante pénitence de Tempereur Henri IV , nu -pieds, à peine vêtu, presque sans nourriture, dans une cour, durant trois jours d'hiver, et admis le quatrième seulement au pardon du Sou^ verain Pontife I
Mais en cessant d'être terrible , la papauté n'en est devenue que plus auguste.
Joseph était profondément ému. La puissance des souvenirs, la majesté des ruines, les merveilles du génie moderne, ce grand air de famille, entre la Rome antique et la Rome actuelle , tout saisissait son imagination et dominait son âme. C'est qu'au milieu de ses propres débris, fièrement debout sur ses douze collines \ la ville étemelle, avec sa souveraine attitude, est toujours là. Ses vieux temples, les tombeaux de ses grands hommes , son Panthéon , la Croix les pro«* tége; sans elle, ils auraient disparu.
De Rome, Joseph courut admirer Napfes, la riante endbanteresse , toujours en habits de fôtes, toujours couronnée de fleurs ; Portici , Résina , qui s'élèvent là où fut Herculanum, Torre-deUGreco , si souvent ravagée par les laves, et ce phare redoutable , le Vésuve.
< Les monts Capîtolinus , Palatinus , Quirinalis , Aventinus , Yaticanus ) Viminalis , Esquilinus , Janiculus , Gœlius ou Lateranus , Testaceus, Citoriug, Piocius.
En descendant du cratère , il alla interroger le linceul de cendres dans lequel , depuis dix-sept siècles ^ la souterraine Pompeia , à peine entrevue ^ , dormait encore j avec ses dieux j avec ses chefs-d'œuvre et la poussière de ses habitants.
Au retour, il salua la glorieuse patrie du Dante, de Boccace, de Machiavel, de Pétrarque, de Galilée , de Guichardin, d'Améric Yespuce, d'André delSarto, de Cimabnë, de Brunelleschi , de LuUi, d'une foule d'artistes, de plusieurs papes, de Léon X entre autres, et de tous ces Médicis qui , après avoir été les premiers citoyens de la République, en devinrent les maîtres; la bella Firenze, la délicieuse Florence. Cest d'elle que, dans son enthousiasme, un voyageur portugais a dit : a Vraiment , on ne devrait la montrer que le 9 Dimanche. »
Joseph s'arrêta à Bologne, où Auguste, électeur de Saxe , en échange du trône polonais , abjura le protestantisme. Il y apprit Télection ' de Laurent Ganganelli , choix qae le cardinal de Bernis , ambassadeur de France , avait secondé de tous ses efforts.
De là, l'Empereur se rendit à Turin, puis à ces charmantes lies dont la nature n'avait fait que d'arides rochers, et qu'au dix-septième siècle le prince Vitaliano Borromée a délicieusement embellies.
A Milan , laissant la douce indépendance du voya-
' Les premières fouilles avaient eu lieu vers 4755; mais ce grand travail ne marcha activement qu*à dater de 4799. ^ Le 49 mai 4769, après trois mois et quatre jours de conclave.
gear et de Tartiste poar reprendre son rôle d'empereur, Joseph consacrait, chaque matin, deux heures à des audiences publiques. En partant, il allégea de deux cent mille florins l'impôt annuel : adieux dignes d'un bienfaisant monarque.
Malheureusement le même homme descendait parfois à de trop minutieux détails. Ainsi, dans cette dernière ville, visitant les couvents de femmes, et ne trouvant pas les religieuses assez occupées, il leur envoya de la toile pour faire des chemises à ses soldats. Ce petit empiétement sur Tautorité de la Mère- Supérieure n'était -il pas bizarre chez le chef de TEmpire ?
Dans une autre occasion , en Moravie ' , Joseph ,
^ C'est le 49 août 4769 que cette cérémonie eut lieu. A pareil jour, Tannée suivante , sur le même lieu , le prince Winceslas de Lichtenstein consacra un monument destiné à perpétuer la mémoire de cette drconstance.
Voici rinscription :
Imp, Cœs. Josepho,
divi Francisci et Jtf. I^eresiœ aug,
pio filio aug.
quod is anno M. D. CC, LXIX.
mense aug, die 4 9.
ad eaxitandam populorum industrtam ,
ducto per totum hoc jugerum aratro,
agriculturam humani gemris nutricem
nobilitavit,
communibus Ordinum Moraviœ votis
monumentum posuit
Josephus Wenceslaus, princeps
à Lichtenstein,
Quant à la charrue dont le monarque s'était servi , les représen*
pour honorer ragricalture, laboara Bolen&elleroent un champ de ses propres mains , imitation sérieusement puérile d'un usage touchant et respectable ailleurs.
Le 29 juillet de la même année, il rentra à Schoeabrunn.
Cependant commençait pour l'héroïque Pologne ua drame terrible.
Depuis la mort de Jean Sobieski rAutriche exerçait dans ce royaume une puissante influence. C'est elle
tants des États de Moravie la reçurent en dépôt. On avait gravé sur le soc rinscription suivante :
Prœsidente in inclyto Cœsareo
regio gubemio
et iuprémo Marchoniatû» MorofHœ
capitaneo,
comité Antonio Francisco
à Strattentach ,
hic loci Brunœ patrios
sibi pénates inhabitante
die 49 circa
Quintam Pomeridianam
pro/lciscens ad castra Olschana
prope pagum Cîavikowitz,
Josephus H, Cœsar romanus ,
hoc aratro rurt Andréa
Truca liras ar avérât binas,
gubemante principe Josepho
à Lichstenstein
in sua dominio Posowitz
in perpetuam rei memoriam :
Hocce aratrum per actualem
ejusdem dominii directorem ,
Joannem Nep, Ignatium T%omam,
in proprias statuum Moraviœ
manui consignante.
qui, d'accord avec ia Russie , avail placé la couronne sur la tête d'Auguste II, électeur de Saxe.
Pour soutenir Auguste III, Charles VI avait perdu plusieurs de ses plus belles provinces, et Marie- Thérèse n'était pas moins bien disposée en faveur d'une maison qui avait tant souffert pour elle*
Aussi, quand Auguste eut cessé de régner et de vivre , Marie-Thérèse voulut-elle continuer son haut et bienveillant patronage. D'abord elle avait songé à Christian^Frédéric , fils d'Auguste; mais comme ce prince ne survécut que peu de temps à son père, et que son fils Frédéric*Augu6te, vu son bas àge^ n'était pas éligible, Tlmpératrice-Reine engagea le prince Xavier, second fils du feu roi , à se mettre sur les rangs.
Mais plusieurs seigneurs polonais élevèrent la même prétention : entre autres, le prince Gzartoriski, le comte Branicki, le prince Lubomirski, et ce comte Stanislas Poniatowski , Stolnick Litowski , c'est-à-dire panetier du grand*duché de Lithuanie, que Catherine, encore grande-duchesse , avait honoré d*une affection particulière.
Depuis, dans un moment d'abandon, était-il échappé à la Tzarine de dire que le plus grand bonheur d'une femme serait de couronner son amant ? L'authenticité de ce propos, répété bien des fois, est fort contestable. Mais ce qu'il y a de certain , c'est que des pensées plus hautes inspiraient cette mâle ambition , et que jamais de sentimentales niaiseries n'entravèrent ou ne dirigèrent la fière souveraine. Que voulait Catherine?
SiO HISTOIRE DE JOSEPH IL 1769-1777
Qa*ayait voulu avant elle Pierre le Grand? Dominer la République. Or^ pour cela il fallait donner un roi aux Polonais, et réhabiliter les Dissidents ^
Bien plus nombreux ea Pologne que les Protestants y les Grecs s'étant adressés à Pierre P , ce monarque exigea la création d'une commission mixte, moitié russe, moitié polonaise, pour examiner les griefs de la noblesse dissidente. Faute de réponse , il allait intervenir les armes à la main , quand la mort r arrêta. C'est en cet état que Catherine II reprit Taffaire. Mais ajournant la solution religieuse , elle concentra toute son influence sur Téleclion royale*.
Au reste, en aspirant au même but que son glorieux prédécesseur, la Tzarine n'y marchait pas par le même chemin. Résolue à renverser la dynastie saxonne , c'est à un Piast qu'elle destinait le sceptre. En cela, une grande partie de la Pologne secondait ses vues, car cette succession sur le trône polonais de deux générations allemandes froissait le sentiment national. Si Catherine fixa son choix sur Stanislas, c^est qu'elle ne vit en lui qu'une ombre de roi '.
' On appelait ainsi les chrétiens non catholiques romains , Grecs non-unis et protestants , dont la position en Pologne était celle des Catholiques en Angleterre avant le bill d'énaancipation.
* C*« A. de Saint-Priest, Études diplomatiques et littéraires.
' La fable, comme le roman, semblait l'avoir destiné à la couronne. On raconte qu'à sa naissance , une vieille femme s*écria dans le jardin de l'hôtel : « Qu'on prenne garde à cet enfant , la comtesse » accouche d'un roi I »
Par une bizarre erreur, on se trompa en lui envoyant la plaque de
1769-1777 LIVRE DEUXIÈME. Si4
Mais poar réassir il lai fallait un puissant concours. Or, le rapprochement de la Prusse et de la Russie avait blessé les cours de Vienne et de Versailles : c'était donc sur Frédéric seul que la Tzarine pouvait compter. Encore restait-il entre eux bien des difficultés à résoudre ^ et la question polonaise allait peut-être les compliquer. Ainsi, sur un même terrain, les deux puissances avaient en vue deux objets très-différents : Catherine ne voulant que dominer la République , il lui suffisait de faire un roi et de soutenir les Dissidents ; toute idée de partage lui devait même être antipathique, car démembrer le territoire, c'était démembrer sa domination personnelle. Quant à Frédéric, une seule idée le préoccupait, l'accroissement de la Prusse. Or, sans partage, pas d'accroissement. C'est pourtant entre deux intérêts si opposés qu'une conciliation devenait nécessaire. Dès le 34 mars {M avril) 4764, un traité, signé par le comte de Solms, ministre de Prusse à Pétersbourg, et par le comte Panin, ministre des affaires étrangères de Russie, unissait les deux cours. De part et d'autre, on se garantissait mutuellement toutes ses possessions en Europe; on contractait les obligations suivantes : ne permettre à aucune puissance d'enlever à la république de Pologne son droit de libre élection; rendre la couronne héréditaire, ou établir le pouvoir absolu , et protéger les Dissidents.
Tordre de l'Aigle blanc ; c'était celle du Roi même , où il y avait pro grege , au lieu du pro lege des chevaliers. Prince de Lignb , Mémoires et mélanges historiques et littéraires,
ill HISTOIRE DB JOSEPH II. 1769-1177
Par une conveDtion secrète , signée le même jour, les deux souverains engageaient leur actif concoars à réIectioD d'un Piast.
Dans ce traité, le conquérant de la Silésie seonblait s'effacer. Au premier coup d'œil, une telle abnégation étonne : mieux étudiée, on en reconnaît toute T habileté) par elle, Frédéric préparait plus sûrement le triomphe de sa pensée définitive.
Quoique bien résolue à ne pas se laisser arrêter dans sa marche, Catherine fit proposer à Louis XV^ par son ministre plénipotentiaire ^ le prince Galiizin, un concert diplomatique sur les affaires de Pologne.
M. de Choiseul présidait alors aux destinées de la France. Ministre très-patriote ^ quoi qu*en ait dit le grand Frédéric, très-national, très-indépendant de toute influence autrichienne, mais d'une imagination trop vive, d*une présomption trop dédaigneuse, d'une décision trop prompte, tout en n'écoutant que sa loyale conscience, il n'écoutait pas moins ses préventions, partie intégrante de sa conscience. Or, à ses yeux , Pavenir de Catherine ne s'était jamais révélé : Choiseul ne croyait ni au génie de cette femme extraordinaire, ni à la durée de sa puissance : cette erreur décida de sa politique envers la Russie. Aussi le duc ne daigna4-il pas accepter l'offre dn prince Galitzin . C'était là précisément ce que souhaitait Catherine, ainsi débarrassée de tout contrôle ' .
Bientôt la Porte-Ottomane ayant adhéré aux vues de
< C** A. de SAiirr-PiitBSTt Études diplomatiqueë et UHéraites,
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la Russie et de la Prusse ^ les trois puissances publièrent des déclarations qui, sous forme de recommandations, enjoignaient aux Polonais de n'élire qu'un Piast; QQ corps russe entra en Pologne; des troupes prus* siennes s'établirent sur la frontière i et Stanislas fut élu .
Malgré la présence de l'étranger, révoltant sup** plice pour Torgueil national , Varsovie salua dei vives acclamations le nouveau roi : c'est qu'enfin une tête polonaise portait la couronne.
Quoique blessée de l'échec de son candidat, le prince Xavier de Saxe, Marie^Thérèse , au milieu de ses menaçants préparatifs , se contenta de rappeler son ministre ; mais dès lors elle exploita activement tous les ferments de troubles. Triste exemple que suivit la France.
De leur càté, Catherine et Frédéric étaient loin de s'endormir. Leur activité s'animait d'autant plus que le nouveau roi, bien qu'il dût son élection à la Russie, cherchait, d'une main timide, il est vrai, mais loyalement, à soustraire son pays à ce terrible protectorat , et à réformer les vices de la Constitution ; vices précieux pour rétranger, prétextes de son intervention , source de son déplorable ascendant.
En tout pays, la guerre civile est un fléau moindre qae la domination étrangère; car, si elle mutile les corps, du moins elle exalte les âmes sans les corrompre. De ces luttes énergiques l'honneur national sort intact et vainqueur. La France leur doit une des plus attachantes épopées des temps modernes; la
Vendée, avec ses deux drapeaax , n*a-t-elle pas conquis toutes les admirations, inspiré tous les respects?
Une Diète avait été rassemblée pour examiner les plaintes des Dissidents : violemment brisée par le sabre russe, après l'arrestation des plus marquants Catholiques, un comité la remplaça, et là, sous Finfluence de la menace ou de l'or, les vieux abus, le fatal libemm veto entre autres, ressuscitèrent; les Dissidents rentrèrent en partage , sous la garantie de Catherine , de tous les privilèges de la noblesse.
Au commencement de 1 768 , une Diète extraordinaire confirma ces décisions.
Indignée d'un tel arbitraire, la Pologne frémit; des corps de Catholiques se rassemblèrent sur les confins de la Turquie et de la Hongrie ; et à la voix du vieux Szlachtych Pulawsky, la Confédération de Bar ^ ayant arboré sa bannière , on en vint aux mains. Les troupes royales furent battues ou passèrent aux insurgés.
C'était là que l'étranger attendait l'infortunée république.
La Russie ayant aussitôt envoyé des renforts , le carnage et la dévastation désolèrent ce pays condamné. Bientôt même s'alluma une guerre de religion : au manifeste catholique des Confédérés, les Dissidents et les Grecs non-unis répondirent par les armes, en Yolhynie, en Podolie, dans le palatinat de Kiovie, les prêtres marchaient contre les prêtres, la croix grecque contre la croix latine. Tandis que les paysans de la
* Petite ville de Podolie.
Grande-Pologne criaient: a Mort aux schismatiques ! » les paysans ukrainiens massacraient leurs seigneurs.
Un moment , la Confédération de Bar fut formidable : Marie-Thérèse, en effet, parle double entraînement de la religion et de la politique, soutint les Catholiques, et permit aux chefs confédérés d'établir leur quartier général dans ses états. De concert avec la France et la Porte, que M. de Choiseul était parvenu à détacher de Talliance russe, elle leur fournit des hommes, des armes, de Targent, et livra passage à des troupes françaises pour se rendre en Pologne. Mais cet appui ne devint pas un concours assez actif; comme le cabinet de Versailles ne pouvait s'engager dans une guerre lointaine, Marie-Thérèse craignit d'avoir seule à combattre toutes les forces de la Prusse et de la Russie. Malgré leur brillante valeur, les Confédérés, ne pouvant tenir contre la discipline des troupes régulières russes, furent défaits.
Un incident vint compliquer encore la situation , et faire ce qu'en deux années de négociations le duc de Choiseul n'avait pu obtenir. Dans un de ces engagements si fréquents sur les frontières de la Pologne et de la Turquie , des Cosaques poursuivirent les Polonais au delà de la frontière , jusqu'à la petite ville de Doubassar, au delà de Balta et près de Bender ; quelques musulmans furent même massacrés. Travaillé de longue main par les excitations de la France , le Divan vit dans celte incursion un acte d'hostilité contre luimême, et déclara la guerre à la Russie.
Mais de rapides sncoès couronnèrent lea armes de Catherine.
Déjà Vannée mise, commandée par le prince Galitsin , avait battu les Turcs pràs de Choozim ^ ; la conquête de la Moldavie suivit de près la priée do cette ville. De tels avantages étaient de nature à alarmer les alliés mêmes de Catherine ; et à Berlin , on voyait avec anxiété les menaçants progrès d'une aussi redoutable amie.
Ne pouvaitron pas craindre que là aussi , comme en Pologne , Tambition russe ne voulût un jour imposer des lois?
Les mêmes réflexions s'oflfraient au cabinet de Vienne.
Frédéric , voyant de plus en plus combien la Russie était intéressée à prévenir le démembrement de la Pologne, sentait aussi combien le concours de TÂutriche était nécessaire à la réalisation de ses vues; avec ce concours , il espérait obtenir, ou du moins forcer le consentement de Catherine.
Devant des appréhensions communes , les vieilles animosités s'effacèrent ; un même sentiment rapprocha les deux cours.
Dès l'année 1766 , Frédéric avait proposé à Joseph une entrevue : le jeune empereur la souhaitait vivement; mais jusqu'alors Marie-Thérèse et le prince de Kaunitz s'y étaient opposés. Cette fois, il en fut autrement. Du consentement de sa mère , Joseph fit les pre-
' Ville forte de la Bessarabie , sur le Dniester.
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miers pae ; l'entrevue eut lieu , le 25 août 1 769 , à Neies, dan» cette Silésie tant regrettée.
Entre les deux monarques , il y eut assaut de cour*» toisie : d'un oôté, tout ce que la grâce la plus aima-* ble , tout ce que Tesprit le plus délié peuvent avoir de séductions, fut déployé pour effacer de pénibles sou^ venirs, pour faire pardonner une gloire si fatale; de Tautre, expansives apparences d'une cordialité sans arrière*pensée, vifs élans d'une admiration sincère, joie reconnaissante d'un jeune homme presque courtisé par un héros, telle fut l'attitude de Joseph ' devant le vainqueur de sa Maison.
Voulant garder r incognito, TËmpereur avait pris le nom de comte de Falkenstein.
Maîtrisant toutes les émotions qu'un tel lieu, en présence d'un tel rival, devaient lui causer, il pro* testa qu'il n'y avait plus de Silésie pour rAutriobe, mais en subordonnant sa volonté personnelle à celle de sa mère, et en donnant à entendre, avec une adroite réserve, que du vivant de Tlmpératrice^Reine il ne lui serait sans doute pas possible de réaliser toutes ses intentions : c'était habilement ménager l'avenir.
Néanmoins il ne dissimula pas que, vu la situation actuelle des affaires en Europe, ni Marie*Tbérèse ni
1 « Ce jeune prince affectait une franchise qui lui semblait natu- » relie; soo caractère aimable marquait de la gaieté jointe à beaucoup » de vivacité. Mais avec le désir d*apprendre , il n'avait pas la patience » de s'inairuire. »
Œuvres de Fa^oério lb Gband, tome VI, Méfmires de 4763 jusqu'à 4775.
lui ne soaffriraient que les Russes demeurassent en possession de la Moldavie et de la Yalachie. Dans la prévision d- hostilités ' entre la France et TAngleterre 9 Joseph promit une neutralité absolue, et proposa des mesures pour la maintenir en Allemagne. Embrassant une politique nouvelle, il sacrifiait entièrement Talliance française.
D'un commun accord, Frédéric et l'Empereur déclarèrent que la perturbation vers laquelle Timpétneux duc de Ghoiseul précipitait TEurope lui avait entièrement aliéné les deux grandes puissances germaniques , et le cabinet de Versailles fut excla de tous les arrangements futurs.
Dans cette première entrevue, on parla aussi d'an démembrement possible de la Pologne , mais sans en arrêter les bases. Pour cette fois, il ne s'agissait que de poser la question.
En se quittant, les deux souverains convinrent d'entretenir une correspondance intime, toute confidentielle, et de s'expliquer, sans l'intervention de leurs ministres, sur toutes les contestations qui pourraient s'élever entre leurs gouvernements.
Dès le retour de l'Empereur à Vienne, Marie-Thérèse ayant fait appeler l'ambassadeur de France : a Le » roi de Prusse, » lui dit-elle, « n'a pas osé dire un mot » contre l'alliance ; il a respecté ma façon de penser, n
1 Déjà l'enlèvement; par les Anglais, d'un vaisseau français près de Terre-Neuve , avait donné lieu à de vives altercations entre les deux cours.
» chant les affaires actuelles. Mon attente a été remplie. » Après avoir discuté l'objet qui regardait l'intérêt de » Tévéché , l'Empereur me parlant de manière à me ii> faire voir qu'il désirait prolonger l'entretien , je l'ai » conduit insensiblement à traiter les points les plus » importants de la politique. Il les a saisis en me fai- » sant parcourir les sujets qui, en ce moment, donnent » le plus d'occupation, savoir : la Pologne, la Suède, » l'agrandissement du roi de Prusse, la conduite que » tiendra la Tzarine , et ce qu'on peut attendre de » l'inertie du Turc.
» Après avoir politique avec lui , et souvent contra- » dictoirement à ses idées , je me suis rabattu sur la » Suède, sur le danger qu'elle courait, danger qui TD était à craindre après la menace qu'avait faite le roi » de Prusse, par écrit , dans une lettre à sa sœur. . . »
— a Sans doute , dit l'Empereur, mais vous ne me x> citez pas cette lettre tout entière : n'avez-vous pas » ri à un certain article où il prétend que nous avons » an accord qui regarde la Lorraine et l'Alsace? »
— (c Je l'avais ouï dire, Sire, mais ma cour ne m'ayant » envoyé qu'un extrait de la lettre, ce projet prétendu » sur la Lorraine et l'Alsace n'est venu à ma connais- » sance que par une espèce de bruit populaire, et je D n'en^ai fait aucun cas... » — «Cependant, mon- » sieur, vous me croyez fort partisan du roi de » Prusse. . . » — « Je ne puis le croire. Sire, car votre i> intérêt y est bien contraire ; mais j'avouerai à Votre » Majesté que je l'ai craint; bien plus, j'ai dû le sus-
)) pecter. Vous êtes à la fleur de votre âge, Sire; vous 9 avez oonBEcré vçtre jeunesse à des occapaticms se- » rieuses ; vous joignez à des talents acquis beaocoap » d'esprit naturel; votre caractère particulier vous » porte à calculer vos démarches, à vous proposer » toujours un but et à donner fort peu au hasard. Vous )) voulez connaître par vous*méme la situation de vos » peuples futurs; rien ne vous échappe là-dessus, ni » au moral ni au physique. Votre Majesté a Thabitude » d'écrire tout ce qui la frappe, de réfléchir sur tout )) ce qui la touche; qu'on y ajoute son goût pour le » militaire, les changements utiles qu'elle a faits dans » la tenue des troupes , l'augmentation forcée de son » état de guerre : on aura l'idée d'un grand et puis* » sant monarque. J'apprends qu'après une ou deux )) entrevues de Votre Majesté avec le roi de Prusse, il » existe, à notre insu, un traité entre Pétersbourg, » Vienne et Berlin. C'est un secret impénétrable pour » nous; le ministère autrichien s'est voué au silence » le plus opiniâtre. Tout ce que je puis découvrir, » c'est que le roi de Prusse acquiert un agrandisse* » ment dangereux pour la Maison d'Autriche, agran<» » dissement qu'elle n'aurait pas dû permettre ; j'ai dû » croire nécessairement qu*ii y avait des dédommage» » ments promis, et qu'un accord existait sur ce point » entre l'Autriche et la Prusse. La politique s'est fati* » guée à tâcher de deviner de quel côté allait se porter » l'orage de ces forces combinées. Votre Majesté con- » viendra que si mon jugement était fanx, mes ré*
» flexions étaient justes. » •— a Oui ^ f> dit rEmpereury (c vous aviez raison; les apparences étaient contre » nous, et cependant nous n'étions que malheureux. » Nous nous sommes vus forcés de céder aux circon* » stancesy ne pouvant résister seuls à la Russie et à la » Prusse ; et ce secret , que nous avions promis de à garder, devait effectivement nous rendre suspects. » Je vous dirai encore que, si je rends justice d'un » côté aux qualités du roi de Prusse, personne ne 9 connaît ses défauts mieux que moi. Son intérêt est » son seul guide. Dangereux dans ses moyens, iln'ob- D serve nulle fidélité dans ses traités. Semblable à un » enfant , il fait tout ce que vous voulez tant que vous » tenez à la main la pomme qu'il convoite, et vous » plante là dès que vous l'avez accordée à ses instances. » Vous voyez avec quelle ouverture, avec quelle amitié x> je vous parle. Quant aux propos qu'il tient par rapport )» à l'Alsace et à la Lorraine, ce sont de ses tours et de » ses mensonges ordinaires pour tâcher de diviser les » esprits ; mais celui-là est par trop absurde, car rien 9 ne serait moins à ma convenance que vos deux » provinces. Par exemple, si Ton me disait que je se- » rais bien aise de joindre la Moldavie, la Yalachie et » la Silésie à mes états, l'arrondissement qui en ré- » sulterait pourrait accréditer une telle pensée. J'en » suis pourtant bien éloigné, et je veux, avant tout, » rester fidèle à Talliance. »
<( La conversation, » continue M. de Rohan , « étant » tombée sur la Pologne, TEmpereur me dit que les
» trois puissances exigeraient promptement la convoie cation de la Diète, et que si Poniatowski s'y refusait, » il s'en repentirait. — «Certainement, répondis-je, » vous êtes assez fort pour écraser un homme à terre; » il ne peut lutter ; mais la guerre peut sortir de sa » ruine, et tôt ou tard la Pologne deviendrait pour la » Maison d'Autriche une source d'embarras; car j*ai » peine à croire que les puissances intéressées à la ba- » lance du Nord laissent opérer la destruction totale de » ce pays, permettent à ses dominateurs de jouir en » paix de ce nouvel agrandissement, et n'aient pas tt toujours le projet de mettre les choses à peu près » dans Tétat où elles étaient auparavant. » — Et qui » voulez-vous, » interrompit T Empereur, «qui exé- » cute ce projet ? Les autres puissances ont aussi leurs » occupations. » — «Oui, Sire, mais Votre Majesté » et la Czarine connaissent leurs intérêts et le caractère » du roi de Prusse; il n'en faut pas davantage pour » devoir tout espérer. ^
« Comme je craignais de m' expliquer davantage et » que j'étais bien aise d'en rester là, je pris la liberté » de représenter à Sa Majesté qu'on avait ouvert deux )> fois la porte du côté de l'Impératrice, et que toute » la cour, rassemblée dans le grand appartement , at- » tendait depuis plus d'une heure. — «Adieu donc, » dit l'Empereur, puisqu'il faut nous quitter; mais » c'est à regret; et je souhaite que nous puissions nous h retrouver promptement ^ . »
^ Le prince dô Rohan au duc d'Aiguillon ; Vienne, 40 déc. 4772.
Se résignant , avec une bonne grâce parfaite, à Thumiiiante mystification qui pesait sur la France, M. d'Aiguillon ne s'ingénia plus qu'à réprimer toute apparence d'humeur contre la cour de Vienne : désertant la cause polonaise, il fit déclarer aux vaillants et trop crédules patriotes a que le Roi ne pouvait plus se mêler de » leurs affaires; que Sa Majesté ne voulait plus ni » suggérer, ni autoriser leurs déterminations futures, » et que désormais ils n'avaient à prendre conseil que D d'eux-mêmes. »
Telle fut la dernière assistance du' cabinet de Ver* ' sailles à la Pologne.
Triste et honteuse faiblesse qui rabaissait la France au second rang des monarchies; car l'équilibre, si sagement établi par le traité de Westphalie, était rompu , et la force de trois puissances déjà redoutables s'accroissait considérablement, tandis, d'un autre côté, que la conquête de l'Inde donnait à l'Angleterre une énorme prépondérance. De plus, au droit des gens on substituait le droit de convenance, c'est-à-dire la force à la justice, l'usurpation au droit ^
La conduite de Marie-Thérèse, en ces graves circonstances, prouve bien tout ce que, même dans ses plus beaux types, la nature humaine peut réunir de contradictoire.
Ainsi , en la dépouillant , l'Impératrice pleurait sur la Pologne. Avant le partage, elle n'avait tenu aucun compte des sages conseils de son ami , le prince de
^ SÉGUR, Mémoires, etc.
Saxe-HildburghaQsen : le partage consommé, elle le contraignit y à force d'insistance, à rompre le sileDce qu'il s'était imposé, et alors d'austères vérités réveillèrent sa conscience. «Oui, » lui répondit Marie»Thërèse, a j'ai été séduite, entraînée; nia situation est D cruelle, le chagrin me tue : ma seule consolation est » dans la droiture de mes intentions, dans la constance » de mes efforts pour empêcher un résultat auquel j'ai n été forcée de prendre part. » — <( J'ai sept petits » enfants, » disait-elle un jour au comte de Barok, ministre de Suède, q Marier-Thérèse est heurense; )) rimpératrice-Reine ne Test pas. J'ai de cruels cha* » grins, comte de Barck; vous ne pouvez les ignorer; » ils sont d'une nature très-sensible et portent sur un » sujet trop délicat \.. » Puis, comme cédant à une oppression intérieure : a Comte de Barck , l'affaire de )) Pologne me désespère... C'est une tache à mon » règne ! ...» Le ministre étranger ayant répondu qa'il n'appartenait point aux particuliers de proqpncer en de telles matières, et que les souverains ne devaient de comptes qu'à Dieu, l'Impératrice, jusqu'alors assise, se leva précipitamment et étendit la main vers le ciel en s' écriant : « C'est aussi le juge que je crains!.... » Fort embarrassé de son rôle , le diplomate aurait vo* lontiers décliné Thonneur d'une telle confidence. Hais se taire n'était guère possible, car le silence eût pu sembler à Marie-Thérèse plus accusateur encore que ses propres paroles. D'une voix timide, Barck se borna
^ Il s'agissait de l'empereur Joseph.
1772-U7Î LIVRB DEUXIÈME. S87t
k émettre le vœa devoir ces débats terminés, « Oui, » reprit tranquillement Tlmpéralrice, redevenue calme et sereine , « tout cela finira , je crois y avec Vuti poi-- » sidetis \ »
La conscience avait disparu : l'intérêt et l'ambition seuls dominaient.
Plus vers le Nord et TOrient grandissait Tascendant de la Russie, et plus aussi le cabinet français cherchait à ressaisir son influence trop longtemps abdiquée. Une occasion lui sembla heureuse. Le prince royal de Suède était à Paris quand mourut son père. Par des engagements secrets avec ce jeune prince, le duc d'Aiguillon s'efforça de concourir à une révolution qui devait restaurer l'autorité royale. Un plein succès couronna la hardiesse de Gustave III; en peu d^heures, le 19 août i11%y l'aristocratie fut vaincue; mais, vingt ans plus tard, le monarque expia son triomphe sous le plomb meurtrier d'Ankarstroem,
Cette révolution , qui arrachait la Suède aux influences étrangères» excita chez Catherine un vif ressentiment. Frédéric, par son traité avec la Russie, s'était engagé à soutenir la forme de gouvernement établie en Suède depuis i 720. Le nouvel état des choses le plaçait donc lui-même dans une situation fort délicate vis-à-vis de son ambitieuse alliée. Il employa la cour de Vienne , dont l'influence conciliatrice sut calmer la Tzarine. Mais la principale cause de ce résul-
* l*rince de Rohan au duc d'Aiguillon, 9 novembre 1T72. .Q^ A. de 8AmT-PRiE9r , éludes diplofnaiiq^ê$ et iméraires.
tat fat Ténergie des Turcs : leer opiniâtre résistance aux dures conditions qu on voulait leur imposer attira toute Tattention de Catherine.
Les événements de Suède n'avaient que bien peu retardé la consommation du partage. Ce fut le 2 septembre qu'une déclaration du comte de Stackelberg, ministre de Russie, annonça en ces termes, à Varsovie consternée, la résolution des trois puissances:
« Pour ramener la tranquillité et le bon ordre en Y) Pologne, et y établir, sur un fondement solide, Tan- » cienne constitution de cet État , et les libertés de la
r> nation , empêcher la ruine et la décomposition
» arbitraire du Royaume , et satisfaire leurs justes » prétentions sur plusieurs possessions de la Répnbli- D que, elles arrêtaient et déterminaient, pour leurs » droits et prétentions légitimes (que chacune d'elles D justifierait en temps et lieu), de prendre un équiva* x> lent qui y fût proportionné , et de se mettre en pos- D session efiective des parties de la Pologne les plus » propres à établir dorénavant entre elles une limite y> plus naturelle et plus sûre; Leurs Majestés Tlmpérar> trice-Reine , Tlmpératrice de Russie et le Roi de » Prusse , renonçant à tous les droits , demandes , » prétentions et répétitions de dommages et intérêts » qu'elles pouvaient avoir à former sur les autres pos- D sessions et sujets de la République , etc. »
Vainement Stanislas et la nation eurent-ils recours auK seules armes des faibles,, aux mémoires, aux réfutations, aux contre-déclarations; ce n'était plus là que
le tehifn imbelle sine iciu. Alors éclata une nouvelle péripétie : Marie- Thérèse, jusqu'à ce moment restée sur le troisième plan, parut au premier, et requit le Roi de convoquer une diète ; les ministres de Prusse et de Russie firent la môme démarche; on voulait couvrir d'une apparence de légalité un arrangement définitif entre la République et les trois puissances.
C'est le 1 9 avril que s'ouvrit cette ass^oiblée m extremis. Soutenue par le Roi, la plupart des nonces s'opposèrent au démembrement. Mais l'arrêt était prononcé sans retour : armés de tous les pouvoirs, résolus à toutes les extrémités , les plénipotentiaires des trois cours menacèrent Stanislas de briser sa fragile couronne, d'emprisonner sa famille, et de livrer Varsovie aux horreurs du pillage. Quant aux membres de la Diète, promesses et présents leur furent prodigués. Domptés à la fin , sans forces intérieures , sans assistance étrangère , les Polonais baissèrent la tête et se soumirent. Stanislas lui-même, après s'être écrié devant l'ambassadeur anglais : « On me couperait » plutôt la main que de me faire signer l'acte de par* D tage , D se résigna : il prouvait de nouveau , en ne sachant pas noblement descendre du trône , combien peu il avait été digne d'y monter.
Alors la Diète fut dissoute ; elle laissai t à des délégués spéciaux le pouvoir d'accepter la nouvelle et fatale constitution imposée par les puissances, et d'adhérer au traité de partage : c'est-à-dire que, du même coup, en mutilant le royaume, on l'infectait d'un virus mortel.
Pour motiver ses réclamations, Marie-Thérèse exhomait certains droits surannés des couronnes de Hongrie et de Bohême; à Tentendre, ses prétentîoiis sur la Séverie, la Podolie, la Yolhinie, la Pokucie, la Russie* Rouge , la Petite^Russie , etc. , étaient incontestables. Néanmoins, à titre d'équivalent modéré ^ elle voulut bien se contenter de la Russie-Rouge , de la Galicie , d'une portion des palatinatsde Cracovie, de Sandomir, de Lublin, de Beltz, de Yolhinie, et de Podolie. Ainsi i\it réunie aux états autrichiens, sous les anciens noms de royaume de Galicie et de Lodomerie, une vaste et fertile contrée, avec plus de 2^600,000 âmes, et les fécondes mines de sel de Willitska, qui produisaient annuellement plus d'un million cent mille livres tournois.
Voilà comment se vérifiait cette douloureuse prédiction de Jean Casimir, quittant le trône pour une cellule de moine : a le prévois les malheurs qui menacent » notre patrie; et plût k Dieu que je fusse un faux » prophète 1 Le Moscovite et le Cosaque se joindront nau peuple qui parle la même langue qu'eux, et D s^approprieront le Grand-Duché de Lithnanie. Les M confins de la Grande-Pologne seront ouverts au » Brandebourg, et la Pnisse elle-même fera valoir les » traités ou le droit des armes pour envahir notre y> territoire. Au milieu de ce démembrement de nos fi états , la Maison d'Autriche ne laissera pas échapper » Toccasion de porter ses vues sur Cracovie. n
Tandis que l'astuce et la violence triomphaient ainsi
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du bon droit, de pins nobles exploits étendaient la puissance de Catherine. L'épée vicloriense da feld-* maréchal Romanzow avait enfin imposé la paix aux Ottomans, dans son camp de Roatchouk-Kaidnargi , à quatre lieues de Silistrie ; le grand vizir Monchsin-sadeo Mouhammed alla mourir de douleur à Andrinople»
La Russie ne conservait de ses conquêtes que le territoire de Kinbourn, célèbre depuis par un triomphe de Sottvirarow sur les Turcs; d'Asoff ^ avec la grande et la petite Kabardah ; deTaganrog, fondée, en 1706, par Pierre le Grand , et où plus lard devait mourir un empereur \ Pour mieux préparer rassujettissement de le Crimée, elle en faisait reconnaître Tindépendanœ : le passage des Dardanelles lui était ouvert; son pavillon pouvait flotter librement sur toute la mer Noire.
Catherine restituait , il est vrai , la Valachte et la Moldavie; mais, an se réservant la garantie des avan* tages stipulés par elle an £sveur des habitants, elle B*attribuait le droit d'intervenir dans las affairas inté* rieures des deux principautés»
Tant d'avantages semblèrent, un moment^ balancés par la menaçante révolte des Cosaques t mais, tran«> quille du côté des Turcs, Catherine envoya contre les rebelles toutes ses troupes de Roumélie. Après une lutte sanglante, le faux Pierre III, Pdugatchef, vendu, par ses propres compagnons, au prix de 400,000 roubles, fut traîné, dans une cage de fer, à Moscou la Sainte, que naguère encore il menaçait, et roué vif.
* Alexandre, décembre 48115.
Ces brillante succès de la Russie, cette marche toujoars ascendante, Marie-Thérèse ne les voyait pas sans inquiétude. Au congrès de Fbksiani, telle avait été, en faveur des Turcs, la partialité de son plénipotentiaire , le baron de Thugut , qui y exerçait l'office de médiateur, qu'au congrès de Boukharest Catherine n'admit pas de ministre autrichien. Depuis, pendant la dernière campagne, V Impératrice-Reine fut tout près de renouveler son alliance avec la Porte ; et, après le passage du Danube par Romanzoff, quand Orloff se disposait à franchir le passage des Dardanelles, elle annonça hautement sa ferme résolution de mettre une armée en campagne pour préserver l'empire turc de tout démembrement. Mais si les conquêtes de Catherine inquiétaient Marie-Thérèse, la paix qui les suivit ne la contrariait pas moins, car cette paix augmentait et cimentait la puissance russe. Bientôt, en eSet, fière du sentiment de sa force, la Tzarine engagea énergiquement les deux cours à s'en tenir an traité de partage. Allant plus loin encore, elle reprocha au cabinet de Vienne les exactions commises par les Autrichiens en Pologne, et l'Empereur subit l'humiliation de les désavouer. Bientôt môme Marie-Thérèse dut restituer des contrées envahies en dehors des termes de l'inique convention.
Elle se dédommagea d'un autre côté : dorant les négociations de Kainardji, celte princesse, pour assurer la restitution de la Yalachie et de la Moldavie, avait , du consentement des Turcs, fait occuper ce pays par
ses troupes. Un tel projet ne convenait pas à Catherine, qui chercha à en empêcher la réalisation. Mais rim« pératrice-Reine ne se laissait pas facilement décourager : d'un côté, elle sut habilement exploiter les contestations nées entre la Porte et la Russie, à propos de l'indépendance de la Grimée; de l'autre sa condescendante complicité dans le récent partage avait adouci la Tzarine. Le 5 février 1777, la Porte-Ottomane lui céda la Bnkowine.
Cependant les relations de la France et de l'Autriche se modifiaient sensiblement. L'exil du duc de Choiseul avait été pour la Tzarine une bonne fortune ; car l'influence de ce ministre à Constantinople , déjà si hostile à la Russie, aurait pu se retrouver à Varsovie, à Stockholm. Ne semblait -il pas probable aussi qu'un jour il fomenterait contre Catherine la jalousie de Marie- Thérèse ?
Le mariage du Dauphin avec l'archiduchesse Marie- Antoinette fut l'adieu de M. de Choiseul à l'Autriche. Sa chute avait suivi de près cette quatrième alliance entre les deux Maisons. Dès lors, à Versailles, le parti anti-iautrichien reprit le dessus.
Autant M. de Choiseul avait resserré l'alliance avec la cour de Vienne, autant le duc d'Aiguillon, son successeur, travailla à se rapprocher de la Prusse.
Accusée par la coar de Versailles, la cour de Vienne, pour se justifier, répondit que , n'ayant pu prévenir le démembrement, elle n'y avait pris que la moindre part, et que son but unique avait été de contenir l'avi-
dite de la Prasse et de la Russie. Allant plus loin , la comte de Mercy-Argentean , ambassadear d'Antriche, reprocha au doo d'Aigaillon ses démarches aaprès de Frédéric , et dit qae sa souveraine , ainsi abandonnée, n'avait pu agir autrement qu'elle ne l'avait fait.
Exaspéré, d'Aiguillon nit tout en œuvre pour dévoiler la duplicité du cabinet autrichien, et associer la France à son irritation personnelle. Bientôt, à la veille même du partage, il voulut opposer aux puissances copartageantes le contre-poids d'une alliance entre la France, 1* Angleterre, l'Espagne et la Sar« daigne.
Lord Rochefort reçut même de lui la proposition d* envoyer dans la Baltique une escadre angio- française.
Mais le froid accueil fait à cette offre , et Tinsuocès de tous ses efforts, ne tardèrent pas à prouver au duc la fatale inévitabilité du partage.
Louis XY mort , on se refroidit de plus en plus. Vainement l'Autriche avait compté sur l'ascendant d'une jeune souveraine , belle et parée de toutes les séductions. Louis XYI , pieusement docile, même sor le tràne, aux volontés de son père, s'était hâté d'accorder sa confiance au comte de Mau repas S constant adversaire du parti autrichien.
^ Telle était la frivolité do cet étourdi octogénaire , qu*au moment même où la fortune trahissait sur mer les vaillants efforts de dos amiraux : «Savez-vous, disait- il, ce que c'est qu'un combat naval? » Je vais veut le dire : Deux esoBdrea sortent de deux ports opposés;
Le jour même de son avéûement, un mémoire d'une haute importance avait été remis , par Tordre prévoyant da Grand*Daupbin , an jeune roi. Là se trouvaient énumérés tous les malheurs nés, pour la Franoe, da traité de Versailles : l'Autriche y apparaissait comme une ennemie naturelle; la nécessité d'un non*» veau système y était démontrée.
Pour se maintenir an pouvoir, le doc d^Âignillony s'il se fAt rendu justice, aurait moins compté sur luimême que sur sa parenté avec le comte de Manrepas : mais le neveu ne sauva pas le ministre. Le comte de Yei^enneS) recommandable par ses succès au congrès de Hanovre , comme par ses ambassades à Gonstantinople et à Stockholm , fut placé aux Affaires Étrangères. Dès son entrée au département, il entretint, à Tinsu de la Reine, une correspondance avec le Roi, et renouvela, en secret, d'amicales relations avec Fré-* déric * .
Tendre la main aux puissanoei de second ordre , soutenir la Prusse , afin de conquérir et de perpétuer V influence française en Allemagne, empêcher tout agrandissement de T Autriche, et isoler l'Angleterre
» os manœuvre , on se rencontre » on se tire des coups de canon, on B abat quelques mâts , on déchire quelques voiles , on tue quelques > hommes, on use beaucoup de poudre et de boulets ; puis chacune des « deux années se retire, prétendant être restée maîtresse du champ
^ de bataille; elles s'attribuent toutes deux la victoire; on chante, de ^ part et d'autre, le Te Deum, et la mer ne reste pas moins salée. »
* « Je connais bien toutes les cours, » disait Fo nouveau ministre en arrivant de Suède , « excepté celle de Versailles.
du continent , tel devint l'esprit da cabinet de Versailles.
C'était la consécration du retour aux grandes vues de Richelieu.
Dès lors on vit la France, appuyant l'Autriche dans les petites choses, Tarréter aussitôt qu'elle voulait s'étendre.
Louis XVI resta toujours fidèle à ce principe.
Il avait pour Marie-Thérèse autant de respect que de tendresse; mais TEmpereur, son beau-frère, ne lui inspirait aucune sympathie : c'est à lui seul qu'il imputait l'alliance de l'Autriche avec la Russie, le partage de la Pologne, et l'acquisition de la Bukov^ne '.
Ce changement imprévu causa beaucoup d'humeur à Vienne. Vivement blessé , Joseph n'épargnait, dans ses caustiques attaques , ni les ministres de son royal beau-frère, ni la nation elle-même.
Le prince de Kaunitz , toujours si réservé , suivit cet exemple; c'était se poser, devant le futur maître, en courtisan de l'avenir.
Un revirement vers l'Angleterre commença à se manifester.
Telle était, à cette époque, la prospérité de l'Autriche; tel l'accroissement de sa puissance, que les autres états de l'Europe durent en concevoir de l'ombrage. Sous la direction d'habiles généraux, une armée de deux cent mille hommes, parfaitement disciplinée, pouvait, d'un jour à l'autre, et sans épuiser le
^ WiLL. GoxB, Histoire de la Maison d'Autriche.
pays, recevoir des renforts considérables. Quant aax finances, chaque année les revenus excédaient de deux millions de couronnes (écus) la dépense.
Heureuse de la félicité publique, Marie-Thérèse, qui jamais n'avait aimé la guerre , se raffermissait de plus en plus dans les idées d'une politique conservatrice; riie aurait désiré terminer en paix sa glorieuse car* rière. Mais telles n'étaient pas les dispositions de son fils : un tout autre besoin que celui du repos le dominait t l'ardent Joseph n'aspirait qu'à reculer les limites de la domination autrichienne. La gloire de Frédéric troublait son sommeil , les succès de Catherine irritaient son ambition ; il lui fallait et de nouveaux états, et une renommée personnelle.
Vers l'Orient, Joseph convoitait la Servie et la Bosnie. Au midi, Tœil fixé sur les possessions vénitiennes , il s'apprêtait à joindre Trieste et le Milanais au Tyrol.
L'Empereur ne bornait pas là ses prétentions. II comptait bien , après la mort du duc de Modène , dont un archiduc avait épousé l'héritière, revendiqua le Ferrarais en la possession des Papes, et dépouiller le roi de Sardaigne du Tortonais et de l'Alexandrin , comme ayant toujours appartenu aux ducs de Milan.
A r Occident, la Bavière offrait une proie séduisante : voisine de TAutriche, c'était un passage vers le Tyrol ; avec elle, le Danube devenait un fleuve presque tout autrichien.
En outre , l'Empereur soujffirirait-il la réunion de la
asi HISTOIRE DB JOSEPH IL 177*-1777
Bavière et du Palatinat dans les mèmoB maiiia? Vérénement devait bientôt prouver le oonHaire. TrouTaut que cet héritage rendrait Téleetear palatin trop re** doutable, Joseph, pour ae Tapproprier, attendait Touverture de la aucceasion.
Portant ae» regrets au delà do Rhin, oe prince demandait souvent aussi à l'avenir ai F Alsace et la Lorraine étaient françaises sans retour; tandis qu'an nord I malgré ses gracieoaes assurances de Neiss , la Silésie lui semblait toujours un dernier compte à régler avec la Prusse sur quelque champ de bataille.
Tout préoccupé de si vastes desseins , Joseph se laissait quelquefois emporter à d'imprudentes mani<festations. Ainsi, vers la fin de 1775, Frédéric ayant ressenti de violenta accès de goutte, le ministre autrichien à Berlin se hâta d'annoncer à sa cour qu^atteint d'une hydropisie incurable, le vieux roi ne passerait pas Tannée. Aussitôt toutes les troupes impériales furent en mouvement, avec ordre de se concentrer en Bohême. Mais, avant le rassemblement de l'armée, Frédéric se trouva guéri. De telles dispositions n'étaient pas de nature à cimenter l'union des deux cours.
Depuis longtemps Joseph songeait à visiter la France* Il désirait approfondir par lui-même les vrais motifii du changement opéré dans la politique du cabinet de Versailles , et essayer de son influence sur l'esprit de la Reine, sa sœur. Ce voyage, la froideur de Louis XVI et de ses ministres Tavait retardé autant que possible. M. de Vergenoes crut devoir nséme, dans un mémoire
dîgBe d'ane sérieuse attentions prémunir le Roi contre la remuante ambition de son beau-frère.
En ^et f déjà l*opinion publique interprétait diversèment la démarche de TEmpereur. Selon les uns, Joseph , pour resserrer les liens de famille au profit de sa politique, venait demander en mariage madame Elisabeth, sœur du Roi; selon d'autres, il voulait obtenir du cabinet français son consentement au partage de la Turquie ; dans cette hypothèse, il aurait cédé les Pays-Bas.
L'Empereur, ou plutôt le comte de Falkenstein, ar* riva à Paris le 18 avril 1777. Sous le prétexte d'une partie de chasse dans la forêt de Bondy, la Reine était venue au-devant de lui, en calèche découverte , avec un élégant cortège. Une pluie battante inonda cet es* saim de femmes charmantes, mais sans refroidir leur gaieté.
Durant un séjour de six semaines , sous le voile si transparent de Tincognito, Joseph attira, et, ce qui est plus difficile , sut soutenir la curiosité générale. Seulement un peu d'affectation compromettait une simplicité bien nouvelle et presque étrange au milieu des palais de Louis XIV.
Occupant un appartement modeste dans une maison garnie, souvent l'Empereur sortait en fiacre ou à pied. Tous les monuments publics, tous les établissements dignes d'intérêt , reçurent sa visite. L'Hôtel des In valides excita son admiration : il s'étonnait que Louis XVI
^ Voir Pièce» justificatives, lettre C,
n'eût jamais vu ce noble asile de la valeur guerrière ^ ni rÉcole militaire , son berceau. A FHôtel-Dieu, il ne put contenir son indignation. « Cette retraite n'est » pas un bienfait, » dit l'Empereur en remarquant étendus dans le même lit un malade, un mourant, un mort.
Jusqu'alors , le charitable abbé de l'Épée avait recueilli les sourds-muets dans une école spéciale, sans même obtenir l'attention du public ni de la cour. Joseph, surpris de cette ingrate indifférence, signala hautement au respect de tous ce modeste bienfaiteur de l'humanité. En lui offrant son portrait enrichi de diamants, il le pria de lui former un disciple capable d'obtenir, à Vienne, les heureux résultats de sa méthode.
Chez Buffon , Joseph s'annonça modestement comme un disciple du grand naturaliste. Buffon,, souffrant et en robe de chambre , voulait prendre un vêtement plus convenable. « Non, non, » lui répondit l'Empereur, «quand un maître reçoit son élève, il ne doit faire » aucune cérémonie pour lui. r>
A la cour, son humeur frondeuse ne manquait pas d'aliment ; il s'y abandonnait d^autant plus qu'un se* cret dépit l'excitait, et que son amour-propre de monarque autrichien souffrait en face des splendeurs de la France. Ainsi, plaisantant son beau-frère sur son goût pour la chasse , il lui conseillait, au lieu de parcourir les bois, de visiter les principales villes du royaume. Ne ménageant pas davantage sa sœur, dans
ses parures , dans ses nouvelles habitudes , dans les fastueuses superfluités qui l'entouraient , Joseph se complaisait à lui rappeler la simplicité de leur éducation première, a Que de choses ^ » lui disait-il, a dont n nous n'avons pas besoin à Vienne ! »
Quelquefois même, à Versailles , il déconcertait le Roi par d'embarrassantes surprises, en assistant, confondu dans la foule, à son dîner. Chez plus d'un ministre on le vit attendre , dans l'antichambre , son tour d'audience , et exiger que les premiers arrivés passassent avant lui.
Il voulut tout voir, tout jusqu'à madame Dubarry. L'ex-favorite le reçut dans son élégante retraite de Luciennes. Joseph se montra froid, mais poli.
Un jour, dans un cercle nombreux , une dame célébrait, avec enthousiasme, le Congrès américain et l'héroïque persévérance des miUces nationales ; Joseph Técoutait en silence. Blessée de cette réserve : a Qu'en D pensez* vous, monsieur le comte, r> lui demandât-elle, a et de quel côté vous rangez-vous? d « Ehl » mais , madame , » répondit-il , « mon métier à moi , » c'est d'être royaliste. »
Telles étaient déjà, à cette époque, les dispositions de l'opinion publique , que la sympathie pour Joseph s'aiguisait en épigrammes contre la cour. Toute la ville répéta le quatrain suivant :
<c A nos yeax étonnés de sa simplicité ,
» Falkenstein a montré la majesté sans faste;
» Chez nous , par un honteux contraste , » Qu*a*t-il trouvé? du faste , et point de majesté. »
Joaeph quitta Paris, le 31 mai, peu satisfait du cabinet de Versailles , qui, sur toutes les questions politiques, avait observé une grande réserve. L*accasanl d envie et de mauvais vouloir, il se plaignait qu'on exagérât systématiquement la crainte de son ascendant futur en Europe, pour nuire déjà aax intérêts de la Maison d'Autriche.
De là, il parcourut la Normandie, la Bretagne, la Provence, le Languedoc, la Bourgogne, la Franche^ Ck>mté.
Mais, soit fatigue d'un incognito qui le livrait à une importune curiosité, soit sentiment pénible à l'aspect de Lyon , de Bordeaux , de tant d'autres villes florissantes, réunies sous le même sceptre, tandis que lai y dans son Empire Germanique, il trouvait plus d'an souverain assez puissant pour lui faire la guerre ^ Joseph manifesta parfois des mouvements d'humeur et même d'injustice. Aussi les provinces furent* elles moins contentes du voyageur couronné que la capitale.
Curieux de voir de près ces nouvelles puissances , il eût accueilli et fréquenté les philosophes : fils re»pectueux , pour ne pas blesser Marie-Thérèse , il s'abstint de les voir.
Voltaire , leur roi , l'attendait à Femey, sa capitale, et l'Europe comptait sur l'entrevue des deux souverains : l'Empereur passa sans entrer.
En traversant Berne, Joseph alla visiter le célèbre Haller. Il le trouva luttant contre les infirmités de
l'âge, mais entouré de livres , et contiouant ses immenses travaux.
L'Empereur lui ayant demandé s'il s'occupait toujours de poésie : « Des vers! » répondit Fillustre vieillard ; (( ce sont les péchés de ma jeunesse ; il n'appar- » tient qu*à M. de Voltaire de caresser les Muses à » quatre-vingts ans. d
Haller faisait mieux : il sanctifiait son génie par la religion.
Dans une mémorable circonstance, ce grand homme reçut de ses concitoyens un bien doux témoignage de sympathie : Universités et souverains, de toutes parts , on cherchait à l'attirer, et Georges III rappelait avec instances à Gœtting, dont le grand naturaliste avait fondé la société royale : afin de conserver un tel trésor, le Sénat de Berne, par un décret solennel, mit Haller en réquisition perpétuelle pour le service de la République , et lui créa une charge spéciale , personnelle et viagère.
Joseph revint de ce voyage plus décidé que jamais à fortifier entre ses mains Tunité du pouvoir impérial, et à s'affranchir, en les absorbant autant que possible, de toutes les souverainetés secondaires , groupées autour de son trône électif.
Mort de Maximilien- Joseph, électeur de Bavière. — Contestations relatives à sa succession. ^ Guerre entre Joseph II et Frédéric.
— Efforts de rimpératrice-Reine pour le rétablissement de la paix. ~ Médiation de la France et de la Russie. — Paii de Teschen. — Tendances de la cour de Vienne à s'éloi^er de la France et à se rapprocher de TAngleterre. — Voyage de l'Empereur à Pétersboui^.
— Fin de Tinfluence prussienne en Russie. — Nomination de l'archiduc Maximilien à la coadjutorerie de Cologne et de Munster. — Maladie et mort de Marie-Thérèse.
Une occasion de tenter l'entreprise ne tarda pas à s'offrir. Maximilien-Joseph ^ électeur de Bavière, monnit, le 30 décembre 1777, sans postérité masculine.
Si jamais droits à la totalité d*une succession , sauf les alleux proprement dits, avaient paru incontestables, c'étaient ceux de Télecteur palatin , chef de la branche atnée ou Rodolphine de la Maison de Wittelsbach. Les deux Maisons de Bavière et Palatine descendaient de cet Othon de Wittelsbach qui reçut de l'empereur Frédéric I*' l'investiture du duché de Bavière , après qu*Henri le Lion, duc de Saxe et de Bavière, eut été mis au ban de l'Empire.
Un mariage donna à Louis^ fils et successeur d'Othon, le Palatinat du Rhin , ainsi que la dignité électorale. Othon ri//us^re lui avait succédé : en mourant, il laissa la Haute-Bavière, avec le Palatinat, à Louis le Sévhre, son fils aîné, et la Basse-Bavière, à Henri , son second fils. Les états de Louis furent partagés entre ses deux
fils y Rodolphe et Louis; Rodolphe, qui fut électeur palatin, devint la tige de la branche Rodolphine; Louis, le plus jeune, et qai monta ensuite sur le trône impérial , fut duc de la Haute-Bavière : de lui est sortie la branche Ladovictenne.
Les titres de Télectenr palatin, en 1777, reposaient :
i "" Sur le droit féodal commun qui Tappelait à la succession) en sa qualité de plus proche agnat et d'héritier féodal du dernier électeur de Bavière, compris comme tel dans la première investitarei leurs ancêtres communs ayant conjointement possédé les deux états avant le traité de partage de 13S9, partage duquel date la division de la Maisod de Wittelsbach en deux braDches)
^ Sur la BuUe d'Or^ qui» ayant constitué ou sanctionnéi dans les Maisons électorales » Tordre de la suo-* cession linéale et le principe de l'indivisibilité, uêa^ rait toute la succession à la branche palatinei à défaut de la branche de Bavière ;
S'' Sur le pacte de confraternité et de sdocesaiott mutuelle établi entre les deux principales brinches de la Maison de Wittelsbach , lors du traité de Pavie, en 1329, pacte plusieurs fois renouvelé par ceux postéerieurs de 1 524, 1 724, 1 766, 1 771 , 1 774, et confirmés par lea capitulations des empereurs» Aux termes du pacte de 1 774, Télecteur de Bavière avait môme admis Vélecleur palatin à posséder tous les payé compris dans les pactes de succession antérieurs;
4^ Sur le traité de Westphalie, dont 1 art. lY, § 9
et lOy non*seulement assure à la Maison Palatine la réversion de l'ancienne dignité électorale et du Haut* Palatinat , mais confirme tous ses droits en général , et par conséquent son droit à la succession bavaroise.
De semblables titres paraissaient bien à l'abri de toute contestation; et certes personne n'eût mis en doute leur validité, si trop souvent la justice, si la bonne foi n'étaient pas étouffées sous les sophismes ou par la violence.
A peine Maximilien-Joseph eut-il cessé de vivre, que plusieurs prétentions s'élevèrent.
Du chef de sa mère, sœur du feu électeur, l'électeur de Saxe réclamait toutes les propriétés allodiales, éva« luées par lui à quarante-sept millions de florins.
S'appuyant sur l'investiture que Henri , l'un de ses ancêtres, avait obtenue, en 1602, de l'empereur Maxi* milieu P", le duc de Mecklembourg-Schwerin demandait le landgraviat de Leuchtenberg.
Mais parmi tous les concurrents, nul plus redoutable que Joseph.
Depuis longtemps, l'Autriche convoitait la Bavière. C'était même afin de pouvoir revendiquer un jour Théritage allodial de cette Maison , que l'empereur François, en 1 765, avait marié son fils à la fille de l'élec* teur. Mais la princesse étant morte sans enfants, ce titre n'était plus soutenable. D'avance la cour de Vienne avait gagné les ministres de l'électeur palatin et ce prince lui-même, qui, sans postérité légitime, désirait assurer à ses nombreux enfants naturels des établis-
292 HISTOIRE DE JOSEPH II. i::7-i:78
sements avanfageQx. Or rAotriche promettait tout, poarva qu'il lui sacriBât ses légitimes sDCoesseors, à la tète desquels était le due de Deux-Ponts.
Les réclamations impériales s'élevaient presque à la moitié de la succession. Ainsi, comme reine de Hongrie, Marie-Thérèse revendiquait tous ceux des fiefs du Haut-Palatinat que, depuis la convention de Pavie, les souverains de ce royaume avaient conférés à la branche de Bavière.
Gomme archiduchesse d'Autriche et représentant Albert, elle motivait ses réclamations sur l'investiture de la Basse-Bavière que Sigismond avait conférée. Ne se bornant pas là , mais invoquant un acte de réversion accordé par Mathias, en 1 61 4, et confirmé par les empereurs suivants, elle demandait aussi l'état de Mindelheim , dans la Souabe.
Quant à Joseph, c'était à titre de fiefs masculins dévolus à TEmpire, qu'il réclamait le landgraviat de Leuchtenberg, les comtés de Wblfstein, de Haag, de Shabeck et de Hais, avec d'autres fiefs moins considérables.
L'électeur n'avait pas encore fermé les yeux , que déjà les troupes autrichiennes marchaient vers les frontières. Dès sa mort, avant que les prétentions impériales ne fussent connues, elles envahirent tous les pays et districts réclamés. Le jour même, les portes de Munich avaient été fermées. Pendant cinq jours, personne, sauf un courrier du résident d'Autriche, ne put sortir de la ville.
Marie-Thérèse n'avait consenti qu'avec répugnance à cette mesure; devant Tidée d'une guerre nouvelle elle se troublait. Déjà trop de sang avait coulé pour sa cause sur les champs de bataille, et parfois, comme un remords, la Pologne assiégeait sa conscience. Arrivée à cet âge où le repos des peuples était devenu un devoir à ses yeux, un besoin pour elle-même, la mère de Joseph n*observait pas, sans de vives sollicitudes, Tardente ambition qui allait bientôt siéger seule sur le trône.
Quant au prince de Kaunitz , depuis le partage de la Pologne, il semblait s'être identifié avec l'aventureuse politique de l'Empereur. Aussi, tout ce qu'il perdait en prudence, en modération , le regagnait-il en crédit. Les égards dont le comblait son souverain ressemblaient même à des hommages. Échappé naguère à une grave maladie, sa convalescence fut fêtée par l'Empereur comme un événement public, et ses médecins récompensés avec éclat. Le jour anniversaire de sa naissance, Joseph vint, sans être attendu, s'asseoir à la table du vieux ministre, et porter, au milieu de toute la famille, une santé si chère. Mais ce n'était qu'en triomphant des scrupules de Marie-Thérèse que l'habile chancelier pouvait soutenir sa faveur et justi* fier cette confiance; il y travailla avec un art patient; le succès couronna ses efforts. A l'entendre, l'Impératrice n'avait aucune chance de guerre à redouter : pour défendre Tintégralité de la Bavière, la France, l'Angleterre, la Russie, se résoudraient-elles à prendre les armes? Non, sans doute. Etablissant ensuite que la
«94 HI8T01RK DE JOSEPH IL n-T-lTîB
jaste ambition de 8on fils et le maintien de la paix étaient parfaitement conciliables, il suppliait Marie- Thérèse de ne pas porter à la grandeur de sa Maison un irréparable préjudice, en laissant échapper, et pas* ser peut-être à des mains ennemies, une proie si longtemps convoitée.
Ainsi assiégée, l'Impératrice céda sur tous les points, mais avec cette condition, que Télecteur palatin donnerait son consentement : c*était à la fois rassurer sa conscience et servir Théréditaire ambition des Habsbourg.
Après quelques réclamations sur les étranges mcH sures que les autorités autrichiennes s^étaient permises lors de la mort de Maximilien-Joseph, rélecteur palatin était venu à Munich pour y recevoir Thommage de ses sujets. Mais bientôt une convention, signée par son ministre, le 3 janvier, et ratifiée par lui, le 15, reconnut la légitimité des droits de la Maison d'Autriche. Ainsi se trouvait sacrifié, à une promesse d'établissement en faveur d'un fils naturel , rhéritier présomptif, le duc de Deux-Ponts, issu, en ligne collatérale, de la branche Rodolphine.
Peu de jours après, le 20 du même mois, le prlnoe de Kaunitz remit aux ministres des diverses puissances une note succincte, spécifiant les prétentions de Marie- Thérèse et celles de l'Empereur. Dans sa pensée, cette téméraire usurpation se consommerait impunément. La France? Il comptait sur son concours. La Russie? NV vait-elle pas assez d'affaires du côté de la Grimée? L'Angleterre? L'insurrection de ses colonies l'occupait
1778-1719 LIVRB TROISIÈME. S95
entièrement. Quant an roi de Prusse, Tàge de la guerre était passé pour lui ; conserver en paix Be« conquêtes, tel devait être son but unique.
Calme, impassible en apparence, Frédéric semblait lui-même confirmer une telle opinion. Mais le vieux roi , loin de s'endormir, s'était déjà entendu avec les cours de Versailles et de Saint-Pétersbourg.
Sûr qne la France, sans vouloir rompre avec l'Autriche, faciliterait néanmoins tout obstacle à son agrandissement ; tranquille du celé de la Tzarine, car il avait persuadé à Catherine que le moindre changement dans le Corps Germanique serait préjudiciable aux intérêts russes, Frédéric se tourna vers le duo de Deux-Ponts, Charles II, chef de la branche de Birkenfeld.
En effet, dans la carrière de violence où elle venait de s'engager, c'était, sans doute, pour T Autriche, un pas considérable que d'avoir arraché à l'électeur Charles-Théodore son consentement. Mais aflu de va* lider la convention du 3 janvier 1778, il fallait la ratification du duc Charles-.
Bientôt, cédant aux exhortations du monarque prussien, le jeune prince protesta devant la Diète; il invoquait l'appui de la Prusse et de la France. L'électeur de Saxe suivit cet exemple. Dès lors Frédéric se sentit en position d'intervenir efficacement. C'était vers lui que toute l'Allemagne tournait ses regards avec anxiété; car il s'agissait de défendre la constitution germanique, et de savoir si le chef de l'Empire en deviendrait l'oppresseur.
296 HISTOIRE D£ JOSEPH ii. 1778-1779
Le rôle était beaa : il convenait au grand homme qni s'en empara.
Avant de recourir aux armes, ce prince engagea une guerre de plume; il y eut, de part et d'autre, échange fréquent de notes, de lettres, de mémoires.
La Prusse soutenait que , selon le régime féodal et la convention de Pavie, convention confirmée par la Bulle d'Or comme par la paix de Westpbalie , et renouvelée par des pactes de famille, à la conclusion de deux desquels Télecteur palatin lui-même avait concouru, la succession de Bavière était un tout indivisible et inaliénable. Elle réprouvait, comme absolument contraire aux lois de l'Empire et comme donnant un funeste exemple , raccommodement fait avec ce prince , sans le consentement du duc de Deux-Ponts , son héritier présomptif. Quant à TEmpereur, qui avait autorisé un acte aussi illégal, et qui après avoir envahi militairement quelques parties de la Bavière, en avait disposé sans Tapprobation des États de l'Empire » elle l'accusait d'avoir violé sa Capitulation.
La cour de Vienne , au contraire , invoquant les nombreux échanges et les partages entre les différentes branches de la Maison de Bavière, niait l'indivisibilité de rhéritage. Pour la convention de Pavie, qui jamais n'avait été produite en son entier, elle la révoquait en doute , et prétendait que les pactes de famille subséquents n'avaient pu frapper de dérogation les droits d'une autre Maison. L'argument tiré de la Bulle d'Or tombait de lui-même, puisque cet acte
Cette Princesse ignorait donc ce qui s'était passé à Neiss , et le secret avait été bien gardé ; sa loyaaté ne permet pas d'en douter.
A dater de cette époque, la cour de Vienne proclama tout Tintérét que lui inspirait la cause des Confédérés. Pour dominer la Généralité (consul général des Confédérés), on l'invita à s'établir en Hongrie : c'était reconnaître sa légitimité.
Immédiatement la Généralité quitta Biala pour Eperies. Joseph y alla voir Içs chefs de la Confédération , et les assura de son appui , en leur recommandant par-dessus tout, de n'ajouter aucune foi aux promesses de la France.
Transportés de joie , les Polonais se croyaient vraiment soutenus par l'Autriche et sauvés.
Jusqu'alors Frédéric s'était borné à empêcher, par l'intimidation , les magnats de la Prusse polonaise de se joindre aux Confédérés. Essayant un pas de plus en avant , il fit entrer mille hommes dans Dantzick , puis les retira en désavouant le général qui les commandait. Bientôt la grande concentration des troupes ayant produit une contagion , l'autorité prussienne déclara que c'était la peste, et un long cordon de troupes s'étendit sur la frontière.
L'année suivante, de nouveaux sujets d'alarme vinrent préoccuper la cour de Vienne. L'incendie de la flotte turque à Tchesmé ; Bender, célèbre par le séjour forcé et par Théroïque défense de Charles XII , au pouvoir du comte Panin , et la Valachie conquise , tels
étaient les nouveaux triompbea dea RuMea, On forma des magasini en Hongrie; des renforta furent envoyéa vers les frontières.
Dans ces ciroonstanoes, une seconde entrevue sembla opportune. Elle eut lieu au oamp de Neustadl, en Moravie. Frédério et ses généraux portaient Tuniforma autrichien ^ ; « Mon frère, » dit-il à TEmpereur en Tabordant , a j'amène des recrues à Votre Majesté. » Mais la présence du prince de Kaanitx disait aussi que cette visite ne se bornerai^ pas à des échanges de politesses ou à des généralités. La haute situation du Chancelier et sa prépondérance personnelle ne permettant point qu'il restât étranger à une telle négo* ciation ; seul il allait la diriger ; tel était son désir formel , telle était la volonté de T Impératrice : Joseph dut y consentir.
Le Roi et le premier ministre eurent donc de Ion** gués conférences. Après avoir déclaré que jamais rimpératrice*Reine ne permettrait aux Russes de passer le Danube, ni d^arriver par des acquisitions au voisinage de la Hongrie, M. de Kaunilz ajouta qu'une seule barrière , Tunion de la Prusse et de l'Autriche , pouvait arrêter le torreut qui menaçait TEuropa. Comme à Neiss , la France fut déclarée suspecte au
1 <c Le Roi , par galanterie , s'était mis en blanc, ainsi que sa suite, » pour ne pas nous apporter ce bleu que nous avions t«nt vu à la 9 guerre; il avait l'air d'ôtro de noire armée et de la luite de l'Emj» pereur. »
Prince de Ligne, Mémoires et mélanges. historiques 0t littéraires.
premier chef; on se recommanda envers elle la plna grande méBance.
La position de Frédéric devenait embarrassante : placé entre son alliance avec la Russie et ses nouvelles relations avec rAulricbe , il tourna habilement la dif* fioulté , en offrant son intervention pour réconcilier les deux cours. Le monarque prussien promit d'engager la Porte-Ottomane à accepter la médiation du cabinet autrichien. Poussant la déférence plus loin, il consentit à communiquer à Vienne toutes les ouvertures que la France pouiTait faire à la Prusse. Enfin , pour mieux cimenter la bonne harmonie ^ on promit réoi* proquement de terminer à Tamiable les discussions qui ne s'élèvent que trop souvent, sur les frontières, parmi les agents des finances.
Ck>mme tout ceci s'était passé entre le Roi et le prince de Kaunilz seul , Frédéric crut en devoir rendre compte k TEmpereur, qui parut très*sensible à ce procédé.
Le lendemain de la conférence , on reçut à Neustadl des dépêches de Gonstantinople t le Grand-Seigneur invitait les deux cours de Vienne et de Berlin à se rendre médiatrices entre la Porte et la Russie, et déclarait qu'il n'accepterait de paix que par leur entremise. Joseph, reconnaissant devoir celte médiation aux actives démarches de Frédéric à Ck)n8tantinople , le remercia avec effusion.
Quant an prince de Kaunitz , à la réception de cette importante nouvelle , il affecta une sorte dindiffé-
rence : plus sa joie était vive, mieux elle fut dissimulée.
Au reste , d'autres intérêts furent malheureusement débattus aussi dans cette conférence. Là , devant une carte de la Pologne, on arrêta les bases de Todieux partage. Déjà , cx)mme on Ta vu , sous prétexte d'organiser un cordon sanitaire, grande ressource pour de pareilles iniquités, des troupes prussiennes et autrichiennes avaient pris position. Les spoliateurs étaient prêts à fondre sur leur proie.
Évidemment, les éclatants succès de Catherine lui donnaient le droit d'être fort exigeante. Or, rAutriche ne voulant, à aucun prix, lui laisser les provinces danubiennes, il fallait lui procurer une compensation, et cette compensation ne pouvait se trouver qu'en Pologne. En s'y adjugeant des parts égales à la sienne, la Prusse et rAutriche rétabliraient l'équilibre. Jus* qu'alors, il est vrai, Catherine avait repoussé cette proposition; mais si elle persistait, une guerre avec les deux puissances devenait fort probable, et tous ses projets sur l'Orient seraient systématiquement contrariés.
Ceci convenu, on se sépara; M. de Kaunitz alla se reposer dans sa splendide villa d AusierlUz , si calme alors, encore si inconnue , que bientôt Napoléon devait immortaliser au nom de la France.
Là, M. Durand , chargé d'affaires de Louis XY, étant venu faire sa cour au premier ministre, «sans le se- » raskier porteur de la demande de médiation , » lui
dit nonchalamment le prince de Kannitz , « il n'aurait V pas été question d'affaires à Neustadt ! » A cette sincère communication , il ajouta , pour mieux tromper M. de Choiseul, beaucoup d'autres confidences aussi peu exactes.
Cependant Taversion de Marie - Thérèse pour la Russie Tentrainait à une démarche bien singulière, à une contradiction vraiment inexplicable chez une si noble femme, chez une si grande souveraine : au moment où toutes les bases du partage venaient d^étre discutées, Tlmpératrice écrit, de sa propre main, à Stanislas, cet élégant, spirituel et vain simulacre de roi. Elle lui parle de son affection pour lui, de sa bienveillance pour la République. A l'entendre, jamais TAutriche n'a tourné un regard d'envie vers la Pologne; jamais elle ne permettra un démembrement quelconque.
En entendant de pareilles assurances , on persiste à penser que l'indigne complot avait pu rester un secret entre Frédéric, Joseph et Kaunilz.
Ce n'est pas tout : Marie-Thérèse conclut un traité avec la Porte; elle s'engage, si la Russie ne restitue pas ses conquêtes, si elle persévère dans son système oppressif contre la République , à lui déclarer la guerre. En retour, Tlmpératrice-Reine devait recevoir, en quatre payements, un subside de 10,000 bourses. Ses troupes s' étant même mises en marche, un preuiier payement fut effectué.
C'était l'époque où les Confédérés polonais organi-
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Baient leur patriotique résistance : on les combla de promesses.
En même temps ^ la cour de Vienne , admettant rhypothèse où elle attaquerait les Rosses partout ailleurs qu'en Pologne , réclamait de Frédéric une entière neutralité.
Mais une proposition de cette nature ne pouvait convenir au monarque prussien ; il la rejeta y et son frère , le prince Henri , après avoir été rendre visite à la reine de Suède y princesse de Prusse, partit pour Saint-Pé> tersbourg ' . Le motif ostensible du voyage était le désir de revoir la Tzarine, qu'il avait autrefois connue à Berlin ; son but réel était de préparer la paix entre la Porte et la Russie, puis, par Tappât du partage, de rapprocher la Russie et TAutriche.
« L*écho du canon de Catherine, leson des cloches des » églises de Pétersbourg qui annonçaient de continuels » TeDeuniy retentirent jusquedans Versailles. Ac^ bruit » triomphal , les ennemis de M. de Choiseul élevèrent » la voix , et irritèrent le ministre au lieu de Tabatlre. )) La fièvre d'activité qui le dévorait, circula plus ary> demment dans ses veines. Par un bizarre effet de la » colère, il ne perdit rien de sa perspicacité, mais il n ne voulut point en faire usage. Rien dans la con- » duite ambiguë des cours de Vienne et de Berlin ne n lui avait échappé; il avait saisi d'un coup d'œil ce , 1^ que leurs réunions et leurs pourparlers recelaient » d'hostile pour la France. D'avance, il avait tout
* Voir pièces justificatives , lettre B.
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D prévu ) tout deviné : ses dépêches sout remplies » d'instructions précises» Mais, dès que i*événement » pressenti se fût rapproché^ dès qu'il eut passé des » conjectures dans les faits , Choiseul s'efforça de ne D plus y croire; il se roidil contre sou propre juge* r> ment; il eut recours à des illusions qu'il n'avait pas, » et s'efforça de devenir sa propre dupe. Tant qu'il n'y » eut aucun rapport ostensible entre Joseph et Fré- » déric y tant que ce dernier se tint éloigné des fron- » tières de la Prusse polonaise, Choiseul découvrait , )) indiquait aux agents diplomatiques placés sous ses » ordres ) les manœuvres des deux cours pour se rap- D prêcher. Il signalait, il dénonçait les appétits secrets » de Frédéric, et ses projets de partage. Mais lorsque D révénement l'eut justifié complètement; lorsque, à n Neiss, A Neustadt, les nouveaux alliés délibérèrent n sur la Pologne; lorsque les envoyés de France à « Berlin , à Varsovie, à Pétersbourg, à Constantinople, » confirmèrent les prévisions du ministre, et lui en n fournirent les preuves justificatives dans leurs dé- » pêches; furieux d'avoir eu raison, il gourmanda D leur prévoyance , la traita de prématurée , dMntôm- » pestive, presque de visionnaire. Lui qui avait vu le » danger de si loin , il ne voulut plus le reconnaître » dès qu'il put le toucher au doigt. »
« Sans doute, r> dit-il, » l'Empereur et le roi de A Prusse se sont vus , mais ils n'ont point parlé de la » Pologne. M. de Kaunitz a protesté de son attache- )) ment à l'alliance; Frédéric a lancé ses troupes dans
» la Prusse polonaise, mais uniquement pour arracher » une contribution aux habitants de Dantzick. On dit » que les Russes ont remporté des victoires; c'est un » faux bruit. On prétend que les confédérations se dislo- » quent et se rompent de toutes parts ; il n'en est rien ; » elles vont chasser les Russes, et balayer la Pologne ' . » C'est ainsi que le duc de Ghoiseul , plaçant luimême , par dépit , un bandeau sur ses yeux , s'obstinait à ne pas voir ce qu'il avait pourtant si bien prévu. Mais vers cette époque, l'Europe apprit sa chute, et cet exil de Ghanteloup qui devint un triomphe.
Cependant un corps autrichien occupait déjà le comitât de Zips^, à titre, car il fallait un prétexte, d'ancienne dépendance du royaume de Hongrie, et comme gage de sommes dues par la République.
Catherine alors déclara au prince Henri que , si la cour de Vienne s'appropriait une portion quelconque de la Pologne, les puissances voisines en feraient autant. C'était s'indemniser ainsi aux dépens du plus faible , et faire payer aux Polonais la restitution de la Moldavie et de la Yalachie.
Personne ne voulait se donner l'odieux de la première exécution ; mais chacun déclarait qu'à la moindre tentative de démembrement, il en ferait autant.
Exploitant ces avides dispositions , le prince Henri conclut, à Pétersbourg, une convention. Il ne s'agissait encore que de la Prusse et de la Russie.
1 C*« A. de Saint-Priest, Mélanges diplomatiques et littéraires. *^ DaDS le Cercle eD deçà de la Theiss (Hongrie septentrionale).
Mais Frédéric se hâta d'en iDrormer le cabinet antrichien.
Prête à signer aussi , Marie-Thérèse hésita : elle craignait d'irriter la France et de briser Talliance de 1 756. Ce qu'elle aUait gagner valait-il une semblable chance , et le sacrifice des avantages de ses relations avec la Porte? Pins d'un scrupule aussi alarmait sa conscience. Ce n'était pas sans une sorte d'effroi qu'elle regardait la route où une irrésistible fascination l'entraînait.
D'un autre côté, en n'accédant pas, l'Impératrice* Reine se voyait seule contre Catherine, seule contre Frédéric, sans pouvoir rien attendre de la France S sans rien espérer de l'Angleterre. Une pieuse princesse céda à la plus coupable tentation : le traité définitif de partage fut signé à Pétersbourg, le 5 août 1772.
Dès le principe , M. de Kaunitz s'était imposé un double rôle; il le soutint jusqu'à la fin. Peu de jours encore avant la déclaration du traité de partage, il niait hautement l'existence de ce traité, et ce ne fut
^ tt Je tiens du prince de Kaunitz , du comte de Cobentzel et de » M. de Vergennes , un fait qui me paratt certain : c'est que la cour
> de Vienne, dès qu*il fut question du partage qui devait donner à la » Prusse un accroissement qu'elle redoutait , en prévint la France , et
> fit entendre qu'elle s'y opposerait , si la cour de Versailles voulait
> la soutenir. Louis XV alors ne s'occupant que de ses plaisirs et » M. d'Aiguillon de ses intrigues, le cabinet autrichien ne reçut point B de réponse rassurante , et il aima mieux concourir au partage de la » Pologne que de soutenir seul la guerre contre les Prussiens et les
> Russes réunis. »
SéGUA, Politique de tow les cabinets de l'Europe pendant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, tome !•'. — Mémoire du comte de Broglie aux comtes du Muy et de Vergennes, etc., 46 fév. 4775.
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qu'en avril (1772) que' sans rien dire de positif, il voulut bien se laisser deviner.
Depuis quelque temps cette impénétrable réserve devenait suspecte an prince de Rohan : fatigué de s'épuiser en conjectures et de ne marcher qu'au mi« lieu des ténèbres, l'ambassadeur français voulut enfin savoir à quoi s'en tenir. Arrivant droit au but , pro* cédé qui n'est pas toujours d'une médiocre habileté, il demanda, sans préambule, au premier ministre si le partage de la Pologne était vraiment décidé. Kaunitz eut un moment d'extrême embarras; mais retrouvant bientôt sa hautaine impassibilité, il déclara ne pas devoir répondre à une telle question ; qu'entre alliée oli ne pouvait se demander certains éclaircissements qui tenaient à des secrets d'État , et qu'un profond mystère devait toujours envelopper. Puis il ajouta d'un ton ironique : « Lorsque la France s'est emparée de la » Corse et du Comtat ; lorsque le roi de Naples est entré n dans Bénévent, la Maison d'Autriche n'a marqué ni Q curiosité ni inquiétude. »