Lettre de M. Barbier de Monlault , historiographe de la
cathédrale et du diocèse d’Angers, membre de plusieurs Sociétés savantes ; à l’auteur.
Que de chefs-d’œuvre sont, restés jusqu’à nos jours cachés, enfouis , dédaignés , par l’effet des perturbations sociales, par le tourbillon des tempêtes révolutionnaires , par l’incurie d’indignes possesseurs, dans des coins obscurs et ignobles , dans la poussière des greniers, dans l’humidité des, caves, entre des mains ignorantes et grossières , à la merci des outrages et des mutilations 1
Il en est même beaucoup qui , pour être sauvés de la destruction et du pillage, et honorablement placés dans les salles publiques, dans les collections et les lieux saints, n’ont pas eu moins à souffrir d’un autre genre d’ignominie, il est vrai, mais non moins réel: je veux dire les maladroites, les insensées réparations, que les illustres Didron et de Montalembert ont , à bon droit, flétries de la qualification d’actes de vandalisme.
De cette espèce est le tableau qui a provoqué le présent écrit.
Lorsque, visitant un endroit, pour ainsi dire,
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agreste et sauvage, où rien ne peut faire soupçonner la présence de quelque magnifique ouvrage de l’intelligence humaine , on se trouve tout à coup en face d’une œuvre réellement supérieure, on se sent naturellement ému , saisi d’étonnement et d’admiration. Voilà ce que nous éprouvâmes dernièrement , dans une modeste église de village, à Montérollier, canton de St.-Saëns , où nous conduisait une cérémonie particulière.
Il faut dire que cette église de Montérollier est loin d’offrir rien de tant soit peu monumental ; c’est une pauvre construction moderne (du siècle dernier), en pierre, brique et caillou; le pavage est en terre cuite de non-valeur , et la lumière pénètre par de misérables carreaux blancs. On n’y voit aucune sculpture qui mérite d’être mentionnée : rien absolument que deux tombes seigneuriales , dont les sculptures de l’une sont effacées et dont l’autre ne présente que desimples caractères épigraphiques. On ne peut admirer que l’exquise propreté qu’y fait régner, avec un zèle digne de tous éloges , le respectable pasteur actuel; quelques fraîches couleurs et d’éclatantes dorures exécutées depuis peu d’années; enfin une admirable toile à la contre-table du chœur, représentant l'Assomption de la Sainte Vierge.
Ce tableau fut, à vrai dire, le seul objet qui frappa nos regards; nous en recherchâmes avidement l’auteur , et nous découvrîmes , à droite , au bas de la toile, ces mots : « Jean Jouvenet pinxit , 1713. » Nous ne dirons pas la surprise et la joie que nous
causa cette rencontre inattendue : un chef-d’œuvre au milieu d’une forêt de choses insignifiantes et d’aucun prix !
Le nom du prince des peintres Rouennais dans ce vallon obscur et retiré ! Une page inconnue du grand
artiste . ! Heureuse cette page, si elle fût restée
saine et sauve des imprudentes réparations des barbouilleurs !...
Sur l’heure, nous résolûmes de la révéler aux amateurs, et c’est sous cette impression que nous décidâmes de rédiger une Notice sur la vie et les ouvrages de Jouvenet.