II. FABI.E ET ALLÉGORIE
Le nombre en est d’une vingtaine, que nous diviserons naturellement en deux sections :
1°. Allégorie;
2°. Fable.
§ lur. ALLÉGORIE.
1°. Triomphe de la Justice; 2°. Attributs de la Justice ;
3°. Triomphe de la Religion ; II0. La Mécanique;
5°. Le Coucher du Soleil ;
6°. L’Hiver.
LE TRIOMPHE DE LA JUSTICE, OU L’iNNOCENCE POURSUIVIE PAR LE MENSONGE ET LA FUREUR, ET SE RÉFUGIANT DANS LES BRAS DE LA JUSTICE.
Admirable toile, peinte par Jouvenet pour le plafond de la seconde chambre des Enquêtes du Pai lement de Rouen.
Jouvenet venait de tomber paralysé du côté droit lorsqu’on lui proposa de peindre ce plafond. Jouvenet aimait trop sa ville natale pour rester insensible à une telle proposition : il ne consulte alors que son ardeur et son patriotisme, et il exécute le plafond avec la même fermeté de dessin que s’il l’eût peint de la maiq droite.
La nouvelle de cette peinture merveilleuse ne fut pas plus tôt répandue à Paris , que les plus grands artistes voulurent s’en assurer par leurs propres yeux. Leur admiration égala leur surprise ; ils avouèrent que tout, dans cette peinture, olïrait l’empreinte du génie. En effet, il n’est pas possible de voir une conception plus poétique. 11 n’y a point de poète , si fertile que fût son imagination , qui ne s’applaudît d’avoir trouvé une semblable conception.
Une inscription latine consacre le souvenir d’une production qui mettait le comble à sa renommée.
C’est ainsique Jouvenet cachai l, sous les rayons
de la gloire, le cercueil qui devait bientôt recevoir sa dépouille mortelle.
Il faut déplorer à jamais le malheureux accident qui nous prive aujourd’hui du bonheur de pouvoir contempler ce chef-d’œuvre : le grand et magnifique tableau de la salle des Enquêtes périt , en 1812, par suite de l’écroulement d’un plancher surchargé outre mesure.
Il existe un petit livre intitulé : « Lettre écrite à M. ***, qui m’avait demandé mon sentiment sur un grand ouvrage que M. Jouvenet a peint, depuis péri , et ce que représente ce tableau » ( Anonyme, in-12 de 32 pages). M. Floquet, qui l’a lu, nous écrit : « Il en résulte que le plafond de la 2e. chambre des Enquêtes, à Rouen, fut le premier tableau que Jouvenet, paralysé de la main droite, ait peint de la main gauche. »
Dans le Journal de l’Hôtel-de-Ville de Rouen , on trouve mention du plafond de la 2e. chambre du Parlement de Normandie. Du 26 août 1728 : « Délibération au sujet de la réparation que l’on souhaitoit être faite aux dépends de la Ville de la couverture de la 2e. chambre des Enquêtes. — Cette chambre ayant été construite naguère aux frais du Parlement, F Hôtel-de-Ville avoit toujours fait difficulté d’entrer en aucune dépense en ce qui la regardoit. Mais, aujourd’hui, la couverture étoit en mauvais état : la Chambre des vacations ,
avec laquelle MM. de Ville auroient voulu en conférer, ne devoit commencer son service que le lendemain de la Notre-Dame de septembre.
« Vu la provision de la chose , et qu’il est de conséquence de conserver le plafond de cette chambre dont les peintures sont belles, arrête que, sans tirer à conséquence, et sans que, pour cela, on puisse assujettir, par la suite, la Ville à faire les réparations aux couvertures de cette chambre , il sera ordonné aux ouvriers qui sont actuellement à travailler aux couvertures du Palais , de travailler aussi incessamment à la réparation actuelle qui est à faire à la dite couverture de la dite chambre, et la dépense payée aux dépends de la Ville, sauf à s’en faire rembourser après la rentrée du Parlement. »
Nous reproduisons avec bonheur le charmant travail de notre savant compatriote, M. Floquet, sur cette ingénieuse et délicieuse composition du prince des peintres rouennais :
« Le nom de Jouvenet, si honoré en France, est cher surtout à la ville de Rouen, qui le vit naître. L’Académie, recherchant curieusement, il y a peu d’années, la maison où était né l’illustre enfant de notre ville, et, après qu’elle l’eut trouvée, faisant placer, au frontispice de l’humble demeure, berceau du grand artiste, un marbre, une inscription commémoratifs, a ainsi témoigné hautement combien lui est précieux le souvenir de ce compatriote
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si célèbre, et combien est vive en elle l’admiration des ouvrages qu’il nous a laissés. Ils sont nombreux les tableaux dus au pinceau de notre Jouvenet, l’un des peintres les plus originaux et les plus féconds tout ensemble que mentionnent les annales des arts. Mais, en revanche, il nous reste bien peu des lettres, nombreuses aussi, sans doute, que dans le cours d’une vie si longue , si laborieuse , si bien remplie, il avait dû nécessairement se trouver dans le cas d’écrire, ne fût-ce que pour répondre à ceux de ses admirateurs qui , faisant un appel à son génie, sollicitaient de lui quelque ouvrage.
« Le Parlement de Normandie , par exemple , avait eu recours à Jouvenet et lui dut le beau tableau du Triomphe de la Justice, œuvre admirable qui a péri dans la nuit du 1er. au 2 avril 1812, qu’il m’a été donné de voir, qu’il m’est interdit de juger, mais qu’il ne m’était pas défendu de sentir. Mon cœur, à la vue de ce chef-d’œuvre, ne se put défendre d’une vive et profonde émotion, dont le souvenir ne saurait s’y effacer jamais. Au bas de cette toile magnifique étaient écrites ces notables paroles , que je crois lire encore en ce moment même où je les redis :
« Johannes Jouvenet, dextra paraly tiens, sinistra pinxit. » Ces paroles, je ne les devrais oublier jamais, ni la belle composition dont elles semblent rendre, s’il se peut, la perte plus déplorable encore.
« Dans les recherches auxquelles autrefois je me livrai pendant seize années , au Palais , j’avais espéré rencontrer quelques traces de remontrances entre Jouvenet et la Cour souveraine qui obtint de lui ce beau tableau dont je parlais tout-à-l’heure. Malheureusement, je n’ai rien pu ou su découvrir, et de tout ce que put et dut écrire un homme si célèbre, si intéressant pour nous, pour la France entière , je n’avais vu que la signature seulement apposée au bas d’un acte très-insignifiant par luimême. Mais voilà que , depuis peu , m’est venue la copie fidèle et très-authentique d’une longue lettre inédite du grand peintre; lettre relative à des peintures qu’il fit pour un Parlement, non point à la vérité pour le nôtre , mais pour celui de Rennes qui, long-temps avant celui de Rouen, avait eu recours à son pinceau. Ces peintures que Jouvenet fit pour le Parlement de Bretagne, Rennes , plus heureuse que Rouen , les a su religieusement conserver ; elles font le plus bel ornement de son imposant Palais-de- Justice, où chaque jour les Français, les étrangers, vont les admirer à l’envi. Je les vis il y a quelques mois , et je fus informé dans le même temps de l’existence d’une lettre autographe, étendue , de Jouvenet, relative à ces peintures qu’il m’avait été si doux de contempler. La copie promise alors, venue en effet depuis peu , de cette lettre désirée m’a causé un
vif plaisir, auquel prendront part* je l’espère, des confrères appréciateurs si éclairés des productions des beaux-arts, et auxquels d’ailleurs la mémoire de Jouvenet est si chère.
« Cette lettre , quoique relative à des peintures que possède , non la ville de Rouen , mais celle de Rennes , intéresse toutefois la capitale de la Normandie presque autant que celle de la Bretagne. Car, entre ce regretté plafond de la deuxième chambre des Enquêtes de notre Parlement dont je vous parlais tout-à-l’heure, et le tableau de Rennes, dans la lettre que vous allez entendre , existait une analogie frappante, j’ai presque dit une entière identité, le sujet au fond étant le même; et, à quelques accessoires près, l’exécution étant la même aussi.
« A l’aspect enfin de ces deux tableaux , naissaient les mêmes pensées , les mêmes sentiments dans l’esprit , dans l’âme de ceux qui purent contempler l’un et l’autre.
« Lisons , il en est temps , la lettre annoncée , écrite à Paris, à la date du 8 décembre 169â ; elle fut adressée au Parlement de Bretagne , et est ainsi conçue :
« Messeigneurs ,
« Pour obéir aux ordres dont il vous a plu « m’honorer, je vous envoie les dessins des ta-
« bleaux , qui doivent être placés dans la chambre « du Conseil , où j’ai exprimé les principaux attri- * buts de la Justice sous des figures embléma- « tiques.
« Le grand tableau du milieu est de forme octo a gone.
« La Religion est au milieu de ce tableau, assise « sur une espèce de trône ; la Justice est appuyée « sur la Religion.
« A droite de la Religion sont l’Autorité et la « Vérité. A la gauche, et du côté où est la Justice, « sont la Raison et l’Éloquence. Au bas du ta- « bleau, on voit la Force, qui, par l’ordre de la « Justice, chasse l’Impiété, la Discorde, la Four- « berie et l’Ignorance. Au-dessous de la Raison « sont deux Génies de la Renommée, qui pu- « blient les décrets de la Justice.
« Toutes ces figures ont chacune leurs sym- « boles, autorisés par les antiques ou par la cou- « tume.
« La Religion tient un calice d’une main, et le « feu divin de l’autre.
« La Justice a sa balance et son épée; elle rc- « pose dans le sein de la Religion , parce que la « Justice des hommes est fort imparfaite quand « elle n’est pas appuyée sur la Religion.
« L’Autorité a un sceptre et des clefs, qui sont « les marques qui lui sont données dans les saintes
« Écritures. Le sceptre, orné de fleurs de lis, si- « gnifie que le Parlement est le dépositaire de « l’Autorité royale. L’Autorité est appuyée sur la « Vérité, pour marquer que ses voies sont la vé- « rité et le jugement, selon l’expression de « David.
« La Vérité est nue; elle tient un soleil à la « main droite, parce qu’elle aime la lumière,
« comme le Mensonge, les ténèbres. Elle a un livre « ouvert dans sa gauche : les vérités morales sont « dans les livres des lois divines et humaines.
« L’Éloquence a un rouleau à la main; son air,
« son attitude et la persuasion peinte , pour ainsi « dire, sur ses lèvres et dans ses yeux, font con- « noître aisément ce qu’elle est. La Raison se re- « connoît à son air grave et sérieux ; elle s’appuie « sur un lion, pour donner à entendre que c’est « elle qui réduit ce qu’il y a de plus féroce.
« Le premier des quatre ovalles représente « l’Étude dépeinte par un jeune homme qui escrit « à la clarté d’une lampe ; il a, à son costé , un coq, « qui marque sa vigilance et son activité à étudier « la Jurisprudence. Il est accompagné des Génies « et des Amours des Sciences.
« Le second des quatre ovalles représente la « Connaissance , sous la figure d’une femme qui « tient un flambeau à sa main , et une horloge de a sable. Un Génie tient un livre ouvert, qu’il lui
présente, pour exprimer, par ces attributs, que la Connoissance a besoin de beaucoup de lumière et du secours des bons livres pour se former de belles idées et les régler par une sage conduite , marquée par l’horloge de sable.
« Dans le troisième ovalle, j’ay mis l’Équité. C est une femme d’un air majestueux, qui tient d’une main une couronne, et de l’autre des chaînes, pour marquer qu’elle dispense les récompenses et les peines. Plusieurs Génies, autour d’elle, portent différentes couronnes, pour signifier qu’elle honore et qu’elle récompense plus volontiers qu’elle ne punit, rendant néanmoins à un chacun ce qui lui appartient.
« Dans le quatrième ovalle , est représentée la Piété sous la figure d’une femme extrêmement belle, ayant du feu divin autour de la tête ; qui, d’une main , répand une corne d’abondance , pour montrer que la Justice étant bien rendue par un esprit de religion et de piété fait naître l’abondance partout. Elle met la main sur son cœur , pour montrer l’ardeur et la sincérité de son âme. La Piété est accompagnée d’un Génie qui lui soutient le bras, pour signifier qu’elle est inséparable de l’innocence et de la vérité. Et pour conclure et terminer ces allégories, j’ay exprimé les suites de l’Abondance par des Amours ou Génies représentés dans deux mon-
u tants qui font deux bandes aux deux costés de la « chambre (du Conseil). Ces Génies font unedé- « coration de festons, de Heurs , qui conviennent « à la beauté et à la magnificence du lieu.
« Je n’ay point envoyé de dessin du Crucifix « parce que c’est une figure qui se doit peindre « après le naturel. Je me flatte que vous aurez « confiance à ma probité sur cet ouvrage comme « pour les autres.
« Je vous envoyé deux models de la manière « que les panneaux doivent être peints (qui seront « tous différents les uns des autres tant sur la che- « minée qu’aux deux autres endroits que j’ay « disposés). Ils seront faits par les plus habils
« hommes qu’il y ait en France , et je meslerai
« dans ces dits panneaux des figures qui auront
« rapport aux ouvrages du plafond et je vous
« supplye de considérer la différence de ces orne- « ments à ceux de vostre Grande Chambre. Les « armes de France seront d’un costé et les armes « de Bretagne de l’autre. A l’égard de l’or qui est « sur les models, il ne devient jamais beau sur u le papier ; il sera incomparablement plus beau « sur lesdits ouvrages.
« Messeigneurs , j’aurois pu m’estendre davan- « tage pour vous marquer sur chaque figure , en « particulier , toutes leurs qualitez, de manière « dont elles sont marquées dans les médailles an-
« tiques et dans les anciens auteurs qui m’ont « donné des lumières de ces figures allégoriques. « Quand je feray ces ouvrages, je' vous demande la « liberté de changer ce que je jugeray à propos « pour l’embellissement et la perfection de l’ou- « vrage. Je m’attacheray très-particulièrement à « vous donner de beaux airs de teste où j’expri- « meray, le plus noblement qu’il me sera possible, « les passions de toutes ces ligures allégoriques, et « je n’espargneray rien pour vous contenter, et « pour vous marquer que je suis, avec un profond « respect,
« Messeigneurs ,
« Vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Jouvenet. »
« Tel est , Messieurs, continue M. Floquet devant l’Académie de Rouen, le texte de la lettre de Jouvenet dont j’avais à cœur de vous faire hommage. Entre le principal sujet qui est décrit et celui qu’il exécuta, dans la suite, pour le Parlement de notre province existait , je le répète, analogie , parité, presque identité, on le pourrait dire ; vous en croirez volontiers votre confrère qui a vu les deux tableaux, et qui, de plus, possède une esquisse, peinte par Jouvenet lui-même, du grand plafond qui décorait autrefois la salle de la 2f. chambre des Enquêtes.
« Je puis, au reste, produire un autre témoignage contemporain de Jouvenet lui-même, je yeux dire la description de son tableau de Rouen, rédigé, imprimé au moment où les habitants de notre ville furent admis à contempler ce tableau, qui venait d’être placé sous la direction du peintre et sous ses yeux; car ce tableau, que Jouvenet avait fait à Paris, et que le Régent, la Cour , la capitale étaient allés admirer au collège des Quatre-Nations où était l’atelier de l’artiste, Jouvenet vint à Rouen 1e. faire placer lui-même ; et si j’osais mentionner ici une anecdote intitulée : « Le Carrosse de Rouen » , ce serait uniquement pour assurer que foi est due à ce qui a été dit de Jouvenet dans sa ville natale, pour la pose de sou plafond peint pour la 2e. chambre des Enquêtes. Nous en avons pour garant le neveu, l’élève de Jouvenet, Restout, qui raconte le fait dans des notes écrites manifestement sous la dictée de son oncle.
<t Voici, quoi qu’il en soit, la description de ce plafond, imprimée à Rouen sous les yeux de Jouvenet et sur des indications qui émanaient de lui :
« Description du tableau de la seconde chambre « des Enquêtes ( du Parlement de Rouen ) .
« C’est ici la reproduction d’un imprimé du « temps, distribué dans Rouen à l’époque où Jou- « venet vint à Rouen faire placer son tableau.
« Le dessein que M. Jouvenet a eu dans ce ta-
« bleau a été de représenter le Triomphe de la « Justice. Rien de plus juste que cette idée ,
« puisque le Parlement de Rouen est un des plus « augustes sanctuaires qu’elle ait en France.
« La Religion, assise dans un trône, noblement « et modestement parée d’une draperie également « simple et majestueuse, est facile à reconnoître à « cette simplicité et au calice rayonnant qui est le « symbole de son adorable Sacrifice.
« La Justice, qu’on reconnoît aisément à sa ba- « lance qu’elle tient à la main, est appuyée sur la « Religion, parce que ses décisions ne sont justes « qu’ autant qu’elles sont établies sur les règles éter- « nelles et les maximes inviolables de la religion.
« La figure de Minerve réunit, dans ses orne- « ments , les symboles de l’Église et de la Pru- * dence, qui sont les fidèles compagnes de la Jus- « tice.
« Sur un nuage on aperçoit la Vérité : elle est « représentée par une femme nue, mais modeste ;
« elle tient de la main droite un soleil , et de la « main gauche un livre ; ce sont autant de symboles « qui désignent sa simplicité , son élévation , et « qui marquent qu’elle seule doit instruire et « éclairer les juges par la plus pure et la plus bril- « lante lumière, et qu’il leur est glorieux de s’y « soumettre.
« Au-dessous est représentée la Paix qui amène
« l’Abondance. L’une et l’autre sont procurées aux « hommes par la Justice.
« L’Éloquence, dont la figure est peinte d’après « une très-belle personne, est aux pieds de la Reli- «. gion ; son attitude , pleine de grâce , exprime « parfaitement bien les charmes de l’Éloquence.
« Cette agréable figure donne une idée vive et natu- « relie du beau talent de la parole, dont notre au- « guste Parlement a donné, dans tous les temps, « de parfaits modèles.
« Deux petits Génies accompagnent l’Éloquence « et fournissent à sa mémoire le discours qu’elle « prononce.
« Pour n’obmettre aucune des vertus qui sont in- « séparables de la Justice, on a exprimé la Force « par une femme qui tient une massue et s’appuie « sur un lion : ce qui marque que la Justice se « rend la maîtresse et soumet à ses lois les choses « les plus indomptables.
« La Renommée est au haut du tableau, qui va « publier les décrets de la Justice ; ce qui fait un « contraste très -agréable au tableau.
« Le groupe qui est au bas de ce grand ouvrage « représente tous les vices, renversés et foudroyés « par le Génie de la Justice, qui tient un bouclieroù « sont les armes du Roi, dont le Parlement fait reste pecter la souveraineté comme l’image et la splen- « deur de la première majesté du Tout-Puissant.
« La principale de toutes les figures des vices est « la Fourberie , qui a son masque à la main et « laisse voir son visage : ce qui marque que la Jus- « tice découvre le mensonge et l’imposture.
« La Discorde est exprimée par une figure qui « tient deux flambeaux , pour porter le feu de la « guerre dans l’Église et dans l’État, et animer les « passions des hommes par la mauvaise chicane et « les disputes pernicieuses.
« Au-dessous de la Discorde, on voit un homme « renversé , dont l’air sépulcral et l’habillement « magique ou pharisaïque désignent tout à la fois « la superbe hérésie, la folle superstition, la dévo- « tion erronée, le faux zèle, qui, sous prétexte de « religion, violent la religion même en attaquant sa « véritable doctrine, en méprisant les puissances « établies de Dieu pour la protéger ; mais la J ustice « venge la Religion des pernicieux desseins de ses « ennemis; elle étouffe, par son autorité divine, « l’esprit d’envie et de sédition qui les anime, et les « précipite, avec indignation, dans les noires téuè- « bres d’un affreux désespoir.
« L’Avarice est bien dépeinte par une vieille « femme qui a une bourse pendue à sou cou et qui « se cache dans l’obscurité.
« L’Assassin est représenté le poignard à la main « et revêtu d’une peau de tigre, l’animal le plus « féroce. On voit, à côté, une femme qui exprime
« la Lubricité ; elle se précipite, avec tous les au- « très vices, sous le voile de l’Iniquité.
« L’Ignorance , que ses oreilles d’âne font assez « reconnaître, est mise en fuite. A côté, est une « espèce d’esclave , qui a la figure de faux té- « moin.
« Entre les autres figures du tableau, on re- « marque encore un homme d’une grande taille qui « tient un poignard ; c’est un ministre de la Justice.
« La jeune femme dont les cheveux sont liés par « un ruban vert est une séduisante et corruptrice « solliciteuse de procès.
« Voilà ce qui compose le tableau allégorique « que M. Jouvenet , de Rouen , peintre ordinaire « du Roi , et ancien directeur et recteur de « l’Académie royale de peinture et de sculpture, « a traité d’une manière admirable, et qu’il a « peint de sa main gauche , étant paralytique de « sa main droite. Il y a un contraste dans ce bel « ouvrage qui fait un effet merveilleux. Les règles « de la peinture, tant pour la correction du des- « sin que pour les expressions, la distribution « des lumières qui font un beau clair-obscur et « la perspective qui met toutes les figures à leur « place, y sont observées avec un goût, un soin « et une attention qui répondent à l’amour que « cet illustre citoyen a pour l’ornement et la « gloire de sa patrie. »
« Ici finit l’imprimé et doit aussi finir ma tâche. Le nom de Jouvenet, Messieurs, et votre attachement pour sa mémoire vous porteront, je l’ose espérer, et je vous en supplie, à excuser la prolixité de cette notice tracée à la hâte , vous ne l’avez que trop bien aperçu. Mais , en vérité , le temps m’a manqué absolument, à mon très-grand regret, pour la faire plus courte et un peu moins indigne de votre indulgente attention. » — A. Fioquet (1).
Comme nous tenons à faire connaître au lecteur tout ce que nous avons pu recueillir pour rendre complète, autant que possible , cette histoire de Jouvenet, nous ne pouvons maintenant rien faire de mieux que de rapporter la plaisante et glorieuse anecdote du Carrosse de Rouen, citée plus haut , et que nous devons également à l’illustre auteur de Y Histoire du Parlement de Normandie :
« Au bon vieux temps , deux fois par semaine , à quatre heures du matin , partait , de la rue du Bec , une voiture publique aux formes gothiques , aux parois épaisses, aux lourdes allures , à la marche grave, digne, posée et solennelle, qui, dans la belle saison , arrivait à Paris juste le soir du troi-
(1) Académie de Rouen, séance du 30 novembre 1849: Précis de
sième jour après son départ, sauf les cas d’accident , qui , à la vérité , n’étaient pas rares ; et , celte voiture, on l’appelait magnifiquement le Carrosse, parce qu’elle était surtout à 1 usage des privilégiés. Aux pauvres diables 1 humble galiote et les chevaux étiques si bien nommés mazettes du port St.-Ouen. Mais le carrosse , c’était pour les heureux du siècle; pour le gros négociant qu attendait à Paris son correspondant de Hambourg ; pour le gentilhomme qui allait à Versailles gronder , pour quelque frasque , son fils , le plus espiègle des pages de la grande écurie ; pour le chanoine qui avait quelque chose de pressé à dire au ministre tenant la feuille des bénéfices ; pour la plaideuse, un peu sur l’àge, qui allait recommander aux juges son dix-neuvième et avantdernier procès.
* Le 3 mai, 1716, à quelque distance du port St.-Ouen , le carrosse , venant de Paris à Rouen , cheminait cahin-caha traîné par quatre gros et lourds chevaux normands.
« Le passant curieux aurait pu examiner à l’aise les trois voyageurs longanimes , résignés , et à peu près endormis aussi , que la lente ma-
chine conduisait, le plus tranquillement du monde, vers la capitale des Normands.
« Trois voyageurs seulement, c’était cargaison bien chétive pour un cabas qui en pouvait contenir huit et qui, dans son immense charité, en avait admis parfois jusqu’à douze !
« Un vieillard , une femme du costume le plus simple, de l’extérieur le plus vulgaire, occupaient le banc du fond ; le vieillard avait la main droite en écharpe , mais s’aidait fort bien de la gauche, accoutumée, on le voyait, à exécuter docilement toutes les volontés de son maître.
« Pour l’ordinaire le carrosse voiturait des personnages de plus brillante apparence. Aussi , un petit-maître, frisé, poudré, musqué, assis en face de nos deux modestes voyageurs, paraissaitil rempli pour eux d’un inexprimable dédain. Aux hôtelleries, sur la route, il avait affecté de se faire servir dans une chambre à part ; mais, dans la voiture , il lui fallait bien être là avec eux, face à lace , et c’était> plaisir que de le voir prendre ses aises avec l’abandon le plus familier , nonchalamment couché sur son banc, les jambes étendues, les pieds posés sur celui qu’occupaient en partie ses deux compagnons de voyage, et paraissant se demander toujours comment de pareilles gens pouvaient avoir pris la liberté grande de monter dans le carrosse.
« Pour les deux obscurs voyageurs , ils prenaient le tout en gré ou en patience ; seulement le vieillard échangeait , de temps à autre , avec sa compagne un doux et presque imperceptible sourire.
« Depuis bientôt trois jours que le carrosse avait quitté Paris, notre élégant n’avait pas encore adressé un mot à ses deux compagnons d’infortune, lorsqu’ enfin , las de ne point palier, et peut-être aussi de ne penser guère , il laissa échapper cette question, comme par grâce : « Mon cher , qu’allez-vous donc ainsi faire à Rouen?» — « J’y vais, répondit humblement le voyageur, exercer ma profession. » — « Ah! et vous êtes... » — « Je suis peintre, » répondit le vieillard. — « Peintre ! reprit le petit-maître , en regardant avec étonnement le vieillard et sa main droite en écharpe; au moins vous n’en devez pas faire par jour un grand nombre de toises!» — « Ah! l’habitude, » lui répartit le vieillard. — « L’habitude... oui, je conçois, répliqua lejeune homme ; eh bien mais , j’ai à Rouen des amis , des connaissances ; il n’est pas que , chez tout ce monde-là, il n’y ait des salons à peindre , des plafonds à remettre en blanc ; on pourrait parler de vous; mais encore faudrait-il savoir comment vous travaillez ; par qui vous avez été employé, votre nom. » — Le vieillard n’eut pas le temps de répondre ; peut-être même n’avait-il pas bien entendu ces questions ;
car , en ce moment , un brillant équipage , accourant de Rouen, au galop et à grand bruit, venait de faire halte subitement, au regret visible de six chevaux noirs bien fringuants qui , de leurs pieds , frappaient impatiemment la terre. Plusieurs laquais, revêtus d’une riche livrée , parurent à la portière de la lourde voiture publique. « M. Jouvenet et Mme. sa sœur ne sont-ils pas dans le carrosse ? » dit l’un deux. — « Oui, nous voilà! » répondit le vieillard à la main en écharpe. — « Monsieur et Madame, reprit le laquais, veuillez descendre : Monseigneur le premier Président est là , dans son équipage, avec M. son fils, et deux Messieurs du Parlement; on vous attendait aujourd’hui, et ils ont voulu venir au-devant de vous. » Au même instant, M. Camus de Pontcarré, revêtu d’une simarre de soie noire , qu’à cette époque un premier président ne quittait jamais, descendit de l’équipage doré, et, s’approchant de la portière du coche: « Monsieur Jouvenet, dit-il en souriant de l’air le plus affable, c’est votre ville natale qui vient vous recevoir dans la personne de sou premier magistrat. Soyez les bien-venus : vous, votre sœur et votre nouveau tableau, dont tout Paris nous écrit des merveilles. Le Parlement est impatient de le voir; il lui tarde, surtout, d’admirer son illustre auteur. Nous qui avons des palmes pour les lauréats des écoles, comment ne serions-nous
pas empressés de reconnaître et d’ honorer le génie? «
« Il fallut que les deux humbles voyageurs montassent dans le somptueux équipage, où brillaient de toutes parts, sur un champ d’azur, l’étoile et les trois croissants des Pontcarré. Le premier magistrat de la province s’assit dans le fond , entre le frère et la sœur ; sur le devant étaient les présidents d’Esneval et de La Ferté , avec un fds de M. de Pontcarré.
« Tout cela avait été si prompt, si rapide, que Jouvenet et sa sœur n’avaient plus songé à leur impertinent compagnon de voyage, et ne l’avaient pas vu se blottir dans un coin de la voiture publique , comme pour éviter les regards du premier Président, dont il paraissait être connu. De très-arrogant, notre petit-maître était devenu bien humble, je vous jure, et, vous pouvez m’eu croire, il n’avait plus les jambes sur la banquette de vis-à-vis. La brillante voiture partit comme un trait, précédée de deux valets à cheval. Pour le carrosse public, il reprit tranquillement son allure somnolente , et , quoique allégé des deux tiers de sa charge, il est à peu près avéré que, ce jour-là, il n’arriva point de bonne heure.
« Ne demandez pas si nos deux humbles voyageurs avaient le cœur comblé : de douces larmes roulaient dans les yeux de la sœur de Jouvenet :
compagne dévouée de son frère, combien elle jouissait de ses succès ! Souvent il l’avait consultée sur ses tableaux, et toujours les jugements du public étaient venus confirmer les timides avis de la modeste femme. Mais qui pourrait dire ce qui se passait dans le cœur de l’illustre peintre? Lorsque, après une longue absence, nous apercevons au loin notre ville natale, nous voyons ces vieilles tours qui s’élancent vers les cieux, ces riants coteaux qui la bornent de toutes parts, notre âme s’émeut, nos yeux se mouillent ; mais qu’est-ce lorsque l’on revient grand homme, lorsque l’on revient triomphant dans cette ville qui, naguère, vous vit naître avec tant d’indifférence ; que vous quittâtes si obscur ; loin de laquelle vous vécûtes quelque temps ignoré ? Jouvenet aurait pu dire : Calomnie! Dans sa jeunesse, lorsque, sans maître, sans guide, n’ayant point vu l’inspirante Italie, abandonné, enfin , à lui-même . il étudiait , avec ardeur et succès, un art qu’il devait honorer un jour, n’avaiton pas dit à sa famille qu’il perdait le temps dans les plaisirs de la capitale , et des parents , trop crédules, ne voulaient-ils pas confiner à Rouen ce génie qui s’y fût éteint? Le jeune peintre n’avait répondu à son père alarmé que par l’envoi de son premier chef-d’œuvre; et, depuis ce temps, combien il s’était acquis de nouveaux titres de gloire ! La Résurrection de Lazare , la Pêche miraculeuse , la
Descente de Croix, les Vendeurs chassés duTemple, les douze Apôtres du dôme des Invalides, le Nunc dimitiis des Jésuites de Rouen, étaient des créations sublimes , que Lebrun avait louées avec enthousiasme et dont Louis-le-Grand avait noblement récompensé l’auteur. Paris, Versailles, Rennes, Rordeaux, Rouen, Toulouse s’étaient disputé les merveilles du pinceau de l’illustre Normand jusqu’à l’époque où un événement affreux était venu arrêter cet homme étonnant au milieu de sa glorieuse carrière. La main droite de Jouvenet, cette main qui avait su si long-temps, avec un succès égal, traiter tour à tour l’allégorie, le portrait, la fable et l’histoire , cette main, hélas! un jour elle s’était engourdie ; elle était morte pour ne jamais renaître. Avec quelle compassion douloureuse on avait vu, pendant plusieurs années , Jouvenet , tourmenté sans cesse par de grandes conceptions, par de gracieuses images qui s’offraient en foule à son esprit, mais qu’il ne pouvait reproduire , demander en pleurant à cette main, naguère si puissante, des merveilles qu’elle devait lui refuser à jamais. Un jour enfin qu’avec cette main frappée d’une incurable inertie, il venait de gâter, en voulant la retoucher, une figure peinte, par Restout, son neveu, éperdu, hors de lui, le voilà qui saisit le pinceau de sa main gauche. Un malheureux naufragé que l’Océan va engloutir, ne se prend-il pas, dans son
désespoir, à une faible branche, à un brin de paille qui va s’abîmer avec lui? Mais, ô prodige! aux yeux des spectateurs stupéfaits, aux yeux du célèbre Sébastien Ricci, qui le voyait et ne pouvait le croire; aux yeux de Jouvenet, plus étonné luimême que tous les autres, venait de naître un nouveau chef-d’œuvre, une tête plus suave , plus belle peut-être qu’aucune de celles qu’avait naguère animées sa main droite ; puis, bientôt, de nombreux tableaux, toujours de sa main gauche, mais que sa droite eût enviés (1), étaient venus émerveiller le monde. Et comment un tel phénomène n’aurait-il pas saisi tous les esprits? Notre ville surtout, comme elle avait tressailli de surprise et de joie en apprenant cette résurrection d’un génie qui lui était si cher ! Le Parlement de Rouen , qui venait de faire construire l’aile orientale du Palais-de- Justice, avait voulu qu’elle fût ornée de quelque ouvrage de l’illustre enfant de la ville. Deux magistrats avaient été députés vers Jouvenet; le grand artiste s’était mis à l’œuvre avec amour ; et, aujourd’hui, il venait à Rouen présider au place-
(1) La Mort de saint François est le premier tableau que Jouvenet ait peint de la main gauche. M. Gârneray signale ce tableau comme le plus haut type du talent particulier de son auteur, comme le plus beau qu’ait exécuté Jouvenet; et, selon lui, Jouvenet est justement placé parmi les plus fameux peintres du monde (Catalogue du Musée de Rouen, 1834 , n°. 150, page 72 et suivantes).
ment d’un vaste tableau, l’un des derniers qu’il dut produire. Nous avons vu quel accueil avait voulu lui faire le chef de la première Cour souveraine de la province. Le brillant équipage conduisit nos voyageurs à l’hôtel abbatial de St.-Ouen, demeure de M. de Pontcarré. Là, ils furent l’objet des soins empressés de leurs nobles hôtes et de tout ce que notre cité renfermait alors d’amis des arts et du génie. 4 peu de jours de là, il y avait vacance à la Grand’ Chambre, aux Requêtes, à la Tournelle, aux Enquêtes. Toutefois, on n’en remarquait pas moins, dans le Palais-de - Justice , plus de mouvement et d’agitation encore qu’à l’ordinaire. Tous eussiez vu tous les membres du Parlement dispersés dans les vastes salles, dans les longs corridors, partagés en groupes, s’entretenant avec feu, s’abandonnant à des conjectures et semblant attendre impatiemment quelque signal; des dames, en grand nombre, étaient venues trouver leurs maris, leurs fds, leurs frères ; la présence inaccoutumée de toutes ces femmes , richement parées , donnait au Palais un air de fête. Et n’était-ce pas aussi une fête bien solennelle et bien touchante que l’inauguration d’un tableau peint pour sa ville natale par Jouvenet, septuagénaire , peint de la main gauche de ce grand homme, vivement admiré par la capitale, qui s’était portée en foule, pour le voir, au collège des Quatre-Nations , où était l’atelier de l’illustre
peintre? Enfin, les portes de la nouvelle chambre des Enquêtes roulèrent sur leurs gonds : en un instant, la salle fut envahie par les magistrats, par les dames, dont les yeux se fixèrent avidement sur un vaste plafond qui venait d’être placé il y avait peu d’instants et que l’éclat d’un beau jour de mai permettait de voir dans tous ses détails. Il y eut un moment de silence; puis, soudain, un seul cri, un cri unanime, explosion bruyante, involontaire, de toutes les voix réunies , témoigna de la vive impression que ressentait cette assemblée d’élite. Aussi était-ce un spectacle à se croire dans les deux! Loin au-dessus de la terre, la Justice, appuyée sur la Religion , rendait ses oracles , que la Renommée se hâtait de répandre dans l’univers. Auprès d’elles paraissaient la Vérité, la Sagesse et la force; à leurs pieds, l’Innocence suppliante poussait un cri de détresse, et ses plaintes avaient été entendues ; car des messagers célestes, se précipitant, le glaive en main, menaçaient, frappaient tous les vices, tous les crimes terrassés, frémissants : la Discorde, avec ses torches ; l’Hypocrisie démasquée ; l’Ignorance, source de tant de foutes, de taut de crimes ; la Cupidité, chargée de trésors mal acquis; enfin, toutes les passions désordonnées et furieuses qui troublent et ensanglantent le monde. Et puis, quel contraste et, à la fois, quelle harmonie entre deux groupes si différents , entre
deux actions si contraires! En haut, dans une sphère de lumière, le calme, la majesté, la sérénité, une paix ineffable telle qu’on l’imagine entre des êtres célestes ; la Religion, surtout, et la Justice . On ne pouvait les contempler assez ; car
le peintre avait su donner à leurs traits une beauté sévère et sublime dont le type n’est point sur la terre; tandis qu’en bas, dans les ténèbres, s’agitaient, se tordaient la Terreur, la Rage, le Désespoir, et apparaissaient, çà et là, dans l’oinbre, de ces pâles et sinistres figures que l’échafaud semble attendre.
« Spectacle merveilleux, sans doute et bien propre à redoubler la majesté du sanctuaire des lois, à accroître la vénération des peuples! Mais n’était-ce pas un autre spectacle non moins frappant, que de voir de graves sénateurs, de vieux magistrats glacés par l’âge, glacés plus encore par une longue et douloureuse expérience des hommes, de les voir ravis, en extase, à l’aspect d’une image qui relevait si fort, qui plaçait dans une région si haute leur auguste ministère? Notre Jouvenet était là, ému, radieux de bonheur, pressé, chéri, admiré de tous ces hommes éminents, de toutes ces femmes distinguées. Au milieu de sa gloire, il songeait à son père, dès long-temps descendu dans la tombe, à son père qui fût mort de joie à l’aspect d’un tel triomphe. Toujours simple, toujours mo-
deste, il s’humiliait devant ses admirateurs, et pressait contre son cœur toutes ces mains amies qui cherchaient la sienne. Un seul des spectateurs, le plus jeune d’entre eux, n’osait s’approcher, et jetait à la dérobée sur l’illustre peintre des regards timides et repentants : c’était un jeune conseiller aux requêtes. Jouvenet reconnut bien vite en lui son compagnon de voyage ; il alla lui prendre la main, et le regarda avec la plus touchante expression de bonté , de clémence et de douceur. Combien alors étaient vifs les regrets du coupable ! comme sa conscience lui criait haut , en ce moment, que le plus sûr est d’être bienveillant et bon envers tous, et que chez tel homme vulgaire aux yeux du monde qui ne se paie que de dehors, se cache peut-être une grande âme ou un génie hors de pair !
« Après quelques jours de triomphe et de bonheur, Jouvenet dut quitter sa ville natale, pour ne jamais la revoir. 11 fallait qu’il allât achever un vaste tableau qu’attendait Notre-Dame de Paris, et qui, aujourd’hui , connu sous le nom de Magnificat , est l’un des plus beaux ornements de cette imposante basilique.
« Dans la rue du Bec , au moment de son départ, se trouvèrent, outre MM. de Pontcarré, des magistrats et des habitants en grand nombre, qui avaient voulu l’honorer jusqu’au dernier instant.
Ces hommages prodigués à son génie et à ses cheveux blancs le touchèrent jusqu’aux larmes. Le vieillard attendri bénit une ville , un sénat qui savaient si bien encourager les arts.
« Enfin, le pesant carrosse s’ébranla et partit lentement comme il était venu ; mais il est permis de le croire, l’humble artiste n’eut point, cette fois, à essuyer les dédains de ses compagnons de voyage.
« Hélas! de nos jours, et presque sous nos yeux, il a péri, ce tableau qu’avaient tant admiré nos pères; ce chef-d’œuvre dont la beauté, dont l’éclat semblaient s’accroître encore après un siècle de durée. Mais l’illustre peintre en avait fait une esquisse admirable qui survit, religieusement conservée. Partout, d’ailleurs, s’offrent aux yeux étonnés d’autres merveilles du pinceau de l’illustre Normand. Proclamons-le dans la cité qui le vit naître , le nom de Jouvenet ne périra pas! » Une grande esquisse , bien terminée, du magnifique tableau de Jouvenet, peinte par Jouvenet luimême, et dans le plus bel état de conservation, existe dans le cabinet de l’auteur de cette anecdote. M. Le Carpentier, qui, dans sa Galerie des peintres célèbres (t. II, p. 138), signale l’existence de cette admirable esquisse, se félicite de ce que, grâce à elle , la belle pensée de Jouvenet n’est pas perdue pour les gens de goût.
Cette belle esquisse, dit J. Houel (1836), n’est
pas sortie de Rouen : elle a appartenu à M. André Chapais , conseiller à la Cour royale ; elle est aujourd’hui la propriété de M. Floquet , le savant greffier, qui en sait apprécier tout le mérite. Il en existe une copie encore à Rouen , rue Herbière , chez M. Grouet-Pinel ; elle est au plafond d’une bibliothèque ; mais elle est bien inférieure à celle de M. Floquet.
M. Chapais possédait aussi l’esquisse , parfaitement conservée , du plafond du Parlement de Rennes; l’esquisse de l’Élévation en Croix, et un tableau de chevalet représentant l’Agonie de Jésus-Christ.
Jouvenet conservait ses esquisses et les a don nées à son neveu Restout ; c’est de cette sorte que les plus remarquables , restées dans la famille de Restout et vendues après le décès de ses derniers héritiers , sont encore dans la ville de Rouen.
« Sébastien Ricci, ce peintre aux idées nobles, à l’imagination abondante, au coloris vigoureux, passant par Paris pour aller en Angleterre peindre le portrait de la Reine, se présenta chez Jouvenet, le surprit à l’œuvre quand il travaillait pour ses compatriotes , et lui témoigna son admiration. Il lui donna sans doute aussi quelques conseils qui furent accueillis , car on doit s’apercevoir que le tableau de la seconde Chambre des Enquêtes avait, plus que certains autres, la touche vénitienne, et
nous (c’est toujours J. Houel qui parle), qui l’avons bien vu et bien examiné, nous pouvons témoigner qu’il était tout différent, par exemple, de la couleur des Vendeurs chassés du Temple et de celle de Saint François. »