GRAVEURS DES OUVRAGES DE JOUVE» ET
Une foule d’artistes distingués se sont disputé l’honneur de graver les chefs-d’œuvre de Jouvenet.
Le plus célèbre de tous , celui qui rendit avec le plus de vérité les belles qualités du peintre-poète, est sans contredit Gaspard Duchange , l’ excellent graveur de la Naissance de Marie de Médicis, de l’Apothéose d’Henri IY, d’après Rubens; l’auteur des estampes d’io, Léda et Danaé, d’après Le Corrége , qui lui causèrent tant de remords, pour l’indécence des sujets , qu’il eut le courage d’en mutiler les cuivres à grands traits de burin.
Parmi les plus magnifiques ouvrages de cet artiste, on compte deux des tableaux de St.-Martindes-Cliamps, qu’il a supérieurement rendus, dans le Repas de Simon le Pharisien, et les Vendeurs chassés du Temple. On y trouve ce bel empâtement de tailles , ces oppositions de travaux , cette fierté d’outil et cette finesse de touche qui font passer sur le cuivre le moelleux , le caractère et l’esprit de Jouvenet (1).
Jean Audran grava les deux autres tableaux
(1) Dictionnaire historique , art. Dbchange.
que Jouvenet avait placés à St.-Martin-des-Champs : la Résurrection de Lazare et la Pêche miraculeuse ( cale. imp. ) .
Cochin reproduisit les douze colossales figures d’ Apôtres du dôme des Invalides ;
Vermeulen, la Guérison du Paralytique.
La fameuse Descente de Croix fut burinée par Louis Desplaces ( cale. imp. ) ;
Le portrait de Thomas Corneille, par B. Picard, Duflos, Dequevauvilliers , et par un autre dont on a en vain cherché le nom et qui le rendit avec un grand bonheur.
Masquelier jeune , dans le Musée français, reproduisit T Extrême-Onction.
Dans le Musée royal, Réville, Benoist et Leroux gravèrent la Vue du maître-autel de Notre-Dame de Paris, ou la Messe de l’abbé Delaporte.
Enfin, Jouvenet fut gravé par Drevet, S. Leclerc, Dubosc, Loir, Thomassin, Edelinck, etc.
Ainsi , Antoine Trouvain grava le portrait de Jouvenet pour être reçu à l’Académie ;
Drevet, le tableau de Sainte Anne, le Mariage de la Vierge , saint Bruno , le portrait du premier président Pontcarré ;
Geoffroy, la Pêche miraculeuse, la Résurrection de Lazare, et il a rendu avec bonheur la figure de deux enfants ;
Alexis Loir et Coqueret , l’Adoration des Mages,
la Présentation au Temple , dédiée à Jules-Hardouin Mansart ;
Giraud et Duchange, la Résurrection du fds de la veuve de Naïm ;
Duthé , la Descente de Croix ;
Aveline, Jésus sur le lac de Génézareth ;
Desplaces, l’Élévation et la Descente de Croix ; Saint Bruno en prière ; la Mort d’Astyanax; Vénus chez Vulcain ;
Thomassin , Sainte Scholastique ;
Duboc, Latone et ses Enfants; le Coucher du Soleil ;
Simonnot , la Mécanique ;
Vallet, le portrait du Dauphin ;
Edelinck, le portrait de Jules Paul de Lionne ;
Et de nos jours enfin , Duplessis-Berlaud, aussi, a gravé la Descente de Croix :
Jouvenet lui-même s’est essayé à graver et à faire un frontispice rempli de médaillons offrant de petites batailles.
Toutes ces gravures sont à la Bibliothèque impériale , Cabinet des Estampes.
Jouvenet est un peintre tellement original, qu’il en devient presque inimitable; il n’est donc pas éton-
liant que si peu d’artistes aient réussi à reproduire avec quelque bonheur ses nombreux ouvrages; la plupart de ceux qui l’ont tenté ont échoué complètement. Qui ne reconnaît , du reste , qu’il en est de même dans toute science , dans tout art? A-t-on jamais imité avec succès des littérateurs , des poètes, des historiens, des musiciens, comme les Chateaubriand, les Corneille, les Augustin Thierry et les Rossini ?
« Le Poussin n’a jamais ouvert d’école à ceux qui se livraient à la peinture. Il paraît même que la facilité de le voir dans son intimité fut toujours réservée à un petit nombre ; quelques jeunes peintres purent seuls recevoir ses conseils de tous les jours (1). »
Nous devons croire qu’il en fut de même de Jouvenet.
Le seul pein tre de talent qui, pour le style et la manière , ait fait reconnaître dans ses œuvres le pinceau de Jouvenet , c’est celui-là même qui reçut de lui de longues et précieuses leçons , c’est son neveu chéri et presque son fds adoptif, Jean Restout (2).
(1) Bouchitté : Le Poussin, in-12, p. 355.
(2) La principale source de cet article est l’ouvrage tle M. le marquis de Cliennevières-Pointel : Éludes sur quelques peintres provinciaux, etc, 3 vol. in-8°. Nous avons également emprunté à Y Histoire des peintres de toutes les écoles , de M. Ch. Blanc, art. Restout.
L’on sait que Jean Restout naquit de Marie-Madeleine Jouvenet, sœur du célèbre Jouvenet, près de qui elle se perfectionna dans la peinture qu’elle exerça avec beaucoup de succès, dit le Nécrologe des hommes célèbres de 1769 , et de Jean Restout, excellent peintre à qui la brièveté de la vie ne permit pas de jouir de toute la réputation qu’il aurait méritée.
« Mrae. Restout, devenue veuve dans un âge si propre à inspirer le goût des plaisirs, n’en eut d’autre que de soigner l’éducation de son fils et de sa fille; elle s’attacha surtout à leur inspirer le goût et les premiers principes de la peinture. Si Mn,e. Restout, sa fille, religieuse à l’abbaye royale de Ste. -Trinité de cette ville (de Caen), où elle ne cesse de se distinguer par les vertus de son état, et par son goût pour la musique qu’elle soutient dans cette maison, n’a point égalé M. son frère dans l’art de la peinture , c’est qu’il ne lui a pas été possible de s’en occuper comme lui ; c’est qu’elle n’a point eu les secours qui l’ont conduit à la célébri té.
« M. Restout , initié dans la magie de cet art par son illustre mère , y fit des progrès qui fixèrent l’attention de M. Jouvenet , son oncle. Celuici le prit en amitié et il l’adopta comme son fils , qu’il ne cessa d’éclairer qu’en cessant de vivre en 1717. Quel maître! son nom dit plus en sa faveur que tous les éloges. Aussi ne tenterons-nous
pas de le louer. Qu’il nous soit permis cependant de citer une anecdote de sa vie qui fait bien voir que, quand on possède les principes d’une science comme d’un art , on peut se flatter d’opérer des prodiges.
« Une paralysie sur la main droite semblait interdire tout travail à M. Jouvenet : il en eût été inconsolable sans les heureuses dispositions de son neveu qu’il avait la satisfaction de voir pratiquer ses principes et exécuter ses desseins , comme il l’eût fait lui-même. Ce fut sous ses yeux que M. Restout fit le tableau qui est dans la chapelle à droite du grand-autel des Capucins de Rouen, et dont le sujet est Saint Dominique visitant le caveau dans lequel était le corps de saint François (1). »
(1) Et pourquoi donc , s’écrie M. de Chennevières , ce tableau de Reslout, aussi curieux dans l’histoire que son pendant retouché par Jouvenet allait le devenir entre les mains de ce maître , pourquoi le Saint Dominique visitant dans son caveau le corps de saint François, ne se trouve-t-il pas au Musée de Rouen , à côté de l’Agonie de saint François , comme ils étaient restés aux Capucins de Rouen jusqu’au temps de la Révolution ? C’est là que Le Carpentier les avait rencontrés et recueillis tous deux ; il décrivait ainsi le premier : « Un pape à genoux sur un tombeau sur lequel est saint François debout ; le pape est accompagné de plusieurs cardinaux. Ce tableau est éclairé à la lumière par un capucin. La scène se passe dans un souterrain. » ( Notes historiques sur le Musée de peinture de. la ville de Rouen , par M. Ch. de Beaurepaire , p. 38). On connaît assez l’anecdote de l’autre tableau, la Mort de saint François. Voici comment la racontait M. Maillet du Boulay ; il est bon avant tout de prévenir que, suivant d’Argenville , c’est vers l’an 1713 que se passait la scène : Restout n’avait donc que vingt et un ans, et le Caveau de saint François serait la plus ancienne
Un jour qu’il le voyait travailler au tableau de l’Agonie de saint François, de la même chapelle, il ne put faire entendre son idée à son disciple; peut-être savait-il mieux s’exprimer sur la toile qu’en parlant. Quoi qu’il en soit , M. Jouvenet , emporté par le feu du génie, perd de vue son
œuvre connue d’un habile peintre, encore presque enfant. Cela vaut la peine qu’on la recherche. « Le moment vint, dit M. du Boulay , où J. Restout put enfin , à son tour, donner â cet oncle respectable des marques effectives de sa reconnaissance. J. Jouvenet, affligé d’une paralysie sur la main droite, se regardait comme anéanti pour son art, et cette mort incomplète et prématurée lui était plus amère que n’eût été la mort naturelle ; pour surcroît de malheur, son génie impétueux et son sang ardent bouillonnaient encoreduns ses veines. Il frémissait à l’aspect d’un tableau , et faisant opérer son neveu sous ses yeux, il tâchait du moins de lui inspirer l’enthousiasme dont il était saisi. Mais qu’il est différent de rendre les idées d’un autre ou de s’abandonner au torrent des siennes ! Jouvenet faisait peindre à son élève le tableau de Saint François expirant , et malgré le talent et l’application de l’élève il ne pouvait exprimer, dans toute sa perfection, le chef-d’œuvre dont le maître avait le modèle dans l’âme. Animé d’un mouvement surnaturel, Jouvenet saisit le pinceau : après de vains efforts pour rendre le mouvement ù la main qu’il avait perdue, il le confie à celle qui lui reste, et dont il oublie l’inexpérience ; cette main devient docile aux ordres impérieux du génie : ses touches larges et fières donnent à la tète du Saint une expression sublime et dont on ne peut se former d’idée que par la vue même du tableau; c’est l’espérance, ce sont les premiers rayons d’une immortalité glorieuse qui éclatent dans un corps défaillant et sur un visage où l’on aperçoit déjà les horreurs de la mort ; à cette vue l’élève reste absorbé dans un religieux silence; et le maître, transporté de joie d’être encore peintre, refond en entier tout le tableau dans lequel il fait passer la situation de son âme; en sorte que , dans ce chef-d'œuvre qui est peut-être un de ses meilleurs ouvrages , on distingue encore, à travers la couleur, plusieurs parties de l’ancienne composition entièrement changées . »
état ; il veut rendre son idée , persuadé qu’il suffit de vouloir pour exécuter ; il saisit le pinceau ; mais sa main , incapable de le seconder , le laisse tomber par terre. L’artiste , sans se décourager , le relève de la main gauche , et , sans hésiter , il exécute avec sa facilité ordinaire. Ce n’est plus lui qui peint , c’est l’enthousiasme qui dirige son pinceau. Ce moment l’éclaira sur sa situation ; il sentit qu’un peu d’habitude le dédommagerait de la perte de sa main droite. Pour contracter cette habitude , il retoucha tellement le tableau que les connaisseurs n’y aperçoivent presque plus rien qui paraisse appartenir à M. Restout. C’est à cette heureuse découverte que nous devons le superbe plafond de la salle des Enquêtes du Parlement de Rouen, et plusieurs autres chefs-d’œuvre.
« Ce trait ne peut être regardé comme étranger à la vie de M. Restout, qui convenait volontiers qu’il 11e devait ses succès qu’aux principes de son oncle. Si cet oncle eût pu vivre un an de plus, il eût vu son disciple pénétrer dans le sanctuaire du temple par la route qu’il s’était frayée lui-même , et partager les lauriers dont il avait été couronné à la fleur de son âge. »
L’auteur anonyme de Y Essai sur la vie de M.Jouvenet , publié dans le tome II des Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture ^ raconte
que ce fut « au retour de Jouvenet des eaux de Bourbon que Restout , son neveu et son élève , lui montra deux tableaux qu’il avait faits , en son absence , pour les Capucins de Rouen. M. Jouvenet sentit un certain plaisir en les lui faisant repeindre sous ses yeux ; il les conduisait de manière que son disciple n’était que le secours mécanique et lui l’esprit. Il disait, à ce sujet : Ce n’est pas le tout d’exécuter soi-même, il faut
encore savoir faire exécuter par d’autres . »
Mot bien curieux qu’avait dû souvent penser Lebrun. En admettant que Jouvenet eût conduit le tableau du Caveau de saint François , ce n’en serait pas moins , pour le petit Restout , un singulier honneur d’avoir été , à cet âge , la main d’un tel esprit, comme ce lui est une bonne marque d’avoir consacré sa première œuvre à sa ville natale (1).
« M. Restout , ayant perdu son illustre maître, crut devoir s’en faire d’autres en méritant le grand prix de l’Académie. Ce prix consiste à être nommé pour aller à Rome , travailler sous les maîtres que le roi y entretient , et s’y perfectionner à la vue de cette multitude de chefs-d’œuvre antiques et modernes qui décorent la capitale du monde chrétien. L’essai que M. Restout présenta, non pour
(1) De ClienneviÈres : Recherches sur quelques peintres provinciaux ,
t. III, p. 312.
concourir, mais pour pressentir si les maîtres de l’art le lui conseilleraient, fut regardé comme un morceau fini , et il mérita à son auteur la gloire d’être agréé par l’Académie sans être obligé d’aller à Rome où il 'n’eût pas trouvé des maîtres supérieurs à celui des mains duquel il sortait. Cette faveur très-rare, que l’Académie ne prodigue point, et qu’elle avait autrefois accordée à M. Jouvenet, fait bien voir que la France n’a pas toujours besoin du secours de l’Italie pour produire des peintres célèbres. Je veux que , comme l’a dit l’auteur du Journal des Sçavants , du mois d’avril, M. Restout ait quelquefois regretté de n’avoir pas fait ce voyage, mais il n’est pas croyable qu’il ait jamais été fâché d’avoir obtenu une dispense qui faisait son éloge.
« Peu de temps après ce triomphe , il produisit ce beau et grand tableau de l’abbaye de St.-Germain-des-Prés , qu’on nomme Mai. Le temps , l’emplacement peut-être , ou d’autres raisons qu’on ne prévit point alors , ont affaibli le mérite de ce tableau.
« M. Restout, qui s’en aperçut un des premiers, a plusieurs fois offert de le réparer gratuitement. »
L’Éloge de 1768 , qui qualifie à tort Jean Restout d’aîné des fils de Marc Restout (il n’en était que le second , peut-être même que le troisième) , nous apprend que lui aussi « avait eu son père
pour maître , » et que l’on pouvait alors juger des talents de ce Jean par le tableau qu’on voyait encore dans l’église des Cordeliers de Rouen , sous la première arcade du bas-côté, à droite, en allant au chœur. Le sujet de ce tableau est un Vœu à la Vierge par un malade couché dans son lit. »
En cherchant dans le travail récent et si curieux de M. Ch. de Beaurepaire, Notes historiques sur le Musée de peinture de la ville de Rouen, ce que Le Carpentier avait recueilli lors de la Révolution aux Cordeliers, de Rouen, je trouve tout d’abord un « Ex-voto, par Jouvenet. Ce tableau, de forme ogive, a été remis sur toile et fort bien restauré par les ordres du Département ( Catalogue Le Carpentier, n°. 38). » Ce tableau fut conservé pour le musée de Rouen et se trouve décrit ainsi dans le Catalogue du Musée , par M. Descamps (1818). «Un Ex-voto, par Jouvenet. Deux malades, de sexe différent, couchés dans des lits séparés, invoquant la sainte qui a leur confiance pour qu’elle demande à Dieu leur guérison. » Que le lecteur nous pardonne, mais en lisant cette description, nous n’avons pu n’être pas frappé de la singulière analogie du sujet avec celui qui fut traité par Jean Restout pour ces mêmes Cordeliers ; nous ne penserons jamais qu’un certain air de famille dans les deux pinceaux ait pu faire prendre un tableau du beau-frère de Jouvenet pour une œuvre du
grand maître. Ce serait, en vérité, trop d’honneur pour le pau vre Jean Restout ( DeChennevières;.
Le jeune Restout, commençant à voler de ses propres ailes et amoureux , comme il arrive toujours, de ses premières productions, était corrigé sévèrement par son oncle. Le maître n’était pas des plus tendres et professait le rude système d’éducation de son siècle dont nous sommes fort déshabitués , mais auquel alors les Dauphins de France étaient soumis comme les enfants de la rue.
On raconte qu’un jour Jouvenet , pris d’impatience, porta à son élève un fort coup de canne sur le bras. Voyant détruire un tableau, l’objet de ses complaisances, Restout ne laissait échapper aucune plainte, mais son visage le trahissait. Jouvenet s’en aperçut : « Pourquoi donc, lui dit-il, changezvous ainsi de couleur? » — « Ce qui se passe sur mon visage n’est pas en mon pouvoir, lui répondit son neveu , et j’exprime des mouvements que ma raison et ma reconnaissance condamnent. » Jouvenet était grand et juste , ses bras s’ouvrirent; il serra tendrement son neveu sur son cœur ; et , dans ce mouvement de sensibilité : « Je me reproche, dit-il, d’avoir été trop vif. » Exemple mémorable qui honore également le maître et l’élève !
Parmi les œuvres de Restout, il n’est pas douteux que Vénus , demandant des armes à Vulcain, ne soit imité de celui de Jouvenet. Il en
est de même du Christ guérissant le Paralytique, de Restout.
« Placé, dit M. Ch. Blanc, à côté d’une grande toile de Jouvenet qui représente également le Christ guérissant les Malades, le tableau de Restout, représentant le Christ guérissant le Paralytique, peint pour l’église deSt.-Martin-des-Champs, nous fait voir tous les traits de ressemblance qu’il eut avec son oncle et aussi les quelques nuances qui distinguent l’imitateur de son modèle. Les airs de tête sont, chez le disciple, à peu près les mêmes que chez le maître ; son type du Christ est sans style ; on en peut dire autant de ses figures gentilles , maniérées et par trop modernes , fraîches Normandes qui parlent le français du pays de Caux et que l’on prendrait pour les grisettes de Jérusalem. Quant aux figures d’hommes (je parle de celles qui sont nues ou presque nues ) , le modelé en est très-ressenti , beaucoup moins simple, et partant moins magistral que celui de Jouvenet. Le dessin en est plus raboteux, et l’indication des muscles semble trahir un certain pédantisme académique, là où le peintre aurait pu montrer une science véritable. Comme les autres peintres de son temps, et comme Jouvenet lui-même , Restout abuse des mouvements contrastés et de ces gestes insignifiants et positifs qui reviennent toujours chez les Coypel : bras ouverts , mains ouvertes, qui semblent dire :
« C’est lui, ce n’est pas moi ;>. ou bien : « Dieu m’en préserve! » Que si l’on compare les deux tableaux sous d’autres rapports, l’on trouvera la couleur de Restout moins transparente que celle de Jouvenet, mais en revanche mieux rompue et plus harmonieuse. »
« Restout, qui était par essence un Français et qui plus est un Normand, ne soupçonnait pas même ce beau absolu que nous appelons l’idéal ; et , d’un autre côté, il n’avait pas non plus le mérite d’une imitation attentive et sévère. Il peignait beaucoup de pratique et voyait d’ailleurs la nature avec un certain esprit de système. Loin de savoir en dégager la beauté, il en accusait avec énergie le côté vulgaire, et se tenait pour content s’il avait mis du mouvement dans ses groupes, des contrastes dans sa pantomime , et ce que les curieux d’alors nommaient du ragoût dans les maniements du pinceau. Avec ces qualités qu’il avait héritées de Jouvenet, Restout était surtout propre à composer des sujets d’église. »
« Dans Ananie imposant les mains à saint Paul , on peut étudier la manière de Restout ; car elle y est tout entière et sans exagération. Bien que cette manière soit au fond celle de Jouvenet, on y distingue cependant, en bien et en mal, la personnalité du disciple. »
Dans le tableau de Laban et Jacob, Restout a
montré dans toute son affectation le principe de tout peindre par méplats, de tailler à facettes, nonseulement le corps humain , mais les draperies ; d’employer enfin, pour tous les objets, cette touche martelée qui les fait ressembler à des morceaux de marbre dégrossis sous le maillet du sculpteur. Jouvenet fut le premier, si je ne me trompe , qui introduisit en France cette anguleuse manière d’accuser les formes ; mais Restout , comme ne manquent jamais de le faire les peintres à la suite , exagéra et réduisit en système ce qui n’était peutêtre, chez Jouvenet, qu’un besoin d’originalité, un pur caprice. Bien des gens , au XVIIIe. siècle , furent séduits par cette nouveauté ; l’on vit Boucher, Vanloo, et notre charmant Greuze, cassoter les plis des étoffes, multiplier les plans du front, ceux des joues, des mâchoires , des pieds et des mains, traiter la chair comme le lapidaire traite les diamants.
« Il est juste de dire néanmoins que Restout n’a pas toujours exagéré, outré sa manière, autant que dans le tableau de Jacob et Laban. Nous avons vu plusieurs de ses peintures, et, par exemple, l’esquisse d’Ananie imposant les mains à saint Paul, où les angles sont adoucis, où les cassures de l’étoffe, dessinées d’abord aussi raides que celles d’Albert Durer , tournent brusquement à la rondeur , de telle sorte que les camelots anguleux des peintres
gothiques semblent tout-à-coup détrempés et deviennent souples comme les plis de la laine. »
« M. Restout s’était approprié le goût du grand, du sublime même (reprend l’Éloge qu’il faut toujours citer), qui fut celui de M. son oncle et il l’a conservé toute sa vie. Jamais il ne fut tenté de céder au torrent de ces genres frivoles, que la mode a presque divinisés , et qui passent comme tout ce qu’elle enfante. Il avait tellement adopté la marche de M. Jouvenet, qu’on confondra souvent quelques-uns de leurs tableaux , lorsque le temps leur aura imprimé ce vernis si favorable aux bons ouvrages. Ils avaient l’un et l’autre le même caractère de dessin, la même manière de draper et presque la même couleur. Leur composition était large , mâle et d’un grand style. Aucun artiste contemporain de M. Reslout n’entendit mieux que lui ce que les maîtres nomment la grande machine, c’està-dire l’art de traiter les grands sujets, de grouper, de distribuer ses masses et ses formes, d’en saisir les balancements et les oppositions, de lier insensiblement et sans confusion et de faire sentir ses plans.
« Les tableaux de M. Restout fout toujours sentir l’empreinte des vertus attachées aux sujets qu’ils traitent : ou plutôt ils peignent l’âme de leur auteur. Si, pour la partie du coloris, il ne marche point à côté des le Titien , Paul Veronèse , le Guide, Rubens et autres, c’est que le coloris est
une faveur que la nature ne prodigue point et que souvent on tenterait en vain d’acquérir par l’étude et les conseils. La couleur de M. Restout est cependant assez belle, suave même , mais vigoureuse et forte d’effet. Jamais on ne lui refusa le titre de peintre de la première classe parmi ceux que la France a produits. »
Enfin, comme dernière similitude entre l’oncle et le neveu, nous dirons que « si M. Jouvenet avait fait voir que les infirmités n’ont pas toujours le droit d’affaiblir le talent lorsqu’il est fondé sur les véritables principes , son illustre neveu , par tant de morceaux entrepris dans un âge où les hommes ordinaires ne tiennent presque plus à la vie que par les désirs, démontrait que les principes savent garantir le talent des atteintes de la vieillesse. » Parmi les bons élèves qui eurent le privilège de travailler dans l’atelier du grand Jouvenet, il faut placer, après Restout , Pierre Léger , né à Rouen , vers la fin du XVIIe. siècle, d’un peintre de la même ville de Rouen.
« Rappelé dans sa ville natale par la mort de son père qui lui laissait à soutenir une nombreuse famille , le jeune artiste s’acquitta noblement de cette tâche*, et trouva lui-même un généreux protecteur dans un chanoine ami des arts, M. de La Beilonnière , qui lui donna un logement dans sa maison. Léger exécuta plusieurs tableaux pour des églises
et des communautés religieuses , peignit des fresques et fit aussi quelques portraits. On cite, entre ses ouvrages, la Fie de saint Augustin, en huit tableaux exécutés pour la Congrégation de St. -Antoine de Rouen ; puis Y Apothéose du même Saint, peint à la voûte de l’église de cette Congrégation ; le Rachat des captifs par les religieux Mathurins. Ce dernier tableau est mentionné et décrit dans le catalogue du Musée de Rouen publié, en 1809 , par M. Descamps (1).
Gabriel Revel a quelquefois imité Jouvenet avec assez de bonheur , et particulièrement dans une Descente de croix , qu’il a peinte d’après ce maître.
Enfin , pour le portrait, il a eu un heureux et digne émule dans la personne de son frère , brancois Jouvenet, qui lui devait, à n’en pas douter, les plus chères, les plus intimes, les plus précieuses leçons. On sait jusqu’où s’est élevé ce dernier dans cette spécialité de la peinture. On sait également que des connaisseurs eux-mêmes sont tentés quelquefois de confondre les ouvrages des deux Irèies, et qu’ils ne savent pas toujours auquel ils doivent attribuer leurs œuvres non signées, qu’on ne peut, de science sûre , donner à l’un plutôt qu’à 1 autre.
Si fort peu d’artistes, depuis Jouvenet jusqu’à nos jours , ont réussi à reproduire ses œuvres et sa
(i) Mémoires biographiques de Guilbert, — Biographie normande 3 par Th. Le Breton.
manière avec quelque succès, avec quelque bonheur, ce n’est pas qu’on ne l’ait bien souvent essayé. Perpétuellement on remarque, au Louvre, devant les principaux tableaux du grand peintre , des copistes, des imitateurs qui se succèdent sans cesse. Et il nous a été donné de voir , dans cent endroits , de ces produits plus ou moins précieux , portant plus ou moins l’empreinte du génie, mais dont aucun, peut-être, ne doit être qualifié de chefd’œuvre. C’est pour cette raison que , si peu connaisseur que l’on soit , on reconnaîtra toujours , pour Jouvenet, ses véritables et propres ouvrages, et que l’on distinguera toujours facilement l’original de la copie ou de la simple imitation.
Ainsi , dès-lors que l’on se trouve en présence d’une toile de cette catégorie , l’on peut juger immédiatement, et sans beaucoup d’effort, si elle appartient réellement au pinceau du Maître ou de l’un de ses disciples plus ou moins heureux , mais, assurément , resté toujours à une respectueuse distance du chef d’école.
11 serait glorieux cependant de faire fleurir en France , et de mettre en honneur cette école brillante , grave et magistrale, du grand Jouvenet! Les mœurs et la religion y sont intéressées principalement, et l’on ne saurait trop appuyer sur ce point ; on ne saurait trop , aux yeux de ceux-là mêmes qui sont les premiers obligés , par senti-
ment comme par devoir, à sauvegarder les plus chers intérêts de la religion et des bonnes mœurs , on ne saurait, dis je, trop inspirer de goût et d’admiration pour cette peinture si chaste , si suave , si pure , si pieuse , si sainte , la gloire éternelle de notre École française, recueil immortel de cantiques sublimes à la louange de la Divinité et de sa céleste Cour !