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APPRÉCIATION DES OUVRAGES DE JOUVENET

Après avoir raconté la vie du grand peintre , nous avons une autre tâche à remplir : il faut examiner de plus près ses ouvrages, les comparer avec ceux des autres maîtres qui s’en rapprochent , et porter un jugement, d’après les témoignages des peintres, des artistes, des savants, des écrivains, qui se sont occupés de notre célèbre compatriote, sur la place qu’il convient de lui assigner dans notre École française. Nous aurons ensuite à rechercher comment Jouvenet s’est comporté, dans ses compositions, vis-à-vis de la vérité biblique ou historique, vis-à-vis de l’esthétique, des lois de la pudeur et de la modestie , enfin de la couleur locale.

En présence des écoles d’Italie qui brillent de si vives couleurs, qui se recommandent par un goût

si pur, un dessin si correct, qui dominent l’art par la sagesse des conceptions et l’élévation des pensées, il est non moins curieux qu’intéressant de rechercher et de faire sentir jusqu’à quel point le peintre rouennais mérite les reproches qu’il a encourus , et ce qui lui a manqué pour soutenir la comparaison avec ces modèles inimitables qui sont restés les maîtres de l’art, l’admiration du monde et le désespoir de quiconque a voulu les imiter.

Est-il constant que sa couleur soit peu vraie, que ses draperies sont lourdes et dissimulent trop les formes? Jusqu’à quel point peut-on le blâmer d’avoir trop souvent visé à l’effet , en exagérant la vérité ?

Son dessin est-il toujours pur et correct? s’estil toujours maintenu à une hauteur suffisante, lorsqu’il offrait à nos yeux des êtres au-dessus de l’humanité?

Enfin , après cent cinquante ans, ses productions ont-elles conservé le même charme , le temps ne leur a-t-il rien dérobé ?

Telles sont les questions auxquelles nous devons maintenant répondre.

On a dit , on a répété , que Jouvenet n’avait pas eu de maître , puis on a démenti cette assertion. L’une et l’autre opinion nous paraissent également s’écarter de la juste appréciation de son mérite et de ses œuvres. Le seul grand peintre avec lequel il

ait eu , dans sa jeunesse , des rapports intimes et personnels est Lebrun ; il est même assez précisément avéré qu’il a reçu de Lebrun des leçons immédiates et verbales, au dire de Voltaire. Lebrun et Poussin furent les maîtres de Jouvenet en tant que Jouvenet étudia beaucoup leur manière, leur style, leur génie; les peintures de Versailles, Jésus guérissant les Malades, l’Hiver (des Quatre Saisons, à Marly ) , les peintures des plafonds de St. -Pouanges, le Passage du Rhin, etc. , et la plupart de ses sujets mythologiques ou historiques, se ressentent de l’influence de Lebrun sur la jeune imagination de Jouvenet; et Poussin l’a inspiré dans le Frappement du Rocher, dans Esther devant Àssuérus, dans la Présentation au Temple (du Mans) , dans la Latone (du même musée) , dans le Triomphe de Flore (à Nancy) , etc. Mais une fois exécutées, ces œuvres de jeunesse, où percent déjà l’esprit et le génie du peintre rouennais; où, avec les défauts qui déparent des ouvrages manquant d’unité dans la conception comme dans l’exécution , brillent déjà des étincelles décelant un esprit impatient de déchirer l’enveloppe qui l’enferme, un captif qui veut briser la chaîne qui le retient, un génie qui veut se faire jour à travers les ténèbres qui l’obscurcissent , un astre qui veut écarter le nuage qui cache la beauté de son éclat. Une fois que Jouvenet sera débarrassé des influences de son époque , qu’il aura soulevé le

voile qui lui couvre la vue, que ses connaissances se seront étendues, élaborées, épurées, que sa science aura acquis son entier développement, il se dépouillera de tout ce qui n’est pas lui , il abandonnera tout ce qui lui semblera hétérogène et emprunté, pour ne garder que l’unité, la simplicité et l’originalité qui font le génie ; c’est alors qu’il deviendra pur, correct et savant; s’il a eu des maîtres , il les aura écartés, surpassés , et il sera devenu lui-même un maître , et un grand maître. C’est ainsi qu’il ne fut pas un artiste qui conserve les traditions , les principes , les beautés ou les défauts de ceux qui l’ont formé, différent en cela de la plupart des peintres vulgaires ou secondaires ; voilà le côté de l’originalité, du génie, qui font les deux premières conditions du grand homme, quand il y réunit la beauté, le sublime de la pensée et de l’expression.

Comment vouloir, comment penser que Jouvenet ne fut pas un peintre éminemment français , éminemment normand ? Jouvenet qui ne visita point Rome , qui ne dirigea jamais aucun de ses regards vers le midi inspirateur ; Jouvenet qui n’étudia jamais que des peintres français, les Poussin et les

Lebrun . , puis les livres saints et la nature,

cette nature normande et parisienne dont le ciel est nébuleux et terne, mais les sites accidentés et pittoresques, la végétation active et de couleur

foncée ! Et Jouvenet n’aurait pas gardé sa nationalité . ?

Il se forma, par la seule étude de la nature, un goût de dessin nerveux, correct et savant ; il donna du relief et du mouvement à ses figures ; ses physionomies sont vives, ses attitudes vraies, ses draperies longues et bien jetées ; il réussissait surtout dans les grandes machines. Siret lui reconnaît une composition vaste et étendue, des figures heureusement groupées, une bonne entente du clairobscur, de l’harmonie et de la vigueur, un dessin fier et exact. Mais il exagère ses défauts.

« C’est lui, dit M. Court, qui, s’affranchissant des règles et des manières alors trop suivies des écoles de Poussin, de Youet, de Lebrun et de Le Sueur, fit du neuf et du beau, en s’ouvrant une nouvelle route. Si l’on a quelquefois le droit de lui reprocher un ton trop égal , on ne peut s’empêcher de convenir qu’il est constamment chaud , énergique et harmonieux ; ses expressions sont franches et justes; mais le plus grand mérite de notre concitoyen consiste dans l’ordonnance et l’ensemble pittoresque de ses compositions, toujours agréables aux yeux par de belles lignes, d’heureux contrastes et de larges effets de lumière et d’ombre habilement combinés.

« On le compte donc parmi les plus fameux peintres du monde , et la ville de Rouen , justement

fière d’avoir vu naître les deux Corneille, Fontenelle , Boïeldieu et tant d’autres, doit s’enorgueillir aussi d’avoir été le berceau de Jouvenet (1). »

» On entend souvent regretter , dit Guilbert , et on l’a bien redit depuis cet écrivain , qu’il n’ait point été en Italie ; il me semble qu’il faudrait s’en applaudir, d’après le jugement porté dans l’ouvrage intitulé : Observations sur quelques grands peintres. « Les jeunes artistes qui revenaient d’Italie n’en rapportaient que des manières particulièrement imitées d’Annibal Carrache, ét les originaux que faisaient les plus habiles n’étaient guère que des copies. Jouvenet, au contraire, prit alors une marche nouvelle, et, parmi une foule de peintres savants , il est presque le seul qui ait produit des ouvrages distingués par une physionomie originale (2). »

« Il y a des temps plus favorables que d’autres aux esprits créateurs , mais aux esprits créateurs seulement. Ces temps sont ceux où les systèmes d’études ne sont point exclusifs, où les méthodes encore incertaines respectent la spontanéité de l’homme supérieur, où le génie n’est pas condamné à s’allanguir sous la sagesse des préceptes,

(1) Catalogue du musée de peinture de Rouen, 1855.

(2) Mémoires biographiques , art. Joeyenet.

et la succession immuable des phases d’un enseignement inflexible (1). »

Jouvenet eut d’autant plus de mérite , qu’il arrivait à une époque de transition et de centralisation pour les beaux-arts : la création de l’Académie de peinture.

« L’époque de la création de cette Académie royale de peinture et sculpture coïncide fatalement avec celle de cet unitarisme absolu de la monarchie française opéré par Louis XIV et préparé par Richelieu et Mazarin. Pour satisfaire aux immenses travaux des palais qu’il faisait construire et décorer, il fallut enrégimenter l’art et les artistes de tout le royaume, et l’Académie royale de peinture se trouva être un merveilleux moyen de concentration et d’unité de production entre les mains du grand Roi et de son ambitieux peintre favori , Charles Lebrun. De celte heure, tout ce qui manie le ciseau ou la brosse se soumet à une autorité impérieuse, absorbante, uniforme; une certaine manière académique se constitue, à la pompe et aux règles de laquelle nul ne peut se soustraire. Toutes les compositions semblent créées par la même imagination ; toutes les figures affectent le même type , et ce type , dès-lors, ne se renouvelle ou ne se modifie plus qu’à chaque génération de

(1) Boucliitté : Le Poussin, in-12, p. 11.

peintres. Chaque peintre d’un peu de mérite s échappe de sa province et vient rechercher l’honneur d’être admis dans cette corporation privilégiée , qui , seule , peut donner la réputation et la fortune. Ceux qui restent dans leur pays ont les yeux tournés vers la belle manière de l’Académie royale; là est la seule école, là est le moule de toutes les œuvres glorieuses. On ne songe plus à consulter naïvement le génie de cette terre natale qui, suivant la fable antique, sert de mère et donne leur force aux vrais géants. Aussi les chefs-d’œuvre deviennentils rares , même à Paris , et les seuls hommes de quelque relief sont dès-lors les artistes au fond desquels Paris n’a pu détruire leurs instincts et leurs principes inelfaçablement provinciaux; j’ai déjà nommé Largillière, Jouvenet, Watteau. Et la pensée des arts ne vécut plus dès-lors en province que par ces précieuses écoles académiques de dessin que quelques artistes ou amateurs retraités de Paris, Descamps, Desvoge, les ïtivalz, etc., fondèrent, organisèrent et dirigèrent dans certains grands chefs-lieux du royaume ; mais tout cela n’était plus depuis long-temps et ne devait plus être aujourd’hui que chair fraîche à dévorer pour la peinture ogresse de Paris (1). »

(1) De Chennevières : Eludes sur quelques peintres provinciaux , t. II.

Tout au contraire donc , Jouvenet avait voulu s’affranchir de ce joug académique et centralisateur : lui et ses neveux personnifièrent le génie normand que de nos jours sont venus confondre , dans la même nouvelle École française, Lemonnier, Géricault et Court.

« Oui , il y avait un génie normand, et Jouvenet en a été la parfaite incarnation. Jouvenet n’avait pas vu l’Italie comme Poussin; il avait appris son art à Rouen, dans l’atelier de son père. Ses modèles furent des Normands, et il n’a jamais fait circuler dans les veines de ses saints et de ses apôtres que le sang normand. Les femmes que Jésus chasse du temple sont des fermières cauchoises ; celles qui emportent le poisson de la Pêche miraculeuse sont des Dieppoises ; ses anges ont la sveltesse et l’élancé des jeunes garçons de Normandie ; sa couleur même est normande ; l’air qu’on respire en ses tableaux est de l’air normand; mettez un Rubens à côté d’un Jouvenet; chacun auprès d’eux indiquera parfaitement la différence des deux races du peuple de Normandie et du peuple de Flandre. Il apprit tout cela aux Restout qui le comprirent à merveille ; le côté provincial est même leur beau côté. Jouvenet n’ayant pas cà se préoccuper de telle ou telle manière italienne , fut naturellement un grand coloriste , un coloriste du Nord , et très-original à côté de Rubens ; il fut

même, à vrai dire, le seul peintre oiiginal, en France, du temps de Louis XIV. Tous ces mérites lui viennent peut-être de ce que, tout simplement , il comprenait et traduisait le caractère de sa province, entreprenant, facile, plaisant, vigoureux, indifférent, abondant et ami des belles couleurs , comme tout enfant d’une nation de navigateuis. Ce mot , facile à s’expliquer par les rêves , les récits brillants et dorés des mariniers aventureux, est appuyé par tous les faits connus, Tyr et Sidon inventèrent la pourpre. Autant en Italie d’écoles coloristes, autant de ports et de races marines : les Vénitiens’, les Napolitains, les Génois. Murillo voyait remonter à Séville les vaisseaux des Indes, dans le Nord, Anvers et Amsterdam. Les Anglais n’ont jamais pu être que coloristes ( coloristes exaspérés , a écrit admirablement Baudelaire-Dufays). Enfin, dans les temps dont je parle, la France ne connut que deux grands maîtres qui colorassent leurs œuvres: Puget de Marseille et Jouvenet de Rouen.

« Un phénomène assez curieux, quoique à peine sensible , qui s’était manifesté dans la littérature normande, s’est reproduit naturellement dans la peinture de la même province. Malherbe avait plus de fini et d’ingénieux , mais Corneille avait plus de force. Ségrais et Sarrasin , bas-normands , avaient eu pour le moins autant de délicatesse que Fontenelle le rouennais ; mais celui-ci avait eu plus

d’élan et d’étendue. De même , entre les peintres de Caen et ceux de Rouen , l’on remarque une différence de tempérament analogue à celle des peintres flamands et des hollandais. A Rouen , largeur et hardiesse d’ordonnance dans les compositions et aussi même goût de famille pour l’ensemble et le choix de certaines couleurs : les Jouvenet, les Restout, Deshayes, Lemonnier, jusqu’à Géricault. A Caen, amour du détail et de la finesse ingénieuse ; y sont nés Blain, de Fontenay, le peintre de fleurs: Robert Tournières , l’imitateur de Gérard Dow et de Metju , et enfin Malbranche , le peintre des neiges. 11 ne convient point, sans doute , d’outrer de telles remarques ; mais il ne faut pas non plus oublier que, de la combinaison et du travail de tous ces caractères provinciaux, s’est conçue et nourrie la glorieuse École française de notre siècle ( 1 ). »

Ce passage, que nous avons aimé tirer deM. de Chennevières , nous paraît plus juste qu’à M. Ch. Blanc , qui en parle de la manière suivante :

« Dans une appréciation ingénieuse, vraie en partie , M. de Chennevières de Pointel caractérise heureusement, mais avec exagération , l’originalité provinciale de Jouvenet. Jouvenet s est formé à Paris, et il tient par quelques fils à la tradition fran-

(1) De Chennevières : Études sur quelques peintres provinciaux, t. Ier.

çaise. Mais il est certain également que l’accent particulier de sa peinture accuse partout l’esprit de sa province. Il est français sans cesser d’être normand ; à notre sens , Jouvenet est un des plus grands peintres du second ordre. Dans notre tradition française, spécialement, il convient de mettre Jouvenet après Poussin et Le Sueur, après Claude Lorrain, et qui encore? Nous 11e sommes pas complètement de l’avis de Voltaire sur la supériorité de Lebrun. Sans doute Lebrun est un grand machiniste, un puissant ordonnateur, par la vertu de la science italienne ; mais Jouvenet commande avec plus d’énergie , sinon avec autant de méthode , la disposition d’une scène immense et il a le mérite de l’invention dans ses groupes, dans la tournure et le dessin de ses personnages (1). »

Cette appréciation, nous en avons regret, 11e met pas Jouvenet à toute la hauteur où il s’est élevé : il est un mot surtout qui nous blesse. Dans plusieurs de ses productions, Jouvenet peut soutenir la comparaison avec les plus grands maîtres ; auprès d’eux, il a des qualités que nous pouvons faire valoir ; il a son génie particulier qui ressort de luimême ; aux sujets qu’il osait reproduire après d’illustres génies, il donna encore de l’attrait, de l’éclat et de la nouveauté. Ainsi la Descente de

(1) Ch. Blanc : Histoire des 'peintres de toutes les Écoles , art. Jouvenet.

croix de Rubens et de Daniel de Yolterre passent avec raison pour des merveilles de l’art (1) ; Jouvenet n’a point craint d’aborder un pareil sujet

(1) La Descente de croix de Daniel de Volterre , un des plus fameux tableaux de Rome, cilée partout comme une des trois œuvres du premier ordre, avec la Communion de suint Jérôme du Dominiquin et la Transfiguration de Raphaël , se trouve, comme on sait, dans l’église de la Trinité-des-Monts.

« Quelques critiques ont prétendu que Michel-Ange avait fourni à Daniel de Volterre le dessin de sa Descente de croix. Cette opinion ne manque pas de vraisemblance ; mais s’il est vrai de dire que Daniel de Volterre fut assez habile pour reproduire le merveilleux dessin, le modelé accentué et quelque chose du style de son illustre maître, il faut convenir aussi qu’il n’en eut pas l’étonnant caractère, les sentiments profonds, les défauts sublimes. Des types un peu communs, des corps vigoureux, mais sans idéal , des gestes naturels jusqu’à la trivialité, remplacèrent, chez le disciple, les terribles figures du maître, ses airs de tête si fiers, ses grandes tournures. La composition sans doute est bien conçue, distribuée en groupes heureux, et plusieurs figures ont même une expression énergique ; mais le tableau, partout éclairé d une lumière égale, est toul-à-fait sans ressort. Pas plus que Michel-Ange, Daniel de Volterre ne connaissait les lois et les ressources du clair-obscur. Cette partie de l’art, dont les Rubens et les Rembrandt surent plus tard, et précisément dans le même sujet , tirer des effets si dramatiques , était encore inconnue au XVI'. siècle, du moins dans les écoles romaines et florentines. Pour ce qui est du coloris de ce grand morceau, il est monotone et d’une austérité qui conviendrait à la représentation d’une telle scène, si ce vaste camaïeu était au moins rehaussé par les solennités de la lumière, et poétisé par le mystère des ombres. Enfin , si l’expression des figures est graduée avec beaucoup d’art, depuis la sérieuse tristesse des hommes qui descendent le Christ, jusqu’à l’affliction violente des saintes femmes et au désespoir delà Vierge évanouie, on est forcé d avouer que cette expression manque souvent de noblesse et d élévation (*). »

(*) Armengaud : Rome , p. 4 et 6.

après eux ; il l’a fait avec un tel succès qu’on eût pu sans hésitation établir un parallèle dont il n’avait rien à redouter. Jouvenet, par sa grande manière , par son originalité et sa fierté de touche, par la force et la vigueur de son pinceau , le feu et le génie de ses conceptions , la gravité , la dignité de ses personnages , la beauté , la majesté et la richesse de l’ordonnance générale de ses compositions , mérite , selon nous , le titre de peintre du premier ordre, et doit être placé à côté des Rubens, des Poussin et des Murillo . !

Tout en suivant chacun les inspirations particulières à leur génie et à leur éducation, Jouvenet et Murillo avaient beaucoup de points de ressemblance et de sympathie; nous n’en voulons qu’une preuve et nous la tirons de la Vierge tenant l’Enfant Jésus, de la galerie Corsini à Rome, due au pinceau du grand artiste espagnol.

« Celte Vierge, dit M. Ârmengaud, n’est pas divine sans doute ; elle n’a pas la beauté pure , la noblesse idéale des Madones de Raphaël; mais elle est douce, tendre et touchante comme une mère. Le peintre chrétien a pris pour modèle une fdle pauvre, un enfant du peuple, et les regardant avec les yeux de la dévotion, de l’amour, de la foi, il en a fait la Vierge Marie et l’Enfant Dieu.

« Inspirés par le naturalisme , l’École espagnole et son plus grand maître, Earthélemy Murillo, n’ont

jamais pu s’élever au-dessus d’une certaine trivialité de formes et de types ; mais, en revanche, ils ont relevé, par la grandeur apparente de l’âme, ce qu’aurait eu de choquant la vulgarité du corps. Fidèles au génie du christianisme , ils n’ont pas cru nécessaire de rechercher la beauté des visages, et ils ont pensé les ennoblir suffisamment en y faisant rayonner la flamme intérieure , l’esprit de Dieu (1). »

k Resté en pleine possession de son indépendance, chargé de commandes par les chapitres, les couvents , les grands seigneurs , laborieux comme l’est un artiste dont la vie entière se passe dans son atelier, et doué d’une fécondité presque aussi miraculeuse que celle de son compatriote, Lope de Yega , que Cervantès appelait un monstre de nature , Murillo travailla sans relâche quarante ans pour le public , et ses œuvres , en se répandant comme objet de commerce par toute l’Europe, ont dès long temps répandu sa juste renommée et popularisé son nom (2). »

N’est-ce pas là l’histoire de Jouvenet ?

A tort ou à raison , on a fait , entre les artistes , toutes sortes de rapprochements et de comparaisons : ainsi, dit M. Ch. Blanc , « les Italiens ont surnommé Jouvenet le Carrache de la France; car

fl) Armengaud : Rome, p. 320.

(2) L. Viardol : Les Musées de Paris, p. 101.

on a toujours eu la manie de faire de nos peintres des doublures des Italiens; Blanchard, le Titien français; Poussin lui-même , le Raphaël français; comme s’il ne lui suffisait pas d’être Poussin tout simplement. Du reste, la comparaison de Jouvenet avec Annibal Carrache ne manque pas absolument de justesse ; car il avait, comme les Carrache , une science profonde de son art , un dessin assuré et une habileté merveilleuse; comme aussi il est l’intermédiaire entre deux écoles, ainsi que nous l’avons déjà signalé ; mais il est bien plus original que les Carrache, que les éclectiques qui mélangeaient l’École de Rome à l’École de Parme, Raphaël au Corrége, et qui prenaient leurs sujets et leurs figures partout (1). »

Ce que Jouvenet eut surtout de commun avec les Carrache, c’est la réflexion. La réflexion fut précisément le caractère de l’École des Carrache ; c’était en appliquant à leur art les vues de l’esprit et les préceptes de la raison qu’ils avaient su le ramener à la nature écartée par des préjugés d’école. Ce fut dans les sentiments réfléchis , dans les émotions intérieures de l’ânie, qu’ils cherchèrent la source de cette expression pure et sage , opposée par eux avec tant de succès à l’exagération des imitateurs maladroits de Michel-Ange. Sans doute, entrés tous les trois dans la même voie , ils la sui-

(i) Ch. Blanc ; Histoire des peintres , art. Jouvenet.

virent avec des facultés diverses. L’expression est peut-être plus pénétrante dans les tableaux de Louis Carrache, et la conception plus ingénieuse ‘ dans ceux d’Augustin , qu’Annibal a surpassés tous les deux pour la pureté du style et la grâce des formes ; mais presque toutes les productions de ces trois grands maîtres contiennent une profonde pensée ; l’attention s’y arrête d’abord , involontairement saisie par le naturel et l’apparente simplicité de l’expression. Cette simplicité est celle de la richesse; elle révèle l’ordre et invite la réflexion à pénétrer dans les trésors de vérité qui se déploient devant elle à mesure qu’elle pénètre et s’enfonce plus avant (1). »

Ailleurs, nous trouvons ce passage :

« Parmi les noms chers aux Normands, il faut mettre au premier rang Jouvenet dont la modestie égala le talent; Jouvenet, qu’on aurait pu surnommer le Fécond, et qui, par la fougue de son génie , se plaça à côté de Rubens ; Jouvenet , dont la nature elle-même ne put paralyser que le corps et respecta le génie (2). »

Dans un autre endroit, nous lisons :

« On a du marquis d’Argens , écrit en 1 752, un petit livre d’un goût hardi et élevé, sous le titre :

« Réflexions critiques sur les différentes écoles de

(1) Guizot : Etudes sur les Beaux-Arts (1855), p. 219.

(2) Morin : Revue de Fwuen, 1844-

Peinture. > Il est rempli de parallèles curieux , comme entre Raphaël et Le Sueur, entre le Dominiquin et Jouvenet , entre Téniers et Watteau, Jules Romain et Fréminet. »

Nous verrons , en effet, dans les chapitres de la Description, que le rapprochement de Jouvenet avec Le Guerchin et le Dominiquin n’est pas dénué de justesse et de vérité.

Ce qui consacre Jouvenet devant la postérité , c’est précisément son originalité au milieu de tous ses contemporains. Jouvenet est un faiseur de nouveauté, comme tous les grands hommes. On n’est même grand homme qu’à condition de voir plus loin et plus haut que son temps. Ce ne serait pas la peine d’être grand si la taille ne donnait pas l’avantage par-dessus les têtes du vulgaire. Jouvenet aussi avait eu le bonheur de naître dans une famille de peintres.

Presque tous les écrivains qui ont parlé de Jouvenet l’ont traité favorablement. 11 n’a point eu à subir de ballottages successifs dans l’opinion publique, comme certains talents plus capricieux et plus exceptionnels. D’Argenville l’apprécie trèsbien. Voltaire en fait grand cas, quoique (à tort bien certainement) il le trouve inférieur à Lebrun. Voltaire ajoute qu’il voyait les objets d’une couleur un peu jaune par une singulière conformation d’organes ; il veut bien lui accorder la qualité de bon

peintre. On dirait que Voltaire n’a vu ni les Vendeurs chassés du Temple, ni la Descente de croix , ni les nombreux portraits qui n’ont rien de cette couleur jaune. Mais d’Argenville, ce biographe connaisseur en peinture , expérimenté même , disait que Jouvenet pouvait être regardé comme un des plus fameux peintres de la France , comme pouvant même aller de pair avec les plus grands maîtres : il félicitait Rouen d’avoir donné naissance à ce rare génie.

On remarque en lui, dit-il, une manière fière et ressentie, des expressions vives, des attitudes vraies. Dessinant de grand goût, fouillant dans les ombres par des reflets ménagés ou par des lumières piquantes qui font valoir les tons sourds du fond. Il faisait sortir du tableau les bras et les jambes de ses figures ; elles sont , en effet , toutes en mouvement , bien disposées , bien inventées , dessinées correctement; elles disent ce qu’elles doivent dire, trouvant chacune leur vrai plan avec un contraste aussi heureux que bien imaginé et qui ne laisse rien à désirer. On pourrait même dire qu’il coloriait l’âme en fixant sur la toile ses sentiments les plus délicats. Ainsi , sans avoir parfaitement possédé la couleur, ce grand artiste a donné beaucoup d’effet à ses tableaux par l’intelligence du clairobscur qu’il y a su répandre.

« C’est en distribuant sur la toile, dans les limites

fixées par les contours, les ombres et les lumières comme elles se distribuent dans la nature , en y plaçant les couleurs comme elles sont placées dans la réalité, et en modifiant tantôt les ombres et les lumières d’après les couleurs sur lesquelles elles tombent, tantôt les couleurs d’après les ombres et les lumières qui les éclairent ou les éteignent , et qui en déterminent ainsi les nuances et les dégradations, que le peintre arrive à cette représentation fidèle et vivante des objets visibles , but de son art et de ses efforts (1 ). »

« Le Poussin , homme de l’harmonie, de l’unité , a rarement abordé les grands effets de lumière ou d’obscurité, soit de la lumière naturelle, soit de la lumière factice; néanmoins, il l’a fait heureusement dans plusieurs des tableaux de la Passion de Jésus-Christ , dans la Cène peinte pour la chapelle de St.-Germain-en-Laye, dans le paysage où il a représenté un orage et un coup de vent, dans le Déluge, etc. (2). »

Jouvenet au contraire a excellé dans cette partie scientifique, magique et saisissante de la peinture.

L’abbé de Fontenay, dans le Dictionnaire des Artistes (1776), etWatkins, dans The universal Dictionary, ont partagé et répété cette opinion.

Moreri lui reprochait aussi d’avoir tiré sur le

(1) Guizot : Études sur tes Beaux-Arts (1855), p. 113.

(2) Bouchitté : Le Poussin, in-12, p. 349.

jaune; mais l’auteur du Voyage pittoresque lui donne l’épithète de Fameux et loue la correction de son dessin, sa hardiesse et sa richesse.

Piganiol pense que son dessin était un peu chargé ; que le feu était quelquefois poussé trop loin; que le coloris n’était pas fort recherché; mais il dit qu’il dessinait de grand goût, d’une manière ferme ; que ses compositions sont d’un grand effet, que ses expressions sont vives et vraies.

Lavocat vante sou génie, qui était de peindre en grand et dans des lieux spacieux.

Guérin félicite Edelinck, ce graveur qui n’a pas encore été surpassé, d’avoir buriné le portrait de Jouvenet fait par lui-même ; et Chaudon, en louant ses portraits, félicite aussi Gaspard Duchange d’avoir fait passer sur le cuivre le moelleux , le caractère et l’esprit de ce vigoureux peintre.

Beauvais, dans la Biographie en 6 volumes, répète le reproche de Voltaire, et non les éloges des autres écrivains. M. Périès semble émettre, en son endroit, des opinions qui se contrarient : s’il lui accorde une entente parfaite du clair-obscur, il dit qu’il a une couleur de convention ; s’il remarque son dessin exact, il lui reproche d’être dénué de la connaissance de l’antique; ses draperies, dit-il, sont larges et bien jetées; mais elles manquent d’exactitude ou du moins du grandiose que possédait Le Poussin. Il reproche à Jouvenet une ex-

pression souvent faible, une composition théâtrale, comme si, dit-il, il eût voulu en outrer l’effet et dérober ce qui lui manquait du côté de la science. Il va jusqu’à le blâmer, en le faisant le chef de cette école qui a amené la décadence de l’Art.

Le Nécrologe des hommes célèbres loue Restout d’avoir puisé à l’école de son oncle le genre noble et sérieux.

M. Boisard dit que Jouvenet est le reste des grandes traditions ( Mémoires de l'Institut historique de 1835 ).

Nous avons déjà parlé du buste de Jouvenet reproduit en gravure par le regrettable E.-H. Langlois. Le Musée de Rouen possède deux bustes de Jouvenet : celui que Lemoine, associé de l’Académie de Rouen, lui envoya, en 1759, pour son jardin ; et celui qu’elle reçut, en 1784, de la main de Gois et qu’elle plaça dans le lieu de ses séances.

Taillasson dit que Jouvenet est au Poussin ce que Crébillon est à Corneille ; Lecarpentier, que Jouvenet est à l’École française ce que Rembrandt est à l’École hollandaise.

Si des hommes incompétents et prévenus osent écrire qu’au Musée de Rouen d’innombrables pieds carrés sont tapissés de La Hires et de Jouvenets, que l’on paraît estimer plutôt par leur dimension que par leur mérite ; que le plus petit Raphaël ou un élégant Parmegiano vaut toute cette cargaison

de ridicules enluminures et d’insignifiantes compositions. » A cette injuste diatribe des Dibdin , les Liquet répondront : « J’ai vite couru à l’ errata, quand j’ai vu notre Jouvenet enveloppé dans une condamnation si étrange. J’étais fermement persuadé qu’il y avait erreur typographique en cet endroit : je me trompais. Eh quoi ! parmi tous les témoins qui devaient déposer des talents de Jouvenet, M. Dibdin n’aurait-il point aperçu le Paralytique guéri, Esther devant Assuérus, la Madeleine chez le Pharisien , Jésus-Christ chassant les vendeurs du Temple , la Pêche miraculeuse et la Résurrection de Lazare ! Non , ils ont échappé aux regards du juge, et l’on ne s’en aperçoit que trop au jugement. M. Dibdin est sans doute le premier qui ait parlé avec mépris de l’un des peintres les plus célèbres de notre École , d’un peintre qui se distingue surtout par la vaste étendue de ses compositions, l’heureuse disposition de ses groupes et la fierté de son dessin ; par la science qu’il a du clair-obscur ; par la verve de son pinceau, la vérité de ses effets et la hardiesse de ses combinaisons. Lebrun devina les chefs-d’œuvre de Jouvenet; Louis X1Y mit sa gloire à les faire éclore ; M.. Dibdin s’amuse à dénigrer leur auteur. »

Qui voudrait jamais croire que ces reproches bien modérés, mais dictés pourtant par une juste indignation , nous eussions dû les adresser non

pas seulement à un étranger, qui n’était pas artiste, ni ami éclairé des beaux-arts, ni connaisseur sérieux dans la peinture ; qui, dis-je, aurait jamais imaginé qu’un Français, qu’un artiste, qu’un écrivain, qu’un biographe de peintres, eût indignement méconnu le talent, le génie du grand Jouveuet ! Rien de plus vrai , cependant, et nous citons textuellement , malgré la répugnance extrême que nous en éprouvons :

« A la suite de Lebrun , vient naturellement son élève, son aide, son continuateur, Jean Jouvenet (1647-1717). C’est encore l’art théâtral, mais poussé jusqu’au mode de la décoration. Comment appeler d’un autre nom ces immenses châssis en toile où figurent la Pêche miraculeuse, les Vendeurs chassés du Temple, Jésus guérissant les malades, non dans un lazaret, mais sur le bord de la mer, et même la fameuse Résurrection de Lazare? Cette ordonnance scénique, ces expressions outrées jusqu’à la grimace, ce dessin lourd et anguleux dans son apparente exactitude, ce coloris sale, jaunâtre et presque monochrome, ces grands coups de brosse à effet , tout cela ne forme-t-il pas une décoration de théâtre, qu il faut regarder seulement au bout d’une longue reculée, et embrasser d’un coup-d’œil d’ensemble, mais qui ne soutient pas l’examen des détails et la recherche des beautés? C’est Jouvenet que Plutarque,

dans la langue d’Amyot, semble avoir tourné en ridicule , lorsqu’il mentionne ces statuaires de la Décadence « qui taillent des statues bien esquarquillées de jambes , et bien estendues de bras , avec une bouche qui bâille bien grand, ayant opinion qu’elles sembleront vastes et grandes. »

« On conçoit qu’aimant les splendides barbouillages de Jouvenet, Louis XIV ne put se plaire aux délicats magots dcïeniers. 11 fautpourtant ajouter, à la décharge du peintre français, que des compositions moins ambitieuses, telles qu’une Déposition de Croix , qu’il fit, en 1697 , pour le couvent des Capucines, sont plus simples , plus calmes , plus recueillies, partant plus belles de tous points. » Une telle ignominie n’a pas besoin de commentaire : nous la livrons pour ce qu’elle vaut.

« Les philosophes tiennent que le sentiment du beau est inné dans l’homme ; m’est avis du moins qu’en bien des pays ce sentiment est vile altéré, puisqu’il arrive à être contradictoire selon les lois et les climats. Chez la plupart des races modernes, bien éloignées , il est vrai , de la délicatesse primitive, je vois même que le sentiment du beau a besoin, pour être ravivé, que l’éducation revienne en aide à la nature. Nos Normands sont de leur temps et de leur pays, et si l’on veut qu’ils prennent goût aux choses d’art, en savez-vous meilleur moyen que de leur faire toucher des yeux les pro-

cédés de création et comme l’éclosion et le développement de la pensée des grands artistes ; de leur en faire observer les spontanéités, les hésitations , l’expression parfois bien naïve , et par quelles études et quelles purifications a passé un tableau et souvent chaque figure de ce tableau ; ce que la nature fournit à l’interprétation de l’artiste , et comment l’art modifie cette interprétation ? Joignez à cela que la connaissance des dessins est l’exercice le plus subtil qui puisse servir à délier l’œil et à assurer le goût de nos amateurs de province ; et l’éducation des amateurs n’est-elle pas d’importance première, puisque ce sont eux qui serviront d’initiateurs au gros du public (d) ? »

Noël nous dit , dans ses Essais , que Algarotti n’aimait pas Jouvenet; il en rapporte ce passage tiré de Algarotti saggio sopra l'Academia di Francia che e in Roma : « La couleur de Jouvenet est jaunâtre ; il n’y a point de choix dans son dessin ; ses compositions sont laborieuses et sans verve , etc. » Mais , comme on l’a dit mieux que je ne saurais le dire : ce n’est pas tant par la couleur que ce peintre pèche ; c’est la vérité, la fraîcheur de carnation qui lui manque, a Le dessin de Jouvenet peut ne pas être correct; niais personne, sans doute, et je n’en excepte pas même le

(!) Calalogue des dessins de M. le marquis de Cliennevières.

Tintoret, qu’on lui a comparé, personne n’a mieux entendu que lui la véritable encliâssure de toutes les parties du corps humain et n’en a fait un meilleur usage. Enfin , les productions de Jouvenet n’ont pas le goût de terroir qu’on leur reproche; elles portent le cachet de l’enthousiasme , et d’un génie transcendant qui sut se passer des modèles préceptifs que lui offrait l’Italie. »

La comparaison de Jouvenet au Tintoret nous paraît assez juste, et nous n’en voulons pour exemple que la Pluie d’or de Danaë, du Musée de Lyon, qu’on a mise pendant long-temps sous le nom de Jouvenet et qui fut ensuite attribuée au Tintoret.

Enfin, à son tour, la poésie a voulu célébrer le peintre rouennais.

André de Chaligny, dans le Piecueil intitulé : Selecti Norrnanniæ flores , a consacré seize vers à la louange du peintre-poète de la Pêche miraculeuse.

Nous ne les pouvons passer sous silence.

« Seuatui populoque Rothomagensi offerebat humillimus et obsequentissimus servus Maria Andréas de Chaligny, Yirdunensisecclesiæ canonicus, doctor et socius Sorhonicus, maii décima die ann. 1789, p. 22,

Ecquis sublimi rapitur super astra volatil ?

Tu, Pictura, fave ; nam Juvenettus adest.

Audaci genio pertentat granilia quæque ;

Omnia felici perlicit ille manu.

Scena per immensum sempcr se augusta theatrum Explicat; hinc quantum nobililatur opusl Concurrunl animæ varia sub imagine grandes , Sustinet et magnum quilibet actor opus Majestate sua ; sic pingens actio sensus Testem præleritæ me facil esse rei.

Erce volant magno conspersæ lumine vestes :

Nulla super ludat corpora , nulla placet.

Aspice Martini templo monumenta reposta ;

Hic pictor plausus urbis et orbis habet.

Hic Juveneltus adhuc vivens post fala triomphât: Picluræ ætcrnus nempe triumphus erit.

« Le dessin de Jouvenet est très-habile , trèsressenti, sans aucune hésitation. Le mouvement qui est sa qualité, l’entraîne quelquefois à l’exagération, à une manière de tour de force, qui furent un vice dans l’École au XVIIIe. siècle. Souvent, ses hommes du peuple , comme le Pêcheur, vu de dos et qui retire les fdets à droite dans la Pêche miraculeuse , ont une grandeur robuste , une fière allure. Hélas! les Vanloo, les Boucher et autres artistes du siècle de Louis XV, casseront tout-àfait, un peu plus tard, ces jambes et ces bras!

« La couleur de Jouvenet n’est pas de première qualité, quoiqu’on l’ait vantée à l’excès. Elle est rougeâtre, bornée , peu agréable comme localité ! Mais elle se sauve par l’entente des grands effets de lumière et d’ombre, exprimés résolument. C’est l’exécution de Jouvenet surtout, et pour mieux dire, l’accent de sa touche , la manière de poser la pâte

avec certitude, qui le recommandent aux praticiens, de même que l’ampleur de ses compositions et son sentiment dramatique le recommandent à tout le monde. »

Jouvenet est par-dessus tout un peintre français. En le comparant aux grands maîtres du XVII6. siècle, on voit qu’abandonnant le sentier qu’ils avaient tracé, et se dégageant des entraves qu un goût sévère et de profondes etudes leu i avaient imposées, il se lança dans une route nouvelle ; il se fit une manière à lui, n’obéissant qu à la fougue de son imagination. Peintre par instinct, foit de sa verve et de sa facile exécution , il sut sauver, à force d’éclat, ce qu’il y avait parfois de hasardé dans les compositions qui échappaient aux lois rigoureuses de la science et de l’analyse.

Si, après lui, l’École française dégénéra, c’est qu’il est aisé de prendre la facilité pour du talent, l'afféterie pour de la grâce, l’emphase pour de la sublimité ; on se croit poussé par le génie , quand on n’est que bouffi de présomption ; c est qu il est plus commode d’exécuter sans réflexion que de méditer avant de produire. Si les Boucher, les Vanloo , les Coypel amenèrent la décadence de l’art et firent régner le mauvais goût, c’est qu’ils exagérèrent les defauts d un homme dont ils ne possédaient aucune des qualités ; c est qu au lieu d’étudier la nature , ils ne cherchaient leurs mo-

dèles que dans un monde maniéré, dans les romans du jour et sur les planches de l’Opéra. Jouvenet n’en saurait être accusé ; ce ne sont pas là les leçons qu’il donnait à son neveu Restout ; ce n’est pas à cette source qu’il puisait ses inspirations , lorsqu’il créa ces belles pages qui lui ont assuré l’immortalité !

« En jetant un regard sur l’École française régénérée parVien, et ramenée à une méditation profonde, à l’étude et à l’amour de l’antique, il est bien intéressant de laisser pressentir quelle place notre peintre peut occuper au sein de cette foule de talents qui se sont succédé depuis un demi-siècle , et qui peuvent à leur tour faire dire à Paris, avec une juste fierté, que Rome n’est plus dans Rome.

« Les artistes par inspiration sont rares dans notre pays , malgré leurs prétentions en ce genre ; ils n’abondent pas chez nous, ceux qui sont emportés par la fougue de leur imagination.

« L’expérience démontre que, dans les beaux-arts, ceux qui s’y firent le plus beau nom furent guidés par le raisonnement et le savoir. David, Guérin, Girodet furent des esprits rêveurs et profondément méditatifs ; c’est ainsi qu’au siècle précédent avaient procédé Stella, Lebrun et Poussin, l’honneur et la gloire de la France ; c’est dans cette voie laborieuse que s’était engagé Léopold Robert, si douloureusement ravi aux triomphes qui se pré-

paraient pour lui. Gros , plus guidé par l’imagination que par la science et la réflexion, Gros, remarquable par la franchise, la savante liberté de son pinceau , le jet hardi de ses lignes et la merveilleuse animation de ses figures, me paraît surtout pouvoir être comparé à Jouvenet : comme lui, il ne se trouvait à l’aise que sur de vastes toiles, où pouvaient se développer la fécondité, la facilité de son pinceau ; ce n’est point dans le cabinet des amateurs qu’on les peut juger ; il faut les voir dans les musées, au milieu de nos temples, dans les palais des rois. L’un se plut à reproduire les faits antiques et les fastes de l’histoire sacrée ; l’autre se consacre aux annales de son pays, et unit sa gloire à celle du plus grand homme que le siècle ait produit. Si Jouvenet est plus aventureux, plus fécond, plus varié, Gros est plus correct , plus élégant , plus vivant que lui. Tous deux se surpassèrent en peignant les dômes qui ornent la capitale ; ces œuvres du génie sont soumises aux regards de la postérité. Il ne m’appartient point de décider entre deux pareils rivaux ; mais je doute que la coupole des Invalides ait rien à envier à celle de Ste. -Geneviève. » En étudiant le peintre dans la fable et l’allégorie, dans le portrait, dans l’histoire et les sujets sacrés, nous constatons son étonnante flexibilité , et nous découvrons quels sont ceux qu’il a traités avec le plus d’art et de supériorité.

Jouvenet, homme simple et bon, était un peintre essentiellement religieux, et quoiqu’il se soit exercé avec succès dans tous les genres, le nombre de ses tableaux religieux est plus considérable que la somme de tous ceux des autres genres qu’il a traités.

« Aucune histoire n’exerce sur l’esprit, les habitudes et les mœurs des peuples, une influence plus immédiate et plus durable que l’histoire de leur religion. Nous avons pour témoignage l’antiquité tout entière dont les annales les plus reculées se rattachent partout aux diverses cosmogonies sur lesquelles se fondent les croyances , et où les arts furent exclusivement consacrés à la représentation des dieux et des héros placés dans l’Olympe , ou consacrés de quelque manière par la vénération de la postérité. Cette vérité se montra plus clairement encore dans les temps modernes , ou du moins à l’origine des nations qui composent l’ensemble de l’Europe actuelle. En effet, Rome et la Grèce ont eu des historiens qui , sans se borner à rapporter les faits politiques, ne donnent qu’une place circonscrite aux faits religieux, tandis que les premiers annalistes de l’Europe chrétienne furent tous voués à l’Église, et rattachèrent les faits de leur époque à l’histoire des premiers efforts et des développements contemporains du christianisme et de l’influence épiscopale. On peut dire qu’avant

Villehardouin , au XIIe. siècle , et Froissard , au XIVe. , il n’y a pas d’histoire laïque ; et aujourd’hui même , dans l’état où se trouve le progrès de l’enseignement , plus répandu dans les classes inférieures, il y a peu de gens qui n’aient une idée d’ Abraham, de David, de Salomon, du jardin des Oliviers, de la Passion de Jésus-Christ ; il y en a beaucoup qui n’ont jamais entendu parler des batailles de Crécy, de Poitiers, des États généraux de 1356, de ceux de Louis XII et de Louis XIII.

« Il y a donc, dans tous les éléments qui nous environnent, comme une préparation de l’esprit à mieux comprendre l’ Histoire sainte que toute autre histoire, à nous identifier davantage avec les faits qui ont marqué le berceau de notre foi. Il y a en même temps, de la part du peintre, une disposition plus grande à parler un langage que la multitude est mieux disposée à comprendre.

« Il faut du savoir pour apprécier la continence de Scipion, l’héroïsmede Régulus, la visite d’Alexandre et d’Épliestion à la mère de Darius ; il suffit de s’être assis sur les bancs de l’école primaire , il suffit du catéchisme pour ne pas se tromper sur Jésus-Christ appelant à lui les petits enfants, sur Lazare ressuscité, sur l’Annonciation , sur la Présentation au Temple, etc.

« Indépendamment de cette popularité, les sujets bibliques et évangéliques ont encore pour nous plus

de sens, plus de profondeur, plus d’expression ; ils disent plus à l’esprit et au cœur. Chaque fait de l’Histoire profane répond pour lui-même ; chaque fait de l’Histoire sainte est solidaire d’un ensemble d’actions qui, prenant l’homme dans son état le plus humble , l’élève jusqu’au ciel sur l’aile toujours déployée de ses espérances éternelles. Quel que soit le voile dont l’esprit moderne ait à certains moments obscurci les vérités chrétiennes , nous en sommes encore trop pénétrés pour ne pas lire, avec plus de fruit et plus facilement, dans les circonstances qui s’y rapportent.

« Ces considérations expliquent et la préférence des artistes pour les sujets sacrés, et la disposition générale à réclamer le concours de leur talent en faveur des églises, des chapelles, des monastères. Cet état de choses , encore persistant en partie de nos jours, était à peu près exclusif à l’époque du Poussin (1). »

« Le caractère religieux du grand artiste se montre dans cette prédilection qu’il témoigne pour les sujets tirés des livres saints, dans le sentiment de conviction manifeste avec lequel il les traite, dans la sincérité du rapport qui existe entre l’expression peinte de sa pensée et sa pensée ellemême. On ne peut donc douter du véritable caractère de la religion du Poussin , à la fois intime et

(1) Bouchitté : Le Poussin, in-12, p. 313.

extérieure, disposée à s’exprimer par des images , par des scènes dramatiques, et néanmoins éclairée, n’accordant à l’imagination que ce que l’art exige et que la nature de l’intelligence permet (1). »

11 en fut de même, et à plus forte raison de Jouve net, si pieux, si honnête et si modeste.

« Évidemment j l’histoire de la religion était un des sujets sur lesquels la pensée du peintre se repliait avec le plus de plaisir et le plus de fruit. La manière supérieure dont il traita les sujets sacrés en est une preuve sans réplique, et non-seulement il l’étudiait sous le rapport du sentiment et de la morale, mais encore il se rendait, au point de vue de la composition, un compte réfléchi des faits miraculeux rapportés dans les livres saints (2). »

« Ce talent n’est pas le seul qu’il ait déployé dans les sujets sacrés ; il s’y est élevé à un mérite bien supérieur au mérite nouveau , il est vrai , mais toujours modeste de l’exactitude. Dans la composition de ces tableaux , dans 1 expression des personnages , dans les rapports établis entre eux par chaque groupe , et entre les groupes euxmêmes , le sens pieux du sujet se fait toujours sentir; l’histoire y grandit de la présence de Dieu; le Jéhovah des Juifs se montre partout dans les

(1) Bouchitlé : Le Poussin, in-12, p. 235.

(2) Ici., Ibiil., p. 233.

compositions bibliques; l’esprit du Sauveur respire dans tous les tableaux qui ont pour objet des sujets chrétiens. La nuance des deux testaments est admirablement saisie et exprimée sans effort. Dans les sujets empruntés à l’ancien , les rois de la terre, les guerriers , les législateurs ont leur place ; la puissance de l’homme sur l’homme y est souvent représentée par les attributs qui environnent les royautés mondaines ; le chef du peuple hébreu mêle à sa dignité spirituelle de prophète plus d’une des ressources réservées à la puissance terrestre. Tous ces détails sont retracés , gradués , opposés avec une science réfléchie, avec un goût sûr. Dans les sujets empruntés aux Évangiles et aux autres livres qui les ont suivis , point de grandeurs humaines ; des pauvres , des enfants , des femmes , des vieillards ; partout la nécessité de racheter, par les qualités d’un ordre supérieur, l’obscurité des sujets , la vulgarité des circonstances. Mais combien Le Poussin n’y a-t-il pas réussi? Que ne sont pas devenus sous son pinceau ces pâtres, ces femmes pécheresses , ces publicains repentants , ces centurions pleins de foi? « Toute la gloire de la fdle « du Roi, dit l’Écriture, émane de son intérieur. » Dans cet ordre de sujets traités par lui , tout est dans l’expression des sentiments intimes, expression calme, digne, sainte, bienveillante, qui ne consiste pas par conséquent dans de grands mou-

veinents de la figure, et d’autant plus difficiles à reproduire que l’état de l’esprit et du cœur y a plus de part que les traits du visage. Un certain prestige de grandeur , môme humaine , environne le Moïse frappant le rocher, refermant d’un signe de sa baguette puissante les eaux divisées de la mer Rouge; le législateur divin apparaît en lui, lorsqu’il descend du Sinaï, et que les Tables échappent de ses mains indignées. On voit à l’avance le parti que la peinture pourra tirer de cette grande situation, du sentiment que Moïse dut avoir de la dignité de sa mission, de l’attente qui imposait silence aux peuples devant lui; mais Jésus-Christ entrant dans Jérusalem, Jésus-Christ pardonnant à la femme adultère, Jésus-Christ errant et pauvre , faisant la Cène avec ses disciples , n’opérant que des actes de la plus grande simplicité, importants seulement par leur caractère moral et l’avenir religieux qui leur est promis : ce sont là des sujets qui demandent, pour être convenablement traités, les ressources du génie , alliées à une délicatesse de sentiment et d’expression qui se rencontre rarement.

« Le Poussin s’est élevé à cette supériorité, à laquelle on peut affirmer cpie bien peu de peintres sont arrivés au même degré. 11 est facile de s’en assurer par l’étude de son œuvre , comparée aux œuvres des plus grands maîtres. On pourra trouver

de plus vastes compositions, plus de solennité mondaine , des attitudes plus grandioses , des expressions plus recherchées ; nulle part on ne rencontrera le fait plus fidèlement exprimé à la fois dans sa simplicité, dans sa vérité, et néanmoins dans son idéal. Et cependant , Le Poussin a partout conservé son caractère propre , son originalité. Dans ses tableaux représentant les traits de la vie de Moïse, de celle des Patriarches; dans les nombreuses compositions, quelquefois répétées, qui concernent la vie de Jésus-Christ, celle de sa Mère, les actes de ses Apôtres, il est impossible de ne pas reconnaître un cachet particulier, d’autant plus saillant que, dans ces sujets , la plupart des autres peintres retombent presque toujours dans les données de leurs prédécesseurs (1). »

Chacun sentira combien ce passage , écrit pour Le Poussin , est applicable au peintre rouennais.

« Ce serait une étude psychologique pleine d’intérêt, que de rechercher par quelle mystérieuse transformation l’habitude de créer, de grouper des figures dans toutes les conditions de la beauté, engendre et développe dans l’âme du peintre une faculté contemplative qui , en l’absence même de toute image tracée dans l’obscurité de la nuit , dans l’obscurité plus profonde encore des yeux

(1) Bouchitté: Le Poussin, in-12, p. 317,

éteints ou fermés, jouit d’un idéal qu’il s’est créé, par l’étude de la nature , par l’attention donnée à la connaissance des formes humaines, à celle de la beauté propre à chacune, et à celle de leurs rapports.

« Poussin a été, plus que beaucoup d’autres , l’homme de ces merveilles : la gravité de sa vie , son amour du silence et de la méditation, sont les preuves les plus sûres qu’il portait en lui cette nourriture de l’âme, qui rend à l’homme une puissance qu’il semble avoir possédée dans une autre existence et perdue par quelque faute originelle , celle de créer des images et des ensembles dans lesquels il reconnaît sa fécondité et jouit de lui-même.

« L’état de la forme sous laquelle le peintre exprime sa pensée ne produit pas toujours en tous, il est vrai, les grands et salutaires effets qu’on aurait droit d’en attendre. Il faudrait que l’artiste éprouvât lui-même des sentiments élevés , pour se plaire à en reproduire l’expression, à en parler le langage, et, parmi ceux qui ont choisi la peinture héroïque, on n’en rencontre encore qu’un petit nombre qui voient dans leur art autre chose qu’un talent distinct d’eux, en quelque sorte, et qui n’engage en rien la responsabilité de leurs convictions et de leur conscience.

« Les affections humaines qui peuvent être retracées par la peinture sont diverses et nombreuses ;

il y a loin du ridicule , du grossier, du burlesque , représentés par Téniers, par Callot, par Rembrandt , au sublime , au terrible , exprimés par le pinceau de Michel-Ange , de Raphaël , du Dominiquin ; il y a loin aussi de ces derniers caractères à l’aspect d’un riant paysage, à une scène populaire, gaie ou touchante , à la vue d’une plage de l’Océan, d’une mer calme ou agitée par la tempête. Or, les habitudes d’esprit qu’engendre la culture de l’un ou de l’autre de ces genres ne sauraient être les mêmes, et l’homme se modifie selon l’influence des objets qui font la contemplation la plus ordinaire de sa vie.

« Du moins, il en devrait être toujours ainsi ; mais c’est le propre du talent de saisir vite , sans effort, d’exprimer d’une manière pittoresque et fidèle, puis d’oublier et de pouvoir se livrer aux écarts le moins en harmonie avec les conceptions quelquefois grandes, échappées à son insu d’un pinceau facile ; conceptions destinées à aller, à travers les âges, éveiller dans les âmes enthousiastes des sentiments et des idées qui n’auront guère fait qu’effleurer celle du peintre , ou qui seront nées sans réflexion d’une fécondité superficielle.

« Tels sont en réalité beaucoup de peintres, tel ne fut pas Le Poussin. Si nous nous sommes exprimé avec l’exactitude désirable , le lecteur aura compris que, tout entier à son art, étroitement uni

aux sujets qu’il a traités, il y a fait passer sa substance et sa vie, caractère à peu près unigue dans l’histoire, et que nous retrouverons dans le souvenir de ces dernières années , où se produit, dans l’homme qui sent faiblir ses organes, le dernier effort d’affranchissement de sa pensée (1). »

Ce passage nous semble écrit aussi pour notre Jouvenet.

Or, il n’est pas douteux que les sujets qui ont le plus illustré Jouvenet sont les sujets sacrés; et parmi ceux-ci , nous voyons que ses plus admirables productions sont des traits de la vie de Jésus- Christ; il suffit de citer Jésus au jardin des Olives, la Descente de Croix, la Résurrection de Lazare, les Vendeurs chassés du Temple , le Repas chez Simon le Lépreux, la Pêche miraculeuse; sujets sublimes qui ne pouvaient faire autrement que d’inspirer une âme ardente et grande comme celle de Jouvenet.

Notre peintre a manié aussi l’allégorie morale et religieuse avec un grand succès : les magnifiques plafonds de Rouen et de Rennes en sont surtout des preuves irrécusables.

L’histoire lui doit également de beaux tableaux ; la Fondation de la ville d’Ancyre, Saint Louis sur le champ de bataille de Massoure , et même la

(1) Ëouchitté: Le Poussin, iu-12, p. 214.

Famille de Darius , sont des morceaux dignes du pinceau d’un grand maître.

Jouvenet n’a pas moins réussi dans la fable , et si l’on met de côté ses premiers ouvrages , qui , pour la plupart, en sont tirés, on trouvera encore de charmants tableaux dans l’Apollon et Thétis (du musée de Caen) ; dans l’Apollon dont le char s’enfonce au sein de l’onde (de Versailles) ; dans le Triomphe de Flore (de Nancy), et le beau Départ de Phaéton.

Enfin, l’artiste rouennais a fait des portraits justement estimés, parmi lesquels on doit citer ceux de Thomas Corneille , de Mazarin , et surtout du premier président Camus de Pontcarré.

« Malgré sa modestie , Le Poussin savait fort bien apprécier et reproduire l’expression des figures (1). »

Nous dirons la même chose de Jouvenet.

« L’expression est le champ le plus vaste où s’exerce la peinture : là où l’invention et la composition n’ont point ou n’ont que peu de place, dans le portrait, par exemple, la nécessité de l’expression se fait sentir avant tout. Quoiqu’il soit vrai de dire que l’attitude des figures, le mouvement des draperies, et jusqu’à la disposition des objets inanimés ont leur expression, néanmoins l’expression appartient avant toutà la figure humaine. L’art de

(1) Bouchitté ; Le Poussin, in-12, p. 223.

la peinture a pour objet général , et pour moyen principal, d’atteindre son but, l’imitation de la forme par le dessin et la couleur. Or, la plus fidèle et la plus haute expression de l’homme est dans les traits du visage. Aussi voyons-nous dans l’enfance de l’art , à une époque même où il a déjà acquis une certaine expérience , que les tableaux ne sont guère que des collections de portraits ; que les corps y sont disproportionnés, les extrémités très-imparfaitement dessinées ; que tout enfin y est sacrifié à la tête, et que la préoccupation exclusive de reproduire l’expression du visage a fait négliger l’étude du reste. Cette disposition explique pourquoi le plus souvent, avant Raphaël , toutes les têtes expriment le recueillement pieux , la soumission religieuse , le sentiment du repentir, etc. Aucune idée , si ce n’est l’idée religieuse , n’a de généralité au moyen-âge , et il faut arriver jusqu’à la Renaissance pour que d’autres pensées entrent dans le domaine des sentiments généraux et des actions nationales.

« Déjà même avant Raphaël , l’expression des têtes s’était quelquefois rencontrée avec un dessin plus correct et plus régulier des corps ; ce progrès fut dû surtout à l’École de Florence ; il fournit les moyens de faire valoir les expressions des figures les unes parles autres; mais il faut reconnaître que c’est surtout dans les œuvres du peintre d’Urbin

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que commencent, d’une manière décisive, les rapports calculés de ces types variés qui donnent à la composition le caractère dramatique dont l’ effet charme , instruit et retient le spectateur. Nous avons déjà fait remarquer que Le Poussin se rattache , dans toutes les parties de la peinture, à Raphaël et à l’antique ; mais l’antique n’a pu lui fournir que des types individuels ou , tout au plus , quelques groupes. C’est principalement à cette dernière source qu’il a puisé l’expression contenue des sentiments, des joies et des douleurs humaines, par laquelle l’antiquité sut si bien retracer toutes les émotions de l’âme en respectant néanmoins la dignité de la figure de l’homme et la noblesse de ses mouvements. Mais c’est dans l’étude de Raphaël qu'il apprit à combiner ces éléments de toute expression pittoresque , appropriée soit à l’histoire des dieux et des héros , soit au spectacle de la nature , ou rappelant à la vénération des peuples les saintes annales de la religion et les traits sublimes qui marquent l’accomplissement des mystères sacrés (1). »

« Le genre naïf et gracieux ne convenait point, dit Guilbert, au caractère de Jouvenet : la vigueur , l’énergie, le mouvement, la chaleur, voilà ce qui caractérise ses ouvrages, » qu’il choisissait de pré-

(1) Bouchitté ; Le Poussin, in-12, p. 337.

férence dans les scènes grandioses, pittoresques, pathétiques de la Bible, de l’Évangile etde l’Histoire.

Souvent Jouvenet exécutait, en petit, des esquisses qu’il reproduisait ensuite en grand. Il en a laissé un grand nombre de fort estimées.

« Nos maîtres, depuis Vasari, Baldinucci, Malvasia, jusqu’à de Piles , d’Argenville et Mariette , nous ont prouvé que, pour connaître et expliquer la vie et les chefs-d’œuvre des peintres célèbres, il fallait les courtiser, les étudier et les aimer dans la toilette matinale de leurs dessins et de leurs esquisses (1). »

« Certes , les esquisses offrent , en général , un vif et juste intérêt, puisqu’on y surprend en quelque sorte la première pensée d’un grand génie créant une grande œuvre. Chez les puissants coloristes surtout, rien ne charme plus que ces premiers jets d’une intelligence prompte et rapide, à laquelle obéit une main habile et hardie (2) . »

En parcourant les créations de sa jeunesse, de son âge mûr et de sa vieillesse , en suivant les diverses phases de son talent , en indiquant la manière qu’il avait d’abord adoptée, et celle qu’il suivit ensuite , nous nous assurerons si Jouvenet s’est constamment maintenu à la même hauteur,

(1) Catalogue des dessins de M. le marquis de Chennevières, au Musée d’Alençon, p. 2.

(2) L. Viardot : Musées de Paris, p. 62.

et si ses dernières productions ne trahissent point une main défaillante.

Nous nous croyons en mesure de répondre, d’une manière satisfaisante, à cette intéressante question. Nous avons dressé la liste des plus célèbres ouvrages de Jouvenet, celle de ses tableaux d’un mérite inférieur, de ceux qui sont sortis de sa main droite et de ceux qu’il a peints de la main gauche.

Il résulte de cette statistique que, sur ses soixante et quelques toiles signées et datées , il en est au moins quarante qui méritent les plus grands éloges, et que près d’une douzaine passent, avec juste raison , pour de véritables chefs-d’œuvre ; qu’une douzaine au plus, toutes productions de son extrême jeunesse, puisqu’elles ne sont pas postérieures à l’année 1675, alors que Jouvenet n’avait encore que 31 ans , présentent , à côté de beautés déjà supérieures , quelques défauts d’un pinceau qui n’est pas encore assez exercé, suites inévitables de son peu d’expérience et de l’influence que subissait, de ses maîtres et de ses contemporains, cette jeune tête qui sera grande et sublime du moment qu’elle aura secoué un joug insupportable pour elle.

Mais déjà , dès l’âge de 29 ans , Jouvenet avait été lui-même dans la Guérison du Paralytique, où il s’est dépouillé de ses inspirations em-

— loi —

pruntées , où il a abandonné la manière de ceux qui avaient dirigé les premiers coups de son pinceau.

Un examen sévère de plusieurs de ses œuvres y fait reconnaître qu’elles manquent de la pureté de dessin qu’on admire dans les statues antiques et les peintures des grands maîtres dont l’Italie est si riche ; mais ce peintre a racheté ce défaut par tant de qualités supérieures , qu’à peine le laisse-t-il apercevoir ; le grandiose de la composition, le coloris vigoureux , la chaleur de l’exécution se remarquent dans tous ses ouvrages.

Jamais on ne poussa plus loin que lui cette belle poésie qui est l’âme de toutes les compositions : aussi Jouvenet a-t-il été appelé excellemment le peintre-poète.

Depuis 1685 jusqu’à l’époque de sa mort , en 1717, Jouvenet ne produisit qu’une suite de magnifiques ouvrages ; et si ce n’est dans deux ou trois seulement de ses tableaux , il ne paraît nullement que son génie ou son pinceau se soit affaibli. Ses plus grands chefs-d’œuvre, la Descente de Croix, les Vendeurs chassés du Temple , la Pêche miraculeuse , le Repas chez Simon , la Résurrection de Lazare , la Mort de saint François , le Magnificat, Jésus au jardin des Olives, le Triomphe de la Justice, portent les dates de 1697, 1699, 1706, 1714 et 1716.

Le Mercure de France, de l’année 1730 , s’exprime ainsi sur le grand artiste rouennais :

« INé pour ce que la peinture a de plus grand , Jouvenet se fit bientôt une manière sûre et hardie, fondée sur des principes certains, qu’il s’était rendue propre à lui-même, d’après la seule et belle nature qu’il étudia toujours avec le discernement le plus exquis et l’application la plus suivie. C’est ce qui a mis dans tous ses ouvrages une action si vive , si naturelle , si bien entendue , la vraie intelligence du clair-obscur et l’accord le plus parfait des ombres et des lumières , un dessin savant et correct , le plus beau choix des attitudes, et de tout ce qui rend ses personnages nobles , vivants , animés , les draperies les mieux jetées et du meilleur goût ; il possédait au souverain degré la connaissance la plus exacte de la perspective aérienne , qui fait comme jouer l’air et tourner l’œil du spectateur autour de toutes ses figures ; il faisait paraître le lieu de la scène aussi vaste qu’il convenait à son sujet , sans équivoque et sans contradiction , répandant sur tous ses objets, par l’artifice du clair-obscur et l’intelligence du coloris en général , ce vrai charmant qui trompe si agréablement par la juste harmonie des couleurs et de la perspective. Il avait , d’ailleurs, toutes les parties qui font l’excellent peintre et le grand maître.

« Il n’est pas étonnant que des talents si rares aient eu de si prompts et de si heureux succès , ni que cet habile artiste ait acquis de si bonne heure une réputation qu’il a toujours soutenue et augmentée jusqu’à sa mort.

< Sa surprenante facilité et son génie abondant lui ont fait enrichir la France d’un très-grand nombre d’ouvrages répandus à la Cour , dans Paris et dans les provinces.

« Les grands hommes devraient être aussi immortels que leurs ouvrages ; celui-ci , chéri de tous ceux qui le connaissaient, respecté et considéré de tous les connaisseurs , estimé de tout le monde et aussi recommandable par sa probité que par ses talents , mourut au milieu de sa famille dont il faisait toutes les délices , et qu’il avait élevée dans les principes des plus solides vertus , ne laissant point de garçons héritiers de son génie , mais quatre filles d’un mérite très-distingué.

« Au défaut de fils , il a eu la consolation de laisser un élève dans son neveu, M. Restout, reçu depuis sa mort à l’Académie et qui a fait de si grands progrès , qu’on peut dire que son illustre oncle revit en lui.

« Jouvenet est un des peintres de son temps qui a produit le plus de grands ouvrages ; il avait une pratique facile , exactement soumise à sa féconde imagination , et dessinait avec une facilité

et une précision admirables, sans jamais perdre de vue la nature], qu’il ne cessait d’étudier pour parvenir à cette imitation naïve qu’on admire dans ses tableaux. On en voit quelques-uns de chevalet où il s’est un peu écarté de cette grande manière fière et ressentie qui prouvait qu’il savait mettre des grâces et de la délicatesse dans ses ouvrages selon l’exigence des cas ; car on a long-temps cru qu’il cherchait autant à étonner le spectateur qu’à lui plaire.

« Ses portraits sont d’une ressemblance parfaite et d’une vérité admirable. Il imaginait facilement et composait très-bien, exprimait sensiblement et employait à propos les allégories et les épisodes pour enrichir et faire valoir ses productions.

« Il avait beaucoup de probité et de religion , n’aimant point le faste ; il était fort charitable , compatissant et bon ami. »

Jouvenet est un grand peintre et un grand maître : telles sont les propres expressions de MM. :

Pérignon , directeur du musée de Dijon , et de l’École impériale des Beaux-Arts de la même ville;

Joseph Dassy, conservateur du musée de Marseille ;

A. Deloye, conservateur du musée Calvet, d’Avignon;

Mauduy, conservateur du musée de Poitiers ;

Bouillet, conservateur du musée de peinture de Clermont-Ferrand ;

Hugot , conservateur du musée de peinture de Colmar ;

M. le Conservateur du musée de peinture de la ville de Bourges.

Le savant chanoine - archéologue de Tours , M. l’abbé Bourassé , nous écrit, à la date du 24 janvier 1858 :

« En vous proposant d’écrire l’Histoire de la vie et des œuvres de J. Jouvenet, vous avez choisi une belle page d’histoire. Permettez-moi de vous en féliciter. Jouvenet mérite une réputation plus populaire que celle dont il jouit en France. »

L’illustre auteur de la Monographie de l’église et de l’abbaye de St. -Georges de Bocherville , de l’Histoire des châteaux d’ Arques, de Tancarville et du Château-Gaillard, le fondateur du musée d’antiquités de la ville de Bouen , nous dit à son tour (6 décembre 1857) :

« Vous avez entrepris une tâche difficile , mais bien belle, celle de tracer l’histoire des œuvres et de la vie du grand peintre rouennais. »

M. H. Baudoux, conservateur du musée de peinture de Nantes, nous fait connaître ( 21 novembre 1858) qu’il « professe une grande admiration pour ce peintre, l’une des gloires de notre École. »

M. Dugasjean, conservateur du musée de pein-

ture du Mans, nous envoie ces lignes ( 14 décembre 1857 ) :

« Je suis très-heureux de contribuer, pour si peu que ce soit, à rendre plus complète la Biographie d’un peintre que je regarde comme une des gloires de l’École française, et pour lequel la postérité me semble avoir été injuste. 11 est vrai qu’il a le tort d’être français . »

M. Lancrenon, directeur-conservateur du musée de Besançon, s’exprime lui-même avec autant d’enthousiasme (1er. décembre 1858) :

« Vous me demandez mon opinion sur les œuvres de votre illustre compatriote : je vais vous l’exprimer avec l’entière conviction d’un artiste.

« De tous les grands maîtres qui ont illustré l’École française , Jouvenet me paraît le plus grand peintre de tous , par sa verve et l’énergie de son exécution ; dans ses compositions toujours originales, il règne une magnifique ordonnance qui saisit le spectateur. Selon ma manière de voir, tout ami des arts doit éprouver une profonde émotion en contemplant la Descente de Croix, les Vendeurs chassés du Temple , la Pêche miraculeuse et la Madeleine aux pieds du Sauveur.

« Sous le rapport du sentiment religieux, la Descente de Croix est admirable et on peut la considérer comme un des plus beaux tableaux de toutes les écoles.

« J’ai en telle estime le grand talent de ce maître , que je regarderais comme une bonne fortune pour le musée de Besançon si jamais j’avais le bonheur d’acquérir pour lui la moindre chose sortie de son pinceau. »

M. T. Meneau, président de la Société des Amis des Arts de la Rochelle ( 3 décembre 1858), nous fait le plaisir de nous adresser l’appréciation suivante :

« Nous n’avons rien de J. Jouvenet. J’en éprouve de bien vifs regrets : car Jouvenet est un des peintres dont la France a le plus droit d’être fière. Sa manière large et magistrale de traiter ses sujets, la vigueur de ses académies, sa touche franche et brillante, m’ont toujours profondément impressionné. »

A la date du 8 décembre 1858, M. J. Gibert, directeur de l’École de dessin et du musée d’Aix ( Provence ) , nous écrit :

« Jouvenet est un grand peintre dont le nom doit être placé à la tête de notre École française, à côté de Poussin et de Le Sueur. Si l’on ne rencontre pas chez lui les qualités d’étude de tel autre peintre , l’effet dramatique et imposant de ses tableaux, le pittoresque et l’ampleur de sa composition et surtout son exécution si puissante, l’ont classé désormais parmi les peintres les plus habiles. »

M. Schitz, conservateur du Musée de peinture de la ville de Troyes (25 décembre 1858) , nous écrit :

« J’admire les belles toiles de J. Jouvenet, dont le talent facile et si fécond a produit tant de compositions charmantes , qui ont , selon moi , le grand mérite de porter en elles un cachet de distinction et d’honnêteté qu’on ne trouve pas toujours chez des talents même plus robustes. »

Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de connaître l’opinion d’un savant artiste étranger , sur le mérite des œuvres de Jouvenet.

M. Erasmus Engert , directeur de la galerie impériale-royale du Belvédère , à Vienne (Autriche) , à la date du 26 décembre 1858, nous écrit :

« A juger des gravures qui existent d’après ses principaux ouvrages , la richesse de ses compositions, pleines d’esprit et de vivacité, lui donne à juste titre , une place parmi les premiers maîtres français de son temps. — C’est dans les figures seules qui , parfois , portent une expression un peu trop théâtrale, que peut-être la critique pourrait trouver quelque reproche dans ses compositions de l’Histoire sainte, et cela surtout dans la figure du Christ et celle de la Sainte Vierge.

« Je vous donne cette opinion telle que j’en ai eu l’impression par les reproductions de ses toiles, et j’espère que, imparfaite comme elle ne peut l’être autrement , Vous ne la prendrez que de ce point de vue. »

Nous allons maintenant placer sous les yeux du

lecteur le sentiment plein de vérité, en même temps que du plus touchant enthousiasme, de M. Bronzé, peintre, conservateur du musée de la ville de Toulon.

« La demande que vous faites à tous les conservateurs de collections publiques me paraît être la voie sûre, pour aboutir à un travail historique véritablement sérieux, et conséquemment digne du grand artiste qui en est l’objet; c’est une œuvre à laquelle j’aurais, avec bonheur, apporté les matériaux que le hasard aurait pu mettre sous ma main ; car, même avec les richesses plus que suffisantes dont vous disposez à Rouen et à Paris, rien ne doit être indifférent d’un peintre aussi réellement maître que J. Jouvenet qui, sûrement, a dû imprimer la griffe du génie sur tout ce qu’il a touché. Mais, à mon grand déplaisir, Monsieur, autant pour notre musée, que pour votre travail, je regrette de ne rien pouvoir vous signaler, pour ajouter au nombre de ses œuvres.

« Le justement célèbre peintre normand a toujours fait mon admiration , et tout ce que je pourrais vous en dire ne serait que la bien faible expression de ce qu’il vous doit inspirer. 11 est certain que, comme ordonnance, énergie et originalité de tournure dans ses figures, détermination de clair-obscur et magnificence d’ensemble, c’est un peintre à mettre en parallèle avec les mieux

doués; il est original, individuel surtout, autant qu’aucun d’eux, et l’influence de son maître luimême s’est émoussée plutôt que de pénétrer cette puissante nature! Et pourtant, Lebrun avait un côté par où il ne devait pas mal convenir à Jouvenet : toutes les œuvres de ce dernier ont un accent propre et bien distinctif; néanmoins, comme tout ce qui nous entoure, il avait les défauts de ses qualités ; je n’ai ni le temps ni les moyens de développer par écrit cette téméraire proposition ; je dirai simplement que le sens pittoresque qu’il possédait, selon moi, à un degré difficilement accessible, l’a abusé bien souvent en lui faisant prendre le moyen pour le but. Mais c’est égal ; dans mon esprit, c’est toujours un de ces grands peintres parmi les grands ! c’est un de ces génies heureux profondément estimés des connaisseurs, et que la foule aime, même sans les comprendre. Quelle belle immortalité les destins lui ont faite ! Quelle bonne étoile a passé sur Rouen en 1 0/j /i ! Comme on doit s’attacher volontiers à une gloire aussi incontestée , aussi vraie ! »

De son côté, l’éminent auteur du Dictionnaire <T Esthétique chrétienne nous écrit de Valence, le 3 février 1859 :

« Vous avez eu l’heureuse idée de vous occuper d’un des peintres les plus considérables et les plus oubliés de notre École française, qui, elle-même,

n’a pas encore obtenu, dans l’estime du public et dans les appréciations de la critique contemporaine, la place distinguée qu’elle mérite d’y occuper. Moimême, jeme reproche, non de l’avoir méconnue (car j’ai eu le courage, dans mon Dictionnaire cl’ Esthétique et ailleurs, de réclamer contre cet injuste oubli qui pèse sur elle), mais de n’avoir peut-être pas même consacré quelques lignes à l’un de ses plus illustres représentants , celui-là même dont vous venez d’écrire la vie. Aussi, ai-je accueilli avec joie cette bonne nouvelle qui m’annonçait une double satisfaction : d’abord celle de vous lire, ensuite celle de combler une lacune que je regrette, parle compte-rendu que je donnerai de votre ouvrage. » Les témoignages unanimes que nous avons rappoi tés ci-dessus et qui déposent en faveur du talent de Jouvenet , sont , comme nous avons vu , consignés dans des ouvrages imprimés, sortis de la plume de personnes graves et d’auteurs justement en renom. Nous avons voulu tout d’abord nous appuyer de ces nombreuses et respectables autorités , pour célébrer la mémoire de notre illustre compatriote. Mais , en même temps , il nous a semblé fort intéressant , nécessaire même, de rassembler, sur cet artiste célèbre , les sérieuses opinions du jour, et nous sommes heureux d’avoir pu présenter ici les témoignages de plusieurs savants et artistes de notre époque.

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