ÉTUDES
Dessin qui fait partie de la collection de M. de Chennevières , exposé au Musée d’Alençon.
« Sur une même page , un pied chaussé à l’antique , deux mains tenant un bois de lance, et les plis d’une manche.
« A la pierre noire , rehaussé de blanc. »
RAPPORT ENTRE LES OEUVRES DE JOUVF.NET ET LES LOIS DE L’ESTHÉTIQUE , DE LA MORALE, DE L’HISTOIRE ET DE LA COULEUR LOCALE.
11 nous reste à examiner notre peintre sous un nouveau et dernier point de vue, qui ne paraît pas avoir beaucoup préoccupé ses biographes, ni aucun des écrivains qui ont étudié les travaux du grand artiste, à savoir : comment Jouvenet s’est conformé à la vérité biblique , historique et morale dans les sujets et les scènes qu’il a rendus : objet capital, bien digne assurément d’arrêter les regards du philosophe et du chrétien , en même temps que les réflexions des artistes et des amis de l’art ; su-
(1) Ce chapitre est tiré, en grande partie, de l’excellent recueil romain : « Analecta juris pontificii », livraisons de septembre et octobre 1858, n°. 22.
jet dans lequel Jouvenet a montré sa belle âme et la pureté de son cœur , autant que l’étendue de ses connaissances et l’immensité de son génie.
Ce chapitre, quoiqu’il regarde principalement les sujets sacrés , touche néanmoins à divers points et à plusieurs degrés aux différents genres de la peinture : c’est qu’il n’est permis à personne d’être faux, obscène ou impudique ; et que personne n’a le droit d’invoquer son ignorance quand il s’agit du droit ou du devoir. Or , dans aucun de ses ouvrages , Jouvenet ne saurait être accusé de ces imperfections et de ces défauts.
Posons d’abord les principes que doivent, sous ce rapport , suivre les peintres ; et nous verrons comment Jouvenet s’y est conformé , ou en quoi il s’en est écarté.
« Les saintes images sont pour les gens ignorants , qui ne peuvent pas lire les livres sacrés , ce que sont les livres pour les hommes instruits et éclairés. » C’est le 8e. Concile général, 2e. de Nicée , qui fait cette réflexion au sujet des saintes images. Elle montre l’importance d’écarter de la peinture religieuse toute erreur capable de nuire à la pureté de la foi, ou de tromper les fidèles sur les mystères et sur les récits bibliques. La peinture est, pour ainsi dire , une traduction des Livres saints à l’usage des fidèles.
Dans combien de grossières méprises sont fré-
quemment tombés les sculpteurs et les peintres , sans excepter les plus célèbres , contre la vérité de l’histoire biblique ! L’ignorance des faits , des mœurs et des lois a produit des erreurs qu’une imitation aveugle renouvelle , propage sans cesse. Il n’est personne qui n’ait vu des tableaux représentant la circoncision de Notre-Seigneur ; la cérémonie semble faite dans le temple de Jérusalem, orné de grandes et riches colonnes ; un prêtre , vêtu des ornements du souverain pontificat , fait la cérémonie; d’autres ministres l’entourent, et de jeunes enfants sont à genoux , tenant en main des cierges allumés ; et pourtant qui peut ignorer que la circoncision eut lieu dans la grotte de Béthléem, et non dans le temple ; que la Sainte Vierge fut le ministre de la circoncision , selon le sentiment le plus probable ; et non un prêtre et encore moins le souverain pontife : ce qui est le comble de la folie ? Raphaël a peint le premier miracle de saint Pierre , la guérison du Boiteux , d’une manière tout-à-fait contraire au récit des Actes des Apôtres, chap. 3. Le temple qu’il représente n’a rien de commun avec celui de Jérusalem : c’est une de nos églises, avec une grande coupole , avec des colonnes très-élevées ; et , ce qui n’est pas supportable , avec des statues et des images. Le Boiteux n’est pas celui du texte sacré ; c’est un homme robuste qui a une jambe entière et l’autre coupée
sous le genou ; près de lui est la jambe de bois, pareille à celle dont les gens amputés font usage. Quoi de plus absurde et de plus révoltant ! Le texte sacré nous parle d’un homme perclus de naissance, qu’on portait pour demander l’aumône à la porte du temple : cet homme n’avait pas subi d’amputation , il avait ses deux jambes et ses deux pieds , ainsi qu’on le voit clairement dans ce passage de l’écrivain sacré : Et protinus consolidâtes bases illius et plantce ; et exiliens stetit , et ambulabat. Les peintres ont grand besoin d’être guidés par des hommes versés dans la connaissance des saints Livres.
« Les sujets impudiques, voilà la seconde chose qu’on doit reprocher aux peintres. Certains artistes choisissent de préférence, dans l’Histoire sainte , les faits qui sont propres à exciter l’impureté. Ce sont les fdles deLoth, entièrement nues, et enivrant leur père pour lui faire commettre l’inceste. C’est l’ Egyptienne provoquant Joseph à l’adultère. C’est Bethzabée qui se livre à la passion du roi David. C’est l’histoire de Suzanne dans son bain , et autres sujets du même genre qui sont réprouvés par les règles de l’honnêteté. Ces artistes abusent indignement de la peinture. Selon Platon, la rhétorique employée dans un autre but que pour rendre les citoyens meilleurs, loin d’être la vraie rhétorique , n’est qu’un misérable artifice
et une coupable flatterie ; ainsi , la peinture impudique n’est que la prostitution de l’art. Chez les Égyptiens , les lois punissaient les licences impudiques des peintres. Aristote recommandait aux magistrats de sa cité de ne souffrir aucune peinture , aucune statue indécente (Polit., \[ b. VII, c. 18). Saint Grégoire de Nice appelle les peintures obscènes des spectacles infâmes , infamia spectacula ; et Tatien , vitiorum monimenta. Il y a défense expresse de peindre des sujets impudiques sous prétexte de faire des images sacrées, tant en vertu du Concile In Trullo qu’en vertu du Concile de Trente. La bulle Sacrosancti d’Urbain VIII défend d’exposer, dans les églises ou sous leurs portiques , les images qui ont quelque chose d’indécent ou d’immodeste.
Les peintres doivent s’abstenir ainsi de toute nudité indécente, à laquelle ils peuvent commodément obvier.
Les Grecs et les Orientaux, dont la piété envers les saintes images est si grande , ne les représentaient jamais que vêtues d’une manière très-convenable et très-décente. Ils ont les nudités en horreur. Les peintres d’Occident feraient bien de les imiter. Mais , hélas ! quel grand nombre de tableaux ne trouve-t-on pas qui sont répréhensibles au point de vue de l’honnêteté? Il n’est pas rare de trouver des enfants encore grands, qui sont cen-
sés représenter des anges dans des nudités bien propres à enflammer les passions. La Sainte "Vierge elle-même, modèle de toute chasteté, est représentée avec des cheveux épars sur un cou et des épaules entièrement nus. Il est des artistes qui ont osé la peindre avec la poitrine découverte. On croirait voir quelque déesse païenne et non la Reine des anges , le plus parfait modèle de la pudeur virginale.
N’a-t-on pas osé peindre l’Enfant Jésus entièrement nu , à l’âge de deux ou trois ans? Je demande ce que l’édification et la piété peuvent gagner à ces nudités ; ne savons-nous pas , au contraire, que les nudités des tableaux causent les plus dangereuses impressions chez les gens faibles et chez les enfants ?
Un peintre célèbre a représenté deux martyrs tramés au supplice, entièrement nus de la tête aux pieds. C’est peut-être très-beau au point de vue de l’art, si l’on veut ; mais la prudence et la modestie chrétiennes le condamnent. — Un autre peignit saint Sébastien avec la chair d’un admirable coloris, le front découvert , le visage riant ; tout était si beau et si frappant, qu’on ne tarda pas à s’apercevoir que les yeux de bien des femmes s’y arrêtaient avec complaisance. 11 fallut, par prudence, faire disparaître le tableau. — Un autre représenta une vierge et martyre, entièrement nue, sur
une croix en forme de X, semblable à celle qu’on attribue à l’apôtre saint André. Comme si l’homme avait besoin de provocations extérieures pour exciter sa chair qui le précipite elle-même dans mille tentations ! — Toutes ces images sont prohibées par le Concile de Trente : Omnis lascivia vitetur ; ita ut procaci venustale imagines non ping antur , neque ornentur ( Sess. 25 , De sacr. imag. ).
Cependant , pour nous garder de toute exagération , nous devons faire observer qu’il y a des nudités permises. Ainsi , les anciens ont toujours représenté Adam et Eve entièrement nus. On peut donc le tolérer, puisque l’ancien usage le veut ainsi ; et que , d ailleurs , on ne peut guère représenter autrement l’heureux état d’innocence que plus tard ils ont perdu. Mais l’artiste doit s’efforcer d’écarter toute turpitude, autant que les règles de l’art le permettent. Il doit cacher ce que la pudeur défend de représenter : la position d’un objet , une branche, un tronc d’arbre, voilà les moyens de sauvegarder la pudicité.
Après la faute , lorsque Dieu fait des reproches à nos premiers parents , ou lorsque l’Ange les renvoie du Paradis terrestre , il faut leur donner les feuilles de figuier , ou la tunique de peau dont parle la Genèse.
Pour ce qui concerne les martyrs , hommes ou femmes , on ne doit jamais permettre de les peindre
entièrement nus. Nous n’ignorons pas que les païens , grecs ou romains , avaient coutume de supplicier leurs condamnés dans la plus complète nudité. Les martyrs subirent l’ignominie de cette nudité, non-seulement sous les persécuteurs païens, mais aussi sous les Ariens, aiusi que nous l’apprenons de saint Athanase , de saint Hilaire et de l’historien Eusèbe. Nous dirons néanmoins qu’on doit éviter , dans les tableaux des martyrs , cette nudité, parce que la décence chrétienne la repousse. Ils ont mérité devant Dieu en la supportant ; mais ce qui a été une source de mérite et de gloire pour eux n’est pas utile pour nous , qui avons besoin de réprimer toutes les affections impures. Les martyrs ont souffert bien des choses que la décence ne permet pas de représenter. Les divers instruments de supplice , vraiment diaboliques , qui déchiraient le corps entier , ne pourraient être bien rendus qu’avec la complète nudité. Eusèbe raconte que certains persécuteurs eurent la cruauté de suspendre de pauvres femmes, attachées par un pied, la tête en bas, déchirées par des instruments de supplice. Est-il possible de représenter un si affreux spectacle sans blesser la pudeur ? Théodore dit, au sujet du B. Benjamin, que le roi de Perse , qui le martyrisa , fit introduire , dans certaines parties , une verge qui , retirée et introduite plusieurs fois , causa d’indi-
cibles tourments au confesseur de la foi. Quel est le peintre , je le demande , qui voudra reproduire cette circonstance du martyre ?
Après les martyrs , ce sont les anachorètes des deux sexes, envers lesquels il n’est pas rare que les peintres fassent des choses inconvenantes. Qui n’a vu ces saints ermites, représentés avec les épaules , la poitrine , ainsi qu’une partie des jambes et des cuisses tout-à-fait nus? Les peintres leur donnent une chair ferme et blanche , comme si des hommes qui vont nus, sous le soleil d’Égypte, et qui dorment à la belle étoile, n’acquéraient pas nécessairement une peau dure , horrible et couverte de poils ! Que les peintres donc renoncent à cette nudité que la vanité leur rend si chère. Ils feront beaucoup mieux de peindre les anachorètes couverts d’un sac, d’autant plus que nous savons fort bien que saint Paul, le premier et le plus parfait modèle des ermites , s’était fait une tunique de feuilles de palmier. Cette observation est surtout nécessaire pour les saintes. Qui n’a vu des sainte Pélagie , des sainte Marie Égyptienne , des sainte Madeleine , presque toutes nues , ou du moins très-indécemment vêtues ?
Après les choses impudiques et les nudités , il faut que les peintres évitent tout ce qui sent la légèreté, le ridicule , l’absurdité ; car ces défauts sont, dans des tableaux religieux, une véritable
impiété. — Nicéphore parle d’un tableau qui représentait N. S. J. C. avec les emblèmes de Jupiter Tonnant; le peintre fut bien puni de son impudence ; car sa main se dessécha lorsqu’il achevait son tableau ; il pleura sa faute , et saint Gennadius , patriarche de Constantinople , le guérit. Combien ne trouve-t-on pas de compositions et de tableaux qui trahissent l’ignorance de l’artiste, par les choses ridicules et ineptes qu’on y remarque ? Ainsi la Cène eucharistique, représentée comme si elle eût eu lieu dans un palais royal ou dans quelque salle du temple ; — le festin deBéthanie avec des circonstances tout-à-fait ridicules; — la conversion de saint Paul, par Michel-Ange, où l’on voit le Christ se précipiter du haut du ciel d’une manière tout-à-fait indigne de sa majesté ;— l’Enfant Jésus jouant avec un passereau retenu par un fil : — voilà quelques exemples de ce qu’on reproche aux peintres ; nous ne faisons que les indiquer ici ; nous en parlerons plus loin avec plus d’étendue.
Un autre abus des peintres , qui n’est malheureusement que trop fréquent , et qui devient un sacrilège, pour ainsi dire , lorsqu’il s’attache aux' images religieuses, c’est d’emprunter les traits d’une personne aimée d’un amour impudique, pour représenter quelque saint ou sainte dans un tableau religieux. — C’est déjà un grand désordre et une chose indigne de la religion qu’une per-
sonne vivante veuille se faire peindre dans un tableau religieux , et de représenter sous ses traits l’image d’un saint ; mais si le peintre choisit pour cela une personne qui soit pour lui l’objet d’une passion impudique , cela devient un désordre honteux et sacrilège. Pline , parlant d’un peintre qui faisait toujours quelque portrait d’une femme aimée, dit que c’est la corruption de l’art. Les Pères des premiers siècles reprochaient aux païens de prendre des modèles parmi les femmes prostituées. On peut voir Clément d Alexandrie ( Oratio ad gentes ) demandant aux païens s’ils veulent adorer les prostituées, en les prenant pour modèles des portraits de Vénus.
Enfin , les images qui donnent lieu à quelque erreur doivent être abolies , si 1 on ne peut pas les corriger facilement. Cela résulte du principe posé au commencement. Les images sont les livres des gens ignorants. De même que l’Église prohibe les livres qui, sans contenir d’erreur manileste, prêtent aux gens ignorants l’occasion de quelque erreur dangereuse ; ainsi les peintures qui peuvent engendrer des erreurs doivent être supprimées. Voici des exemples : Il y a eu des peintres qui , voulant représenter la Trinité , ont fait une face humaine avec trois mentons, trois fronts et cinq yeux. Une monstruosité aussi absurde peut-elle exciter autre chose que l’indignation et le dégoût ?
D’autres représentent la Sainte Vierge, portant la Trinité dans son sein , comme si toute la Trinité s’était incarnée ! Dans certains tableaux de l’Annonciation, on voit descendre du ciel un petit corps dans le sein de la Sainte Vierge ; cela peut donner lieu à l’erreur de Valentin , qui prétendait que le corps de N. S. ne fut pas formé de la substance de la Sainte Vierge, mais qu’il descendit du ciel. On voit, dans quelques tableaux du Jugement dernier, la Sainte Vierge et les Saints qui prient pour ceux qui viennent d’être réprouvés et rejetés par la sentence de Jésus-Christ. C’est là une grossière erreur que condamne la doctrine de l’Église ; les Grecs schismatiques ont embrassé cette opinion, parmi les erreurs engendrées par le schisme.
Quant aux erreurs qui ne contrarient ni la foi ni les mœurs, on doit s’abstenir de les reproduire dans les peintures à venir ; mais il semble permis de les tolérer dans celles qui existent. Ainsi , dans le Sacrifice d’ Abraham , c’est une erreur de représenter Isaac tout-à-fait enfant ; mais cela n’exige pas, sans doute, qu’on supprime tous les tableaux où se trouve cette erreur qui n’a rien de bien dangereux. — On doit porter le même jugement des peintures qui placent la Circoncision de Notre-Seigneur dans le temple de Jérusalem. — Une autre erreur , moins tolérable que les
précédentes , c’est celle qui consiste à joindre la Sainte Vierge aux femmes qui portaient les parfums pour embaumer le corps de Notre-Seigneur ; car ces femmes , quoiqu’elles allassent rendre ce devoir de piété à Jésus-Christ, n’avaient pas une foi bien ferme à sa résurrection , au lieu que la Sainte Vierge n’en douta pas un seul instant. — Une autre erreur , plus grave encore , est de peindre le Sauveur sortant du sépulcre ouvert , et dont la pierre est écartée, au lieu que l’Évangile et tous les Pères affirment que Notre-Seigneur sortit du sépulcre lorsque la pierre le couvrait encore. Calvin a été le premier à inventer le contraire. Néanmoins , comme ces erreurs ne sont pas bien dangereuses , on peut les tolérer dans les anciens tableaux , à condition que les peintres éviteront de les reproduire à l’avenir.
Il reste à parler des erreurs accessoires , de ces anachronismes si communs enfantés par l’ignorance de l’histoire, des rites et des mœurs des nations. — Abraham et ses soldats se battent avec les armes des légions romaines ; le Patriarche porte la pourpre et les autres emblèmes impériaux. — Josué est magnifiquement vêtu, de la tête aux pieds; il a une cuirasse, une selle à son cheval et une foule d’autres ornements que les Hébreux ne connaissaient pas. — Un artiste, décrivant le siège de Troie , a représenté des tam-
bours , des soldats qui jouent aux cartes et fument. — Il faut en dire autant des habits bleus et rouges qu’on donne à Notre-Seigneur et aux Apôtres ; des lunettes qu’on prête aux Pharisiens , quoiqu’elles n’aient été inventées qu’au XIVe. siècle.
Il faut être indulgent pour les peintres.
On ne leur interdit pas de représenter certaines choses dont l’Histoire sainte ne fait pas mention expresse , pourvu qu’elles soient de nature à exciter la piété , à offrir une signification vraiment pieuse et louable. L’orateur et l’historien rapportent bien des choses fondées sur de pures conjectures ; ainsi le peintre n’est pas tenu de se renfermer dans les exactes limites des faits entièrement certains; il peut s’attacher au vraisemblable, pourvu qu’il n’y ait rien dans ses conceptions de contraire à la sainte Écriture , ni à l’histoire ecclésiastique. — Quel fut , par exemple , le fruit défendu à nos premiers parents? On ne le sait pas d’une manière positive. Les uns pensent que c’était la figue, parce qu’Adam et Êve , dès qu’ils connurent leur nudité , consuerunt sibi folia ficus , comme porte la Genèse ; d’autres croient que c’était la pomme , à cause du passage des Cantiques : Sub arbore malo suscitavi te , etc. Dans une chose aussi incertaine , on ne doit pas blâmer les peintres qui placent une pomme rouge dans la main d’Êve ; loin d’être téméraire , cela est
probable , d’autant plus que la pomme s’adapte fort bien à la description que la Genèse fait du fruit défendu : bonum ad vescendum, et pulclirum oculis aspectuque delectabile.
On trouve parfois des tableaux représentant la crèche de Jésus , devant laquelle saint Augustin , saint Bernard et saint François sont à genoux. Si le peintre a prétendu faire de l’ histoire , sa composition est passablement absurde. Mais les peintures sont le livre des ignorants : les artistes doivent donc user sobrement des compositions allégoriques du genre de celles que nous venons de citer. On ne sait pas assez jusqu’où va l’ignorance, je ne dis pas seulement chez les gens du peuple , mais encore chez les hommes qu’on croirait exercés dans la culture de l’esprit. Interiani d’Ajala , dans son savant livre intitulé: Victor chrislianus eruditus , raconte que, visitant l’église de l’Escurial avec quelques personnes d’un rang assez élevé , une d’elles lui adressa la question suivante : « Veuillez me dire à quelle époque saint Laurent, moine hiéronymite , fut martyrisé par les Maures ?» — Il est des peintres qui se représentent dans un coin de leur tableau, dans l’attitude de la prière, devant le mystère qu’ils ont peint. L’intention est louable, sans doute , et la chose est même très-pieuse ; mais n’est-il pas à craindre que des gens ignorants s’imaginent que c’est une apparition de Notre
Seigneur ou de la Sainte Vierge , faite à la personne représentée dans le tableau ?
Les principes que nous venons d’énoncer , dans cette Introduction , nous semblent suffire pour montrer quelles sont généralement les choses qu’il faut interdire et celles qu’on peut tolérer dans la peinture.
Nous devons maintenant examiner en détail les principaux mystères de la religion, afin de signaler les erreurs que les peintres ont commises ou qu’ils sont exposés à commettre contre la vérité des saintes Écritures , ou contre la tradition de l’Église. C’est ce que nous ferons dans plusieurs paragraphes , en ayant soin d’observer comment Jouvenet s’en est tiré, soit en y tombant, soit en y échappant. Pas n’est besoin de dire à l’avance que Jouvenet était trop versé dans l’étude des saints Livres et de l’histoire , pour avoir jamais commis à ce sujet aucune faute grossière , et que , sous ce rapport, l’examen de ses ouvrages ne sera encore, pour ainsi dire , qu’une continuelle apologie.
§ i. — Manière de représenter Dieu et les Anges.
11 y a deux manières de représenter Dieu, également reçues et usitées dans l’Église catholique. On le peint sous forme d’un triangle ou d’un cercle, ou bien sous forme humaine.
Le cercle est moins usité que le triangle. On représente donc, dans le haut d’un tableau, un triangle équilatéral rayonnant d’une brillante lumière et portant au milieu les quatre lettres hébraïques du nom de Dieu : nom ineffable, que le souverain prêtre ne pouvait prononcer qu’une fois par an, et qui exprime la substance incommunicable de Dieu. Le triangle équilatéral désigne assez bien l’unité de l’essence divine , ainsi que la trinité des personnes et leur égalité. Dieu est souvent représenté sous forme humaine, parce que, dans la condition de la vie présente, nous ne pouvons imaginer les substances spirituelles , ni par conséquent les représenter qu’à l’instar des choses corporelles et sensibles. Or, l’homme étant le plus noble des êtres animés, il est convenable de représenter Dieu sous forme humaine , surtout sous forme d’un grave et majestueux Vieillard. Personne ne conteste la légitimité de cet usage, qui est commun dans l’Église catholique; au reste, cet usage est fondé sur la fameuse prophétie de Daniel , ch. 7 : Aspiciebam donec throni positi sunt. Anliquus dierum sedit : vestimentum ejus candidum quasi nix , et capilli capitis ejus quasi lana munda. Le prophète désigne Dieu et l’appelle l’Ancien des jours , pour figurer son éternité ! Le vêtement blanc , c’est selon les Pères , l’incomparable pureté de la nature divine. Les cheveux
blancs conviennent très-bien à l’Ancien des jours, au Dieu éternel. D’autres passages de la sainte Écriture montrent que Dieu est très-convenablement représenté sous la figure d’un majestueux vieillard : ainsi , la vision de Jacob et celle du prophète Isaïe, chap. 6. Ce symbole exprime la Majesté divine autant que les œuvres de l’homme peuvent y parvenir, surtout si l’on a soin de représenter un trône brillant, entouré d’anges qui se tiennent dans l’attitude d’une respecteuse adoration. Pour représenter le Père éternel , comme on le fait dans la vision du Jourdain, c’est encore la figure d’un vieillard qu’il faut peindre. Nos faibles sens n’ont pas d’autre manière de se représenter Dieu le Père. La forme humaine , que le Fils a prise dans son incarnation , est celle sous laquelle on doit le peindre. Le Saint- Esprit apparut, sur le Jourdain, sous forme d’une colombe et doit être peint de cette manière.
Les anges ayant souvent apparu sous forme humaine, ainsi que l’atteste l’Écriture, il n’est pas étonnant qu’on les représente ainsi. C’est donc avec les traits d’enfants ou de jeunes gens que les anges sont ordinairement représentés. N’omettons pas , à ce propos, d’improuver hautement la licence des artistes qui se permettent pour les anges des nudités intolérables, comme si la perfection de la nature angélique dispensait des règles
de la décence ! Mais , pourvu que ces règles soient rigoureusement gardées , on ne doit pas blâmer les peintres qui donnent à leurs anges une grande beauté et de magnifiques cheveux artistement disposés ; car ces choses sont censées désigner la perfection et la beauté de la nature angélique qui 11e vieillit pas.
Michel-Ange peignait ses anges sans ailes « parce que , disait-il , le miracle consiste à voler sans ailes. » Quelle absurdité! comme si la peinture s’adressait à la raison même et non aux yeux! Personne n’ignore que les anges , incorporels , sont sans plumes et sans ailes ; mais on les peint sous cette forme, parce qu’elle est la plus propre à représenter leur agilité et leur mobilité, et que, d’ailleurs, c’est celle sous laquelle on les trouve constamment décrits dans la sainte Écriture qui , en outre , mentionne expressément leur vol , ainsi qu’on le voit dans Isaïe, chap. 6 : El volavit ad me unus de Seraphim, etc.
Quelques peintres affectent de représenter les anges sans aucune splendeur , ni auréole. Néanmoins , la sainte Écriture semble nous apprendre qu’une rayonnante lumière est le signe des bons anges , ainsi que nous le lisons dans saint Paul : Ipse enim Satanas transfigurât se in angelum lucis. L’ange qui délivra saint Pierre fit luire une grande lumière dans la prison : A ngetus Domini
adstitit et lumen refulsit in habitaculo. Dans les Actes du martyre de sainte Cécile , Valérien trouve la Sainte en prière avec un ange qui brille d’une divine splendeur : « A ngelum divino splendore fulgentem invenit. » Ces exemples montrent que les artistes ne doivent pas se dispenser de peindre les anges splendides et rayonnants, au moins quant au visage.
De tous les livres de la sainte Écriture , il n’y a que la prophétie d’Isaïe qui fasse mention expresse et détaillée des séraphins. Faut-il absolument leur donner six ailes ? Quelques écrivains ont pensé qu’on pouvait se contenter de quatre, en y joignant les deux bras qui sont désignés sous le nom (V ailes dans le langage de l’Écriture. Mais comme le texte sacré est formel : Sex alœ uni et sex alœ alteri , il faut admettre que les séraphins doivent être représentés avec six ailes , et cela n’est pas bien difficile ; car on peut attacher à la partie supérieure des épaules quatre ailes , deux volant du côté de la face sur les jambes, deux autres couvrant la partie inférieure du corps. Dans l’admirable Vision de saint François d’ Assise , dont saint Bonaventure a écrit la relation , les six ailes des séraphins sont ainsi disposées : deux sont élevées au-dessus de la tête ; deux sont étendues pour voler , et les deux autres couvrent le corps entier. On a mis en doute s’il fallait donner des bras et
des mains aux séraphins. Le prophète Isaïe mentionne expressément la main du séraphin : Et volabit ad me unus de seraphim, et in manu ejus calculas , etc. La vision de saint François présente le séraphin non-seulement ailé , mais crucifié ; les mains et les pieds de l’ange sont étendus et cloués à la croix.
Les chérubins sont décrits , dans le tabernacle de Moïse et dans le temple de Salomon , sous la forme humaine : similitudinem hominis; c’est une erreur de leur donner des tuniques; car l’Écriture sainte dit qu’ils n’en avaient pas. Faut-il, pour cela, les peindre dans une complète nudité? La difficulté est de savoir si les chérubins du tabernacle ou du temple avaient plus de deux ailes. Quelques auteurs ayant cru qu’ils en avaient quatre , on pourrait, d’après cette opinion, faire couvrir le corps avec deux ailes ; mais cette opinion nouvelle étant communément rejetée, il vaut mieux les représenter entièrement nus, en ayant soin d’adopter une disposition qui écarte toute indécence.
L’usage s’est introduit de peindre les séraphins et les chérubins autour du trône de Dieu et de Jésus-Christ, avec la seule face et les ailes; cette manière est fort décente et des gens graves l’approuvent.
Aucun ange de l’ordre des Trônes, des Dominations, des Principautés et des Puissances n’a fait
d’apparition sur la terre; l’Écriture sainte ne parlant pas d’eux d’une manière spéciale, la peinture ne saurait formuler rien de particulier. — Saint Michel est ordinairement représenté avec un bouclier, sur lequel on lit : Quis est Deus? Il porte un glaive qu’il fait peser sur un démon renversé sous ses pieds. Cette description, très-conforme à l’Écriture, représente le combat spirituel qui eut lieu dans le ciel. Quelques peintres donnent la forme humaine au démon, sans aucun signe pour le faire connaître ; c’est une faute; l’Écriture le représente sous la forme d’un dragon ou celle du serpent; et c’est ainsi qu’il convient de le peindre.
Saint Gabriel est décrit dans la prophétie de Daniel, et saint Raphaël l’est dans le livre de Tobie. On a demandé si les quatre autres archanges pouvaient être représentés dans les tableaux; cela semble permis, quoique l’Écriture ne nous fasse pas connaître leurs noms. Il y a eu des églises dédiées aux sept Archanges, notamment à Palerme, où l’on admire un beau tableau qui les représente.