‹ Histoire de Justinien (volume 2)Chapitre 2 sur 62 · RUE DES GRÉS · texte numérisé non relu

RUE DES GRÉS

Novembre 1856.

JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE

Justinien est le plus grand personnage historique du sixième siècle. Théodoric appartient à la fin du cinquième, et n'a régné que sur une portion peu considérable de l'ancien monde romain, sur une nation barbare, sur les Gotha , qu'il parvint à civiliser. Les rois de Perse Cabadès et Chosroès 1 er , quoique ayant gouverné de vastes pays et tenu l'empire en échec pendant de longues années , ne sont eux-mêmes que des barbares et ne commandaient qu'à des peuples à demi civilisés. La papauté était dépendante, et n'a produit alors que des pontifes d'une certaine médiocrité. Mahomet, né en 570, a commencé la fondation de sa puissante religion seulement eu 610.

Les successeurs de Juslinien ont coutinué ses défauts et précipité la décadence de l'empire. Ils n'ont pas eu comme lui de grands succès par les armes, et leurs œuvres législatives sont sans aucune importance.

Justinien était heureusement né loin du trône , dans une condition très-modeste, au milieu des montagnes de la Dardanie, qui séparait alors lUlyric et la Thrace : iL

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était doué d'une bonne constitution, sobre, point esclave du sommeil et capable de longs travaux. Par l'adoption de son oncle Justin , général de l'empire , qui fit disparaître son nom d'Uprauda , il reçut une éducation que n'avaient eue ni le grand Tbéodoric, illettré, ni Justin* devenu empereur , lequel ne savait pas même signer son nom ni lire les dépêches de son gouvernement.

Justinien passa quelques années de sa jeunesse à la> cour de Bavcnnc comme otage; il put y étudier le génie de Théodoric, et y puiser les principes de tolérance religieuses à l'aide desquels ce prince sut maintenir la balance entre les ariens et les catholiques et les empêcher d'en venir aux mains. Il dut connaître Symmaque cl Boèce. Si son esprit n'avait pas été aussi étroit que le* témoignages contemporains, et les faits le démontrent, it aurait pu y gagner le goût des lettres et se pénétrer de la vanité des disputes théologiques, auxquelles son maître, l'abbé Tueophilus, parait l'avoir initié.

11 parut de bonne heure à la cour d'Anastase, revêtu d'un haut grade militaire , à côté de son oncle, commandant de la garde impériale > il avait trente ans, et il fut à même d'étudier les rouages de l'empire. Anastase était sinon arien, au moins partisan de la liberté des cultes; il avait recueilli d'immenses trésors , quoique l'empire eut perdu la Gaule et la Grande-Bretagne , l'Espagne, l'Italie et l'Afrique, la Dacie de Trajan et la ligne du Tigre. L'invasion des barbares affectait déjà grandement la sécurité des populations, romaines d'origine, qui n'étaient plus qu'orientales; les écoles avaient cessé de fleurir; l'ignorance étendait chaque jour son domaine.

On commençait à se jeter dans les monastères pour se soustraire aux agitations de la vie publique, alors pleine

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d'angoisses, ou on se réfugiait dans le sacerdoce sans s'y être suffisamment préparé , parce que c'était la profession la plus respectée. On y occupait ses loisirs de contemplations ascétiques, ou on exerçait son esprit à approfondir les obscurités métaphysiques d'une science nouvelle, la théologie.

Justinien fut accusé avec son oncle de conspiration contre le gouvernement de l'empereur Anastase, bienfaiteur de l'un et de l'autre, mais cette accusation n'est pas prouvée. A la mort de ce prince, son ministre Amantius, eunuque, voulut lui donner pour successeur sou neveu, en écartant les parents d' Anastase, auxquels, il est vrai, la constitution romaine ne conférait pas le droit d'hérédité ; à cet effet l'ambitieux ministre remit de grosses sommes d'argent à Justin pour gagner les gardes prétoriennes. Mais celui-ci, quoiqu'il se sentit peu capable de régner, profita de l'ascendant que ses longs services militaires et son commandement lui donnaient sur ces troupes pour se faire proclamer empereur avec sa concubine barbare Lupicine.

Justin était parvenu à un âge assez avancé (environ soixante-huit ans); sans éducation aucune, il avait passé sa vie dans les camps depuis le rang de simple soldat; il ' dut naturellement s'appuyer sur son fils adoptif, qui était alors dans la force de l'âge, et pouvait le suppléer dans l'expédition des affaires du gouvernement.

Vitalien , ancien compétiteur d'Anastase, empereur proclamé par le peuple, mais sagement démissionnaire , pouvait faire à la dynastie nouvelle une opposition dangereuse ; car il appartenait au parti orthodoxe, le plus nombreux; et c'est dans ce parti, ennemi secret d'Anastase, que Justin et Justinien avaient trouvé leurs atlhé-

vin JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE.

rents. Justinien était d'ailleurs l'élève d'un prêtre que l'historien Lebeau appelle, on ne sait pourquoi, un des plus savants hommes de ce temps-là et qui parait ne lui avoir inspiré que des sentiments catholiques exaltés. Rien n'indique que ce prince ait été personnellement instruit dans la jurisprudence, et qu'il ait été un orateur, pour parler à un sénat d'ailleurs sans fonctions. Il était de plus affilié à la faction puissante des Vénètes ou des bleus.

La deuxième année de Justin, Vitalien, que la nouvelle cour avait accueilli avec empressement, qu'elle avait nommé consul et stratélale ou général en chef, avec lèquel Justinien avait communié comme frère, fut mis à mort sans jugement , sous prétexte de conspiration. C'est le premier acte de perfidie à la charge de Justinien, qui hérita de sa charge militaire et fut en outre déclaré gouverneur de l'Afrique et de l'Italie, dignité purement honorifique, et comte des domestiques, les gardes du palais.

Cette accumulation de titres et de fonctions annonce toute la faveur dont jouissait Justinien à la cour de son père adoptif.

En 521, Justinien géra son premier consulat, magistrature aussi purement honorifique, ainsi qu'il la qualifia luimême plus tard, mais qui fut une occasion des profusions énormes à l'aide desquelles il se créa des partisans pour se faire associer légalement au trône.

Ces profusions, il les fit avec les trésors accumulés par Anastase, et dont Justin lui avait remis la clef. Justin ne désirait pas cette association, et il avertissait les sénateurs, qui le pressaient d'y consentir, du danger qu'il y aurait pour eux-mêmes dans cette nouvelle faveur. 11 connaissait

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mieux qu'eux les exigences de son neveu ; mais il était subjugué.

Un fait grave le démontre. Justinien devint passionné pour une courtisane déhontée, Théodora, récemment abandonnée par un fonctionnaire de troisième ordre qui l avait emmenée en Afrique; elle était descendue au der^ nier rang, malgré sa beauté et ses talents; et d'ailleurs elle était connue de toute la population de Constantinople, qui l'avait vue dans ses amphithéâtres donner des représentations indécentes et qui n'ignorait pas le nombre illimité de ses amants.

Pour expliquer la passion de Justinien, il faut supposer qu'à son retour cette femme habile se condamna pendant quelque temps à la retraite , pour reconquérir sa fraîcheur, et qu'elle mena une vie chaste.

Justinien , dominé par elle , la fit élever au rang de patrice, comme si elle était issue d'une noble famille, elle fille d'un gardien d'ours.

11 la combla de richesses , et il travailla à faire rapporter la loi qui interdisait les mariages des grands avec les femmes de théâtre.

L'impératrice Lupicine, sa tante, malgré l'impureté primitive de sa liaison avec le général Justin, prit le parti des mœurs, et s'opposa tant qu'elle vécut à cette union.

En 524, Justinien accomplit ce mariage infâme, blâmé de tous , mais sanctionné par les corps de l'État et par le clergé lui-même , à cause du pouvoir suprême qui résidait de fait dans les mains du prince neveu. Il fut en effet assez puissant sur le faible Justin pour qu'il rapportât l'antique loi romaine.

Une tradition contemporaine veut que la mère de Justinien, Biglenitza, eu soit morte de chagrin.

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L'association de Justinien au trône le 1 er avril 527, sur la demande réitérée des sénateurs, ne fut que le dernier acte de cette domination. Justin était dans l'enfance depuis plusieurs années et mourut quatre mois après ; Justinien se hâta néanmoins de consacrer cet événement par des médailles d'or qui nous restent.

Nous avons maintenant à le juger comme empereur titulaire. Il s'associa Théodora des le jour où il ceignit la couronne impériale, du vivant de son oncle.

Celle-ci ne fut pas, comme Lupicine-Euphémie et tant d'autres, associée seulement de nom à l'empire. Si Justinien gouverna Justin, elle dominait elle-même son époux, auquel elle avait arraché de si grandes concessions depuis 521.

Dans le fait , cette femme avait un grand caractère , comme elle le prouva, surtout au milieu de la terrible émeute de 532. Justinien et ses conseillers, effrayés de ce que les insurgés étaient maîtres des deux tiers de Constantinople, ne parlaient rien moins que de s'embarquer et de se réfugier dans quelque autre ville de l'empire.

Théodora s'éleva contre cette lâcheté. Que deviendrait le prince fugitif? Quand on a l'houneur d'occuper un trône, il faut, selon un ancien, le défendre jusqu'à la fin ou mourir sous ses ruines.

Ce courageux conseil fut embrassé et réussit. Pendant le reste de sa vie, Justinien échappa aux conspirations.

Tant que Théodora vécut, elle le soutint et le dirigea. Elle s'occupait de tout, même de la correspondance diplomatique. Chosroès, qui en saisit un des monuments, peu honorables d'ailleurs (car il s'agissait de corrompre un de ses ambassadeurs) , s'en servit utilement pour dire aux

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seigneurs persans que Juslinicn n'était pas digne de régner, puisqu'une femme gouvernait à sa place.

Procope, en effet, démontre, et son témoignage est appuyé sur le cri populaire, qui appelait Justinien sgaudarû que ce prince avait l'opiniâtreté et l'inintelligence d'un àne ; en même temps, ce qui n'est point inconciliable, il était plus léger que la poussière. C'est sa dissimulation et sa perfidie qui le portaient à changer de conduite.

Cependant de grandes choses se sont accomplies sous son règne; l'assistance de Théodora, morte d'un cancer en 548, lui manqua pendant les dix -sept années qu'il lui survécut.

Dans cette dernière partie de son règne, des calamités sans nombre tombèrent sur l'empire ; la barbarie s'avançait à grands pas , pendant que Justinien négligeait les choses du gouvernement et se consumait dans d'absurdes querelles théologiques. L'empire était envahi, jusqu'aux portes de Constantinople. Les anciens conseillers habiles qu'il avait autour de lui avaient péri ou étaient disgraciés , notamment Bétisaire. Narsès seul leur survécut, mais il se créa en Italie comme une souveraineté indépendante, où il se confina pendant treize. ans; les succès en Espagne sont douteux ; la misère et la dépopulation sont certaines ; le trésor à sec et obéré ; l'armée dissoute et ses restes recrutés par des barbares avides et souvent infidèles. Justiuien n'est pas mort dans la décrépitude, comme son oncle Justin ; aucun des historiens contemporains ne l'a dit ; ils n'ont parlé que du ralentissement de son activité. >»ous ne croyons donc pas qu'il soit mort plus qu'octogénaire, comme l'ont affirmé ses biographes; il n'était guère que septuagénaire, et son

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tempérament sec lui laissa jusqu'à sa mort la jouissance de toutes ses facultés.

Nous publions les portraits authentiques qui nous restent de ce prince , portraits qu'on a quelquefois confondus avec ceux de Justinien II, Rhinotmète.

Nous n'en avons qu'un de Théodora.

Voyons , après cet abrégé de sa vie , ce qu'il advint sous son règne dans les diverses branches du gouvernement.

Religion et cultes. Jusqu'à Théodose I er on se bornait à se dire chrétien , et, pour échapper aux dangers des variations produites par les sectes qui s'élevaient ou se renouvelaient successivement , les esprits sages ou timides se rattachaient à la formule de croyance arrêtée dans le premier concile général de Nicée.

Constantin avait pensé et dit hautement que les dissidences qui existaient auparavant entre les ariens et les chrétiens qui se" qualifiaient orthodoxes n'empêchaient pas qu'on ne fut d'accord sur les points essentiels qui constituent le christianisme. Néanmoins, on parut fondé, pour ramener les esprits à l'unité, à fixer le symbole de la foi. Mais daus l'intervalle les ariens, qui étaient moins fermes que leurs adversaires sur la divinité de Jésus- Christ ou sur sa part dans la Trinité chrétienne, étaient devenus la majorité. On a remarqué du moins que tous les princes chrétiens étaient ariens à l'avènement de Clovis, à la fin du cinquième siècle.

M. Beugnot, dans son Histoire de la chute du paganisme en Occident, a fait voir l'influence des partis religieux sur la succession à l'empire, et décrit les combats que soutint le polythéisme au sein du sénat romain.

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Les empereurs de l'Orient qui suivirent la bannière de Théodose , lequel distiugua le premier dans les lois le catholicisme du christianisme professé par les autres sectes, voulurent que leur foi devînt la religion de l'État, et même qu'elle fût exclusive dans la distribution des emplois.

Nous espérons que M. Alfred Maury montrera bientôt daus son Histoire de la chute du paganisme en Orient \ sujet mis au concours par l'Institut de France, ce que les empereurs grecs , à partir de Théodose (dont les lois trop sévères restèrent inexécutées), accordèrent de tolérance aux partisans des anciennes religions, les païens, les juifs, les samaritains, les cœiicoles et manichéens, et surtout aux ariens, la principale secte chrétienne. Le grand principe de la liberté des cultes avait été la base de la constitution romaine jusqu'au temps d'Auguste ; malheureusement suspendu contre les chrétiens, il fut rétabli par le fameux édit de Constantin, en 312. Quelle influence sa nouvelle suspension eut-elle dans la succession à l'empire et sur le bonheur des populations?

Notre point de départ est Anastase. Ce prince, quoique affilié d'abord au sacerdoce et même élu patriarche d'Antioche, renonça à cette carrière. Quand il fut élevé sur le trône, il favorisa les dissidents, et ne tint pas compte de la profession de foi orthodoxe q'uà son avènement le patriarche de Constantinople lui avait fait souscrire. La révolte qui éclata dans les provinces et qui conduisît V italien jusqu'à la capitale, où il fut un moment proclamé empereur, n'empêcha pas Anastase de continuer

1 v. l'avertissement on lôlc du Mémoire sur la religion et le aille des populations de la Grèce, in-8°, 1855.

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à régner, par la satisfaction qu'il donna aux catholiques; il promit de ne plus les priver des emplois et de les protéger, comme c'était d'ailleurs son devoir; mais ce parti voulait la domination. Les proches parents d'Anastase, Hypatius, Pompée et autres, furent exclus de la succession ; Justin leur fut préféré, sans doute comme offrant plus de garantie aux catholiques. Ceux-ci ne portèrent pas au trône V italien, zélé orthodoxe, sans doute parce qu'il les avait abandonnés, en faisant sa soumission à Anastase; mais Justin et Justinien s'empressèrent de s'appuyer sur Vitalien en le nommant consul et général en chef.

On verra dans cette histoire combien Justinien, avant son avènement, fit sa cour au pape Hormisdas et Je respect qu'il témoigna d'abord à son successeur Jean I er , envoyé de Théodoric. Jean devait demander la liberté du culte des ariens , en apportant aux catholiques la réciprocité. Justinien le rendit infidèle à sa mission, puisqu'à son retour Théodoric mit ce pontife en prison.

Les papes Félix III , Boniface II et Jean II , Goths de naissance ou élus par l'influence des rois goths d'Italie, restèrent étrangers à la cour de Byzance. Agapet, qui leur succéda , se rendit à Constantinople, sur l'invitation de Théodat, pour détourner Justinien de faire la guerre d'Italie; mais ce pontife ne réussit pas non plus dans cette mission. On prétend qu'il eut à résister à Justinien, qui lui parla en faveur des ariens convertis et qui soutint un moment sur le siège de Constantinople Anthime, protégé de Théodora.

Mais les contemporains ne parlent pas d'une pareille lutte, et les documents législatifs prouvent au contraire que Justinien, qui, sous le règne de Justin, avait coopéré à plusieurs lois contre les hérétiques, accorda sa sanction

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à un synode tenu sous ses yeux à Byzance même, qui déposséda Anthime de son siège de patriarche comme hérétique.

Pour que ce pontife ait préféré l'exil et la privation du titre le plus émincnt dans la hiérarchie sacerdotale à une rétractation, il faut supposer qu'il avait une conviction profonde de la rectitude de sa croyance chrétienne; carThéodora, malgré sa puissance, ne put jamais le faire rétablir.

Elle était elle-même sinon hérétique, comme l'en accusent les historiens ecclésiastiques, du moins très-éloignée des idées de son époux, puisqu'elle fit venir à Constantinoplc Sévère, ex-patriarche d'Antioche, déposé pour la môme cause de son siège. Sévère fut examiné de nouveau dans un synode, et, malgré sa nouvelle condamnation , il employa ses talents , et réussit à fonder dans la capitale une Église dissidente, qui parvint à s'y maintenir pendant longues années.

On sait d'ailleurs que Jean de Cappadoce, principal ministre de Justinien , et le savant Tribouien , son questeur, remplissant les fonctions de chancelier ou garde des sceaux, n'étaient rien moins que catholiques.

Comment donc Justinien , entouré de ces trois personnages , a-t-il multiplié ses professions de foi, et tant persécuté les dissidents et même les sectaires des anciennes religions , protégés par une possession immémoriale ?

C'est, dit-on, que sa piété, sincère et inébranlable, ne lui permettait pas de souffrir la perdition de tant d'Ames; c'est elle qui lui fit entreprendre les conquêtes de l'Afrique et de l'Italie, gouvernées par des princes ariens, et convertir à si grands frais plusieurs rois ou chefs de tribus barbares limitrophes de son empire.

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La piété, cliez les particuliers, est respectable, pourvu néanmoins que, dirigée par le véritable esprit du christianisme, elle soit tolérante ; mais un souverain a d'autres devoirs à remplir, fl n'est pas chargé du salut des Ames, mais du bonheur temporel de tous ses sujets; il doit les protéger dans leurs personnes et dans leurs propriétés , sans pénétrer dans le foyer domestique et sans faire violence à leur conscience.

Il ne doit intervenir dans les querelles religieuses que lorsque la paix publique est compromise extérieurement ; alors le pouvoir suprême doit frapper l'assaillant , quel que soit d'ailleurs à ses yeux le mérite de sa foi.

Justinien méconnut ces principes et les traditions de l'ancienne constitution romaine en publiant, dès son avènement , des professions réitérées d'un catholicisme exclusif, en invitant tous les dissidents à s'y rallier, et en leur fixant un délai pour s'associer publiquement à sa foi.

Il n'en resta pas là; il publia une suite d'édits (analysés en cet ouvrage) par lesquels il s'empara des églises et des temples de tous les dissidents , des propriétés mobilières et immobilières affectées à leur entretien et à celui de leurs ministres ; il défendit l'érection de chapelles autres que celles autorisées par les évêques catholiques et toute réunion de culte; il condamna ainsi même le culte domestique.

De là, passant aux personnes, il les priva du droit de témoignage en justice, comme indignes de rendre hommage à la vérité ; il les déclara inhabiles à recueillir des successions et des donations ; il porta l'atteinte la plus grave à la famille en attribuant aux enfants catholiques la part des enfants hérétiques. 11 dépouilla même d'à-

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vance leurs parents à leur profit. Enfin, il alla jusqu'à décréter la peine de mort contre quelques-uns des hérétiques, tels que les manichéens.

Les lois qui, sous Louis XIV, procédèrent successivement à la suppression partielle des droits civils et de famille, et qui finalement produisirent la révocation de l'cdit de Nantes , sont empruntées à la législation de Justinien, qui pendant le moyen âge a servi de base aux plus sanglantes exécutions.

Son excuse serait-elle dans l'opinion unanime de son siècle, qui ne voulait plus d'aucune tolérance, et dans le fanatisme des populations, qui auraient massacré les païens, les juifs, samaritains, manichéens, ariens et autres dissidents ?

Un grand homme aurait résiste à cette opinion toujours factice , non-seulement dans l'intérêt de l'humanité, mais par l'expérience acquise en tout temps, surtout dans l'histoire du christianisme, que les bourreaux ne peuvent rien sur la conscience , et que la persécution ne fait qu'exalter le sentiment religieux comprimé. Les empereurs païens l'avaient appris à leurs dépens . Les conversions forcées ne font que des hypocrites, et l'unité de foi n'est jamais qu'apparente. Cabadès avait ordonné le massacre des Persans affiliés à la secte des manichéens , sans épargner son propre sang; Chosroès, son fils, les retrouva plus nombreux, et adopta sagement une politique opposée. Il ouvrit même les portes de ses États aux hérétiques et païens hellénisants, fuyant la persécution de Justinien.

Réduits au désespoir, les montanistes, en Phrygic, mirent le feu à leurs églises et se brûlèrent avec elles; ce qui fut , dit Procope , la cause que l'empire tout entier fut rempli d'émigrations et de meurtres.

xviti JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE.

En Palestine , ce fut bien autre chose ; à côté de quelques soumissions arrachées par la terreur, notamment à Césarée, patrie de Procope, et dans les autres cités, la plupart des samaritains, indignés de la violence faite à leur conscience, prirent les armes, se choisirent un roi, et soutinrent la lutte contre les troupes régulières; ils furent battus , il est vrai , mais il périt dans cette guerre environ cent mille hommes, et le pays le plus fertile devint désert, au point que les chrétiens propriétaires furent ruinés pour longtemps !

Justinien crut, par cette effroyable vengeance, avoir détruit la religion juive; mais il fut obligé plus tard de traiter avec elle, en acceptant son Thalmud ; et finalement la révolte recommença. Les haines étaient devenues inextinguibles.

La persécution contre l'hellénisme (le paganisme christianisé) fut moins cruelle; mais Procope constate aussi qu'elle ne fit que des hypocrites , et que les prétendus convertis célébraient en secret les cérémonies du culte prohibé.

Ce qui met le comble aux fautes de Justinien sur ce chapitre , c'est qu'il persécuta les catholiques eux-m£mes malgré les énormes privilèges que ses édits successifs leur accordèrent, et qu'il devint à la fin hérétique.

D'abord, malgré le principe de l'élection et l'inamovibilité en usage dans l'Église, qui protégeaient les patriarches, les métropolitains, les évéques, les hégoumènes ou chefs des abbayes, et autres dignitaires ecclésiastiques ; quoique lui-même n'ait cessé, dans le cours de son règne , de sanctionner cet usage par les lois les plus solennelles, il intervint continuellement dans l'élection des principaux sièges. Elle ne fut qu'un vain mot.

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Silvère, patriarche ou pape de Rome, fut déposé et réduit à mourir de misère dans l'exil par ordre de Justinien ou de Théodora, sous prétexte de trahison envers les Romains pendant la première guerre d'Italie. On fit violence à cet égard à la douceur naturelle et à la prudence de Bélisaire.

On imposa à la Rome orthodoxe, purgée des ariens, un diacre, courtisan de Théodora à Byzance, qui prit envers elle l'engagement de recevoir dans sa communion Anthime, Sévère, et les autres patriarches ou évêques éliminés de leurs sièges pour cause d'hérésie. Vigile exécuta cet engagement; puis, effrayé de l'isolement où il se trouvait, n'ayant pas d'ailleurs été élu canoniquement , il se rétracta, se prononça tantôt pour, tantôt contre le concile général de Chalcédoine, et contre les trois chapitres, ou opinions dogmatiques de trois évêques que ce concile avait jugés orthodoxes. Justinien le tint quelque temps prisonnier, et dans tous les cas le soumit à sa dépendance.

Pélage, son successeur, longtemps employé en Orient, fut également élu, non dans les formes canoniques, mais par l'autorité de Narsès.

Ces pontifes ne conquirent les suffrages de leurs Églises qu'après des rétractations, et eu se soumettant à la doctrine des conciles généraux.

Justinien, après avoir fait nommer Anthime au siège de Constantinople, l'en déposséda sans que celui-ci eut fait aucun acte nouveau de foi , installa Mêua à sa place en dépit de l'élection , fit élire de son vivant , ou du moins porta au patriarcat de cette ville , pour présider le concile général que Vigile récusait , le simple moine Eutychius, qu'il exila à la fin de son règne, lorsque, imbu de sa

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supériorité théologique, il se crut en droit de dicter un nouvel acte de foi.

Justinien intervint encore, en la personne de Paul, dans l'élection du patriarcat d'Alexandrie , et essaya d'affranchir cet intrus de la déposition prononcée contre lui par le synode de Gaza, pour le meurtre d'un de ses diacres. Trois autres patriarches de ce siège , Timothéc , Gainas, Théodose, avaient été les adversaires du concile général de Chalcédoine, que Justinien approuvait, nonobstant la tolérance de ce concile pour les trois chapitres ; et Zoïle, le quatrième, fut déposé par son ordre pour avoir refusé de les condamner, ce qui prouve la diversité des opinions religieuses môme chez les princes de l'Église.

Il y eut à Alexandrie, vers 537, contre Théodose, une violente sédition, que Narsès, envoyé par Théodora, réprima, dit-on, après de sanglants combats, auxquels les femmes prirent part. Il mit le feu à la ville, maintint Théodose , qui occupa le siège pendant seize mois et fut ensuite rappelé par Justinien. Los partisans de Gainas, son compétiteur, mort en exil, le suivirent à Constantinople , où les deux Églises ne combattirent plus qu'en paroles, mais persistèrent dans leur dissidence pendant le reste du règne.

Cinq évêques occupèrent le siège d'Antioche depuis Sévère jusqu'à la fin de Justinien : le premier, Paul, déplut aux dissidents comme aux orthodoxes , et abdiqua ; le second, Euphrasius, était d'abord contraire au pape et au concile de Chalcédoine; sa rétractation causa une émeute ensanglantée. Le comte de l'Orient , un laïque, fut élu pour lui succéder, et poursuivit assez chaudement les hérétiques. Le quatrième fut nommé par Justinien et suivit sa direction. Le cinquième, élu canonique-

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ment , Anastase , fut celui qui résista le plus énergiquement à Justinien deveuu hérétique, et perdit son siège sans le reeouvrer sous Justin H.

Le patriarcat de Jérusalem fut agité par les disputes des divers couvents dits laures , fondés par saint Sabas, et divisés sur les doctrines d'Origène. Justinien chassa Macaire, qui favorisait les origénistes, et lui fit substituer Eustochius qu'il déposa, on ne sait pourquoi, d'après les conseils de Théodore Ascidas, espèce de ministre des cultes qu'il se créa, quoique cet évèque ne fût rien moins qu'orthodoxe. Macaire remouta sur le siège, en changeant d'opinion et souscrivant à la condamnation d'Ori gène.

Nous avons d'ailleurs rapporté la preuve d'autres interventions de Justinien dans la distribution des sièges épiscopaux, ce qui ne lui appartenait pas. Mais ce qui caractérise son règne, c'est qu'il alimenta les querelles théologiques en y prenant la part la plus directe , malgré le blâme unanime de ses contemporains. Procope nous l'a révélé dans un passage remarquable. Justinien avait envoyé au pape Jean II, en 533, une députation de deux évèques pour lui demander la solution d'une opinion dogmatique sur la nature de la deuxième personne de la Trinité , controversée entre des moines de Scythie, à la frontière de l'empire. L'historien déclare en bien connaître le sujet, mais se refuse à l'expliquer, et déclare « atteints d'une sorte de démence ceux qui en- « treprennent de scruter la nature de la divinité. Si, « ajoute ce sage esprit , les hommes ne peuvent résoudre « les mystères humains , combien sont-ils plus impuis- « sants encore à sonder la profondeur d'une telle ques- • tion? Il est donc plus sur de se taire, et de ne point

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« mettre en question ce qui est l'objet du culte. Pour « moi, je ne dirai rien autre chose de Dieu, sinon qu'il « est souverainement bon , et que sa puissance s'étend à « tout 4 . »>

Procope avait promis de parler des troubles de l'Église d'IUyrie, patrie de Justinien; mais il parait que, réflexion faite, il a jugé à propos de s'en abstenir. Il n'a pas mentionné non plus les troubles de l'Église d'Afrique, ni l'absurde querelle des trois chapitres, ni l'attaque contre la mémoire d'Origène, ni même le concile général de 553, quoiqu'il n'ait cessé d'écrire qu'en 558.

Les Anecdotes, auxquelles on reproche tant d'amertume et des assertions hasardées , n'entrent dans aucun détail sur les querelles ecclésiastiques, et sur la nature des persécutions qu'il lit peser sur les orthodoxes.

Justinien se montrait-il l'ami de la religion en suscitant tant de procès aux pontifes les plus élevés , et n'aurait-il pas dû les prévenir ou les étouffer? N'est-il pas la cause de l'antagonisme prolongé qui, dès cette époque, s'établit entre les deux grands sièges de Rome et de Constantinople, et qui amena plus tard la séparation des deux Églises, qui dure encore? Qu'est-ce que cette hideuse condamnation pour pédérastie infligée à deux évêques, et exécutée avec scandale au milieu des rues de la capitale?

Pourquoi ces encouragements répétés à la vie monastique, au moment où il ne pouvait recruter ses armées; et n'était-iJ pas absurde d'en exclure les hérétiques?

Lebcau (XLT, § 4) cite un fait dont nous n'avons trouvé de trace dans aucun écrit contemporain, c'est que Justinien, à son avènement, aurait fait présent à l'Église

1 G. des Goths, I, 3.

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de tous les biens qu'il possédait (et qu'il n'avait pu acquérir que sur le trésor d'Anastase, dont Justin lui abandonna la disposition), et qu'il fonda un monastère dans sa maison (Justinianopolis), dans un des faubourgs de Byzance. A l'occasion d'un tremblement de terre, Justinien fit une exhibition publique des livres sacrés, et même des actes du concile de Chalcédoine, dont il se déclarait le fidèle partisan dans ses nombreux édits. Le peuple de Constantinople s'écria , dans une espèce d'émeute , qu'il fallait mettre au feu le livre qui les contenait : Toile! toile! ce qui prouve que son zèle religieux était loin d'être populaire.

Il composa plusieurs hymnes, et l'un d'eux s'est conservé longtemps dans l'Église grecque, qui, malgré son apostasie finale, l'a presque cauonisé. Il a, contre Origène, publié deux écrits, dont l'un, qui nous a été conservé , est excessivement prolixe , et rempli de citations de Pères de l'Église, en même temps qu'il est extrêmement injurieux pour Origène , qui cependant a rendu d'immenses services au christianisme; cet écrit se termine par des anathèmes. Il sentit lui-même que cette conduite était indigne de la majesté impériale , et que l'édit qu'il publia à cet effet était impuissant. Il le réduisit à une simple dénonciation au concile général de 553, en quoi il faisait encore un acte étranger à ses devoirs de souverain.

Paul , diacre , rapporte qu'il disputa longtemps avec le pape Agapet sur des matières théologiques , et défendit même contre lui la doctrine d'Eutychès , condamnée par l'Église. Deux autres écrivains ecclésiastiques , le diacre Libératus, Africain, et Eustathe, dans la vie de saint Eutychius, constatent qu'il mettait de côté tous autres soins (les affaires de gouvernement) pour s'occuper exclusivement

xxiv JUSTIMEN ET SON ÉPOQUE

de controverses, sur lesquelles il provoquait les hérétiques , et se flattait de les vaincre par ses raisonnements, ses démonstrations et ses citations des saintes Écritures.

Innocent, cvèque de Maronée, nous le représente disputant des matières théologiques au milieu des évêques, admonestant tantôt les hérétiques, tantôt les catholiques eux-mêmes , enseignant comme un docteur, ravi comme en extase par ses succès dans la controverse et poussant des soupirs vers Dieu, afin d'obtenir la conversion des hérétiques.

Le fait frappa tellement les esprits, qu'en l'année qui suivit la mort de Théodora (car tant qu'elle vécut , celleci l'empêcha de se donner en spectacle) une conspiration fut ourdie contre l'empereur, qu'on croyait facile à surprendre parce qu'il s'enfermait la nuit sans garde, avec les pïm vieux prêtres, pour passer en revue les dogmes des chrétiens.

Les contemporains sont loin d'approuver ses actes d'intolérance. Malala, historien ecclésiastique qui a cessé d'écrire vers la fin de son règne, qualifie d'attentat énorme la spoliation des églises des ariens, en 538, en Italie. Déjà il l'avait fait en Afrique, à la sollicitation, dit-on , des évêques et même d'un synode (fort douteux) tenu à Carthage.

On regarde comme naturelle la spoliation des temples des païens par les chrétiens devenus dominants, comme celle des églises chrétiennes, et notamment de Sainte-Sophie, de Jérusalem, etc., par les musulmans vainqueurs; mais ces actes ne sout tolérables que quand un culte est presque éteint dans un pays; autrement il n'y a pas de mesure qui rende un gouvernement plus odieux. C'est aux

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dissidents à se bâtir des temples; les orthodoxes ont-ils à cet égard un droit exceptionnel?

Jus t ii lien avait tellement l'esprit tourné à la répression de l'hérésie , qu'ayant nommé un magistrat sous le nom de Koia(<rrwp inquisiteur, il a réellement fondé l'inquisition, parce que ce magistrat, qui procédait secrètement et arbitrairement pour procurer des confiscations à son maître, s'attacha presque exclusivement à la poursuite des hérétiques a .

Il se permit un jour de changer la célébration de la pàque, en vertu d'un rescrit ou sacrée jussion; mais il ne fut pas obéi par le peuple.

Lorsque Chosroès signa avec lui une paix qui devait durer cinquante ans, Le monarque persan obligea Justinien à accepter une clause qui autorisait les philosophes, et autres expatriés pour cause de religion, à rentrer dans leur patrie et à y jouir de la liberté des cultes. C'était un exemple mémorable d'un roi réputé barbare.

Mais à cette époque aussi un prince zélé bouddhiste avait été plus loin ; par des édits , cités dans un savant article de M. Barthélémy Saint-Hilaire 3 , ce monarque avait déclaré solennellement que ses sujets et lui devaient respecter chez les autres la liberté d'un culte différent.

Qu'on ne dise donc pas que l'opinion que se fait un prince des vœux de la majorité de son peuple l'autorise à frapper de peines la minorité , liée par la conscience à l'observation de ses principes religieux.

Justinien parut l'avoir reconnu un moment en 553,

1 II y a cette forme et xou<xi<rco>p , pour questeur. V. N. somm. 213 , sui Anecd., XX, 3,4 7 Nov. 80 de 539.

» Au Journal des savants, 185i, p. 655 Cliron., p. 461.

xxvi JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE.

dans son édit relatif à la Deutérose ou au Thalmud, quand il semble préférer les exhortations à la contrainte.

Ce prince avait convoqué , protégé et sanctionné les actes du concile général de 553 ; il célébra même par un hymne le Troparion, la conclusion de cette assemblée, qui semblait consacrer son triomphe; et cependant il ne faut pas oublier que les actes de ce concile, comme l'avaient été ceux du concile de Chalcédoine, restèrent controversés dans les églises, et furent repoussés plus d'un siècle par celles d'Occident, tant il est vrai que les croyances religieuses ont besoin de la sanction du temps.

Au moment où Justinien faisait tant d'efforts pour rétablir l'unité, nous voyons en 557-558 les Arméniens déclarer un schisme qui s'est prolongé jusque dans le moyen âge.

En 560, Justinien prélude à son propre schisme par une nouvelle persécution contre l'hellénisme ou le paganisme modifié.

En 561, le gouvernement de Justinien est si faible qu'un conflit meurtrier s'élève à Constant inople même * entre les orthodoxes et les sévériens , restés sectateurs de ce patriarche d'Antioche dépossédé depuis un demi-siècle. L'unité religieuse reculait donc toujours. Cependant Justinien se vantait d'avoir converti deux nations barbares et nouvellement apparues sur ses frontières, les Abares ou Avares , et les Hermichiones ou les Turcs.

L'empereur, qui sentait peut-être sa fin approcher, prit une grande résolution, celle de s'éloigner d'une capitale qu'il n'avait jamais quittée , même pour l'inauguration du beau temple de Ravenne, plein de ses portraits ;

' Clironol., p. 711.

JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE. xwn

il fit en 563 un pèlerinage en Galatie , à un lieu décoré du nom des dix raille anges, Myriangèle; et c'est précisément à son retour qu'il devint hérétique aphthartile, c'est-à-dire qu'il prétendit que Jésus-Christ n'avait pas souffert dans son corps ; il nia ainsi sa passion et son humanité ; c'était le contre-pied des ariens, qui ne voulaient presque voir dans Jésus-Christ qu'un homme. Ce prince eut la folie de formuler cette opinion daus un édit, pour lequel il réclama de tous, et du clergé en particulier, une adhésion formelle. C'était attaquer toute la tradition.

Quand on est un homme de génie, on ne s'arrête pas là ; on fait comme Mahomet , on fonde une religion nouvelle. Mais Justinien était un esprit plus que médiocre. On lui résista partout. Il destitua deux patriarches, ceux d'Antioche et de Constantinople même. Mais sa mort, arrivée deux ans après, mit fin à la persécution. Cependant Justin, son successeur, ne réintégra pas les prélats exilés sur leurs sièges , et les laissa dans les mains des intrus. C'est ainsi qu'on respectait la religion et l'orthodoxie.

Au reste, le clergé lui a pardonné cette erreur à cause des actes législatifs qu'il a multipliés en sa faveur pendant le temps de son règne , quoique par le dernier (mars 564) il ait constaté l'ignorance générale répandue même au sein du sacerdoce, auquel on arrivait sans examen préalable, et où on ne savait pas même prononcer les prières publiques. On achetait alors le sacerdoce, et Justinien ne fit qu'une loi incomplète pour détruire cet abus, qui subsiste encore dans le clergé grec, le plus ignorant des clergés chrétiens. Quoi qu'il en soit, la faute commise par Justinien est un exemple mémorable , qui ne profita pas à ses successeurs de plus en plus ignorants et fanatiques, qui en vinrent

xxvin JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE.

jusqu'à disputer sur la lumière incréée au mont Thabor pendant que Mahomet II sapait les murs de Constantinople.

Mais elle paraît avoir éclairé d'autres pays et d'autres princes , et nous ne la croyons pas étrangère aux fondateurs de l'islamisme , qui dictèrent à Mahomet lui-même une formule simple et vraie , Dieu est Dieu , pour interdire les stériles controverses théologiques du lias-Empire. C'était la pensée de Procope, et des esprits éclairés de son temps.

Pour tous ceux qui ne font pas de la religion une question de parti, il y a un critérium certain. La moralité s'est-elle trouvée augmentée daus l'empire, chez les grands, et dans le clergé lui-même, par l'accroissement de l'orthodoxie et la suppression des hérésies et des religions antérieures? La réponse est dans les faits.

Ou ne respecta en aucun cas les asiles chrétiens les plus vénérés, même le temple de Sainte-Sophie. Loin qu'il se rencontrât un Chrysostome pour défendre ce que le droit d'asile a de légitime dans les accusations politiques et sous un régime de pur arbitraire, les patriarches et les évèques livrèrent eux-mêmes les victimes à leurs persécuteurs. Les serments les plus sacrés prêtés sur les saints évangiles, et la fraternité chrétienne, contractée à la sainte table , furent violés audacieusement. L'une des plus belles renommées de l'histoire , Bélisaire , est comme foudroyé par Procope, à cause de l'abandon de son beau -fils, le consulaire Photius , qui s était dévoué pour venger sa couche des plus honteux et des plus persévérants outrages, et envers lequel il s'était engagé, mais en vain, par les serments les plus saints.

Quel respect Justinicn lui-même, ce prince si zélé

JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE. xxi*

pour l'orthodoxie , et si convaincu , dit-on , eut-il pour ses eugagemeuts et pour la justice?

Le clergé tout entier se prosterna devant une courtisane, élevée au rôle d'impératrice; aucun patriarche ne profita de la vénération qu'inspirait son haut rang pour lui disputer aucune des victimes de sa cruauté, et ne fit une enquête sur ses cachots secrets, quoiqu'ils fussent expressément chargés par une loi d'empêcher les séquestrations et de protéger la liberté individuelle !

Jamais il n'y eut plus de corruption dans toutes les classes de la société, et surtout dans celle des fonctionnaires. On doit donc en conclure que sous le règne de Justinkn la religion ne fut pas en progrès.

Législation et justice. Justinicn n'est-il pas du moins un grand législateur? Il existe sous son nom des monuments célèbres de législation, qui sont encore enseignés dans les écoles de l'Europe. Mais qu'on ne s'y trompe pas.

Ce n'est pas d'abord pour ses nombreuses Novelles. Au contraire, à partir de 534 il ne fit que modifier ou détruire la législation antérieure. Il faut pourtant en excepter quelques lois; ce sont celles favorables aux malheureux esclaves, mais qui ne s'élevèrent pas au delà du principe théorique que l'esclavage est contre le droit naturel, ce que le christianisme avait proclamé cinq siècles avant lui. Elles furent d'ailleurs plus d'une fois contradictoires, et n'allèrent pas jusqu'à l'émancipation. Ce sont quelques lois en faveur des femmes, une loi pour prohiber la castration et le commerce des eunuques, et une excellente constitution qui rétablit l'ordre naturel de succession. Mais, sauf ces exceptions, lesjurisconsultes n'y ont vu que

xxx JUSTINIEN ET SON ËPOQUE.

des dispositions incohérentes, variables , confuses,-et qui n'accusent que le caprice d'un despote.

Le Code, c'est-à-dire le recueil des constitutions antérieures , qui comprend les premières lois de son règne , serait sans doute une œuvre méritoire et grande, si Ton n'y trouvait pas tant de lois d'intolérance. Il n'a d'ailleurs fait qu'imiter le Code de Théodose le jeune, dont il a fait disparaître des monuments remarquables.

Sous ce rapport l'empereur Nicolas 1" de Russie a fait plus et mieux. La différence est seulement dans la valeur des monuments. Ce qui touche à l'empire romain et à l'antiquité a pour les modernes un intérêt que n'auront jamais les ukases russes. Il est remarquable au reste que Pierre I er , en épousant Catherine, longtemps sa concubine, un an à peine avant sa mort, ait expressément rappelé, dans la loi qu'il porta solennellement à ce sujet, les exemples que lui avaient donnés les empereurs romains , et spécialement Justinien, et que son ignorant chancelier 1 ait confondu Lupicine, d'abord concubine et ensuite épouse de Justin I er , avec Théodora ; mais l'immoralité est à peu près la même.

La rédaction des Pandectes doit tout son mérite à la valeur des matériaux qui en composent les cinquante livres; le talent des jurisconsultes romains éclate dans la précision et l'éclat de leurs pensées; et l'équité de leurs maximes a frappé tous les esprits. On y trouve tous les trésors de l'ancienne jurisprudence romaine. Mais Justi-

1 Cet ukase est du 5 novembre 1723, Coll. des lois russes, in-4°, VI, p. 1 6t . A cette époque, l'erreur du texte de Théoplianc, qui, par une lacune, semblait donnera Lupicine le titre d'épouse de Justinien, était connue de l'Europe savante; mais à Moscou le patriarche n'en gavait rien. V.Chron., p. 267, N. somm. 96. — Du moins il devait respecter la morale et les mœurs.

JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE. xxxi

nien devait- il ériger en code une ébauche aussi peu avancée et aussi volumineuse? Pouvait-il appeler Digeste une compilation sans ordre ni méthode , dont les décisions, tantôt isolées, tantôt rapprochées , forment un chaos de dispositions qui ont fait la torture des jurisconsultes de tous les pays depuis dix siècles?

Le vrai mérite législatif de Justinien, quoiqu'il soit dû principalement à Tribonien , son questeur ou chancelier, et à ses commissaires, éclate dans la composition d'un exposé historique de la législation romaine , sous le titre dlnstitutes; mais l'initiative de cet intéressant livre n'appartient pas à l'empereur ; c'est un jurisconsulte de l'époque des Àntonins , Caïus , qui l'entreprit , et le rédigea à peu près dans la forme où Justinien nous l'a transmis. Ce prince a destiné , avec raison , cet écrit à l'enseignement de la jeunesse studieuse et amie des lois , et ce vœu est encore aujourd'hui exécuté avec succès; mais quel contraste entre ce que Justinien fit enseigner, et ses actes si contraires à tout principe de justice !

Sans doute, il y professa, avec les anciens jurisconsultes romains, cette maxime inviolable, que la propriété est de droit naturel , et que les gouvernements sont institués pour la protéger, ainsi que le travail. Quoique despote, il s'est bien gardé d'autoriser ce prétendu principe, inventé par les flatteurs des conquérants et des pouvoirs fondés sur la violence, que les terres sont la propriété du souverain, et que les particuliers n'en sont que les détenteurs précaires. Mais de quelle sécurité la propriété a-t-elle joui sous son règne? Procope, par ses révélations et les faits irrécusables et nombreux qu'il rapporte, ne laisse aucun doute sur l'absence de toute garantie devant les tribunaux , et sur la facilité qu'avait le prince de la corn-

xxxn JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE.

promettre par ses évocations et ses rescrits , et de la confisquer même à son profit.

Il en fut de même de la sécurité des personnes. A côté d'une loi superbe, par laquelle Justinien déclare que nul ne peut être arrêté ou détenu qu'en vertu d'un mandat judiciaire, et pour une cause légitime; après les lois qui chargent les évèques de veiller à ce que les prisons ne soient pas ouvertes à des hommes innocents , et soient évacuées par de prompts jugements, on voit l'impératrice elle-même se faire dans son palais , et ailleurs , des cachots secrets , où elle séquestre et soumet à la torture les plus illustres prisonniers, et faire disparaître ceux dont elle est ennemie, en les faisant déporter par ses agents dans des lieux inconnus.

L'ancienne jurisprudence romaine sur la publicité des jugements et le droit de défense est foulée aui pieds.

Les magistrats sont révocables non-seulement à la volonté du souverain, mais du préfet des prétoires. Jean de Gappadoce et Tribonien, ces deux grands ministres de Justinien , ont des attributions qui se confondent. L'un connaît par appel de toutes les décisions des juges inférieurs là où il n'y a pas de préfet du prétoire des grandes provinces , et cependant il est le ministre de la guerre, et c'est lui qui prépare l'expédition d'Afrique. L'autre, en apparence revêtu d'une dignité inférieure, celle de questeur, est le ministre des conflits et des évocations, le rédacteur des rescrits et des lois, le chancelier î sa dignité jouit d'une considération supérieure à toute autre , tant la justice est personnifiée en lui ; mais Justinien, par ses choix, lui fit perdre cet heureux prestige. Le Manuel d'Harménopole, juge de Thessalonique, qui nous est parvenu, fait un pompeux éloge des qualités nécessaires aux magis-

JUSTIN IKN 1 1 SON ÉPOQUE. xxxm

trats; mais il ne parle pas de l'inamovibilité, garantie indispensable, et souvent même insuffisante, pour assurer l'indépeudance des jugements, dans les causes où la politique du souverain est intéressée. Il ne s'élève pas contre ces dénis de justice que les juges étaient autorisés à commettre, par la faculté qu'ils avaient de référer de l'affaire au souverain , ou de s'abaisser devant ses. évocations.

Justinien leur recommande de juger selon les lois; mais il se réserve les sacrées jussions, et proclame luimême que sa volonté est supérieure aux lois. Il est vrai que ce prince s'est mis au-dessus des papes et même des conc iles en se faisant juge du dogme. Rien n'égale l'orgueil empbatique de ses décisions.

Après avoir fait un éloge pompeux des jurisconsultes qu'il consulta pour la confection de ses codes, et qu'il appela même de Béryte et autres éeoles célèbres; après avoir attribué de beaux traitements à ceux qu'il employait, saus doute dans les affaires fiscales, il devint tout à coup ennemi de la liberté de leur parole, quoiqu'elle dut être bien restreinte devant ses préfets du prétoire et autres tribunaux. 11 fut aussi jaloux de leur opulence, et, à la manière des gouvernements révolutionnaires, il les supprima en établissant l'arbitrage forcé. On ne sait pas combien dura cette mesure despotique, et comment elleput se concilier avec l'organisation de ses tribunaux.

Il n'y a qu'un exemple remarquable de justice dans ce règne. C'est le jugement, conformément aux règles de l'ancienne jurisprudence romaine, avec publicité et pleine liberté de défense, des généraux meurtriers du roi Gubuze; mais cet exemple ne fut pas donné à Constant i- Fr. c

xxx. v JUSTINIEN ET SON ÉPOQUK.

nople. Il s'accomplit au loin , dans une des \allées du Caucase.

Intérieur et constitution de l'État. Quoique absolue depuis Auguste , à l'aide d'usurpations successives, qui avaient réuni toutes les magistratures sur la tète de l'empereur, la monarchie romaine luttait encore, par les principes de l'ancien droit et par les mœurs, contre les abus de pouvoir de nature à compromettre la sûreté des personnes et des propriétés. La dignité consulaire était restée debout; mais on l'avait dépouillée du droit de prononcer les jugements capitaux en montant sur la chaise curule, et du commandement des armées; elle n'était plus qu'un titre honorifique, accordé même à ceux qui n'avaient pas été revêtus officiellement de la dignité , et qui n'étaient que de simples patrices. On datait encore les actes publics des années du consulat. Justinfen , qui fut quatre fois consul , cessa bientôt de nommer à ces fonctions , parce que c'était pour son trésor une occasion de dépenses, à cause des largesses que les consuls étaient tenu&, par la coutume , de faire à leur installation ; et, après l'avoir laissée vaquer plusieurs fois, il la laissa périr en 542 ; déjà il avait prescrit de dater les actes publics des années de son règne. C'était le consul en exercice qui présidait le sénat ; cette fonction fut transférée au préfet de la ville.

Le sénat n'était plus, aussi bien que le consulat, qu'une ombre; mais on pouvait le rendre utile en le chargeant de discuter les lois rédigées par le questeur ou chancelier, et déjuger tous les grands procès politiques. Cette dernière attribution était la pensée de Mécène. Cet habile politique fit comprendre à Auguste que par cette institu-

JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE. xxxv

tion il écarterait de sa personne l'odieux de la répression. Mais sous Justinien le sénat ne fut plus qu'un corps consultatif; le prince employait même les sénateurs dans des fonctions inférieures; et quand le sénat lui-môme avait jugé une affaire qui lui avait été renvoyée, il ne se faisait pas faute de remanier la sentence.

Les prérogatives des sénateurs étaient si peu de chose, qu'après l'insurrection de 532, Justinien confisqua les propriétés de la plupart de ses membres à cause de leur irrésolution, et même de tous, si l'on en croit un historien. Procope raconte une anecdote significative. Un patrice ou sénateur, ces deux titres semblent identiques, était créancier d'un personnage en crédit ; malgré toutes ses diligences, et même ses supplications, il n'avait pu s'en faire payer ; en même temps il était poursuivi par ses propres créanciers , et il était au désespoir. Il crut devoir invoquer la protection de Théodora , et il l'implora en termes dignes et pressants î

Que fit l'épouse de Justinien , elle qui était associée au trône et devait en comprendre les devoirs? Non-seulement elle ne fit rien pour assurer le cours de la justice ; mais elle le fit insulter par ses domestiques.

Doit-on s'étonner ensuite que les sénateurs et les plus graves personnages fussent obligés de faire antichambre, sans pouvoir le plus souvent obtenir audience, de se prosterner devant cette courtisane couronnée , et d'embrasser ses pieds ?

Autoriser une telle conduite, était-ce le fait d'un prince réellement chrétien ?

L'absence d'un conseil d'État laissait le pouvoir sans lumière pour se diriger dans l'expédition des affaires, et le caprice du prince faisait seul la loi.

xxxvi JUSTINIEN ET SON EPOQUE.

Justinien, au reste, ne s'en cache pas; il se proclame au-dessus des lois; il appelle ses actes des sacrées jussîons. Peu s'en fallut qu'il ne se fit Dieu , et Tribonien n'était peut-être pas un flatteur sans portée quand il exprimait la crainte que son maître ne fût quelque jour ravi au ciel. Il est vrai que, pour accepter cette flatterie, il fallait être aussi borné que l'était Justinien !

Ce prince changeait fréquemment de ministres. Il fallut que Jean de Cappadoce fût d'une habileté et d'une souplesse peu communes, ainsi que Tribonien, pour être demeuré son préfet du prétoire , ou des prétoires , pendant dix ans. Il succomba, dit Procope , non parce qu'il fut réellement conspirateur, ainsi que l'histoire l'en accuse, ni à cause de ses vices et de ses injustices, mais parce qu'il eut l'imprudence de vouloir lutter contre le crédit de Théodora. Il était d'ailleurs renommé par son impiété, et le dévot Justinien ne s'en aperçut pas, ou passa sur ce défaut, pourtant si grave à ses yeux.

La disgrâce de ce ministre fut au reste éclatante. Après avoir été dépouillé de ses honneurs et d'une partie de ses biens, puis dégradé par son entrée forcée dans le sacerdoce, il fut envoyé d'abord en exil à Cyzique. La cruelle Théodora, non satisfaite encore d une si grande chute, le lit comprendre dans le procès fait aux meurtriers de l'évèque de cette ville; et, malgré'son acquittement par le sénat, elle obtint qu'il fût exilé de nouveau en Egypte, dépouillé de tout, et réduit à demander l'aumône. C'est à lui, et non à Bélisaire, qui conserva, malgré ses disgrâces , une fortune considérable, que s'applique la légende devenue populaire : Donnez une obole à Bélisaire.

Jean de Cappadoce avait été renvoyé une première fois en 532, par le cri public, à cause de sa corruption ; mais

JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE. xxxvu

il avait été aussitôt rétabli. Parmi ses successeurs nombreux ligure Pierre Barsyame , non moins corrompu , et connu comme manicbéeu. Comment Justinien ignora-t-il la rumeur publique, et les pratiques plus ou moins secrètes de magie qu'il exécutait avec Théodora? ou, s'il les connut , comment son zèle orthodoxe n'en fut-il pas révolté?

Justinien, après avoir solennellement proclamé par une loi que les fonctions publiques n'étaient dues qu'au mérite, et imposé un serment terrible à ceux qui les auraient achetées, finit par les vendre lui-même; et, dépouillant tout scrupule, il en fit un marché public.

Uue loi sage, renouvelée par ce prince, voulait que les proconsuls, préteurs, vicaires, modérateurs, archontes ou éparques , ducs et comtes , commandants des provinces, restassent quelque temps après leur révocation exposés aux réclamations des citoyens qu'ils avaient lésés. Mais cette responsabilité n'était qu'un vain mot. Il n'y avait pas de juges indépendants pour faire justice à ceux qui auraient osé se plaindre; et si l'on s'adressait à Justinien, il ne faisait justice du fonctionnaire prévaricateur qu'en confisquant ses biens à son profit.

Les faits consacrés par l'histoire ne nous permettent pas de douter que, pour remplir le trésor épuisé par ses profusions et par les subventions qu'il payait à tous les barbares qui enveloppaient ses frontières , il mit la confiscation des grandes propriétés à l'ordre du jour. Il n'épargna ni ses ministres, ni les sénateurs, ni les généraux, ni les gouverneurs de provinces, ni ceux auxquels il vendait les fonctions publiques , et auxquels il faisait rendre gorge après qu'ils s'étaient enrichis. Il envahit aussi plus

JUST1N1EN ET SON ÉPOQUE

d'une fois la fortune des simples particuliers, à l'aide de faux testaments ou de donations, et en vendant la justice.

La responsabilité n'existant plus, tout alla en décadence. Il n'y avait de sécurité nulle part; le pays devenait désert ; les propriétés étaient abandonnées ; on se précipitait dans le sacerdoce, ou dansées couvents, pour échapper aux misères de la vie.

Il y eut des révoltes fréquentes dans la capitale , à Antioche, à Alexandrie et ailleurs.

Avant Justinien, les provinces ou é par chics avaient, pour les gouverner, des commandants civils et mili^ t aires responsables % et les appels de ces provinces étaient portés au grand prétoire d'Orient, où elles étaient jugées par le préfet de ce prétoire, assisté du questeur ou chancelier 2 . Mais dès 535 et 536, par des décrets particuliers , ce prince réunit un certain nombre de ces éparchies sous un gouverneur civil et militaire , appelé tantôt proconsul, tantôt préteur, tantôt modérateur, tantôt comte, ou même duc; c'est-à-dire qu'il les mit en état de siège, et y suspendit les tribunaux ordinaires. Ce n'était pas seulement dans les provinces frontières, mais dans les pays de l'intérieur, parce que, disait-il, ils étaient infestés de brigands , comme la Pisidie , la Lycaonie , l'Isaurie, la Phrygie Salutaire et Pacaticnne, la Paphlagouie et l'une des Cappadoces 3 .

Dans les provinces qui ne ressortaicnt pas au grand prétoire d'Orient, comme rillyrie \ l'Afrique conquise 5

1 Nov. 95 de 539.

3 NOV. 20 de 536.

J NOV. 24, 25, 27, 28, 29 Cl 30.

4 Code Just., I, 26.

s Ibid., !,27.

. JUSTLN1EN ET SON ÉPOQUE. xxxix

et l'Italie, et qu'on appelait diocèses, le recours était directement exercé à l'empereur, indépendamment des évocations qui s'étendaient à tous , selon les caprices du prince, par l'organe des référendaires, espèce de maîtres des requêtes. Ceux-ci n'étaient qu'au nombre de huit, et ne faisaient point leur rapport à un conseil d'Etat analogue à celui qui fonctionne chez nous , en sorte qu'il n'y avait aucune indépendance dans la décision des affaires contentieuses. Nous savons d'ailleurs, par les Anecdotes de Procope , que c'est par leur intermédiaire que Justinien et Théodora trafiquaient de la justice, aux dépens des parties.

Nous avons essayé de nous rendre compte de la division de l'empire en éparchies : mais nous n'avons pu y parvenir qu'approximativement.

Après la conquête du royaume des Vandales, Justinien divisa l'Afrique en cinq provinces; il y comprit même l'extrémité occidentale, dont la capitale avait été Tingis, quoiqu'il n'entretint qu'un tribun à Septa (Ceuta) 1 . Sans doute Gadira CCadix) et les îles Baléares en firent partie avant qu'elles ne formassent une province distincte, sous le nom de Bétique, selon un historien postérieur à ce règne , de même que la Cantabrie en aurait formé une seconde.

La Mauritanie , dont la métropole était Césaréc (Cherchel), n'était occupée aussi que dans sou littoral et pas d'une manière continue, les Maures étant plutôt les alliés que les sujets des Romains, quand ils n'étaient pas révoltés, ce qui leur arriva souvent.

De même la Numidie a pu être occupée jusqu'à Cirta

1 V. Constitution spéciale de 634 au Code, 1 , 27.

xl JUST1MEN ET SON ÉPOQUE. .

ou Constantine , ainsi qu'Hippo-Regius (Boue) ; mais la domination romaine n'avait guère au sud de l'Atlas. La province de Carthage, et celle de Tripolis, ainsi que la Byzacène, étaient seules réellement soumises jusqu'aux déserts de sable qui arrivent assez près de la côte. Par la côte tripolitaiue, cette conquête se rattachait à l'éparchie de Libye, comprenant la Cyrénaïque, et à l'Égypte.

L'éparchie de Sardaigne devait comprendre la Corse. Elle n'avait qu'un duc.

On a perdu le décret qui en 540 a dû accompagner celui qui a validé les actes des gouvernements d'Atbalaric, Amalasonthe et Théodat, antérieurs à la guerre, et diviser l'Italie en un plus grand nombre d'éparchies que l'Afrique, bien moins peuplée. Ainsi la Ligurie jusqu'au Pô ; Milan et les provinces vénitiennes ; la Tuscie (Toscane), Ravenne et son littoral, au revers de l'Apennin; Rome et son territoire; Naplcs et la Campanie, l'Italie méridionale, Tarente et laCalabrc, etc., formèrent sans doute des provinces distinctes, quoique soumises à un gouverneur civil et militaire. Sous le règne de Totila, cette conquête disparut; on ne sait pas au juste ce qui en resta sous Narsès, créé duc d'Italie : s'il conserva la Ligurie, et les pays aux pieds des Alpes comme le Piémont. Ce n'est guère vraisemblable , puisque les Francs s'établirent dans ce qu'on appelle aujourd'hui le royaume Lombard- Vénitien. La Dalmatic en fut dès lors séparée, et rentra sans doute dans le diocèse et sous le prétoire de l'Illyrie.

La Sicile en fut détachée judiciairement, pour ressortir au grand prétoire de Constant inoplc 1 .

1 Not. 10 i de ;»37.

JUSTIN! EN ET SON ÉPOQUE. xm

Nous avons en 535 1 , à l'occasion des taxes de chancellerie imposées aux proconsuls, préteurs, modérateurs, comtes, ducs ou simples éparques, rénumération de quarante-six provinces : mais on n'y trouve pas la Dardanie européenne, patrie de Justinien, dotée d'un archevêché, ni les deux Pannonies, ni la Dacie contiguë, ni la Prévalitaine. Peut-être que ces pays furent compris, ainsi que l'Épire, dans lediœcesis, prétoire d'Illy rie. La Dacie Ripuaire peut répondre à l'une des Augustaniques , à cause de la ville d'Augusta sise sur le Danube, tandis que l'autre Augustanique est Téparchie qui a existé depuis le quatrième siècle entre l'Égypte et l'Arabie Bostrénienne. Encore l'Arabie Pétrée semble-t-clle avoir appartenu aux ' Arabes Saracènes , alliés des Romains , ayant pour phylarque, et ensuite pour roi, Aréthas (Uarith IV ou V).

Mais ni la Macédoine Première, à moins que ce ne soit l'Hemi-Montus ; ni la Macédoine Deuxième, à moins que ce ne soit le Rhodope ; ni la Thcssalie, ni les nombreuses provinces de la Grèce, y compris le Péloponèse, n'y sont nommées.

La Mœsie, toujours désignée sous le nom de Mysie, aujourd'hui Bulgarie, et la Scythie, aujourd'hui la Dobruska, y sont désignées ainsi que la Thrace : mais on n'y trouve pas le Bosphore Cimmérien ou Chersonèsc Taurique (la Crimée), peut-être parce que les Romains n'étaient maîtres que de Bosporon , ancienne Panticapée (Kertch), à la bouche du Palus Mœotide.

Plusieurs des provinces de l'Asie Mineure, qui étaient alors divisées, furent réunies en une seule; l'Arménie romaine, au contraire, qui ne formait que deux éparchics,

1 Nov 8.

xlii JUSÏ1NIKN ET SON EPOQUE.

fut partagée en quatre 1 , lesquelles ne comprirent qu'une petite partie de la Persarinénie quasi indépendante , tributaire de Chosrdes , comme l'Ibérie : la quatrième en effet de ces nouvelles éparchies, ayant Martyropolis pour métropole, est annoncée comme composée de trois anciennes satrapies.

La Lazique (ancienne Colchidc), métropole Pétra (aussi décorée du titre momentané de Justiniana), avec six autres villes ; et le pays des Tzanes, contigu à l'Hélénopontus a , ainsi que les tribus caucasiques des Suanins, Scymnins, Apsiles, Abasges et autres, souvent indépendantes, et toujours disputées par la Perse, ne sont pas compris dans l'énumération de 535.

La Syrie Première y est omise , mais on la retrouve avec la Cyrrhestique sous le commandement du comte de l'Orient , et dans l'éparchie de Tbéodosias , formée en 529 3 : la Phœuicie du Liban , métropole Palmyre ou Tadmor, fut organisée séparément 4 pour résister aux attaques des Saracènes alliés des Perses commandés par Alamoundar (Mundhir III).

La Palestine Première, métropole Caesarée, est l'objet d'une loi spéciale 5 . Deux novelles 6 traitent à la fois des cinq éparchies comprises d'ailleurs dans celle de 535.

Souvent Justinien retira d une province les villes les

plus importantes, pour les réunir à une autre, notamment

1 Nov. 31 de 536. Les trois autres Arraénies furent : l'Arménie Intérieure, métropole Léontopolis, surnommée Justiniana ; l'Arménie Oeuxième, métropole Sébastia; et l'Arménie Troisième, métropole Mélitène.

J Nov. 28.

3 Chronol., p. 379.

* Édit quatrième à la suite des Nov.

k Nov. 103 de 536.

• Nov. 41 et 50 de 537.

JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE. xliii

pour former l'Hélénopontus , limitrophe de la frontière des Lazes et des Tzanes 4 , et pour former del'Honoriadeet de la Paphlagonie une seule province, en sorte que la carte de l'empire de Justinien est difficile à faire. C'est ainsi peut-être que la Mysie d'Asie, comprenant les Troyens Dardanes, a été attribuée à la Bithynie ou à la Lydie.

On ne sait pas à quoi repond léparehie d'Europus, qui paraît être près de Byzance, à moins que ce ne soit l'une des Macédoines qui avait une ville de même uom , ou le territoire de la ville de ce nom sur l'Euphrate ; ni celle de la nouvelle Justinienne, à moins que ce ne soit la Dardanie. L'Égypte (diocèse) se divise en deux éparchies, ainsi que la Thébaïde 2 . On ne peut qu'évaluer le nombre des provinces vers 535 à soixante-dix environ, et à la fin du règne à soixante-quinze ou quatre-vingts.

Commerce et industrie. Il ne faut pas croire que du temps de Justinien les principes de l'économie politique fussent tellement méconnus qu'on ne sût pas l'effet désastreux des monopoles , des taxes contraires à la libre concurrence.

Par le traité de cinquante ans avec la Perse, conclu en 562 , il fut expressément stipulé que la liberté du commerce existerait entre ces deux puissants États , moyennant le payement d'un décime de la valeur des marchandises aux bureaux des frontières.

Quand Justinien taxa là livre de soie à 121 fr. 84 c. environ , et sanctionna la mesure par la confiscation de tous les biens des contrevenants , les marchands, obligés de vendre à perte, éludèrent sa loi par des ventes secrè-

1 Not. ?8 et 29.

3 Édit 13'.

xliv JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE.

tes; les autres abandonnèrent ce commerce dangereux. Les ouvriers de Béryte et de Tyr et les marins qui s'y livraient furent ruinés et émigrèrent en Perse. IL en fît lui-même un monopole, et la soie commune monta à 1092 fr. la livre, la soie de teinture royale ou holovère à 4,380 fr.; ces prix sont si extraordinaires , qu'ils deviennent incroyables malgré l'attestation de Procope 1 .

A quoi donc avait servi la merveilleuse importation des vers à soie de la Chine, et que devenait la prétention de Justinien d'avoir ravi le monopole de ce commerce à la Perse?

Ce prince ne s'est pas contenté de ce monopole , il l'établit même sur les denrées nécessaires à la vie , et les fit tripler de prix. Il fit une spéculation sur les blés et affama même la capitale en 556 , au point de fixer une ration de pain pour chaque habitant.

Il établit sur les deux détroits de THellespont et du Bosphore des droits excessifs, et sur le port de Constantinople une taxe telle que les armateurs préférèrent brûler leurs navires; les chargeurs, à leur tour, obligés de payer la surcharge , la reportèrent sur les consommateurs, et ceux-ci furent exposés à mourir de faim. Les monopoles étaient d'ailleurs donnés à ferme à des gens qui se livraient encore à des fraudes pour augmenter leurs bénéfices. Ils s'étendirent sur la plupart des marchandises, et môme sur les vêtements.

C'est sous Justinien qu'on découvrit la puissance dè la vapeur 2 , mais on n'en tira aucun profit.

Il altéra d'ailleurs la valeur des monnaies d'argent de

1 Anecd., XXV, 6 et 7.

■ chronol., p. 71 1.

JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE. xlv

manière à gagner un sixième (545) et celle des monnaies de cuivre au point d'exciter une sédition (553).

II fit des lois sur le taux de l'intérêt de l'argent (528 et 540) 2 , les révoqua (541), et introduisit des exemptions en faveur des banquiers de Constantinople. Il ne réprima que ceux d'Égypte dans le trafic de l'or obryze 3 .

La classe ouvrière eut à souffrir la première des monopoles et des suppressions de secours 4 . Il lui fut défendu, par un édit de 542 , d'exiger un salaire supérieur aux prix anciens 5 .

Belles lettres. — Instruction publique et beauxarts. Ce règne ne brilla pas dans la culture des lettres. On a deux poëmes, l'un en grec, de Paul , chef des silentiaircs , officiers domestiques de la cour, consacré à la célébration des merveilles du temple de Sainte-Sophie , mais déshonoré par les flatteries qu'il renferme, quoique l'opulence de l'auteur, attestée par Agathias, dût le rendre indépendant.

On pardonne à Corippus, auteur de deux poëmes latins, l'un la Johannide, qui célèbre la conquête de l'Afrique sa patrie , et sa pacification , l'autre qui traite de l'éloge de Justin II , son style obséquieux et flatteur, à cause de la misère de l'écrivain, qui n'osait pas même les dédier aux souverains, et qui était protégé par un courtisan eu crédit.

Procope et Agathias, parmi les prosateurs, sont les

1 Chronol., p. 580.

3 Chronol., p. 330.

» Chronol., p. G69.

4 Anecd., XXV etxXVI, il, 12.

k Chronol., p. 571.

XLvr JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE.

écrivains les plus distingués, surtout le premier, car le second est diffus et non concluant ; celui-ci était un avocat et aussi un poëte. Mais il ne parait pas que Procope fut autre chose dans l'origine qu'un rhéteur ou professeur de belles-lettres, devenu historiographe des guerres de Justinien ou de ses généraux. Son style affecte les formes antiques, et résiste à la décadence. Suidas lui a fait de fréquents emprunts. Les autres écrivains contemporains sont utiles, mais ne valent pas la peine d'être cités pour le mérite de la composition.

Justinien était lettré sans doute , mais dans les choses relatives à la théologie; Procope remarque qu'il changea le style des actes de la chancellerie , dictés par lui-môme, et y introduisit un langage barbare. Ludewig croit que, dans les lettres latines , il a fait usage de l'illyrien , dialecte de son pays natal; et Alemanni, des locutions emphatiques, dans les actes rédigés en grec. Toujours est-il qu'on n'y- voit plus rien de l'ancienne précision et de la simplicité de la langue romaine.

Loin d'accorder sa protection aux gens de lettres, Justinien leur retira les pensions dont ils jouissaient sur le trésor public : les médecins étaient aussi encouragés par des traitements, sans doute pour professer leur art et desservir les hôpitaux.

Il n'y eut d'exception que pour l'Italie. Mais elle fut l'œuvre de Narsès, devenu presque souverain du pays, et se concilie par conséquent avec le témoignage de Procope ; cette disposition, à la suite des édits de 555, a le mérite d'être honorable pour les lettres , et intelligente de l'avenir. Elle est motivée sur la nécessité d'encourager la jeunesse aux études libérales , alors fort affaiblies, là môme où elles avaient tant fleuri.

JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE. xlvh

Il n'en fut pas de même en Orient, dans cet empire qui de jour en jour perdait le droit de s'appeler romain. Du moins , il devait rester fidèle au culte des lettres grecques; mais Athènes, encore florissante par l'enseignement de la philosophie et de toutes les connaissances qui s'y rattachent, ainsi que par une école de droit, fut la première frappée par Justinien (529). La décadence de cette cité célèbre fut consommée par la confiscation des revenus affectés à l'entretien de ses immortels monuments et de ses spectacles. Cet acte de barbarie ne fut pas d'ailleurs limité à la ville de Périclès; il fut étendu aux autres cités importantes de la Grèce, et même à Byzance, capitale de l'empire, qualifiée la nouvelle Rome.

Ce n'était point, a dit un académicien à l'égard d'Athènes , un acte de tyrannie, une fantaisie de despote, mais la consécration légale d'un fait déjà consommé, puisque Synésius , un siècle auparavant, avait dit que la pauvre Athènes n'avait plus qu'une ombre de célébrité, et ne devait plus ce qui en restait à ses philosophes, mais à ses marchands de miel.

11 y a beaucoup d'exagération dans ce sarcasme/ Athènes était le foyer de Y hellénisme, paganisme christianisé, et Synésius , qui était évêque , ne lui était pas favorable.

Dans tous les cas, les témoignages de Procope et de Malala doivent l'emporter, quand ils dénoncent la loi de Justinien à la postérité, comme un des actes de cette barbarie dont ce prince lui-même reconnut, mais trop tard, l'envahissement, decursio barbariei temporis. (Pragmatique de 554, adressée à Narsès et au sénat romain.)

D'ailleurs les faits parlent d'eux-mêmes, puisque Athè-

1 Journal des savants, mai 1855, |>. 285.

xlviii JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE.

nés a conservé, môme à travers le moyen âge, de si grandes marques de sa grandeur. Le fait s'était généralisé ; car on voit réfugiés à la cour de Perse un grand nombre de philosophes assez renommés pour que l'histoire ait conservé leurs noms.

On ne voit pas que Justinien ait rien fait pour les écoles publiques. Parmi les nombreuses lois qu'il a insérées dans le Code des constitutions impériales, et, parmi les cent soixante-huit novelles qui nous ont été conservées , on n'en trouve pas une qui soit spécialement consacrée à un objet si digne de la sollicitude d'un prince chrétien, qui se vantait sans cesse de ses intentions libérales. On n'en trouve pas de mention même dans les lois générales. Etait -il de l'avis de ceux qui pensent qu'on en sait assez quand ou est bon catholique, ou orthodoxe, et que l'on pratique les enseignements de l'Église? Mais alors il fallait du moins que le clergé, pasteur des peuples, fût formé par de bonnes études, et assez éclairé pour préserver les populations des effets de l'ignorance, source du fanatisme. Justinien avoue qu'il en est beaucoup dans ce corps qui ne savent pas même lire les prières. Les moines employaient leurs loisirs à se liver à de vaines disputes théologiques, au lieu de se consacrer à l'étude et à l'enseignement des sciences et des lettres.

C'est sur les professeurs que porta la suppression des subventions du trésor , dont se plaint Procope.

On ne voit pas qu'aucune grande école ait fleuri , si ce n'est pour le droit, à Béryte et à Athènes. On ne trouve aucune fondation de monument à Byzance pour cet objet. Ce devoir impérieux, imposé à tout gouvernement, de veiller aux générations naissantes , il fut donc complètement

JUSTIN! EN ET SON ÉPOQUE. xlix

négligé, sinon foulé aux pieds, et remplacé par des mesures générales , marquées au coin de l'hostilité.

La décadence des connaissances humaines se fait sentir surtout dans les sciences historiques et géographiques. Après Justinien, on ne retrouve plus que des chroniqueurs : encore ceux-ci ne sont-ils pas d'accord sur la chronologie. L'ère des indictions, tirée de la levée des impôts, a remplacé celle des olympiades, qui coupait l'année julienne en deux parties égales , et donnait un second moyen de préciser la date des faits. Les chroniques ne sont pas d'accord sur le point de départ de cette ère ; et chacune d'elles a besoin d'être étudiée à part. La plupart imaginent de remonter au commencement du monde, dont il est impossible d'assigner la date précise ; aussi diffèrent -elles dans son emploi. L'absence de synchronismes rend les faits si incertains, qu on les assigne à des années plus ou moins éloignées les unes des autres.

Les limites du monde connu, au lieu de s'étendre, se restreignent. Tl y en a cette preuve remarquable, que la Grande-Bretagne, qui, par les conquêtes d'Adrien et de Sévère, était connue jusque dans le cœur de l'tëcosse, devient le pays des ombres, où l'on transporte mystérieusement les cadavres des morts des rivages de la Gaule. A peine si l'on connaît encore le détroit qui les sépare. La Brettia et la Britanniâ sont distinctes ; le nom d'Hibernia disparait et se confond nécessairement avec l'un d'eux.

H n'est plus question de l'intérieur de l'Espagne, du nord et du milieu de la Gaule, des Bataves remplacés par les Varnes, ni de la Germanie, ni de la Dacie de Trajan; ni des pays à l'est de la mer Caspienne et de la Perse ; ni des côtes que baigne la mer Indique.

Ce n'est que du côté des arts que l'empire parait se

Fr. d

l JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE.

relever un peu. Les monnaies de bronze reprennent de l'ampleur et leur grandeur primitive; mais on ne sait quelle mesure financière, à leur sujet, excite une sédition . Les monnaies d'argent recouvrent leur pureté et leur finesse; mais Justinien en exhausse le prix, de manière à gagner un sixième; les monnaies d'or gardent leur poids et leur type; le médaillon d'or, découvert il y a un siècle, et soustrait depuis 1831 au cabinet de Paris, parait révéler l'existence d'artistes encore habiles.

Mais c'est dans les monuments de l'architecture byzantine que se révèlent un nouveau style et un talent rare.

Un artiste de génie , qui découvrit d'ailleurs la puissance de la vapeur, Anthemius de Traites , en paraît le créateur. Lebeau suppose qu'il se distingua, dès 537, par la reconstruction du magnifique temple de Sainte- Sophie , brûlé en 532 , et qu'il mourut en laissant cette œuvre inachevée à ses successeurs ou associés Isidore de Milet et autres. — Il parait, au contraire, qu'il vécut assez pour réparer le désastre produit par le tremblement de terre de 558, et en élever le dôme encore plus haut. Quoi qu'il en soit, les descriptions récentes qu'on a pu en faire, depuis que, convertie en mosquée, cette basilique à peine entrevue jusqu'à nos jours a révélé ses merveilles aux yeux des chrétiens , démontrent que c'est un ouvrage digne d'être comparé à ce qu'il y a de plus beau en ce genre.

Les monuments de Ra venue, célèbres depuis longtemps , paraissent également dignes d'admiration , mais attendent, pour être reproduits, des artistes plus habiles que ceux qui les ont fait connaître , il y a un siècle et demi; le gouvernement de Pie IX s'occupe de leur restauration.

Justinien en a fait beaucoup d'autres à Constantinople,

JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE. li

et y a employé des sommes si considérables qu elles dépassaient la puissance du trésor public : mais si le despotisme ne faisait sentir son poids aux populations que par ce seul abus , la postérité serait facilement indulgente , elle qui n'en a pas souffert. Malheureusement ces profusions de Justiuien ne fureni pas les seules; en livrant le trésor aux exigences des Barbares, il arriva aux confiscations des fortunes privées et à la désorganisation des autres services de l'État.

Affaires étrangères et diplomatie. Les plus grands détails que nous ayons sur ce sujet si important dans les États modernes sont dus à la plume de l'avocat Ménander le Protecteur, qui a écrit les annales des dernières années de Justinien, et les négociations relatives au traité de cinquante ans , conclu en 562 entre les deux plus grands États du monde, l'empire romain-grec, et l'empire des Perses.

On ne se borna pas à y stipuler la limite des possessions respectives et les frais de la guerre. On s'y occupa utilement de la liberté du commerce ; mais ce qui est bien plus étonnant, on y inséra une clause formelle en faveur de la liberté des cultes. Déjà, à la fin de son règne, le grand Théodoric avait proposé à Justin I er de garantir ce grave intérêt humain ; mais il ne parait pas qu'alors la proposition ait obtenu le succès qu'elle méritait. C ho s rocs fut plus heureux ; il avait reçu à sa cour ceux que la persécution religieuse avait bannis de l'empire de Justinien , et notamment les philosophes célèbres à cette époque. Il stipula expressément eu leur faveur la cessation de ces poursuites.

Du reste , Procope rapporte un exemple d'une fausse

lu JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE.

diplomatie, déshonorante pour ceux qui la pratiquent; c'est une lettre écrite par l'impératrice Théodora à Za— berganès, qui avait rempli à Constantinople le rôle d'ambassadeur au commencement du règne ; elle l'engageait à trahir son souverain moyennant une récompense. Celui-ci transmit la dépèche à Chosroès, qui la rendit publique.

Procope d'ailleurs accuse Justinien d'avoir été cause, par sa déloyauté personnelle, des guerres continuelles qui existèrent entre lui et Chosroès , et qui le rendirent tributaire de l'État le plus faible. Ce témoignage de Procope est grave sans doute; mais, d'après les autres documents historiques, Chosroès, de son côté, saisit des prétextes pour rompre la paix conclue aussitôt après son avènement , et pour éluder les trêves renouvelées de cinq ans en cinq ans , qui n'empêchèrent pas la continuation des hostilités.

Les négociations de Justinien avec Amalasonthe, tutrice d'Athalaric, Théodat et les autres princes goths, paraissent, surtout la première, avoir manqué de sincérité. Justinien voulait à tout prix s'emparer de l'Italie, comme il avait fait de l'Afrique des Vandales.

Il essaya de tromper aussi les rois francs; mais Théodebert, l'un d'eux, et même Théodebald, son fils, furent plus astucieux encore, et surent profiter des événements pour passer plusieurs fois las Alpes et pour s'établir définitivement dans les pays au nord du Pô.

Les négociations avec les chefs des peuplades qui entouraient les frontières de l'empire, à l'exception peutêtre des Éthiopiens Auxomites et des Homérites, Arabes convertis, paraissent n'avoir eu pour règle qu'un subside plus ou moins considérable dont ceux-ci réclamaient incessamment l'augmentation; s'ils ne l'obtenaient pas, ils

JUST1NIEN ET SON ÉPOQUE. un

devenaient ennemis , envahissaient l'empire qu'ils étaient pavés pour défendre, ou favorisaient secrètement les déprédations; ils partageaient même les dépouilles enlevées par les autres.

Agathias a cru qu'en les excitant les uns contre les autres, "en ménageant et mettant à l'enchère ses faveurs, Justinien avait employé une sage politique. L'histoire, au contraire, prouve que l'avidité de ces Barbares et leur mauvaise foi ne furent qu'excitées par ces offres et ces suroffres, et n'assurèrent en aucun temps la sécurité de l'empire.

Quand on voit la petite tribu caucasique des Misimianes taxée à 28,800 pièces d'or, 432,000 fr. *, on est effrayé des sommes immenses qui allaient s'engloutir dans les mains rapaces des Huns et autres tribus, plus nombreuses et bien plus formidables.

On est tout étonné d'apprendre qu'Alamoundar luimême (Mundhir III) , roi ou chef des Saracènes (Arabes), presque constamment hostile à l'empire et allié des Perses, était stipendié aussi, et que son fils réclama la continuation du subside.

Quelles sommes Justinien n'a-t-il pas livrées à Chosroès etàThéodebert?

Il ne mit aucune dignité dans ses relations avec les ambassadeurs étrangers , et blessa gravement la susceptibilité nationale par les honueurs extraordinaires qu'il accorda à Isdigune , envoyé de Chosroès , surtout en le faisant asseoir pour diner sur le lit impérial, avec l'interprète de cet étranger, ce qui ne s'était jamais vu 2 .

1 Clnon., p. r.80.

1 Note sommaire 142

JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE

Guerre et marine. Nous apprenons, par deux documents d'une authenticité non douteuse, qu'à l'époque de l'avènement de Justinien l'armée romaine était composée de 640,000 hommes ! Sans doute elle n'était que suffisante pour défendre le territoire de l'empire, alors privé de la Sicile, de l'Italie et de la Dalmatie, de la côte septentrionale de l'Afrique, de l'Espagne et de la Gaule; d'une partie de la Mésopotamie, de la grande Arménie, et du cours du Tigre.

Après avoir agrandi son empire du royaume des Vandales, de la Sicile et de l'Italie jusqu'aux Alpes, de la Dalmatie jusqu'à Sirmium, Justinien n'avait plus que 150,000 hommes! Encore apprenons- nous que cette armée , destinée à défendre un territoire si étendu , était composée en partie de Barbares mercenaires , qui n'étaient pas très-disciplinés , et néanmoins coûtaient fort cher.

A quelle époque se fit une transformation si fâcheuse? Évidemment dès le commencement du règne; car Procope nous informe que sous Justin, son oncle, Justinien, maître du trésor, avait dissipé les trésors accumulés par Anastase.

L'expédition d'Afrique, conduite par Bélisaire en juin 533 , et dont le principal ministre de Justinien, Jean de Cappadoce, craignait tant l'insuccès, n'était composée que de 15,000 hommes d'infanterie et de cavalerie, y compris les Barbares auxiliaires.

La flotte était de 500 navires , et portait 20,000 matelots; mais 92 bâtiments seulement étaient propres au combat. Les Vandales avaient 80,000 combattants. Les Maures, nation indigène, étaient en rivalité avec eux .

Le succès , accompli en une année , fut dû moins à la

JUSTIN1EN ET SON ÉPOQUE. lv

force des armes qu'à la prudence et à l'habileté de Bélisaire, qui sut ménager l'esprit des populations. Celles-ci, les catholiques du moins, sous le joug des Vandales ariens , regrettaient la dominât ion romaine.

Gélimer, le roi des Vandales, s'était d'ailleurs rendu odieux en faisant périr Hildéric , son parent et son prédécesseur, renommé par sa douceur et sa sagesse , ainsi que sa famille et ses partisans.

L'expédition d'Italie, en 536, ne se composa que de 7,000 hommes, amenés directement par Bélisaire, tandis qu'un autre corps, commandé par Mundus, marchait sur Ravenne par la Dalmatie. Les Goths avaient 200,000 combattants. Aussi fallut-il à Bélisaire quatre ans pour s'emparer de l'Italie. Là, le souvenir de l'empire romain, éteint en Occident par la mort d'Augustule , vivait encore au souvenir de bien des cœurs. Si le grand Théodoric, élevé à Byzance , qui avait conservé les institutions romaines, et qui était chrétien, eût encore vécu, Bébsaire n'eût pas triomphé. Mais le trône des Goths était tombé dans les mains d'un prince incapable qui avait fait assassiner Amalasonthe sa parente, à laquelle il devait son association au trône ; et quoiqu'il ait été prompte ment remplacé par un prince plus habile, ancien général de Théodoric, Wittigès, le sénat de Rome et le clergé catholique, dirigé par le pape, paraissent avoir travaillé efficacement pour le triomphe de Justinien. Wittigès vaincu se livra prisonnier; mais les Goths se réunirent bientôt sous la conduite d'un roi plus habile, Totila, qui parvint à reprendre l'Italie et à menacer la Sicile et les provinces de l'empire.

Dans une seconde expédition, qui dura cinq ans, Bélisaire ne réussit pas à justifier ce que sa réputation

lvi JUSTINIEN ET SOiN ÉPOQUE.

promettait. Il ne put réunir assez de troupes pour débarquer et mareher à l'ennemi dans l'intérieur. Il fut réduit à menacer les côtes et à faire quelques tentatives partielles.

Ce général, dont la postérité a gardé la mémoire, parait au premier coup d'œil un très-grand homme ; mais avec de solides et même brillantes qualités militaires, il avait une avidité insatiable, ou, ce qui est la même chose, il laissa son indigne épouse dépouiller les villes les plus riches et se composer un trésor de plus de dix millions, somme alors prodigieuse. Quoique, par suite d'une première disgrâce, survenue pendant qu'il commandait pour la seconde fois l'armée romaine en Orient, il en eût été dépouillé en partie par l'impératrice Théodora, il était encore assez riche pour entreprendre la guerre à ses frais. Il est vrai qu'il pressura de plus eu plus les populations déjà appauvries, se compromit vis-à-vis des généraux qu'il taxait arbitrairement, et lit regretter aux habitants le gouvernement des Goths.

On voit dans les Anecdotes de Procope que ce géuéral était absolument dépourvu de tout courage civil, et que, vis-à-vis de son beau-fils, compromis pour sa cause personnelle, il rompit les serments les plus sacrés, et le laissa presque périr. Enfin la peur de la mort, que lui inspira Théodora, et sa soumission abjecte envers sa femme Automne, obligent de détourner la vue de ce personnage, malgré ses services éminents et l'ingratitude de Justinien.

Narsès l'eunuque , quoique plus courtisan , et surtout plus ambitieux de pouvoir que Bélisaire , fut chargé eu 552 de réparer les échecs des armées romaines. Connaissant la cour et Justinien , il eut soin , avant de com-

JUST1NIEN ET SON EPOQUE. lmi

mencer la troisième expédition, de se faire douuer les sommes nécessaires pour payer l'arriéré des troupes nationales, pour solder environ 10,000 hommes de Barbares auxiliaires , et pour conduire au secours de l'armée romaine , restée en Italie et très-affaiblie , une autre armée plus considérable, dont Procope ne donne pas le chiffre, mais qu'il déclare avoir été suffisante et digue de l'entreprise. Elle se monta bien à 30,000 hommes 1 , et par elle , dans une première bataille, il écrasa l'armée des Goths, commandée par Totila, qui fut blessé mortellement. Un peu plus tard , Narsès défit encore et tua aussi sur le champ de bataille Téias , successeur de Totila.

Les troupes de Narsès n'étaient pas en effet assez considérables pour qu'il essayât de se venger des Francs, qui lui avaient fermé le chemin de Vérone , et l'avaient obligé de longer une côte marécageuse et difficile ; il ne tenta pas de les expulser de l'Italie Transpadane, dans laquelle ces peuples encore barbares, unis aux Alamans, s'étaient établis. Le général romain se borna à les attaquer, quand deux expéditions, lancées par le roi des.Erancs dans l'Italie centrale et méridionale, revenaient, l'une décimée par les maladies et privée de sou chef, l'autre amoin-

1 Notre chiffre (chronol., p. 692) est erroné en ce qu'il omet une portion des auxiliaires et tes restes de l'armée d'Italie, commandés par Joannès, gendre de Germanos; mais Lebeau (§ 12, liv. XLV1II) exagère beaucoup, et, dans tous les cas, ne s'appuie d'aucun texte, quand il dit que c'était la plus belle armée que l'empire eût mise sur pied depuis un siècle. Il oublie que celle armée avait été réduite, pour la garde de l'empire tout entier, de 640,000 à 150,000 hommes, et qu'un se battait alors en Lazique, sur les frontières de Perse, et en Arabie coulre Alamoundar, en même temps qu'on avait à faire face aux Barbares qui des bords du Danube envahissaient presque chaque année l'tllyrie et la Thrace.

lviii JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE.

drie de beaucoup. Dans cette attaque Narsès n'avait plus que 18,000 hommes, taudis que les Francs en avaient encore 30,000.

Narsès accepta, sous le titre de duc d'Italie, la souveraineté que les Goths avaient offerte à son prédécesseur en 540. 11 conserva ce titre et ce commandement pendant les treize années qui restèrent à courir du règne de Justinien, et sous son successeur; il fut en réalité le fondateur de l'exarchat de Ravenne.

Lebeau 4 rapporte à Tan 554 des conquêtes faites en Espagne. Mais nous avons pensé qu'il s'agissait seulement d'un appendice des garnisons d'Afrique , dont Cadix et son territoire faisaient partie. Ces exploits de la marine militaire de Justinien à une si grande distance nous ont paru fabuleux.

La possession même de l'Afrique ne comprenait, d'après un passage formel de Procope a , qu'une partie du littoral, Caesarée (Chercbel), et Septa (Ceuta), quoique Justinien lui-même, dans sa constitution de 534, nomme Tingis, et en fasse une province. On avait laissé tout l'intérieur aux Maures, rivaux des Vandales, avec lesquels Justinien avait fait une utile alliance; ou plutôt ceux-ci s'étaient maintenus dans ces possessions, et occupaient même la plus grande partie de la Numidie, du Byzacium et du Tripolis.

De même on ne peut compter comme des possessions romaines acquises par la guerre les pays riverains du golfe Arabique, jusqu'aux limites des Homérites, ou de l'Yémen, conquis par les Éthiopiens Auxomites (Abys-

1 Li?. XLVlll, § 61. Chron. p. «83.

J G. des fand., il, 20, p. soi.

JUSTINIEN ET SON EPOQUE. ui

sins) leurs alliés , quoique les Arméniens, en 539 en aient vanté l'importance à Chosroès , pour engager ce prince à les recevoir dans son alliance contre Justinien, dont ils exagéraient les succès. Un témoignage plus significatif est celui de Cyrille, dans la Vie de saint Sabas, qui se plaint des pillages exercés par les Saracènes , contigus à la Palestine, contre les nombreux couvents établis par ce saint personnage sur la limite du désert de la mer Morte.

Au reste, ou ne peut méconnaître la faiblesse de l'empire, à partir même du commencement du règne où Germanos repoussa les Sclabènes et les Huns.

Les Antes, les Alamans, les Germains, les Francs, les Alains, l'avaient aussi attaqué avant 534, puisque, dans les édits relatifs à la promulgation de ses codes, ce prince se vante de les avoir vaincus. Les Érules, Gépides, Longobards , Huns Cotrigures et Utrigures , les Avares , s'élancent des bords du Danube, des Palus- Méotides , et des pays caucasiques, et envahissent la Mœsie , la Dacie, rillyrie, la Thrace, saccagent les campagnes, et emportent de riches butins.

Justinien avait fait la folie de désarmer les habitants, et désavouait même ceux qui cherchaient à se défendre. Il détournait la population virile de la défense du sol , en lui ouvrant les monastères.

Les désastres parvinrent à ce degré, que le Macron-Tichos, bâti par Anastase, s 'étendant de la Propontide au Pont-Euxin, fut franchi, et les villas des riches dévastées, par l'invasion de ces Barbares. Il fallut que le bras d'un faible mais illustre vieillard, Bélisaire, secondé par sa

• Procope, Guerre des Perses, II, 3, p. 164.

x.x JUSTIMKN ET SON ÉPOQUE.

vieille expérience, conduisit à l'ennemi la population de la capitale et les gardes , et suppléât par des ruses de guerre à L'insuffisance de ses forces. Les murs de Constantinople furent même plus d'une fois insultés , parce qu'elle ne put être secourue à temps par l'année régulière, cette petite armée que Justinien , qui la payait mal et l avait privée des anciens avantages de l'avancement , avait disséminée sur des frontières lointaines.

Procope parait fondé à reprocher à Justinien d'avoir altéré les institutions militaires , et désorganisé même le service des relais , par lesquels on était auparavant promptement informé des dangers que courait telle ou telle frontière, ainsi que l'espionnage qui devait informer le chef de l'empire et les généraux des mouvemeuts de l'ennemi , pendant que Chosroès était parfaitement informé de ce côté.

On trouve dans le Traité des Édifices un tableau du nombre considérable de forts construits ou restaurés par Justinien le long du Danube , ou dans les provinces limitrophes. Mais les hordes envahissantes ne s'amusaient pas à les attaquer. D'ailleurs, il paraît qu'ils étaient vides de soldats ; car ces garnisons se seraient réunies au retour des Barbares, les auraient battus , ou du moins elles auraient enlevé le butin qu'ils ravissaient aux populations. On sait qu'alors ce butin consistait surtout dans les prisonniers qu'ils vendaient comme esclaves.

D'un autre côté, on voit dans Procope que Justinien supprima, par économie, l'entretien des troupes établies au défilé des Thermopyles, qui préservait la Grèce de l'invasion 1 .

■ Anecd., XVI, 9.

JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE. lxi

Les soldats de la garde impériale étaient tellement étrangers au service, que, quand on les appelait à la guerre, ils donnaient leur démission. Aussi le nom des protecteurs ou domestiques est-il resté comme une injure. Les scholaires ou palatins avaient l'air d'être à l'école ou au repos, ce que leur nom signifiait ' .

Ses silentiaires ou cubiculaires étaient réduits au rôle de valets de chambre. C'étaient cependant les plus respectés de cette milice 2 .

On a droit de s'étonner comment un souverain absolu comme Justinien laissait ses généraux s'enrichir aux dépens des peuples vaincus, et même des provinces qu'ils étaient chargés de protéger. On n'osa demauder compte à Bélisaire des richesses immenses qu'il avait accumulées dans les expéditions d'Afrique et d'Italie, et du chiffre énorme de numéraire que Théodose, amant de sa femme, parvint à réaliser aux dépens de Carthage et de Ravenne, dont le général lui avait délégué le commandement.

Même après sa disgrâce, Bélisaire conserva encore plus de trois millions , et , loin d'être réduit à demander l'aumône, il osa entreprendre la seconde expédition d'Italie.

Aucun des généraux ne fut mis en jugement devant le sénat pour ses exactions, et le meurtre de Gubaze fut le seul cas de responsabilité déféré à la justice ordinaire. Encore le général en chef Martinos , qui avait toléré , sinon commandé le meurtre de ce prince, fut-il seulement et momentanément disgracié.

On s'étonne aussi de voir que les hauts fonctionnaires

1 V. N. somin. 229.

2 N. somiu. 251.

i.xn JUSTIN1EN El SON EPOQUE.

avaient une garde particulière. Jean de Cappadoce , inculpé de conspiration, échappa à l'arrestation de sa personne, par les hommes armés qu'il a\ait amenés, et qui repoussèrent l'officier commandant des gardes.

Bélisaire avait un cortège de sept mille cavaliers, et il effaçait tous les autres généraux par le nombre d'hommes, doryphores et hypastites qu'il conduisait à sa suite * ; aussi Procope remarque que s'il avait voulu leur donner des ordres , nul n'aurait pu lui résister, c'est-à-dire qu'il aurait été assez puissant pour usurper le trône. Comment Justinien tolérait-il un si dangereux abus?

La mortalité produite par la guerre d'Afrique est évaluée par Procope, témoin oculaire, à cinq millions d'àmes, quoique les troupes belligérantes n'aient pas été nombreuses ; en Italie, la perte fut trois fois plus forte; il est vrai que la guerre y fut prolongée, et que Wittigès, Totila et Théias, roi des Goths , se conduisirent vaillamment.

Le chiffre de la dépopulation est même porté par les copistes de Procope à un chiffre fabuleux , que nous n'avons pu restreindre à moins de cent millions 3 . Mais la guerre n'en enleva sans doute que le quart , et c'est déjà énorme.

Finances. Justin avait hérité de son prédécesseur un trésor de trois mille deux cents centenaires d'or, ce qui représente une valeur métallique actuelle d'environ trois

1 Procope, G. des Goths, III, i. Aimoio a encore exagéré ce chiffre (N. somm. 42). Dans les Anecd., IV, 3, on voit qu'après sa disgrâce cette garde Tut partagée entre tes autres généraux restés en faveur et les eunuques (y compris sans doute Narses), ainsi que leurs armes. Ainsi, ces hommes et leur équipement étaient la propriété de Bélisaire.

1 Note philol., p. 394; somm., n° 179-181.

JUSTINIEN KT SON ÉPOQUE, lxiii

cent trente-trois millions, équivalant peut-être à trois milliards 4 . Justinien le lui fit dissiper tout entier avant son propre avènement, et ce fait suppose une dilapidation de cent dix millions par an , qu'il employa à enrichir Théodora, à se faire des partisans, à fournir aux profusions de son premier consulat, à bâtir de nombreuses et trèsriches églises et à procurer la conversion de plusieurs rois barbares. Probablement les chefs de la faction des Vénètes, dont il se fit le protecteur, en eurent leur part. L'empire cependant entretenait alors une armée de six cent quarante mille hommes. Quoique Justinien l'ait réduite à 150, les services publics se trouvèrent désorganisés. Il n'y avait plus d'argent dans le trésor, et à l'époque où Procope terminait les Anecdotes, en 558, on se demandait , dit-il , ce que le numéraire était devenu : la mort de Justinien pourrait seule expliquer ce mystère ! Quand ce prince mourut, il ne se trouva en effet que des dettes, et, selon le témoignage réitéré et très-expressif de Corippus , Justin II , son successeur, eut des sommes immenses à payer 2 .

Cependant il créa sous son règne trois nouveaux impôts : la synone, Tépibole et les diagraphies \ non compris le subside Aérien *. Justinien, de plus, érigea beaucoup de monopoles, s'enrichit de la confiscation des biens des sénateurs et de tous les fonctionnaires opulents, des revenus des villes, et des fortunes des riches particuliers. Il gagna un sixième sur la réforme monétaire de l'argent comparé à l'or : il vendit les fonctions publiques, ses

• Procope, Anecd., XIX, l, et N. 198. 3 N. somm. 283-294.

3 Procope, Anecd., XXIII, et N. 239 à 241.

4 Procope, Anecd., XXI , et N. somm. 218.

i xiv JUSÏÏNIEN ET SON ÉPOQUE.

rescrits, et ses sentences particulières. Il supprima les charges du consulat, les pensions civiles et militaires, les traitements des professeurs, médecins, avocats, et les distributions qu'on faisait au peuple d'Alexandrie et aux pauvres de Constantinople.

Il tint rigoureusement au recouvrement des impôts ordinaires, au point de déroger à ses lois contre les hérétiques , et fit des lois très-sévères contre les comptables, tl n'accorda sur les impôts arriérés que des remises illu soires , puisqu'il n'abandonna que des cotes trop anciennes pour être recouvrables. L'arriéré dont il ordonna le recouvrement ne fut qu'une occasion de plus d'opérer des exactions.

Ce qui rendit en particulier l'épibole odieuse et inhumaine, c'est que ce fut un moyen pour le fisc de se faire envoyer en possession des maisons et des terres abandonnées par suite de l'excès des charges accumulées sur leurs possesseurs. Procope en fait un tableau hideux.

Les taxes sur la navigation détruisirent la marine marchande.

Sa grande loi sur les impôts, de 545 , adressée à Piéride Barsyame, successeur de Jean de Cappadoce, et non moins habile que lui pour travailler un pays en finance, fait connaître le régime des indictions. C'était un recouvrement au moyen de rôles qui se dressaient en septembre et octobre. De là vint le nom d une nouvelle ère; l'année fi nancière, qui commençait au premier octobre, d'après un texte récemment découvert, se plaça à côté de l'année consulaire ou julienne.

Les logothètes ou intendants , agents du régime financier, firent le désespoir des populations, surtout dans les pays reconquis.

JUSTINIEN ET SON ÉPOQUE, lxv

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