CHAPITRE XVn
Meurtre de c al lime us , gouverneur de la Cilicie, pour avoir fait son devoir. — Jnstïnten s'associe à ce forfait en confisquant ses biens. — Théodora sévit contre les prostituées de Constantioopie. — Mariage forcé de deux filles nobles avec ses protégés. — Ses avortements. — Meurtre de Jean, son fils naturel. — Corruption des dames de la capitale. — Théodora dispose des dignités ecclésiastiques.» Elle s'attribue la surintendance des mariages et le droit de les rompre. — Aventure de Saturninus — Persécution contre Jean de Cappadoce.
i. J'ai dit, au commencement de cet ouvrage, ce que Théodora a machiné contre Bélisaire, Pholius et Budzès. Deux Vénètes séditieux, Ciliciens de nation, avaient excité un grand tumulte contre la personne de Callinicus, commandant de la Cilicie seconde, avaient levé contre lui des bras criminels, et massacré son écuyer debout auprès de lui , pendant qu'il faisait ses efforts pour protéger son maître. Le meurtre avait eu lieu en présence de ce gouverneur et de la population entière. Callinicus condamna ces séditieux à mort par une sentence juridique, tant pour leurs autres crimes que pour cet attentat, et les fit exécuter.
Théodora, voulant montrer au parti des Vénètes le dévouement qu'elle lui portait, ordonna que le gouver-
neur, encore en fonctions, serait empalé sur le tombeau même des meurtriers.
L'empereur feignit de déplorer la perte de ce fonctionnaire; il s'indignait et s'écriait qu'il tirerait vengeance des auteurs de cet attentat; mais il n'en fît rien, et n'eut qu'un souci, celui de s'emparer des richesses de la victime, ce qu'il exécuta en toute hâte.
2. Théodora eut aussi l'impudeur de s'interposer pour le châtiment des malheureuses qui se livraient à la prostitution. Elle fit donc ramasser plus de cinq cents de ces prostituées, qui, ne recevant qu'un triobole pour salaire, trouvaient à peine à vivre sur les places publiques, et on les transporta sur le continent opposé (à Byzance). On les enferma dans un monastère dit du Repentir, pour les forcer à chauger de vie. Quelques-unes de ces femmes se précipitèrent pendant la nuit du haut des murailles, et échappèrent ainsi au changement qu'on voulait leur faire subir.
3. Il y avait à Byzance deux jeunes sœurs issues, non-seulement du côté paternel, de trois générations consulaires, mais aussi de parents investis de haute ancienneté de la dignité sénatoriale. Elles se marièrent de bonne heure, et perdirent leurs époux. Théodora, sous prétexte que leur conduite n'était pas pure, leur choisit pour maris deux hommes débauchés et de condition commune. Craignant d'être contraintes à les épouser, elles se réfugièrent dans l'enceinte de Sainte-Sophie (la Sagesse), et parvenues auprès des fonts sacrés, elles entourèrent de leurs bras les colonnes de l'édifice. Mais l'impératrice leur fit souffrir dans cet asile de si
grandes privations et des traitements tels, qu elles préférèrent le mariage aux maux qui leur étaient réservés, si elles persistaient dans leur refus.
Ainsi il n'y avait pour elle ni droit d'asile, ni lieu inviolable. Quoiqu'il se présentât pour ces nobles dames des partis de condition élevée, elles s'unirent contre leur gré à des hommes sans ressources et méprisés, dépourvus de toute illustration.
Leur mère, veuve comme elles, n'osant ni s'expliquer, ni surtout s'élever hautement contre cet excès de violence, dut encore être présente à leur mariage. ■
Plus tard Théodora, repentante de cette mauvaise action, essaya de réparer le mal qui leur avait été fait publiquement, en nommant l'un et l'autre mari à un gouvernement. Mais ce ne fut pas une consolation pour ces jeunes femmes; car ces hommes firent n leurs administrés, ainsi que je le dirai plus tard, souffrir des maux excessifs et intolérables, qui s'étendirent presque sur tous. Car Théodora (dans ces choix) n'avait nul souci de la dignité du pouvoir ni de l'intérêt de la société, pourvu que sa volonté s'accomplît.
4- Lorsqu'elle était encore au théâtre, elle devint enceinte d'un de ses amants. Mais elle s'aperçut trop tard de ce fâcheux événement : elle tenta tous les moyens dont elle avait usé auparavant en pareille circonstance pour obtenir un avortement; mais elle ne put d'aucune manière détruire le germe qu'elle portait dans son sein, parce qu'il y avait déjà pris la forme d'un être humain.
N'ayant donc pas réussi dans ce dessoin, elle cessa ses tentatives et fut forcée de le mettre au jour. Le pèiv de cet enfant, voyant cette femme s'éloigner de lui et se plaindre de ce que, devenue mère, elle ne pouvait plus comme avant trafiquer de son corps, l'enleva, soupçonnant avec raison qu'elle ferait périr cette petite créature. Il lui donna le nom de Joannès (Jean), parce qu'il était mâle, et l'emmena en Arabie, qui était le lien de sa destination. A la veille de sa mort, ce père informa Joannès, déjà parvenu à l'adolescence, de tout ce qui regardait sa mère.
Celui-ci, après avoir rendu à la cendre de son père les honneurs établis par la coutume, se rendit quelque temps après à Byzance, et annonça sa qualité à ceux qui étaient chargés de régler les audiences de l'impératrice. Ceux-ci, ne soupçonnant pas qu'elle pût prendre contre lui aucune mesure inhumaine, lui annoncèrent l'arrivée de Joannès comme son fils.
Théodora, dans la crainte que ce secret ne fut divulgué à son époux, ordonna qu'on lui amenât le jeune homme. Quand elle eut conféré avec lui, elle le livra à celui de ses affidés qui recevait d'elle les missions meurtrières. De quelle manière le jeune infortuné disparut du nombre des vivants, c'est ce que je ne sais pas; mais personne ne l'a revu jusqu'à ce jour, même depuis la mort de l'impératrice.
5. Ces exemples corrompirent les mœurs des femmes, qui presque toutes l'imitèrent. Elles furent infidèles à leurs maris sans aucun scrupule, sûres que IV dultère ne leur ferait courir aucun danger, ni éprouver
aucun dommage. En effet, toutes celles qui furent poursuivies pour ce délit demeuraient impunies, grâce à la protection de l'impératrice, à laquelle elles avaient aussitôt recours. Bien plus, elles usaient de représailles, et accusaient leurs maris de calomnies pour ces poursuites, qu'elles disaient dénuées de motifs légitimes. Us étaient, pour défaut de preuves, condamnés à restituer la dot au double, et, la plupart du temps, à être fustigés et à subir un emprisonnement.
Ils voyaient alors les déportements se renouveler; leurs femmes se montraient en grande parure et sans crainte avec leurs amants, et leur faisaient publiquement des caresses.
Beaucoup de ces complices de l'adultère en étaient récompensés et parvenaient aux honneurs. C'est pourquoi la plupart des maris souffrirent ces outrages odieux de la part de leurs épouses, et préférèrent de beaucoup le silence, à la punition dégradante qui leur était infligée.
Ils leur fournirent même les occasions favorables, pour n'être pas témoins du scandale.
6. L'impératrice voulut tout régler À sa guise dans l'État. Elle disposait des commandements et des dignités de l'Église. Elle ne s'en préoccupait, et ne prenait de renseignements rigoureux, que pour empêcher que ces hautes positions ne fussent données à des hommes qui en fussent réellement dignes, et qui fussent capables de se refuser à l'exécution de ses ordres criminels.