Le haut sénat fut saisi de l'affaire, et, par Pin
fluence exercée sur ses délibérations par 1 autocrate, Faustin fut condamné à l'exil. Mais l'empereur, ramené par les dons immenses qu'il en reçut, à sa discrétion, annula aussitôt la sentence. Faustin reprit l'exercice de sa dignité par la protection de l'empereur, et, ayant obtenu 1'iutendance des domaines royaux en Palestine et en Phénicie, il en disposa sans crainte, absolument, et selon son caprice.
Voilà donc la preuve, en peu de mots mais suffisants, de la manière dont Justinien blessa ce que les Chrétiens avaient de plus sacré.
Lois changées à prix d'argent. — Affaire de l'église d'Êmèse. — Le faussaire Prisais. — Prescription centenaire en faveur des églises. — Mission de Ltmgin. — Sa violence envers Priscus.— Aven du crime. — Persécution contre les Juifs à l'occasion de la Pâque. — Intolérance de Justi-
Mtt«
i. Je vais rapporter maintenant très-brièvement, comment à prix d'argent il a, sans aucune retenue, brisé aussi les lois de l'empire .
Il y avait dans la ville des Éméséniens un certain Priscus, fort habile dans l'art d'imiter les écritures, et très-disposé à faire un mauvais usage de cette facilité de main. L'église d'Émèse avait été longtemps auparavant instituée légataire universelle des biens d'un des citoyens distingués de cette cité. Le donateur était un patrice, nommé Mammien, illustre par sa naissance et par son opulence.
Sous le règne de Juslinien, ce Priscus fut chargé du recensement de toutes les maisons de la ville; il rechercha celles qui étaient florissantes par leur fortune, et qui pouvaient répondre de fortes sommes, ainsi que les noms et les écritures de ceux qui en avaient été anciennement les chefs. Il fabriqua nombre d'écrits qu'il supposa émanés d'eux, et par lesquels ils reconnaissaient devoir à Mammien des sommes considérables, avec affectation d'hypothèque en sa faveur.
•x. Le montant de toutes les reconnaissances supposées s'élevait, en or, à cent centenaires au moins (dix mille livres de poids, valant io,383,ooo fir. ). Il imita aussi, avec une perfide habileté, l'écriture d'un officier que les Romains appellent Tabellion (notaire), qui exerçait publiquement sa profession, du vivant de Mammien, et avait joui de beaucoup de considération pour sa fidélité dans ses fonctions et pour ses autres qualités. (Il supposa que) ce tabellion avait écrit de sa main les reconnaissances particulières dont il s'agit. Il livra ces documents aux procurateurs de l'église des Éméséniens, sous la condition qu'où lui donnerait une part des sommes qu'on pourrait en tirer.
3. Mais il y avait une loi qui limitait à trente ans la durée de toutes les actions, et à quarante celle de quelques autres, et notamment des actions hypothécaires. Voilà ce qu'ils imaginèrent pour écarter cet obstacle.
Ils se rendirent à Byzance, et firent à cet empereur un présent considérable, en le priant de leur venir en aide pour la ruine de leurs concitoyens qui ne devaient rien. Celui-ci reçut les richesses, et, sans hésitation, dicta une loi par laquelle il exempta les églises des délais établis, et exigea le nombre immense de cent années pour la prescription de leurs actions; et il fit cette loi, non-seulement pour Émèse, mais pour tout l'empire.
4- Il établit en même temps, pour régler cette affaire, un certain Longin, homme entreprenant, et d'une grande force de corps, qui depuis fut chargé à Byzance du Magistère du peuple.
Les procureurs de l'église intentèrent d'abord à l'un de leurs concitoyens un procès en payement de deux centenaires d'or (aoo livres, valant 207,656 fr.), en vertu de ces faux écrits (et ensuite à d'autres); et ils les firent aussitôt condamner, parce que ceux-ci n'eurent rien à objecter contre des titres si anciens, dont ils ne connaissaient pas le vice.
Tous les autres furent inquiets du sort qui les menaçait de la part de ces sycophantes, et parmi eux se trouvaient les mieux famés d'entre les Eméséniens.
5. Au moment où le procès était déjà le plus fatalement engagé contre la plupart des citoyens, la Providence vint à leur secours d'une manière imprévue. Longin ordonna à Priscus, qui avait ourdi cette coupable machination, de produire à la fois tous les engagements. Comme celui-ci déclinait l'exécution de cet ordre, Longin lui appliqua un soufflet de toute sa force. Celui-ci, ne pouvant résister à un coup porté avec cette vigueur, tomba à la renverse. Il se releva tout tremblant et saisi de frayeur.
Croyant que Longin connaissait entièrement la fraude, il en Gt l'aveu publiquement. Le projet étant ainsi mis au jour tout entier, il fallut bién en arrêter les effets. C'est ainsi que Justinien altéra sans cesse les lois en les prenant une à une.
6. Mais cet empereur s'appliqua aussi à ruiner les croyances respectées par les Hébreux.
Les Juifs avaient chaque année, pour la célébration de leur fête pascale, un jour différent de celle des Chrétiens. Il ne leur permit en ce jour ni de faire des
offrandes à Dieu, ni d'accomplir aucune de leurs cérémonies légales.
Les magistrats des divers pays infligeaient de fortes amendes à beaucoup d'entre eux, pour avoir goûté à cette époque de l'agneau pascal, comme si c'était une infraction à la constitution de l'État.
Je connais beaucoup de faits semblables relatifs à l'intolérance de Justinien. Mais je ne puis les rapporter; car ils sont innombrables, et je dois mettre un terme à cet écrit.
Hypocrisie de Justinien. — Fausses lettres données à Libère et à Jean Laxarion, pour le gouvernement de i'Ëgypte. — Intervention de Pélage et tVEudxmon. — Combat dans le palais, à Alexandrie. — Meurtre de Jean. — Acquittement de Libère par le sénat. — Amende infligée par Justinien. — Confiscations des successions d'Eudœmon, à'Euph ratas et dTrénée. — Loi nouvelle sur la succession des conseillers municipaux.— Spoliation de la fille d'Anatole et à'Ascalon, veuve de Mamilien. — Affaire de Tarse, Ma tt 'liants et les Vénètes de Cilicie. — Révolte et assassinat impunis. — Corruption de Justinien — Léon le référendaire.
i . Je dois seulement mettre au jour ce qui regarde son caractère particulier, et je vais prouver combien il a été dissimulé et faux.
Après avoir démis de ses fonctions Libère, dont j'ai parlé tout à l'heure, il donna son gouvernement à Joannès (Jean), Égyptien de naissance, surnommé Laxarion. Pelage, qui était l'ami particulier de Libère, ayant appris cette nomination, s'informa auprès de l'autocrate si le fait de sa révocation était véritable. Justinien le nia, protesta qu'il n'avait rien ordonné de pareil, et écrivit de sa main une lettre à Libère, pour lui prescrire de s'appliquer plus que jamais à ses fonctions sans s'occuper d'autre chose.
a. Joannès avait à Byzance un oncle Eudsemon y personnage consulaire très-opulent et préfet de la maison civile de l'empereur. Celui-ci, informé de ce qui
s était passé, demande (à son tour) à Justinien si son neveu était assuré de son commandement. L'autocrate, dissimulant et méconnaissant ce qu'il avait écrit à Libère, donna à Joannès des ordres positifs pour qu'il prît possession de son gouvernement, et employât toute la force dont il pourrait disposer pour s'y établir, vu qu'il n'avait rien changé à sa détermination. Fort de cette assurance, Joannès fit sommation à Libère de sortir du palais du gouvernement, dont celuici était en possession. Célui-ci s'y refusa en exhibant, à son tour, les ordres qu'il avait reçus de l'empereur. Joannès marcha contre lui, à la tête des hommes de sa suite qu'il avait armés. Libère se défendit avec les gardes qu'il avait autour de lui.
Un combat s'engagea : beaucoup d'hommes y périrent, et Joannès, le nouveau gouverneur, avec eux.
3. Etulsemon s'éleva avec la plus grande véhémence contre ce meurtre. Mais Obère, qui s'était aussitôt rendu à Byzance, s'en défendit devant le haut sénat, qui fut saisi de l'affaire, et fut acquitté, par le motif que c'était à son corps défendant que le malheur était arrivé.
Cependant Justinien ne se désista de l'accusation (portée en son nom), qu'après l'avoir mulcté secrètement d'une forte amende. C'est ainsi que ce prince savait respecter la vérité, et se montrait fidèle à ses promesses.
4. Je pense qu'il n'est pas hors de propos d'ajouter comme appendice à cette histoire le fait que voici.
Eudœmon mourut bientôt après, laissant un grand nombre de parents, sans laisser de testament, ni sans
avoir annoncé, même verbalement, ses intentions (sur le partage de ses biens).
A la même époque, le chef des eunuques du palais, Euphratas, fut délivré des soins de la vie, laissant pour héritier un neveu, sans avoir fait non plus aucune disposition sur son patrimoine, quoique son bien fût considérable.
L'empereur s'empara de ces deux fortunes, en s'en portail t lui-même légataire universel, et sans laisser un triobole (pesant i gr. 60, valant 35 cent.) aux héritiers légaux.
C'est avec ce degré d'impudeur qu'il violait les lois et les droits des proches de ses propres serviteurs.
C'est ainsi encore qu'il spolia, sans aucune apparence de titre, la fortune d'Irénée, mort longtemps au paravant.
5. Je ne dois pas passer sous silence le fait suivant qui arriva à cette époque.
Il y avait à Ascalon un citoyen du premier rang, parmi les magistrats municipaux, nommé A natale. Sa fille était fiancée à un citoyen de Césarée, Mamilien, d'une famille très-distinguée. La jeune fille était un très-bon parti, car Anatole n'avait pas d'autre enfant.
La loi anciennement établie voulait que , lorsque le conseiller municipal de quelqu'une des cités venait à mourir sans descendant mâle, le quart des biens qu'il laissait appartînt au sénat de la ville, et que les héritiers restassent propriétaires de tout le surplus. L'autocrate, pour donner encore ici un témoignage éclatant de la singularité de son caractère, venait de faire une
loi pour remanier cette législation. 11 statua qu'en cas de mort, sans enfant mâle, d'un conseiller municipal, le quart de son patrimoine appartiendrait h ses héritiers, et que les trois autres quarts seraient partagés entre le trésor public et le conseil municipal (leucôme). Cependant jamais auparavant le trésor public ni le souverain n'étaient entrés en partage des fortunes municipales acquises par les citoyens.
6. Anatole mourut sous l'empire de cette loi. Sa fille s'acquitta, soit envers le trésor, soit envers le conseil municipal, des parts qu'elle leur devait d'après ces dispositions, et les magistrats du leucôme d'Ascalon, comme l'empereur lui-même, lui en donnèrent une décharge par écrit, sans aucune contestation, reconnaissant qu'elle avait agi avec droiture et justice en toute cette affaire.
7. Mamilien, gendre Anatole, mourut ensuite, ne laissant qu'une fille, héritière selon la loi de sa fortune personnelle. Plus tard cette fille arriva, du vivant de sa mère, au terme de sa vie, après avoir épousé un homme distingué, mais sans avoir eu de son union aucun enfant mâle ni femelle.
Justinien s'empara aussitôt de tous les biens, en proclamant cette étrange maxime, qu'il ne serait pas juste que la fille Anatole, devenue vieille, s'enrichît des biens de son père et de son mari.
Cependant, afin que cette femme ne fût pas classée parmi les indigents, il lui assigna un statère d'or (i4 fr. 72 cent.) par jour, jusqu'à sa mort. Dans le rescrit par lequel il la dépouilla de toutes ses ri-
192 C.HVP. XXIX.
chesses, il déclarait «qu'il donnait ce statère par un senti timent religieux, et parce qu'il était dans son cœur « de pratiquer la piété et la justice. »
Mais il ne faut pas en dire davantage, afin de ne pas fatiguer par mes récits, et parce qu'il serait impossible, à quelque homme que ce fut, de tout dire.
8. Je vais maintenant faire voir que, même à l'égard des Vénètes, qui paraissaient les protégés de son cœur, il n'eut jamais aucun égard, quand il s'agit de s'emparer de leurs richesses.
Il y avait parmi les Ciliciens un certain ftlalt/ianès, gendre de Léon, qui, comme je l'ai dit, remplit les hautes fonctions de référendaire. Justinien lui donna mission d'aller apaiser les mouvements séditieux qui agitaient les Ciliciens. Sous ce prétexte, Malthanes fit subir à la plupart des habitants les plus grands maux. 11 les dépouilla de leurs biens, envoya une partie de ces richesses au tyran, et jugea à propos de s'enrichir du reste.
9. Les uns le supportèrent eu silence; mais ceux des habitants de Tarse qui appartenaient à la faction des Vénètes, confiants dans la protection de l'impératrice, se réunirent sur la place publique et se livrèrent à de nombreux outrages contre la personne de Malthanès, alors absent.
Quand celui-ci en fut informé, il partit aussitôt avec une multitude de soldats, arriva de nuit a Tarse, envoya ses troupes dans les maisons, avec ordre de les piller au point du jour. Les Vénètes, croyant à une attaque du dehors, se défendirent avec les armes qui
s'offrirent sous leurs bras. Bans cette mêlée, il arriva entre autres malheurs que Damien, membre du conseil de la cité, tomba percé d'une flèche.
10. Ce Damien était le chef des Vénètes. Lorsque la nouvelle en arriva à Byzance, les Vénètes indignés se répandirent dans la ville en poussant des clameurs* firent beaucoup de bruit sur cette affaire auprès de l'empereur, et accusèrent par les paroles les plus violentes Léon et Malthanès.
L'autocrate feignit d'être aussi irrité qu'eux de l'événement. Il ordonna de sa propre main qu'une enquête fût faite contre les exécuteurs des ordres de Malthanès. Mais Léon l'apaisa par un riche présent en or. L'empereur se désista aussitôt de la poursuite, et cessa de témoigner de l'affection aux Vénètes.
1 1 . Quoique l'affaire fût restée sans éclaircissement, l'empereur reçut avec beaucoup de bienveillance Malthanès, qui s'était rendu sur son appel à Byzance, et le traita avec honneur.
Cependant, à sa sortie du palais, les Vénètes, qui l'attendaient, l'assaillirent de coups et l'auraient mas* sacré dans le palais (où il s'était réfugié), si quelques-uns d'entre eux, gagnés par l'or de Léon, ne les en avaient empêchés.
Qui ne gémirait d'un état de société dans lequel le souveraiu s'abstient, à cause des dons qui lui sont faits, de donner suite aux plus graves accusations ; et dans lequel des séditieux osent, dans son palais et en sa présence, attaquer l'un de ses gouverneurs sans aucune hésitation, et porter sur lui leurs mains criminelles?
Cependant aucun châtiment ne fut infligé ni à Malthanès pour son méfait, ni aux Vénètes ses assaillants. On peut juger par là du caractère de l'empereur Juslinien.
Poste aux chevaux et espionnage chez l'ennemi désorganisés. — Célérité des courriers. — Routes principales. — Supériorité des Perses quant à l'espionnage. — Revers des Romains en Lazique devant les armes de Chosroès. — Service des vivres à l'armée. — Spoliation de l'avocat Êvangélius. — Sarcasme de Jus (mien. — Baise ment des pieds exigé à titre honorifique par l'empereur et par TModora. — Honneurs royaux imposés même aux ambassadeurs par cette impératrice. — Titres de mattre et de maltresse établis à la cour. — Effets des évocations. — Encombrement du palais. — Propos des courtisans sur la disparition des richesses. — La mort de Justinien en éclaircira le myslère.
i. On va voir aussi quel dommage il fit à l'État relativement aux courriers publics et aux espions.
Les princes qui depuis longtemps gouvernent l'empire des Romains, pénétrés de la nécessité d'être informés le plus tôt possible, et sans aucun retard, de tous les événements, des incursions des ennemis sur chaque territoire, des malheurs arrivés dans les villes, par suite d'émeutes ou d'autres accidents imprévus, de Faction des gouverneurs et des autres fonctionnaires répandus dans toutes les parties de l'empire, et du recouvrement paisible et sans résistance des impôts, ont organisé partout un système de courriers, aux dépens du public, de la manière suivante.
Il y a, pour chaque journée de chemin, des postes d'hommes alertes, soit au nombre de huit, soit moins,
mais sans qu'il descende jamais au-dessous de cinq. On a mis quarante chevaux en chaque poste , ainsi que des palefreniers, proportionnellement au nombre de ces animaux.
Les courriers auxquels la connaissance en était donnée, trouvant ainsi une succession non interrompue et rapprochée des meilleurs chevaux, faisaient jusqu'à dix journées de chemin par jour, quand il le fallait, et dans les cas que j'ai déjà exposés. Les propriétaires de terres en chaque pays, y compris ceux de l'intérieur, trouvaienftle grands avantages dans l'institution de cette poste. Ils livraient les produits des récoltes d'alentour, pour l'entretien des chevaux et des palefreniers, chaque année, au compte du trésor public, et ils en tiraient de beaux revenus. De son côté, le trésor recevait par ce moyen, sans interruption, les impôts de chacun des contribuables, et remboursait sans retard les fournisseurs. Par cet échange, l'État ne manquait de rien de ce qui lui était nécessaire. — Telle était l'ancienne institution.
a. Cet autocrate commença par supprimer la ligne de Chalcédoine à Dakibidza, en obligeant les courriers à porter toutes les dépêches de Byzance jusqu'à Hélénopolis, par mer. Ils obéirent à contre-cœur; car, en s'embarquant sur des bateaux étroits, tels qu'il est d'usage, pour le passage du détroit, ils couraient grand risque de naufrage s'il survenait une tempête.
Comme une grande célérité leur était commandée, ils ne pouvaient attendre une occasion favorable pour mettre à la voile, et saisir le moment du calme.
CIIAP. XXX. 197
Il conserva, il est vrai, pour la route de Perse, le système primitif. Mais pour le reste de l'Orient, jusqu'à PÉgypte, il réduisit les postes à un seul, par journée de chemin, et remplaça les chevaux exclusivement par des ânes.
C'est pourquoi les événements n'arrivèrent plus à Byzance qu'à peine, hors de saison, et longtemps après qu'ils étaient accomplis, de sorte qu'on n'en retira plus aucun avantage apparent. D'un autre côté, les possesseurs de terres voyaient leurs récoltes, dispersées au hasard, sécher sur pied; ils n'en tiraient plus aucun profit.