Histoire de l'abbaye Cistercienne de Silvacanne [microform] en Provence d'apres les documents recueillis
Il y a quelques années vivait à Aix en Provence un humble et saint religieux, dont la mémoire est restée en vénération dans bien des cœurs et des âmes ; mais peu ont pu se douter que, outre les grandes vertus, ce froc cachait les goûts raffinés de l'érudit et de l'artiste. La reconnaissance fait tenter d'en dévoiler quelques traits, aujourd'hui que son humilité n'est plus là pour y mettre obstacle.
Jacques Hippolyte Peyron était né à Hyères le 14 octobre 1812!, d'une famille d'artisans aisés et considérés. Il dut sans doute à un sang généreux, aux jardins ensoleillés qui encadrèrent son enfance, plutôt qu'à
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l'éducation, le goût du beau, de Tart et surtout des fleurs, qu'il cultiva avec amour pendant toute sa vie ; mais une piété fervente domina toujours ces innocentes passions.
Il ne pouvait y avoir pour lui d'autre carrière que le sacerdoce. Après de solides études, sitôt l'âge réglementaire atteint, en 1838 le jeune homme était ordonné prêtre. Quelques postes lui furent d'abord confiés dans son diocèse de Fréjus ; mais des aspirations plus hautes que le strict service paroissial le sollicitaient. Tl avait soif d'obéissance et de pauvreté; et ne voulant appartenir au monde par aucun point , pas même pour l'œuvre sacerdotale, en 1847 il entrait au noviciat des disciples de saint François, dans leur maison de La Villette, à Lyon. La Révolution qui devait plus tard le tuer ainsi qu'un trop grand nombre de religieux, lui porta là son premier coup. La république de 1848 expulsa Jacques Peyron de sa chère retraite ; mais il put faire sa profession, et commença aussitôt uue vie toute de dévouement et d'apostolat, s'inspirant de l'ardeur et des exemples du grand saint Bernard qu'il avait choisi pour patron comme pour modèle.
La poursuite des âmes, la direction et la prédication, telles sont les œuvres extérieures des P. P. Capucins. Le Père Bernard s'y adonna avec constance, avec succès.
Sous une écorce au dehors un peu fruste, il cachait en effet un esprit cultivé, unissant l'extrême délicatesse de sentiments à une profonde science canonique. Aussi, des personnes de haut rang, des hommes considérables recherchaient-ils la direction du pauvre capucin de si modeste apparence. Ses supérieurs le jugeant bien, lui. confièrent Taumonerie des religieuses de Poligny.
Ce fut là , dans le voisinage du tombeau de sainte Colette, que pris d'admiration, le P. Bernard recueillit avec l'intention de les faire mieux Connaître, les principaux traits de la vie de cette sainte. Nommé plus tard vicaire (vice-gardien) du couvent de Lorgnes (Var) , il reprit pour la continuer à Aix et pour toute sa vie, une passion toujours plus jeune d'apostolat et de dévouement. Au premier mot de ses supérieurs se mettant en route, à pied en toute saison, pour telle chapelle, tel village lointain ; sollicitant les âmes, les pressant de son ardente conviction, de sa charité, de ses exemples. Ne répudiant rien de ses origines, provençal autant que chrétien, il se plaisait aux usages du pays, et ne se refusait pas à l'occasion, la joie de porter dans la chaire de Vérité la pure et poétique langue provençale. Puis, se ressouvenant des fleurs de son enfance, fils de jardinier disait-il, il allait visiter les jardins de ses ouailles ; admirant, conseillant, entreprenant des relations d'échanges
et de bons procédés entre ces parterres et celui de son couvent, dont à juste titre on lui avait déféré la charge.
Que de fois ne l'apercevait-on pas, de maints endroits de la ville, enguirlandant de ses plus précieuses fleurs le piédestal de la grande Sainte-Vierge qui domine le jardin étage du monastère I Chacun vénérait le pieux jardinier. Même des gens d'un tout autre bord se montraient empressés à entretenir de bons rapports avec lui. L'administration laïque de l'hôpital d'Aix ne manqua jamais à lui envoyer, chaque semaine, son marc de café, destiné à figurer dans un « compost » qui faisait merveilles.
Artiste en ses moments de récréation, le P. Bernard d'Hyères s'adonnait aussi aux arts plastiques. Il a moulé et signé un médaillon fort réussi do la célèbre Sainte- Geneviève lisant, de Balechou ; et le réfectoire du couvent demeure orné par lui de portraits en plâtre, très ressemblants, de quelques-uns de ses Frères.
Ce fut dans ces paisibles labeurs que l'œuvre néfaste de l'expulsion vint saisir le pauvre moine. Qui n'a encore vivant devant les yeux le spectacle de cette iniquité poignante, qui frappa sur tant de points à la fois tant de français, et des meilleurs!... II fallut se séparer de ses frères ; il fallut briser ce faisceau de tant de vertus réunies soutenant tant d'œuvres utiles et admirables.
Chacun dut accepter un asile, dont la charité qui l'offrait ne pouvait, malgré toutes ses délicatesses, dissimuler l'amertume. Pour beaucoup c'était la mort ; le Révérend Père Bernard fut de ceux-là.
Il n'avait pourtant pas été personnellement expulsé. Son âge et d'autres considérations le firent choisir pour demeurer, en qualité de propriétaire, gardien de la maison vide. Mais quelle solitude mortelle ! C'est là, en ce tombeau , qu'il passa les dernières années de sa vie, pleurant ses frères, pleurak sur le monde qui semble abandonné de Dieu; bientôt affaibli au point de ne pouvoir plus monter jusqu'à la Vierge bien aimée de son parterre. Et il mourait ainsi lentement, sans laisser soupçonner à personne le secret d'œuvres et de mérites mourant avec lui.
Un jour cependant , l'auteur des présentes lignes reçoit la visite du vieillard courbé sous le poids d'un sac volumineux : « Mon bon ami dit-il, vous vous intéressez à l'histoire locale ; je sais que vous préparez celle de Lambesc. Hé bien , moi aussi j'avais fait quelques études en ce genre ; ne pouvant leur donner suite, je serais heureux qu'elles puissent vous servir. » — Et le saint homme déploie sous mes yeux plusieurs grands cartons, remplis de manuscrits de son écriture merveilleusement soignée et fine. C'étaient les matériaux, près-
que complets, de l'histoire de rancienne Abbaye Gistérienne de Silvacanne, monument important et trop peu connu de nos fastes du. moyen-âge. De nombreux autres documents s'y trouvaient joints; des recherches sur saint Bernard, sur sainte Colette, sur les princes de Baux; plus, quelques brochures d'mtérét local, et un certain nombre de dessins d'archéologie et d'architecture, d'une facture peut être non rigoureusement artistique, mais admirables de patience et de précision.
Avec émotion je reçus le précieux dépôt, et son dépouillement me révéla des qualités que certainement l'auteur soupçonnait moins que personne ; chaque page reflétait Tâme du missionnaire cherchant dans la science et dans l'histoire la vérité qui est divine ; apôtre inconscient de l'art en même temps que de la foi.
Un ordre de son Père Gardien l'avait envoyé au village de La Roque. Sur son chemin, la rencontre, d'une église abandonnée émeut son âme :
« Nous voilà devant un corps dénudé et mutilé.
« Sadénudation nous accuse le magnifique vêtement « qui a disparu : vêtement physique, ameublement ; — vêtement moral, habitants.
« Sa mutilation nous accuse 1^ les richesses artisli- (( ques anéanties par la poudre et le marteau ; —
« %° les constructions accessoires et indispensables dont « les fondements apparaissent encore.
(( A cet aspect nous n'avons pu contenir notre émo- « lion, nous avons été brisé de douleur. Le %3 mars (( 1874 nous arrivons à La Roque pour y donner les « exercices préparatoires à la communion pascale ; et « apprenant que le surlendemain, fête titulaire du sancc( tuaire, on y célèbre une messe solennelle, nous solli- « tons la grâce que cet honneur nous soit dévolu ; ce (( qui nous est gracieusement accordé. Or, la première « fois que les voûtes sacrées sont à retentir du son de « notre voix, à Tintonation du Gloria in excelsis, (( dans ce lieu dépouillé même de son pavé, un irrésis- « tible frisson s' emparant soudain de toutes nos facul- (( tés, nous sommes à nous dire : Qui sait depuis quand (( Régulier n'a plus ici ofificié ? Et dès cet instant, le « bouleversement intérieur se traduisant forcément à « l'extérieur, ce n'est que d'un ton triste et douloureux « que nous avons pu continuer. Puis, consultant l'his- (c loire, nous nous sommes convaincu qu'il y avait près « de 450 ans qu'un Régulier n'avait plus officié. »
Celte pensée l'oppresse. Avec la permission de son supérieur, il entreprend de faire revivre dans son esprit la Basilique morte. Il interroge, compulse, fouille les archives, entre en relations avec les érudits. Ses lignes
rendent de fréquents témoignages de gratitude envers ses correspondants ; entre autres le brillant archiviste marseillais M. Reynaud, qui « avec une complaisance et une patience admirables, a pris la peine de déchiffrer sous ses yeux une charte des plus longues et d'une écriture extrêmement difficile )>.
L'œuvre avance ; les matériaux s'accumulent dans ses mains. Mais de loin^ l'aile de la mort s'est fait sentir. Résigné, le religieux laisse là toutes recherches de ce bas mondé, si légitimes soient-elle ; il les oublie, jusqu'au jour où apprenant qu'elles peuvent être utiles à autrui il les apporte, inattendu, sans conditions, abandonnant à une main étrangère le choix de les compléter ou de les laisser perdre.
Cependant dit V Annuaire Franciscain, « le feu de l'épreuve devait purifier davantage cette nature ardente ; et le ciseau de la souffrance, pendant une maladie de dix mois, allait faire disparaître les dernières aspérités », avant que Dieu couronnât son fidèle serviteur, le tS mai 188S.
J'ai respectueusement coordonné les recherches sur Silvacanne, les contrôlant et les complétant grâce aux ouvrages que l'auteur n'eut pas le temps de connaître ou de parcourir : la liste des abbés, par M. Albanès, et le cartulaire de la maison de Baux, entre autres. Tachant
de n'y rien mettre qu'il eut pu désavouer, je me suis cependant efforcé d'en faire un tout digne de l'érudition moderne, qui se plaît, avec raison, à la vérité de l'histoire. Et c'est la justice autant que la reconnaissance, qui inscrit au front de l'œuvre le nom vénéré du Révérend Père Bernard d'Hyères.
V" d'Estienne de Saint-Jean.
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SYLVACANNE
Origines. — André et les Hermitans.
Les Frères Pontifes.
Saint Bernard et les Cisterciens.
A quatre lieues au nord d'Aix, le voyageur qui côtoie la Durance par la jolie route départementale de sa rive gauche, peu après avoir dépassé le pont de Gadenet aperçoit devant lui un édifice qui attire forcément son attention. En approchant, sans être poète ni archéologue, pour peu qu'il ait du goût, il ne manquei^a pas d'être impressionné à l'aspect d'un ensemble de bâtiments disparates, plus ou moins dégradés, encadrant le vaisseau d'une grande église nue, morte, plus pénible à contempler dans son délaissement que ne serait un amoncellement de ruines. A cent pas de la route elle est comme en un désert ; et le clocheton qui jadis dut faire son orgueil jetant aux nues ses voix argentines, aujourd'hui décapité, n'ajoute qu'une note navrante~îi cette détresse.
Au loin cependant le pays se déploie riant et animé ; la rivière se voit et s'entend, roulant les cailloux de son lit dangereux. La chaîne du Luberon, au nord, abrite de frileux villages contre les violences du mistral : Lourmarin, au vaste castel féodal aujourd'hui démantelé ; Villelaure, ancienne dépendance de la famille de Lambesc ; Ansouis, fier des deux illustres saints dont il fut l'apanage (1) ; Mérindol, aux sinistres souvenirs. En face de lui, au nord-est, le voyageur voit s'étaler Gadenet ; et plus près, à gauche, Lauris, dont un indigne badigeon a déshonoré le château suspendu sur la plaine ; tandis que, assis sur un tertre, un prosaïque pigeonnier produit de loin l'effet d'un manoir seigneurial, et que l'antique prieuré de Saint-Pierre est devenu une vulgaire métairie. Tout à gauche, s'étale le magnifique parc de La Roque-d'Antheron que le voyageur va atteindre ; sur sa droite, il aperçoit encore le pont de Gadenet qu'il vient de laisser.
La vaste nef et les constructions qui l'accompagnent sont là comme abandonnées de la nature même, au bas d'une côte aride, quelques pas au-dessous du canal improductif qui réserve ses trésors pour la seule grande ville. Ge monument, dont la majeure partie est aujourd'hui affectée à une exploitation rurale, c'est l'antique abbaye cistercienne de Sylvacanne.
Jadis elle connut les jours de prospérité et même de splendeur ; elle abrita des hôtes illustres ; ses voûtes retentirent aux accents de saint Bernard ainsi qu'aux harmonies des ténoristes de Saint-Sauveur ; les princes la comblèrent de leurs hommages et de leurs dons. Déchue maintenant, veuve des magnificences du culte,
(1) Saint Elzéar et sainie Delphine de Sabrai).
déserte, mutilée, elle n'a échappé au marteau de la démolition 'que pour tomber, en qualité de monument officiellement historique, sous le coup de la bienfaisance administrative.
On sait que la Provence était originairement couverte de forêts. Le défrichement s'en opéra peu à peu, sans régularité ni méthode. Aux VHP et IX® siècles, les invasions sarrazines, qui ravageaient pour ravager, contraignirent les populations à se réfugier sur les hauteurs, en des lieux d'accès difficile. De là datent la plupart des hauts villages et des châteaux forts. Les plaines et les basses terres délaissées, devinrent des marais et se couvrirent de végétations parasites. Tels étaient au moyen-âge les abords de la Durance. Les bandits et malfaiteurs de même que les animaux dangereux, y trouvaient asile ; et comme les rivières se passaient à gué, ces hôtes malfaisants hantaient surtout le voisinage des endroits guéables. Quelques-unes de ces passes prirent même leur nom de leur réputation fâcheuse : Maie mort, méchante mort, rappelle lugubrement les hauts faits des bandits ; et Mau pas^ mauvais pas, fut changé en Bonpas après que l'arrivée des Chartreux y eut ramené la sécurité.
Vers le premier quart du XI" siècle, un pieux clerc de ces pays, nommé André (1), voulant se consacrer à Dieu dans la pénitence, vint chercher la solitude le long de ces rives et s'établit au quartier appelé Goiitard. en un endroit où le sol marécageux foisonnait de roseaux. Sa vertu et ses exemples eurent des imitateurs ; et bientôt le saint homme se trouva à la tête d'une petite
(1) L'abbé Castellan, « Notice historique sur La Roque-d'Antheron », ms., le fait par erreur apparaître en 1091.
ôommunauté de pénitents, dont quelques-uns clercs comme lui. Gontard appartenait, au moins en suzerain neté, à la célèbre abbaye marseillaise de Saint- Victor, qui y avait érigé une petite chapelle sous le vocable de son saint patron. André et ses compagnons, dès lors appelés les Herinitans^ obtinrent facilement la permission de desservir cette chapelle, de l'agrandir, et d'y célébrer les saints offices.
L'usage du temps ramenait généralement au suzerain ou seigneur du lieu, les terres abandonnées ou laissées en friches. Le seigneur qui n'avait pas les moyens de les mettre en rapport, en faisait donation le plus souvent à des corporations religieuses. Le moyenâge vit ainsi éclore de nombreuses congrégations, qui se donnaient pour objectif la sanctification de leurs membres par le travail agricole, la plus sainte et la plus indispensable des industries humaines.
L'Eglise seconda et devança toujours la civilisation. Il ne lui suffit pas d'avoir brisé les chaînes de l'esclavage antique, d'avoir la première ouvert des écoles et répandu les sciences, les lettres et les arts ; elle ne se contente pas de guider l'intelligence de l'homme à la recherche du vrai, du bien et du beau, d'avoir relevé le pauvre et le faible , d'avoir rétabli la dignité de la femme ; et quand son action est méconnue ou entravée dans les raffinements de notre civilisation vieillie, d'aller en porter les bienfaits aux peuplades sauvages. L'Eglise fut toujours le pionnier du progrès. C'est pourquoi nous la voyons au XI° siècle susciter et fonder des corporations diverses, soit religieuses-agricoles, comme les Bénédictins et les Chartreux, soit hospitalières-militaires, comme les Templiers et les Chevaliers
de Saint-Jean de Jérusalem, soit des pontonniers convoyeurs, comme les Frères Pontifes. La barbarie a pris ^ fin ; que les barrières tombent maintenant ; que les relations s'ouvrent largement entre les individus et les familles humaines ; place aux droits et à la civilisation. La question des communications et de la viabilité devient donc une question essentielle ; et ici comme toujours, l'Eglise prend la tête du mouvement.
Les institutions religieuses-agricoles se multiplièrent, adonnées au défrichement, à la mise en valeur du sol; exécutant de grands ouvrages dont souvent nous admirons les restes, sans en connaître l'origine. Les Templiers, religieux militaires établis à Aix en 1110, défrichèrent la vaste étendue de marais qui régnaient d'Orgon à Tarascon ; leur présence délivra Mallemort de son renom funeste ; les villages, de Mollegès, Eyragues , Cabanes et Saint-Andiol leur doivent l'existence,
André et les Hermitans précurseurs de ces corps religieux, né demeurèrent pas oisifs ; tel n'était pas leur but, et l'œuvre sollicitait leurs bras. Voulant non seulement louer Dieu mais le servir utilement, ils partagèrent leur journée en deux parts, l'une pour la prière, l'autre pour le travail.
Tout d'abord, un bac fut établi à l'endroit le plus propice, et le passage à bateau remplaça le gué périlleux. Puis, le chemin aboutissant au gué fut amélioré, rendu inaccessible aux plus fortes crues ; bientôt, un asile fut aménagé au sein de la communauté pour les voyageurs malades ou surpris par les autans ; de plus, des escortes leur étaient fournies en cas de péril. Peu à peu les mares pestilentielles furent dessé-
chées, les végétations parasites supprimées ; et d'excellentes terres d'alluvion qui n'avaient encore engendré que des ferments de mort, ne tardèrent pas à se couvrir de moissons et de fruits, pendant que les hôtes malfaisants voyaient anéantir leurs repaires. Avec le chant des louanges de Dieu, l'abondance et la vie remplacèrent la misère et la mort ; Gontard devint le quartier le plus sûr de la région (1), et le monastère de Silvacanne^ car dès l'an 1030 ce nom et cette appellation figurent dans les chartes, fut un centre de bienfaits qui ne tarda pas à s'attirer les témoignages de la reconnaissance publique.
Le nom de Silvacanne a, comme tant d'autres, excité la sagacité des chercheurs d'étymologies. Silva ou sylva forêt, — canna roseau, forêt de roseaux, apparaît de prime abord comme une interprétation toute naturelle ; mais une explication aussi simple ne saurait faire le compte de l'érudition patentée. Elle observe que, au XV° siècle, en un mémoire revendicatif de ses droits, le Chapitre de Saint-Sauveur d'Aix trouvait à ce nom une variante ingénieuse : sylva se transformait en salva^ sans doute pour rappeler S'"^ Salva-ioY \ et comme canna gutturis signifie la trachée-artère ou tube de la gorge, Sylvacanne devient sauve la gorge, par opposition au coupe gorge qu'il était avant la venue des Hermitans.
Gela ne suffît pas encore. Canens signifiant blanc, certains auteurs ont voulu traduire par forêt blanche. Mais canens est aussi le participe présent de canere
(1) Les débordements de la Durance ont fait disparaître ce premier domaine, à l'exception d'une ferme et de quelques terreg détachées qui en portent encore le non],
chanter ; d'où quelques-uns ont voulu entendre forêt chantante^ tandis que d'autres surenchérissant, interprètent par canere in silva^ chanter dans la forêt {i). Nous nous en tiendrons au sens primitif et rationnel, forêt de roseaux, qui nous indique l'orthographe à maintenir : Silvacanne ou Sylvacanne (2).
André voyant grandir sa communauté et son champ d'action, ne tarda pas à entrer en relations avec les institutions similaires. 11 s'allia, sans se laisser absorber, avec une confrérie établie à Lourmarin, dépendante des Frères Pontifes.
Ce nom datait de l'antiquité payenne. Rome avait qualifié Pontifex le prêtre de haut rang auquel incombait l'entretien du pont Sublicus, par lequel les triomphateurs faisaient leur entrée (3). La qualification se
(1) Cela pour le latin seulement, sans regarder au grec, au celtique et au romano-provençal, peut fournir des interprétations suffisamment variées aux noms de Saint-Cannat, Cannes, Canebière, Silverèal, Silvestre, Silvanès, etc.
Saint-Cannat, à 15 kilomètres d'Aix, est la patrie d'un évêque de Marseille, personnage historique bien connu, qui lui aussi avait cherché la solitude dans les cannœ de la Touloubre ; célèbre aussi par l'histoire du roseau qui décida de sa vocation ; d'où l'étymologie toute naturelle de son nom. Un érudit s'avise de le couper en deux : caw-us, naé-us, né blanc, échaffaudant d'après son imagination seule, que la précoce sagesse du saint l'aurait fait comparer, dès le berceau, à un vieillard à cheveux blancs. C'était déjà joli ; mais il s'est trouvé un plus érudit encore, pour non seulement tondre le pauvre évêque, mais le supprimer tout entier: l'histoire a tort ; saint Cannât n'exista jamais ; ce que vous appelez saint en Provence, n'est généralement que le mol sen, qui signifie. . . je ne sais quoi.
(2) Une autre Silvacanna, près Carnoules (Var), appartenait vers l'an 1000 à un Arnulphe et à sa femme Folcoare, qui en firent don à Saint- Victor.
(3) Ducange.
perpétua en changeant un peu de sens. Plus tard, le passage des rivières dans nos contrées méridionales, à Arles, à Tarascon, était devenu l'apanage d'une corporation de passeurs qui allégeaient leurs barques au moyen d'outrés gonflées; d'où leur nom àHutriculaires. Mais parfois ces mercenaires rendaient d'autres services que ceux attendus : quand le bagage était précieux, il arrivait souvent, dit un chroniqueur, qu'au lieu de transporter le voyageur à l'autre bord ils le faisaient passer à l'autre monde. — C'était un abus ; il était bon d'y remédier.
Ce genre de transbordement n'eut pas seul le privilège d'inciter de charitables protecteurs. Déjà à Lambesc au IX" siècle, saint Eldrad avait établi un hospice pour les voyageurs au confluent des deux routes Salyenne et Aurélienne ; et auparavant, les Romains continuant les usages des Salyens, avaient soin d'établir aux passes, critiques des montagnes, des rivières ou même des forêts, certains oratoires-asiles qui offraient aux voyageurs en détresse le triple secours de la divinité du lieu, d'une fontaine limpide et d'un gardien bien armé. La civilisation progressant, les questions de viabilité devinrent, avons-nous dit, une des préoccupations principales de l'Eglise.
C'est elle qui inspira l'institution à Florence de la première congrégation des Chevaliers-Pontifes . Douze nobles Florentins réunis en association religieuse sous le vocable de Saint-Jacques du Hautpas, se donnèrent pour mission de construire des ponts ; celui du Hautpas dans cette ville tout d'abord. Telle fut l'origine de l'ordre régulier des Frères Pontifes.
S'inspirant des mêmes vues, les solitaires de Silva-
caniie voués à une œuvre à peu près semblable, s'affilièrent àleurs règlements. Ces hommes de Dieu toujours couverts de leurs armures, prêts au combat et forcés de tenir l'aviron de leur barque, regrettaient d'avoir trop peu de temps à donner à la prière ; il fallait qu'une règle fixe et prévoyante leur attribuât un temps pour l'action et un temps pour renti'er en eux-mêmes. André se mit donc en relations avec saint Sisbert, premier prieur des Frères Pontifes (1) ; et dès lors furent instituées l'œuvre du secours aux voyageurs, celle des escortes, des approvisionnements, ainsi que les travaux aux chemins, aux champs, aux pouts et aux digues. . Toutes ces œuvres ne pouvaient sans doute être gratuites, sinon les secours aux indigents ; où les solitaires eussent-ils pris pour y subvenir ? L'hôtellerie fut donc payante, aussi l'escorte et les soins personnels ; mais les prix étaient cotés au plus bas, inspirés par la charité sainte. En même temps, des Frères se répandaient dans le midi de la France, construisant des ponts, des chemins et des canaux.
Les pi'incipaux ouvrages des Frères Pontifes furent, d'abord le pont de Bonpas, qui passa longtemps et à juste titre pour une merveille. Long de 650 mètres, comportant 36 travées, il était tout en entier en bois de mélèz.) des Alpes non équarri, de manière à lui conserver tout son nerf. Il dura six cents ans. Puis, le pont Saini-Esprit, sur le Rhône, que nous admirons encore, défiant l'effort du temps et des eaux; celui de La Guillotièr;^ à Lyon; celui de Lourmarin, etc. Une petite chapelle de Sainte-Madeleine sur la rive droite de. la Du-
(1) Michel de Loqui.
rance , tout près de Mirabeau , rappelle aussi leur souvenir.
On connaît la poétique histoire de saint Bénézet, ce jeune pâtre de douze ans que des voix mystérieuses obligèrent à venir construire un pont sur le Rhône, à Avignon. Pressé par une force providentielle, l'enfant arrivant d'au-delà du grand fleuve est saisi de frayeur à sa vue ; un passeur juif le lui fait franchir. Entré dans cité, il y est accueilli par des sarcasmes aussi bien chez l'archevêque que chez le gouverneur civil : Tu prétends accomplir, lui dit-on, ce que ni nos rois ni le grand Gharlemagne lui-même n'ont pu faire ! — Sans se laisser déconcerter, bientôt il en impose à tous. Le peuple s'enthousiasme; des architectes, des légions d'ouviers viennent se ranger sous ses ordres; et dans l'espace de onze années, un admirable pont de pierre, de 18 arches, est jeté de l'un à l'autre bord du fleuve vaincu. Mais le saint n'assista pas à son triomphe ; il mourut âgé de 20 ans, en 1184, deux années avant son achèvement (1). Saint Bénézet est le premier patron des Frères Pontifes ; il fît beaucoup pour leur institut et les érigea en ordre régulier reconnu. Ils faisaient profession de grands vœux religieux mais n'étaient pas prêtres, n'ayant pas le loisir de vaquer à trop d'oflices, et gardaient la tenue
(1) L'histoire de saint Bénézet passe généralement pour une légende. M. l'abbé Albanès en a savamment établi la vérité historique, sur de nombreux témoignages contemporains. Dirigeant les travaux en personne, le jeune saint y subvenait encore par des quêtes faites au loin. Une s'intitulait modestement que procureur du pont. Son successeur, nommé comme lui Benoit, prit le titre de prieur. Bénézet fut inhumé dans la chapelle construite sur le pont même. Son corps est aujourd'hui dans l'église de Saint-Didier d'Avignon.
laïque nécessitée par la nature de leurs labeurs. Après deux siècles] environ de durée cet institut disparut, quand son œuvre d'assainissement et de propagation fut accomplie. Les Templiers, dont le but était à peu près analogue, en recueillirent la succession.
Le premier acte authentique que nous ayons touchant Sylvacanne date de l'an 1030 ; c'est une donation collective de plusieurs terres par divers particuliers. La reconnaissane envers les Hermitans n'avait pas tardé à se produire ; une fois l'élan donné, de longtemps elle ne s'arrêtera plus. Les grands et les riches, Pierre de Lambesc, Rostan de Gadenet, les princes de Baux, donnaient l'exemple ; les témoignages de leur bienveillance et de leur respect furent la première cause de la fortune à laquelle devait atteindre l'abbaye. La vanité des petits autant que le désir de se les rendre favorables, les pousse à imiter les grands ; leur générosité est parfois un appel à la protection. Ajoutons qu'à cette époque de foi vive mais peu raffinée, les possesseurs de terres éloignées, les pénitents de fautes passées ou futures, même de simples dévots, sans motifs personnels, ne croyaient pouvoir prendre meilleure voie pour atteindre le paradis que d'enrichir les monastères ; et nous en verrons bon nombre qui, non contents de négocier ainsi leur propre salut, sont persuadés qu'ils font beaucoup pour celui de leurs enfants ou de leurs proches en les dépouillant d'une notable partie de leur fortune.
De 1030 à 1048, nous possédons six actes de donations faites au monastère de Silvacanne; en 1030, 1035, 1037, 1039, 1047, 1048. Nous transcrivons ici celui de la montagne de Gouiron et de divers autres biens ,
ôharte importante pour notre sujet et intéressante au point de vue du style et des mœurs de l'époque (1).
Après un long préambule sur la malice des hommes et la méchanceté du temps présent comparé aux temps passés, le donateur en vient au fait : « Au nom de Dieu, « moi Teubert et mon fils Eldebert, ma femme Arum- « berte et mes fils Guillaume, Amalric, Eldebert, ainsi c( que mon neveu Rodolphe, nous donnons et livrons en « toute propriété au Seigneur notre Dieu ainsi qu'à « l'église de Sainte-Marie et à celle de Saint-Michel « Archange, qui font partie de notre aleu, pour le re- « mède tant de nos âmes que pour celles de nos part rents ; nous donnons les églises situées' sur la mon- « tagne de Gouiron ; nous donnons la montagne elle- « même, avec toutes les terres cultes ou incultes qui « entourent les églises ainsi données, avec les tasques, « la dime et le droit de justice. Nous donnons aussi « l'église de Saint-Jean, avec la paroisse située à Val- « bonette. Dans les terres de Valbonette, au lieu ap- « pelé Lauron, nous donnons douze éminées de terre « arable suivant leurs confins. A Figairoles^ une con- (c damine donnée de même ; sur la lisière de Lozia^ une « émine de vignes cultivées; une autre à Valbonette. « Ainsi donc au nom de Dieu, moi Teubert, ma femme « Arumberte, mon frère Eldebert, mes fils Guillaume, « Amalric et Eldebert, ainsi que mon neveu Rodolphe. « tous ensemble nous donnons ces dites églises avec (( tout l'honneur sus-mentionné (2) au Seigneur notre « Dieu, à Sainte Marie, à Saint Philée et à tous les « clercs qui sont là ou y seront par la suite à servir
(1) Archives des Bouches-du-Rhône.
(2) On appelait honneur un fief ou domaine de rapport.
« Dieu. Le tout à la demande du clerc André qui a « érigé cet honneur « qui ediflcavit hune honorem w. « Nous le faisons par amitié et pour le salut de nos « corps et de nos âmes. — L'an de l'Incarnation de « N. S. MXLVin. — Que si qui que ce soit, nous-mêmes « ou tout autre, voulait rompre la présente donation ou « la troubler, nous nous y opposons absolument, et in- « terdisons qu'il puisse bénéficier en rien de ce qu'il « aurait injustement convoité ; mais convaincu, saisi « par la rigueur de la justice, enchaîné par la loi, qu'il tt soit dès cette vie exclu de l'Eglise ; qu'il soit maudit « et rejeté du commerce des Chrétiens ; qu'il soit mort (( poifr la terre et pour tout ce qui tient à la terre ; qu'il « soit anathème, réprouvé, voué à l'enfer, écrasé sous « les malédictions de tous les saints, maintenant, à l'a- « venir, et pendant tous les siècles des siècles. Amen ; « Amen ; Amen ; Fiat ; Fiat ; Fiat ; — A moins qu'il ne « revienne à s'amender, et donne satisfaction de ma- « nière à désintéresser par un don équivalent, qui soit « solide et assuré à toujours pour l'avenir. — Cette « charte de donation est faite au mois de mai, le 4 des ({ kalendes de juin, régnant le Seigneur. Signé Teubert « et mes susdits héritiers qui ont fait écrire la présente « donation et ont prié les témoins de l'affirmer ; et leurs « mains la confirment. Signés Guillaume Faulchier, « Laudad, Gantelme Bompart, Etienne Boson, Pons « Bonfils, Guillaume, Adaltrus, Rodolphe, Guillaume « Vincent, Arimon. » (1).
(1) Nous ne savons comment concilier cette charte authentique et que M. l'abbé Albanès reproduit en entier comme telle, avec la charte n° 248 du cartulaire de Saint-Victor. Celle-ci portant la date vague du XP siècle, fait donner par Aldcberé et sa famille, sous les mêmes prénoms que ci-dessus, la montagne de Gurion,
Gouiron ou Goiron est une montagne au sud-ouest de Silvacanne, qui sépare les terroirs de La Roque et de Lambesc. Haute de 400 mètres environ,èlle est couronnée par un plateau de près d'un kilomètre carré, aux deux extrémités duquel se trouvaient, à l'est la chapelle de Sainte-Marie, encore debout aujourd'hui sous le nom d'ermitage de Sainte- Anne ; à l'ouest, la chapelle ou église de Saint-Michel, qui n'existe plus. Du plateau de Goiron, la vue s'étend sur un panorama splendide, embrassant la vallée de la Durance jusqu'à sa jonction avec celle du Rhône. L'horizon borné au nord par le mont Ventoux et la chaîne des Alpes, s'étend au sud sur le littoral méditerranéen, depuis les célèbres plaines d'Arles jusqu'aux monts légendaires de Sainte-Victoire et de la Sainte-Baume. Par un temps clair, l'œil embrasse du haut de Goiron plus de vingt villes et villages.
La charte nous apprend qu'André avait « érigé cet honneur »; c'est-à-dire qu'il avait mis en valeur une partie de la montagne jusqu'alors improductive ; sans doute le versant nord qui regarde le monastère. 11 était donc déjà établi à Goiron et devait desservir les deux églises, mais à titre 'précaire, comme colon ou tenancier, quand intervint la donation, juste rémunération de
ses deux églises et ses dépendances jusqu'à la Durance ; plus, tous les biens que les donateurs possèdent dans d'autres terroirs.
D'autre part encore, le sac des pièces produites par le Chapitre de Saint-Sauveur d'Aix lors de son procès pour la possession de Sylvacanne, en 144.5, portait cet intitulé : « Donation faite par Tèohert aux églises de Sainte-Marie et Saint-Michel de ladite montagne ; ensemble des terres qui sont à l'entour de l'église de Saint- Jean , des vignes appelées Lauron , en 1048. »
son œuvre. Devenu possesseur effectif, il y installa aussitôt quelques frères qui se mirent au travail avec ardeur. Une seule église devait suffire au minime troupeau perdu dans ce désert ; on ne se préoccupa donc pas d'entretenir celle de l'ouest dédiée à saint Michel, et tous les soins se concentrèrent sur celle de Sainte- Marie, qui réédifiée en bel appareil est parvenue jusqu'à nous à peu près intacte (1). Il ne reste plus vestige de maisons sur le plateau, mais les traces d'une habitation ancienne y abondent ; pièces de monnaie, briques, fragments divers, ainsi que des tombes creusées dans le roc. Du côté de l'église de Sainte-Anne principalement et dans la direction de la ferme en ruines de la Baume, se trouvent des citernes vers lesquelles une canalisation encore très visible faisait converger les eaux.
Les cénobites devaient vivre là dans des cellules séparées, selon l'usage des ascètes d'Orient, comme vivaient ceux de Lérins des temps primitifs et les Gamaldules réformés (2). Sous leurs intelligents efforts, la montagne abaissa quelques-unes de ses aspérités et vit déblayer ses fouillis inextricables. Sans être barbare-
(1) Cette église et le porche ou vestibule qui le précède sont tout en pierre de taille, à assises régulières, même la toiture, comme étaient toutes les constructions de Silvacanne. La plupart des pierres portent des chiffres romains qui servirent de mot d'ordre lors de là construction. Une inscription latine sur le pilier central à gauche, mentionne la dédicace à lu Mère de Dieu, en lettres rondes du XII" siècle. Sur l'autel latéral, une jolie statue en pierre blanche, restaurée en 1847 [par M. Holive, d'Aix, représente la Sainte Vierge assise, l'Enfant Jésus sur ses genoux, qui tient à la main une longue banderolle avec ces mots écrits en lettres du XIIP siècle : Ego sum lux mundi. Vers l'an 1400, Téglise fut mise sous le vocable de Sainte Anne,
(2) Montalembert ; — Les Moines d'Occident.
ment exécutée Comme il est arrivé trop souvent plus tard, la forêt fut mise en coupes régulières, chênes et pins ; et la marine qui depuis deux siècles s'était deshabituée du marché de Lambesc, en redevint tributaire pour les bois de construction et surtout pour sa poix renommée.
Les dons se succédaient i^n faveur des moines ; pas plus donateurs que donataires ne se lassaient les uns de se dépouiller, les autres de se dépenser ; pieuse et fructueuse émulation que nous verrons continuer longtemps encore:
A une demi-lieue à l'ouest de Gontard, premier berceau des Hermitans, était une terre appartenant au Vén. Chapitre de Saint-Sauveur d'Aix (1). La population croissant, André, fort âgé alors, obtint la permission d'y faire construire, en 1091, une éghse qui fut dédiée au Mystère de l'Incarnation. Le Chapitre, non seulement se montra empressé d'y consentir, mais quelques années plus tard, en 11:15, il érigeait cette chapelle en paroisse, ayant soin d'établir sa suzeraineté par une censé annuelle. Etait-il réellement propriétaire ou seulement seigneur ? Cette question qui devait dans la suite amener de longs débats, est pour nous de moindre importance. La propriété effective du lieu de La Roque appartenait aux seigneurs de ce nom ; et sur ce domaine le Chapitre ne pouvait avoir que la seigneurie spirituelle. Toujours est-il, qu'en 1091 et 1115 il fit acte de suzeraineté, de même que plus tard, en 1147, ce fut lui qui installa officiellement les Cistercieins, quandils vinrent remplacer les Hermitans et les Pontifes dans leurs
(1) Le Gontard primitif, qu'une inondation détruisit, était plus rapproché de Cadenet que la ferme actuelle de ce nom.
diverses églises, même dans celles qui dépendaient de la puissante abbaye de Saint- Victor.
André dut mourir bientôt après 1091. Il est constant qu'il présida à la construction de la chapelle, bien que, à raison sans doute de son grand âge, un historien (1) le suppose mort « vers le milieu du XP siècle ». Cette chapelle, devenue paroisse en 1115, devait être dans la suite'et pendant plus de deux siècles, la paroisse de La Roque-d'Antheron,
La Provence se trouvait alors infestée de l'hérésie des Pétrobrusiens et des Henryciens^ émanations des Albigeois. Pierre de Bruys et Henry son disciple , parcouraient la contrée, répandant jusqu'au Languedoc une doctrine et des exemples également pernicieux. Le maître fut pris et brûlé à Saint-Gilles, en 1147; mais loin de succomber avec lui, l'hérésie ne fut que plus ardemment propagée par le disciple. Après quelques tentatives infructueuses pour lui barrer le chemin, le pape Eugène III confia à Albério évêque d'Ostie, la difficile mission de venir jusque dans son foyer éteindre et étouffer le fléau.
Le légat se mit en quête de collaborateurs capables de le seconder. Il n'en pouvait souhaiter de plus utile que le jeune et déjà célèbre réformateur de Giteaux. Enflammé de zèle, Bernard n'eut garde de se dérober à une pareille tâche ; il s'y dévoua au contraire, et elle l'amena maintes fois en Provence, où son éloquence, la sainteté de sa vie, son ardeur et ses miracles, eurent bientôt fait de soulever les populations.
Dans ses voyages, le saint était ordinairement ac-
(1) M. Porte.
Compagne de quelques religieux de son ordre. On l'entourait de toutes parts, on le sollicitait de s'arrêter, de fonder des établissements. Pressé à la fois par les grands et par le peuple, voyant le bien à faire et trouvant un débouché au large mouvement d'expansion de Giteaux, Bernard écouta ces sollicitations, qui d'ailleurs lui apportaient des armes efficaces contre l'hérésie.
Peut-être aussi faut-il tenir un certain compte d'un sentiment d'ordre plus humain. Giteaux était alors en rivalité, pieuse sans doute mais vive et ardente, avec Gluny. Puissants l'un et l'autre, également vénérés, nombreux et riches, les deux ordres envisageaient le service de Dieu et le pratiquaient à des points de vue diamétralement divergents. Leur esprit comme leurs œuvres et leurs règlements étaient contraires. Gluny rayonnait au nord, Giteaux ne négligea rien pour conquérir le sud ; Pierre le Vénérable, abbé de Gluny, avait tonné avec éloquence contre Pierre de Bruys ; Bernard, abbé réformateur de Giteaux, devait le combattre de sa personne et de ses enfants.
Dès l'an 1120, en ayant amené avec lui quelques-uns, il les mettait en. rapports avec les moines de Sylvacanne (1), mais leur établissement devait s'y faire encore attendre ; plusieurs autres régions les reçurent auparavant. En 1136, grâce aux libéralités des Gomtes de Provence, l'abbaye du Thoronet était fondée la première, sous le nom de N.-D. de Floréja, au diocèse de Fréjus ; en 1137 celle d'Aiguebelle, au terroir de Reauville, diocèse de Saint-Paul-Trois-Ghâteaux ; ensuite Sylveréal, au diocèse d'Arles. Quelles raisons empe-
(1) Claude Sobolis.
chaient d'aboutir les négociations " depuis longtemps entamées au sujet de Sylvacanne ? Peut-être le manque de sujets de choix à répandre sur tant de points en même temps ; plus probalement la situation topographique du monastère, peu conforme aux habitudes de Giteaux, qui recherchait surtout des vallées profondes et closes. Il fallait une intervention puissante pour parvenir à vaincre les obstacles ; elle arriva.
La royale maison de Baux qui possédait alors une notable partie de la Provence, n'avait garde de rester en retard sur le mouvement de la piété populaire. Raimond de Baux, fils de Guillaume, avait épousé la princesse Stéphariette (Estienette), seconde fille de Gilbert, Comte de Milhau en Rouergue, et de sa femme Gerberge, qui avaient marié leur fille aînée, Doulce, à Raymond Bérenger Comte de Barcelone. Ce Gilbert, fils et unique héritier de Odon, quatrième Comte de Provence, n'ayant pas de fils, pour des motifs inconnus institua sa 'fille Doulce héritière du Comté de Provence, et fit sa seconde fille, Estienette, simple légataire de 79 terres et châteaux qu'elle apporta en dot à Raymond de Baux, son époux, et qui depuis furent appelées Terres Bausseiiques^ Terres des Baux. Raymond étant mort, les princes fils d'Estienette ne pouvant supporter l'injustice de ce partage, l'attaquèrent par les armes. Mais leurs revendications de la souveraineté de la Provence, au moins par égale part, soutenues par la moitié du pays pendant une longue et sanglante guerre, finirent par être vaincues ; c'est leur unique tort.
Raymond de Baux possédait une terre à Gontard. Il se lia avec le saint, le pressa, agit ; et sa générosité
venant en aide, il le contraignit, vers l'an 1144 (1), à accepter le don de ce domaine, avec engagement d'y établir une maison de son ordre.
L'abbaye de Morimond, à qui la donation était faite, était la troisième maison de Giteaux réformé. Quelques religieux placés sous la conduite de l'abbé Othon, frère utérin de l'empereur Conrad III, en furent détachés pour venir fonder la nouvelle abbaye. Ainsi prit naissance, des largesses et par les soins de Raymond de Baux, seigneur de Berre, l'abbaye régulière de Sylvacanne, remplaçant les pieux cénobites qui s'y succédaient depuis plus d'un siècle sous des noms et des règlements divers.
Toujours empressés à mettre en avant leurs prérogatives seigneuriales, les chanoines de Saint-Sauveur voulurent faire accueil aux nouveaux arrivés. Ils commencèrent par leur faire remise de la dime pour les terres de leur juridiction données à Sylvacanne par Pierre de Lambesc, seigneur de Villelaure, et par Rostan de Gadenet. Dans cet acte, que l'archevêque d'Aix Pons de Lubières, chef-né du Ghapitre, passa en son château du Puy-Sainte-Réparade, il est fait donation aux moines de tout ce qu'ils défricheront dans les terres à eux précédemment données (2).
(1) Porte. — La Gallia ChrisHana donne la date de 1147 d'après la « charte authentique » qu'elle dit être à Arles. Cette charte ne s'y trouve pas, ni ailleurs non plus ; et M. Albanès démontre l'erreur de « 1147 » par une donation faite « aux Cisteriens de Sylvacanne » en 1145, première année sans doute de leur installation.
(2) Au nombre des signataires de cet acte figure le chanoine Alibertus, auteur de la meilleure histoire connue des Croisades, insérée dans le Gesta Dei per francos, sous le titre : Historia HyerosolimitancG expeditionis.
Le Vén. Chapitre ne s'en tint pas là. Voulant se montrer généreux et large envers un établissement que toute la Provence, et en particulier la ville d'Aix. avaient tant sollicité, il installa solennellement les religieux dans leur nouvelle église, dès qu'elle fut achevée, et aussi dans chacune des églises et chapelles qui dépendaient de Sylvacanne. Puis, par un acte de l'an 1165, il leur inféodait la cure de La Roque ; le tout moyennant la censé que voici :
« L'abbé et les moines fourniront chaque année au « prévôt du Chapitre, pour le jour de la fête de Sainte (c Luce, un cochon valant cinq sdls raimondins ou plus ; « trente pains de froment, quatre émines d'orge et deux « mesures annone. Et pour la Noël, un autre cochon « de cinq sols au moins, une mesure d'orge et deux li- « vres de cire de la plus belle qualité. Ils hébergeront « et nourriront avec tous les honneurs à eux dus, le ou « les chanoines à qui il plaira d'aller soit à La Roque « soit à Sylvacanne, et leur fourniront des chevaux. « Que si, ce que Dieu veuille écarter, le lieu de La Ro- « que venait à disparaitre, les susdites censés n'ende- « meureraient pas moins intégralement dues. » —Le Chapitre se réserve en outre, d'envoyer chaque année un de ses membres célébrer solennellement en l'église de Sylvacanne, pour l'Annonciation, fête patronale du monastère ; lequel chanoine , et sa suite seront hébergés avec tous les honneurs.
Ainsi se trouva institué le domaine que l'historien de Haitze qualifie « le premier et le plus ancien jEïef du Chapitre de Saint-Sauveur. » — L'abbaye régulière cistercienne de Sylvacanne n'avait plus qu'à prendre son essor.
Il y avait en ce moment en Provence une sorte de fureur contrôles moines de certains ordres, surtout contre ceux de Saint- Victor de Marseille, taxés de trop de puissance et de relâchement. On n'estimait que les cénobites qui vivaient strictement selon l'esprit de leur institution ; les cisterciens de préférence, attendu qu'ils étaient encore dans la ferveur de leur réforme récente (1). Aussi, la joie et l'enthousiasme furent-ils unanimes dans la contrée. La protection de Raymond de Baux et de la princesse Estienette, le zèle de saint Bernard, la piété de ses religieux, l'ardeur populaire faisaient merveilles. De tous côtés on appelait et l'on réclamait les Cisterciens.
Outre les fondations déjà citées, d'autres se succédèrent rapidement. En 1148, Sénanques, près Gordes, au Comtat-Venaissin ; MoUèges, près Tarascon, sous la même date; En 1172, le monastère de Lure, près Sisteron ; ensuite Valmasque, au diocèse d'Agde ; et d'autres. Le peuple non plus que les grands, ne se lassait d'appeler et d'acclamer les moines ; et comme toujours, l'engouement populaire tourna bientôt au fanatisme ; si bien que ne voulant d'autres religieux que ceux de Saint Bernard, la voix publique les baptisa Bernardins^ quoique ils n'eussent jamais embrassé les réformes qui en Espagne et en Italie prirent le nom de leur auteur-.
Peu attentif à ce pelit côté des choses, le saint poursuivait sa mission ; et Sylvacanne dut devenir une de ses forteresses contre l'hérésie qui se cachait dans les plis solitaires du Luberon. Apôtre sans cesser d'être moine, il se reposait de ses courses évangéliques dans la paix
(1) M, Castellan.
du cloître et le charme des saintes méditations. La docilité de ses frères le dédommageait des résistances des sectaires, et son ardeur atteignait un double but : donner la foi aux uns et la perfection aux autres (1).
Il mourut en 1153, à l'âge de 63 ans, plus rempli de mérites que de jours, père de 161 monastères dont 72 réformés ou fondés directement par lui. Au nombre des 35 qui se trouvaient en France, la maison de Glairvaux comptait à elle seule 700 religieux.
Trois ans auparavant, en 1150, était mort Raymond de Baux, le premier fondateur temporel de Sylvacanne. Peu avant de mourir, ce prince avait obtenu de son beau-frère Raymond Bérenger II, Comte de Barcelone et Marquis de Provence, d'importants privilèges en faveur de l'abbaye. Par une charte datée de Lambeso, le 10 des calendes d'août (23 juillet) 1160, le Comte étendant ses faveurs prend sous sa garde et spéciale protection la maison de Sylvacanne, avec ses appartenances présentes et à venir ; il concède aux religieux qui l'habitent, des pâturages en toute propriété, et les exempte du cens pour leurs bestiaux sur le terroir de Rognes. Il répète qu'il les prend tellement sous sa protection, que ses officiers devront considérer comme faits à lui-même les torts qui leur'seraient faits. — Sont témoins à l'acte : Bernard de Beaulieu, Raimond de Villeneuve, Arnaud de Lers, Rostan de Tarascon, Rostaing Porcellet, Rostaing de Garbonnières, Guillaume de La Roque et son frère Raimond, Guillaume Robaud, autre Raimond de La Roque, Foule de Lambesc, Pierre d'Aix, et autres
non signes.
Plus tard, Raymond Bérenger ajoute le privilège per- (1) L'abbè Moyne.
pétuel et considérable, de prendre chaque semaine, à ses salines de Berre, le chargement de sel de cinq mulets.
Guillaume, seigneur de La Roque, que nous venons de voir signer ces privilèges en son propre nom et au nom de tous les siens, s'empressa de transférer aux moines tous les droits qu'il pouvait avoir sur Sylvacanne, y compris le moulin, a depuis le terroir de Ro- « gnes jusqu'à la Lauze et de la Lauze au bois de Gru- « veiller, en passant parle débouché de la Valloubière, « La Garde, la Baume, le Nid de l'Aigle, et le point « culminant du Tor. » Cette donation renouvelée peu après par Raimond de Fuveau, son neveu, ne fut pas du goût de Tarron, son petit-fils, qui l'attaqua ensuite mais sans succès, en son nom personnel et au nom de son frère Raimond de Ghâteauneuf (1).
Cependant, à la suite de ces donations, une émulation de générosité s'établit entre les diverses classes, au point de prendre parfois un caractère excessif. Un malheureux chevalier aveugle et pauvre, Guillaume Giraud de Valbonette, supplie les moines de venir le visiter. Après s'être fait implorer longtemps, le prieur se décide enfin ; il y va, accompagné d'un serviteur et d'un frère ; et daigne consentir à admettre en qualité de con-
(1) Tarron était donc un des seigneurs propriétaires de l'endroit. Il possédait sans doute un des rochers ou une des cimes les plus en vue, connue sous le nom de Rocca Tarronis, tandis que un autre seigneur possédait la Rocchetta ou petite roche. Le nom de La Roquette fut pendant un temps celui du pays- — Le mot En en langue romane équivalait à notre mot Sieur. — Rocca e7t îarronzs c'était donc : la roche du sire fou sieur) Tarron. Et, comme le dit très bien l'abbé Albanès, il est inutile de chercher d'autre étymologie au nom de La Roque-d'Antheron.
vers 1b malheureux infirme, qui ne croit pas assez payer une telle faveur du don de sa terre de Romégas. Et sa femme, ainsi que ses deux fils et ses deux frères, témoignent de leur enchantement de se dépouiller dans ces conditions. t"
Ensuite, c'est Hugues de La Roque qui met un lyrisme et une persistance dignes d'un peu d'étonnement, à aggraver de beaucoup les abandons faits par son père. Cette fois, en 1180, ce sont « toutes ses terres » qu'il donne, jusqu'à la Durance. Le cadeau n'était point à dédaigner, car le lieu de La Roque avait déjà de l'importance, au point qu'une bulle du pape, en 1175, le qualifie castrum. Mais que n'eût pas fait le digne seigneur, pour s'acquérir à lui-même et à sa femme la faveur d'être enterrés dans le cimetière du couvent.
Aussi faut-il parer de loin à toute éventualité qui pourrait se mettre à la traverse d'une telle ambition. Le donateur a un fils, tout enfant encore. Qui sait si quelque fâcheux cousin Tarron n'essaierait pas un jour de dévoyer cette jeune àme, de la prévenir à l'encontre d'un dépouillement aussi avantageux ! ... Le père attend, non sans anxiété, que la dévotion de l'enfant grandisse avec l'âge ; il fait tout pour y aider. Et sitôt apparue l'aurore qui en a vu poindre la quinzième année, le 1°'' janvier dès le matin, une touchante et grave cérémonie a lieu : le seigneur Hugues de La Roque présente son fils au couvent ; les portes s'ouvrent devant eux ; ils pénètrent dans l'église, et arrivés au pied des autels, devant le Révérendissime abbé Raimond, en présence de tous les religieux et de tout le monde qu'on a pu réunir, le seigneur Hugues à genoux, renouvelle la formule de toutes ses donations. Après quoi, « il enjoint et exige «
que son fils ratifie tout ce que par don, échange ou autrement, lui Hugues a pu faire passer au monastère ; et le fils « de son propre mouvement et bonne volonté, sans arrière pensée ni fraude », ayant-posé la main sur Tautel de Sainte-Marie, non seulement ratifie, mais loue, laudat^ et promet sous la foi du serment de maintenir toute sa vie, et au-delà, les donations et échanges susénoncées. *
Les corporations religieuses se montraient généralement moins larges dans leurs libéralités ; avec elles il eût été difficile de faire fortune. En 1155, l'abbé Gislebert, qui avait succédé à l'abbé Othon venu de Florimond, recevait de Léontius, abbé de Saint- André, au G omtat- Venais sin, donation de tout ce qu'il possédait à Goiron, y compris ses droits sur les églises de Saint- Michel et de Sainte-Marie (1), ainsi que de Valbonette, moyennant la rente que voici : Une redevance annuelle de trente sous melgoriens neufs, ou l'équivalent de cette somme si la monnaie venait à changer, payable en Avignon le jour des Rameaux. « Il est entendu que le marc d'argent vaut à ce jour 48 sous ». — De plus, tout religieux de Saint-André passant par Sylvacanne y sera reçu gratuitement. — Et de pacte exprès, lesdites redevances ne seraient en rien réductibles, quand bien, même l'objet de la donation viendrait par malheur à être réduit.
Guillaume de Pierre, abbé de Saint-Victor, sans doute bien aise lui aussi de tirer profit de terres éloignées et improductives, inféoda à Sylvacanne, en 1159,
(1) Ce nouvel exemple de donation d'objets précédeniment donnés par d'autres, témoigne une fois de plus des difïicultôs que dc- ■vait rencontrer alors le droit de propriété.
ses propriétés de Gontard et de Saiiit-Etieiine-de- Tresle (Saint-Estève-Janson), pour une rente annuelle de douze sous melgoriens, quatre minots de blé, plus le droit d'hébergement et de péage gratuits pour ses religieux. Saint- Victor ayant prétendu dans la suite que ce droit d'hébergement et de passage impliquait la fourniture gratuite des chevaux et des guides, il y eut procès suivi detransspction. Sylvacanne dut transiger parce qu'il fut établi qu'il avait accoutumé de fournir chevaux et escorte ; d'où droit acquis. — Gontard provenait d'un riche propriétaire nommé Busselon et de sa femme Gothelène, qui voulant faire cette libéralité à l'abbaye, prirent, nous ne savons pour quel motif, l'intermédiaire de Saint- Victor.
Les Cisterciens ou Bernardins ne durent pas se borner à continuer l'œuvre des premiers occupants, Hermitans ou Pontifes. Ceux-ci , rudes pionniers mais frustes, avaient jeté les fondations, ouvert la voie, purgé moralement et matériellement la contrée. Sur ce terrain déblayé, s'ouvrit pour les nouveau-venus une carrière nouvelle. On n'était plus dans le désert ; de vastes constructions s'accroissant chaque jour abritaient une population déjà fort appréciable ; et ce que le monastère ne pouvait contenir se groupait à de petites distances, à Gontard, La Roque, Valbonette, et même à Goiron (1) . L'effort des bras ne suffisait donc plus à
(1) On croit communément que La Roque fut inhabité jusqu'à Vacte d'habitation de 1513. Cela pourrait être du point précis où se trouve le village actuel ; mais le quartier ne manquait pas d'habitants ; la preuve en est multiple: en 1274, compromis entre le monastère de Silvacanne, le seigneur et les habitants de La Roque. — 13 juillet 1277, ratification dudit compromis. — 1313, sentence arbitrale entre le monastère et les habitants de La
l'œuvre civilisatrice ; il y faut désormais l'intelligence. Les bandits et les bêtes féroces ont disparu ; maintenant, place au progrès moral.
Les moines se mettent donc à faire et à répandre des livres ; ils ouvrent des écoles, prêchent, donnent des missions, créent des hôpitaux, et de toutes façons rendent au centuple le bien qu'on ne cesse de leur faire. Mais leurs bras ne demeurent pas inactifs non plus ; ils nivellent, bâtissent, plantent, irriguent, ne se refusent en un mot à aucun travail utile. Ne sait-on pas d'ailleurs, que si « les évêques ont fait la France », les moines y ont coopéré pour leur très large part. Des digues, des ponts, d'énormes édifices, des villages, leur doivent le jour ; et beaucoup de travaux que l'admiration ignorante qualifie aujourd'hui de « romains » sont l'œuvre des moines du moyen-âge.
Le premier abbé régulier de Sylvacanne après Othon fut, nous l'avons vu, Gilbert (Gislabertus), qui se trouve cité dans maintes chartes de donations ; car désormais
Roque. — 1318, reconijaissance en faveur dudit Sylvacanne, de quelques maisons situées à La Roque. — 1356, 10 mai, vente d'une de ces maisons de La Roque. — Nous possédons môme les noms de quelques-uns de ces habitants. — En 1215, Girard Trageri, donateur, ainsi que Raimond Roquesaguë ; — 1333, Jaubert ; — 1353, Pierre Sauvier.
Quant aux seigneurs de La Roque, ils furent nombreux. Nous avons vu Hugues, Tarron et Raimond de Châteauneuf, ainsi que Guillaume leur aïeul ; nous verrons ensuite Fénéla coseigneur en 1312 ; Boniface de La Fare, coseigneur en 1333 ; André de La Fare en 1357 ; Pons Rostan, coseigneur en 1348 ; Pons d'Aurons, qui vend sa coseigneurie à Boniface de Sanne ; Pierre de Costa ; Ferrand de Saint-Amand, enl353. — Puis viennent les seigneurs en titre : d'Agoult; de Pontevès; le roi René ;Ferri deVaudemont de Lorraine son gendre ; de La Terre ; de Forbin et de Milan de Cornillon .
les libéralités se pressent, l'émulation grandit, les rritirs du monastère ont peine à contenir tous ceux qui accourent se donner à lui. Ils abritaient à ce moment un cénobite qui avait débuté par une tout autre vocation. Bertrand d'AUamanon, gentilhomme et troubadour, las des vains bruits de la guerre et de la galanterie, était venu demander le repos au cloître. On l'y avait admis en qualité de chanoine, après l'accident de son ami Geoffroy Rudel, autre troubadour célèbre, mort d'amour en revenant d'un long voyage, entre les bra:s de la comtesse de Tripoli (1). Le chanoine d'AUamanon s'empressa de faire hommage à la belle comtesse des œuvres de leur ami commun. '
A Gilbert succéda l'abbé Vivien, qui en 1162 obtint du pape Alexandre III une bulle fort importante de protection spéciale et de confirmation, pour toujours^ de toutes les possessions et tous les privilèges. En voici les passages saillants :
« C'est pourquoi, chers fils, cédant à
« vos justes sollicitations, nous prenons sous la pro- (c tection du Saint Siège et la nôtre personnelle, ledit « monastère dans lequel vous travaillez pour la gloire « de Dieu, et nous l'enrichissons des présents privilè- « ges. — Et d'abord, nous ordonnons que l'ordre mort nastique des Cisterciens qui s'y est fixé pour suivre « la règle de saint Benoit, l'observe en ce lieu inviola- « blement et à jamais. — Ensuite, que tous les biens, (c toutes les propriétés actuellement possédés selon la « justice et les saints canons, ou que, avec l'aide de « Dieu il pourra acquérir de même, vous soient assu-^ « rés et confirmés à vous et à vos successeurs. Et nous
(1). Npstradamus .
« prenons soin de citer spécialement le lieu appelé « Goatard, qui vous a été donné par l'abbé et les frères « du monastère de Marseille ; le lieu appelé Goiron, et « la grange de Lauron^ dons de l'abbé et des frères de « Saint-André. — Que personne ne se permette d'exi- (c ger de vous la dime de vos travaux, soit de l'œuvre a de vos propres mains, soit de celle de vos deniers ; (( non plus la dime pour la nourriture de vos bestiaux. « Que tous ces biens vous profitent, sauf les droits « supérieurs du Saint Siège Apostolique. — Si donc « jamais une personne, soit ecclésiastique soit sécu- « lière, sachant notre présente volonté, avait la témé- (( rite de n'en tenir compte, qu'elle soit privée du pouce voir et des honneurs dus à sa qualité ; qu'elle se « sache sous le coup de la justice divine pour son « crime ; qu'elle soit éloignée du très saint corps et (( sang de notre Dieu et Seigneur ; et qu'au jour du « jugement, elle toniba sous la vengeance qui lui est (( réservée. — Que la paix soit à tous ceux qui observe- « ront les droits dudit lieu. — Donné à Montpellier, le « 6 du mois de juillet de l'an 1162. » — Suivent les signatures de onze cardinaux et quatre évoques (1).
L'abbé Vivien obtint un autre succès. Le seigneur Tarron de La Roque, assez peu porté pour les religieux, leur suscita une difficulté sérieuse par le reproche d'avoir fait diverses acquisitions dans les limites de sa seigneurie, sans son agrément et même sans l'avoir avisé, Vivien mit fin à cette querelle par un arbitrage qui, sauvegardant pour l'avenir les droits du suzerain, ratifia tout ce qui avait été fait jusque-là (2).
(4) Archives de Marseille.
(2) L'abbé Albanôs.
En cette même année 1164, deux habitants du pays, Guillaume Aicard et son frère, engagèrent pour trois ans à l'église de Silvacanne une terre qu'ils possédaient à Gontard, pour une somme de 70 sous.
Par deux actes, l'un de Fan 1164, l'autre de 1166, Rostaing de Gadenet, du consentement de sa femme Almoys, de ses fils Bertrand, René et Guillaume, et de sa fille Constance, cède pour le prix de 400 sols la palud du Thor Ganiier, touchant la palud de Villelaure jusqu'à la Durance, plus d'autres terres considérables ; « étant entendu que ce que valent très probablement déplus que 430 sols les biens ainsi cédés, sera considéré comme aumône faite au couvent. » ^ — Témoins : Pons, Geoffroy de Mallemort, Bertrand Blancard, Bertrand Aicard, Ulric moine, Albéric et Lambert convers, Giraud Amie de Sabran et sa femme, R. Gaaut et son fils, Ber. Gàaut, Geoffroy Legerat.
Alphonse, roi d'Aragon et marquis de Provence, désireux de se faire bien voir au début de son règne, transféra sa résidence de Tarascon à Aix ; puis il se mit à parcourir ses Etats, semant bienfaits et faveurs sur son passage. Etant venu visiter Silvacanne, il lui conféra divers privilèges ; dépaissance gratuite sur les terroirs de Rognes et de Mallemort ; franchise à tous ses ports et en particulier à celui de Tarascon ; plus, il confirma les cinq charges de sel par semaine concédées par son cousin Raimond-Béranger. — Témoins audit acte : Guillaume Géronde, Trencavel, Hugues de Baux et son frère Bertrand, Guillaume de Montpellier, Porcellet, Arnaud de Palaon, Pons de Lambesc, Pierre et Raimond ses frères, l'archidiacre Boismond, Pons
Geoffroy de Mallemort, Bertrand de Mallemort, Pierre de Villesèche, et quatre évêques (1).
Peu après, en 1177, Guillaume de Forcalquier et Bertrand son frère accordent libres parcours et dépaissance « sur tout leur territoire » . (2) Ensuite Rémusade et ses enfants, Laugier et Bertrand « qui sont à Aramon », ainsi que Guillaume « qui est à Boulbon ■», donnent tous les pâturages qu'ils possèdent ou que leurs successeui'S pourront jamais posséder aux terroirs du Puy et de Villelaure, pour la somme de cinquante sous melgoriens. — Signent à l'acte, Bertrand de Fontaresche, Pons de Lurre, Isnard de Boulbon, Alphonse Porcellet et Pierre Fournier.
Grâce à toutes ces acquisitions dont nous ne citons que quelques-unes, l'abbaye était devenue une puissance. Ce fut à son abbé, conjointement avec l'évéque d'Apt, qu'en 1182-83, deux bulles du pape Lucius III déférèrent le règlement de questions difficiles d'administration soulevées par Astorg, abbé de Saint- Victor. Le pape négligea de tenir compte à cette occasion, d'un conflit léger survenu récemment entre Saint- Victor et Silvacanne, au sujet de la censé due par l'église de Saint- Victor de Marseille,
Les largesses des princes de Baux ne tarissaient par non plus. A Raimond, donateur du nouveau monastère, avait succédé son fils Bertrand, prince d'Orange. Celuici prit en particulière considération l'église, commencée sur un plan trop réduit et insuffisante au double point de vue du service et de l'ensemble monumental. Heu-
(1) Archives de Marseille.
(2) R. P. Bernard.
reux et fier de parfaire l'œuvre paternelle, il fit Avenir des architectes et des ouvriers lombards, fameux alors comme constructeurs d'églises. — L'entreprise leur fut confiée ; et c'est à la munificence de Bertrand de Baux, qu'est due cette vaste nef aux lignes pures et harmoniques, aux assises savantes et puissantes, où les architectes de nos jours viennent encore chercher des inspirations et des modèles (1).
Désormais, l'ensemble monacal était donc achevé, avec ses services intérieurs et extérieurs ; Sylvacanne était pleinement abbaye selon l'esprit et la règle de saint Bernard. Il pouvait sans doute rester quelques desiderata de détail, quelque modification ou perfectionnement à apporter sur tel ou tel point de l'ensemble ; cela est inévitable ; et un siècle plus tard il paraîtra nécessaire de remplacer par un grand corps de bâtiment construit tout exprès (2), les constructions modestes maintenant affectées aux cuisines, réfectoire, dortoirs et dépendances. Ce sera du luxe, un mieux résultant d'un surcroît de prospérité ; mais l'ensemble est complet, achevé dès le XIP siècle ; et à sa mort, en 1181, Bertrand de Baux fut à bon droit considéré et traité comme le réel fondateur de Sylvacannne.
Par un double privilège ardemment recherché alors et bien justifié cette fois, ce prince et sa femme Tiburge héritière de la principauté d'Orange, tous deux préalablement revêtus du saint habit bernardin, purent élire leur sépulture en l'église du monastère. Un riche mausolée en marbre de Carrare leur fut en effet érigé dans
(1) Voir la description, page 57.
(2) Les bâtiments formant toute la partie nord, et dont la façade ressemble à une église.
la nef de droite, au bas, près de la grande porte, à la place même de la petite chapelle dédiée près d'un siècle auparavant par André au mystère de l'Incarnation. Les statues des deux bienfaiteurs, de grandeur naturelle, reposaient sur le monument. Bertrand, couvert d'une armure à cotes, ayant au cou son cordon et sa médaille de chevalier ; Tiburge en robe de Cistercienne. Sur les faces du tombeau, diverses scènes étaient sculptées en haut relief; entre autres, des religieux marquant par leurs attitudes leur douleur pour la perte d'un tel bienfaiteur.
Ce beau travail, digne de ses auteurs et du prince dont il honorait la mémoire, subsista jusqu'au XVIP siècle et fut détruit par les guerres de religion. Un peu auparavant l'avaient été de même les statues de saint Bernard et saint Benoit.
Il arrivait souvent au moyen âge, que les communautés et autres corps religieux se faisaient part, surtout entre maisons du même ordre, des morts importantes qui les concernaient. En tête d'une feuille de parchemin on rédigeait l'éloge du défunt, énumérant avec complaisance ses titres à la reconnaissance ; le tout suivi d'une demande de prières en sa faveur. Un frère convers ou même un religieux chargé de ce rouleau, partait en voyage pour l'aller présenter aux maisons de son ordre et communautés en relations avec la sienne, parfois jusques en des pays fort éloignés. En le recevant, chaque supérieur en faisait part à sa communauté ; puis la maison ajoutant quand besoin était, de nouvelles feuilles aux premières, inscrivait sur le rouleau son titulum ou, réponse : promesse de prières, austérités, etc., aux
intentions du mort ; le tout agrémenté souvent de vers latins avec rimes et jeux de mots fort goûtés alors (1).
Les moines de Sylvacanne- ne se montrèrent pas ingrats envers leur bienfaiteur. Le deuil fut grand au monastère ; et après avoir rendu à sa dépouille tous les honneurs mérités, l'abbé Raimond lui fit l'hommage inusité d'un double rouleau de mort. Deux frères partirent donc : l'un, porteur d'un rouleau qui atteignit 12 mètres de long, parcourut des contrés qui forment aujourd'hui vingt-six départements ; le second porteur n'en visita que onze.
Les dons ne se ralentirent pas ;à la mort de Bertrand de Baux, les uns pleinement gratuits, d'autres avec quelque retour ou échange. — En 1184, Pierre Pannebos, fils de Raimond, chevalier seigneur de Valbonnette, et Douceline sa femme, donnent leurs terres de Macecotte et de Arimont^ pour obtenir leur place au cimetière.
Pierre, seigneur de Lambesc, déjà maintes fois donateur, donne encore en cette même année sa terre de Cor de Brégans., entre Villelaure et Gadenet (2), celles de Saint- Jean de Sales, Gontard et de Lauron. De plus, il concède le privilège de moudre à son moulin de Villelaure. « Pour tout cela, dit l'acte, le seigneur « abbé et les frères m'ont concédé une messe à son « autel chaque jour, pour tous mes frères et parents, « ainsi qu'un lieu pour ma sépulture ; et dès mon décès, « je leur donnerai mon cheval. »
(1) M. Léopold Delisle, le savant conservateur de la Bibliothèque Nationale, a fait une curieuse étude des principaux rouleaux de mort connus, en particulier de celui de Bertrand de Baux (V. aux Pièces iustificalives, n" 4).
(2) V. l'acte à l'Appendice et Pièces justificatives. — Rufïi, Bist. de Marseille, p. 67.
A la même époque, Rostaing de Cadenet, du consentement de sa femme Almoys et de ses deux fds Bertrand et Guillaume, donna pour 1,500 écus plus deux excellents palefrois, « optimos palefridos », ses terres confinant à Lauris et à celles de Pierre de Lambesc. — Dans cet acte figurent un Pontius, capellanus de Rocha, et un Petrus de Castriis, son clerc, difficiles à comprendre. La cure étant alors à Sylvacanne , ce « chapelain de La Roque » ne peut s'interpréter que par une agglomération d'habitants déjà quelque peu importante. Quant au nom de « Castriis », nous ne voyons rien dans le pays qui y réponde.
Riche de tant de générosités et du fait aussi de leur labeur, car les moines ne laissaient pas improductif un sol généreux, universellement révérée et acclamée, la jeune abbaye voyait grandir sans cesse sa population. Les bienfaits se répandaient largement autour d'elle ; aussi accourait-on de loin s'abriter sous son giron. Gontard éait devenu une bourgade ; divers noyaux se formaient aux alentours. Ce fut à cette époque de prospérité croissante, vers l'an 1188, sous Norbert son 5" abbé, que Sylvacanne mit à exécution un projet préparé et mûri dans le silence.
Il y avait non loin d'Apt une vallée encaissée dans de hautes collines couvertes de bois, refuge inviolé des bêtes sauvages ; un ruisseau coulait au fond. On n'y accédait que par un étroit défilé portant le nom significatif de malpasse. L'endroit était tout à fait dans les données de Giteaux. Bertrand-Raimbaud de Simiane et Sacriste sa femme, seigneurs du lieu, furent ,trop heureux de le voir agréer et de pouvoir concourir à l'établissement des religieux sur leurs domaines. Tout le
monde étant d'accord pour les appeler, les conditions furent réglées bientôt ; et avec l'approbation de la maison-mère de l'institut, douze religieux sortant de Sylvacanne venaient fonder une nouvelle abbaye dans cette vallée sévère. L'abbé Norbert, accompagné du père Albéric Du Frainet, son futur successeur, voulut présider à la prise de possession par ses enfants, et bénir ce séjour qu'ils devaient moralement et matériellement féconder, auquel la dévotion populaire imposa aussitôt le nom de Valsainte (1).
L'abbaye de Sénanque souleva quelques difficultés au sujet de cette prise de possession, prétendant que certaines terres du nouveau domaine de Valsainte étaient de sa dépendance ; on dut recourir à un arbitrage. Les abbés de Franquevaux et de Valmagne, délégués par ïe chapitre général de Giteaux, se portèrent sur les lieux, et toutes choses considérées, rendirent leur jugement ; lequel, en termes décisifs, déclare Valsainte « fille de Sylvacanne ». Un accord intervint plus tard, en 1191, pour régler les limites de ses possessions.
De son côté, le sire Tarron ne pouvait se résoudre à laisser les moines tranquilles. S'abritant derrière les noms de son frère Raimond de Châteauneuf et de ses nièces filles de Hugues de Fuveau, il leur cherchait querelle sous tous les prétextes possibles, chasse, limites, etc. Cités par lui à comparaître en justice « dans le cloître de Saint-Sauveur » le 29 avril 1193, les moines se rendirent à l'appel ; et Tarron se trouvant seul en leur présence, sans que son frère et ses nièces au
(1) V. l'histoire de Valsainte aux Pièces justificatives.
nom de qui il appelait eussent paru, ne poussa pas plus loin les choses et se laissa débouter sans débats (1).
La série des donations n'en continue pas moins. Le bon seigneur Hugues de La Roque, celui qui avait contraint son fils à « ratifier et louer de son plein gré » le dépouillement paternel, revient à la charge en 1196. Cette fois, il fait consentir sa femme au don d'une terre à Goiron, attenante à celle de Raimond de Gastelnau, à celle de Tarron le parent difficile, à la fontaine de Bertrand Rabacaul et à la Font- vieille. Dans le même acte, il fait restitution à l'abbé Félix d'(c un certain cheval valant 70 sous », jadis donné aux moines par son père Gautier de La Roque, « mais avec faculté de le reprendre ». Marché conclu devant l'autel, avec toutes les formes et louanges usitées, et l'investissement s'en fait : « sur le pouce de l'abbé Félix en personne ». Ce n'était pas encore assez. Un peu plus tard, se sentant près de sa fin, Hugues s'efforce de « porter remède à son âme » ; et pour cela, du consentement de sa femme Béatrix et « par la volonté de ses enfants », il fait donation en bloc de « tout ce qui lui reste de son précédent honneur » ; puis, en décembre, son « jeune fils », autre sans doute que le précédent, vient à son tour, assisté de sa mère et de sa sœur, ratifier tous ces dons et y ajouter le cadeau d'un bœuf.
En 1199 Guillaume et Rostaingde Gadenet, en reconnaissance du saint habit accordé à leur père, donnent « toute leur forêt entre Lauris et Lauron, jusqu'à la Durance ». En 1203, Raimond de Baux de Berre assigne une rente de douze deniers raimondins sur une de ses maisons à Berre.
(1) L'abbé Albanùs.
Quelques achats se rencontrent avec les dons. Ainsi, en 1204 Sylvacanne achète pour s'arrondir la terre de Gostelongue, sur le versant de Goiron.
Avec tant de possessions disséminées, l'abbaye ne possédait encore rien, même pas un pied à terre, dans Aix. Quand ils avaient affaire en ville, et c'était fréquent, l'abbé et ses religieux étaient obligés de recourir à quelque maison amie. Cet état de choses ne pouvait se perpétuer. Mais la résidence en ville d'une communauté hospitalière^ ne devait être qu'un hôpital; et tout disait qu'il en fallait un. On se mit donc en quête.
Justement, le Vén. Chapitre possédait un terrain vaquant, près le cimetière des pauvres, au. faubourg de Saint-Sauveur. Les chanoines, représentés par leur prévôt R. Gornuti, l'archidiacre R. de Puyricard et le sacristain P. Odon, s'en défirent sans trop de difficultés, heureux « de donner en aumône aux religieux une « place pour construire leur demeure » ; ils ne demandaient qu' (( une part à leurs bonnes prières », part à laquelle s'additionneraient six pièces d'argent de rente annuelle. Mais à cette aumône était mise une condition absolue ; c'est que : « si quelqu'un de nos paroissiens « (paroisse de Saint- Sauveur) entrait au futur hôpital « avec ridée que son admission lui donne droit à la «sépulture de Sylvacanne, ce droit n'existera ja- « mais ».
G'était en effet une grosse affaire que celle des droits d'inhumation. Ghaque communauté, chaque église régulière ou séculière avait son cimetière ou ses caveaux qu'elle réglementait, s'en faisant des revenus plus ou moins considérables, selon son importance et la vénération qu'elle inspirait ; nous en avons déjà vu maints
exemples. Aussi chacun exerçait-il une surveillance jalouse sur ses paroissiens soumis à cette réglementation ; les procès en captation de sépulture étaient fréquents ; et Sylvacanne étant un lieu d'inhumation fort apprécié, le Chapitre prend soin de parer à toute surprise. V hôpital de Sylvacanne ou maison hospitalière fut donc construit, sur les terrains aujourd'hui occupés par les jardins de l'archevêché.
Vers cette époque, au commencement du XITI° siècle, un pieux habitant de Rognes sans enfants et probablement prêtre, jRt donation à l'abbaye de sa terre de Conil près Tournefort, pour y établir une celle^ soit une chapelle avec maison ou hospice servant de résidence à un ou deux religieux. Le curé de Rognes favorisa ce projet si avantageux pour la partie éloignée de sa paroisse. Donation et conditions une fois acceptées, la chapelle et l'habitation furent construites ; et deux religieux de Sylvacanne, un père et un frère, vinrent s'y établir. Le prieuré de Notre-Dame de Conil (1) agrandit ensuite son domaine, vénéré de la population d'alentour, qui, tant qu'il dura, ne cessa de s'y porter empressée et nombreuse ; il fut englobé, en 1443, dans la saisie générale de Sylvacanne et de toutes ses possessions par le Chapitre de Saint-Sauveur. — Rognes avait donné ces terres aux Cisterciens en franc aleu ainsi qu'elle les possédait, c'est-à-dire libres de toute redevance envers qui que ce fût, même envers le souverain, qui n'en avait que le haut-domaine (2).
Il a été beaucoup disserté, naturellement, sur le nom
(1) Toutes les églises cisterciennes étaient dédiées à la Sainte Vierge.
(2) L'abbé Martin ; Histoire m" de Uognes,
de Coiiil qu'on veut faire dériver de cuniculi^ petits lapins, dénonçant un quartier très giboyeux. Que cette étymologie soit vraie ou supposée, que ce nom indique plus ou moins clappier ou garenne, disons qu'en l'espèce le chanoine Cuniculi, alors sacristain duVén. Chapitre, pourrait bien n'être pas étranger à la donation. Sans nous arrêter aux grossièretés du langage patois, disons aussi qu'à cette même époque le mot tout formé de Conil se retrouve comme nom en divers lieux ; à Marseille, « la balma de Conilio vertens ad mare in monte de La Guarda « ; un autre Conile dans le Var, près le Frayssinet. Quelle qu'en soit la dérivation, nous nous trouvons ici en présence d'un nom personnel.
Cependant, tous les efforts et un demi-siècle de lutte n'avaient pu exterminer entièrement l'hérésie. Rome usait en vain prédications et missionnaires ; et non seulement le bas peuple se trouvait contaminé, mais quelques princes même paraissaient peu solides. L'assassinat du légat Michel de Castelnau, à Arles, en 1208, vint jeter une lueur d'autant plus sinistre, que son meurtrier soupçonné, Raimond de Toulouse, ne put jamais être convaincu. Dans cette extrémité ,1e pape Innocent III après avoir usé vainement des foudres spirituelles, crut devoir recourir aux armes effectives ; et l'abbé de Citeaux reçut mission de proclamer la guerre sainte.
C'était pour les maisons de son obédience un hommage des plus dangereux ; dans le Midi surtout, si commotionné déjà, où les factions politiques doublent toujours les querelles religieuses ; mais dévouements et protections ne leur firent pas défaut. Guillaume comte de Forcalquier entre autres, se montra zélé en faveur de Sylvacanne. Par un diplôme daté de Pertuis, le 7 septembre
1212 il prit le monastère sous sa particulière protection, lui concédant en termes chaleureux tous les privilèges et immunités qui dépendaient de lui.
La faveur se témoignait de diverses manières et selon l'occurrence. En 1213, le moine de Valbonette entre en discussion avec Guillaume Laugier de Lambesc, au sujet de la terre de Goirocel ; Raimond de Lauris, seigneur de Valbonette, pris pour arbitre, les met d'accord en donnant la terre à Sylvacanne.
Un peu plus tard Girard Trajéri, de La Roque, donne tous ses biens ; ensuite Guillaume de Cadenet se donne lui-même, moyennant droit à la sépulture ; — le vicomte de Cavaillon concède l'immunité sur tous ses domaines, et y ajoute la franchise de péage au pont de Mérindol.
Par un acte du 27 novembre 1220 passé en leur château à^ Albanie (1), Hugues de Baux vicomte de Marseille, et Barrale sa femme, se déclarent eux aussi protecteurs zélés de l'abbaye ; et ils cèdent à l'abbé Pons la moitié de leur coussou baussenc, en échange d'une rente de vin souscrite par Bertrand, son père (2).
En 1222 intervint un curieux contrat, qui témoigne de la manière dont savaient négocier les communautés religieuses, créancières vigilantes, n'abandonnant rien au hasard, et sachant prévoir les éventualités même les plus lointaines. Nous transcrivons littéralement, faisant grâce seulement des formules surérogatoires.
« Qu'il soit connu de tous, qu'en l'année
« de N. S. 1222, au mois de février, je Guillaume de « Lambesc , seigneur de Villelaure et de Trésémi-
(1) Aubagne, près Marseille.
(2) Docteur Barthélémy ; chartes des Baux.
« nés (1) confesse que dame Porcelette ma mère, pour « la rémission de ses péchés et de tous ses parents, par (c sa dernière volonté laissa au monastère de Saintece Marie de Sylvacanne, à Pons son abbé et à ses frè- « res, dix mille sous melgoriens, que mon père d'heu- « reuse mémoire Pierre de Lambesc lui avait assignés « sur Villelaure, Trésémines et leurs terroirs, en ga- « rantie de sa dot reçue en mariage. Pour ces dix mille « sous, plus 1000 que je Guillaume ai reçus de M.*** (2), « abbé de Sylvacanne, et de ses frères, au sujet des- « quels je renonce à toute réclamation, recherche de « non paiement ou non reçu, du consentement et aveu « du seigneur G., Comte de Forcalquier, je veux de « ma pleine et spontanée volonté, sans fraude, que les- « dits frères de Sylvacanne aient, tiennent et possè- « dent lesdits Villelaure et Trésémines avec leurs « terroirs, dedans et dehors, ainsi que tous les droits « corporels et incorporels y afférant, pendant onze ance nées à partir de la prochaine fête de Saint Michel. « En telles conditions et pacte, que sur tout le tènement (( et les lieux compris, les frères et leurs représentants « puissent cultiver, travailler, percevoir, sans excepte tion du moulin et des jardins, tant pour eux-mêmes « que pour ceux autorisés par eux. Je leur abandonne « aussi entièrement mes droits sur les chemins. )>
« Sur les fruits qu'ils percevront desdits domaines, « les frères prendront mille sous pour chacune des onze « années. Que si dans cet espace de onze ans ils per- « çoivent quelque chose de plus que les onze mille sous,
(1) Treseminœ, village disparu, entre Villelaure et Lauris.
(2) Ce r.e peut être que Michel, quoique l'abbé Albanès fasse continuer l'abbé Pons Jusqu'en 1223.
« je ne veux pas que cela entre jamais en ligne de « compte, mais je le leur laisse en totalité, comme au- « mône, pour la rédemption de mes péchés et de ceux « de mes parents. — Il est dit en outre, que sur lesdits « fruits des lieux ainsi cédés, les dettes indiquées dans « son testament par feue ma mère Porcelette, seront « acquittées, lesquelles dettes se montent à 1080 sous « et 40 salmées de blé. Mais il me sera facultatif de « recouvrer à toute époque Yillelaure et Trésémines, « pourvuque j'aie payé les onze mille sous au monas- « tère. Quand je les recouvrerai, tout ce que les frères y (( auront apporté pourra être remporte par eux. S'ils y « ont fait de la dépense et des améliorations, construc- « tiens ou relèvements, je le leur rembourserai avant « de prendre possession ; et de ces dépenses, je pren- « drai comme preuve testimoniale le serment des frères « auxquels l'abbé l'aura dévolu. Et pour ce que les « frères ou leurs représentants auraient perçu en plus « que les 11,000 sous, non seulement je ne le récla- « merai pas, mais je m'engage encore par serment, à « n'en jamais faire ni recherche ni discussion avec per- « sonne. »
« Pour mieux assurer audit monastère toutes ces sti- « pulations, je Guillaume de Lambesc en jure l'obser- « vation sur les saints Evangiles, et reçois de suite le « monastère, les frères et leurs appartenances, renon- « çant à tout droit qui me reviendrait, écrit ou coutu- « mier, canonique ou autre. Je promets en outre sous « le même serment, de ne jamais mettre les pieds sur « lesdits territoires tant que lesdits frères le tiendront ; « de ne leur faire ou susciter ni violence ni injure, mais « au contraire de les protéger autant qu'il sera en mon
(( pouvoir, contre toute rapine de la part des gens de « Trésémines et Villelaure. Et comme garants et cau- « tions desdites stipulations, ont signé: Rascas ; R. « d'Orgon; Lambert de Trésémines ; B./de la Tour; « Bertrand Raynald; R. Bertrand; G. d'Estienne ; R. (( de Faucon et Pons de Rascas ; chacun desquels con- « fermement à la lettre de Saint Gabriel, s'engage. » Guillaume se soumet en outre à toutes les foudres et excommunications si, n'importe de quelle manière, il venait à manquer à ses engagements ; ce dont l'archevêque d'Aix. Bertrand Gornuti-, lui donne acte signé et scellé de ses armes, ainsi que le Comte de Forcalquier, lequel se réserve ses droits suzerains.
Mais on ne se trouvait cependant pas toujours en face d'un pauvre seigneur que sa dévotion ou des revers faisaient se lier ainsi les mains ; parfois on rencontrait à qui parler. Quand par exemple on se heurtait à quelque autre monastère, surtout si ce monastère avait nom Montmajour ou Saint- Victor, alors l'accord n'était plus aussi facile.
L'abbaye de Montmajour, autrement ancienne etpuissante que Sylvacanne, ne voyait pas d'un œil indifférent les rivalités poindre à son entour. Ses possessions s'étendaient de tous côtés, des villages et des villes même étaient ses tributaires ; il était bien difficile d'éviter tout froissement avec un tel voisin ; les limites . surtout devaient motiver des discussions. Au lieu d'éviter les occasions qui ne se rencontraient que trop fréquentes, des deux parts on se taquinait. Après une série de griefs et de récriminations, force fut enfin de recourir au jugement des arbitres.
Le prieuré de Liniers dépendant de Montmajour, re-
prochait à Sylvacanne des usurpations, des soustractions de dîmes, et chose plus grave, des empiétements sur les inhumations. Sylvacanne répliquait par des griefs qui déprime abord semblent quelque peu exagérés. Il réclamait cinq mille sous d'or, plus une amende du quadruple, pour 17 bœufs, une jument et son poulain qui lui avaient été pris ; et dix mille autres sous d'or pour « quatre trentains de brebis et de moutons que les hom- « mes d'Oppède ont enlevés par ordre de Montma- « jour ». Trente-cinq mille sous d'or pour cent trenteneuf têtes de bétail, ce* n'était pas le mettre à vil prix.
On discuta, on récrimina longuement ; enfin en février 1229 la sentence fut rendue. Passant l'éponge sur toutes les querelles antérieures, elle défendait qu'il en fût plus jamais question ; et Sylvacanne fut condamné à rembourser, en trois paiements, la somme totale de 350 sous royaux ; — de plus, les dimes du litige étaient dévolues pour cinq années au prieuré de Liniers.
Malgré cette satisfaction, Montmajour garda un levain de rancune ; mais ses visées secrètes ne devaient éclater que plus tard.
L'abbé Michel n'en était pas moins un personnage considérable. Nous le voyons en 1230 nommé arbitre, conjointement avec l'évêque do Marseille Benoit d'Alignano, (1) dans le litige soulevé entre Raimond Bérenger V, comte de Provence, et les Marseillais. En octobre 1231, il scellait dé son sceau abbatial (2) l'acquisition de la ferrage (3) de Hugues de Lambesc au bourg
(1) Lignanes, ancien fief de la princesse Estienette, entre Saint- Cannât, Puyricard et Eguilles.
(2) Voir Blancard, Iconographie des sceaux et bulles.
(3) On donnait ce nom aux prairies et jardins situés dans les parties basses et arrosées des villes.
neuf de cette ville, ainsi que d'une maison attenante au château, et voisine de celle que le couvent y possédait déjà ; le tout payé 110 sous royaux. En mars 1234 Raimond Bérenger, comte de Forcalquier et marquis de Provence, lui renouvelait «à perpétuité» les privilèges et franchises jadis concédés sur ses domaines par Alphonse d'Aragon.
En 1242, l'abbé Guillaume AVnaudi voulant sans doute se montrer reconnaissant envers son bienfaiteur et oublieux des anciens griefs avec Montmajour, s'employa avec zèle à faire cesser la persécution que cette abbaye, toujours remuante et autoritaire, s'était attirée de la part du comte de Forcalquier. Il signa l'acte qui mit fin à ces scènes fâcheuses, (1) et contribua enfin à lui rallier les habitants peu soumis de la région. La même année, l'archevêque d'Aix, Raimond Audiberti, confirmait au monastère les églises de Goiron et Valbonette ; et l'abbé de Saint- Victor lui renouvelait donation des églises de Saint- Victor de Gontard et Saint- Etienne de Tresle. [2)
Nous voici arrivés, vers le milieu du XIIP siècle, au plus haut point de prospérité de Silvacanne. Il s'y maintiendra pour un temps, avant d'éprouver le sort des choses de ce monde qui ne sauraient grandir indéfiniment ni même se maintenir toujours. L'abbaye est maintenant presque trop riche ; l'étendue, la dispersion de ses domaines ne peuvent que lui susciter des embarras et des jalousies ; nous en avons déjà vu quelques symptômes. Ses ennemis n'osent encore se déclarer ouvertement ; elle est presque universellement révérée et
(1) L'abbé Castellan.
(2) R. P. Bernard.
crainte ; mais ils deviendront moins timides en devenant plus nombreux. Et puis, dans son enceinte même, là où l'on n'entend aujourd'hui que le chant des louanges de Dieu et les invocations à sa Sainte Mère, n'est-il pas à craindre que les discussions d'intérêts temporels ne tardent pas à retentir, quand ces intérêts deviennent si considérables ! Sans attendre jusqu'à ce jour, l'œil attentif eut pu, antérieurement déjà, saisir quelques lointains pronostics. Dès les premiers temps de cette grande prospérité, du vivant même de saint Bernard, Dom Ricard abbé de Glairvaux, la plus grande maison de Cite aux, avait dû venir à Sylvacanne « mettre de l'ordre. » Il mourut inopinément dans ce voyage, et le saint qui demeuré à Giteaux, promenait au même moment avec un religieux, eut la révélation subite de cette mort et l'annonça.
Ce serait excéder notre cadre et il serait difficile, de donner la liste absolument complète des possessions venues à Silvacanne, à titre gratuit ou onéreux, par donation, échange emphythéose ou autrement. Nous ne les connaissons certainement pas toutes, et un bon nombre a du disparaître sans laisser de traces. (1) Bornons-nous à énumérer ici les localités où nous savons que l'àbbaye fut propriétaire. Ce sont : Aix, Ansouis, Apt, Les Baux, Berre, Borde , Gadenet , Gharleval, Ghâteauneuf, Gucuron, Eguilles, Goiron, Gontard, Istres, Janson, Lambesc, Lançon, Lauris, Lauron, Mallemort, Marignane, Merindol, Meyrargues, La Motte, Pertuis, Pierrevert, Le Puget, Puyricard, Puy-Sainte-
(1) Nous en donnons cependant la nomenclature aussi détaillée que possible, aux pièces justificatives ; n" 7.
Réparade, Rognes, La Roque-d'Antheron, La Rouvière, Saint-Gannat , Saint-Etienne de Tresle, Trésemines, Valbonette, Valsainte, Vernègues, Villelaure, VitroUes.
Les donations en nature affluent également, variées à l'infini ; depuis les privilèges et immunités émanant des princes, jusqu'aux fondations de messes et de sépultures par les particuliers ; depuis les sommes apportées par les donats qui se donnent eux-mêmes, jusqu'à la rente annuelle de 600 anguilles que s'était volontaitairement imposée la dame de MoUèges, et aux trois livres de poivre fournies par une communauté.
Maintenant les confirmations tendent à prendre le pas sur les donations. Le temps a marché ; et soit que l'engoûment se modère, soit que de leur côté les religieux sentent le besoin de consolider plutôt que de toujours étendre, nous verrons les dons gratuits se raréfier peu à peu. DC ailleurs, les affaires ne sont pas toujours également- coulantes, et force est parfois de faire quelques mécontents. Ainsi l'abbé Arnaudi recourut en 1247 à l'intervention du sénéchal de Provence, pour boucher d'autorité la prise d'un canal que les habitants de Malemort avaient creusé pour fertiliser leur terroir. Ce canal, qu'Adam de Graponné devait plus ft^É#^ 'reprendre, allait à l' encontre des droits de l'abbaye.
En la même année, Guillaume Arnaudi obtint du pape Innocent IV une bulle curieuse et significative. Nous ne la transcrivons pas en entier vu sa longueur, mais nous en donnons les dispositions essentielles :
Après avoir confirmé à Sylvacanne tous ses privilèges et biens de toutes natures, dont il fait la longue
énuraération, ainsi que des lieux où ils sont situés, (1) la bulle confère au monastère la faculté de recevoir des clercs ou des laïcs fuyant le monde, et de les garder à demeure ; puis elle continue : « Qu'aucun de vos frères « ayant fait profession chez vous, ne puisse sortir sans « la licence de votre abbé ; s'il sort, que nul ne puisse « le recevoir sans lettre de créance de vous ; car vous « êtes autorisés à fulminer contre les moines et les (( convers qui oseraient le garder. — Nous interdisons « avec une spéciale sévérité, qu'aucun des biens donnés « à votre monastère, puisse être aliéné sans l'agrément « du chapitre ou au moins d'une forte majorité. — Nous « défendons qu'aucun religieux ou convers, s'engage « en affaire pour une somme plus forte que ne l'aura « autorisé votre chapitre ; « et votre communauté ne « serait pas tenue du surplus. » — Nous vous autoce risons à vous servir du témoignage de vos frères « dans vos propres causes tant au civil qu'au criminel, « afin que votre droit ne vienne pas à succomber faute « de témoins. — Ensuite, de notre autorité apostolique, « nous faisons défense à tout évêque ou à n'importe « quelle autre personne, soit de vous amener à des « synodes ou conseils étrangers, soit de soumettre au « jugement séculier vos personnes et vos biens ; non « plus de pénétrer dans vos maisons sous prétexte « d'ordination, de cause à juger ou d'assemblée à réu- (f nir. — Qu'il (F évêque) n'empêche en rien l'élection « régulière de votre abbé, ni son institution, ni sa révo- « cation ; que si l'évêque dont vous êtes diocésains, (c invité par vous avec une juste et religieuse humilité,
(1) Entre autres le lieu de « San Genesio incannatis et Buv' digol »
« vient pour bénir l'abbé ou pour remplir quelque autre « fonction épiscopale, ledit abbé, pourvu toutefois qu'il « soit prêtre, n'en aura pas moins le droit de bénir vos « novices, et d'exercer les autres fonctions de sa di- « gnité. — Vous refuserez à tout autre évêque ce que « vous ne devez pas au votre ; ajoutant que pour rece- « voir la profession de vos abbés, soit bénis soit à bénir, « l'évêque devra s'en tenir aux rites et formes que l'on « sait usités de tout temps par Giteaux ; de sorte que (( les abbés en face de la dignité de l'évêque, maintien- « nent la leur, sans avoir à outrepasser en rien les « statuts de l'Ordre. — Pour la consécration des autels « et des églises, pour l'huile sainte ou pour tout autre (( fonction sacerdotale, que personne, sous prétexte de « coutume ou autre, ne prétende vous induire en frais ; « l'évêque doit vous en décharger totalement. — Nous « vous autorisons en plus, à recourir à tout évêque ca- « tholique et en communion avec le Saint-Siège, pour « en obtenir ce que vous demanderez. Au cas de va- « cance du siège épiscopal de votre diocèse, vous pource rez librement recourir aux évêques voisins pour les « fonctions ecclésiastiques, sans que bien entendu, il « en puisse résulter aucun préjudice pour le futur évê- « que. — Que si l'évêque ou tout autre autorité pro- « nonçait contre vous quelque sentence, sous prétexte « de dîme impayée ou à raison des dons que vous tenez « de la libéralité de vos bienfaiteurs, nous déclarons <c cette sentence attentatoire à l'autorité du Siège Apos- « toliqùe. — De plus, en cas d'excommunication géné- « raie, il vous sera permis de célébrer quand même (( dans votre monastère, tout excommunié étant exclu, « — Voulant aussi assurer votre paix et tranquillité
« pour Tavenir, de notre autorité apostolique nous in- « terdisons « qu'il soit jamais commis de crimes ni de « violences sur vos propriétés » (1), même quand plus « tard elles seront divisées. — Et renouvelant toutes « les faveurs et immunités accordées par nos prédé- (c cesseurs à votre Ordre, nous interdisons que nul « homme se permette de troubler jamais ce monastère, « d'en soustraire les biens, d'en retenir les abbés ou « de les entraver dans la gestion de leur charge et de « tous leurs droits. Le tout, sauf l'autorité du Siège « Apostolique et la régularité de la dime sus-énoncée. « — Donné à Lyon, le 15 avril de l'an 1245. »
Gomme si ce n'eut pas été assez de concessions, dont certaines sont faites pour surprendre quelque peu nos idées modernes. Innocent IV y revient deux ans plus tard ; et par une double lettre datée d'octoble 1247, d'une part il confirme tous les privilèges de Giteaux, puis tous ceux de Silvacanne ; de l'autre, il défend aux évêques et prélats d'interdire ni excommunier « par jalousie » les gens qui emploient les moulins de l'abbaye, soit pour moudre leurs grains, soit pour tout autre office.
Un an après, en 1248, il renouvelle la bulle, pour défendre « à tout légat » de prononcer contre l'Eglise de Sylvacanne aucune sentence d'excommunication, suspension ou interdit, sans l'exprès commandement du Pape.
Quelques dons arrivent cependant encore. En cette même année, Agnès, femme de Guillaume de Molliers seigneur d'Entrevennes, donnait son affard du « châ-. teau de Puyricard », avec l'approbation des seigneurs
(1) Textuel.
Bertrand et Hugues de Baux de Meyrargues. Lequel Bertrand, peu de jours après, concède lui-même à Silvacanne et à Valsainte, libre parcours et exemption de péage sur tous ses domaines. — Acte passé à Puyricard, dans la chambre dudit seigneur Bertrand.
Vers cette même époque, le chapitre de Saint-Sauveur d'Aix attribuait une de ses stalles au poète provençal dit lou moinigé de Sylvacano (le moine de Silvacanne), troubadour-donat très apprécié et comblé des dons de la comtesse Béatrix. Le chapitre attribua pour prébende à ce chanoine les droits qu'il tirait de l'abbaye.
C'est aussi en 1248 que l'actif et remuant abbé Guillaume Arnaudi acquérait au Pugfit (1) des propriétés considérables, qui devaient devenir la source de graves ennuis. Raimond de Saint-Georges commença par lui vendre tout ce qu'il possédait à Valbonette, La Roque, Mérindol et Mallemort, et de plus, dans le même acte, son bois du Piiget et son domaine de La Roy ère. Cela ne suffisant pas encore, l'abbé acquit du même coup la part du même bois que possédait la dame Doulce. Ces deux propriétaires en possédant chacun un douzième, il en eut ainsi le sixième. Mais l'abbé ne s'en tint pas là ; ayant tant fait que d'entamer ces bois, il voulut les avoir en totalité et entra à cet effet en négociations avec les divers seigneurs et propriétaires de l'endroit.
Cela ne faisait pas le compte des gens du Puget, qui, accoutumés sans doute à user et abuser d'un domaine aussi tiraillé, accueillirent mal leurs nouveaux seigneurs les moines. Dès l'année suivante les sévices succédaient aux injures ; en 1250 on essayât de parle-
(1) Le Puget et La Roybre, deux quartiers situés entre La Roque et Charlevai.
menter. — Et les difficultés ne se rencontraient pas sur ce point seulement. Les usagers des moulins de Mallemort également acquis de Raimond de Saint-Georges, se soulevaient de leur côté contre Silvacanne, qui barrait les canaux dont ils s'alimentaient. Là encore, après de longues tracasseries et contestations, il fallut en venir en 1259 à un arbitrage. La sentence, qui remplit un parchemin de 1 m. 20 de long, énumère entre autres reconnaissances les trois poignardières annones dues au terroir de Ghâteauneuf.
Du moins, la protection de la famille des Baux ne se démentait pas. En 1266 s'ouvrait le testament de Bertrand, seigneur de Meyrargues, daté du château, de Puyricard. Il voulait être inhumé simplement dans le cimetière de Syh'^acanne, et laissait pour cela cent marcs d'argent.