‹ Histoire de l'abbaye Cistercienne de Silvacanne [microform] en Provence d'apres les documents recueillisChapitre 2 sur 10 · DESCRIPTION DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DE L'ÉGLISE

Et des autres bâtiments de Sylvacanne

Nous sommes à une grande époque de l'histoire de la Provence, celle de l'avènement de la première Maison d'Anjou, Tout est en effervescence, le monde religieux ainsi que le monde politique ; et le roi saint Louis traversant le nouvel apanage de son frère, pour aller faire ses dévotions à la Sainte-Baume et entendre un célèbre prédicateur provençal, ne donnera pas une mince impulsion à la ferveur agitée des esprits. Les couvents ne sauraient échapper entièrement à l'influence du mouvement qui les entoure.

Avant de poursuivre l'histoire de l'Abbaye, pendant qu'elle est à l'apogée de sa prospérité, il est temps de pénétrer dans son intérieur. Pour répondre au pieux empressement de ses hôtes, sa vaste enceinte n'a cessé jusqu'ici de s'agrandir ; l'ensemble des bâtiments vient d'être enfin complété, vers le milieu du 13" siècle. Entrons, et visitons le monastère pour mieux nous ren-

dre compte ensuite de la vie qu'y menait le religieux enfant de saint Bernard.

La règle cistercienne donnait un double but à la vie de ses cénobites ; la prière et le travail. Désirant les soustraire à tout contact du dehors, elle leur choisissait généralement pour retraite quelque étroite vallée entourée de hautes collines, d'où ils eussent pour unique horizon les terres de leur couvent à cultiver, et audessus le ciel, but et récompense d'un continuel labeur (1). Telles sont les abbayes de Valsainte, du Thoronet, de Sénanques, et autres.

La chapitre général de Citeaux veut que le couvent se suffise en tout à lui même, et renferme tous les éléments nécessaires à l'entretien de son personnel; moulin, four, ateliers divers, magasins, jardins etc., de telle sorte que le religieux n'ait, autant que possible, ni velléité ni prétexte de communiquer avec le dehors.

Sauf sa situation topographique qui ne l'isolait pas assez au gré de la règle, Sylvacanne était parfaitement approprié à ce genre de vie. De solides barrières suppléaient aux montagnes pour assurer la solitude ; et si sa vue n'était pas bornée de tous les côtés, le moine retrouvait du moins avant tout près de lui, le travail incessant de la lutte contre la rivière, barrière vivante mais envahissante et dangereuse. D'un seul côté, au

(1) Cette interprétation vraie nous parait plus raisonnable que celle cherchée par un auteur ascétique qui se demande : Pourquoi certains Ordres recherchaient ils les lieux bas et encaissés P Et il se répond ; Sans doute par une idée sublime. Les bas lieux étant ordinairement malsains, la maladie y est habituelle; et par suite, le voisinage plus fréquent de la mort entretenait la ferveur des religieux. — C'est sans doute le même auteur, qui lorsqu'il rencontre des monastères sur la montagne, s'écrie du même cœur : foi de nos pères, qui recherchait les lieux hauts pour se rapprocher du ciel !

sud, le couvent était dominé par la colline que surmontait (à 2 kilomètres environ), le château du seigneur son protecteur et ami (1), auquel il rendait bienfaits pour bienf§[its, en cultivant une large part de ses pentes abruptes, aménageant, élaguant la forêt désordonnée, et en créant des chemins que nos ingénieurs modernes n'ont eu ensuite qu'à suivre. A l'est comme à l'ouest, le fouillis recommançant aux abords de Gontard et de La Roque, marquait la limite du travail et parconséquent du domaine du couvent.

La partie essentielle d'un monastère c'est naturellement l'église ; A ses côtés se groupent les autres bâtiments. C'est par l'église que nous a:Vons vu commencer la construction de Sylvacanne.

Ganoniquement orientée du levant au couchant, elle présente un vaste et imposant vaisseau à trois nefs coupées par un transept, d'une longueur totale de 40 mètres sur 31 de largeur. C'est une croix latine, aux voûtes en ogive surbaissée, reposant sur des colonnes. Le sol de la nef de droite était de 50 centimètres plus haut que celui des deux autres, à raison de la pente du terrain. La grande nef était séparée par des arcades grillées des deux nefs latérales, seules accessibles au public, et ouvrant pour cela sur la façade.

Cet intérieur d'église harmonieux, éclairé seulement par une large rosace au couchant et par d'étroites fenêtres aux absides, ne présentait d'autre ornementation que de discrètes moulures ; tout entier construit en belle pierre de taille, aux arêtes nettes disposées par assises d'inégale épaisseur mais parfaitement horizon-

(1) Il en reste à peine quelques vestige» ; les pierres en furent emportées pour construire le pont de Cadenet.

taies, il était suffisamment riche par son seul mode de construction.

Il y avait, avons nous dit, rivalité entre Gluny et Citeaux. L'esprit des deux ordres se contrariait quant aux ornements et à la tenue de l'église comme pour les autres objets. Il faut voir avec quelle aimable ironie saint Bernard caractérise ces figures grimaçantes des églises de Gluny, leurs hideuses gargouilles et toute la fantasmagorie qu'étalaient leurs vitraux. Le bon sens cistercien réprouvait cette dégénérescence de la pensée religieuse en matière d'art.

Renvoyant pour les détails techniques aux spécialistes qui les ont décrits (1), bornons nous à rappeler qu'à Sylvacanne comme dans tous les monuments de l'ordre, l'ornementation sculpturale est empruntée exclusivement au règne végétal.

Outre le sanctuaire, l'église contenait quatre chapelles, deux pour chaque nef, mais toutes les quatre faisant face à la porte d'entrée, c'est-à-dire au public. Dans le choeur, à gauche du Maître- Autel, se voyait adossé au mur un très gracieux petit monument, sorte de niche gothique finement fouillée surmontée d'un clocheton, dont la richesse de sculpture surprend l'œil au milieu de cet ensemble austère. On l'a pris pour le trône abbatial (2) ; c'était le ciborium^ monument très rare, sorte de tabernacle-reliquaire destiné à recevoir les Saintes Espèces. Erigé sans doute par un descendant de Bertrand de Baux comme couronnement et dernier fleuron de l'édifice, il montre encore, plusieurs fois répétée l'Etoile à plusieurs rais, blason du fondateur.

(1) P.ostan , Trois abbayes, 1852. — Revoil.

(2) Rostan. — L'abbé Gastèllan,

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Au-dessus de la chapelle du Corpus Domini^ au levant, s'élevait un élégant clocher à quatre noies (cloches). On y montait de l'intérieurpar un joli escalier en limaçon de QQ marches, encore en état aujourd'hui. Carré à sa base et surmonté d'une flèche, ce clocher était d'une grande magnificence pour son temps, et surpassait celui de Saint-Sauveur qui ne possédait que trois noies. Le tronçon décapité qui en reste surmontant le vaste édifice, ne contribue pas peu à la désolation de son aspect.

L'intérieur actuel de l'église n'est guère fait pour amender cette impression pénible, Si l'archéologue, l'érudit, se complaisent à l'examen d'un ensemble et de détails conformes aux pures règles de l'art, le visiteur moins savant demeure navré de fouler un sol dépouillé de ses dalles, bien qu'on en ait repavé une partie aux dépens de la riche toiture à écailles, un des principaux mérites du monument. Non seulement l'œil réclame en vain au temple mort quelque vestige, quelque souvenir du culte ; le regard attristé ne retrouve ni les grilles latérales, ni les banquettes de pierre qui les portaient ; tombeaux, autels, peintures, vitraux, chaire, tout a disparu. (1)

Soyons vrai. Un jour, en 1887, un visiteur heurte du pied au milieu de la grande nef une grosse pierre qui

(1) A la date de sa dernière visite à Silvacantie, leR. P. Bernard écrit : « 9 octobre '1874. — Entre le columbarium et le pilier, une fresque sur pierre de 1 m. 50 de long sur 2 m. de haut, représente la Sainte Vierge tenant l'Enfant Jésus nud dans ses bras. La robe de la Vierge est rouge, le manteau bleu, le tout aux vives couleurs. Des têtes d'anges apparaissent au haut, et deux têtes de religieux contemplateurs dont une nimbée. Ces religieux devaient être à genoux. Le badigeon s'est arrêté à cestêtes^ heureusement. La robe et le manteau semblent émaillés d'étoiles. — Ce n'est qu'au prix d'un lavage laborieux que nous avons pu reconnaître cette délicieuse peinture. Cette opération réitérée dévorera toui ; et les lambeaux existants auront disparu ! »

émargeait du sol. Il l'examine, la meut à grand peine ; puis, aidé d'un ami, l'auteur des présentes lignes parvient à adosser contre un mur, ce qui fut la statue de Bertrand de Baux , prince d'Orange , fondateur de Sylvacanne ; un tronc, le buste lacéré de heurts, sans tête et sans bras, reconnaissable à sa médaille de chevalier. (1)

Au nord de l'église et y attenant, le cloître que traversait une eau courante, était un promenoir couvert encadrant une cour carré, cimetière des religieux ; une grande croix de pierre en occupait le centre. Les quatre galeries à arcades du cloître donnaient accès au diverses parties du monastère. Au dessus des galeries, une terrasse entourée de trois côtés de hauts bâtiments, ne laissait d'échappée de vue^ qu'à l'ouest, où se formait peu à peu le village de La Roque.

Le cloître, dont il ne reste pour ainsi dire que la charpente ou squelette, toutes ses fines colonnettes sans exception ayant disparu, fut construit en deux temps. La partie ouest, d'un siècle environ moins ancienne que les autres, doit dater de la même époque que les vastes constructions du nord destinées aux services du réfectoire et des dortoirs . Toute cette partie des bâtiments , ou se voit poindre le gothique, est plus ornementée et d'un goût moins lourd que le roman pur ; des nervures discrètes reposant sur des chapitauxà feuillage élégamment fouillé ; des fenêtres ogivales coupées par un meneau à quatre feuilles. Une jolie rosace s'ouvre sur la façade de l'immense, réfectoire, salle de 25 mètres de

(1) Le marquis deFlorans, propriétaire actuel du château de La Roque nous ait avoir vu, il y a peu d'années, la tête de cette statue.

long sur 8,25 de large, qui à l'intérieur comme à l'extérieur ressemble aune vaste chapelle.

Si l'église était la partie essentielle et principale de l'abbaye, la salle capitulaire était le centre et l'âme des bâtiments claustraux. C'est là en effet que se tenait chaque jour le chapitre, là que se débattaient les affaires générales de la communauté aussi bien que ses affaires de tous les jours, et celles particulières à chaque frère. Cette salle était la plus belle du couvent de Sylvacanne. Deux piliers, l'un torse l'autre cannelé, en soutiennent la voûte ogivale. Un banc de pierre régnait tout autour ; l'abbé prenait place au centre, sans que son siège eut aucune marque distinctive.

Disons le avec douleur ; cette salle riche d'élégance autant que de souvenirs, aujourd'hui coupée par des cloisons, est devenue une écurie de ferme; un mulet attaché aux canelures du pilier en foule le sol, que des décombres exhaussent à la hauteur du banc. — Dans le cloître, dont les arcatures disjointes gardent encore quelques vestiges d'ornements, les fumiers se maneuvrent, recevant les herbes dénuées de poésie qui poussent dans les crevasses. N'ayons pas honte de le dire puisque cela est : un vulgaire lavoir et des loges à porcs peu soignées, occupent la meilleure place et rendent l'abord peu agréable. (L'Etat n'ajugé à propos de racheter et de sauver que l'église). Seule la cuisine avec sa vaste cheminée, a été trouvée digne par son propriétaire de conserver sa destination

Outre ces salles principales, citons encore le scriptoriwn^ bibliothèque et salle d'étude. C'est là que se transcrivaient avec un art si patient et raffiné, ces livres qui ont rendu célèbre le nom des Bénédictins. Puis, les

sacristies et autres dépendances de l'église ; ensuite diverses pièces secondaires, salles de travail, de conférences, de récréation, à l'usage des diverses classes de religieux.

Les couvents de Citeaux étaient habités par trois catégories de personnes ; 1° les frères de chœur, vêtus de blanc, qui travaillaient aux champs six heures par jour et passaient le reste du temps en prières. Ils étaient prêtres ; 2° les convers, vêtus de laine brune, dont les uns habitaient les grangix^ fermes, les autres vaquaient aux services matériels du couvent, n'interrompant leurs travaux que pour réciter le nombre de Pater et diAve prescrit par la règle à ceux qui ne pouvaient assister aux offices ; 3" enfin, les Donnés^ séculiers qui se donnaient au couvent, eux et leurs biens, soit pour l'habiter et y soutenir leur dévotion au contact de la ferveur monastique, soit pour avoir part, sans quitter le monde, aux mérites spirituels de la Communauté. Il faut joindre à ces trois catégories, les enfants que leurs parenté consacraient dès le bas âge à servir Dieu dans le cloître.

Attenante ou très voisine des bâtiments monastiques, mais sans y avoir aucune communication, l'hôtellerie servie par les convers, offrait aux pèlerins une hospitalité large. C'est sans doute de l'hôtellerie ainsi que des ateliers et autres bâtiments de ces services extérieurs, que l'on voit à Sylvacanne les vestiges s'étendant à une centaine de mètres au couchant de l'Abbaye. Le moulin, qui devint le moulin dirupt quand il eut été rompu, démantelé par la rivière, se trouvait un peu plus bas, faisant suite au prolongement de la façade Est ; la belle source qui traversait le cloître, aboutissait au moulin.

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Il y avait aussi trois lieux de sépulture ; celle des religieux, dans le cloître ; celle des bienfaiteurs, dans l'église ; enfin un cimetière derrière l'église, à l'est, pour les séculiers.

Si considérables que fussent le monastère et ses annexes, on conçoit qu'il ne pouvait abriter le nombre toujours grossissant du personnel, moines, convers, tertiaires et donnés ; beaucoup durent s'établir aux alentours ; et leurs groupements sur divers points furent, nous l'avons vu, l'origine des bourgades voisines.

Règle. — Esprit (i;

Le monde laïque attribue volontiers au monde religieux une certaine attache aux intérêts temporels. Nous n'avons pas dissimulé que Silvacanne regardait de près aux siens, non plus que les communautés rivales ne négligeaient leurs propres affaires. Quoiqu'il en puisse être d'une tendance souvent reprochée, hâtons-nous de dire que, riches parfois de leur architecture, de leurs œuvres d'art, des splendeurs du culte, généreux en aumônes, les couvents sont toujours, pour eux mêmes, en leur intérieur, d'une absolue pauvreté ; pauvreté voulue, constante, héroïque ; témoin la Grande Chartreuse, la Trappe, Frigolet; témoin tout monastère qu'il plaira, à un laïque de se faire ouvrir. Le même supérieur de couvent qui poursuit avec habileté, qui défend avec ténacité et contre tous les intérêts légitimes de sa maison ou de son Ordre, ce supérieur se macère, jeune et

(1) Presque tout ce que nous disons de la règle est tiré de l'abbé Moyne, historien de Sénauques.

souffre chez lui du froid et des privations, au moins autant que le dernier de ses frères.

Giteaux visait à l'extrême pauvreté, d'où simplicité rigoureuse dans l'église même et pour les cérémonies du culte comme dans tous les détails de la vie. La règle excluait les peintures (1); on pourrait ajouter les sculp-'^ tures. Avec le tombeau de son fondateur, l'abbaye de Silvacanne ne contenait en fait de statues, que les deux bustes de saint Benoît et saint Bernard. Les vitraux étaient blancs, sans ornements, uniquement pour donner du jour. L'usage des cierges, regardés comme objets de luxe^ était interdit; on n'en mettait que deux sur l'autel pour l'exposition du Saint Sacrement et des reliques. Deux lampes seulement éclairaient l'église, l'une dans le Sanctuaire devant le pupitre des Enfants de chœur, l'autre au bas de la nef devant celui des convers. En cas de nécessité on en ajoutait une autre dans le Sanctuaire.

La grande nef tout entière était réservée aux pères et aux frères convers ; les nefs latérales séparées de la grande par une grille de fer, avaient chacune leur entrée sur la façade pour recevoir le public, qui pouvait assister aux offices et recevoir la communion à toutes les chapelles, mais à travers la grille.

Pour défricher et exploiter plus utilement leurs biens, les moines sentant le besoin de s'attacher à la glèbe, se fixèrent sur le lieu de leurs travaux. Ils ne pouvaient sans que le travail en souffrit, revenir tous les soirs au monastère, surtout des champs éloignés, ce qui motiva l'institution des frères Convers. De là aussi les fermes

(1) Celle qui a été décrite p. 44, date des Chanoines de Saint- Sauveur.

et métairies appelées en latin de Giteaux i^Ulae^ grangiae^ qui abritaient les frères travailleurs avec leurs nombreux bestiaux. Outre ces fermes éloignées, la règle veut qu'il y en ait de plus rapprochées du monastère, même parfois comprises dans son enceinte, qui sont alors iappelées couvent des frères Lais ; on y exerçait divers métiers. A Silvacanne, ce couvent devait faire partie des grandes constructions dont les vestiges se voient à l'ouest de l'édifice.

Quoique la piété effective de nos pères fut le principal moteur de ces institutions, l'Etat y trouvait aussi son compte et de grands avantages, par l'amélioration des mœurs publiques, la cessation dés guerres, l'accroissement du commerce et des choses de l'alimentation fruits de l'agriculture ; et aussi par la propagation des sciences et des arts, alors presque totalement concentrés entre les murs des couvents. De fait, comme on l'a judicieusement remarqué, les moines réguliers habitués par devoir au jeûne et à l'abstinence, travaillaient beaucoup et consommaient peu ; Ils donnaient l'hospitalité aux voyageurs et répandaient de larges aumônes, surtout dans les temps calamiteux. Adonnés à l'étude, ils copiaient des livres, et leurs maisons servaient de collèges pour y élever la jeunesse. (1). Rappelons une fois encore leurs immenses travaux d'assainissement et de défrichement.

Giteaux donnait la plus grande attention au travail manuel. Saint Bernard ne voulait laisser aucun prétexte aux accusations alors fort répandues contre le luxe des cloîtres. Gritiquant sévèrement en cela l'esprit de

(1) Fleury; histoire Ecclésiastique. — Rostan, Trois Abbayes.

Gluny, il visait à rétablir sur ses anciennes bases la régularité monastique par la prière et le travail, et réagissait contre le relâchement attribué à de nombreux moines, entre autres ceux de Saint- Victor. Aussi n'était ce pas aux cisterciens d'alors que s'adressait la fougueuse diatribe du prédicateur que le roi saint Louis voulut venir entendre en Provence : « Les moines ne peuvent pas plus vivre hors de leur couvent que les poissons hors de l'eau. »

Le cistercien vivait dans le silence et la solitude. Sa journée commençait et finissait à l'église, qu'un escalier mettait en communication avec le dortoir, afin qu'il put se rendre directement au chœur dès le tintement de la cloche pour les matines. Au premier signal, il descendait d'un pas hâté pour chasser le sommeil, et saluait en passant la croix placée près de cet escalier.

Levé à 2 heures du matin, à minuit les jours de fêtes, il consacrait deux heures à la divine psalmodie. Souvent la neige fouettait les vitres blanches de l'église, la tempête ravageait la forêt voisine ; la cloche n'en sonnait pas moins invariablement à l'heure réglementaire, et les religieux dominant la voix de l'orage et les rigueurs des saisons, n'en étaient ^pas moins attentifs à la tranquille méditation de leur chant.

On donnait au chant une importance particulière, et saint Bernard trace un corps de règle pour guider ses frères dans cette partie du service divin : « Ne trainons « pas en psalmodiant, mais chantons rondement, d'un « ton animé ; rotunde et vivà coce. Chantons ensemble, « nous écoutant toujours. Il ne faut point épargner sa (( voix, ni estropier les mots ni les sauter. Ne jamais « chanter d'une manière efféminée, mais chanter virile-

« ment, de la bouche et du cœur. Les hommes doivent « chanter en hommes, et non point en fausset ni en « roulant leur voix comme des femmes qui se donnent « en spectacle » (1). Pour assurer la bonne direction, il y avait dans chaque couvent de Giteaux un dignitaire qui sous le nom de chantre^ diapason vivant, imposait à tous l'autorité de sa voix et dirigeait le chœur.

On chantait Laudes à l'aurore. Dans l'intervalle, le religieux disait sa messe sans sortir de l'église, ou bien s'occupait à de pieuses lectures, dans le cloître en été, dans le scriptorium en hiver. Laudes était suivi de Primes ; puis les frères se rendaient à la salle capitulaire graves et recueillis, couverts de leurs capuchons; ils se rangeaient sur le banc de pierre autour de la salle ; au milieu du banc de face siégeait l'Abbé, dont la place n'était indiquée par aucun signe extérieur. On commençait par la lecture du Martyrologe ou d'un chapitre de la règle. Les jours de fête, l'Abbé faisait un sermon; après quoi chaque frère venait à son tour, tête découverte, accuser les transgressions dont il s'était rendu coupable contre la règle. Il se couvrait et se prosternait disant : Meà culpà. Mais à la confession spontanée succédait l'accusation publique. A l'appel de son nom, chaque religieux à son tour venait au milieu ; tous les frères déposaient contre lui, sans qu'il lui fut permis d'ouvrir la bouche pour se défendre ; et la moindre parole d'excuse eut été punie immédiatement de la discipline, administrée par un frère sur les épaules nues du coupable. Enfin l'Abbé lui imposait une pénitence et le renvoyait à sa place.

Avis, réprimandes, sermons, demandes d'habit,

(1) Cité par le cardinal Bona ; De cantu ecclesiastico.

excommunication et renvoi des incorrigibles, tout se traitait au Chapitre ; la salle capitulaire donnait à la communauté sa forme et son esprit.

Le cloître, vitré en hiver, était le parvis de l'église. Là se faisaient les processions ; une croix en consacrait le préau comme cimetière ; une fosse y était toujours ouverte. Le religieux ayant sans cesse sous les yeux la place qui l'attendait, priait pour ceux qui l'avaient devancé en attendant qu'on priât pour lui même. Le cloître servait aussi de promenoir. Une fontaine y était placée près de la porte du réfectoire ; car la règle prescrivait une grande propreté, et le lavage des mains était obligatoire avant chaque repas. Dans les galeries et couloirs, l'Abbé seul tenait le milieu, les autres marchaient le long des murs,

A l'issue du Chapitre, les religieux se rendaient au travail, non par la grande porte qui les eut mis en contact avec les séculiers , mais par un couloir spécial. Pendant le travail, ils ne portaient que la tunique blanche et le scapulaire noir. (Le scapulaire représentait la croix). Ils passaient la coule avant d'entrer à l'église. A 10 heures on disait Tierce et la messe de communauté. Ceux qui étaient trop éloignés récitaient Tierce aux champs. Après, demi heure de temps libre; Sexte ; et à midi repas en commun.

L'usage de Citeaux plaçait le réfectoire parallèlement à l'église. En y arrivant, le religieux trouvait à sa place une livre de pain, dont il devait réserver un tiers pour la collation du soir, et deux plats de légumes cuits à l'eau, sans huile ni graisse. Boisson, la piquette du pays ou du vin largement trempé. Œufs et poisson, proscrits. Pendant le repas, lecture. Après le repas, une

heure de repos ; en été, méridienne ad libitum. 2 heures et demie, Nones, puis travail ; 5 heures, Vêpres puis collation ; pain, fruits ou légumes crus. Ensuite Gomplies. Après l'hymne et l'oraison, on prie pendant quelque temps en silence. Tout à coup, un cri de confiance et d'amour pour la Reine des cieux protectrice de Citeaux, retentit ; c'est le Salve Regina^ chanté à pleine voix par toute la communauté réunie. Après les trois invocations qui le terminent, tous se prosternent contre terre. Le cistercien chantait le Salve Regiiia toute l'année, en souvenir de saint Bernard.

Les jours de jeûne on ne faisait qu'un seul repas, après Nones. — Coucher, à la chute du jour, de 7 à 8 heures et demie selon la saison.

Chacun à son tour devenait cuisinier et aide de cuisine. — Les moissons et les vendanges occupaient tous les bras. ■^— Tous les services matériels de la maison étaient sous la direction du frère celleriei\ à qui incombait la responsabilité de tout le matériel de l'abbaye.

Ce régime si dur dut soulever quelques plaintes au sein de la communauté ; car nous voyons dans un de ses sermons le saint réformateur fustiger en termes expressifs, les délicats et difficiles : «. les légumes sont fla-

« tueux ; le fromage est lourd à l'estomac ; le lait appe- « santit la tête ; l'eau pure pèse à la poitrine ; le chou <( épaissit les humeurs ; les porreaux échauffent la « bile.... Qu'est-ce à dire, mes frères !.. Vous allez voir « qu'il n'y aura bientôt plus ni fleuve, ni jardin, ni champ « ni cellier où l'on puisse trouver de quoi vous nourrir. « Eh songez de grâce, que vous êtes des religieux et « non des médecins ; que vous serez jugés sur votre « profession non sur votre complexion. »

L'hospitalité était de règle fondamentale à Sylvacanne. C'est ce que rappela plus tard une requête adressée au roi Robert par l'abbé Boniface (1425), où se trouve rapporté, ou peut être créé, le nom de Salvans Guttura (1). Ses hôtes et passagers, les indigents surtout, devaient être traités confortablement, Une lanterne placée à l'entrée du couvent servait de phare au voyageur perdu dans les ténèbres. Le portier appelé par la clochette paraissait, disait Deo Grattas ^GMNvoii^^Q prosternait demandant la bénédiction de l'arrivant. Puis, il allait prévenir l'abbé, qui toute affaire cessante venait accueillir le voyageur, le conduisait à un petit réfectoire placé près de la porte, et le confiait au frère hôtelier chargé d'avoir soin de lui.

Qu'il nous sois 'permis de montrer par une anecdote récente, que ces mœurs claustrales se sont maintenues à peu près intactes jusqu'à nos jours.

On sait que l'abbaye cistercienne de Sénanques, près Gordes (Vaucluse), s'était il y a quelques années momentanément relevée de ses ruines. Au premier rang des vaillants fauteurs de cette résurrection était un jeune journaliste du pays, terciaire cistercien, soldat toujours militant pour son Dieu et pour son Roi ; cœur chaud, à succession ininterrompue d'enthousiasmes.

En septembre, un matin, la clochette extérieure du couvent tinte ; le portier ouvre et s'agenouille devant le voyageur prosterné lui aussi, muet d'émotion, ne pouvant que tendre sa carte. L'abbé accourt, embrasse le journaliste, qui plus à genoux que .jamais, les bras en

(1) On rencontre aussi vers la même époque le nom de Salvatoria sans doute émanant des chanoines Saint-Sauveur (S. Salvator) qui n'oubliaient jamais de traiter Sylvaçanne comme leur chose,

croix, implore en français en latin et en patois, malgré son affreuse indignité, la faveur immense de revêtir le saint habit. — Votre demande m'est arrivée hier, répond le très Révérend Père, elle a été une joie pour tous ; Sénanques vous doit trop , ce monastère est trop à vous, pour que nous ne soyons pas heureux que vous veuilliez être à nous. J'ai retardé de 24 heures une absence nécessaire, pour vous présenter moi même au Père Prieur et vous annoncer que vous êtes dès aujourd'hui admis aux épreuves.

L'âme exhaltée, ne pensant plus à ses huit heures de marche, X... quelques instants après baisait avec ardeur son froc et sa cucuUe. Gomment une exception était elle faite en sa faveur ; comment son indignité était elle ainsi accueillie au lieu d'être rejetée ? Incompréhensible !...

En recevant l'ordre d'aller bêcher les arbres qui se voient là-bas derrière le champ vert, il commence à se rappeler qu'il a dîné la veille, et en fait l'observation au frère, qui non préparé ne répond que par le silence. Hé bien, remercions Dien se dit notre novice, de daigner m'accueillir par cette épreuve si légère ; et il pioche ses arbres gaillardement. Bientôt, un certain regret lui vient de n'avoir pas insisté... Bah, midi n'est pas loin. Voilà que midi sonne. Au coup, le religieux du chantier voisin s'agenouille et prie; X... en fait autant, prêt à prendre au plus tôt le chemin du réfectoire. Non; le voisin s'est relevé, mais pour reprendre le travail. Inquiet, le novice vient pour l'interroger ; point de réponse ; et il réfléchit, triste découverte, qu'on est en plein carême cistercien ; on ne déjeunera qu'à 2 heures. Pour le coup, la pioche lui tombe des mains ;

l'estomac commence à primer l'enthousiasme ; il y voit trouble et bientôt n'y tient plus. Un pommier est tout près, l'arbre du péché !... Il en approche involontairement ^ et d'un mouvement rapide, après avoir fait disparaître quelques pommes dans son froc, il mord à belles dents au fruit défendu. Pauvre palliatif.

Enfin voilà deux heures. Cette fois notre affamé, constate avec émotion un mouvement d'ensemble convergeant vers le réfectoire. On arrive ; une odorante fricassée d'oignon roussi embaume déjà ses sens. Après un long Benedicite^ les moines s'assiéent enfin silencieux autour de la salle monumentale ; et voici venir l'émouvante cérémonie de la coulpe, qui vu le carême se fait aux dépens du repas. Appelé par le prieur, chaque frère à son tour se lève, et après s'être accusé lui même il dévoile toute faute dont il a été témoin. Déjà le novice vient d'être dénoncé pour infraction au silence ; mais voilà qu'on l'accuse d'avoir dérobé et mangé des pommes... faute vilaine, faute énorme, un jour de carême de Giteaux ! . . . Le Révérend Père prieur surpris, en l'absence du Révérendissime Père abbé ne peut qu'infliger la plus forte punition en son pouvoir : Le coupable quêtera sa soupe, une cueillerée de chacun, et la mangera à genoux au milieu du réfectoire, après avoir baisé la terre.

X... non sans une certaine révolte intime accepte l'humiliation ; il va déjeuner, c'est l'essentiel, et sans doute les frères se montreront généreux. La première partie de la pénitence s'exécute bien en effet, l'écuelle déborde ; la seconde, baiser le sol, est plus difficile et exige de la dextérité, Le voici à genoux, au milieu ; il prend son temps... d'un air d'ardent repentir, il élève

les mains au ciel et les croise au-dessus de sa tête ; puis en serrant vivement son froc, il prosterne son front. Mais les lois de l'équilibre, inexorables, lui font lâcher prise, et... il se voit rouler des pommes à travers la vaste salle... Scandale inexprimable ! D'un geste souverain, le révérend père prieur grandi d'une coudée, montre la porte ; X... se relève, et sa soupe à la main, s'en va à la cuisine en tripler la ration.

Il est mort en 1889, excellent père de famille, et toujours ardent défenseur du trône et de l'autel.

SILVACANNE

Période de prospérité. — Décadence. -^ Ruine et

absortion par le Chapitre d'Aix.

A partir du milieu du IS*^ siècle, avons nous dit, la vie devient moins facile à Sylvacanne, soit que l'enthousiasme des populations tende à se refroidir, soit par le fait des moines eux mêmes. Au milieu des discordes civiles continuelles, des conflits de pouvoirs et des querelles de partis, il était déjà malaisé de maintenir intact son prestige ; il n'eut pas fallu que de graves imprudences y portassent encore de trop fréquentes atteintes.-

Du moins, les bulles pontificales continuent. En 1271, le pape Grégoire X confirme et renouvelle tous les privilèges antérieurs. L'autorité religieuse s'efforçait de consolider sa suprématie ébranlée sur l'autorité civile ; elle affirmait continuellement ses droits et ses protections. En 1282 et 1283, Silvacanne reçoit du pape Martin V jusqu'à quatre bulles laudatives ou confirmatives; et ce n'était pas toujours sans besoin. L'une d'elles per-

met aux religieux de Giteaux de recueillir l'héritage de leurs parents ; l'abbé de Sylvacanne était chargé de la notifier à l'archevêque d'Aix, Rostaing de Noves.

De son côté, le vénérable Chapitre ne perdait pas de vue ses intérêts. Trouvant peut-être difficile la perception du cens qu'il avait imposé au monastère, il s'avisa, en 1275, de s'en départir en faveur du clerc Foule Pagan un des prêtres attachés à l'église de Saint-Sauveur, comme récompense de services rendus. Par un acte qui mettait en oubli tous les droits des religieux, le Chapitre fait donation audit Pagan, de tous les revenus de l'église de « Rocha Estaroni \propè monasterium SUvacaniicB », lesquels revenus étaient de 36 émines annone, 30 livres de pain, 22 émines d'orge, 10 sous provençaux ; en un mot tout ce que le Chapitre percevait.

En 1274, une question de bornage provoque un procès de la part du seigneur et des habitants de La Roque contre l'abbaye ; conflit réglé par un compromis ratifié deux ans après.

En 1281, l'abbé Bernard Fabry recevait du Saint Siège la mission honorifique de présider à la translation dans leur chasse d'argent, des reliques de sainte Magdeleine retrouvées deux ans auparavant à Saint- Maximin (1). — Les privilèges et encouragements ne lui faisaient pas défaut en ces quelques années, nous venons de le dire. Il encourut cependant le blâme du pape, à propos de la curieuse affaire que voici.

Le seigneur Pierre du Vernègue était mort, en choisissant sa sépulture à Sylvacanne, ce dont l'abbé Fabry s'était empressé de bénéficier. Le prieur de Cadenet, de

(1) L'abbé Faillon.

qui dépendait l'église du Vernègue , s'empressa de jeter les hauts cris ; et faute de pouvoir les faire retentir jusqu'à Rome, il se pourvut du moins devant le Nonce, représenté à Aix par le juge ecclésiastique Gautier de Saint-Laurent, En conséquence de la plainte, les deux parties étaient citées à comparaître le 14 septembre, devant une commission présidée par Tarchevêque d'Aix en personne.

L'abbé se rend ponctuellement, laisse sans ouvrir la bouche la partie plaignante exposer tout au long ses griefs et les reconnait exacts ; puis^, quand on lui défère la parole pour y répondre : « Messeigneurs, dit-il, c'est « par pure courtoisie que je me suis rendu à votre « appel ; car, sauf le respect qui vous est dû et sauf votre « révérence, je déclare ne vous devoir ni explications « ni comptes, attendu que vous n'avez ni juridiction ni « contrôle sur moi. La preuve, la voilà. »

Ce disant, il tire de dessous son manteau un long parchemin, la bulle d'Innocent IV. Ebahie, n'en pouvant croire ses oreilles, la vénérable assemblée mande quérir en toute hâte le fameux théologien Navarre, docteur es Décrétables. Celui-ci accourt, examine, scrute, palpe; le parchemin, le texte, le sceau, tout est aussi authentique qu'explicite ; il n'y a qu'à s'incliner. Et l'abbé qui vient de reconnaître le bien fondé des reproches à lui faits, s'en va la tête haute, narguant le pouvoir régulier impuissant à se défendre, et en exigeant des excuses, dont il se fait délivrer certificat notarié.

De telles victoires sont malsaines, non faites pour rien consolider. Le Saint Siège se repentit sans doute de ses complaisances, et Bernard Fabry dûment admonesté, fut transféré à Sénanques. Mais cela ne suffit

pas à assouvir les haines allumées. Le pape Martin IV dût renouveler énergiquement ses bulles de protection, dont Silvacanne commençait à avoir réellement besoin.

En 1284 le monastère se plaint, que sous divers prétextes, des voisins ou des étrangers saisissent son bétail, même parfois de ses religieux, et les retiennent en otage jusqu'à réparation de griefs plus ou moins imaginaires. En conséquence, nouvelle bulle de Martin IV rappelant que nul ne doit se faire justice lui-même, mais qu'il faut recourir au juge institué à cet effet. Le pape interdit en même temps qu'on a pignore » cebétail,jadis tenu pour sacré, auquel maintenant des créanciers prétendraient réclamer la sûreté de leurs droits. — Ne voulant pas garder de rancune ou peut être forcé, l'archevêque d'Aix s'empressa de promulguer cette bulle et d'en recommander l'exécution.

Mais presque au même moment, Rome est encore obligée d'intervenir pour une autre affaire. Après avoir rappelé qu'il s'est réservé personnellement toute excommunication et tout interdit applicables à Sylvacanne,le pape continue : « Ne pouvant ainsi mettre l'interdit sur « les biens des moines, certains prélats se sont avisés « de le porter, et même l'excommunication, sur les gens « qui traitent avec eux, en particulier sur ceux qui re- « courent à leurs moulins ou à leurs fours. Cette façon « de prendre la lettre des bulles équivaut à les fausser, « et à interdire de fait les fours et les moulins, m

Le 16 mars 1289 intervient un compromis avec le prieur de Saint-Pierre, au sujet des dîmes en retard dues par ce prieuré.

Montmajour semblait avoir depuis longtemps oublié de vieilles querelles. Il n'en était rien ; on n'attendait

qu'une occasion pour laisser éclater la tempête longuement accumulée dans le silence. Cette occasion trouva,en 1289, le plus futile des prétextes.

Bon nombre de chevaliers et de seigneurs provençaux s'étaient ruinés jusqu'à vendre leurs terres et châteaux, pour suivre leur roi Charles II à la conquête du royaume de Naples. La plupart de ces seigneuries, vendues à vil prix, étaient devenues la proie des juifs ou de roturiers peu recommandables, qui prétendaient en recueillir les honneurs en même temps que les profits. Sur les remontrances du sénéchal de Provence, le roi rendit un décret pour réprimer un tel abus, expulser les faux seigneurs, et aussi certaines corporations religieuses qui s'étaient permis des empiétements sur les prérogatives et sur les terres royales (1). Faute d'autre explication, nous ne pouvons rencontrer que là le prétexte de l'étonnante agression dont Silvacanne fut l'objet; à moins qu'il ne s'agit de venger une fois pour toutes les griefs qui fermentaient depuis longtemps dans l'ombre. Quoi qu'il en soit du prétexte allégué, vengeance personnelle ou sauvegarde des droits royaux, toujours est il que un jour, une troupe nombreuse de moines noirs (bénédictins), s'abat à l'improviste sur le monastère, et livre bataille aux moines blancs, qui sont jetés dehors, sauf quelques frères gardés comme otages. L'indolence sinon la connivence de la population amie du changement facilita ce coup étrange, tramé par l'abbé de Montmajour. (2).

Les clameurs désespérées de l'abbé Gautier en cette circonstance, ne pouvaient rester sans écho. Le procu-

(1) Nostradamus ; histoire de Provence.

(2) L'abbé Albanès.

reur royal accouru, se hâta tout d'abord de dresser l'inventaire estimatif des biens et du mobilier de l'abbaye, pour en prévenir la dilapidation. Après des délais inévitables, la justice suivit son cours , et le pouvoir royal se mit en devoir d'expulser à leur tour les envahisseurs.

Le 1"^' août l'abbé Gautier se trouvait à Aix accompagné des abbés de Sénanques, Aiguebelle, Boulbonne, Floréja, Franquevaux et Valsainte, ainsi que des procureurs de Giteaux, Morimond et Glairvaux. Tous étant assemblés dans le couvent des frères Mineurs, en présence de l'archevêque d'Arles, Rostaing de Portes, de Rostapg de Noves archevêque d'Aix, de Jean Silvestre évêque de Toulon et du seigneur Bertrand de La Roque, le notaire Bertrand Miracle dressa l'acte d'acquiescement royal donné par le sénéchal ; en conséquence de quoi, six semaines plus tard, le 14 septembre l'abbé de Montmajour recevait sommation, sous peine d'excommunication, d'avoir à restituer, sans délai, à leur Ordre de Giteaux, l'abbaye de Sylvacanne elle même et les personnes par lui injustement détenues. Et le procès-verbal constate « qu'incontinent il restituait tous les biens meubles et immeubles de ladite abbaye ».

Mais il fallut du temps pour effacer les traces d'une aussi grave affaire ; et l'abbé Gautier n'en devait pas voir le bout. La dernière main n'y fut mise qu'en 1291.

Les difficultés ne finissaient pas non plus du côté du Puget. En 1290, le 16 mars, l'abbé Pierre Rostagni dut conclure un compromis avec le prieur de l'église de Saint- Pierre, au sujet de la perception des dîmes. Entre temps on cherchait à se défaire d'un excédent de biens fonds qui ne donnaient que de l'embarras. Ainsi furent cédées

en emphythéose à Guillaume Goiron du Puy-Sainte- Réparade, pour une rente de 40 émines de blé, les terres que l'abbaye possédait à Saint-Estève-Janson. Cet acte passé par l'abbé Grémérius ne fut-il pas avantageux, ou les engagements pris furent-ils mal tenus ? nous ne savons ; toujours est-il qu'au bout de six années l'abbé suivant, Guillaume de Cadenet, rachetait ces terres, en payant à l'acquéreur la renonciation de ses droits. — Ce même aljbé recevait de Pons Bastoni, le 13 février 1297, la fondation d'un anniversaire pour Aicelène de Villeseche, sa grand-mère.

Tout n'était cependant pas fini avec le Chapitre d'Aix relativement à l'église de La Roque ; les revendications mutuelles se perpétuaient. Après de longues discussions, l'archevêque Rostaing de Noves pris pour arbitre par les deux parties, formulait à la date du 30 novembre 1298 sa sentence, longue de 180 lignes, qui témoigne que les tabellions du 13" siècle n'étaient nullement en retard sur ceux de nos jours. Formules, répétitions, toutes les précautions phraséologiques s'y trouvent, pratiquant déjà à fond l'art de remplir beaucoup de parchemin timbré (1).

L'archevêque décida que le défaut de régularité dans le paiement des censés dues au Chapitre, n'autorisait pas celui-ci à se saisir de l'église de La Roque. En conséquence, cette église avec toutes ses appartenances sont maintenues et confirmées au couvent, le Chapitre n'en conservant que la directe. Un vicaire y sera tenu à demeure, nommé par l'archevêque sur la présentation de l'abbé. Le vénérable Chapitre recevra à titre de cens une pension annuelle et perpétuelle de 4 mesures

(i) Voir aux pièces justificatives, n" 5.

anîione ; et en juste compensation des pertes par lui éprouvées, il reçoit en toute propriété la maison que Silvacanne possède à Lambesc, maison habitée par l'écuyer « scutifer » Guillaume Dardanelle.

Cette sentence fut formulée et exécutée le même jour; séance tenante, l'abbé Guillaume de Cadenet présenta à l'archevêque en qualité de vicaire, le clerc Pons Girard, ex-recteur de l'hôpital de Garambode ; lequel agenouillé devant le chanoine délégué, en reçut l'investiture de l'église de La Roque. Et de même suite fut opérée lu livraison de la maison de Lambesc,

En \ 300 intervient une transaction entre l'abbé Raimond e^ la communauté de Rognes. Gelle-ci avait de nombreux troupeaux en un quartier privé d'eau, appelé Tra-lou-Serre ; Tabbé leur donne accès aux sources que possédait l'abbaye, et reçoit en échange la dépaissance de la montagne du Débat.

C'est en suite de cette convention que la communauté de Rognes envoya chaque année, le 25 mars, des commissaires proclamer et faire reconnaître ce droit, devant la porte de l'église du monastère. Les commissaires ainsi délégués étaiient le viguier, le premier consul, le procureur juridictionnaire, lé greffier et l'huissier. La proclamation faite, procèis-verbal en était dressé, que tous signaient. Cette cérémonie se maintint très exactement jusqu'à la RévoMiôn (1).

En janvier 1302, le pape Bôhiface VIII renouvelant tous les privilèges de l'abbaye, interdit que ses biens fussent soumis à aucune dîme.

Le 23 octobre 1306, nouvel accord intervenu avec

(1) Martin; histoire de Rognes; ms.

rarclievêque, constituant pour Sylvacanne une nouvelle victoire. L'archevêque Raimond de Noves prétendant avoir juridiction directe sur l'église de Saint-Michel de Goiron, y avait institué un chapelain nommé Guillaume Achard. L'abbé Bermond soutenait au contraire que cette église, l'autel, lé mobilier et le personnel, relevaient uniquement de l'abbaye. Il put l'établir pièces en main ; l'archevêque une fois de plus débouté, dut révoquer sa collation déjà faite, et de plus s'en désister pa^ acte public, passé dans sa propre chambre à Aix, en présence du chanoine officiai Guillaume d'Estienne.

Tant de procès gagnés, tant de débats sont choses fâcheuses ; mieux vaudraient moins de victoires et plus de tranquillité. Cependant, de rares donations surviennent encore. En 1308, le père procureur Elie obtient de Raimond de Baux copie du testament du chevalier Pierre Raimond, qui faisait divers legs au monastère ; En la même année, la grange de Laborde était arentée avantageusement à des particuliers de Valbonette. Mais la lutte prend le dessus ; de tous côtés il faut se défendre.

D'une part, c'est Hugues de Lauris, contraint de se désister d'une reconnaissance indûment reçue pour une terre dépendante de l'abbaye ; et nous verrons bientôt sa vengeance ; de l'autre, débat plus grave, le fameux privilège du sel de Berre se trouve contesté. L'abbé Raimond est forcé d'établir le bien fondé de son droit et sa non interruption. Malgré tout, le débat se poursuit ; en 1314 on en est à une enquête, et ce sont toujours les de Baux, infatigables protecteurs, qui viennent sauver la partie. Bertrand de Baux seigneur de Puyricard, déclare que, depuis quarante ans il a toujours vu Sylvacanne en possession de ce privilège, que lui ont concédé

les comtes de Provence, Mais alors, on se retourne contre le chargement de cinq mulets, mesure mal définie, peu sûre. Là-dessus, les débats paraissent près de s'envenimer ; et pour couper court, on fixe la rente du sel à la somme invariable de cinquante muids. Accord passé en Avignon, le l"'" juillet 1325, scellé de la bulle d'or du roi Robert.

Dans l'intervalle de ces longues discussions, en février 1314, le pape Clément V avait dû fulminer contre les accapareurs, tant évêques que laïques, princes que particuliers, qui se permettaient des entreprises diverses contre les biens des couvents. Quoique visant plus particulièrement le diocèse de Gavaillon, cette bulle était loin d'être sans objet pour Sylvacanne. Déjà en 1312, il avait fallu une sentence arbitrale pour régler les difficultés pendantes avec « les habitants de La Roque » ; et les entreprises n'étaient pas près de finir. Du reste, la violence régnait alors en souveraine ; partout la jalousie et la vengeance ; la férocité des mœurs ajoutait aux maux causés trop souvent par les pestes et autres fléaux naturels.

En 1317, quatre misérables Franciscains convaincus d'hérésie et de conduite scandaleuse, après avoir subi sans se rétracter les tortures de la question, sont condamnés à être brûlés vifs sur la place publique à Marseille. Tous les religieux notables invités à ce spectacle s'empressent d'y accourir ; et l'abbé de Sylvacanne, Raimond de Jonquières, croit faire œuvre pie que d'exécuter tout exprès le voyage.

En 1324, Bertrand de Gadenet, neveu de Guillaume, successivement abbé de Valsainte, d'Aiguebelle et de Silvacanne, fait legs à ce dernier couvent, en mémoire

de son dit oncle, de deux salmées annone , plus quinze émines annone « belle et bonne mesure de Gadenet » ; plus, six cents livres tournois pour des messes. La délivrance de ce legs éprouva des difficultés ; il fallut en poursuivre l'exécution, qui n'advint que vingt-deux ans plus tard, régularisée par un acte du 31 août 1346. Entre temps, à côté de ces dons de quelques livres et un peu de blé, il fallut recourir, le 29 août 1325, à une nouvelle transaction avec les habitants de La Roque toujours peu soumis.

Après avoir gagné le maintien de son privilège sur les salins de Berre, l'abbé Raimond de Jonquières obtint encore du roi, l'affranchissement du pont et celui des frais de taxe pour son sel. La protection devenant de plus en plus nécessaire, le 9 juin il faisait promulguer par le viguier d'Aix une rigoureuse interdiction, sanctionnée par une grosse amende, contre ceux qui laisseraient entrer leurs troupeaux sur les terres de l'abbaye avant l'enlèvement intégral des gerbes. — Avoir vu son propre bétail être l'objet d'un respect presque superstitieux, et en arriver à n'être plus respecté soi même par le bétail d' autrui ! . . . Malheureusement, le fisc lui aussi devenait insolent ; et « Magister Isnardus Megaleni » procureur de l'abbé Guillaume de Gadenet, à la date du 28 août 1328, devait employer toute son éloquence par' devant l'official d'Aix, pour lutter contre la prétention de soumettre à la dime les biens de l'abbaye.

Son successeur,Tierre de Samson, consuma la majeure partie de sa longue administration en démêlés de toutes natures : Avec Etienne de Glappiers, abbé de Saint- Victor, au sujet des redevances imposées à Silvacanne ; avec le seigneur de Gadenet, pour la portion

d'héritage léguée à l'abbé son prédécesseur ; avec les seigneurs de Rognes, de Lauris et de Lambesc ses voisins, qui en attendant de faire bien pire, accablaient l'abbaye de sourdes vexations.

Seule la bienveillance des de Baux demeure immuable. C'est dans le cimetière du couvent, que le prince Raimond de Baux seigneur de Meyrargues, mourant de la peste en 1348, élit de sépulture^ léguant une somme à cet effet. La faveur royale n'est pas non plus complètement éteinte ; elle se manifeste en de lointaines occasions. Ainsi, sur la supplique de l'abbé Samson, des lettres du roi Louis et de la reine Jeanne, datées de Naples, concèdent à Silvacanne \d faculté d'acquérir par don ou achat, jusqu'à la somme de 20 onces d'or par an, sous la réserve du /m5 dominium en faveur delà couronne. En conséquence de quoi, le 21 décembre 1353, l'abbé rendait hommage entre les mains du sénéchal, dans la grande salle du palais à Aix, pour le monastère et ses possessions, savoir : les granges de Bordes, La Royère, Gontard, Lauron et Goiron.

Saint- Victor n'abandonnait pas non plus ses droits ; et en 1349, l'abbé de Sylvacanne présentait à son agrément un recteur pour l'église de Saint -Etienne -de Tresle.

Les lettres laudatives et bulles de protection, vaines formules souvent, continuent ; la reine Jeanne et son époux Louis de Tarente les renouvellent. La même année 1351, le pape Clément ordonne la restitution à l'église du couvent, de certains biens qu'on lui détenait ; sauf à elle à faire effectuer cette restitution.

Mais les jours mauvais sont venus. Des scènes sauvages désolent la Provence ; le désordre est partout. Et

comme si ce n'était assez de la méchanceté des hommes, les éléments semblent se soulever aussi pour déchaîner à la fois tous lesflé,aux. Le respect n'existe plus; l'abbaye a perdu tout son prestige. En 1355, des habitants de Rognes vont impunément faire insulte et violence aux moines sous les murs de leur couvent (1). En 1358,1a Durance se soulève, et dans un furieux débordement, répand partout la ruine et la mort ; jusqu'à Avignon même, dont la porte principale est emportée par la violence des eaux, Silvacanne ne pouvait échapper à de tels désastres, qui réparables avec la paix, ne l'étaient plus en temps de guerre civile.

Au même moment un officier d'aventure, Michel de Cervole, surnommé l'Archiprêtre, parcourait le pays à la tête d'une nombreuse troupe de vagabonds et de soldats débandés, parmi lesquels figuraient des paysans de Saint-Gannat révoltés contre leur seigneur l'évoque de Marseille (2). Le pillage et toutes les violences étaient à l'ordre du jour de ces bandits, auxquels aucune force régulière ne pouvait être opposée, et dont l'impunité faisait école. Aussi le brigandage s'organisait-il un peu partout ; quiconque s'en souciait, pouvait se faire chef de bande et assaillir les paisibles habitants. Ainsi se trouva un jour assiégé le malheureux monastère, par une troupe de forcenés que conduisaient Pierre d'Allamanon et ses deux fils. Avec ou sans prétexte, les brigands arrivant à l'improviste, enfoncent et brisent les portes ; mettant tout à feu et à sang, ces sacrilèges ne reculent môme pas devant le Saint-Tabernacle. Ils pillent les vases sacrés, font butin de tout, bétail et meubles, et tuent des

(1) Nostradamus.

(2) Fauns de St-Vincont ; ms. bibliothèque Méjanes.

moines ainsi que des serviteurs ; puis par une barbarie sauvage, avant de se retirer ils incendient les bâtiments. Et ce n'était pas tout ; une autre bande aux ordres des mêmes chefs, commettait en même temps de semblables dévastations dans les fermes éloignées dépendantes de l'abbaye.

Cette exécution était sans doute une œuvre de vengeance. D'Allamanon qui s'en fit l'instrument, avait avec lui des complices autres que des malfaiteurs vulgaires ; leurs noms que nous avons déjà rencontrés, autorise cette supposition.

Dans sa détresse, le malheureux abbé Pierre Samson ne put gue faire retentir les échos de ses appels au secours et à la justice. De telles violences relevaient plus de la justice royale que du Saint-Siège ; l'abbé ne s'arrêta pas à cette considération ; et soit à raison de l'éloignement du roi, de la qualité de ses ennemis ou pour tout autre motif, ce fut à Rome d'abord qu'il porta sa plainte. « Nonobstant que cette cause par sa nature ne dut pas en droit lui être portée », le pape Innocent IV s'empressa de s'en saisir, et délégua aussitôt pour en instruire, Ayméric Hugon prieur de Gastine, au diocèse de Béziers.

Sans perdre de temps, le commissaire pontifical se porte sur les lieux, et procédant à son enquête eite tous les inculpés à comparaître devant lui et devant Bernard Brugeret, procureur de l'abbé Samson, le 14 mars, « sous les voûtes de l'église Major de Sainte-Marie-des- Doms en Avignon » . Au jour indiqué, les inculpés faisant défaut, lecture est donnée du procès-verbal d'enquête ; elle constate l'effraction, la violation de clôture, le sacrilège, le vol de six pièces de drap d'or, de six ornements

sacerdotaux complets, deux calices d'argent, deux coffres remplis des ornements sacrés du culte, cent volumes appartenant à l'église; plus, des vêtements, des effets de literie, du blé, du vin, et autres valeurs nobles^ pour un chiffre total de dix mille '^florins, et au-delà; sans compter des maisons incendiées, des moines, des convers et des domestiques du couvent battus et mis à mal, plusieurs même sacrilègement tués. Ces familiers ont même été contraints d'incendier les poutres et les boiseries du monastère, « ce qu'ils continuent à faire »!.; et accumulant maux sur maux, on a pillé, saccagé et brûlé en divers lieux les granges, moulins et églises appartenant à l'abbaye, pour une valeur déplus de trois mille florins.

Après un délai de dix jours donné aux incriminés pour qu'ils se présentassent, l'arrêt fut prononcé solennellement en Avignon, dans le palais archiépiscopal, le 24 octobre 1358. Il déclarait Pierre Imbert d'Allamanon d'autant plus coupable, que voisin de l'abbaye et sujet provençal, c'eut été à lui de la protéger. L'arrêt se tait sur ses deux fds ; mais il nous révèle en les condamnant les principaux complices, dont le dernier assez inattendu :

« Philippe de Lambesc, seigneur de Villelaure, a « brûlé et saccagé la grange de Lauron, incendiant les « provisions et les récoltes pour une valeur de dix mille (( florins et plus. — De même, le seigneur MéduUion de « Saint-Saturnin de Lauris, a pris 45 bœufs qui labou- « raient, 100 vaches, 20 veaux, 40 chevaux, 15 poulains « et 13 mulets. — Rican Gorvi seigneur d'Aubignac, a « pris 13 bœufs, au mépris de Dieu et de l'église. — (( Tous ont agi au péril de leurs âmes et au grand soan-

« dale du peuple ».— A côté de ces coupables actifs,ràrrêt condamne lès fauteurs et complices : Pierre Itier, de Rognes ; Bertrand dit Longano ; Sénarinus Boti ; et comme instigateur, un nom quelque peu surprenant, celui de « vénérable homme Artaud de Torgis, de Venelles, chanoine de l'église d'Aix ». On le voit, Sylvacanne avait allumé de ces haines qui ne pardonnent pas.

Tous les inculpés collectivement et personnellement furent interdits et excommuniés, tant à raison des faits mêmes que « pour leur désobéissance au mandat de comparution». Ladite sentence pouvait être publiée, au gré Qi aux frais de Vahbé Samspn et du monastère^ dans le^ diocèses d'Avignon, Aix, Apt, Garpentras, Marseille et Arles.

Une telle satisfaction n'était pas de nature à relever bientôt les ruines de l'abbaye, non plus que la puissance de l'abbé. Aussi, Pierre Samson fît il ses adieux à un siège impossible ; et en janvier 1359, il était transféré à l'abbaye de Ghampbon, au diocèse de Viviers.

Mais, soit désordre soit qu'il se crut en droit de s'indemniser, ou pour sauver quelques épaves du désastre, en secouant de ses pieds la poussière de ces tristes lieux, il n'en sortait pas les mains absolument vides. Tout dans Sylvacanne n'avait pas été anéanti ; et dans le monastère même ainsi que dans ses dépendances^ il se rencontrait encore quelques menus objets et un peu d'argent à emporter. Faisant acte de propriétaire, l'abbé emballa et emporta tout ce qu'il put.

Son successeur, Arnaud de Spaleto, prit à cœur une tâche ingrate, et maintint pour un moment un semblant de vie dans ces ruines. Il collationna dès sa première année une chapellenie, pourvut à la cure de La Roque,

se débattit contre les habitants, et le 2 mai 1362, fit valoir le testament de Ferrier de Saint-Ghamas, auquel le couvent était intéressé. Découragé à son tour sans doute, Arnaud de Spaleto suivit ensuite la voie de son prédécesseur , qu'il remplaça à Ghampbon comme il l'avait remplacé sur les bords de la Durance. Il l'imita même trop.

Le peu de moines restés à Silvacanne n'avait cessé de réclamer contre les détournements opérés par Samson. Jusqu'à leurs bulles et chartes de privilèges avaient été détournées ; et les malheureux dépouillés versaient des larmes amères sur leurs quelques volumes, leurs rares florins, leurs ornements d'église, leur misérable literie disparus ; l'abbé de Spaleto était l'organe naturel et dévoué de ces lamentations. Le temps ou l'occasion lui fîrent-ils défaut pour les voir aboutir ? Peut-être ; et à son départ en 1367, son successeur Pierre Giraudy les relevait à son tour, d'une voix et avec une énergie nouvelles. Mais une fois Arnaud de Spaleto installé au Ghampbon, les choses changèrent d'aspect à ses yeux : Au lieu de clamer des revendications, c'était maintenant lui qui les recevait ; et soit qu'il jugeât bon de garder, soit qu'il ne se crut pas le droit de disposer d'objets, que par le fait il avait trouvés établis dans sa nouvelle résidence, il laissa crier. Les plaignants exaspérés devant cette surdité volontaire crièrent si fort, qu'à la fin ils furent entendus par le légat du pape à Avignon, Philippe de GabassoUe évêque de Gavaillon. Gelui-ci commis à cet effet, informa et fit justice, en partie du moins, au bout de huit années, en avril 1367.

En 1364 un froid excessif avait causé de grands ravages dans le pays. Non seulement les récoltes mais

beaucoup d'arbres périrent, entre autres les vignes et les oliviers. L'abbaye traversa encore cette rude épreuve; elle végéta sans se relever, attendant les rares secours envoyés par la Providence. C'était toujours la famille de Baux qui s'en faisait le premier instrument. En 1364, le 17 mai, Antoine de Baux d'Avellin lègue mille florins pour se faire inhumer dans le cimetière ; legs qui ne put être réalisé que dix ans après ; mais son frère, François de Baux seigneur d'Aubagne, en soutint avec énergie la revendication ; et son parent et héritier Bernard de Lambesc, dans son testament du 7 octobre 1384, ratifie et fait exécuter le legs. Dans l'intervalle, l'abbé Girard poursuivait et récupérait non sans peine, sur Roger abbé de Fontenay, autre couvent cistercien, une rentrée de neufs florins d'or dont le besoin n'était pas niable.

Tout cela n'arrêtait ni la dérive ni même la détresse ; quelques minces aumôneS; des aubaines de hasard, parviennent à empêcher l'écroulement d'un mur, à boucher quelques trous aux toits, mais n'arrivent à soutenir ni l'édifice ni ceux qui y vivent. Comment dans ces conditions, l'abbé Jean Saisine put-il, en 1400 le 17 septembre, acheter une maison à Rognes ? qui forçait cette acquisition, alors que le monastère, à peu près abandonné, ne pouvait subvenir au service divin, nous l'ignorons ; et nous voyons ce même Saisine, le 27 avril 1407, contraint de vendre une croix de vermeil garnie de reliques et pierreries, pour acquitter la quotité de 63 florins d'or à laquelle avait été taxé Silvacanne, dans la répartition des 10^000 imposés par le Pape aux diocèses d'Aix, Arles et Embrun. Quatre ou cinq ans auparavant, le roi Louis II, comte de Provence, avait

bien une fois encore renouvelé les privilèges ; ce n'était plus là qu'un vain mot.

A la même époque, avril 1407, Saisine fut chargé de relever d'excommunication Pierre d'Allamenon,« pourvu qu'il eut payé ». Cette condition essentielle était-elle bien accomplie ? Il est probable qu'on se contenta d'un à-compte ; le pauvre abbé devait acquitter lui aussi, sous peine d'excommunication, les 63 florins imposés par le Saint-Siège ; il les faisait venir d'où il pouvait, comme il pouvait. Dans l'acte de vente de sa croix, il déclare que, « ne voulant pas aller en enfer ni être enterré hors de la communion des fidèles, ayant son abbaye ravagée par les malheurs publics, ne possédant plus rien au dedans ni au dehors, il vend pardevant notaire » cette croix, à Bertrand de Montauban curé de Cadenet, qui en donne reçu et paie comptant.

Le 14 mai 1413, l'abbé Jean Saisine présente un recteur pour l'église de Saint-Etienne de Tresle ; c'est son dernier acte d'administration ; après quoi, découragé, il abandonne la partie, et s'en retourne à l'abbaye de Valmagne d'où il était venu.

Après lui, il ne se trouva personne pour se charger des fonctions abbatiales ; et un simple administrateur, Bertrand Séréni, y fut nommé à un titre subordonné, de 1415 à 1420, époque à laquelle Boniface de Garces abbé de Valsainte, accepta d'endosser encore l'abbatiat de Sylvacanne.

Le poste, à quel titre que ce fut, n'était guère enviable, il faut l'avouer. Un terrible fléau, la peste, était venu en 1416 s'ajouter à tous les autres maux. « A « grand peine, dit Nostradamus, demeura-t-il le tiers (c du peuple ; les champs et les territoires étaient en

« friches, déserts, sans bétail ; prez et vergers

(( étaient au premier qui les occupait ; et, chose plus « étrange, les terres pour n'avoir estées entretenues de « fossez demeuraient tellement gastées de pluies et « ravinées, qu'elles furent totalement réduites en lacs, « estangs et paluns. » (1)

Dans de telles conditions, en cette même année 1416, Elzéar de Pontevès seigneur de La Roque, n'en intentait pas moins un procès à l'abbaye décapitée et ruinée ; il s'agissait des pâturages de Bord. Du moins, les seigneurs de Lambesc continuateurs des de Baux, désireux d'effacer la récente incartade d'un des leurs, maintinrent-ils leur bienveillance. En avril 1420, Philippe de Lambesc lègue encore une censé sur ses terres de Villelaure.

L'acceptation et la venue de Boniface de Garces ne pouvaient suffire à relever une situation perdue. Tout conspirait pour la ruine ; et Silvacanne ne faisait que partager un sort commun à la plupart des couvents et monastères. Valsainle ne vivait à peu près plus ; la ruine du Thoronet était consommée.

Ne pouvant subvenir à tant de détresses à la fois, le Chapitre général de Giteaux eut l'idée de confier Sylvacanne à la protection et aux soins d'une sorte de conseil de tutelle, composé de clercs et de notables qui voulussent bien s'y intéresser. Il fit donc appel aux dévouements et fut entendu. Les abbés de Valsainte, Sénanques et Franquevaux, le frère Eustorge Fabre, moine de Ghampbon, et les « vénérables hommes » Esprit Marcellin, Rolland RoUandin, Jean de Ravenel (ou Ravaneau), Jean Brigand, Guillaume Vincent, Jacques

(1) Nostradamus, hist. et chron.

de Verseil et Baudet Boër, tous habitants d'Avignon, réunis en syndicat, reçurent pleins pouvoirs pour agir au mieux des intérêts de l'abbaye. (1)

Antoine de Boniface de Garces, qui n'en portait pas moins le titre d'abbé, homme instruit et de valeur, se donnait personnellement beaucoup de peine ; mais les éléments faisaient défaut, la lutte était impossible. Après des tentatives diverses, ce qu'on trouva de plus à-propos à Citeaux comme à Avignon, fut de réunir deux détresses en une, dans l'espoir que le peu d'éléments vitaux qui pouvaient subsister départ et d'autre, par leur réunion pourraient peut-être se ranimer ou du moins se soutenir.

Valsainte, fille de Sylvacanne, était tombée dans un état peut-être pire encore que sa mère. Boniface de Garces depuis qu'il en était sorti refusait d'y remettre les pieds, malgré les objurgations du Ghapitre général. D'ailleurs il n'y avait plus rien d'habitable ; un procèsverbal du 25 juillet 1425, constate que les bâtiments « sont tombés en ruines au point de n'abriter plus que les bêtes immondes et sauvages, sans qu'il soit possible d'y célébrer le culte 'divin », tandis qu'il pouvait l'être à Silvacanne, qui, mieux situé d'ailleurs et plus à portée des secours, possédait encore des constructions importantes. En conséquence et considérant « que Valsainte issue de Sylvacanne en dépend », du consentement de Giteaux, l'abbé de Sénanque, syndic du conseil de tutelle, prononça l'incorporation de l'une à l'autre abbaye, avec toutes ses appartenances et dépendances.

Mais telles n'étaient pas les vues de Boniface, qui loin de se soumettre, s'opposa carrément à cette union.

(1) Acte du 14 septembre 1423; rév. P. Bernard,

Ses menées aboutirent à ce qu'elle demeura purement nominale, sans être jamais réellement affectuée ; en sorte que Valsainte, tombée bientôt en commende, végéta dans son isolement et mourut lentement d'une agonie de deux siècles. (1)

Ce fut pourtant à ce semblant d'union, que l'abbé de Sylvacanne dut d'obtenir de Louis d'Anjou, roi de Naples, des lettres confirmatives de privilèges avec droit de haute justice et pouvoir d'instituer des officiers à La Roque et à Gontard. (2) Aussi à la mort de ce prince, le révérendissime abbé de Citeaux autorisa-t-il la célébration d'un service annuel en sa faveur.

Tant de calamités, tant de luttes, ne désarmaient pourtant pas tous les adversaires. Le Chapitre de Saint- Sauveur d'Aix veillait. Il avait pris soin de faire constater régulièrement l'arriéré de plusieurs annuités des censés dues pour l'église de La Roque. Tout a coup, démasquant ses batteries, il met la main sur sa proie. Le 16 novembre 1430, lo chanoine administrateur Pons de Verdun recevait sa procuration, avec ordre de saisir (( l'église de La Roquette (3) mouvante de sa directe, et tombée en commise faute de paiement de la rente de quatre émines annone. »

Abimé sous ce coup inattendu, le malheureux Boniface dut disparaître et s'effacer pour un temps. Mais le croirait-on ? toutes les charges incombant à sa double qualité d'abbé de Silvacanne et de Valsainte, continuèrent à peser sur ses épaules et toujours sous peine

d'excommunication ; ni Citeaux, ni Rome n'avisaient à

(1) V. pièces i ustificatives, n" 6.

(2) Claude Sobolis, m*.

(3) La Roque fut appelée La Roquette pendant environ deux siècles.

l'alléger. Faute d'autre recours, il alla porter ses lamentations au Concile assemblé à Basle, en 1436. « Ecrasé par les fléaux, guerres, pestes, qui ont ravagé « nos contrées, où faut-il que je prenne pour faire face « à mes obligations, payer mes dîmes et mes charges ? »

Le Concile reconnaissant le trop bien fondé de ses plaintes, mais ne pouvant lui rendre tout ce qu'il avait perdu, l'exonéra du moins de la plus grande partie de ses redevances.

Tout n'en croulait pas moins. En 1440, Sylvacanne était à peu près aussi inhabitable que Valsainte. L'abbé, un seul moine avec un serviteur, se voyaient chaque jour près d'être ensevelis sous ces immenses bâtiments minés par les débordements de la rivière. Dans ces conditions, Boniface jugeant tout espoir perdu, abandonna lui aussi une position intenable. Un administrateur laïque, Jean d'Archimbaud, conseiller et ami du roi René, en reçut la commende ou gérance provisoire, ainsi que de Valsainte , et en cette qualité obtint pour la dernière fois le renouvellement des privilèges, y compris celui du sel de Berre.

Enfin voici venir le dernier abbé régulier, Jean du Bouchage. Malgré ses vœux d'obéissance et de pauvreté, et quelles que fussent les promesses de secours qu'on pouvait lui avoir faites, la place, il faut l'avouer, était impossible ; et à peine entré en possession, le nouvel abbé de Silvacanne-Valsainte s'en désafFectionna. Les chanoines de Saint-Sauveur qui ne le perdaient pas de vue, devinrent promptement les confidents de ses peines peu secrètes ; de part et d'autre on s'écouta, on se rechercha ; et sans peut-être le vouloir, Jean du

Bouchage se trouva bientôt engagé dans . une négociation, qui n'allait à rien'moins que la cession à titre onéreux, c'est-à-dire la vente, non seulement de ses fonctions abbatiales, mais de l'abbaye elle-même, avec tout ce qui lui appartenait, meubles et immeubles. Si incroyable que cela puisse paraître, ce traité ainsi débattu entre les parties, fut présenté à Rome et sanctionné.

Ce fut donc « du consentement du Pape » que, à la date du 8 août 1443 (1), l'abbé Jean du Bouchage signait avec « vénérables et égrèges hommes Pierre Habert sacristain, Louis Pitois, Guillaume, Habert, Pierre Veillon, Foule Reinaud, Pierre Gastinel et Joseph Reboul, chanoines de l'église métropolitaine de Saint-Sauveur d'Aix », l'annexion de l'abbaye de Silvacanne audit Chapitre.

L'abbé vendeur n'avait pas négligé ses intérêts personnels dans le débat de cette grosse affaire ; à ce point qu'ils semblent avoir été la cause déterminante de sa conclusion. Le traité lui concède à lui personnellement Jean du Bouchage : 1** une rente annuelle et viagère de quarante ducats d'or, payable par semestre ; 2" l'affectation à lui abbé, de tous les dons qui ob viendraient à l'abbaye dans l'année courante ; 3° la faculté de faire labourer à son profit, autour de l'église de Sylvacanne, tout ce que pourront labourer quatre bœufs, mulets ou mules ; 4* faculté d'entretenir gratuitement 25 têtes de bétail gros ou petit ; 5° un logement convenable dans le monastère pour lui, son service et son bétail ; 6" l'entretien et la table ordinaire d'un moine ; 7" enfin, quand

(1) De Haitze dit par erreur : 1444.

il lui plaira de se rendre à Aix; il sera logé au Chapitre et y recevra la ration de pain et de vin d'un prêtre.

On le voit, les négociateurs avaient su trouver avec l'abbé des arguments péremptoires. D'autres intérêts, par exemple, se trouvaient traités un peu légèrement. Ainsi, les deux pauvres religieux si mal abrités avec lui sous les ruines du couvent, passaient au rang des quantités quelque peu négligeables ; le Chapitre leur assignait un asile, comme si Citeaux n'existait plus.

A Rome, on avait d'un commun accord exposé que, grâce aux malheurs des temps et surtout depuis les dernières inondations, ni Silyacanne ne pouvait se soutenir, ni le Chapitre lui-même, appauvri et affaibli, faire faceà, ses obligations. On déclarait que, d'une part, l'église métropolitaine de Saint-Sauveur, à laquelle étaient attachés vingt bénélîciers dont un prévôt et un archidiacre, en était réduite à manquer de prébendes pour deux ou trois dignitaires, et le culte souffrait de cette pénurie ; — d'autre part, les revenus totaux de Sylvacanne, cette abbaye qui jadis abritait douze religieux prêtres et de nombreux serviteurs, se trouvaient réduits à cinquante livres tournois. Il y avait donc urgence à consolider par leur unioii, deux entités que leur isolement conduisait fatalement à la ruine.

Le Pape Eugène IV adopta ces conclusions dans sa bulle du 14 janvier 1444, qui chargeait le chanoine Pierre Veillon, « prévôt de l'église de Marseille », de procéder à « l'annexion et incorporation ». Le Chapitre se hâta de remplir les obligations fiscales envers le Saint-Siège, qu'il importait de ne pas mécontenter ; on tomba pronrptement d'accord à 45 florins d'annates, qui furent soldés aussitôt, et dont on se fit donner quit-

tance par la Chambre Apostolique, à la date du 25 janvier 1444.

Ces préliminaires réglés, le prévôt Pierre Veillon procéda à une enquête dont le résultat ne pouvait être douteux. Elle était terminée le 6 mars ; mais les formalités indispensables aux administrations de toute époque retardèrent au 24 avril la rédaction de V instrument. L'abbaye, compris ses possessions et biens de toute nature, était « incorporée » au vénérable Chapitre , moyennant les avantages sus-énoncés, soigneusement spécifiés, en faveur de Jean du Bouchage.

Après un sérieux examen de l'état des bâtiments, fait par maître Jean Noguetti maçon, le prévôt commissaire P. Veillon assigna les parties et les témoins à se trouver devant la première porte, pour entendre la sentence, laquelle fut lue sur une grande pierre servant de tribunal, «à la manière des ancêtres ». Après la lecture il s'avança vers l'église, tenant le prévôt du Chapitre par la main ; et y étant entré précédé de la croix et au son des campanes^ il le fit asseoir au siège abbatial, comme prise de possession (1).

Etaient témoins et signèrent au procès-verbal de la cérémonie : Jean Colrati, procureur du vénérable Chapitre ; Joseph de Villario, moine de Silvacanne ; Gaucher Colui, procureur; Pierre Gabriel; Joseph Robolli, chanoines ; Guillaume Fabri, bénéficier perpétuel ; Louis Laugier, vicaire perpétuel du château de Rognes ; Jean Mercier, prêtre du diocèse d'Evreux, curé du château de Lauris ; Jean Buzot ; Perrinet Petitpas ; Jean Noguetti maçon, habitant d'Aix.

Le monastère était cédé portes fermées, avec tout

(1) Porte, notice ms.

son contertu. On dressa un inventaire minutieux du mobilier qui s'y trouvait, lequel figure à l'acte ; savoir :

Sur le maître autel du «jadis monastère », un missel ; un chevalet à porter le livre ;

Un ornement sacerdotal complet en soie jaune, aube, amict et accessoires ;

Une custode en laiton dans laquelle repose le corps du Christ, avec une enveloppe de coton bordurée ;

Un calice en argent avec sa patène fendue ;

Une petite caisse en bois garnie d'argent doré, cassée, contenant quelques reliques ;

Deux reliquaires en laiton avec diverses reliques de saints ;

Une brasier e « cremeria » de bois, avec de nombreux accessoires;

Une petite image de N.-D. et J.-G. en albâtre;

Un grand et beau rétable ;

Un autre semblable, des vignerons (?);

Une croix de laiton sur son bâton ;

Sur le même autel, trois nappes ;

Une pièce d'étoffe dite de pourpre ;

Une autre pièce de pourpre apposée à l'autel ;

Trois grands candélabres de fer ;

Derrière ledit autel, une grande armoire ;

2** Dans la sacristie de ladite église :

Une chasuble de bocassin blanc, munie de ses amict, manipule et cordon ;

Une autre chasuble de soie rouge, accompagnée de même ;

Une autre blanche ;

Trois autres blanches, sans leurs accessoires ;

Une autre chasuble de futaine blanche ;

Une autre de futaine jaune, munie de son âmict blanc, étole, manipule et cordon ;

Une grande caisse « captia » vide ;

Une autre petite caisse contenant les pièces et écritures des droits dudit monastère ;

Divers livres à l'usage de ladite abbaye, au nombre de 81, tant annotés que sans notes.

3° Dans ladite église, une caisse vide en bon état ;

Une pièce de toile blanche à ornements noirs, tapissant le mur près le grand autel ;

Dans le chœur de l'église, un bassin en fer « latrina » ;

4° Dans le cloître, une table à manger avec ses allonges « standonis » ;

Deux plats d'étain « stamma » ;

Une clochette ou « metallia » pour appeler le monde à table ;

Une pioche « eissade » et un eissadon ;

Une petite serpette « pestatoria » ;

Une hache ;

Une autre eissade ;

Une scie ;

Une dolodoyre ;

Une hache à couper les nœuds ( passe-partout ) ;

Deux « beyronias » (?);

Une grande faulx « olame » ;

Un petit marteau ;

Une meule à éguiser.

5" Dans la cuisine, un grand dard ou broche ;

Une grande crémaillère, « sive cumascle » ;

Une grande poêle à frire « sartaginam » ;

Une autre poêle plus petite ;

Un chaudron « çacobum » ;

Un grand blutoir « bruscam » à rendre le pain « purgum sine bladio » ;

Un broc d'étain « pitalsum » ;

Deux bassins de peu de valeur ;

70 ruches à abeilles ;

Un « crucibulum » (?)

Une nappe ;

Une petite chaise à s'asseoir ;

Une salière d'étain.

6° Dans la dépense : une barrique à fouler ;

Un pétrin « mastre » ; •

Une scie non montée ;

Un gros billot « bruscam » ;

Deux tables à porter le pain.

7° Dans la chambre de l'abbé : 1° un bois de lit, un coussin de plumes, deux petites couvertures, deux draps de peu de valeur ;

Une table à manger avec étançon et deux petites rallonges.

8° Dans la chambre du frère Etienne, moine : un bois de lit ;

Deux petites couvertures, deux oreillers déplumes.

9° Dans la chambre de Jean, clerc de l'abbé : un bois de lit ;

Trois petites couvertures de lit « flaciats » .

« Lesquels objets ainsi énumérés, ont été désemparés aussitôt en'présence des témoins susnommés. »

La détresse s'étale bien ici dans toute sa hideur. Où sont les riches étoffes, les gras bestiaux, les provisions plantureuses ? Tout a disparu, tout est anéanti. Deux ou trois chasubles en futaine, une patène fêlée, voilà avec quoi se célébrait le culte, dans cette église qui

excitait jadis tant de jalousies. Et si les misérables habitants de ces ruines couchent sur les plumes de leur ancienne basse cour, il ne reste plus un tonneau dans leur cellier, ni peut-être un pain, sur la planche minutieusement consignée dans l'inventaire. Quand le dénûment atteint à ce degré, on excuse les préoccupations d'ordre temporel qui, dans ce débat entre réguliers et séculiers, paraissent primer sensiblement les préoccupations d'ordre religieux.

Tout dans la procédure semblait donc bien prévu et accompli. Les parties contractantes s'étaient taillé leurs parts chacune à sa convenance, et l'union ainsi soudée aurait dû être infrangible. Malheureusement elle ne satisfaisait pas tout le monde. Giteaux, avec qui on n'avait pas compté ; les deux frères un peu trop négligés ; de nombreux autres intérêts encore s'agitaient.

Non content de fulminer ses anathèmes, Giteaux en appela à grands cris à Rome, où son procureur Jean de Fosseneuve poursuivit avec chaleur la cassation d'une procédure si offensante et préjudiciable. Une telle affaire n'était pas d'ailleurs sans soulever de nombreuses difficultés. Un des principaux motifs invoqués pour la cassation, était la qualité même du commissaire enquêteur, Pierre Veillon, qui chanoine attaché au Ghapitre de Saint-Sauveur, se trouvait être juge et partie en la cause.

De son côté, soit remords, soit qu'on ne se fut pas pas assez empressé de le satisfaire, le vendeur Jean du Bouchage lui-même, ne tarda pas à revenir sur son œuvre. Mieux que personne il en pouvait connaître les dessous, et s'en fît le plus ardent dénonciateur. Le pape

Eugène IV saisi de l'appel étant mort, son successeur Nicolas V prêta l'oreille ; et « sur la supplication de Jean du Bouchage )) ainsi que de l'abbé de Giteaux, il lançait le 25 janvier 1449, une bulle cassant et mettant à néant comme obtenue par des informations erronnées, « l'état de ruine ayant été exagéré », celle de son prédécesseur Eugène IV. Et de même suite, l'évêque de Marseille Nicolas de Brancas était nommé abbé commendataire de Silvacanne rétabli dans sa dignité et dans tous ses privilèges. C'était tout ce qu'avait demandé Giteaux.

Nicolas de Brancas, bien que non tenu à résidence, était pour Silvacanne un protecteur puissant et très capable de faire sortir l'abbaye de ses ruines ; il accueillit avec soumission une faveur et une charge nullement ambitionnées. Homme doux et pacifique, il était loin de prévoir les ennuis qu'il allait y trouver. Mais les vénérables chanoines, adversaires tenaces, n'étaient pas prêts à lâcher ce qu'ils croyaient si bien tenir; même, la partie deA''enait pour eux d'autant plus intéressante, qu'ayant perdu Silvacanne simple bénéfice, ils le recouvreraient relevé par l'acte récent d'Eugène IV, et rétabli dans toute sa dignité et ses privilèges abbatiaux.

Revenant à l'assaut avec ardeur, ils obtinrent d'abord que l'examen de la cause fût remis à l'un des auditeurs du Palais. Gelui-ci en conséquence cita les parties à comparaître le 5 mai 1450. Mais le Ghapitre ne poursuivit pas cette voie de procédure qui l'aurait perdu (1); et se ravisant, il se retourna du côté de N. de Brancas, cherchant à obtenir son désistement moyennant com-

(1) Vabbô tUbanès.

pensation. L'évêque peu fait aux intrigues, ne résista que faiblement ; et le 19 novembre 1453, recevant la première dignité de l'église métropolitaine, soit la prévoté de Saint-Sauveur d'Aix avec ses revenus, il remettait au Chapitre, dont il devenait ainsi membre, la bulle de commende de l'abbaye de Silvacanne ; laquelle bulle le Chapitre ainsi investi, se hâtait de saisir et d'enfermer dans la cassette de ses archives (1).

L'affaire en resta là tant que vécut Nicolas V ; cisterciens et chanoines ne jugèrent pas à propos de l'évoquer. Mais à la mort de ce pape, Calixte III son successeur en fut saisi à nouveau. Jean de Retz, le procureur du Chapitre, devait être un habile homme, car la poursuite fut menée rondement ; si bien que se déjugeant pour la deuxième fois dans la même affaire, le 14 juillet 1455, après avoir admis la démission de Brancas, le Saint-Siège émettait une troisième bulle cassant la bulle de cassation de Nicolas V, déboutant les cisterciens, et rétablissant de nouveau et à perpétuité la possession du Chapitre,

L'unique argument sur lequel appuie la pièce pour motiver ce retour, est celui a des frais et dépenses que cette incorporation a occasionnés aux chanoines ».

Un mois plus tard, le 13 août, nouvelle bulle pour charger les évêques d'Aix, Arles, Embrun, Marseille, Fréjus, Riez, Grasse, Digne, Vence, Sénez, Apt et Toulon, ainsi que les comtes, vicomtes, chevaliers, capitaines et châtelains, de procurer au vénérable Chapitre la rentrée exacte des terres, fruits, redevances et droits quelconques lui revenaiit de sadite possession,

(1) L'abbé Albanôs.

Cette fois, c'était bien l'abbaye intégrale de Sylvacanne qui était livrée, avec tous ses droits et prérogatives, propriétés et dépendances. — L'abbaye cistercienne n'est plus ; ici finit son histoire,

SYLVACANNE

Administration du Chapitre de Saint-Sauveur.

Vente. — Erection en monument historique.

Maître de la place, le Chapitre en assuma aussitôt le titre ; Il se qualifia « seigneur » puis « abbé » de Silvacanne. En assumant les charges, il se mit en devoir d'en exercer les fonctions. — De fait, l'abbaye avait vécu ; mais certaines de ses prérogatives se maintinrent ; de nombreux intérêts encore s'y trouvaient liés.

La conduite des chanoines dans cette grosse affaire de l'annexion, dite union^ fut en général mal vue ; les historiens ne se sont pas fait faute de la qualifier. Nous ne demanderons pas son sentiment à Pitton, chanoine lui-même ; mais de Haitze s'exprime ainsi : « Lorsque le « cardinal de Foix (1) travaillait à entasser bénéfices et (( dignitez, les ecclésiastiques de Saint- Sauveur se tré-

« moussaient pour un même sujet Pour venir à bout

« d'une si grande entreprise, ils ajoutèrent que les

(1) Archevêque d'Ajx,

« moines se voyant comme chassez de cette maison par « la misère, étaient en état de donner leur consente- « ment moyennant certaines pensions, an cas qu'ils ne « pussent trouver quelqu'autre monastère qui voulut

« les recevoir Non seulement il y eh avait qui les

« auraient reçus, mais même qui auraient pu fournir « d'autres moines à leur place ».

Porte signale et dénonce le faux exposé au moyen duquel fut obtenue la bulle pontificale. On y donnait à croire que les bâtiments du monastère avaient été détruits par l'inondation, « ce qui était non pas exagéré mais tout à fait faux », ces bâtiments étant demeurés, dit-il, en bon état. — Il y revient ensuite à l'occasion des prérogatives seigneuriales, et ajoute : « On voit que le « Chapitre, fidèle au système d'avidité qu'il professait « depuis longtemps au détriment des intérêts religieux, « n'oublie pas ses avantages. Il imposa au manants (c des conditions exorbitantes ».

L'abbé Gastellan s'exprime ainsi : « Cette abbaye re- (( commandable jouissait de la plus grande considéra- « tion. Tout cela disparut devant l'ambition et la cupi- (( dite du Chapitre d'Aix. Il lui avait fait du bien dans « un temps, nous l'avons vu, il lui causa le plus grand « dommage dans un autre. — C'est que les mêmes perce sonnes n'étaient plus dans le Chapitre ; c'est que les « temps étaient changés. Jaloux de la prospérité de « cette abbaye et voulant s'en approprier les richesses, « le Chapitre n'eut pas honte d'en demander l'investis- « sèment au pape. Il donna pour raison que la Durance « ayant emporté les terres régulières, les moines ne « pouvaient y rester. Connaissant les lieux, on voit de (( suite que la chose est de toute impossibilité ; paais le

« pape ne les connaissait pas. 11 l'investit et le con- (c firma dans la possession. — Toutes ces bulles étaient « subreptices et par conséquent nulles, étant .fondées « sur un faux exposé » .

« Ainsi, le Chapitre de Saint-Sauveur devint abbé « de Silvacanne par un abus insigne, contre tout droit « et raison », conclut le R. P. Bernard.

Nous verrons cette impression fâcheuse se faire jour dès l'abord, et se continuer à ce point, que un siècle après l'événement, une tentative de dépossession, qui échoua d'ailleurs, fournit au Chapitre l'occasion de publier une longue justification de saiconduite.

Mais en attendant, les débuts du nouveau seigneur et abbé ne lui conquirent pa^ d'emblée la pleine affection de ses vassaux non plus que de ses voisins, et le reproche « d'avidité » semble se motiver parfois. « Il « imposa aux habitants, dit Porte, des conditions « exorbitantes. Il fut convenu entre autres, que le sei- « gneur de La Roque ne pourrait acquérir les biens con- (c cédés par le Chapitre, soit à censé soit en emphy- « théose, tandis que le Chapitre aurait au contraire la « franchise des. laides, passages et pâturages, etc. Il (( imposa le quinzain des raisins, du chanvre et des « grains ; il exigea pour droit de dime la 7° partie ; « pour droit de tasque la 9° des raisins, la 7° du chance vre, le quinzain des amandes, des noix, des olives ; « la censé de dix charges de blé; le droit de lods et tré- « zain qui est de six deniers-un, des acquisitions qui « auraient lieu dans la directe. (Ecritures de M'' Imbert « Borilly notaire ; archives de La Roque-d'Antheron). « — Quelle différence, continue Porte, ne dut-on pas « trouver, entre la conduite du Chapitre et celle des « religieux qu'il remplaçait ? »

Aussi, les difficultés ne furent elles pas longues à surgir ; et tout d'abord avec le seigneur de La Roquette (1) d'Antheron, Guillaume de Pontevès co-seigneur de Lambesc et seigneur de Janson. Le différend fut réglé à l'amiable, les parties ayant pris pour arbitres l'une Raimond d'Agoult de Sault, l'autre Pierre d'Estienne dé Ghaussegros ; lesquels par leur sentence du 25 octobre 1444, fixèrent les limites de La Roquette et définirent les privilèges qui lui appartenaient. La sentence se termine ainsi : « Plus, ils déclarent ledit Gha- « pitre avoir imniunité et juridiction autour de l'église « de Sauvecanne (2) et des bâtiments, à une distance de « quarante pas, avec pouvoir de punir et administrer « justice à ses serviteurs et familiers, délinquants dans « cet espace. — Plus, il peut faire paître dans ledit terce ritoire de La Roquette jusqu'à deux trenteniers par « pâtre. — Plus, il a le droit de prendre du bois à « bâtir ; le droit de pêche, le droit de chasse, etc. w

Sans rechercher par le menu tous les actes seigneuriaux ni les conflits qui signalèrent la prise de possession de Silvacanne par le Ghapitre, notons parmi les plus saillants : le fermage de terres à Berre et sur d'autres points, en 1463; de nombreuses reconnaissances perçues ; le gain d'un procès en 1470 contre la dame d'Oraison, au sujet de la terre des Hermitans ; l'institution d'un juge à Gadenet, en qualité de seigneur du Puget et de La Rouvière ; un procès-verbal avec les Barons de Lambesc ; etc etc.

Le leur côté, les voisins ne s'endormaient pas non

(1) Nous avons vu que c'était alors le nom de La Roque.

(2) Nom donné à dessein, pour rattacher Sylvacanne à Saint- Sauveur.

plus ; et. nous voyons en 1471, les 24 et 25 mars, Maître Barlatier bajalus du seigneur de Sault et de Rognes venir renouveler devant les deux portes de l'église et du cimetière les « préconisations » affirmatives du droit de cette dernière communauté. (1)

Outre le maintien du pâturage , que nous avons mentionné plus haut, cette précoiiisation annuelle -avait trait également à la haute juridiction que les seigneurs de Rognes possédaient sur le territoire de Silvacanne, jusqu'à 40 pas autour des bâtiments. Or, un événement dramatique arrivé à cette époque, venait mettre en présence l'une et l'autre juridictions.

Jacques Alaroys sous-viguier royal d'Aix, était venu à Silvacanne avec quatre hommes, en vertu d'un mandat régulier, pour inspecter les greniers de l'ex-abbaye. Pierre .Thoulier serviteur du vicaire, s'étant pris de querelle avec un dé ces hommes, sortit de l'enceinte pour lui courir sus, et fut tué d'un coup d'arquebuse, à une trentaine de pas des murs, en face de la porte de Rognes ; dans la juridiction par conséquent du Chapitre, qui s'empressa de se saisir de l'affaire en clamant très haut ses droits seigneuriaux.

Les vénérables chanoines trouvaient d'ailleurs des compensations aux charges que leur apportaient leurs domaines. Sylcacanne fut leur refuge habituel contre les invasions des terribles fléaux qualifiés pestes^ qui reviennent si fréquemment du 15° au 18" siècle. En 1502 ils y accourent, pendant que le parlement d'Aix, à peine né, était contraint de se réfugier à Brignoles. En 1506, un froid excessif qui tua tous les bergers de la Grau, fut suivi d'une nouvelle peste. Le Chapitre cette fois ne

(1) Nous avons vu p. 81 l'origine de cette inistitution .

déserta pas Saint-Sauveur, mais il expédia à Sylvacanne six de ses huit enfants de chœur, avec leur maître de chapelle « cum magistro tenorista », n'en retenant que deux pour le service de la métropole.

Deux ans plus tard, en 1508, il fallut subvenir aux pertes causées par une désastreuse sécheresse. En 1510, des difficultés s'élèvent pour des terres situées au terroir de Pertuis. — Les années se suivaient et les vicissitudes aussi.

La terre de La Roque appartenant originairement aux princes de Baux, était passée ainsi qu'une partie de la seigneurie de Lambesc, aux Pontevès. Le roi René, comte de Provence, l'acquit en 1452 de Guillaume de Pontevès, ainsi que Janson et sa part de Lambesc, pour les donner à son gendre Charles de Lorraine, comte de Vaudemont, époux de sa fille Yolande. Trente six ans plus tard, ce prince en faisait à son tour donation, par lettres patentes du 8 janvier 1488, à son maréchaldes-logis Jean de La Terre, et y ajoutait Villelaure,Trésémines et Gontard. Antoinette, fille unique de Jean de La Terre, épousa Jean de Forbin, fils du fameux Palamèdes, qui recevant ce riche apanage prit le titre de marquis de Janson.

Le marquis méditait un grand projet. Voulant tirer profit de ses terres riveraines, qui quelque jour avec l'irrigation et l'abondance des bras, étaient susceptibles d'acquérir une haute valeur, il avait conçu le plan d'y appeler des colons, et d'établir un village en un quartier qui paraissait favorable, non loin de la route d'Orgon. Ce projet exigeait tout d'abord l'acquiescement du Chapitre, propriétaire limitrophe depuis Gontard jusqu'à La Royère.

L'acte de 1444 ayant attribué aux chanoines tout ce qui était au-dessous et au seigneur tout le dessus du chemin d'Orgon, l'entente intervint sans trop de difficulté, sur les données principales que voici :

Le Chapitre s'engageait à donner à bail ses terres dudit quartier, aux conditions que bon lui semblerait. Chacune des deux parties contractantes s'interdisait de jamais acquérir, par quelque voie que ce fut, aucune terre de l'autre ainsi affermée, ni de ne jamais bénéficier en rien des pertes que l'autre pourrait subir. -^ Les droits de péage et de passage furent dévolus au seigneur de La Roquette, qui de plus, reçut du Chapitre une prairie de vingt saumées (1) pour y établir un moulin. L'église de Silvacanne fut déclarée et reconnue « paroisse» de la future communauté, sans que le Chapitre put être obligé d'y tenir jamais plus de deux prêtres et un clerc, quelle que soit à l'avenir l'importance de la population.

Gela réglé, Jean de Forbin s'aboucha avec soixante dix chefs de familles préparés à devenir ses colons. Sans perdre de temps, les chanoines de leur côté traitaient avec eux ; et pour les fixer, dès le 20 février 1513, ils passaient avec les « nouveaux habitants » une convention particulière, s'engageant à leur donner à bail leurs terres de la plaine, moyennant la dime au 15, « ce qui fait le 5'"^ », dit l'abbé Castellan. Ne laissant rien en oubli , ils rappelaient que : 1° en quelque lieu que les habitants s'établissent, Silvacanne serait leur paroisse; 2° quand bien même le nombre des habitants s'accroîtrait de beaucoup^ le Chapitre ne serait point tenu de fournir plus de deux prêtres et un diacre ; 3° si jamais

(1) Le parc actuel.

par peste, guerre ou autre cas « l'habitation » venait à périr, les droits des Chanoines n'en subsisteraient pas moins.

Après réflexion, croyant s'être trop avancé , le Chapitre voulut revenir sur sa parole ; et l'année suivante, par un acte signé des trois contractants, le seigneur, les nouveaux habitants et lui même, il retranchait du nombre de ses biens ainsi aliénables, toutes les prairies de La Roquette et de Gontard. De plus, il obligeait les nouveaux habitants à lui passer et renouveler tous les cinq ans des reconnaissances, et leur interdisait la construction et l'usage de « tous moulins et engins d'eau » , autres que le sien et celui du seigneur. Le moulin ainsi monopolisé se trouvait situé dans les 40 pas de sa juridiction.

Jean de Forbin put enfin, lui aussi, accueillir ses colons ; et le 24 novembre 1514, dans la grande salle du château de Janson, maître André Bessières, notaire d'Ansouis, lisait et paraphait solennellement « Vacte d'habitation » du futur village de La Roque d'Anthe- ron.

Les clauses essentielles du contrat étaient : Les 70 chefs de familles sont reçus comme vassaux et sujets du seigneur de La Roque et de ses successeurs, auxquels ils doivent en cette qualité obéissance, ainsi que soumission à sa justice. Le seigneur leur concédera à chacun, un terrain pour construire habitation, étable, cour, etc. ; plus, un terrain pour la fontaine couverte publique ; plus encore, à chacun selon ses facultés, un lot de terres cultivables. Lesquelles terres et habitations ne feraient retour audit seigneur qu'au cas de décès du colon sans héritier.

Les « nouveaux habitants » sont tenus de construire immédiatement leurs habitations, et de planter des vignes et des arbres fruitiers sur leurs tènements, dans le délai de six années. Il ont la faculté d'instituer des syndics annuels et autres officiers pour le gouvernement de la communauté ; de s'assembler, tenir conseil, sous la présidence du bailli du seigneur ; facultés de dépaissance et de couper du bois dans les communaux désignés ; droits de pêche et de toutes chasses^ sous la redevance de « un quartier de derrière pour chaque cerf pris ; la tête et un quartier de devant pour chaque sanglier ».

A côté de ces redevances fort tolérables, il s^'en trouvait malheureusement de plus gênantes ; minuties- de^ détails qui, sans aboutir en somme à une grosse taxation, vexaient les colons et entravaient fâcheusement leurs travaux.

Les 70 familles venaient des villages environnants, surtout de l'autre côté de la Durance, où les Vaudois comptaient de nombreux adeptes ; quelques-unes étaient de Lambesc, une d'Ansouis et une de Janson. Dans le nombre figurait un Antheron Scaufredi, prénom qui témoigne une fois de plus pour l'origine du nom de La Roque ài^ Antheron. Tous ces gens, expatriés pour cause de misère, se montrèrent coulants sur les conditions. Ne pouvant rien perdre, que risquaient-ils à s'engager ?

En suite de ce pacte solennel, des commissaires furent nommés pour procéder au partage et à l'attribution des lots. Ils s'en acquittèrent avec la plus grande attention et l'impartialité la plus exacte, et chacun se montra satisfait de sa part. Mais la désillusion ne se fit pas attendre ; il était moins aisé de tenir ses enga-

gements que de les assumer. Le Chapitre, qui en cela avait été plus clairvoyant que le seigneur, se montra moins exigeant dans l'acte qu'il passa, le 27 avril 1517, pour l'arrentement de ses biens de La Royère à des gens du pays, les frères Arquier, Pierre Mérindol (1) et Guillaume Allionvalli.

Cependant, des années se passèrent sans que les nouveaux habitants satisfissent à leurs obligations. Les maisons n'étaient pas construites ; ni arbres ni vignes ne se plantaient ; toutes les terres ou à peu près demeuraient en friches ; et le seigneur, lésé dans ses droits et ses intérêts, poursuivait les délinquants. Ceux-ci opposèrent les défenses suivantes : 1" le nombre de soixante-dix familles était excessif ; le domaine ne suffisait pas à les entretenir ; 2" ils étaient pauvres, étrangers et ne possédaient pour la plupart aucune bête de trait ou de labour ; or, une clause formelle de « l'acte d'habitation », leur interdisant l'introduction et l'emploi de tout « bétail étranger », les mettait hors d'état d'effectuer leurs cultures.

Jean de Forbin dut céder; et le 7 janvier 1521, M" André Bessière faisait lecture d'une nouvelle convention, qui apportait au pacte primitif les modifications suivantes : 1° le nombre des familles est réduit à cinquante ; 2° les « nouveaux habitants » auront la faculté d'employer du bétail étranger ; il leur est même alloué un pâti ou parc de dépaissance à cet usage ; 3° le seigneur et les habitants se tiennent mutuellement quittes

(1) Ce nom de Mérindol en ibil, ainsi que celui de Jean Sauvecanne, qui se trouve taxé 100 florins parmi les juifs baptisés en 1512, témoignent qu'il y avait des juifs dans la région. On sait qu'ils prenaient généralement au baptême le nom de leur ville ou localité.

et renoncent à toutes revendications relatives au pacte précédent ; 4° les habitants sont exemptés du péage de Gontard ; 5" le seigneur leur concède la faculté d'avoir un four communal ; 6° en dédommagement de ces diverses concessions, chaque famille paiera audit seigneur une censé annuelle de un florin.

Le Chapitre dut de son côté en passer par les mêmes conditions. En conséquence de quoi un nouveau partage des terres eut lieu, aussi équitable que le premier, et attribua son lot à chacun des cinquante chefs de famille dont voici les noms :

Antoine Gallier Guillaume Laufred ) Denis Roux.

Jean Baudon.

Michel Roux de Volone Jacques Mélan. Jacques Blanc.

Véran Pascal.

François Jourdan.

Jacques Laufred.

Thomas Marie.

François Meunier.

Jacques Porte.

Miche (sic.) Panin.

Jacques Thome.

Jean Gapeau.

Durand Baudon.

Jean Roman.

Paul Blanc.

Jean Seguin.

Antoine Gaudin,

syndics ou consuls de cette première année.

Pierre Perrot.

Jacques Porte (bis).

Jacques Blanc (bis).

Thomas Allier.

Laurent Bertin.

Martin Bonnet.

François Rostand.

Jacques Peironetti.

Antoinette (sic) BadoUe.

Augustin Ripert.

Antoine Gaudin (bis).

Michel Bonard.

Jean Arnoux.

Elie Rigord.

Daniel Roux.

Jean Richard.

Thomas Girard.

Raimond Bosc.

Alexis Volonne,

François Bertrand. André Sybille.

Véran Grespin. Elie Borne.

François Jourdan. Clément Anezin.

Pons Pellat. Antoine Serre.

Etienne Bonnet. Thomas Marie (bis). (1)

Le village, nous l'avons vu, n'était pas construit encore. D'un commun accord on jugea à propos de le reporter un peu plus bas, sur la route même. Quatre larges rues parallèles furent tirées au cordeau, du nord au midi, avec rues transversales, place au centre, emplacements pour la fontaine et pour le four. A l'extrémité de l'une des rues, fut établie une petite chapelle de dévotion, dédiée à Notre-Dame du Rosaire , la paroisse demeurant fixée à Sylvacanne , où se rendaient les habitants des hameaux d'alentour. Les constructions commencèrent aussitôt. Le village de La Roque était fondé.

En cette même année, une sécheresse désolante rendit plus difficiles, sans les arrêter, les efforts des colons. Ils furent du moins épargnés par la peste qui ravageait la Provence (2).

Les deux moulins à farine mis à la disposition des nouveaux habitants étaient, l'un le moulin dirupt (rompu, ruiné), situé avons-nous dit, dans l'enceinte de la juridiction de Silvacanne, et qui, atteint par les dernières inondations, se trouvait être en assez triste état. L'autre, en parfaite condition, était situé au gourg de Paradis^ dépendant du seigneur.

(1) Nous prenons cette liste, sans la garantir, dans l'histoire ms de La Roque, par l'abbé Castellan.

(2j La ville d'Aix fut également préservée, à la suite d'un vœu fait à N,-D. de la Seds,

La religion des nouveaux villageois était loin d'être uniforme. La plupart de ceux venus de la rive droite de la Durance étaient vaudois ; et grâce à une tolérance assi3z inattendue, ils firent de Sylvacanne même un de leurs centres. Entre autres prédicants qui le visitaient, figurait le pasteur Jean Serre, et un prêtre apostat, Antoine Gabrielle, lequel saisi plus tard à Mérindol par les troupes royales, déclara dans son procès : qu'on l'avait assuré « qu'à Silvacanne il pouvait prêcher partout, sauf dans un endroit ou deux.» — Pauvres, isolés, laborieux, les hérétiques de la région professaient du moins sans ostentation leur culte ; ils échappèrent, grâce à leur peu de bruit, aux terribles représailles qui devaient ensanglanter bientôt leur pays d'origine.

L'abbaye n'en passa pas moins en ces temps ti'oublés par de nouvelles vicissitudes. Plus d'une fois le curé en fut chassé, le culte proscrit. Les factions victorieuses se succédaient ; et Silvacanne se trouvant sur leur route, à distance à peu près égale des chefs-lieux de chaque parti, catholique et huguenot, subissait les incursions tantôt des uns tantôt des autres.

En 1545, le jour de la fête de l'Annonciation, une centaine d'arquebusiers s'étaient donné rendez-vous dans l'église, et pendant l'Elévation, se moquant de la Sainte Hostie, ils faisaient mine de la viser en disant : « au blanc ! » (1) Des désordres plus graves suivirent ; des dégradations furent commises ; si bien que l'année suivante le roi François P'" établissait des décimes en faveur de l'abbaye, pour l'indemniser des méfaits des huguenots ainsi que d'autres pertes.

A ce même moment, le vénérable Chapitre se trouvait

(1) Porte.

assailli par un autre genre d'attaque aussi sensible qu'imprévu.

Un certain abbé Etienne Du Marsay, après avoir préparé son coup dans l'ombre, s'était un beau jour présenté à la porte de Silvacanne, en qualité d'abbé commendataire régulièrement institué ; et il exhibait en effet les lettres royales l'investissant de cette dignité. Les chanoines abasourdis, voyaient du même coup se dresser contre eux le procureur général au Parlement, qui prenant fait et cause pour Du Marsay, sans s'enquérir comment il avait obtenu ses lettres, reprenait en son nom personnel toute l'ancienne procédure de l'annexion, se mettant en devoir d'en établir la nullité. L'effarement fut considérable et bien naturel. Ne . sachant où donner de la tête, parant au hasard de tous les côtés à la fois, les chanoines voulurent courir d'abord aux moyens extrêmes, excessifs. Une délibération capitulaire ordonnait la licitation immédiate des propriétés bâties : <c Omnes domus eapituli vendantur, propter nécessitâtes et expensas in prosecutum processus SylvacanniB. » Puis, les esprits se remirent ; et avant de procéder à l'aliénation, le Chapitre recouvrant son sang-froid, résolut de recourir à nouveau à là procédure qui lui avait réussi une première fois. Se sachant des amis sûrs au Grand Conseil, il parvint aie saisir de la cause. La manœuvre eut un plein succès. Après de nombreux débats, un arrêt souverain rendu à la date du 17 septembre 1548, déboutait Du Marsay, déclarait non recevable et mal fondé l'appel du procureur général, et prononçait « l'union de l'abbaye de Silvacanne à la mense capitulaire. — Désormais toutes les juridictions étaient épuisées ; c'était bien fini.

C'est de ce moment que, voulant tirer tout le profit dé sa victoire, le Chapitre fit dater son titre diAbbé de Silvacaiine, titre qu'il n'avait pas voulu ou osé prendre jusque-là. Ce fut alors aussi que, libres de tout souci de ce côté, les vénérables chanoines jugèrent à propos de rédiger un mémoire justificatif de leur conduite.

Cette longue pièce, style et œuvre de procureur, porte sur trois chefs principaux : 1° Silvacanne n'était qu'un simple prieuré ou monastère ; rien n'établit que ce fût une abbaye, car on n'en trouve nulle part l'acte d'érection ; et la qualification d^abbé^ qui s'y perpétue il est vrai depuis l'origine, n'était qu'un titre de courtoisie.

On pourrait d'abord répondre par une question préalable : Est-il^ plus licite de dépouiller un petit qu'un'' grand ;. le pauvre couvent plutôt que la puissante abbaye ? — Quant à l'argument tiré de ce que le titre érectif ne se retrouve pas ^ il est peu probant de la part de ceux-là même qui, s'étant saisis de tous les actes et papiers, avaient intérêt à le faire disparaître. — La discussion du titre de l'abbé était bien une argutie de procureur. Tout démontre en effet que, du commencement à la fin , Silvacanne fut parfaitement une abbaye. La qualité des deux princes ses fondateurs spirituels et temporels, la qualité de son premier abbé, frère d'un empereur régnant ; l'importance de ses bâtiments et de ses possessions; son indépendance de la juridiction épiscopale ; la crosse et la mitre de ses abbés; les hautes missions politiques que leur délègue le Saint Siège, les mettant sur le pied de l'égalité avec les évêques ; sa maternité d'une autre abbaye, Valsainte. Il n'était pas d'ailleurs dans les usages de Giteaux d'établir aii

loin de simples couvents ; il fallait que ces fils éloignés, eussent des droits et des prérogatives indispensables pour se subvenir à eux-mêmes. — Et pour en finir par une preuve personnelle à notre objet, nous rappellerons que, toute autre considération à part, le caractère essentiel de l'abbaye, c'était le droit d'élire son abbé. Or, ce privilège souverain que Silvacanne exerça dès l'origine, lui est renouvelé en termes exprès par la bulle du pape Innocent IV (voir p. 37) : « Que Tévêque n'entrave en rien l'élection de votre abbé ni son installation ni sa révocation.» — Aucun doute ne peut donc subsister sur la qualité d'abbaye.

2** Le second chef de justification consiste à s'attribuer le droit de confisquer la propriété, à raison de quelques annuités de censés impayées. — Sans rechercher à quel point ce non paiement n'aurait pas été favorisé tout exprès, disons que, six et même huit années d'une censé de deux cochons et quelques autres menues fournitures, ne sauraient et de beaucoup, balancer la valeur des domaines saisis.

3" On se justifie par la nécessité et la convenance. Silvacanne était tombé, fini ; Saint-Sauveur avait peine à se suffire ; V union de l'un à l'autre était donc indiquée, nécessaire. — L'argument ne brille pas par la logique, d'abord ; ensuite, nous savons à quel point avait été exagérée la ruine du couvent ; combien aussi avaient été surfaits les motifs présentés à Rome, pour obtenir une bulle que les historiens ont qualifiée « subreptice ».

Enfin, partie plus délicate, le Chapitre appuie sur la parfaite régularité et honorabilité de la procédure suivie j... procédure lïiise aux m?iins cl'un chanoine, ju^e

et partie à la fois. — Mais la cause était désormais finie et gagnée ; il n'y avait plus à y revenir.

Jean de Forbin marquis de Janson, seigneur de La Roque, mourut en 1553, laissant deux fils. L'aîné hérita du marquisat ainsi que des seigneuries de Saint- Estève et Villelaure ; Annibal le second, fut seigneur de La Roque et de Gontard. Les habitants profitèrent de son avènement pour en implorer, ainsi que du Chapitre, des allégements nouveaux qui leur furent libéralement concédés. Ils en parurent satisfaits, pour un temps au moins ; mais leurs perpétuelles doléances n'auraient sans doute pas tardé à se faire encore entendre, sans le grand et heureux événement qui allait changer la face du terroir.

Un jeune gentilhomme languedocien, Adam de Gra- '^ ponne, ingénieur par vocation, ayant eu occasion de parcourir les contrées de Berre et la Camargue jusqu'à la Durance, s'était rendu compte de la prospérité que l'irrigation donnerait à ce pays. Muni des lettres et autorisations royales, ce bienfaiteur spontané entra en pourparlers d'abord avec les habitants de La Roque, dont le territoire devait être traversé en entier par son canal.

Une première convention intervint en 1554, modifiée ensuite par un acte du 16 novembre 1556, passé devant' M^ Mercurin, le premier notaire royal de Là Roque, en la maison de Jean Grespin et en la présence de Suffren Combe et Jean Passy, syndics de la communauté.

Les habitants recevaient l'eau gratuitement, deux jours par semaine, pour leur usage personnel et « pour faire moudre leur moulin à fil. >?

JVous n'avons pas à refaire ici, après tous, l'éloge de Graponne et de son œuvre, dont la simplicité savante autant que les bienfaits, excitent depuis trois siècles runivérselle admiration. Disons cependant qu'il n'a pas dépendu de Fauteur qu'elle fût plus parfaite encore ; car il voulait remonter la prise du canal à Janson, où elle eut gagné plusieurs mètres de hauteur et se fut trouvée plus à l'abri des engravements. Les vues trop courtes de quelques-uns des intéressés et de fâcheux motifs d'économie, le contraignirent à la descendre au rocher de Puyberas, entré Gontard et Silvacanne.

Cette œuvre de paix s'accomplit péniblement, au milieu des factions qui déchiraient le pays. L'ébranlement causé par les massacres de la Saint-Barthélémy ne pouvait manquer de retentir jusque sur les bords de la Durance.

Dans leur fureur, les huguenots faisaient là guerre non seulement aux hommes, mais aux morts, aux saints et aux monuments. Silvacanne placé au centre des factions belligérantes, se trouvait, avons-nous dit, exposé à toutes les déprédations. Aussi, le monument subit-il dé nombreuses injures, dans cette période où la vio-^ lence était plus que jamais à l'ordre du jour. En 1570, les Huguenots y étaient établis (1). En 1572, le roi Charles IX lui apporta un secours platonique, en renouvelant, au profit du Chapitre, les privilèges de Silvacanne : « qu'il soit abbaye ou non ».

En 1580 survient une peste, si terrible que les historiens l'ont qualifiée « la grande » ; des déluges et trom-

(1} Voir aux archives de Saint-Cannat une pièce relative au contingent fourni par cette commune pour déloger les Huguenots établis à l'ancien çonyent de Sylvaçanne,

bes d'eau en avaient précédé l'invasion. Dans ces douloureuses circonstances, le chanoine théologal Matai se distingua par une énergie, une constance de dévouement, qui excitèrent l'admiration de tous. Service de Saint-Sauveur, services dii diocèse, du Chapitre, des indigents, des malades, tout est dans ses mains ; il se fait tout à tous ; et c'est lui qui, comme de coutume, expédie à Silvacanne les enfants de chœur, conduits par le chanoine bénéficier Blasius de Porta. Ils y demeurèrent jusqu'en avril 1581 ; deux restant toujours pour le service de la cathédrale.

L'année 1583 trouva l'abbaye libre ; et pour la fête solennelle de l'Annonciation, un chanoine -accompagné de deux cleisouns (petits clercs) et de un prédicateur^ y vint pontifier en pompe. Mais en juin 1586 les religionnaires s'y trouvaient encore établis (1).

Il y avait toujours un peu de tirage entre le seigneur et la communauté de La Roque. Après la mort de Antoinette de La Terre marquise de Forbin Janson, son fils Annibal de Forbin voulut, en 1588, racheter les deux moulins à blé dont Vacte d'habitation avait donné l'usage aux colons ; puis le moulin à huile construit par eux depuis deux ans, La communauté y consentit et reçut de ce chef la soinme de 1,300 écus de 60 sols. Le Chapitre n'ayant pas quant à lui agréé ce marché, les habitants durent lui continuer la censé habituelle de 120 charges de blé. — Si régulier et loyal qu'eût été le pacte conclu par les seigneurs de Forbin, il allait devenir pour eux la source d'interminables ennuis.

D'ailleurs, en cette triste période de guerres civiles et religieuses, tout n'était que violences et exactions.

(1^ Nostradamus ; /fes^. rfc jProuence.

Aussi, le vénérable Chapitre ne retirait-il de son fief que des rentes bien problématiques ; il en gémissait amèrement. Un procès-verbal de 1589 se lamente en ces termes : « Gapitulum nihil penitus recepit de arren- « damento Silvacannse, qui solet tempore belli civilis « esse refugium prœdonum hereticorum (1). » Et pour donner raison à cette constatation douloureuse, l'année suivante vit s'y accomplir un bien triste épisode.

Une quarantaine ds soldats débandés et de brigands s'étaient établis dans l'abbaye, l'avaient fortifiée, et de ce quartier général se répandaient en incursions désastreuses sur tous les environs. Gastellane d'Ampus chef des Ligueurs d'Aix, résolut d'en débarrasser le pays. Il arrive avec une troupe régulière et trois canons. Après quatre jours de siège la brèche étant largement ouverte, les brigands entrent en négociations et obtiennent la vie sauve. Ils sortent donc, et une trentaine sont enfermés dans une étable à bœufs. Mais d'Ampus entend dire que la peste est parmi eux ; il fait mettre le feu à ce bâtiment, et tous ces malheureux y périssent d'une mort affreuse (2).

Quand ces tristes temps furent passés, le village de La Roque prit une rapide extension. C'est dans cette période de calme, qu'Annibal de Forbin qui venait d'épouser Camille de Grimaldy d'Antibes, voulant se fixer au milieu de ses vassaux, commença la construction du petit château de La Roque. Ensuite, soit qu'il regrettât cet emplacement, soit qu'il voulût se donner une habitation plus grandiose, en 1605, à côté de cette première

(1) « Le Chapitre n'a reçu absolument aucune rente de Silvacanne, refuge accoutumé *des brigands hérétiques en temps de guerre civile. »

(2) Nostradamus.

construction il jetait les fondations du grand château actuel, à quatre tours, entouré d'un large fossé, surplombant au-dessus de la vallée, et relié au premier bâtiment par une galerie qui forme le troisième côté d'une cour intérieure.

Alors aussi, on s'inquiéta de rétablir le culte si longtemps interrompu à Silvacanne. Les fonts baptismaux, la chaire, le confessional, le fanal, le cimetière furent rétablis ou restaurés ; et une délibération capitulaire du 29 janvier 1607, y instituait curé messire André, le chargeant à nouveau d'administrer les sacrements dans « le prieuré de La Roque », et d'y entretenir avec lui à cet eifet un vicaire et un diacre, moyennant la rétribution annuelle de 100 écus d'argent et 10 charges de blé. Plus tard, la prospérité croissant, il fut délibéré, le 26 mars 1614, d'affecter annuellement cent livres à l'entretien du monument et de l'habitation de Sylvacanne.

En 1612 un tragique et dramatique événement vint jeter la consternation dans le pays. Annibal de Forbin, seigneur rempli de loyauté et par cela aimé de ses vassaux, mais violent de caractère, avait un ennemi non moins emporté que lui, appelé Alexandre Dumas. Un jour à Aix, ils se rencontrent fortuitement sur le rempart ; on s'injurie ; puis passant bientôt des paroles aux faits, les deux adversaires se lient leurs bras gauches l'un contre l'autre ; après quoi, de leurs bras droits tirant leurs couteaux, ils se lardent de coups mutuellement, jusqu'à tomber morts tous deux ainsi liés.

On conçoit l'émoi que causa cet événement. La veuve d' Annibal de Forbin demeura longtemps plongée dans un marasme sombre. Sa première pensée, quand forcément il fallut revenir aux affaires de la seigneurie, fut

de construire une chapelle destinée à abriter le tombeau de famille. Cet édifice voisin du château, desservi par un chapelain spécial et ouvert aux prières du public, fut inauguré en 1615, sous lé vocable du Saint- Esprit.

La dame de La Roque ayant continuée la plantation de son parc, ne tarda pas à se trouver en butte aux réclamations et même aux tracasseries des habitants. Ils se plaignirent de la suppression des moulins, dont le premier avons-nous vu, était celui du seigneur, situé précisément dans le parc, ce pourquoi Annibal de Forbin avait voulu le racheter. Se prétendant lésés par cette vente, les habitants l'attaquèrent. Camille de Grimaldy dont le fils était mineur, dut se défendre ellemême, et faire établir son bon droit ainsi que la parfaite loyauté du contrat. Elle mourut en 1626 ; et son fils Jean-Baptiste de Forbin voulut mettre lin à cette longue querelle, par un acte signé le 18 octobre 1629, auquel intervint comme témoin le curé de Sylvacanne, messire Noël Pravet.

En cette même année, la peste vint de nouveau désoler le pays. Elle fut effroyable. La seule ville d'Aix compta douze mille morts. Contrairement à la conduite des chanoines de Marseille, qui abandonnèrent leur poste pour aller chercher la sécurité dans les montagnes du Var, le Chapitre de Saint-Sauveur tint à honneur de maintenir intégralement ses divers services, et plusieurs de ses- membres y trouvèrent la mort. Comme dans les invasions précédentes, les enfants de chœur furent expédiés à Silvacanne. Un des deux laissés pour le service de la cathédrale fut atteint par le fléau, mais

s'en releva; les autres rentrèrent en ville le 18 juillet 1630 (1).

Cette peste ne survint que vers le milieu de l'année, car une délibération du Chapitre porte que : « Vu le « grand nombre des chanoines absents le 25 mars, les « uns pour la fête de Sylvacanne, les autres pour le « pèlerinage de N.-D. des Anges, la processioii votive « d'Aix sera dorénavant et à perpétuité, retardée de « quelques jours. »

Après la crise, la période de prospérité reprit son cours, et les gens de La Roque s'empressèrent de la mettre à profit, chacun s'ingéniant de son mieux à faire valoir son fonds, sans oublier toutefois de se plaindre, comme toujours , que ses redevances fussent trop lourdes.

On avait jusque-là négligé de régulariser et fixer le parcours des chemins et des carraires ; chacun passait où et comme il pouvait, sur sa limite ou sur celle d'autrui, ce qui amenait de fréquents conflits et ne contentait personne. On se mit en devoir de les régler définitivement ; tout le monde s'y employa de la meilleure volonté, et la plantation des bornes confiée à des hommes capables et consciencieux, fut signée au contentement de tous, en 1641.

Le Chapitre, seigneur et abbé de Silvacanne, ne laissait pas que d'avoir en ce temps-là de fréquents ennuis et de nombreuses querelles. Provocateur ou provoqué, nous le voyons de 1630 à 1675 occupé à soutenir des douzaines de procès, sur tous les points à la fois. Procès avec la famille de Conques, Jean Passet et

(1) Journal La provence, 17 août 1879.

Rey ; — procès contre Jean Crespin et autres, qui avaient abattu des murailles voisines de l'église pour s'en approprier les pierres ; — procès contre Alexandre Gapus avocat, et la commune de La Roque, qui prétendait faire réduire la pension de 10 charges de blé par elle due au Chapitre ; — procès contre le seigneur marquis de Janson, qui avait comblé chez lui un fossé utile aux fermiers de l'abbaye ; — procès avec la communauté de Gadenet,pour avoir coupé du bois des Iscles des Hermitans ; — procès contre le seigneur de Valbonette, suivi d'une transaction qui fut annulée plus tard ; — procès, concurramment avec la communauté de La Roque, contre celle de Lauris et son seigneur le comte de Lesdiguières, à raison des travaux de défense et des empiétements pratiqués sur la rivière par la communauté de La Roque.

On n'en avait pas fini cependant avec les factions et les commotions politiques ; les événements du milieu du 17" siècle devaient encore être funestes à l'ancienne abbaye. L'administration du comte d'Alais suscita des troubles fréquents, pendant lesquels elle eut à souffrir de nouveaux sièges et invasions. Une bande de soldats du gouverneur s'y trouvait notamment en juillet 1649, fortifiée et cantonnée dans l'église (1).

Puis, le calme revint de nouveau ; le curé rentra après une fugue assez longue, et le vénérable Chapitre qui n'oubliait jamais les choses sérieuses, employa ce répit

(1) Porte d'abord, le R. P. Bernard ensuite, ont pris la peine de relever les inscriptions plus oi.i moins triviales laissées sur les murs par les divers passages de ces gens : — 1649. e le 30 ieuihet Sa-

vuacane neir per ley gens dau compte dales que non

avien.. .. moalardet Jean Claude Aricard. — ffi-

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de 1656 à 1662, à se faire passer de nombreuses reconnaissances. En 1679, le 9 août, il instituait curé messire Antoine Reynari. De quelle action pouvaient être sur leurs paroissiens, ces curés intermittents et si éloignés de leur centre ?

Le seigneur de Forbin, homme fort religieux, voyait avec chagrin que la majorité de ses vassaux delneurât protestante. Ses tentatives de prosélytisme peu secondées, ses pèlerinages à Rome, les encouragements qu'il en recevait, n'amenaient quant à ce, aucun résultat. Se voyant sans enfant mâle, il maria sa fille unique à un seigneur d'une dévotion égale à la sienne, Claude de Millau de Gornillon ; et libre d'autres soucis désormais, il s'adonna de toute son énergie à l'œuvre de ses pensées.

Après une longue période de patientes exhortations, d'un zèle charitable et prudent auprès de tous, il reçoit un jour, le 20 octobre 1685, l'annonce que quatre ou cinq cents de ses vassaux sont disposés à abjurer. Sans perdre un instant, Melchior de Forbin fait atteler et court à la ville. Il communique la grande nouvelle au cardinal de Grimaldy, lui demandant un prêtre s'il ne peut venir lui-même, pour recevoir l'abjuration. L'archevêque délègue son grand vicaire M. Duchène, qui monte incontinent dans le carrosse avec le seigneur Melchior et son gendre M. de Millan; et le même jour, à 5 heures du soir ils étaient de retour à La Roque. Les principaux chefs de famille convoqués sans délai, répètent au délégué de Son Eminence leur intention de rentrer dans le sein de l'Eglise Catholique, Apostolique et Romaine ; ce dont le grand-vicaire les félicitant, leur donne rendez-vous pour le lendemain à la chapelle.

Tout le monde étant exact, la cérémonie commence par une pieuse exhortation, appuyant sur ce que une action aussi importante doit être exempte de tout mobile d'ordre humain. Après le chant solennel du Veni Creator^ l'un des protestants au nom de tous, prêta le serment de renoncement définitif à la religion prétendue réformée, ainsi qu'à toute autre secte j ou hérésie. En conséquence, absolution générale est donnée à tous, et spécialement celle portant sur le protestantisme. La messe suit, à laquelle tous les néophytes assistent avec une grande édification. Après quoi et de tout quoi, procès-verbal est immédiatement dressé, signé du seigneur de Forbin, de Claude de Millau de Gornillon, du vicaire général Duchène, de Gadot vicaire de Sylvacanne et de tous les assistants qui surent signer. (1)

Quoique nombreuse, cette abjuration ne fut pourtant pas universelle ; un cinquième de la population demeurait protestante.

Malgré toutes les qualités des seigneurs, malgré leur équité, le souci qu'ils prenaient des intérêts de la population, malgré des fondations nombreuses et utiles, entre autres celle d'un Bureau de Bienfaisance dont la dame de Forbin fit les frais et dont le curé de Sylvacanne fut ofîicier, malgré tout disons-nous, la communauté de La Roque ne laissait pas que d'entrer en conflits trop fréquents avec le château ; conflits qui aboutissaient en général à des transactions, ce qui arriva notamment en 1701 et 1709. L'historien de La Roque fait à ce propos une observation dont il convient de lui laisser l'honneur et la responsabilité. « En fin « de cause, dit-il, le Chapitre les chargeait (ses vas-

(1) Gastellan, hist. de La Koque, ms.

« saux ) encore plus que les seigneurs , parce qu'ils (c devaient lui payer et la tasque et la dîme ; et cepen- « dant, ils n'ont jamais rien eu à démêler avec le Cha- « pitre. Je crois que la raison en est, qu'ils payaient « ce dernier avant d'avoir enfermé leurs récoltes, et « qu'une fois payé ils n'y pensaient plus; tandis « qu'avec le seigneur ils avaient plusieurs paiements K à faire, et ils avaient trop de temps d'y penser )>.

Pour justifier en quelque sorte cette observation, nous verrons les difficultés se poursuivre et se renouveler, notamment en 1727 et 1734, sans que le Chapitre y soit pour rien.

Du reste, les chanoines semblaient se désintéresser sinon du revenu, du moins des affaires en général de l'abbaye. Sous le moindre prétexte ils supprimaient leurs visites, et finirent par se dispenser d'y venir même pour la solennité de la grande fête de l'Annonciation. En 1703, la communauté prenant les devants, leur avait fait demander, « vu la misère du moment », de lui épargner les frais qu'occasionnait cette visite ; requête que le Chapitre accueillit gracieusement, en se faisant représenter par une belle aumône de 60 livres. En 1709, on délibère de s'abstenir : k attendu que le jour de Notre-Dame se trouve dans la semaine ». — Chacune de ces abstentions est délibérée a pour une fois seulement, et sans tirer à conséquence » ; mais vint uii jour où l'on s'avisa : « qu'on y était plus allé depuis neuf ou dix ans » .

Sylvacanne continuait cependant à être la paroisse de La Roque. On conçoit à quel point le défaut de toute surveillance joint à l'éloignement, était fâcheux pour une population devenue importante. Le service n'y était

pas absolument abandonné, et nous voyons en 1735 une délibération capitulaire le doter d'une nouvelle cloche de 3 quintaux ; mais ouailles et curés devenaient de moins en moins diligents, les uns pour fréquenter, en hiver surtout, les autres pour célébrer régulièrement dans le vide.

Frappé de cet inconvénient, l'autorité ecclésiastique avait maintes fois déjà, réclamé de la communauté la construction d'une église dans le village môme ; mais une telle entreprise outrepassait ses moyens. A la fin, en 1742, après de nombreuses remontrances vaines, Mgr de Brancas signifia aux habitants que, si dans un délai de trois années, leur église n'était pas construite, le siège de la paroisse serait tranféré à Valbonette. — Il n'y avait plus à balancer. Les consuls Marc Philip et Magnan assemblent le Conseil, qui délibère. On se trouvait en présence d'une triple difficulté : le choix de l'emplacement, un plan à adopter, et chose plus grave, l'argent à trouver. — Gomme toujours, on recourut au seigneur marquis, et comme toujours ce fut encore lui qui sauva la situation.

La chapelle seigneuriale du Saint-Esprit se trouvait construite parallèlement à la chapelle dédiée par les habitants à la Sainte-Vierge ; une rue les séparait. Le marquis de Forbin offrit la rue qui, couverte d'une toiture, formerait la grande nef de la nouvelle église, les deux chapelles devenant ses nefs latérales. L'offre et le don furent accceptés avec grande reconnaissance ; et l'on se mit à l'œuvre, chacun faisant assaut de bonne volonté. Voûtes, pavage, sacristie et dépendances, tout s'élabora comme par enchantement. Le seigneur donnant l'exemple, fît exhausser sa chapelle au niveau de

SYLVACANNE

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