II
met nulle différence entre la souveraineté militaire, errante, sans doctrines fixes, des premières races de nos rois, et la souveraineté croissante et envahissante de la troisième dynastie. A croire ces préjugés, toutes les institutions vivaces qui s'attachaient au sol de la patrie, avant que les rois français fussent arrivés à l'omnipotence , avant même qu'il n'y eût des rois de France , étaient autant d'usurpations insignes ; et tout ce que l'autorité monarchique a successivement ôté à ce qui l'entourait et la gênait n'a été qu'une sorte de retour au droit commun et à l'ordre légitime. Voilà ce que l'esprit des légistes , qui n'est pas encore bien passé parmi nous, avait fait doctrinalement de la vieille France; voilà ce que les historiens ont dit, ce que les masses ont cru et commenté, jusqu'à ce qu'enfin la centralisation complète, cette grande machine gouvernementale, soit venue tout écraser et tout effacer sous son implacable niveau, et faire de nos gouvernements unitaires comme une vaste plaine sans aspérités, sans ombrages et sans repos.
Tout le monde sait bien à présent que la centralisation peut être la nécessité fatale d'une société grande et vieiNie, mais qu'aussi elle est comme un géant social qui dévore tout, et semble s'asseoir au sommet des grands empires pour leur prédire leur décrépitude et leur déclin. Tout le monde sait bien à présent que le royaume de France ne s'est pas fait d'un seul coup, mais province à province, de même que les droits et les institutions n'ont cessé de changer , de se modifier, de lutter, de s'entre-dévorer; et que les jalousies plébéiennes, qui ont combattu pendant de longs siècles pour donner à la royauté une prépondérance décisive sur les éléments sociaux et résistants de l'ancienne France , ont fini par se trouver face à face avec le pouvoir royal souverain , •
en qui tout s'était absorbé de complicité avec elles , et par faire rendre à la royauté tout ce qu'elles lui avaient donné, plus même qu'elles ne lui avaient donné, et jusqu'à son propre sang. Aussi cette centralisation, instrument vigoureux des civilisations contemporaines, est-elle la fille de tous les régimes que nous avons subis : des rois comme des juges de rois. On la voit prôner également par les admirateurs de l'ancienne monarchie, par les séides de la Convention et les serviteurs de l'Empire : elle survit même, parmi nous, au régime représentatif, qui devrait lui résister, et en devenir le correctif et le remède. Chaque pouvoir qui passe la recueille, en use, en abuse, et la transmet entière au pouvoir qui le suit. 11 n'est si mince écrivain de journal , ou si petit parleur de tribune, qui ne croie trancher du Napoléon, ou tout au moins du Richelieu, en prônant sans limites les merveilles de la centralisation moderne. Tous passent, à ce sujet, par les mêmes phrases formulées, par les mêmes pensées toutes faites. On est convenu d'abandonner à un faux esprit de parti , sans avenir et sans franchise , le rêve des libertés et des institutions locales. Monarchie, république, empire, gouvernement constitutionnel , tous s'accordent à mailler et remailler l'immense et invariable réseau d'unité qui de toutes parts nous enserre , nous enveloppe et nous étouffe. Et pourtant, sans méconnaître ce qu'il y a de grand, d'utile et même de fatal, dans ce vaste système unitaire qui lient dans sa main, rassemblées comme un seul homme, les populations les plus nombreuses, qui ne voit ce qu'il y a de fausse grandeur à traiter tout un peuple comme un régiment, sorte d'automate collectif, habillé des mêmes habits, obéissant aux mêmes signes, partant du même pied et cédant h des mouvements uniformes bien moins intelligents que mé-
caniques? Qui ne voit que la vraie grandeur est la variété dans l'unité , et non pas cette uniformité aplatie qui éteint la vie morale , abaisse les caractères , décourage les nobles cœurs, fait une révolution avec un coup de main et un télégraphe, et traite la science du gouvernement comme une immense machine à vapeur? Je ne sais si je m'abuse ; mais je crois qu'il n'y a point de vraie liberté , de vrai régime représentatif, dans ces idées étroites qui ne laissent à nulle chose sa force légitime d'expansion, qui compriment et ne dirigent point, paralysent plutôt qu'elles n'excitent, appauvrissent sans fin la circonférence sans ennoblir le centre, et font de la France entière une capitale , et de la capitale un point unique, où toutes les ambitions aspirent, se pressent, se heurtent, se bouleversent, au risque de faire éclater à chaque instant la force gouvernementale trop condensée ; tandis que les provinces s'éteignent et meurent sans énergie, sans espoir, vivant d'imitation et d'emprunt, laissant s'étioler de plus en plus ce qui végète au milieu d'elles, perdant sans cesse le goût et l'ambition des belles et bonnes choses, des lettres, des sciences, des arts ; s'endormant sans dignité dans leur inaction morale, et livrant périodiquement aux perditions de la grande Babylone le peu d'âmes d'élite qui n'ont pu s'assoupir tout à fait dans une existence sans aliment et sans but. Y a-t-il une guérison à tant de mal dans les destinées du gouvernement représentatif? Ne sommesnous pas déjà trop énervés et trop individualisés par la vieille habitude de regarder, les bras pendants, le pouvoir qui fait tout , de quelque nom qu'il se nomme ; par l'absence funeste de toute croyance , de tout principe , de tout sentiment fécond; et, plus que tout le reste, par les préjugés d'ij^norance et d'égalité démocratiques? Grave problème qui
décidera de l'avenir du pays ! Question profonde , hors de laquelle il n'y a point de solution possible pour nos mœurs nationales, notre éducation politique et le balancement réel du pouvoir I
Nous avons beau être fiers de nos guerres populeuses , de nos immenses armées et de nos champs de bataille couverts de milliers de morts ; nous avons beau montrer nos trente-quatre millions de Français parlant la même langue, du nord au midi, de l'est à l'ouest, sans égard aux cUmats, aux fleuves et aux montagnes ; obéissant à une législation unique , systématiquement serrés dans l'égalité du même habit noir; il n'est pas sûr que ces prodiges d'unité ne soient pas les symptômes d'une décadence imminente ; il n'est pas sûr que nous ne ressemblions point à ces anciens peuples que l'histoire nous montre , commençant à tomber en dissolution, au moment même où ils paraissent toucher à leur plus immense développement de centralisation et de soldats, et alors surtout que se perdent les croyances et les vieilles mœurs de la patrie ; il n'est pas sûr que nous ne soyons pas condamnés à subir la destinée de Rome , de la Rome de Justinien peut-être, qui, après avoir répandu dans l'univers ses armées, sa langue, l'uniformité de ses lois, devait perdre sa nationalité gigantesque, en perdant ses mœurs et ses dieux.
Nous avons beau nous enorgueillir , et nous défendre contre les périls qui assiégèrent le Ras-Empire, par le spectacle des belles formes de notre liberté moderne. Hélas ! cette liberté elle-même, universelle, indéfinie, sans nom et sans aïeux, mal comprise, plus mal pratiquée, sans souvenirs et sans point d'appui, quelles racines a-t-elle dans nos esprits, dans nos mœurs ? Je ne vois encore que des formes
et point de fond, des ambitions et point de croyances, des intérêts matériels et nuls intérêts moraux ; une éducation nationale sans foyers , sans lien , sans portée , sans suite , gouvernée de quelques centaines de lieues de distance y comme une inspection de cavalerie ; une législation politique, civile et administrative, assemblage incohérent de l'esprit jaloux de la révolution, du despotisme gouvernemental de Tempire, et des généreuses illusions d'une constitution^ libérale, et qui, sans le clairvoyant égoïsme d'une industrie toujours croissante, et d'une propriété toujours divisée, ne pourrait longtemps résister à son incohérence même.
Comment veut-on que le travail de nivellement, qui use et décompose notre pays depuis tant de siècles , laisse encore comprendre ce qu'il y avait de fort et de beau dans les diverses institutions qui couvraient autrefois notre territoire? Hors quelques esprits curieux et tristes qui aiment à fouiller les débris et le passé , il est peu d'hommes parmi nous qui se soucient des choses anciennes, ou qui s'en occupent au* trement que par esprit de mode, à peu près comme on parle aujourd'hui des cathédrales et du moyen âge , et comme . am se fait des meubles gothiques. L'esprit des masses est séparé par mille siècles de nos souvenirs nationaux.
Je n'ignorais pas ces choses , quand l'idée me vint de faire successivement quelques recherches sur des puissances bien inconnues aujourd'hui, l'évêché, le monastère, la commune , le parlement , les états provinciaux. Je devais naturellement consacrer mon travail de préférence à Tétude de la Bourgogne. J'ai commencé par le monastère : j'attendrai, sur le reste, l'avis du public.
Je me souvenais d'avoir joué, tout enfant, dans les ruines d'une vieille abbaye. Nous mantions témérairement
dans les escaliers interrompus et dans les combles croulants. Nous nous inclinions et nous frissonnions de peur sous les arceaux de la grande voûte ouverts et tremblants au-dessus de nos têtes. On nous racontait que, dans ces hautes niches où les hirondelles nourrissaient aujourd'hui leurs petits, il y avait autrefois les douze Apôtres et les Prophètes en argent massif. On nous disait les noms des grands clochers et des plus grosses cloches, et les malheurs qui avaient puni les démolisseurs de la belle église. Nous comptions, plutôt que nous ne les admirions, les innombrables fenêtres du saint temple, les découpures de la rose qui surmontait le portail , les gigantesques piliers à chapiteaux sculptés : et quand on nous permettait d'aller dans le chœur tourner autour de chaque colonne de marbre, et l'entourer de nos petits bras , nos regards curieux s'arrêtaient de prédilection sur les grands yeux fixes du Christ immense peint au fond de l'abside, qui semblait nous regarder sans cesse du haut de sa mosaïque d'or. Nous dînions dans le réfectoire des moines ; nous parcourions librement les longs cloîtres du monastère , nous en visitions les corridors et les cellules , les cuisines et la bibliothèque : les noms des principaux appartements et des plus remarquables choses s'étaient conservés. Mais voilà tout : nul souvenir moral, nulle histoire ne survivait. Personne sur le lieu même ne savait les annales de cette magnifique église nue et déserte qui périssait ; personne ne s'intéressait à la vie passée, aux études , aux chants pieux de ces moines éteints. 11 n'y avait pas vingt ans qu'ils avaient disparu du sol, et, dans ce siècle d'oubli, Toubli pesait déjà froidement sur leur mémoire, comme les pierres des sépulcres répandus dans l'enceinte sacrée et remués par la main des révolutions. Seulement
nous apercevions de temps en temps quelques vieux prêtres circuler tristement dans les jardins de l'abbaye , passer et repasser au pied des vieilles tours ; et la syllable dom qui précédait leur nom nous avertissait seule que c'étaient d'anciens moines. Mais ils étaient vêtus , les uns comme les hommes du siècle, les autres comme des ecclésiastiques ordinaires, et nous passions presque sans les regarder. L'abbaye tout entière avait déjà péri dans le cœur et dans le souvenir de la génération nouvelle , comme ces Bourbons exilés, qui, revenus en France quelques années plus tard , ne devaient pas rencontrer un seul jeune homme qui sut qu'ils existaient et qu'ils allaient régner. 0 déplorable caducité des choses du monde !
Aussi, dès que j'entrepris d'étudier le monastère mort, l'illustre monastère de Cluny , plus j'avançais dans mou travail, plus je découvrais des choses inconnues qui me surprenaient moi-même , et qui dépassaient de beaucoup les pressentiments secrets de mon imagination d'enfant. Mes premières impressions m'avaient laissé une profonde curiosité à satisfaire, et, contre la coutume de ceux qui avancent dans la vie, la réalité allait dépasser mon rêve.
11 me semblait qu un grand établissement religieux, qui avait ses racines au commencement du dixième siècle , au déclin de la dynastie carlovingienne , à l'aurore du monde féodal , et qui , après avoir traversé les phases diverses de notre civilisation politique et religieuse , était venu expirer définitivement en 1789, avec l'ancienne société française, méritait de trouver l'historien qui lui manquait, et que j'allais raconter , dans le récit d'un seul couvent , les tristes destinées de tous les monastères de France.
Cluny appartient à l'institut bénédictin , si célèbre dans
l'univers par ses prédications, ses missions étonnantes, sa science, sa haute destinée religieuse, agricole et littéraire, qui nous a laissé en France , avant de mourir, les trésors de son savoir et les prodigieux monuments de saine érudition et de patient labeur auxquels le dix-neuvième siècle tout entier a peine à ajouter une seule pierre. Et quand on y regarde de près , il se trouve que Cluny a été le grand réformateur, dans le monde chrétien , de l'Ordre de saint Benoît. 11 se trouve qu'une éminente place lui a été donnée au milieu des merveilles de la civilisation catholique. Il règne au moyen âge d'abord par ses saints , par ses pieuses légendes , par ses relations toutes-puissantes avec le pontificat et les autorités royales. Il est la première corporation religieuse de la chrétienté , au moment même où la papauté conquiert son glorieux ascendant jusque sur les couronnes de la terre, et cette souveraineté universelle que le temps et les rivalités humaines ont bien pu changer et réduire, mais que les esprits graves ne se lasseront jamais d'admirer. C'est de Cluny même que sortent alors plusieurs des pontifes qui jouèrent un si prodigieux rôle à travers les empires : Grégoire VII, Urbain II, Pascal II. Les grandes luttes de TEglise avec l'empire Germanique , le mouvement colossal et providentiel des Croisades, touchent donc de près au premier monastère de la Bourgogne. On le voit aussi prendre sa noble part à la défaite des hérésies et des schismes du douzième siècle , et son nom se mêler avec celui de Pierre-le -Vénérable et de saint Bernard, avec tous les noms les plus éclatants et les plus importantes choses de l'époque. Suger , Héloïse , Abélard, apparaissent dans l'histoire de Cluny à côté d'Innocent II, de Louisle-Jeune, des rois d'Espagne, des empereurs d'Allemagne,
de Jérusalem et de Constantinople ; de même que, dans les temps antérieurs, saint Odon, saint Odilon, saint Maïeul et saint Hugues , étaient en communications intimes et fortes, dès avant Hugues Capet, avec les puissances européennes, tous les Othon et Guillaume-le-Conquérant. Et,, comme si l'Ordre de Cluny devait être, presque à lui seul; le brillant résumé des plus glorieux attributs de cet institut bénédictin qu'il réforma sur toute la terre, on voit à Cluny s'élever l'un des plus immenses édifices que la religion ait élevés parmi les hommes ; une ville et la civilisation de toute une contrée sortir d'un cloître ; l'un des meilleurs chroniqueurs du onzième siècle, Radulphus Glaber, moine de Cluny, écrire et dédier à saint Odilon, son maître, l'histoire de ces temps obscurs ; Ordéric Vital , au douzième siècle, devenir aussi, lui Cluniste, l'un des principaux historiens de sou époque ; et au-dessus d'eux tous , la belle figure de Pierre-le-Vénérable, souvent cité, mais trop peu connu, répandre un éclat tellement universel, que bien peu de renommées peuvent lui être comparées, et qu'il faut le grand nom de saint Bernard, son ami et son contemporain, pour l'égaler ou le surpasser peut-être. On s'arrête avec complaisance à cette tête active et calme , que les controverses les plus ardentes n'empêchaient pas d'aimer les lettres antiques, et dont plus d'une page mélancolique et tendre rappelle involontairement à l'esprit les Méditalions de Lamartine» Certes , de si belles choses avaient besoin d'être créées et expliquées par une noble législation monastique. Aussi, toujours et admirablement fidèles à la règle de saint Benoît, les statuts de Cluny, fameux dans les annales religieuses, consacrent-ils à chaque article les droits de la vertu et du m^érite, la libre admissibilité aux emplois^ l'électivité
du chef de l'Ordre ; l'égalité la plus absolue, sans distinction de naissance ou de richesses ; en un mot , tous ces principes de liberté religieuse et populaire que TÉglise a apportés dans le monde , et que le dix-huitième siècle , destructeur du Christianisme, imitait, sans le savoir, dans son ignorant plagiat, en les souillant et en les pervertissant. Et ce n'est pas sans étonnement qu'on remarque, dans la simple législation d'un cloître, la révélation de presque tous les insolubles problèmes de la science politique et de tous les mystères des institutions sociales.
Après avoir été le sommet de la rénovation monastique, après avoir exercé une incalculable influence sur le monde religieux et politique morcelé, fractionné, du moyen âge, Cluny ne pouvait manquer de descendre , à mesure que s'élèveraient de nouvelles puissances, à mesure que la papauté et la royauté se monarchiseraient en Europe, et voudraient abaisser et gêner les corporations trop puissantes , dans leurs acquisitions territoriales comme dans leur crédit moral ; à mesure que les communes et les parlements naîtraient et se ligueraient avec le pouvoir monarchique centralisateur. Car ce fut le sort commun, et regrettable sans doute, des plus illustres fondations religieuses. Nulle chose, ici-bas, ne prospère et ne grandit que par l'indépendance, et toutes les vertus elles-mêmes deviennent stériles lorsque leur force d'expansion est comprimée par un maître étranger*
Aussi Cluny, qui se relève sous saint Louis, se débat en vain et longtemps, au quatorzième et au quinzième siècle, contre la menaçante prépondérance du pouvoir civil. Sa résistance honorable ne l'empêchera point de tomber enfin, à travers les désastres des guerres de religion » entre les
mains de François 1" et de Richelieu. Et Ton aura un jour le lamentable spectacle de Tune des plus grandes choses qui vécurent parmi les hommes, devenant la proie d'un commissaire royal, d'un simple maître des requêtes, du confesseur de Louis XIV, et, plus tard et ignominieusement, des maîtresses de Louis XV. Puis arrivera le vent du dix-huitième siècle , qui soufflera sur le vieil édifice religieux , et balayera , comme tant d'autres poussières , dans son aveuglement impie, la poussière inféconde d'un établissement déjà vermoulu. Les hommes prendront d'abord cette ruine totale pour une ruine subite ; mais quand ils y regarderont de plus près , ils y verront clairement la main de Dieu , et l'œuvre lente et funeste de la corruption des âges.
Ainsi, tout a fini, tout a été dévoré chez nous I Ainsi , la monarchie a été follement flattée , et investie successivement , par des passions imprévoyantes et coalisées , d'une toute-puissance sujette à se dépraver et à périr! Ainsi , le pouvoir monarchique a, sans mesure, absorbé tout ce qui vivait autour de lui, comme s'il n'eût fait que reconquérir ses invariables attributs contre des usurpateurs; et à la fin il a été nommé usurpateur lui-même par le pouvoir démocratique; et il s'est incliné devant l'orage populaire, sans trouver nulle part à s'appuyer sur les autres puissances affaissées sous lui et par lui !
Je me suis bien gardé d'aborder un sujet grave et religieux avec les préventions communes de notre âge. Je me suis laissé naturellement aller aux couleurs des siècles; j'ai cherché à en teindre ma narration. Seulement, j'ai voulu me préserver de tout engouement systématique. J'ai écrit sans fausse philosophie , comme sans crédulité maniérée , évitant également de tout nier avec scepticisme, ou de tout
croire avec affectation. Quand j'ai trouvé des événements dignes d'être retenus, je m'y suis livré avec amour et simplicité. C'est un bien détestable et bien faux esprit que de prendre toujours les choses par leur mauvais côté. Oh ! qu'il m'eût été facile de répéter contre les vices des moines et les institutions monastiques tous les lieux communs, toutes les déclamations fades qui abondent dans notre littérature depuis tantôt un siècle et demi! Je n'aurais pas eu besoin même, en me réduisant à un pareil rôle, de demander mes arguments aux livres contemporains ; je les aurais aisément trouvés dans les écrivains du moyen-âge, remplis, les hommes instruits le savent, des invectives les plus fortes contre la corruption claustrale et cléricale, invectives que l'intolérance contemporaine n'a eu besoin que de copier. Sans sortir des auteurs que j'ai étudiés, croit-on que les célèbres fondateurs ou réformateurs des monastères ne connaissaient pas les faiblesses de la nature humaine , sa dégénération rapide, et ne s'appliquaient pas précisément à combattre et à réprimer ces penchants funestes? C'était là précisément le but de leurs écrits et de leur œuvre.
Où trouvera-t-on , par exemple , rien de plus véhément que les reproches adressés par saint Bernard, dans son Apologie, aux Clunistes eux-mêmes, dont il raillait avec amertume les jours légers et oisifs , dies fabulando otiosos, et le trop long sommeil , malutinos somnos ? Avec quelle verve il éclatait contre ces moines jeunes et valides, qui feignaient d'être malades pour manger la viande et boire le vin de l'infirmerie, et se donnaient l'air, pour mieux mentir, de s'appuyer péniblement sur un bâton! «Faut-il rire ou pleurer de telles misères , s'écriait l'abbé de Clairvaux? Kst-ce ainsi que vivait Macaire? est-ce l'enseignement que
nous a légué Basile? est-ce là ce qu'a établi Antoine ? est-ce ainsi que vécurent en Egypte les Pères du désert? est-ce ainsi, enfin, que le pratiquèrent saint Odon, saint Maïeul, saint Hugues, que Cluny s'enorgueillit d'avoir eus pour chefs et pour maîtres? »
La fougue de Bernard ne s'arrête pas. Il parcourt , il ^ poursuit à outrance tous les relâchements qu'il accuse dans le monastère bourguignon.
« Lorsque la religion monastique a commencé , continue | éloquemment le saint homme , qui aurait jamais pu croire que les moines arrivassent jamais à ce point de défaillance? Oh 1 que nous sommes loin de ces moines qui vécurent du temps de saint Antoine!... Personne, parmi nous, qui demande ou qui donne la nourriture céleste. Il ne s'agit point d Ecriture Sainte ou du salut des âmes, mais de plaisanteries, de bagatelles ou de paroles jetées au vent. Dans les repas , les oreilles ne sont pas assourdies de moins de bruit que la bouche n'est remplie de nourriture. Cependant les mets succèdent aux mets ; et, pour remplacer les seules viandes dont on s'abstienne , on double la ration des grands poissons. Si les premiers vous ont déjà rassasié, vous croirez , en arrivant aux seconds , n'avoir encore point goûté les précédents. Car les cuisiniers les apprêtent tous avec tant de soin et tant d'art, que, après avoir dévoré quatre ou cinq plats, les premiers ne nuisent point aux derniers, et la satiété ne diminue point l'appétit. Le palais, séduit par de nouveaux assaisonnements, se déshabitue peu à peu des choses qu il connaît, et se jette avidement, avec un désir toujours nouveau , sur les sucs étrangers. L'estomac se ' charge sans le savoir : mais la variété empêche le dégoût. Nous dédaignons la simplicité des aliments tels que la na- ^
ture les a faits : nous les mélangeons les uns avec les autres de mille façons ; et, méprisant les saveurs naturelles que Dieu a mises dans les choses, nous excitons notre gourmandise par une espèce de saveurs adultères. Nous dépassons les bornes du nécessaire , sans jamais arriver aux limites de la jouissance. Et , pour passer le reste sous silence , de combien de manières ne tourmentons-nous pas , ne bouleversons-nous pas les œufs seuls? Avec quel soin on les tourne et on les retourne, on les bouillit, on les durcit, on les réduit! Tantôt on les frit, tantôt on les rôtit, tantôt on les farcit ; tantôt on les sert à part , et tantôt on les mélange avec d'autres substances. Et pourquoi tout cela , sinon pour prévenir le dégoût? On porte même ses soins sur l'apparence extérieure des aliments , afin que la vue n'en soit pas moins charmée que le goût n'en est flatté. Et quand déjà Testomac, par ses fréquents hoquets, annonce qu'il est plein, la curiosité n'est point encore satisfaite. Mais, tandis qu'on caresse les yeux par les couleurs, le palais par les assaisonnements, le malheureux estomac , pour qui les couleurs ne brillent pas et que les saveurs ne flattent point, est obligé de tout recevoir, bien moins restauré qu'accablé de tant de mets qui le surchargent.
» Que dirai-je maintenant de l'eau qui se boit dans les couvents , lorsque même on n'y connaît absolument pas le vin trempé d'eau? Tous tant que nous sommes, depuis que nous sommes moines, nous avons l'estomac malade : aussi, suivons-nous bien exactement le conseil de l'Apôtre, de boire du vin ; seulement, je ne sais pourquoi nous oublions toujours une partie de ce conseil : Buvez un peu de vin. Et plût à Dieu que nous nous contentassions d'une seule espèce de vin, quand même nous le boirions pur! J'ai