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CHAPITRE HUITIEME

Urbain II et Pascal II sortent de Cluny. — Urbain II consacre le maîtreautel de l'église de Cluny. — L'abbaye est reconnue indépendante de l'évêque de Mâcon. — Un comte de Mâcon et un duc de Bourgogne deviennent moines de Cluny. — Les rois d'Espagne et Guillaume le Conquérant dotent le monastère. — Détails sur la vie de saint Hugues.

Dans ces temps mémorables , le rôle de l'abbaye de Cluny fut immense. C'est d'elle que sortirent deux des plus illustres papes qui aient occupé la chaire de Saint-Pierre, et qui, par l'élévation de leur esprit , comme par la sévérité de leurs mœurs, étaient dignes de continuer l'œuvre de Grégoire, Urbain II et Pascal IL L'un et l'autre disciples de Hugues, ils furent envoyés à Grégoire VII, par l'abbé de Cluny, et se succédèrent immédiatement au trône pontifical. Ce fait singulier suffit seul pour faire comprendre la prépondérance morale du monastère bourguignon dans le xr et le xiV siècle.

Urbain II, dès son avènement", s'empressa de l'annoncer à l'abbé Hugues, son maître, en des termes de respect et de fraternité, tout pleins encore des souvenirs de la maison où il avait été élevé. En venant au fameux concile de Clermont, il

alla jusqu'à Cluny, y bénit le grand autel de la nouvelle église qu'on venait de bâtir , et repartit avec Hugues pour l'assemblée catholique où devait se décider l'un des plus grands événements des temps modernes, la première croisade. Hugues fut honoré et puissant dans cette immense réunion, et au milieu de si ardents intérêts.

Pascal II, devenu pape, vint revoir Cluny, en 1007; de là il remonta vers Dijon, où il consacra l'église de Saint-Bénigne. Il fut pour Hugues ce qu'avait été Urbain II ; et tous deux renouvelèrent et confirmèrent tous les privilèges que Grégoire VII avait déjà renouvelés, dans une longue bulle, en faveur de l'abbaye et de l'abbé de Cluny.

Certes, dans le siècle des croisades, et lorsque Cluny était devenu comme le séminaire des papes qui faisaient déclarer ces guerres saintes, déjà sollicitées par Grégoire VII, il est facile de pressentir que toutes les églises cathédrales de la chrétienté se remplissaient en foule des disciples de l'abbaye de Cluny qu'il ne nous est pas possible d'énumérer. On peut deviner dès lors ce qu'allait devenir la rivalité des évoques de Màcon avec l'abbé de Cluny.

Un synode s'assemble à Châlons, en 1063, sous la présidence du légat d'Alexandre II, le célèbre Pierre Damien, qui était venu séjourner à Cluny et former avec Hugues des relations durables entretenues par une précieuse correspondance que nous avons encore. L'évêque de Màcon, Drogon, est réprimandé d'avoir entrepris sur les immunités apostoliques de l'abbaye, d'être entré par force dans le monastère. L'autorité du pape et les privilèges de Cluny sont reconnus solennellement , et Drogon condamné , malgré ses excuses, à faire pénitence sept jours, au pain et à l'eau. Ainsi croissait l'indépendant monastère avec le pouvoir papal à la protection immédiate duquel le fondateur l'avait dévoué. Quarante ans ne s'étaient pas encore écoulés, depuis qu'Odilon s'était humilié devant l'évêque Gaulénus.

Désormais prévaudra sans contestation la maxime, déjà établie dans le grand ordre de Cluny, que les cheis des abbayes

soumises à l'abbaye mère se contenteraient du simple titre de prieurs. En 1106, Pascal II le décréta formellement encore, et si plus tard quelques abbayes nouvellement assujetties au chef d'ordre conservent leurs abbés , ces abbés du moins ne pourront être élus que du consentement exprès de l'abbé de Cluny.

Peu s'en fallut que Hugues décidât le roi de France, Philippe P"", par ses entretiens familiers, à venir, sous l'habit de moine de Cluny, faire pénitence de sa vie passée. Le roi pourtant se contenta de soumettre à Hugues l'abbaye de Saint- Martin des Champs, qui depuis fut Port-Royal.

Mais rien n'égala l'amitié dévouée qu'Alphonse VI, roi de Castille, porta à l'abbé de Cluny. Alphonse, retenu prisonnier par Sanche, son frère, avait dû sa délivrance aux prières et à l'autorité de Hugues. Dans sa reconnaissance, il fonda en Espagne deux monastères soumis à Cluny, et il doubla le cens annuel que Ferdinand, son père, avait promis à l'abbaye. Si Hugues ne l'eût retenu sur le trône, il se serait fait moine en Bourgogne; il voulut du moins, en conservant la royauté, contribuer généreusement à la construction de la basilique, dont l'abbé de Cluny entrepritl'immense construction. Hugues vint à Burgos pour voir le roi Alphonse , et dans ce voyage on lui attribue l'honneur d'avoir introduit dans l'Église d'Espagne le rit romain à la place du rit gothique ou mosarabique.

La même année, l'arbitrage de Huguesïut sollicité par deux princes, Raymond de Bourgogne, comte de Galice, et Henri, comte de Portugal , qui lui envoyèrent un traité de partage sur la succession de leur beau-père, Alphonse, roi de Castille et de Léon.

Les grandeurs de la terre s'inclinaient toutes devant un habit de moine. Un comte de Mâcon, Wido, entre au monastère de Cluny avec sa femme, ses fils, trente chevaliers et un grand nombre de ses serviteurs. La comtesse se retira dans le couvent de Marcigny, que Hugues venait de créer pour recevoir les femmes qui voulaient vivre hors du monde. Cette étonnante résolution du comte et de toute sa maison fut attribuée

par ia légende à un miraculeux événement. Le noble père de Wido, comme tant d'autres seigneurs, n'avait point épargné les biens des églises et des monastères, et il passait bien follement sa vie. Un jour qu'il était à se réjouir dans son palais de Mâcon avec les compagnons de ses plaisirs, un homme à cheval se présente à la porte , et demande à parler au comte. Celui-ci vient à l'étranger, qui, par une irrésistible puissance, le place en croupe sur son cheval, et s'élève dans les airs au milieu de l'épouvante générale, et en laissant une large brèche aux murs du palais. Le comte ne reparut plus; on né sut jamais ce qu'il était devenu , et lorsqu'on voulait réparer la brèche de la muraille, une force invisible ne permettait point qu'elle se refermât.

Quand l'imagination des peuples était ainsi frappée de ces vengeances surnaturelles , quelle prise les repentirs religieux ne devaient-ils pas avoir sur les âmes !

C'est encore ce qui arriva à Hugues P^, duc de Bourgogne, le petit-fils de celui que l'abbé de Cluny avait amené au concile d'Autun. De superbe qu'il était, il dévint souple et humble, et céda ses états à son frère, Eudes, pour finir ses jours à Cluny dans les austérités chrétiennes. Enterré à Cluny, on lui fit cette épitaphe : Hïc requiescit vtr celebrandœ memoriœ^ magnusque sœculi contemptor, Hugo, olim dux Burgundiœ y postea sacerdos et monachus hujus sanctœ ccclesiœ cluniacensis. Anima ejus requiescat in pace. Amen.

Il n'est pas jusqu'à Guillaume le Conquérant qui n'ait sollicité l'abbé de Cluny de venir gouverner les choses religieuses de sa conquête. Il proposait de lui soumettre tous les monastères de la Grande-Bretagne. Il le conjurait de lui envoyer du moins six moines. Hugues refusa tout, peut-être parce qu'il vit bien que le dessein de Guillaume était de renouveler la face de l'Eglise anglicane , et que les sympathies de Hugues étaient pour le clergé anglo-saxon, qui résistait à la conquête normande. Il fut d'ailleurs l'intime ami du populaire archevêque de Cantorbéry, Anselme, quelques années après exilé de son siège par le fils du Conquérant], Guillaume le Koux,

C'est à Anselme , raconte la chronique , que fut prédite par Hugues la mort prématurée de ce roi normand, qui périssait subitement, au moment même, dans une partie de chasse.

Les maisons monastiques et toutes les ressources de l'abbaye de Cluny s'accroissaient sans relâche. Dans le testament de Guillaume le Bâtard, il y avait un legs annuel pour Cluny. La première fille de l'abbaye de Cluny, la Charité-sur-Loire, est fondée. ïhibaud III, comte deTroyes, et Adélaïde, sa femme, font une donation considérable à Cluny. Le monastère de Saint-Arnoul de Crespy lui est soumis par le comte Simon de Crespy ; celui de Saint-Bertin, par Robert, comte de Flandre ; celui de Rimesingue , par l'empereur Henri; celui de Saint-Wulmar, par le comte de Boulogne ; celui de Saint- Nogent-le-Rotrou, par le comte Geoffroy. L'évêque d'Orléans, l'évêque de Baie, les archevêques de Lyon, de Besançon, de Reims, concèdent à l'abbé de Cluny des monastères de leurs diocèses. A Auxerre, à Auch,àïarbes, à Limoges, dans toute l'Aquitaine, partout des concessions nouvelles dont l'énumération deviendrait aussi vaine que fatigante.

Les papes et les rois ne sont pas satisfaits de protéger de leurs chartes l'agrandissement progressif du monastère de Cluny; ils lui soumettent eux-mêmes des établissements monastiques. Urbain 11, en plein concile, exalte et privilégie l'abbaye de Cluny, et fait signer sa bulle par les pères du concile. Il menace ceux qui troublent Cluny de toutes les peines spirituelles, et lève tous les interdits dont les évêques jaloux peuvent avoir frappé le monastère privilégié. Enfin il donne à Hugues le droit de porter les ornements pontificaux dans les fêtes solennelles.

Il convient peut-être que, pour mieux faire juger les siècles que je parcours, et les dangers violents qui entouraient sans; cesse les possessions des monastères et leurs immunités ecclé^j siastiques , je traduise la formule d'excommunication la plus énergique que je connaisse, prononcée par le pape Benoît XIIj contre les violateurs des libertés et des biens de l'abbaye d( Cluny. On peut rapprocher cette bulle des termes mêmes de

l'acte de fondation du monastère ; et d'ailleurs toutes les bulles papales de ces temps d'énergie barbare ne se terminent jamais sans cette sanction spirituelle, si redoutable alors, et pourtant encore si impuissante.

« Je maudis tous les malfaiteurs, dit Benoît XÎI, qui attaqueront les franchises , les habitations , les propriétés , les églises de l'ordre de Cluny. S'ils ne réparent point le mal qu'ils ont fait, que leurs membres corrompus soient retranchés du corps du Christ par le fer brûlant du glaive ecclésiastique; qu'ils soient chassés du seuil de la sainte église de Dieu et séparés de la communion des fidèles. Qu'ils soient maudits dans leur marche et dans leur repos, dans leur veille et dans leur sommeil. Soit qu'ils entrent ou qu'ils sortent, qu'ils mangent ou qu'ils boivent, qu'ils soient maudits! Que leur nourriture et leur boisson soient maudites. Maudit soit le fruit de leurs entrailles et le fruit de leurs terres. Qu'ils supportent les ardeurs du midi, jusqu'à ce qu'ils soient damnés et tourmentés dans les supplices de l'enfer, jusqu'à la fin des siècles, avec le Démon et les esprits infidèles. Que leurs fils deviennent orphelins , et leurs femmes veuves. Que les fils de leurs fils soient chancelants, exilés et mendiants. Qu'ils soient chassés de leurs maisons , et qu'ils demeurent anathématisés et maudits de toutes les malédictions contenues dans l'Ancien et le Nouveau Testament, jusqu'à ce qu'ils viennent à résipiscence et qu'ils satisfassent pleinement à notre avertissement sévère ! »

A ces menaces terribles, aux prodiges de la vie publique de saint Hugues, opposons un moment les douces qualités de sa vie intérieure. Il paraissait tellement digne des faveurs célestes, qu'un moine de Cluny, plusieurs disent Hildebrand , crut voir un jour Jésus-Christ s'asseoir dans une stalle du chœur à côté de Hugues, et lui dicter les décrets et les règles monastiques. 11 est divinement averti des fautes de ses monastères, et court à Cluny, comme à Saint-Marcel, surprendre et corriger les désordres au moment où il est le moins attendu.

Une autre fois, cheminant à travers les Alpes, pour se rendre à Rome, une pauvre vieille femme, cachée dans le creux d'un

rocher, effraye la mule qui portait Tabbé Hugues. La mule et le saint homme tombent dans un affreux précipice. Tandis que tout le cortège s'épouvante et s'afflige, ô merveille! on aperçoit Hugues retenu aux branches d'un arbre, on le délivre ; mais à peine est-il hors de danger, que l'arbre mystérieux disparaît dans le vide de l'abîme, et que nul œil humain ne peut voir ses miraculeuses branches.

La piété de Hugues était si grande que des pèlerins furent avertis, au sépulcre des apôtres, par une vision divine, d'aller à Cluny dont ils n'avaient jamais entendu parler.

Sa charité ne se lassait jamais : toujours entouré de pauvres, il donnait toujours; il se faisait préparer, pour eux, d'avance, des vêtements, des vivres, parce que, disait-il, la miséricorde ne doit pas se faire attendre. Ses dons étaient si inépuisables, que les peuples croyaient qu'à mesure qu'il donnait de l'argent aux malheureux , Dieu le remplaçait dans la bourse du bienfaiteur, espèce de juif errant de l'aumône. Il ordonna qu'à la Pentecôte le monastère nourrît autant de pauvres qu'il renfermait de religieux. Son indulgence égalait sa charité. Un jour qu'il revenait d'Espagne, il ramenait avec lui un jeune Maure, nouvellement baptisé. Ce jeune homme, dit la légende, dont l'âme était plus noire encore que la peau, osa voler son maître; mais le saint homme pardonna, et ne voulut jamais abandonner sur le chemin le nouveau converti.

Une autre fois qu'il visitait ses monastères dans la Vasconie, il aperçut, près de la route, un pauvre toit de lépreux : c'était un homme autrefois riche et bien portant qui était venu se cacher dans cette solitude. Chacun fuit et s'écarte de la contagion. Hugues seul entre dans la cabane, parle au lépreux, le touche, le console, lui donne sa tunique, et le guérit par l'ardeur de sa charité.

Et cet abbé , qui faisait simplement de grandes choses , ne buvait pas de vin. Il ne se désaltérait presque jamais ; et ses aliments, pour parler avec la légende , étaient comme une sorte de ciment, un mélange de chaux et de sable. Il n'en défendait pas moins les frères de Cluny contre les exagéra-

lions de l'abstinence. Le légat Pierre Damien, visitant l'abbaye, voulait augmenter la sévérité de la règle. Travaillez avec nous, vivez de notre vie pendant huit jours, et vous déciderez après, dit le paternel abbé; et le légat n'insista pas davantage, et ne voulut point se soumettre à l'épreuve.-

Il ne faut donc pas être surpris que, sous un chef pareil, les moines de l'ordre de Gluny devinssent très-nombreux. Dans un seul chapitre , Hugues se vit entouré de trois mille moines, qu'il regardait comme ses enfants; et un auteur contemporain, Orderic Vital (1), assure que dix mille moines vivaient sous la conduite de l'abbé de Cluny.

Hugues vieillissait, fidèle gardien de la discipline monastique ; il ne retranchait rien de ses jeunes , de ses veilles , de ses prières. Sentant sa fin s'approcher, il se fait porter à la chapelle de la Vierge. Avant de mourir, en 1109, il laisse à ses frères ses dernières et touchantes paroles, il lave leurs pieds, il les bénit, puis il expire sur la cendre et couché dans son cilice, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.

Il n'a pas laissé beaucoup d'écrits. De toutes les lettres qu'il a du adresser à tous les illustres personnages avec lesquels nous l'avons vu en relation, sept seulement nous restent; l'une à Guillaume le Conquérant, une autre à Philippe P*", roi de France, une troisième à Urbain II, trois à l'archevêque de Contorbéry, Anselme; et la septième à un de ses disciples, Anastase. Quelques conseils pieux à ses frères (2), des recommandations pour son couvent de Marcigny qu'il chérissait, quelques règlements monastiques sur les aumônes et les livres de la bibliothèque, une espèce de confession générale ; voilà à peu près tout ce qui reste de ce grand homme : et bien que la latinité en soit assez pure , et le style remarquable pour l'époque, nous n'en parlons que par respect pour une aussi glorieuse mémoire. Mais les lettres qui lui ont été adressées

(1) L'un des historiens les plus importants de ce siècle, et moine de l'ordre de Cluny.

(2) y, la note D dans les pièces justificatives.

par les papes, les rois, les évêques, et dont un grand nombre subsiste dans divers recueils, prouvent, si on les avait su recueillir, toute la variété de la correspondance de Hugues, et de quel prix elle serait aujourd'hui pour l'histoire générale. Il pouvait croire , du reste, avoir laissé de lui des traces plus durables dans la basilique de Cluny, dont nous avons jusqu'ici différé la description , pour ne point interrompre le tableau moral de la vie du saint abbé.

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