‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 13 sur 60 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

Fondation de la grande basilique de Cluny, par saint Hugues. — Description de l'église.

Les grandes institutions morales ne commencent point par de grands édifices. Il faut que la religion soit puissante avant qu'on lui enlève un beau temple. Partout où les premiers chrétiens n'ont pas fait servir les basiliques païennes à l'adoration de Dieu, les primitives églises ont été modestes. Lorsque les cathédrales magnifiques se sont élevées, gothiques ou, romanes, c'est que le culte était fort et les fidèles fervents ei nombreux. Le temps était venu que l'église ne suffisait plus au nombre des moines et à la spendeur du monastère. Saint Hugues entreprit, en 1089, l'édifice colossal ; il n'eut point la joie de voir la solennelle dédicace de l'église entière; car cette dédicace fut retardée jusqu'en 1131. Mais sa dépouille mortelle y reposa du moins derrière ce maître-autel qu'il avait fait bénir par le pape Urbain II.

L'origine de l'église de Cluny, comme celle de toutes les basiliques du moyen âge, est enveloppée de circonstances miraculeuses, qu'il faut aller fouiller dans les chroniques latines. On dit qu'un moine, nomme Gunzon, malade et paralytique,

vit apparaître dans son sommeil les apôtres Pierre et Paul , et saint Etienne, premier martyr. Le moine leur demanda qui ils étaient et ce qu'ils voulaient. Saint Pierre , se nommant lui-même et ses compagnons : Lève-toi sur-le-champ, dit-il, frère , lève-toi, et va porter nos ordres à Hugues, abbé de cette église. Les proportions étroites de notre basilique peuvent à peine contenir la multitude des frères; nous voulons que l'abbé en bâtisse une plus grande. Et qu'il ne s'inquiète pas de la dépense, nous saurons bien pourvoir à tout ce qui sera nécessaire à cette œuvre. — Je n'ose pas me charger de porter vos ordres, repartit le moine ; car on n'ajouterait nulle foi à mes paroles. — Tu as été choisi entre tous, répliqua Pierre, pour transmettre à Hugues nos commandements, afin que ta guérison miraculeuse fasse croire à ce que tu diras. Si tu obéis fidèlement, sept années seront ajoutées à ta vie; et si Hugues diffère d'exécuter notre volonté, le mal qui te quittera pasera dans son corps. — Et parlant ainsi, Pierre tendait des cordes, et mesurait des dimensions de hauteur et de largeur. l\ montrait au moine toutes les proportions et les qualités de l'édifice à bâtir, lui recommandant bien de garder fortement dans sa mémoire le dessin de la basilique.

Le moine, réveillé en sursaut, lui dont tout le couvent attendait que la cloche sonnât les funérailles , courut sain et sauf dans la chambre de l'abbé , et lui répéta ponctuellement ce qu'avait dit et montré l'apôtre. A l'aspect du moine, tout à l'heure mourant, et maintenant guéri tout à coup par une vision merveilleuse, l'abbé fut bien surpris au milieu de la nuit. Menacé lui-même , s'il différait à commencer l'édifice, d'être affligé de la paralysie du frère; encouragé par l'idée que le secours céleste était promis à l'entreprise, il crut, obéit, commença, et. Dieu aidant, éleva, en vingt années, une demeure divine si grande et si belle, qu'il est difficile de dire qui l'emporte de sa grandeur ou de sa beauté.

Telle est, continue la pieuse légende, telle est la gloire et la splendeur de cette église, que, s'il est permis de croire que les habitauts du ciel puissent se plaire aux demeures humaines,

on peut la nommer l'habitation des anges. Les moines désormais, comme échappés d'une prison étouffante , vont respirer librement dans la vaste enceinte de la basilique; l'espace étroit du chœur ne les forcera plus de mêler leurs rangs , de confondre leurs stations, ou de se disséminer au dehors. Mais chaque jour, comme s'ils célébraient la Pâque nouvelle, comme s'ils entraient dans la terre promise , ils pourront se réjouir de leur délivrance, et, sans que rien oppresse leur poitrine et retienne les élans de leur prière, se livrer sans tristesse , sous une large voûte , aux délices de la contemplation divine.

Les traditions populaires ajoutent que saint Hugues, ne sachant oii bâtir précisément l'église, jeta un marteau en l'air, et que le lieu où tomba le marteau fut aussi le lieu qu'il choisit pour y placer le sanctuaire. Avant que toutes les portes de la basilique fussent démolies, on montrait encore au-dessus de l'une d'elles, à Cluny, une énorme pierre que tous les ouvriers et toutes les machines ne pouvaient soulever. Saint Hugues, pendant la nuit, par le secours divin, put soulever et placer seul la prodigieuse masse; et la main du saint fondateur, et jusqu'à la sueur de cette main , restèrent à jamais empreintes sur la pierre.

La basilique de Cluny était incontestablement une des plus remarquables de son temps, elle les surpassait toutes par ses dimensions prodigieuses. Aujourd'hui encore Saint-Pierre de Rome est'seul plus vaste que ne le fut l'église bourguignonne : toutes les autres églises de l'univers étaient, sous ce rapport, inférieures.

L'église de Cluny appartenait à ce qu'on est convenu d'ap- i peler, de nos jours, en France, architecture romane ; c'està-dire à cette architecture, qui, d'un côté, prenant son point de départ au temps de la corruption des arts du Bas-Empire, se prolonge, de l'autre, jusqu'à l'époque gothique. Il est difficile de ne point s'égarer en divers systèmes sur cette ère architecturale intermédiaire, et c'est à peine aujourd'hui si l'on est d'accord sur ses divisions principales et sur les caractères

saillants qui les séparent l'une de l'autre. Quelques-uns n*y voulaient voir d'abord qu'une dégénération de l'architecture romaine, qu'une héritière iniidèle de l'art antique. Mais on lui a attribué, de nos jours, l'honneur de constituer un type distinct, un âge artistique à part. Je laisse aux artistes le soin de ramener à un caractère commun et général tous les monuments qui se sont élevés entre la décadence de l'art romain et la naissance du gothique; de comprendre sous le même type le style oriental et byzantin de Sainte-Sophie et de Saint-Marc de Venise ; les masses plus lourdes et plus nues des édifices auxquels l'usage vulgaire donne le nom d'édifices lombards, tels que Saint-Michel de Pavie, Saint-Vital de Ravenne et l'abbaye de ïournus ; la cathédrale néo-grecque de Pise, et tous ces monuments enfin que l'Allemagne, sous le nom de vieuœ allemandy l'Angleterre, sous le nom à^ stijle saxon, ont semés, dans les premiers temps du moyen âge, sur les bords du Rhin, dans l'intérieur de la Germanie et de la Grande-Bretagne. Dans une pareille question on peut multiplier à l'infini les nuances ingénieuses sans arriver jamais à une dénomination tout à fait convenue, à une classification exacte et adoptée par tous. Et comment en serait-il autrement, lorsqu'on ne sait pas môme, de nos jours, quelle est la véritable origine du style gothique ; si l'expression religieuse de la pensée architecturale gothique s'est inspirée d'elle-même ; si elle est née en Allemagne, à en croire les prétentions germaniques; ou si, au contraire, elle ne fût jamais née sur notre sol catholique, sans les importations sarrazines, sans s'être inspirée des imaginations arabes ; ou si enfin l'art roman lui-même ne fut pas comme la transition naturelle et nécessaire entre l'art antique et l'ère gothique, comme on peut le conjecturer à l'aspect des cathédrales romanes de Poitiers et du portail de Chartres, où l'arc roman commence à s'allonger et semble déjà aspirer à l'ogive? Ne serait-ce pas que les divers peuples auraient donné divers noms aux variétés du même type, et que ce que les Anglais nomment genre saxon, l'Allemagne vieux-allemand , l'Italie néo-grec, lombard etbysantin, pût être compris néan-

moins dans une même époque architecturale, comme des espèces d'un même genre , distinctes seulement par l'usage sobre ou prodigue , la simplicité ou le caprice des ornements accessoires, et non point par les grands traits qui séparent les différents types?

Il en est de cela peut-être comme des genres en littérature, dont les noms sont arbitraires, et les limites plus arbitraires encore. Chaque peuple veut avoir son architecture propre et nationale, qu'il crée et qu'il nomme suivant ses mœurs, ses traditions, son climat, ses relations et son histoire. Toutes les origines sont obscures, toutes les transitions souvent insaisissables , toutes les nuances indécises. Chaque culte , chaque expression sociale prétend à son originalité artistique ; chaque nation a droit à sa force d'expansion et de création indigène, cela n'est guère niable ; mais comment constater quelle par^ l'imitation, les traditions, les mélanges de peuples et de civilisations, les transmissions héréditaires, ont laissée à la spontanéité humaine ? Gomment saisir les traits exacts qui marquent la variété dans l'unité de l'architecture universelle? Comment affirmer qu'un peuple ne fût pas arrivé à tel type d'art, et qu'il l'a nécessairement dérobé à un peuple voisin ? Comment tracer une ligne successive et progressive à travers la confusion architecturale , l'incertitude des dates et des origines? C'est un problème qui lasserait l'intelligence , et dont la solution dépasse les conditions de l'histoire de l'humanité.

Quoi qu'il en puisse être, l'église de Cluny était un rare monument entre tous ceux qui précédèrent l'âge des cathédrales gothiques. Elle fut le plus immense édifice de son époque. Si elle était encor-e debout aujourd'hui, elle serait une des merveilles de l'art roman, en France, où de pareils monuments sont peu nombreux, en Europe même, où les temples gothiques ont surtout prévalu. Et cependant l'époque dont je parle ne fut pas stérile : elle répara avec zèle les édifices religieux que les Normands avaient détruits, ou que l'attente, générale alors, de la fin du monde avait laissé périr de vétusté. La rotonde de Saint-Benigne de Dijon , les cathédrales de Saint-

Martin de Tours, de Saint-IIilaire de Poitiers, l'église du Moiit- Saint-Michel et de Saint-Martial de Limoges, furent créées en ce temps avec un talent d'architecture bien supérieur à celui des siècles précédents, et préparèrent le règne plus pompeux des monuments gothiques. Mais l'église de Cluny fut moins remarquable peut-être par l'élégance des proportions ou la richesse des ornements, que par l'austérité de ses formes simples et la grandeur de ses étonnantes dimensions.

Elle était bâtie, selon l'usage des temples chrétiens, de l'occident à l'orient, au bas de la montagne sur laquelle la ville et l'abbaye étaient construites. On descendait d'abord, par cinq larges degrés circulaires, à un vaste espace vide où s'élevait une haute croix de pierre ; mais avant d'y parvenir, il fallait traverser un très-beau portique roman , à deux arches, placé en foce de la basilique, et que l'on voit encore debout, noirci, obscur, ignoré, dans le lieu même oii fut le temple dont il formait comme la première et noble entrée. Deux autres rampes d'escaliers, de 36 pieds de largeur, conduisaient, interrompues par plusieurs plates-formes, jusqu'au portail de l'église, encadré entre deux grandes tours carrées. La tour méridionale était le siège de la justice, la tour septentrionale gardait les archives. Ces tours n'avaient que 140 pieds de hauteur et 41 de largeur : mais il était visible qu'elles n'avaient point été portées à toute l'élévation du plan primitif. On les appelait les tours de Barabans, en mémoire de cloches énormes qui, selon la tradition, furent fondues, à l'époque des guerres religieuses du seizième siècle, pour fournir du canon à une forteresse voisine du monastère, le château de Lourdon, appartenant à l'abbaye.

Le portail était haut de 26 pieds et large de 16. Chacun de ses jambages était orné de 14 colonnes isolées. Les deux premières, de chaque côté, étaient tronquées pour laisser place aux statues en pierre de saint Jean l'évangéliste et de saint Etienne, hautes de six pieds. Une statue de saint Pierre était pareillement dressée sur le fût d'une autre colonne , qui formait le trumeau du portail, en le partageant par le milieu. Les

battants de la porte étaient de bois sculpté, et couverts de trente figures 'en relief. Au-dessus du portail on voyait les figures en pierre de la Vierge et de deux anges. Les derniers degrés du grand escalier, l'espace compris entre les deux tours, au-devant du portail, et le portail lui-même, étaient recouverts d'un lambris peint, qui les défendait des injures de l'air.

Tout l'intervalle entre les deux tours , au-dessus du portail et du lambris peint, était rempli par une grande rose romane, de 30 pieds de diamètre, en pierre de grès finement taillée et sculptée. Elle se composait de 20 branches qui naissaient d'une autre rose plus petite, formant le centre de la première. L'encadrement de la rose et tous les ornements accessoires étaient romans et à plein cintre. Elle était surmontée de la figure d'un moine bénédictin, en aube, l'eacensoir à la main. ■

Par le portail on pénétrait dans une espèce d'immense ves-* tibule. Ce n'était pas pourtant cet atrium fort, commun dans les grandes églises primitives, et que l'on voit encore à Saint- Ambroise de Milan, à la cathérale de Salerne ; cet atrium antique, formé sur un plan quadrilatère, laissait libre et ouvert au ciell'espace intermédiaire. Le vestibule de l'église de Cluny, entièrement fermé comme un temple ordinaire, était bien plutôt une sorte de première église qu'un véritable vestibule. C'était déjà en efPet un vaste temple. Il avait 110 pieds de longueur, 81 pieds de largeur, et se divisait en une nef principale et deux collatéraux.

L'intérieur de ce vestibule, ou, pour mieux parler, de cet avant-nef, était orné de trois étages d'architecture. Le premier se composait d'un grand arc ogive supporté par des pilastres cannelés qui décoraient les quatre côtés de 8 piliers énormes. Du chapiteau des pilastres montait un faisceau de 4 colonnes légères qui s'arrêtaient à une large frise, un peu plus haut que la pointe de l'ogive. De cette frise, jusqu'à la naissance de la voûte, on voyait s'élancer une autre colonne, saillante des deux tiers et flanquée elle-même de deux colonnettes. A peu près à moitié de la hauteur de ces trois dernières colonnes, et passant sur elle par un ressaut , une corniche soutenue par des

consoles, courait le long de la grande nef. Au-dessus de celte corniche s'ouvrait une seule fenêtre par chaque travée, et audessous une galerie composée de quatre arcades cintrées, enfermées deux à deux par un plus grand cintre. Les corniches, les couronnements, les frises de ces divers étages, les chapiteaux des colonnes et des pilastres étaient décorés de fleurs, d'oiseaux, de feuillages et de figures capricieuses d'animaux monstrueux. La grand voûte, en bonnet carré, avait près de 100 pieds d'élévation.

Il n'est pas facile de déterminer quel a pu être l'usage de cette première église, éclairée par 22 vitraux, presque égale en étendue à Notre-Dame de Dijon, et telle que bien souvent les étrangers qui venaient visiter Cluny croyaient, en entrant dans l'avant-nef, avoir vu toute l'église du monastère. L'usage de ce vestibule est encore plus hypothétique lorsqu'on trouve qu'il n'a point été construit originairement, et en même temps que la grande église entreprise par saint Hugues , mais que cette partie antérieure du gigantesque monument ne fut élevée qu'en 1220, sous le vingtième abbé de Cluny, Roland P"". L'a-t-on bâti parce que la grande église ne suffisait point encore aux cérémonies du monastère dans les grandes solennités ? a-t-on voulu, au contraire, le destiner à contenir les serviteurs de l'abbaye, la suite des grands personnages qui la visitaient, la multitude des campagnes ou des villes environnantes, afin de réserver la basilique aux moines et à des fidèles séparés? Je ne sais. On peut aussi conjecturer que, malgré l'immense étendue de la basilique, il a fort bien pu arriver qu'à certaines époques , par exemple, dans le temps des chapitres généraux, de la visite des papes ou des rois , l'église ne suffît plus aux empressements de la foule, et qu'on eût ainsi voulu donner un nouvel espace au zèle ou à la curiosité des catholiques, qui surpassaient encore les colossales dimensions de l'édifice.

Mais voici la supposition qui me semblerait la plus naturelle. Dans les temps anciens, il arrivait quelquefois, surtout à l'époque du carême , qu'il n'était pas permis aux pénitents de pénétrer trop avant dans l'intérieur de l'église, et de s'appro-

cher du sanctuaire. Dans une pareille circonstance, l'usage de l'église de Rouen était de rapprocher la chaire du prédicateur le plus possible du portail , pour donner aux fidèles repentis la facilité d'entendre la parole de Dieu, sans entrer trop pro~ fondement dans le temple. Quelquefois même on construisait des autels dans le vestibule , pour que les pénitents pussent assister au saint sacrifice. Un autel de cette espèce se voyait autrefois dans la cathédrale de Noyon. Enfin, dans l'anciea pontifical de Ghâlons-sur-Saône, si voisin de Cluny, on lisait: In quihusdam ecclesiis sacerdos in aliguo altari foribus proximiori célébrât missanif jussu episcopiy pœnitentibus ante fores ecclesics constituas . (.iDans quelques é^MsQs, le prêtre, par ordre del'évê- » que, célèbre la messe sur un autel très-rapproché des portes » du temple, pour les pénitents placés devant le portail de » l'église, y) La destination du vestibule de Cluny ne seraitelle point indiquée dans ces paroles ? Au dix-huitième siècle, on ne voyait plus, il est vrai, dans l'avant-nef de Cluny, d'autel et de chaire à prêcher ; mais les temps étaient bien changés, cet autel et cette chaire temporaires avaient pu disparaître, parce qu'ils n'étaient plus nécessités par les nouveaux usages. Il n'était resté , à gauche de la porte d'entrée , qu'une table de pierre, de quatre pieds de long sur deux pieds et demi de large, conservant assez la forme d'un petit autel : son emploi paraissait ignoré. Seulement les mères et les nourrices avaient conservé la superstitieuse habitude d'y apporter leurs enfants, afin de les empêcher de pleurer. Elles nommaient cette table la table de saint Criard, et tous les efforts du monastère n'avaient pu déraciner cette crédulité populaire.

Au fond du vestibule se présentait le portail véritable ©t primitif de la basilique. Ce portail, devenu intérieur, avait 20 pieds de hauteur et 16 de largeur. Ses jambages étaient décorés de 8 colonnes, quatre de chaque côté, dont les intervalles étaient remplis par des ornements riches et variés : trois étaient d'un seul bloc. La première était taillée en réseau, In deuxième en vis ,, la troisième chargée de rosaces placées daas les cannelures, la quatrième nu.^ et sans ornements. Les bat-

tants delà porte avaient été recouverts de peintures. C'est audessus de cette porte qu'était placée cette énorme pierre, que saint Hugues avait pu seul soulever et placer mystérieusement pendant la nuit.

Cette fameuse pierre servait d'imposte à tout le portail, elle était d'un seul bloc de 3 pieds d'épaisseur. 23 figures y avaient été taillées en relief. Les ouvriers qui construisaient l'église avaient remarqué au milieu d'eux un homme merveilleux qui les surveillait sans cesse, travaillait avec eux et ne partageait jamais leur nourriture ; ils ne doutaient pas que ce fût un ange qui présidait à l'édification de la maison de Dieu ; maïs d'autres croyaient y reconnaître saint Hugues lui-même, qui ne quittait les ouvriers qu'à l'heure des repas, ou bien pour les exercices du chœur.

Au-dessus de la pierre miraculeuse , et dans le tympan du portail, dominait une majestueuse figure assise, tenant un livre de la main gauche, et de la droite donnant sa bénédiction. A ses côtés étaient représentées les figures symboliques des quatre évangélistes, et quatre anges, portés sur des nuages , embrassant et comme supportant le médaillon ovale dans lequel le trône du Christ était enfermé. La première archivolte qui cou-, ronnait le bas-relief se composait d'une suite de petits cintres, sous chacun desquels étaient des anges en adoration, hors dans celui du milieu, qu'occupait le Père éternel. Deux autres archivoltes concentriques à laprécédenteprésentaient, la première des feuillages, et la seconde des médaillons d'où sortaient des têtes toutes variées d'expression.

Plus haut régnait une suite d'arcades légères, supportées par des pilastres. Celle du milieu servait à éclairer une chapelle de saint Michel, placée derrière, et suspendue dans la grande nef comme les orgues de nos jours ; les deux voisines présentaient des niches vides ; le fond des huit autres était rempli de figures peintes d'abbés et de saints personnages. Sur la muraille, comprise entre cette galerie supérieure et les cintres du^ portai!, on avait sculpté en bas-relief quatre statues d'apôtres, d'environ 5 pieds de grandeur.

En franchissant le portail intérieur , on était enfin dans le temple principal ; on avait descendu quarante degrés. Mais les précautions des architectes avaient habilement écarté toute humidité par la distribution de longs canaux souterrains qui allaient se décharger, à l'orient, dans les beaux jardins de l'abbaye.

Au-dessus de la porte d'entrée, dans l'intérieur de la basilique , on ne remarquait pas , sans une vive curiosité , cette chapelle de saint Michel dont nous venons de parler, renfermée , en grande partie, dans l'intérieur de la muraille massive qui séparait l'avant-nef de la nef principale , mais débordant de six pieds, et se terminant en cul-de-lampe, dans l'église. Par un double escalier en escargot caché dans la muraille , on montait à cette chapelle, dont l'autel regardait l'orient.

La grande basilique avait plus de 4-10 pieds de long. Bâtie en forme de croix archiépiscopale, elle avait ainsi deux croisées ; la première longue de près de 200 pieds, large de 30 ; la deuxième longue de 110 pieds, et plus large que la première. La largeur moyenne deTéglise était de 110 pieds. Elle se partageait en cinq nefs.

Trente-deux piliers massi^'s, de 7 pieds et demi de diamètre, portaient la voûte principale , plus élevée encore que celle du vestibule. Ces piliers étaient flanqués, de trois côtés, de colonnes engagées qui ne montaient pas plus haut que la naissance des voûtes des collatéraux ; et du côté de la grande nef, c'étaient des pilastres au lieu de colonnes. Cependant on remarquait une disposition difl^érente dans les croisées, où les colonnes s'élançaient d'un jet jusqu'à la grande voûte, avec les piliers eux-mêmes qu'elles entouraient. Sur 28 autres piliers de la même dimension que ceux de la nef du milieu , s'appuyaient deux autres nefs de 55 pieds d'élévation, et les bascôtés hauts seulement de 37. L'édifice entier reposait donc sur 60 piliers sans parler du vestibule, et sur 68 en y comprenant le vestibule. Si l'on ajoute la longueur de cette avant-nef à celle de l'église, jusqu'à l'extrémité du chœur, on trouve 520 pieds,

et 555 en calculant l'espace contenu entre les deux tours de l'entrée. Saint-Pierre de Rome n'a que 575 pieds de longueur suivant les uns, et que 555 suivant les autres. Toutes les basiliques du monde sont infiniment éloignées d'atteindre à ces dimensions. On en voit la taille , pour ainsi dire , marquée et chiffrée sur le pavé de Saint-Pierre ; et Sàint-Paul de Londres, la plus grande basilique après la métropole chrétienne, n'a que 500 pieds.

Un nombre prodigieux de plus de 300 fenêtres cintrées , étroites, élevées, éclairaient l'église, mais y laissaient tomber de haut une lumière douteuse qui n'empêchait point cette religieuse obscurité qu'on demanda , plus tard , aux vitraux de couleur , après qu'on eut agrandi les fenêtres des cathédrales.

Sur la croisée principale s'élevaient trois clochers. Au midi, le clocher de Veau bénite; au nord, le clocher des Bisans ou de Sainte-Catherine; au milieu du sanctuaire, le clocher duchœur. Les deux premiers clochers, de forme octogone, contenaient chacun quatre grosses cloches ; le troisième , plus grand que les deux autres, et de forme quadrangulaire, en renfermait 18, dont 8 seulement subsistaient au dix-huitième siècle. Ces clochers offraient un aspect magnifique. Ils appartenaient tous à la plus élégante architecture romane. Leurs divers étages de fenêtres cintrées, tantôt simples, tantôt accouplées, mais toujours encadrées ou séparées par de légères colonnes à chapiteaux variés, les frises, les cordons, les ornements de ces étages inégaux, peuvent se juger et s'admirer encore dans le clocher méridional , le seul qu'on voie aujourd'hui. Le milieu de la deuxième croisée était surmonté d'un autre clocher appelé le clocher des lampes. Ils étaient tous couverts en ardoises; et la chronique latine du monastère mentionne les grandes réparations qu'y fit faire Jean de Bourbon, quarante-septième abbé de Cluny, au quinzième siècle, et les ardoises qui arrivèrent , par la Loire, de Bretagne jusqu'à Digoin.

Les colonnes de l'église étaient ornées de chapiteaux romans , dont quelques-uns, conservés encore, présentent toute

l'habileté et toute la variété des sculptures de cet âge. Dans chaque travée, deux rangs de petites arcades ouvertes au-dessus de la grande, différant de celles du vestibule par leur nombre et leur disposition , conservaient toutefois le style roman le plus pur, aussi bien que celles du vestibule, et à plus forte raison, puisqu'elles avaient été construites plus d'un siècle auparavant. Les trois arcades du rang inférieur étaient supportées par des pilastres , les trois supérieures par de petites colonnes. Mais on remarquait encore dans cette construction toute à plein cintre la forme ogivale de la grande arche ouverte sur les collatéraux, forme plus remarquable même ici que dans le vestibule , à cause de l'antériorité de la date. Cette bizarrerie n'empêche point que l'on n'assigne à l'église le caractère architectural que nous lui avons donné. L'ogive que l'on reconnaît dans quelques monuments de cette époque n'était qu'un accident. Elle n'était point encore l'expression d'un système; le style gothique n'existait pas.

A l'entrée du chœur on voyait adossées au dixième pilier de la grande nef quatre grandes statues de bois peint ; elles représentaient saint Mayeul, une tiare à ses pieds; saint Hugues, tenant l'abbaye dans sa main droite ; saint Odon, un livre à la main ; saint Odile , portant une crosse. Ces attributs allégoriques étaient accompagnés des armoiries de chacun des quatre abbés.

Le chœur comprenait environ le tiers de la grande nef. Au milieu du chœur il y avait deux jubés ; mais on y admirait principalement le sanctuaire , hardiment porté par huit colonnes de marbre, de 30 pieds d'élévation. Six surtout étaient précieuses, trois de cipolin d'Afrique, trois de marbre grec de Pentélie veiné de bleu. Saint Hugues les avait fait amener d'Italie par la Durance et le Rhône. Leurs chapiteaux surtout étaient sculptés avec une rare magnificence et avec toute la variété infinie de l'art roman.

l\ y avait au chœur 225 stalles pour les religieux, toutes d'un travail remarquable , mais bien postérieur à la fondation de l'église; car, pendant la durée des siècles, le chœur changea

plus d'une fois de proportions et de distribution. Au quinzième siècle, Jean de Bourbon avait fait entourer le sanctuaire de tapisseries magnifiques, nommées tapisseries de la passion, lesquelles représentaient les scènes de la vie et de la mort de Jésus-Christ, et d'autres sujets pieux, tirés quelquefois de la vie des saints abbés de Gluny. Nul vestige n'est demeuré de ces tapisseries regrettables.

Ce qui est bien plus regrettable encore, c'est la belle peinture qui remplissait la voûte de l'abside (1) . Elle représentait la figure du Christ, de 10 pieds de hauteur, porté sur des nuages, «ne main levée, l'autre posée sur l'Apocalypse fermé des sept «ceaux. A ses pieds reposait l'agneau sans tache. Cette composition gigantesque était accompagnée des figures ailées de Fhomme , du lion , de l'aigle et du bœuf. Toute cette peinture se détachait sur un fond d'or orné de losanges, en forme de mosaïque.

Ce bel ouvrage, qui décorait la coupole de Cluny, avait conservé, jusqu'au dix-neuvième siècle, tout l'éclat et toute la fraîcheur de ses couleurs primitives. Il serait aujourd'hui une chose bien rare en Europe ; mais le fondateur du musée des Petits-Augustins, M. Alexandre Lenoir, chargé de conserver ies monuments antiques , ne put sauver celui-ci, malgré ses lettres au ministre Chaptal. Quelques-uns, entre autres VArt en province, ont attribué à l'an 1000 cette peinture, dont les couleurs étaient mélangées à l'eau d'œuf, d'après l'usage du temps. Cette date ne saurait être exacte , puisque l'église , commencée en 1089, ne fut terminée que dans le siècle suivant. La peinture de la coupole appartient donc à la fin du onzième siècle , ou au commencement du douzième siècle , à moins qu'on ne suppose, ce qui n'est pas supposable, que l'abside de l'église a été bâtie longtemps avant l'église elle-même , qui n'eût fait que se joindre à la vieille coupole.

(1) M. Lenoir en a donné un dessin et une description dans son Musée des monuments français ; mais ce dessin et cette description, aussi infidèles Fun que l'autre, n'attestent que trop le peu d'intelligence que l'on avait du style roman à l'époque où Lenoir a écrit son livre.

Même au onzième et au douzième siècle, la coupole peinte deCluny était infinimentremarquable; sa conservation manque à l'histoire de l'art. On ignore entièrement le nom du peintre. Appartenait-il à la Bourgogne, à la France? L'abbé deCluny Favait-il fait venir d'Orient ou d'Italie ? Était-il de la famille de ces artistes qui couvrirent de mosaïques d'or les voûtes des églises vénitiennes? Qui le saura jamais?

On avait adossé, soit aux jubés, soit aux piliers même de la grande nef et de ses collatéraux, un grand nombre d'autels consacrés à des saints divers. Nul autel pourtant ne se voyait avant le sixième pilier de la nef principale. Je dois épargner au lecteur les noms et le nombre de ces autels disséminés dans l'enceinte sacrée.

Le grand autel était placé un peu au delà de la seconde croisée. On en vantait le précieux sanctuaire, et la magnifique pierre de jaspe qui l'embellissait. Plus loin, il y en avait un autre, appelé l'autel matutinal. C'est à cet autel que, jusque dans les derniers temps, s'était maintenu l'antique usage de la communion sous les deux espèces, et que les assistants du prêtre qui officiait, les fêtes et les dimanches, prenaient la communion du vin avec un chalumeau d'or, dont l'extrémité plongeait au fond du calice. C'est aussi derrière cet autel matutinal qu'on voyait le tombeau de Hugues, le saint fondateur de l'église.

Les principales chapelles, aussi vieilles que la basilique^ étaient reléguées, autour de la colonnade octogone du chœur, dans cinq voûtes en cul de four.

D'autres chapelles s'ouvrirent ultérieurement, soit le longj des nefs latérales, soit le long des deux croisées. De ce nom-j bre la fameuse chapelle Bourbon, élevée au xv^ siècle, dansi toute la richesse de l'art gothique , et destinée à survivre seule I aux désastres de l'église mère, à côté du clocher méridional;] mais triste, mais nue, mais privée de ses tableaux, de ses autels, de ses statues, que Jean de Bourbon y avait placés avec splendeur; montrant pourtant encore à l'œil des curieux les restes de ses quinze belles figures de prophètes et de pa-J

triarches, portant sur leurs poitrines de larges légendes rouges avec des lettres d'or effacées ; puis ses quinze niches vides au-dessus des prophètes; ses élégantes et gothiques pyramides ; les gracieuses découpures de sa niche gothique placée à gauche de l'autel détruit ; sa voûte légère armoriée de fleurs de lis; tout à côté de la chapelle, la chambre de Jean de Bourbon (1) , sa cheminée , son écusson barré, son prie-Dieu : pauvre chapelle ! que la protection administrative a sauvée de la destruction pour en faire comme un reliquaire oii reposent les débris admirables de quelques chapiteaux, une magnifique pierre sculptée d'autel roman, une belle urne en marbre blanc, dont des serpents entrelacés forment les anses, le plan de l'abbaye qui n'est plus , quelques tronçons de colonnes et des fragments de tombeaux !

Les tombeaux aussi couvraient la surface sacrée. On y montrait surtout, outre ce que nous avons déjà dit , ceux du pape Gélase, de vingt-six abbés de Cluny, d'une foule d'archevêques , d'évéques, de princes et de personnages de distinction, dont les noms et les épitaphes, en vers ou en prose latine, bien qu'intéressants à l'œil de l'antiquaire , doivent pourtant être négligés par l'historien. Je ne veux nommer, avec les illustres morts de la maison de Bourgogne , avec les Soubise et les ducs de Pondevaux , qu'une sœur de saint Louis , Pernette , qui , devenue veuve , en 1270, de Hugues Guichard d'Hauteville, fils de Tancrède, bâtard de Roger, duc de Pouille, lequel mourut dans l'expédition de Tunis, vint mourir à Cluny en 1286. D'autres sépulcres célèbres, placés hors de l'église, ornaient Saint-Pierre-le-Vieux, les cloîtres et les cimetières de l'abbaye .

Aucune charpente n'apparaissait dans l'édifice gigantesque. On n'apercevait partout que des voûtes pleines , immédiatement recouvertes d'une toiture revêtue de tuiles creuses, telles qu'on les emploie encore dans la haute Bourgogne, à Milan et à Rome.

(1) Cet oratoire, d'où l'on suppose que le cardinal entendait les offices, était lui-même sous l'invocation de saint Eutrope.

Le lecteur me pardonnera, j'espère, les détails, trop scrupuleux, et cependant trop incomplets, sans doute, que j'ai voulu consacrer à la mémoire d'un grand monument qui n'est plus. Il ne serait pas facile, quand l'église de Cluny serait debout encore, d'écrire à leur date le détail des constructions ou des ornements qui s'ajoutèrent successivement au luxe des siècles. De pareilles descriptions, qui entraînent toujours le récit hors de l'ordre naturel des temps, ne tardent point a devenir fatigantes, même pour un édifice vivant. Quelle difficulté , quelle impossibilité de décrire avec intérêt, avec exactitude, le temple dont les pierres sont dispersées (1) 1

Je veux donc que l'immense basilique de Cluny reste pour tous dans toute la nudité de son type austère et primordial. Je ne parlerai pas même des belles et nombreuses fenêtres gothiques qui éclairaient, dit-on, les appartements des étrangers, et que l'on peut admirer encore au côté occidental des bâtiments de l'abbaye. Le monastère doit demeurer essentiellement roman, avec le portique roman que j'ai cité, avec toutes les maisons romanes si remarquables que l'on rencontre aujourd'hui même , à Cluny, près de l'enceinte monastique , et autour des autres églises de la ville. Les temps de l'époque romane furent les temps de la véritable splendeur de l'illustre couvent de Bourgogne : laissons d'accord ensemble sa grandeur morale et sa grandeur matérielle , dans le même caractère artistique et historique.

Comment une telle œuvre put-elle s'accomplir en si peu d'années, et avec des frais si nécessairement énormes? On le comprendrait difficilement, si nous n'avions donné déjà les principaux traits de la vie morale de l'abbaye. Tous les rois de l'Europe, dont les relations furent si intimes et si fréquentes avec saint Hugues, y contribuèrent sans doute par leurs ofFrandes; mais celui que l'histoire surtout désigne comme le principal édificateur du temple de Cluny, c'est, je l'ai dit, le

(1) Je dois un remercîment public à M. Ochier, docteur-médecin à Cluny, qui a bien voulu m'aider de sa science, de ses conseds et de ses manuscrits. J'y aurai recours plus d'une fois encore.

roi Alphonse VI, d'Espagne. Il fit passer beaucoup d'argent à cette pieuse destination, sans compter les autres donations dont il combla le monastère. Aussi, dès la vie du roi espagnol, et après sa mort, faisait-on des prières et des aumômes dans tous les couvents de la dépendance de Cluny, pour le salut de l'âme d'Alphonse et de sa femme, qui l'avaient ordonné dans leurs actes de libéralité. A Cluny, on servait, chaque jour, à la première table du réfectoire, le dîner d'Alphonse, comme si le roi le devait manger, puis on le donnait à un pauvre. En sa mémoire, le jeudi saint, on lavait les pieds de trente indigents, puis on leur donnait à manger, suivant l'ancienne coutume. Le jour de Pâques, on en nourrissait cent autres. Alphonse avait dans l'église un des principaux autels, et devait avoir part à toutes les messes qui s'y célébraient. Pendant un an entier, on y dut offrir le saint sacrifice, chaque jour aussi, à l'heure même de la mort d'Alphonse ; et son anniversaire devait enfin s'y renouveler, tous les ans, avec autant de so* lennité que ceux de l'empereur Henri le Noir et de l'impératrice Agnès, autres célèbres bienfaiteurs de l'abbaye.

Outre les générosités royales ou seigneuriales , le zèle des simples chrétiens concourait à la création de ces merveilles pieuses. Tous voulaient contribuer à la construction de l'église; lesouvriers eux-mêmes, chacun selon son art, offraient une part de leur travail, comme une aide gratuite : l'église , ainsi achevée, devait être chère à tous, car elle était l'œuvre de tous. Ainsi put s'élever, en ces temps de croyance, la basilique clunisoise; et l'on aurait peine à en comprendre l'exécution rapide , sans les efforts combinés d'une pensée unanime et d'un concours universel.

Qui en fut l'architecte? On en attribue le principal honneur à un moine du lieu, Hézelon, duquel on vante beaucoup l'érudition et l'éloquence. Si la chose est vraie, l'église romane du XI*' siècle a été plus heureuse que tant de monuments magnifiques des temps postérieurs qui ont perdu à jamais le nom de leurs architectes. Mais aussi les moines écrivaient et se souvenaient.

Une chronique de l'abbaye place encore dans la vie de saint Hugues la construction d'un immense réfectoire , au midi de l'église. Ce réfectoire, long de cent pieds et large de soixante, contenait six longs rangs de tables, sans compter trois autres tables transversales , destinées aux fonctionnaires de la communauté. Il était orné de peintures qui retraçaient les histoires mémorables de l'Ancien et du Nouveau Testament, les portraits des principaux fondateurs et bienfaiteurs de l'abbaye. On y voyait surtout un immense tableau représentant le Christ et le jugement dernier : on lisait au bas ces quatre vers latins :

Ecce dies magnus, quo judex prœsidet agnus , Spontè vel ingratum cui subditur omne creatum. Infelix verè cui non datur ista timere ! Nam prœsens ignis domus est aeterna malignis.

« Voilà le jour solennel où l'agneau va siéger en juge sou- » verain, l'agneau de Dieu, à qui toute créature est soumise, » qu'elle le veuille, ou qu'elle résiste : profondément malheu- » reux est celai auquel il n'est pas donné de redouter la sen- )) tence suprême ! car les flammes que vous voyez sont la )) demeure éternelle des méchants. »

Les peintures, l'artiste, le poëte, tout est inconnu, tout a disparu pour nous. J'aime à croire que le peintre valait mieux que le poëte. Je remarque pourtant dans ces vers latins la rime, non pas des derniers mots de chaque vers, mais de chaque première syllabe du troisième pied avec la dernière syllabe de chaque vers. Ces bizarreries, ces tours de force, qui ont préludé à la rime des nations modernes, se rencontrent dans les vers latins, et jusque dans la simple prose, bien avant le xi^ siècle. Chose remarquable! ces siècles de basse latinité avaient mis à 1^ mode précisément ce qui était regardé comme un défaut dans l'âge d'or de la littérature latine, qui évitait ces consonnances avec autant de soin que nous évitons encore nous-mêmes de faire rimer l'hémistiche de notre vers français avec sa désinence finale. — La rime est née peut-être i dans la psalmodie des cloîtres, parce que le retour périodique

des mêmes consonnances devait singulièrement faciliter les chant d'église.

A présent que le monument bénédictin répond au nombre des frères et à l'importance historique de la congrégation clunisoise , il est temps de reprendre la suite des événements. Mon récit touche à une crise morale qui faillit compromettre l'avenir et la prospérité du premier monastère des Gaules.

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