‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 15 sur 60 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

Pierre-le-Vénérable. — Il se décide pour Innocent II contre Anaclet. •— Innocent II consacre la nouvelle église. — Pierre assiste à divers conciles. — Suger et saint Bernard l'invitent à l'assemblée qui prépare la seconde croisade. — Assemblée religieuse et féodale , où l'on s'engage à défendre l'abbaye. — Anachorètes à Cluny. — L'abbaye fonde des monastères en Asie. — Situation de l'abbaye à la mort de Pierre-le-Vénérable.

Pierre Maurice, depuis surnommé le Vénérable, appartenait encore à l'Auvergne, qui déjà avait vu naître saint Odilon et le duc Guillaume, fondateur du monastère. Avant d'être élu abbé de Cluny, en 1122, à l'âge de trente ans, il avait été élevé à Souxillange, l'une des filles de Cluny, par les soins de saint Hugues, son maître ; puis il était devenu prieur de Yézelay.

Dès sa jeunesse, on le nommait le docteur et le maître des vieillards , et le soutien de l'ordre monastique. Théologien, poëte, orateur, il joignit à de vastes connaissances dans toutes

les sciences divines et humaines la pureté d'une vie sans tache et la probité d'un beau caractère. Bien qu'il se montrât toujours défenseur intrépide de l'Eglise catholique, et, comme on disait alors, le fouet de V hérésie, cependant la sincérité de ses croyances était tempérée par toute la tolérance de la charité chrétienne. Son nom, mêlé sans cesse aux grands noms du douzième siècle, n'a pas fait sans doute plus que ses devanciers illustres pour la prospérité de l'abbaye de Cluny ; mais sa célébrité est venue à une époque déjà éminemment littéraire, dont nous savons mieux l'histoire ; et sa renommée nous est arrivée plus facilement au milieu d'un cortège de noms historiques plus connus. Pierre Maurice, en effet, tient une place éminente entre les plus hauts personnages de son époque , et reste encore un très-grand homme en un siècle qui en a tant produit.

Des nombreux auteurs qui ont parlé de Pierre , il n'en est aucun qui ne se plaise à s'étendre sur les mérites du saint abbé. Son humilité, son onction, ses lumières, sa tendresse de cœur, l'élégance de sa taille, la gravité de ses mœurs, la beauté de sa figure, et jusqu'au son agréable de sa voix, rien n'échappe aux louanges de ses biographes. Ces éloges, qui sont tous d'accord entre eux, prouvent de quels heureux dons naturels était revêtu Pierre, en même temps qu'ils annoncent un de ces hommes prédestinés à jouer un grand rôle dans le monde.

Les premiers soins de Pierre le Vénérable furent d'éteindre les derniers feux du schisme de Pontius, et de réformer les abus qui s'étaient introduits dans le monastère. Il est historiquement le premier réformateur de l'abbaye. Les soixanteseize articles de ses statuts nous ont été laissés. Nous trouverons l'occasion d'en apprécier ailleurs l'esprit et le caractère.

A peine était-il délivré de sa lutte avec Pontius, que sa puissance se signala dans une occasion grave. Une double élection papale avait eu lieu. Innocent II et Anaclet divisaient l'Europe chrétienne. Anaclet était encore un moine de Cluny : il semblait donc naturel que les inclinations de l'abbé le portassent

vers un élève de son abbaye. Pierre cependant se décida promptement en faveur d'Innocent. Cette démarche d'un seul homme entraîna l'Europe. L'Eglise gallicane, dans un concile convoqué par le roi de France, suivit l'exemple de Pierre, qui traça également la conduite du roi d'Angleterre, de l'Espagne et de l'empereur. Quelques-uns reprochèrent cependant à Pierre d'avoir abandonné la cause d'un religieux de Cluny; mais ce fut cette raison même qui donna tant d'autorité au choix du savant abbé, et qui lui fit partager avec saint Bernard l'honneur d'avoir décidé entre Anaclet et Innocent; cet Anaclet, fils d'un juif puissant, converti par Grégoire VIÎ, et à qui le sobriquet d'enfant de juif, judaica soboles, qu'on trouve à chaque instant dans les reproches que lui adressent ses ennemis, nuisit peut-être plus que toutes les autres raisons des adversaires de l'antipape.

Aussi le pape préféré s'empressa-t-il, à son voyage de France, devenir consacrer enfin, en 1131, la grande basilique achevée du monastère clunisois, et de perpétuer en sa faveur les immunités que tant de papes, et Honorius, le dernier, avaient si souvent décrétées. Pierre envoya au-devant du saint-père soixante chevaux ou mulets ; et la cérémonie de cette dédicace, qui eut lieu le 25 octobre, le même jour que Urbain II avait déjà consacré le grand autel, réunit toutes les splendeurs imaginables. Tout ce que pouvait ajouter la présence des cardinaux, d'une foule d'évêques, d'une inombrable noblesse, de toute la population environnante, attirée par la nouveauté d'un tel spectacle, concourut à l'éclat de cette immense solennité. Innocent II resta onze jours à Cluny, où il devait encore revenir l'année suivante, au mois de février 1132.

Cette année même, pour corroborer les réformes monastiques qu'il avait méditées, Pierre convoqua à Cluny un chapitre général. Deux cents prieurs de monastères dépendant de Cluny, et plus de douze cent douze frères, parmi lesquels on remarquait le moine Orderic Vital qui le rapporte, arrivèrent au chapitre. En ce temps-là plus de deux mille abbayes, ^

prieurés, doyennés, étaient assujettis au glorieux chef d'ordre, sans compter plus de trois cent quatorze églises, collèges, ou monastères, seulement associés.

En llSi', Pierre se distingue au concile de Pise. En revenant de cette assemblée, il éprouva le sort réservé à tant d'autres pères français du concile. Il fut arrêté, dépouillé par une troupe de bandits, partisans de l'empereur Conrad IIÏ , et fort content encore d'échapper à un tel danger en perdant ses gens et tout ce qu'il avait avec lui (1). Ce fut aussi à son retour de Pise qu'il apprit la mort de sa mère, sainte femme, qu'il avait placée dans son monastère de Marcigny, et dont il raconte, avec tant de larmes et d'éloquence, la vie, les vertus, la tendresse maternelle et la fin touchante.

En 1138, il assiste au deuxième concile de Latran. On le voit encore en Italie, en 1143, faisant de paternels efiPorts pour rétablir la paix entre les Pisans et les Lucquois. Peu après il se trouve en Espagne, où les soins de son monastère n'occupèrent pas seuls ses loisirs ; puis à Rome, où l'appelait Célestin II, qui désirait le voir, et lui avait notifié son avènement. Pierre y assista du moins à l'élection de son successeur, Lucius II, et revint à Cluny avec des lettres du souverain pontife, qui n'oubliait pas les intérêts du monastère.

Quelquefois il se rend médiateur entre le roi de France et le comte Amédée de Savoie (2). Son intervention n'est pas moins puissante entre le souverain pontife et le roi d'Espagne, échauffés dans une vive querelle au sujet de l'archevêché de Saint-Jacques en Galice , dont chacun d'eux voulait disposer. Dans la grande insurrection communale de Véselay, qui éclata en ce temps, et que M. Thierry nous a si pittoresquement racontée, figurait sur le premier plan l'abbé de Véselay, l'un des frères de Pierre-le-Vénérable. Louis-le-Jeune écrasa la commune par sa prépondérance royale. Mais lorsque, brouillé lui-même avec le saint-siège, à l'occasion de l'arche-

(1) V. la note E, dans les pièces justificatives.

(2) V. la note F, dans les pièces justificatives.

vêché de Bourges, il mit à feu et à sang la ville de Vitri, pour se venger du comte de Champagne, qui avait donné asile, au mépris de l'autorité royale , à l'archevêque de Bourges repoussé par le roi et favorisé par le pape, il vit son royaume entier frappé d'un interdit foudroyant, et fut heureux de rencontrer en Pierre-le-Vénérable un puissant intercesseur qui le réconciliât avec la cour de Rome (1).

La grande assemblée de France était décrétée , qui devait, en 1146, préparer la deuxième croisade ; saint Bernard et Suger supplièrent eux-mêmes l'abbé de Gluny d'y assiter : je traduis leurs deux lettres :

(( J'ai appris par des lettres récemment arrivées d'Orient, lui disait Suger, les calamités de l'Eglise orientale et de la croix du Seigneur, les douleurs du roi de Jérusalem, des chevaliers du Temple et des autres chrétiens assiégés dans Antioche. Tant de malheurs doivent vous être aussi connus. C'est pourquoi les archevêques et évêques, le roi de France lui-même et les grands du royaume, nous nous sommes réunis à Laon. Là, nous avons résolu de tenir à Chartres, quinze jours après l'octave de Pâques, une assemblée générale à laquelle nous convoquerions les archevêques, les évêques et les abbés de plusieurs provinces. Notre but, en cette assemblée, est de soutenir la maison de Dieu comme avec un mur d'airain, et d'opposer à ces douleurs presque inconsolables toutes les consolations de la prudence et des bons conseils, de peur que la foi ne vienne à être complètement exilée des lieux mêmes qui nous l'ont transmise. Et comme votre présence serait très-nécessaire à notre oeuvre et aux dispositions que nous méditons; au nom de Dieu, dont c'est ici la cause, et pour qui nous devons toujours être prêts à subir la prison et la mort; au nom des archevêques et des évêques qui nous ont chargé de leur mandat ; en notre nom, enfin, nous invitons, nous avertissons, nous prions avec supplication votre grandeur de vouloir bien assister, au jour et au lieu indiqués, à

(1) V. la note G, dans les pièces justificatives.

cette importante affaire. Nous vous prions en outre de faire passer de suite ces autres lettres, ci-incluses, à votre cher frère, l'archevêque de Lyon, de peur que tout retard lui soit une occasion de ne point venir à Chartres. »

« Je ne doute point, lui écrivait saint Bernard, que le lamentable gémissement de l'Église orientale ne soit arrivé à vos oreilles, et jusqu'au fond de votre cœur. Plus vous êtes grand, plus il convient que vous donniez de grands témoignages d'affection et de pitié à cette église, votre mère, et la mère de tous les fidèles, surtout alors qu'elle souffre d'une affliction si vive et d'un péril si imminent. Plus vous tenez un rang élevé dans la maison de Dieu, plus le zèle de la maison de Dieu doit vous dévorer. Car, si nous endurcissons nos entrailles et nos cœurs, si nous traitons avec légèreté cette plaie chrétienne , si nous ne pleurons pas sur ses douleurs , oii est notre piété envers Dieu, notre charité envers notre prochain ? Et si nous ne cherchons pas, avec toute la sollicitude imaginable, à offrir des conseils et des secours, pour remédier à tant de maux, comme à tant de dangers , comment ne serions-nous pas convaincus d'ingratitude envers celui qui, au jour du malheur, nous a cachés au fond de son tabernacle ; nous, doublement et plus justement punissables en effet, qui manquerions à la fois à tous nos devoirs envers la gloire divine, comme envers le salut de nos frères? J'ai cru qu'il m'était permis de vous écrire ces choses en confidence et avec familiarité, à cause de la bienveillante faveur avec laquelle votre excellence daigne me traiter, moi indigne. Nos pères, les évêques de France, vont se réunir à Chartres, le troisième dimanche après Pâques, avec le roi , notre seigneur, et les grands du royaume, pour s'occuper des affaires d'Orient. Plut à Dieu que nous fussions dignes d'y jouir de votre présence ! Car il importe que cette grave résolution soit prise par les conseils de tous les hommes éminents. Vous serez agréable à Dieu, si cette grande œuvre , qui est la sienne, ne vous demeure pas étrangère, et que le zèle de votre charité éclate à propos, au tempsdelatribulation. Vous le savez, ô mon père chéri, c'est dans l'adversité qu'on recon-

naît ses vrais amis. J'ai donc la confiance que vous ajouterez à cette auguste assemblée l'autorité de votre personne, autorité si puissante, non-seulement par l'importance de l'église de Cluny à laquelle Dieu vous a préposé, mais encore, et surtout, par la sagesse et l'esprit de grâce dont le Seigneur vous a doué, pour le bien de tous et pour l'honneur de Dieu. Qu'il daigne lui-même vous inspirer la résolution de venir à Chartres, et de fortifier et d'éclairer par votre présence si désirable la réunion de ses serviteurs qui ne se rassemble qu'en son nom , et par le zèle de son nom. »

Des infirmités, la réunion d'un chapitre général, empêchèrent Pierre-le-Vénérable de se rendre aux désirs des abbés de Saint- Denis et de Clairvaux (4) ; mais en revanche, il s'unit au prieur de Souvigny, Brocardus, pour prêter six cents marcs d'argent au fils d'Aymon, (Archimbald) Archambaud de Bourbon, partant avec Louis-le-Jeune pour la Palestine. Archambaud et sa femme, la comtesse Agnès, jurèrent à Souvigny, sur l'autel de saint Maïeul, en présence de témoins, qu'ils rendraient fidèle- j ment la somme.

Un troisième voyage de Bome fut entrepris, en 1150, par Pierre, sous Eugène III, qui le combla également de toutes les marques d'estime, de toutes les faveurs qu'il lui fut possible de désirer, et qu'il raconte lui-même dans ses ouvrages (2).

Je ne saurais trop admirer cette étonnante activité dans les affaires graves et dans les voyages, cette activité qui, dans nos jours même de civilisation et de communications faciles, serait encore fort remarquable.

Et quand ce grand homme avait ainsi accompli les missions | que lui commandait le bien de l'église et de l'état, il venait humblement se reposer et se recueillir dans la solitude, se délassant, par l'étude et les vertus monastiques, des troubles et des mouvements de sa vie publique.

(1) V. la note H, dans les pièces justificatives.

(2) V. la note I, dans les pièces justificatives.

Le zèle delà religion monastique n'était pas encore refroidi. Plus de quatre cent soixante moines habitaient alors Cluny, et Pierre pourvoyait, comme un bon père de famille, à leur nourriture, à leur entretien, à leur repos. A sa prière, se réunit un synode dans l'église de Saint-Vincent de Mâcon, en 1153, pour rassurer les Clunistes contre les pillages effrénés qui les tourmentaient alors. L'assemblée, sous la présidence dulégat dupape, le cardinal Oddon, comprenait l'archevêque de Lyon, Héraclius, frère de l'abbé de Cluny (celui-là même qui fut confirmé dans cette haute dignité par un diplôme célèbre de l'empereur Frédéric II), les sufPragants de la métropole, les évêques d'Autun, de Mâcon et de Châlons. On y voit paraître aussi un comte Guillaume de Bourgogne , un autre Guillaume, comte de Châlons, les seigneurs Humbert de Beaujeu, Josserand le Gros de Brancion, Hugues de Berzé, Hugues deClessé, et bien d'autres nobles de Bourgogne. Tous, après trois jours de séance, devant tout le clergé et le peuple, s'engagent à maintenir la paix des possessions et des personnes monastiques ou laïques de l'abbaye de Cluny , dans tous les pays compris entre la Saône, la Loire et le Rhône, et ceux situés entre Autun et Châlons, promettant de poursuivre et de punir tous les malfaiteurs , et de les assiéger dans leurs retraites. Je remarque que les habitants de Cluny promettent, dans la même assemblée, de prendre les armes pour la même cause, avec les seigneurs, toutes les fois qu'ils en seront requis. Ce qui prouve qu'autour de l'abbaye s'était progressivement groupée une population déjà considérable. Dans le dixième siècle, Cluny se nommait Villa ; au synode de Mâcon on le nomme Civitas.

Pierre-le- Vénérable protégeait en même tempsl'abbaye contre les prétentions de la puissance seigneuriale. Il obtint de Hugues-le-Déchaussé, seigneur de Clermain , la démolition d'une tour féodale qui menaçait l'indépendance du monastère (1).

(1) V. la note L, dans les pièces justificatives.

Il y avait encore , en ce temps, à Cluny, des hommes d'une vertu ascétique.

Pierre-le-Vénérable raconte lui-même la sainte vie de l'un de ses frères, qui se nommait Benoît. « Ce moine austère, absti-| nent, charitable, d'une patience, d'une humilité à toute épreuve, ne parlait point, ne prenait part à aucun jeu, à aucune plaisanterie, à aucune distraction, de quelque espèce qu'elle fût. Il passait tout le jour à psalmodier, à méditer les saintes Écritures, toute la nuit à veiller, à prier. Ses soupirs et ses larmes étaient sans fin. Même dans les longues nuits d'hiver , il soutenait ces pieuses insomnies. Lorsque, pour obéir aux règles monastiques, il fallait qu'il se mît sur sa couche, il s'y tenait assis plutôt qu'étendu. Mais quand il était libre de courir au pied des autels, c'est à peine s'il se permettait de goûter quelque repos indispensable. Assis sur son lit, il n'était pas inactif. Rarement ses yeux cessaient de pleurer, et sa bouche de psalmodier. II s'était habitué à martyriser son corps et à le couvrir incessamment des plus cruels cilices. Le bienheureux s'était confiné, comme dans une sorte d'oratoire, au sommet d'une tour très-haute et très-étroite, et fort éloignée du couvent. Là, nuit et jour livré aux contemplations saintes, il s'élevait en esprit au-dessus des choses mortelles, et s'unissait perpétuellement, par une vision intérieure, aux concerts des anges. Des prières qui ne finissaient point, des larmes qui ne tarissaient jamais, les flagellations les plus violentes, les sacrifices quotidiens, dontla tour était le seul témoin, voilàsavie. Mais tant de vertus ne purent entièrement se cacher ; car les saints ont beau dissimuler et ensevelir leurs œuvres au fond des lieux les plus secrets; ce que les hommes ne disent point, les pierres elles-mêmes le révèlent et le proclament. Son corps exténué, sa face amaigrie, ses longs cheveux en désordre, vénérables par leur blancheur, son visage abattu, ses yeux creusés et à peine visibles, sa bouche agitée sans relâche par les psalmodies divines, tout annonçait qu'il habitait bien plus les cieux que la terre. »

Nous avons peine, aujourd'hui , à comprendre les prodiges

de ces macérations extraordinaires, et la grandeur morale de ces sacrifices corporels.

Plusieurs autres anachorètes étaient disséminés, dès les premiers temps du monastère , autour de l'église de Cotte , propriété de l'abbaye, située au milieu d'une épaisse forêt de ce nom, ainsi appelée, dit-on, du nom d'un lieutenant de César, Lucius Cotta , qui, à en croire les traditions du pays, a campé dans ce lieu, et y a laissé un vieux pont auquel les habitants n'ont point encore laissé perdre la dénomination de son constructeur traditionnel. Jusqu'au pied du pittoresque château de Boutavant, que la maison de Brancion vendit plus tard à l'abbaye, on avait élevé une chapelle ; et le comte Geoffroy, de Semur, avec son fils et ses trois filles, étaient venus renouveler au fond des cloîtres la ferveur des anciens temps.

Des accroissements plus sérieux avaient signalé l'administration de Pierre. Le roi d'Angleterre, Etienne, avait confirmé, en faveur de l'abbaye, la donation annuelle de cent marcs d'argent faite par l'oncle du roi régnant. Le roi d'Espagne, Alphonse, concédait un monastère de Salamanque; l'empereur d'Allemagne, Frédéric, offrait l'abbaye de Baume. Un grand nombre d'évêques , d'archevêques , accordaient à l'abbaye plusieurs maisons monastiques, ou bien plusieurs de ces chartes qu'un grave historien moderne a comparées à celles que les communes obtenaient alors de leurs seigneurs. Il n'est pas jusqu'au sénat de Venise qui ne s'engage à payer tous les ans à Cluny cent livres d'encens.

Mais le point véritable d'agrandissement auquel présida Pierre était marqué par les événements du siècle. C'étaient alors les croisades, et l'impulsion religieuse et guerrière qui poussait l'Europe sur l'Orient. L'abbaye de Cluny avait, jusqu'ici, fait assez de conquêtes dans toutes les parties de l'Europe. C'est à l'Asie qu'elle devait prétendre, et les établissements des croisés lui en ouvrirent le chemin. Des noms bibliques s'ajoutent à tous ceux que nous avons prononcés en parlant des clunistes. On les voit créer un monastère dans la vallée de Josaphat, dont Gelduinus, moine de Cluny, devient

abbé ; un autre sur le Mont-Thabor; et pour prendre leur part aussi des dépouilles de l'empire latin de Byzance, ils établirent le monastère de Civitot jusque dans les faubourgs de Gonstantinople.

Avec ces dernières conquêtes la vie de Pierre-le-Vénérable est terminée. Mais ses moments suprêmes sont marqués par l'amitié vive qui le liait au frère du roi d'Angleterre, l'archevêque Henri de Worcester.U l'appelle à Cluny, il le supplie de venir l'aider dans l'administration monastique; et c'est, pour ainsi dire, entre ses bras qu'il expire, à l'âge de soixante-cinq ans, après avoir régi trente-cinq ans l'abbaye qu'il aimait. Des regrets unanimes éclatèrent à sa mort. On ne pouvait croire encore l'avoir perdu, tant son visage avait conservé de beauté pure et de sérénité! chacun l'embrassait mort : on buvait l'eau qui avait servi à le laver ; on se disputait, comme une relique, les moindres choses qui lui avaient appartenu. Il semblait que, par un pressentiment sinistre, le monastère comprît que l'une de ses dernières splendeurs s'éteignait, et que cette pensée triste augmentât la douleur d'une telle perte.

C'est qu'en effet avec Pierre-le-Vénérable a péri la plus grande gloire du monastère. Le comble de la prospérité est arrivé pour Cluny. A ce point, il n'y a plus qu'à descendre: tout l'effort est de se maintenir et de lutter contre une décadence inévitable. Réforme, sévérité de la règle, rien n'y pouvait faire : la haute mission de l'abbaye était presque achevée.

Un ordre nouveau allait naître , si déjà il n'avait éclaté de toutes parts. L'autorité royale sortait de son germe, et aspirait à se généraliser, au préjudice de la féodalité qui mourait et se ruinait dans les entreprises d'outre-mer. Les communes naissaient, qui allaient servir la cause royale, avec tout le dévouement de l'intérêt personnel, contre l'aristocratie militaire, ennemie née et naturelle de l'accroissement des villes. Le renouvellement des études, singulièrement favorisé parles croisades, par les rapports avec la civilisation orientale, et par les nombreuses courses de cette époque voyageuse, allait porter ailleurs la sève sociale, auparavant renfermée dans les cloîtres*

un nouvel idiome se formait, qui devait , de proche en proche, triompher de la civilisation latine, et régner à la cour, dans les châteaux, comme dans les villes et les campagnes. Les universités venaient de paraître , d'éclater, et menaçaient de jeter dans l'ombre l'enseignement des cloîtres et des cathédrales : et les hommes de lois ne tardèrent point à se poser les rivaux de l'Eglise et de la théologie, les prôneurs incarnés d'un pouvoir royal emprunté aux constitutions impériales du Bas- Empire, avec le même sang-froid, avec la même naïveté doctrinale, qu'ils lui empruntaient un texte de droit civil.

Dans ces mouvements compliqués, l'Église joua encore un rôle immense ; elle fonda et domina les universités, elle se jeta dans les lettres, elle présida aux conseils des rois ; elle prit sa part à l'affranchissement des peuples. Elle servit plus d'une fois la cause de l'autorité royale contre le pontife de Rome , contre la vieille constitution féodale, et quelquefois même contre l'effervescence d'une bourgeoisie émancipée. Mais ces combats de l'Eglise pour la cause de la civilisation générale n'étaient plus renfermés dans l'intérieur des cloîtres ; son action devenait nécessairement plus extérieure, et ne se contentait plus de l'obscurité du monastère. De nouvelles voies étaient ouvertes aussi à l'activité humaine; la sécurité générale, bien que menacée souvent encore , s'accroissait par le progrès du temps. Les clunistes avaient régné deux cents ans : pendant deux cents ans, ils avaient réformé tout l'univers monastique, et la chrétienté leur avait presque appartenu. Le tour des ordres militaires religieux était venu, par la nécessité des choses, par les exigences mêmes des guerres orientales ; mais ils n'étaient pas destinés à survivre efficacement aux causes qui les avaient créés. D'autres ordres nouveaux, et purement monastiques, étaient déjà nés, ou allaient naître, qui devaient opposer à Cluny des rivalités puissantes : aucun d'eux ne devait persévérer, pendant de longues années, dans son austérité première : il leur manquait à tous un aliment plus durable ; leur sort inévitable à tous était de se succéder, plus ou moins rapidement l'un à l'autre, naissant, vivant et mourant, avec

les raisons elles-mêmes qui leur avaient donné naissance. A travers tant de rivalités, en face d'événements qui métamorphosaient tout en Europe, c'était beaucoup déjà que l'ordre de Cluny se fût maintenu si longtemps puissant et révéré. 11 le devait surtout aux grands hommes dont nous avons parcouru les actions principales ; et il a fallu toute l'autorité sainte et savante de Pierre-le-Vénérable pour retarder l'effacement complet de Cluny au milieu de la rénovation universelle du pays.

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