CHAPITRE DIXIEME
L'abbé Pontius. — Le pape Gclase II meurt à Cluny. — On y élit son successeur, Callixte II. — Démission de Pontius. — Sa révolte. — Son excommunication, — Sa mort.
C'était un noble et beau jeune homme que Pontius de Melgueil, élu en 1109, et consacré par l'archevêque de Vienne, en remplacement du vénérable saint Hugues. Issu d'une opulente famille d'Auvergne , filleul de Pascal II, qui vivait encore , et l'avait fait élever à Cluny, il se montra d'abord digne de ses hautes fonctions par sa modestie, ses mœurs religieuses et ses habitudes littéraires. Il fut l'un de ceux que l'empereur d'Allemagne députa vers le pape pour conclure la paix entre le sacerdoce et l'empire dont la querelle continuait. Ce fut lui qui défendit avec succès et talent, au célèbre concile de Reims, en 1110, les privilèges de son monastère, dans un discours que le moine Orderic Vital nous a conservé. Pascal II lui envoya sa propre dalmatique, lui permit de porter les ornements pontificaux, en même temps qu'il confirma tous les privilèges de l'abbaye. Louis VII, lui-même, roi de France, sanctionna, entre les mains de Pontius, tous les droits du monastère, par une charte expresse dans laquelle il donne au glorieux momastère de Cluny le nom de membre le plus noble de son royaume:
nobilius membrum regni nostri. On a remarqué aussi une lettre de Pascal II à Pontius, qui prouve qu'à cette époque on communiait encore sous les deux espèces : ita sumenda eucharistia, dit le saint pontife, ut corpus et sanguis seorsùm sumantur, exçeptis infirmis et infantibus. Il paraît que les vieillards et les enfants pouvaient communier avec du pain trempé dans le vin,
Pontius obtint encore quelques concessions favorables à l'abbaye : mais un fait plus remarquable prouva que Gluny continuait d'être comme un second chef-lieu de la chrétienté.
Pascal était mort, après avoir renouvelé sa lutte avec l'empire. Gélase II , son successeur, ne tarda point à sortir inégal du combat. Menacé , maltraité , souffleté par les partisans de l'empereur Henri V, et surtout par la famille romaine des Frangipani , il s'enfuit de Rome et se réfugia en France, par mer. Pontius vint à sa rencontre; il lui envoya, ainsi qu'à toute sa suite , des chevaux , des vivres et toutes les commodités de la vie. Le pape, fatigué encore du mal de mer, vint se reposer, dans sa route, sur les domaines paternels de Pontius. Puis il remonta lentement le Rhône, s'arrêta à Vienne, à Lyon, et se sentant à Mâcon plus malade, se fît porter précipitamment à Gluny.
Là, voyant sa tin prochaine, il manda Guy, archevêque de Vienne, le même qui avait consacré Pontius, et qui venait de recevoir splendidement Gélase à son passage. Mais avant que l'archevêque eût le temps d'arriver, Gélase était mort à Gluny, au milieu de ses cardinaux, comme dans sa propre maison, pour me servir de l'expression contemporaine d'un moine de Gluny ; il était mort, après s'être fait placer sur la cendre, revêtu de Fhabit bénédictin sous lequel il voulut expirer, au milieu du ehœur, entouré de toute la communauté, et désignant Guy pour son successeur. Il n'avait pas eu besoin d'accorder des bulles d'affranchissement au monastère ; déjà à la date de Gapoue, il avait, à l'exemple de ses prédécesseurs, privilégié les Clunisies.
Quand rarchevêque de Vienne arriva, il trouva les cardi-
naux en délibération, et presque aussitôt il fut élu pape, sous le nom de Galixte IL II était le plus jeune des cinq fils de Guillaume, comte de Bourgogne, et de Gertrude de Mâcon. Plein de lumière et de bonne renommée, il régissait depuis trentesix ans l'église de Vienne ; il avait présidé aux conciles de Dijon et de Tournus, et à bien d'autres assemblées ecclésiastiques. Il y avait longtemps aussi qu'il se montrait l'adversaire déclaré des prétentions de l'autorité impériale sur le trône de saint Pierre. Il avait plus d'une fois reproché à Pascal II, comme une faiblesse, les concessions transactionnelles imposées par le besoin de la paix, et n'avait pas craint d'opposer à la transaction papale les décrets contraires d'un concile provincial tenu à Vienne, dans sa propre résidence. Cette énergie de caractère, sa haute naissance, les nobles alliances de sa famille avec les rois de l'Europe, recommandaient suffisamment en ces temps-là l'archevêque de Vienne au choix des électeurs, au nombre desquels fut Pontius ; car pour lutter efficacement contre la suprématie impériale, l'église avait besoin d'un chef puissant.
Le nouveau pape ne voulut pas cependant se vêtir de la chlamyde de pourpre et accepter officiellement le pontificat, avant que son élection fut confirmée à Rome. Un moine du Mont-Cassin, le cardinal Rocimanne, qui se trouvait à Cluny, courut à Rome, fit approuver le pontife par les autres cardinaux et par tout le clergé, et dès lors Gallixte II n'hésita plus à se rendre à tous les devoirs de la papauté. Le pape Gélase eut son tombeau dans la grande basilique, à côté de la grande porte du chœur, tout auprès de l'autel qui fut dédié plus tard à saint Thomas de Cantorbéry. L'appartement qu'il occupa dans l'abbaye retint le nom de palais du pape Gélase , tandis que Gallixte sortait de Cluny pour gouverner le monde chrétien, et tenir le concile de Reims, annoncé par Gélase.
Avant la réunion de ce concile, avait eu lieu la célèbre assemblée de Tibur, où l'élection de Callixte fut solennellement reconnue. Toutes les églises chrétiennes y avaient envoyé leurs députés, et Pontius y figurait avec le célèbre Guillaume de
Champeaux, évêque de Châlons-sur-Marne, en qualité de député des églises d'Allemagne.
Au retour du concile oii nous avons vu figurer Pontius, Cal lixte revint à Cluny, dans toute la pompe de son cortège pontifical. Là, entouré de cardinaux, d'évêques, de la noblesse de Bourgogne et des splendeurs de la cour romaine, il voulut, avant de partir, fortifier encore, s'il était possible, les franchises et les honneurs du lieu où lui étaient advenus les droits du pontificat universel. Il se dépouilla de son propre anneau, et le passa au doigt de Pontius, en déclarant solennellement que désormais, toujours et partout, l'abbé de Cluny remplirait les fonctions de cardinal romain. Puis, imposant plus fortement que jamais à tout l'épiscopat l'obligation de respecter les immunités des Clunistes, il leur permit de célébrer les saints mystères, les portes fermées, alors même qu'un interdit pèserait sur tout le pays. Il accorda des faveurs aux paroisses clunisoises, et décréta que le Saint-Siège se chargeait directement de pourvoir aux besoins spirituels du monastère, en cas de mauvais vouloir des évêques voisins.
Callixte II, de retour à Rome, célébra sa victoire dans un concile de Latran, condamna, poursuivit, fit prisonnier à Sutri l'antipape Bourdin, que l'on vit, devant le char triomphal du pontife, marcher vêtu d'une peau de chèvre ensanglantée, monté à rebours sur un chameau dont il tenait la queue en gui^e débride, et livré à toutes les insultes de la populace. La forteresse de Cencius Frangipane fut détruite, les seigneurs réduits, et l'empereur lui-même plus d'une fois excommunié et sérieusement menacé dans son pouvoir temporel. Le cœur de Callixte fut porté plus tard à Cîteaux, dont les commencements austères avaient séduit le pontife, qui en approuva les statuts et en favorisa l'agrandissement.
Pontius n'avait pas cessé d'être, entre le pape et l'empereur, l'organe et l'intermédiaire de ces transactions si souvent renouvelées et si souvent rompues, qui signalèrent la guerre des investitures. Mais il semblait digne encore de tant de grâces. Il favorisait à Cluny les études et la science des manuscrits.
L'histoire a gardé les noms de trois habiles copistes de cette époque, Albert, Opizon et Duranne, tous trois moines de Cluny, et se livrant avec ardeur, sous la direction de Pontius, à écrire des manuscrits corrects et magnifiques, en les comparant avec d'autres exemplaires. On vantait surtout une admirable Bible, remarquable également par la grandeur du format, sa précieuse couverture, la beauté et la correction de ses caractères, et par l'éclat et la valeur des pierres précieuses qui l'enrichissaient.
Mais une humeur inquiète et orgueilleuse devait faire perdre à Pontius tous les fruits d'un si beau commencement. Il avait disputé à l'abbé du Mont-Cassin la première place, et ne se contentait déjà plus de tenir le second rang entre tous les abbés de la chrétienté ; il ambitionnait le titre d'abbé des abbés, porté par le chef du monastère italien. Il succomba dans sa prétention; mais sa vanité se consola en prenant le nom d'archiabbé. Le désordre s'introduisait dans la maison de Cluny; le luxe, le relâchement, la prodigalité de Pontius, amenaient la discorde entre l'abbé et les frères. Les choses allèrent si loin, que Pontius courut à Rome, se démit entre les mains de Callixte II de ses fonctions abbatiales, malgré la résistance du pape, qui lui permit enfin de passer la mer et d'aller à Jérusalem , oii il jurait , disait-il , de terminer ses jours. Là on lui fit l'insigne honneur de lui donner à porter, au milieu de l'armée des croisés, la lance qui perça les flancs de Jésus- Christ.
Les moines de Cluny, délivrés de l'impérieuse légèreté d'âme de Pontius, élurent successivement Hugues II, qui mourut presque aussitôt ; puis le célèbre Pierre Maurice de Montboissier, le plus connu, et le seul généralement connu peut-être de tous les abbés de Cluny. Les moines respiraient, et la paix était rentrée dans le monastère, lorsque tout à coup Pontius, ennuyé de la vie de Jérusalem, repasse la mer. Mais, à son retour d'Orient, il n'ose plus reparaître à Rome, il va se cacher à Ravenne, puis dans le diocèse de Trévise, où il fonde un petit monastère. Il s'ennuie bientôt encore, il passe
dans les Gaules, et feignant de ne plus songer à Cluny, il épie le moment, favorable à ses desseins, de l'absence de l'abbé titulaire, et se rapproche insensiblement du couvent. Puis il se jette à l'improviste aux portes du monastère avec la troupe armée et soudoyée de quelques fugitifs, ses partisans, et de quelques bandits qu'il a gagnés à sa cause. Il brise les portes du monastère ; il n'a pas de peine, ainsi entouré, d'effrayer, de disperser et de mettre en fuite un vieux prieur et beaucoup d'autres frères. Cette multitude armée, dans laquelle se trouvent même des femmes, envahit les cloîtres, s'empare de tout, impose un serment nouveau par la menace, la crainte et les tourments, aux moines qui n'avaient pas fui. Ceux qui refusent le serment sont chassés ou emprisonnés. Les envahisseurs osent porter une main sacrilège sur les choses saintes, les croix d'or, les tableaux dorés, les candélabres d'or, les encensoirs d'or, et tous les vases de métaux précieux. Les calices eux-mêmes, les châsses d'or ou d'argent qui contiennent les reliques des saints et des martyrs, rien n'est épargné. De toutes ces choses inestimables, Pontius se compose des lingots d'or et d'argent qui lui servent à tenter l'avarice des uns, à payer les terribles services des autres, et à grossir son armée. Les villages et les lieux fortifiés qui entourent le monastère sont envahis; il force, comme un barbare, les endroits que la religion devait faire le mieux respecter, détruisant tout sans ménagement par le fer et par le feu. Avec des soldats gorgés d'or et de butin sacré, il ne se refuse à aucune des calamités de la guerre, ni au pillage, ni au meurtre. Près de trois mois se passent sans interruption à cette abominable guerre. Pendant ce temps-là, le pauvre prieur, les religieux en grand nombre, s'étaient réfugiés où ils avaient pu, dans les lieux les plus sûrs, partout où ils pouvaient se défendre des attaques de l'ennemi.
Cependant les malheurs de Cluny étaient arrivés aux oreilles du successeur de Callixte II, Honorius. Le pape envoie à la hâte son légat, Pierre Damien, qui, se joignant à l'archevêque de Lyon , frappe d'un terrible anathème Pontius et les Pon-
iîens. Des lettres apostoliques évoquent à Rome cette grande cause, et assignent un jour au jugement. Une partie des partisans de Pontius obéit et cède aux menaces spirituelles. Pontius assigné ne veut pas satisfaire d'abord aux liens de l'excommunication qui l'a frappé , il ne veut rien réparer, et répond aux envoyés du pape que nul des vivants n'a le pouvoir de l'enchaîner par des peines spirituelles , et qu'il ne doit obéissance qu'à saint Pierre qui est dans les cieux. Le pape s'émeut de cette réponse, Rome entière se soulève, et tous proclament Pontius non-seulement excommunié, mais schismatique. On fait demander aux compagnons de Pontius s'ils persistent à ne pas donner les satisfactions qu'a refusées leur maître. Ils cèdent enfin, entrent dans le sacré palais, les pieds nus, confessant leur faute en public, et obtiennent l'absolution. La cause s'instruit, le pape entend les parties, examine tout avec la cour romaine qu'il s'est adjointe dans cette grande affaire , et prononce enfin, après de mures délibérations, la sentence définitive qui déclare Pontius envahisseur, sacrilège , schismatique, excommunié, le dépouille à jamais de tous honneurs, de toutes charges, de toutes fonctions, et le condamne à restituer à l'abbé de Gluny tout ce qu'il lui a enlevé, Cluny, les moines et tout ce qui appartient au monastère.
Cette sentence fait cesser soudain toutes divisions ; l'harmonie renaît , le monastère restauré répare ses pertes ; bientôt Pontius, poursuivi, arrêté, est renfermé à Rome dans une tour, nommée les sept-salles. Il y tombe malade du mal romain, de cette fièvre pestilentielle causée périodiquement par le mauvais air de la campagne romaine, déjà en friche, déjà dépeuplée et désolée, telle que nous la voyons aujourd'hui, par les déprédations et les guerres des princes italiens du moyen âge. Celui qui fut quatorze ans abbé de Cluny meurt triste, captif; on l'enterre, comme un pauvre, à l'église Saint- André; car il est mort excommunié, sans vouloir se repentir et se faire absoudre. Mais, quelque temps après, l'indulgence du pape Honorius consentit, par respect, dit-il, pour V illustre monastère, à faire transporter la dépouille mortelle de Pontius dans l'ab-
baye de Cluny, où son éminent et indulgent successeur lui fit élever un tombeau dans la grande basilique. Seulement, pour montrer que Pontius était mort excommunié, on avait figuré sur sa tombe un homme , les pieds liés , une main coupée , et tenant de l'autre une crosse brisée.
Il était réservé à la vertueuse intelligence de Pierre Maurice de Montboissier de faire disparaître et oublier les traces de tant de convulsions. Si les détails que nous venons de raconter ont pu donner la mesure du mal, ils signalent aussi à quel état de magnificence les richesses acquises au couvent, jointes à la munificence des souverains et des autres donateurs, avaient dû élever le trésor monastique que les partisans de Pontius dévastèrent.