CHAPITRE TREIZIEME
Correspondance de Pierre-le-Vénérable. — Son style. — Ses lettres à toutes les grandeurs ecclésiastiques et laïques de l'époque. — Ses liaisons avec Suger et avec Abélard. — Abélard demeure à Cluny. — Sa mort. — Lettres de Pierre-le-Vénérable à Héloïse.
Deux cents lettres environ de Pierre-le-Vénérable nous ont été conservées. C'est là, plus qu'ailleurs, que l'on retrouve la véritable histoire de la vie et des travaux de Pierre, et de tout son siècle où il fut si intimement et si grandement mêlé. C'est là qu'on le voit sans cesse traversant les Alpes, les Pyrénées, parcourant l'Allemagne, l'Angleterre, confident des secrets les plus intimes, consolateur des chagrins les plus domestiques de tous les princes chrétiens, et surtout des souverains espagnols et anglais.
Il faudrait un volume pour donner une idée complète de cette précieuse correspondance. Je ne m'arrête qu'aux choses saillantes qui s'accordent avec mon dessein. Qu'on juge de l'immensité de ces lettres (dont nous n'avons sans doute qu'une très-faible partie) par les paroles même de Pierre : « Tai pour amis, écrivait-il à l'évêque de Térouanne, presque tous les prêtres de l'église latine; » et plus loin : ce Je vois que les biens de Vah^
haye de Cluny sont comme le trésor commun de toute la rêpu" blique chrétienne. » Il disait ailleurs : « Nous ne sommes pas des ermites à Cluny .De V orient, de V occident, nous recevons desmeS" sages auxquels nous ne suffisons pas à répondre. »
Aussi, les rois de Sicile (1) sont-ils en discorde avec les souverains pontifes, soit dans les temps de schisme, soit par esprit de rivalité et d'indépendance territoriale? c'est Pierre qui écrit aux rois, comme aux papes, pour ménager une transaction. Les rois de France et d'Espagne ont-ils voulu disposer des élections épiscopales, et excité ainsi les colères et les foudres ecclésiastiques? c'est encore Pierre qui s'entremet pour la pacification. Quelquefois il vient, contre le pape même, au secours des diocèses qui ont de justes motifs de refuser leurs évêques, et prend le parti des monastères contre l'épiscopat. Tous les papes contemporains lui écrivent, et l'on ne sait s'ils ne mettent pas dans leurs lettres plus de respect encore qu'il n'en met dans ses réponses. Il veut bien envoyer à Rome douze moines de Cluny que Célestin II et Lucius II lui demandent, mais il exige qu'on ne les sépare pas. Une autre fois, il recommande au pape le fils du duc de Bourgogne. Il se laisse prier par Innocent II de réformer le monastère de Luxeuil. On le voit écrire à Louis le Jeune sur la croisade (2), et recommander à l'empereur de Constantinople son monastère latin (3). Il s'inquiète auprès du roi de Jérusalem du sort de ses moines (4), et les recommande vivement au patriarche de Jérusalem, Gérard, moine de Cluny, son disciple (5). Le grand maître des templiers est au nombre de ses correspondants (6). Il se réjouit que Humbert de Beaujeu soit revenu de la terre sainte pour défendre Cluny contre le vicomte de Mâcon ; et comme Humbert a fait des vœux religieux, il l'en fait relever
(1) V. la note P, dans les pièces justificatives.
(2) V. la note Q, id.
(3) V. la note R, id.
(4) V. la note S, id.
(5) V. la note T, id.
(6) V. la noie U, id.
par Eugène III. Qu'ajouterai-je? A Lyon, à Tours, à Paris, à Narbonne, à Bordeaux, à Troyes, partout, il y a des évêques qui réclament ses conseils , sa protection ou son amitié. II s'adresse jusqu'à l'évêque de Bethléem , et au roi de Norvège, Siguiard (1).
Mais je ne l'aime jamais autant que dans les lettres tendres et expansives qu'il écrite ses plus intimes amis. J'ai déjà parlé du frère du roi d'Angleterre, de l'évêque de Winchester. Nul autre n'inspira à Pierre des paroles plus douces, plus familières, plus cicéroniennes. Il est facile même de sentir que l'abbé de Cluny imite dans son style l'abondance mielleuse des lettres à Atticus. Souvent la prolixité arrive, mais cette prolixité qui, dans les causeries amicales, intéresse et ne fatigue pas. Je ne connais rien encore de plus mélancolique et de plus pieux que ce qu'il écrit à un simple chartreux, dont il envie r4 loue la vie austère, en déplorant tristement les fatigues et les affaires de la vie active ('2). En général , je trouve dans le style de Pierre, quelques défauts, du reste, qu'on puisse lui reprocher, une expression claire et fine des sentiments délicats. J'y remarque aussi que, dans son latin du xii^ siècle, il rejette déjà le tutoiement général de la langue latine, lorsqu'il s'adresse à un honorable personnage, et prélude ainsi, contre le génie de la latinité, à l'emploi du pluriel adopté par la langue française, en parlant à une seule personne qui inspire du respect.
Il est regrettable qu'il ne se trouve qu'un bien petit nombre de lettres au fameux Suger (3). Mais il me suffit d'avoir nommé l'abbé de Saint-Denis, le moine-ministre, et de l'avoir déjà mis en regard de son illustre correspondant, Pierre-le-Vénérable. On voit même , aux paroles de Suger , que celui-ci fait les avances , qu'il harcèle la paresse de Pierre , et s'honore trèshumblement de l'amitié d'un tel homme. Et tandis que Pierre ne se rend point à la grande assemblée de Chartres oii le
(1) V. la note V, dans les pièces justificatives. 2) V. la note X, id, (3) V. la note Y, id.
convie Suger , il engage le ministre , le régent du royaume , à venir le visiter à Cluny , oii l'abbé de Saint-Denis était déjà venu.
Il a souvent été dit que Suger, Pierre-le-Vénérable et saint Bernard, étaient trois des plus grandes réputations littéraires ou politiques du xii^ siècle ; le premier comme administrateur d'un grand royaume, les deux autres comme puissances d'éloquence et de religion. Ces rapprochements sont toujours plus ou moins arbitraires, plus ou moins ingénieux. Je ne pourrai du moins me dispenser de mettre en présence saint Bernard et Pierre-le-Vénérable , ces deux chefs des deux ordres monastiques les plus célèbres de la Bourgogne. Mais je dois auparavant parler d'un autre grand homme , Abélard, dont la vie dramatique se lie intimement aux souvenirs de l'abbaye de Cluny. Nulle lettre d'Abélard à Pierre, ou de Pierre à Abélard, n'est restée. Mais nous avons des traces écrites des relations étroites de Pierre avec Abélard, dans des lettres d'Héloïse à l'abbé de Cluny et de celui-ci à Héloïse (1). La destinée de Pierre-le-Vénérable fut de survivre à ses plus illustres amis, à ses plus fameux contemporains, à Suger, à saint Bernard, comme à l'amant d'Héloïse (2).
Héloïse et Abélard ont une trop grande célébrité pour que j'en recommence l'histoire. Personne n'ignore la brillante renommée de dialecticien et de discoureur scolastique qui entoure la mémoire d'Abélard. Ses malheurs, son caractère inquiet, l'indépendance de sa pensée, ses luttes ardentes avec ses maîtres et avec ses rivaux, les condamnations religieuses qu'il a subies, tout contribue à lui rendre de nos jours sa popularité perdue. C'est un événement littéraire que la découverte et l'impression d'un manuscrit de l'époux d'Héloïse; et les penseurs l'exaltent et le publient avec autant d'entraînement, que les femmes du xviii® siècle s'apitoyèrent autrefois
(1) V. la note Z, dans les pièces justificatives.
(2) Abélard mourut en 1142, Suger en 1151, saint Bernard en 1153, et Pierre-le-Vénérablc en 1158.
sui Héloïse, en lisant les héroïdes de Pope ou de Colardeau. Abélard est redevenu pour eux le champion de la liberté humaine. Tête bretonne , il fait entrer la philosophie dans le domaine de la théologie, jusqu'à ce que vienne le temps où la philosophie osera se dégager entièrement de la théologie ellemême. 11 se pose hardiment, au xii^ siècle, comme l'affranchisseur de l'intelligence, de même qu'un autre Breton, Descartes, déclare aussi, par son fameux doute philosophique, la révolution intellectuelle du xvii® siècle : tous deux esprits opiniâtres, rebelles à l'autorité, et ne voulant relever que de la raison : tous deux marquant de la même et forte trace les deux époques principales de la pensée des temps modernes. Pourquoi, avec un peu plus d'exagération ingénieuse, n'y joindrait-on pas encore deux autres enfants de la Bretagne, Chateaubriand et Lamennais, imaginations inquiètes, avides de domination et de popularité, impatientes du joug, et qui auraient traversé témérairement, par inclination naturelle, toutes les hardiesses du radicalisme politique et religieux, si l'un ne s'était senti, dans sa marche, gêné par une robe de prêtre, et l'autre par le manteau flottant du chevalier?
Cet Abélard, musicien, chanteur, poète, orateur, métaphysicien , jurisconsulte , théologien , d'une aptitude admirable pour toutes les sciences, entraînant à ses leçons la jeunesse et les femmes, mêlant à tous les orgueils de la chaire philosophique toutes les séductions de la beauté et de l'amour , occupant l'Europe entière du bruit de ses triomphes et de ses rivalités d'école, est une des existences les plus poétiques du moyen âge. Mais lorsqu'à tous ces amours-propres satisfaits avec tant d'éclat succèdent les exils, les fuites, toutes les angoisses d'une vie errante de ville en ville, de cloître en cloître; tantôt, dans une retraite inconnue, se dérobant aux persécutions; tantôt se livrant avec transport aux applaudissements des hommes ; agitée jusqu'à l'enthousiasme, puis détruite jusqu'à la pitié et au ridicule ; alors on se prend à déplorer tristement cette gloire humaine qui tue ceux qu'elle aime, et leur promet ironiquement, huit siècles après leur mort, une résurrection
de quelques années qui sera bientôt suivie de dix autres siècles d'oubli.
Cet Abélard, vieilli, tourmenté, succombant sous le poids de deux conciles, forcé de brûler ses livres de sa propre main, en versant les larmes les plus amères, et ne trouvant de refuge et de consolation que dans les pratiques obscures d'un cloître, m'a toujours paru une figure pleine de mélancolie. Et quand on réfléchit 'que ses triomphes, comme ses défaites, sont dues à des hardiesses philosophiques, qui, de nos jours, sont permises impunément et quotidiennement au dernier enfant de nos collèges, on se sent au fond du cœur une amertume indéfinissable sur la destinée des hommes et l'avenir de l'humanité. Saint Bernard, l'infatigable saint Bernard, poursuivant de ses éloquentes attaques théologiques le présomptueux athlète de la raison humaine, terrassant, foudroyant, réduisant au silence le plus pétulant discoureur de ces temps de dispute, n'empêche pas qu'on ne s'intéresse à la cause du vaincu (1). Mais à travers les victoires de Bernard et les humiliations de son rival, malgré tous les périls d'une discussion brûlante qui se liait, d'une part, aux nouveautés fougueuses et démocratiques d'Arnaud de Brescia (2), et, de l'autre, à l'importante et trop oubliée querelle des Réalistes et des Nominaux, il est un homme que ni la parole des papes , ni la voix des conciles, ne dispensait des égards d'une évangélique miséricorde pour l'homme abattu qui fut le séducteur d'Héloïse. Pierre-le-Vénérable était d'une piété orthodoxe ; il s'épouvantait des incertitudes de la raison abandonnée à elle-même ; il gémissait de voir Abélard tenter d'expliquer les choses de foi par le raisonnement, chercher des contradictions entre les différents Pères, se jeter dans des systèmes téméraires sur le péché originel, sur la grâce, sur la trinité, sur l'incarnation : car Abélard, prenant pour point de départ ces paroles de l'Ecclésiastique : Celui qui croit promptement est léger de cœur,
(1) V. la note AA, dans les pièces justificatives.
(2) V. la note BB, dans les pièces justificatives.
soutenait qu'il faut examiner avant de croire. Mais quand l'abbé de Cluny vit Abélard terrassé, anéanti, condamné par la sentence pontificale à rester enfermé dans un cloître, il n'eut pas de repos qu'il n'eût ménagé la réconciliation de l'hérétique avec le pape comme avec l'abbé de Glairvaux.
Je regarde comme un véritable à-propos de parler ici de la fin d' Abélard, qui s'éteint à Cluny, sous les ailes de la charité de Pierre-le- Vénérable. Le nom de l'abbé de Cluny , s'il pouvait jamais périr seul, s'attacherait toujours, d'une façon noble et touchante, à celui de l'auteur du Sic et non, et de tant d'autres traités théologiques et philosophiques avidement recherchés aujourd'hui.
(( Le docteur Pierre Abélard, écrivait-il au pape Innocent II, très-bien connu, je crois, de votre sagesse, a passé par Cluny, venant de France. Je lui ai demandé où il allait. Je suis horriblement tourmenté, m'a-t-il dit, des persécutions de certaines gens qui me poursuivent du nom d'hérétique que je déteste. J'ai appelé de leur jugement à la majesté apostolique, et c'est dans son sein que je veux me réfugier. J'ai loué son projet, et je l'ai fortement encouragé à recourir à vous, lui disant que la justice apostolique ne lui manquerait pas , elle qui n'a jamais manqué même au pèlerin et à l'étranger. Je lui fis espérer en même temps que, s'il en était besoin, il pouvait compter sur de l'indulgence. Dans ces entrefaites, l'abbé de Clairvaux vint à Cluny, et il y fut question de ménager une réconciliation entre Abélard et cet abbé Bernard qui Ta réduit à la nécessité de son appellation. Je me suis vivement entremis dans ce raccommodement, et n'ai rien épargné pour l'opérer. J'ai conjuré Pierre de retrancher de ses paroles et de ses livres, par le conseil de Bernard et des autres hommes prudents, tout ce qui, dans ses discours ou dans ses écrits, aurait pu offenser les oreilles catholiques. Abélard y consentit; puis il partit. A son retour, il m'apprit que, par la médiation de l'abbé de Citeaux, tous ses dissentiments avec celui de Glairvaux avaient disparu, et que tous leurs débats étaient pleinement assoupis. De ce moment, par notre avis, mais plus encore par l'inspiration divine, il a.
dit adieu pour toujours au tumulte des études et des écoles, et a choisi Cluny pour son dernier et perpétuel asile. Nous , pensant qu'une telle résolution convenait à sa vieillesse, à sa faiblesse, à sa conscience, convaincu aussi que sa science , qui vous est bien connue, pouvait être profitable à un grand nombre de nos frères, nous avons accédé à ses désirs, et, si votre bonté veut bien nous approuver, nous lui avons accordé bienveillamment de rester à jamais avec nous, qui sommes dévoués au saint-siége. Je vous prie donc, moi, le moindre mais le plus dévoué de vos serviteurs, le monastère de Cluny vous prie , Abélard aussi vous prie, par lui-même, par nous, par les frères qui vous portent ces lettres, par ces lettres elles-mêmes qu'il m'a fait vous écrire, nous vous prions tous de lui permettre de passer à Cluny les derniers jours qui restent encore à sa vie et à sa vieillesse; et peu de jours, hélas! lui restent à vivre ! Nous vous prions tous de ne pas souffrir que les persécutions de qui que ce puisse être le troublent ou le chassent de cette maison, où, comme le passereau, il se réjouit d'avoir trouvé un asile, de ce nid où, comme la tourterelle, il se réjouit tant de s'être enfin reposé. Ne refusez pas la protection du bouclier apostolique, dont vous couvrez tous les hommes de bien, à un homme que vous avez autrefois tant aimé. »
Les pressentiments de Pierre-le-Yénérable ne tardèrent point à se réaliser. Abélard mourut bientôt, en 114-2. Héloïse, que l'abbé de Cluny avait visitée au Paraclet, et nommée sa sœur, réclame del'homme miséricordieux une faveur dernière. « Daignez m'envoyer , lui écrit-elle , des lettres ouvertes, marquées de votre sceau , et contenant l'absolution de mon maître, afin que ces lettres d'absolution soient suspendues à son tombeau; souvenez-vous aussi, pour l'amour de Dieu, de protéger l'enfant d' Abélard et d'Héloïse, Astralabe, et de le regarder comme votre propre fils. »
L'abbé de Cluny accepta la mission paternelle de protéger Astralabe, et envoya à Héloïse l'acte d'absolution ainsi conçu : tt Moi , Pierre , abbé de Cluny , qui ai reçu Pierre Abélard moine dans mon monastère, et qui ai accordé à l'abbesse Hé-
loïse et aux sœurs du Paraclet le corps de ce moine que j'ai fait enlever en secret, j'absous Abélard de tous ses péchés, selon les devoirs de ma charge, et par l'autorité de Dieu toutpuissant et de tous les saints. »
Cette formule prouve, d'une part, que l'abbé de Cluny avait le droit de donner à ses moines cette absolution générale que Fusage était de suspendre aux tombeaux, et, d'autre part, que Pierre-le-Vénérable a envoyé au Paraclet le corps d'Abélard qu'il fit enlever, furtim delatum, dit l'acte d'absolution. C'est qu'en effet Abélard ne mourut pas à Cluny, comme on le croit communément encore ; et les moines du lieu où il mourut n'auraient pas consenti facilement à rendre le corps de ce mort illustre , dont Pierre-le-Vénérable retrace à Héloïse les derniers moments.
« Ce n'est pas d'aujourd'hui que je commence à vous aimer, ma très-chère sœur, écrit-il à Héloïse, car je me souviens que depuis longtemps je vous aime. Je n'avais pas encore passé les années de l'adolescence , je n'étais pas un jeune homme , que déjà était arrivée jusqu'à moi, non pas encore la renommée de votre vie religieuse, du moins de vos illustres études. On rapportait alors qu'une femme 5 liée encore de tous les liens du monde, se livrait, contre l'usage, aux occupations littéraires et à toutes les recherches de la sagesse mondaine; que ni les voluptés, ni les distractions, ni les délices du siècle ne la pouvaient arracher au culte de tous les beaux-arts . On admirait que, tandis que le monde entier croupit dans une profonde et paresseuse ignorance, et que la science ne sait où poser le pied, je ne dis pas au milieu des femmes, mais jusque dans les assemblées viriles ; on admirait que vous seule , dans les études élevées , vous vous montrassiez supérieure, non-seulement à toutes les femmes, mais encore à presque tous les hommes. Bientôt, pour parler comme l'Apôtre, celui qui vous fit sortir des entrailles de votre mère, vous attira à lui par sa grâce ; et vous changeâtes les sciences périssables contre la science de l'éternité. Au lieu de la logique, l'Évangile; au lieu de la physique, les apôtres; au lieu de Platon, le Christ; au lieu de l'Aca-
demie, le cloître; voilà le choix vraiment philosophique qu'il
vous fut donné de faire Plût à Dieu que Cluny eût pu te
posséder! plûtà Dieu que tu fusses enfermée dans notre douce captivité de Marcigny, avec les servantes du Seigneur qui aspirent à la liberté céleste!.... Mais puisque la providence de Dieu ne nous a point accordé cette grâce, il nous a du moins fait cette faveur à l'égard de celui qui a été à toi, de celui qu'il faut souvent et toujours nommer avec honneur, le serviteur et le philosophe de Christ, le docteur Pierre, que, dans les dernières années de sa vie, la volonté divine a envoyé à Cluny
Il n'est pas facile de dire en quelques lignes la sainteté , l'humilité et le dévouement qu'il nous a montrés, et dont le monastère entier peut porter hautement témoignage. Si je ne me trompe, je ne me souviens pas d'avoir vu jamais des manières
et des habitudes plus humbles Je lui donnai, malgré lui, un
rang distingué parmi nos frères ; mais lui, il semblait le dernier de tous, par l'extrême négligence de ses vêtements. Dans les processions, où tous les frères ont coutume de marcher devant moi, je voyais avec admiration qu'un homme d'un si grand mérite et d'une si grande renommée pût ainsi se mépriser, se négliger lui-même. Il y a des religieux qui recherchent encore, et trop peut-être, l'élégance des vêtements; mais lui, insouciant et modeste, se contentait du plus simple de tous. Il en était de même de ses aliments, et de tout ce qui regardait le soin de sa personne. Et je ne parle pas seulement des choses superflues; il se refusait tout, excepté le nécessaire. Sa conduite et ses paroles étaient sévères, pour lui comme pour les autres. Il lisait continuellement, priait souvent, ne parlait jamais , à moins que des conférences familières ou que des discours sur les choses saintes le forçassent de parler. Toutes les fois qu'il le pouvait , il offrait à Dieu le saint sacrifice, et lorsque, par mes lettres et mes efforts, je l'ai fait rentrer en grâce avec io siège apostolique, à peine pouvait-il encore se livrer aux choses divines. Que dirai-je de plus? son esprit, sa langue, son étude, méditait, enseignait, confessait des choses divines, philosophiques, savantes. Ainsi, simple, droit, craignant ^i6^> fuyant
le mal, il consacrait à Dieu les derniers jours de sa vie. Pour lui donner du repos et soulager ses infirmités, je l'ai envoyé à Châlons. J'avais choisi exprès dans cette contrée, la plus agréable de toute la Bourgogne, un couvent, voisin de la ville, dont il n'est séparé que par la Saône. Là, autant que sa santé le lui permettait, il reprit ses anciennes études, il était toujours sur ses livres, et, comme on le dit aussi de Grégoire le Grand, il ne laissait passer aucun moment sans prier, lire, écrire ou dicter. Dans ces saints exercices, la mort, ce visiteur évangélique, vint le visiter ; mais elle ne le surprit point endormi comme tant d'autres, mais préparé et debout. Elle le trouva éveillé, et l'appela aux célestes noces , non comme une vierge folle , mais comme une vierge sainte. Il emporta avec lui sa lampe pleine d'huile, c'est-à-dire sa conscience remplie du témoignage d'une sainte vie. La maladie le saisit, empira ; et bientôt réduit à l'extrémité, il comprit bien qu'il allait payer sa dette à l'humanité. Alors, avec quelle sainteté, quelle dévotion, quelle ardeur catholique , ne fit-il pas d'abord sa confession de foi, puis l'aveu de ses péchés ! Avec quelle profonde tendresse et avidité de cœur ne reçut-il pas le saint viatique, le gage delà vie éternelle, le corps de notre sauveur î Avec quelle piété il recommanda lui-même son corps et son âme à Jésus , tous les moines de Saint-Marcel peuvent l'attester. Ainsi finit le docteur Pierre ; ainsi, celui qui était connu de l'univers pour les merveilles de sa science et de son enseignement, soumis, comme un homme doux et simple, à la discipline du Christ, a passé, j'en ai la ferme espérance, dans le sein de son divin maître. Et %., vous , ma vénérable et très-chère sœur en Dieu , vous qui lui \ avez été d'abord unie par les liens de la chair, avant de vous attacher à lui par les nœuds meilleurs de la charité divine ; vous qui avez servi longtemps le Seigneur avec lui, et sous lui, souvenez-vous toujours de lui dans le Seigneur; car le Christ vous garde tous deux dans le fond de son cœur , il vous réchauffe dans son sein ; et lorsque le Seigneur arrivera, à la voix de l'archange, et au son de la trompette de Dieu qui descend du ciel, il te le conserve et te le rendra pour jamais »
Il ne restait plus à Pierre le Vénérable que le triste devoir de composer Tépitaphe d'Abélard. Toute connue qu'elle soit, je la reproduis comme la dernière preuve d'une amitié vertueuse et rare.
Gallorum Socrates, Plato raaximus Hesperiarum ,
Noster Aristoteles , logicis, quicumque fuerunt ,
Aut par aut melior, studiorum cognitus orbi
Princeps, ingenio varius, subtilis et acer,
Omni vi superans rationis et arte loquendi ; ^
Abœlardus erat. Sed tune magis omnia vincit ,
Cùm, Cluniacensem monachum moremque professus ,
Ad Christi veram transivit philosophiam ,
In quâ longœvae benè complens ultima vitse,
Philosophis quandôque bonis se connumerandum
Spem dédit, undenas Maio revocante Kalendas.
« Le Socrate des Gaules, le grand Platon de l'Occident, notre nouvel Aristote ; égal ou supérieur à tous les dialecticiens passés ; reconnu par l'univers entier comme le prince des études ; esprit varié, subtil et pénétrant, au-dessus de tout par la force de sa raison et son vif talent de la parole : tel était Abélard. Mais il s'est encore montré supérieur à tout cela, lorsque, faisant profession de moine de Cluny, il a passé à la vraie philosophie, à la philosophie du Christ, au sein de laquelle, terminant pieusement les moments suprêmes de sa longue vie , le onzième jour des kalendes de mai, il mérita l'espérance d'être compté au nombre des plus excellents philosophes. »