‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 18 sur 60 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

Luttes et controverses de Pierre-le-Vénérable avec saint Bernard. — Tolérance de Pierre-le-Vénérable. — Esprit de sa réforme monastique.

Il me tarde maintenant de placer le dernier ami d'Abélard et d'Héloïse, Pierre-le-Vénérable, en face de notre grand saint Bernard.

Leurs premières relations historiques commencèrent par un sérieux débat. Bernard s'était jeté, avec toute l'ardeur de son caractère, dans les austérités de la vie monastique. Cîteaux, bien plus récent que Cluny, se distinguait, comme toutes les institutions naissantes, par la sévérité de sa discipline. C'était par cette sévérité même que saint Bernard fortifiait encore les attaques qu'il adressait à l'abbaye de Cluny. Les Cisterciens combattaient les Clunistes surtout en les accusant de relâchement.

La lutte de saint Bernard et de Pierre-le-Vénérable fut vraiment très-belle. Elle fut mêlée d'un touchant épisode, bien connu dans l'histoire ecclésiastique. Bernard avait un jeune cousin, Bobert, qu'il aimait comme un père aime son fils. Le jeune homme avait été voué par sa mère dès son enfance au monastère de Cluny ; mais plus tard il avait prononcé des vœux au couvent de Cîteaux. Séduit par les caresses et les manières relâchées de Pontius, abbé de Cluny, il se laisse entraîner dans son abbaye. C'est alors que Bernard éclate, qu'il redemande au ciel et à la terre son cousin, le jeune homme qu'il a élevé ; c'est alors qu'il lui écrit cette lettre affectueuse et éloquente que l'on trouve citée partout (1), reprochant aux Clunistes de dérober des moines à tous les couvents qui ne sont pas de leur ordre. Pierre-le-Vénérable n'avait point participé à la séduction

(1) V. la note CC, dans les pièces justificatives.

exercée sur Robert; il pouvait aussi revendiquer, soit l'oblation maternelle faite à Cluny, soit le privilège accordé à Cluny par Callixte II et plusieurs pontifes, de recevoir tous les moines des autres ordres, à moins qu'ils ne fussent excommuniés ; mais l'abbé de Cluny, par justice ou par ménagement, aima mieux rendre Robert.

Quant aux autres reproches, Pierre y répond avec une me* sure, avec un esprit de modération, avec une raison calme, qui contrastent avec la manière abrupte, amère, passionnée, de Bernard. Presque toujours son apologie est victorieuse, et son caractère se peint au naturel dans quelques points de la discussion. Nous avons réservé d'en parler ici, parce que c'est une occasion naturelle de faire connaître, d'une façon moins fatigante pour le lecteur, les règles principales et les habitudes de l'abbaye dont Pierre fut lui-même, nous l'avons dit, le réformateur (1).

Vous nous reprochez, dit Pierre aux Cisterciens, de ne point prolonger assez le noviciat ; mais Jésus n'a-t-il pas dit à un jeune homme : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres. Jésus a-t-il attendu que la vocation du jeune homme fut perdue ?

Vous nous reprochez de porter des fourrures ; mais la règle de saint Benoît n'a-t-elle pas prescrit d'habiller les frères selon les saisons et la qualité des lieux?

Vous nous reprochez nos habits, nos lits, notre nourriture ; mais tout cela n'est-il pas laissé par saint Benoît à la discrétion de l'abbé ? En quoi donc violons-nous la règle ?

Vous nous reprochez de recevoir les moines fugitifs, même après leur troisième fuite ; mais qui peut imposer des bornes à îa miséricorde ?

Vous nous reprochez de négliger le travail des mains ; mais Foisiveté ne s'évite-t-elle pas aussi bien par la prière, la lecture et les saints exercices ?

Vous nous reprochez de ne point nous prosterner devant les

{!) V. la note DD, dans les pièces justificatives.

hôtes, et de ne point laver leurs pieds ; mais si, chaque fois qu'il arrive des hôtes, notre communauté s'assemblait pour faire ce que vous exigez, lui resterait-il le temps nécessaire pour suivre les autres points de la règle ?

Vous nous reprochez que l'abbé de Cluny ne mange point avec les hôtes ; mais cette table séparée ne pourrait-elle pas devenir une occasion de luxe et de gourmandise, et n'est-il pas plus digne de la vie et de la surveillance monastiques que l'abbé mange avec les frères et comme les frères ?

Vous nous reprochez de ne point avoir d'évêque propre ; mais n'avons-nous pas pour évêque, le premier de tous, le pontife romain ? et ne faut-il pas quelque orgueil aux Cisterciens pour oser s'élever contre les privilèges des papes ?

Vous nous reprochez de posséder des biens qui doivent appartenir aux clercs et non pas aux moines ; mais n'avonsnous pas le droit de recevoir les oblations des fidèles, puisque nous prions continuellement pour eux, que nous faisons des aumônes, et pratiquons d'autres bonnes œuvres?

Dans sa réponse à saint Bernard, Pierre-le-Vénérable pose grandement une distinction, souvent imitée depuis, et qui s'applique à toutes les sciences morales, philosophiques, religieuses, politiques, législatives.

« Ne savez-vous pas, lui dit-il, qu'il y a des règles qui ne changent jamais, et d'autres qui sont plus variables, selon les temps et les lieux? Entre les préceptes immuables, je compte l'amour du prochain, l'humilité, la chasteté, la véracité, et plusieurs autres principes qui ne peuvent jamais fléchir. Mais à côté de ceux-là, n'y a-t-il pas des règles variables? N'est-ce pas la charité et les nécessités du bien qui doivent l'emporter toujours? Pourquoi a-t-on abrogé, par exemple, la loi qui défendait aux évêques de changer de sièges, si ce n'est pour veiller plus charitablement aux intérêts des églises? Pourquoi a-t-on rapporté la règle qui ne permettait pas de préposer aux églises les hérétiques et les coupables, même après qu'ils avaient changé et fait pénitence? sinon par une charité qui veille au salut du grand nombre? N'est-ce pas encore l'intérêt

de l'église qui a permis, contre les vieilles coutumes, aux enfants des évêques de devenir évêques eux-mêmes? Pourquoi saint Grégoire le Grand a-t-il permis d'abord aux prêtres anglais de conserver leurs femmes, si ce n'est par la crainte charitable de les faire chanceler dans leur foi nouvelle ? La charité, la charité, voilà la grande loi de tous les changements humains, soit pour les ordres monastiques, soit pour tout le reste. Et puisque Dieu a dit que la charité contenait la loi et les prophètes, pensez-vous que la règle de saint Benoît soit seule au-dessus de la charité? »

Pierre défend ailleurs, et dans cette même lettre, avec un talent remarquable, les propriétés monastiques, a Tout le monde sait, dit-il, de quelle manière les maîtres séculiers traitent leurs serfs et leurs serviteurs. Ils ne se contentent pas du service usuel qui leur est dû ; mais ils revendiquent sans miséricorde les biens et les personnes, les personnes et les biens. De là, outre les cens accoutumés, ils les surchargent de services innombrables, de charges insupportables et graves, trois ou quatre fois par an, et toutes les fois qu'ils le veulent. Aussi voit-on les gens de la campagne abandonner le sol et fuir en d'autres lieux. Mais, chose plus affreuse! ne vont-ils pas jusqu'à vendre, pour de l'argent, pour un vil métal, les hommes que Dieu a rachetés au prix de son sang? Les moines, au contraire, quand ils ont des possessions, agissent bien d'autre sorte. Ils n'exigent des colons que les choses dues et légitimes ; ils ne réclament leurs services que pour les nécessités de leur existence; ils ne les tourmentent d'aucune exaction, ils ne leur imposent rien d'insupportable : s'ils les voient nécessiteux, ils les nourrissent de leur propre substance. Ils ne les traitent pas en esclaves, en serviteurs, mais en frères... Et voilà pourquoi les moines sont propriétaires à aussi bon titre, à meilleur titre même que les laïques. »

Je vois dans cette citation un trait de mœurs précieux, l'explication morale, entre tant d'autres, des grandes richesses du clergé et des monastères, et la raison religieuse qui devait faire disparaître la servitude personnelle et l'esclavage.

En général, les deux lettres, ou, pour mieux dire, les deux traités que Pierre-le- Vénérable envoie à saint Bernrad, sur la querelle des Cisterciens et des Clunistes, mériteraient d'être traduits tout entiers. Je les regarde comme une œuvre qui va de pair avec les meilleures productions du xii^ siècle, surtout la seconde lettre.

Les richesses de Cluny étaient enviées par les Cisterciens; ceux-ci, obligés de payer certaines redevances à Cluny, en obtinrent l'affranchissement de la main du pape. La verve de l'abbé de Cluny éclate contre une telle exemption. A supposer, s'écrie-t-il, que Cluny soit plus riche que Cîteaux, est-ce une raison de nous enlever notre bien légitime au profit d'un autre monastère? Est-il donc permis au pauvre d'enlever au riche ce que le riche refuse de lui donner? Où est la justice, ou du riche qui garde son bien, ou du pauvre qui lui fait violence pour le lui arracher ? Qui est le plus coupable, et qui doit être puni, ou le riche qui conserve ce qui lui appartient légitimement, ou le pauvre qui le lui ravit?

Les Cisterciens pourtant furent vainqueurs, contre tout droit, dans une pareille lutte. Pierre-le- Vénérable déplora et prophétisa les tristes résultats de cette victoire, et les animosités qui ne devaient plus cesser entre les deux ordres.

Ce devait être la querelle éternelle entre les moines noirs et les moines blancs. Les Clunistes portaient la robe noire ; les Cisterciens la robe blanche. On ne sait même pas exactement quelle était la couleur primitive des vêtements de l'ordre de saint Benoît. Pierre-le-Vénérable raille cette dispute de coaleurs avec une supériorité d'esprit fort remarquable.

« Dis-moi, ô moine noir, rends grâces à Dieu, et découvremoi ce que tu as au fond de l'âme contre ton frère, le moine blanc. Qui peut souffrir, dis-tu, que des hommes nouveaux soient préférés aux anciens ; que leurs œuvres soient préférées aux nôtres ; que les leurs paraissent précieuses et les nôtres méprisables? Qui peut souffrir patiemment qu'une grande^ partie du monde soit enlevée à notre ordre antique, pour passer vers un ordre nouveau? que l'on déserte les voies connues

et pratiquées, pour se jeter dans des chemins inconnus? qui peut supporter qu'on préfère les moines nouveaux aux moines anciens, les jeunes aux vieux, les blancs aux noirs? Yoilà ce que tu penses, moine noir. Et toi, moine blanc, que pensestu? Honneur à nous, t'écries-tu, qui nous recommandons par un institut bien meilleur, et que le monde entier proclame supérieurs à tous les autres moines î Honneur à nous, dont l'opinion forme l'opinion universelle, dont la lumière éclaire les autres, dont le soleil illumine l'univers ! Nous, les restaurateurs de la religion perdue ; nous qui avons ressuscité un ordre mort, nous, les justes réprimandeurs du monachisme lan- D^uissant, endormi, souillé! nous, si différents de tous par nos mœurs, nos actions, nos usages, nos vêtements; nous qui montrons au doigt la froideur des vieux moines, et qui faisons éclater au-dessus d'eux notre propre ferveur ! »

c( Et voilà, s'écrie Pierre, et voilà la véritable cause qui détruit la charité, brise l'unité des esprits, sépare les maisons religieuses, et dispose toutes les langues à des paroles de mé-» pris et de médisance, comme un glaive tranchant et aiguisé, pour parler avec le prophète. Ah ! que plutôt ce glaive mortel ,5oit brisé par le glaive de la parole divine, et que le vent stérile de la vanité ne vienne plus dessécher des moissons amassées par tant de sueurs ! »

, Et ailleurs : « Quelle puérile folie de croire que la diversité |les couleurs des habits, et la diversité des coutumes monasiques, puissent importer au salut ! et si cela n'est de rien pour e salut, pourquoi la couleur des vêtements sépare-t-elle les noines, engendre-t-elle un schisme, divise-t-elle les cœurs, |;teint-elle la charité? non-seulement je n'y vois aucune raison le haine et de division, mais pas même une cause de contesjation. Moine blanc, tu peux donner à l'innovation de ta robe planche des explications très-louables. Tu as revêtu la cu« ;ulle et la tunique blanche, pour que le moine noir ne pense >oint qu'on ne peut être moine que sous sa tunique noire, et ncore, parce que, voyant tant de monastères tomber dans le elâchement sous le costume noir, tu as voulu, pour mieux

exciter la ferveur d'un nouvel ordre monastique, animer les cœurs par l'aspect inusité d'une robe blanche et pure. Et toi, moine noir, tu as de bonnes raisons à donner aussi de la robe noire que tu portes. C'est le vieux costume de tes pères, qui te l'ont traditionnellement transmis, et tu as cru plus sage et plus prudent de suivre les préceptes de ceux qui t'enseignèrent, que de te jeter dans les inventions nouvelles. Moines noirs et blancs, vous avez tous deux, pour défendre vos deux couleurs, une loi qui vous est commune, la loi de saint Benoît. Cette règle déclare que les moines ne doivent s'inquiéter et se quereller ni sur la couleur , ni sur l'étofPe de leurs vêtements , et qu'ils se doivent vêtir avec des étoffes de qualité et de couleur telles qu'elles soient communes aux pays qu'ils habitent et puissent facilement se trouver et s'acheter à meilleur marché. »

Nous ne comprenons plus guère, je l'avoue, l'intérêt et l'importance de ces discussions qui ont agité le monde monastique, sans cesse et sans fin. Mais quand saint Bernard et Pierre-le-Vénérable s'en occupaient avec de prodigieux développements, il fallait bien que le monde, de leur temps, en fût vivement préoccupé. Eh ! mon Dieu! tous les siècles n'ontils pas leurs costumes, leurs signes de ralliement, leurs drapeaux , leurs couleurs , et toutes les niaiseries des vanités et des contestations humaines? Les moines noirs ou blancs , du moins , ne faisaient guère verser de sang pour leurs petites querelles. Et nous, prétendus esprits forts, nous, philosophes dans les bras de notre nourrice, Pierre-le-Vénérable ne pourrait-il pas nous dire, comme aux moines de son temps : La charité I la charité! mes frères, voilà qui est supérieur à toutes les lois, voilà ce qui est l'essence de toutes les règles?

Avec saint Jérôme, saint Augustin, saint Martin, saint Ambroise, l'abbé de Cluny raille finiment l'ostentation qui se place dans les vêtements exagérés. Il se moque d'une grande dame romaine, nouvellement convertie, et dont saint Paulin raconte le cortège bizarre. « Elle était assise , dit-il, sur un âne, et vêtue du plus modeste vêtement de bure ; mais autour d'elle les sénateurs les plus riches et les plus luxueux, et

toutes les pompes du monde : des litières se balançant, des chevaux richement enharnachés, des voitures dorées, tous les plus splendides moyens de transport, faisaient gémir et briller la voie Appienne. Au milieu de l'humilité chrétienne éclataient les splendeurs de la vanité. Les riches admiraient cette pauvre sainte; mais nous autres pauvres nous nous moquions des riches. »

Sidoine Apollinaire lui fournit encore un trait; car l'illustre évêque d'Auvergne plaisantait les gens qui vont à un enterrement avec un vêtement joyeux, et à une noce avec des hadits sombres, échangeant ainsi, par le désordre le plus inouï, les apprêts de la tombe avec les préparatifs d'un mariage , et les préparatifs d'un mariage avec les apprêts du tombeau. «Il faut, dit Pierre-le- Vénérable , suivre les coutumes des temps où l'on vit, aller à une noce gaiement vêtu, à un convoi funèbre avec des habits lugubres , afin que le costume triste s'accorde avec une triste cérémonie et le vêtement joyeux avec la joie d'une famille. J'ai vu moi-même, quand j'étais en Espagne, et j'ai vu avec surprise, un antique usage observé jusqu'ici par tous les Espagnols. Lorsqu'un mari perd sa femme, ou la femme son mari , un père son fils, un fils son père, un parent son parent, un ami son ami; aussitôt on quitte ses armes, on dépouille les vêtements de soie, les fourrures étrangères, tous les vêtements précieux et de couleurs variées; et l'on se couvre de vêtements noirs peu précieux. On se coupe les cheveux, on coupe la queue de ses chevaux; on se couvre soi-même et ses gens de couleurs noires. C'est ainsi que par de telle marques de douleur et de deuil les Espagnols pleurent la perte de ceux qui leur étaient chers ; et ce deuil , par la loi commune, ne dure jamais moins d'un an. »

Au XII® siècle donc, nos aïeux ne portaient pas le deuil

comme aujourd'hui, et Pierre-le- Vénérable voyait avec éton-

nement une coutume espagnole, que nous avons ensuite

I adoptée; mais avec des modifications qui ne font pas tou-

! jours honneur à l'expression de nos douleurs, et au regret

véritable de ceux qui ne sont plus.

C'est assez citer. Nous aurions voulu, si c'était le lieu, mettre en regard aussi le style de saint Bernard, cet homme que l'univers chrétien proclame le dernier Père de l'Eglise, et que toutes les civilisations et toutes les croyances proclament un grand homme. Mais je ne puis sortir de mon sujet.

Une autre dispute ecclésiastique ne sépara pas moins vivement saint Bernard et Pierre-le-Yénérable. Un religieux de Cluny avait été élu évéque de Langres par le clergé et le peuple, reconnu par le métropolitain, et confirmé par le roi de France. Saint Bernard n'eut pas de repos et de trêve qu'il n'eût dénoncé l'élection comme nulle et illégale, comme le fruit de la violence et de l'intrigue, au pape, au roi, à toute l'Église. Pierre-le-Vénérable prit naturellement la défense du moine de Cluny, opposant le calme de la raison et des faits à, toute la véhémence irritée de saint Bernard (1). Mais le haut crédit de l'abbé de Clairvaux l'emporta. Il effraya le roi comme le pape, il fit casser l'élection de l'évêque de Langres, et nommer à sa place un de ses parents.

Saint Bernard ne fut point assez maître de lui, ni dans les premiers moments de la lutte cistercienne, ni surtout dans la contestation violente de l'évêché de Langres : il s'emporta contre Pierre-le-Vénérable avec cette véhémence d'esprit qu'il mettait à tout ce qui l'impressionnait vivement, et qui est peutêtre l'un des attributs des grands écrivains et des grands caractères. Mais l'inaltérable longanimité de Pierre-le-Vénérable , sa vertu et sa raison calmes qui ne se démentirent jamais, les paroles d'admiration et de justice avec lesquelles il parlait toujours de son illustre adversaire, finirent par désarmer l'aigreur de l'abbé de Clairvaux, et tout ce qu'il avait mis de verve à poursuivre, à combattre, à attaquer Pierre-le- Vénérable, il sut le mettre à l'estimer, à le vénérer, à l'admirer. Saint Bernard fait comme Suger. 11 accable de lettres l'abbé de Cluny, il se plaint de sa lenteur à lui répondre : il ne lui épargne aucune formule d'affection, de louange, d'em-

(1) V. la note EE, dans les pièces justificativeSt

pressement amical; il veut le voir, l'entendre, lui parler, le visiter; et, à en juger par leurs lettres, ce devait être une admirable chose que des communications intimes entre deux hommes d'une pareille trempe , qui ne se divisèrent plus jusqu'au tombeau , où Bernard précéda Pierre de quelques années (1).

Pierre, quelque grande qu'ait été et que nous ayons vue son influence, n'a pas gouverné l'Europe religieuse du xii^ siècle avec un ascendent aussi actif, aussi entraînant, aussi fougueux que saint Bernard. Leurs caractères divers ne comportaient pas les mêmes actions. Saint Bernard, fondateur de monastères nouveaux, enfant lui-même d'un nouvel ordre plus austère, comme le sont nécessairement les institutions naissantes; saint Bernard, d'une santé maladive, d'une grande exaltation nerveuse, homme de privations, de zèle ardent, de caractère absolu, n'était pas fait pour ressembler à notre abbé de Cluny, homme laborieux, actif, vertueux sans rudesse, abstinent sans rigueur, apportant à tout les tempéraments de son caractère , d'une humeur égale et clémente, d'une bienveillance universelle , d'une miséricorde sans mesure , prudent et sage mainteneur d'un vieil institut monastique, mais ne se départant jamais des règles d'une raison douce et judicieuse, n'aspirant point aux nouveautés périlleuses , et préférant à des ferveurs inconnues les circonspections de la tolérance. Pour Bernard, le parti décisif et absolu était toujours le parti à suivre : il l'emporta souvent par la passion même de ses entreprises et la chaleur de ses convictions brûlantes. Chez Pierre-le- Vénérable , l'habitude des ménagements, la bénignité des procédés, devaient le faire échouer dans les résolutions qui s'adressaient surtout aux passions véhémentes de l'époque. Dans les conciles , auprès des souverains pontifes et des rois, la parole de saint Bernard exigeait, obtenait impérieusement. Sa fougue éloquente entraînait les masses, bouleversait les esprits. Il avait les qualités et les défauts des âmes passionnées et fortes.

(1) V. la note FF, dans les pièces justificatives.

Pierre-le-Vénérable attirait à lui par des qualités moins ardentes, par des vertus moins rigides, par des sollicitations moins impétueuses. On admirait Bernard, on vénérait Pierre. Dans ces mots sont leurs deux existences ; et le surnom que mérita l'abbé de Cluny le peint mieux qu'un parallèle.

Le style des deux grands hommes donne lieu aux mêmes rapprochements. Celui de saint Bernard, plus bref, plus inégal, plus abrupte, plus recherché; celui de Pierre, plus diffus, plus lent, plus correct, plus naturel. Dans l'un, plus d'élévation, de grandeur, de mouvement, de tempête; dans l'autre, plus de raison, de calme, d'onction, de tendresse. Grands hommes tous deux, et tous deux pouvant diversement plaire à des lecteurs différents, selon les humeurs , les goûts, les caractères. Dans Pierre-le-Vénérable la réflexion, l'étude dominent; chez saint Bernard la spontanéité. L'éloquence doit être naturelle à celui qui disait qu'il étudiait avec les chênes et les hêtres. On sent dans l'autre, au contraire, une certaine complaisance dans la forme littéraire qui exclut quelquefois le mouvement. Saint Bernard était un homme admirable de tribune. Pierrele-Vénérable devait exceller dans le conseil. Si ce n'était pas une vieillerie de parler de Démosthène et de Cicéron à propos de tout, et si Démosthène n'était point un des écrivains les plus corrects, les plus huilés de la Grèce, on pourrait dire que saint Bernard était de la trempe de Démosthène, et Pierre de celle de Cicéron, dont il imite la période, et cite parfois les élégances. Pierre s'amusait à faire entrer dans sa phrase la littérature antique et laissait trop en paix son adversaire : saint Bernard se faisait sa langue pour l'occasion, et, sans perdre de temps aux phrases, frappait et renversait son ennemi.

On pourrait plutôt rapprocher nos deux grands abbés de Fénelon et de Bossuet. Il y avait sans doute des analogies de caractère et de talent entre eux. Bossuet ressemblait plus à ■ saint Bernard, par son langage, par son caractère, par son génie; Fénelon à l'abbé de Cluny, par ses formes souples, aimables, bienveillantes. Le style de Bossuet, comme celui

de saint Bernard, était plus bref, plus incisif, plus éloquent ; le style de Fénelon, comme celui de Pierre-Ie-A^énérable, pluslent, plus tempéré, plus onctueux. Saint Bernard triompha de Pierrele-Vénérable, et Bossuet de Fénelon; et les sympathies ne furent pas toutes pour le vainqueur. Les mêmes préférences, les mêmes accusations, qui s'adressent à la mémoire de Bossuet et de Fénelon, j'imagine que les contemporains de Pierre et de Bernard devaient s'en préoccuper. Je trouve même un curieux rapprochement. Pierre, comme l'archevêque de Cambrai , était plus ultramontain; Bernard, comme Bossuet, plus gallican. L'évêque de Meaux, entraîné dans les voies du pouvoir civil, opposait l'épiscopat français à la papauté. Bernard s'indignait que les clunistes dépendissent de Rome, et fussent soustraits à la suprématie épiscopale. Mais ce que firent de mieux Bernard et Pierre, c'est qu'ils se réconcilièrent et s'aimèrent franchement ensuite jusqu'à la mort, après avoir été d'abord divisés; et que Fénelon et Bossuet, après s'être d'abord unis, ne durent pas plus pardonner l'un sa défaite que l'autre sa victoire. Mais en jetant le voile de l'admiration sur ces humaines faiblesses, la patrie de saint Bernard et de Bossuet peut s'enorgueillir dans la postérité par Bossuet et par Bernard , et, si je ne m'abuse, revendiquer encore un peu la gloire de Pierre-le-Vénérable, qui , venu si jeune à Cluny, y mourut aussi , après avoir régi trente-cinq ans le premier monastère de la Bourgogne.

Pierre-le-Vénérable avait compris le danger de son monastère, et le relâchement funeste de la discipline sous l'abbé Pontius. C'est ce qui le força à écrire les articles de réforme que j'ai mentionnés. Sa querelle avec saint Bernard en a fait d'avance connaître la portée. En se créant législateur, il a donné un exemple qui peut-être serait bon à suivre. A côté de l'article législatif, il place immédiatement la raison, l'esprit de la loi. Soit qu'il adoucisse, soit qu'il corrige la règle, il en indique le motif, laissant à chacun ainsi le droit d'apprécier le jugement même du législateur. C'est bien là le procédé du maître bienveillant et raisonnable. Nous avons déjà touché, par nos analyses précédentes, les points principaux maintenus

par Pierre-le-Vénérable, à rencontre de saint Bernard. Quelques nouveaux articles achèveront ce tableau.

C'était un point de la règle de saint Benoît, qu'après le repas de midi, les moines se couchassent pendant une heure. Cet instant de repos , indiqué par la chaleur et les habitudes du climat italien, avait passé aveuglément dans les monastères français, qui n'osaient point d'abord enfreindre une seule lettre de la sainte règle du fondateur suprême. Aussi qu'arrivait-il? Ce qu'il arrive des usages observés par des hommes et dans des lieux auxquels ils ne conviennent pas. Tous les jours après midi, les Bénédictins se jetaient sur leur lit, été comme hiver; et comme ils étaient censés devoir dormir, ils se glissaient sous leurs couvertures , demeurant immobiles , muets , les yeux fermés, pour mieux obéir à la règle, n'ayant pourtant aucune envie de se reposer ou de dormir. Pierre retranche cet usage qui ne ressemble plus à Cluny qu'à une momerie. ' Au Mont-Cassin, à tel jour, à telle heure , les frères devaient nettoyer leurs chaussures ; et rien n'était plus naturel assurément; car, adonnés surtout au travail des champs, la poussière, la pluie, la boue, rendaient la précaution bonne, et motivaient la régularité monastique de cette pratique. A Cluny, et dans les autres monastères où le travail des mains avait presque cessé, que faisait-on? Aux mêmes jour et heure, indiqués dans les statuts, les moines faisaient semblant de laver leurs chaussures, toutes propres qu'elles pussent être, remplaçant ainsi par un simulacre symbolique l'exécution littérale de la règle.

Pierre-le-Vénérable supprima encore cette pratique puérile. Nous multiplierions aisément d^s citations pareilles. Mais que ces deux changements suffisent pour juger l'indépendance de raison et la justesse d'idées qui dirigeaient l'abbé de Cluny dans ses réformes.

Du reste, il rétablissait l'austérité des pratiques de religion, les jeûnes, les abstinences : il défendait, par exemple, l'usage delà graisse dans les aliments des jours maigres; usage fort ancien dans les pratiques monastiques, et qui s'était longtemps maintenu par haine, et comme une protestation, contre le ma-

nichéisme, lequel rejetait, dans la nourriture, l'emploi des substances animales. L'un de ses écrits les plus éloquents et les plus remarquables pour la forme comme pour la pureté du dogme monastique est sans contredit une sorte de circulaire qu'il adresse à tous les moines de sa dépendance.

« On voit les moines , leur dit-il , errer de lieu en lieu , et accourir, comme les milans et les vautours, partout où ils aperçoivent la fumée des cuisines, partout où ils aspirent dans leurs narines ouvertes l'odeur delà viande bouillie ou rôtie... Si quelque frère, par crainte de Dieu, s'abstient de viande, ils le traitent d'hypocrite, de traître; il est pour eux comme un païen et un publicain ; ils se défient de lui , et le proclament une espèce d'ennemi public. Les fèves, le fromage, les œufs, les poissons mêmes, leur donnent des nausées. Il leur faut une cuisine égyptienne. Le sanglier, le porc, la grasse génisse, le lièvre, le daim, les oies choisies entre toutes les oies d'un troupeau , les poulets , tous les quadrupèdes , toutes les sortes de volailles, couvrent la table des moines. Le dégoût de ces choses elles-mêmes arrive bientôt par un trop long usage. Ils ont recours à des mets délicieux, royaux et exotiques. Le moine rassasié ne peut plus vivre que de chevreuils, de cerfs, de sangliers ou d'ours sauvages. Parcourez donc les forêts, chasseurs ; oiseleurs , tendez vos filets ! il faut des faisans , des perdrix, des tourterelles , de peur que le serviteur de Dieu ne meure de faim ! »

Ainsi la haute vertu et la rigidité monastique de Pierre-le- Yénérable défendaient avec succès l'abbaye de Cluny contre ses ennemis, contre ses rivaux, et contre les dangers plus inévitables de corruption et de décadence : et lorsque l'abbé de Cluny mourait, cet éloge qu'il fait lui-même de son monastère avait encore tout l'éclat de la vérité :

« Le monastère de Cluny est célèbre presque dans tout l'univers par sa religion , sa discipline , sa sévérité , le nombre des frères et l'observance parfaite des règles monastiques. Il est le refuge spécial et commun des pécheurs. Que d'âmes il a ravies aux enfers pour enrichir les royaumes célestes ! Là

des hommes innombrables, rejetant le pesant fardeau du monde, se sont soumis au joug aimable du Christ. Là des hommes de tout état, de toute dignité, de tout rang, ont échangé le faste et le luxe du siècle contre la vie humble et pauvre des moines. Là les chefs vénérables des églises sont venus eux-mêmes déposer les soins du gouvernement ecclésiastique, et choisir une vie plus douce et plus tranquille, aimant mieux obéir dans un cloître que commander dans leurs diocèses. C'est là enfin qu'une lutte sans fin et sans repos contre les malices de l'esprit assure des victoires de tous les jours aux soldats du Christ. Les habitants de ce lieu soumettent, par un combat continuel, la chair à l'esprit, vérifiant ainsi la parole de l'Apôtre, que le Christ est la vie, et que la mort est un bien. Aussi les parfums des vertus spirituelles de tant d'hommes pieux sont- ils sortis de Cluny, pour remplir le monde de la bonne odeur des cénobites qui ont réchauffé par leur zèle et par leur exemple la ferveur monastique un peu refroidie. La Gaule, la Germanie, la Grande-Bretagne, l'Italie, l'Espagne, toute l'Europe, en un mot, l'atteste : tout est rempli de nos monastères nouvellement fondés , ou d'anciens monastères ramenés par nous à leur splendeur première. Des collèges de moines, pareils au phalanges célestes qui environnent le trône de Dieu , se livrent à l'exercice des vertus les plus saintes , chantent nuit et jour les louanges divines avec tant de persévérance , qu'on pourrait les prendre pour ceux dont le prophète a dit : Heureux y Seigneur , ceux qui habitent dans votre maison! ils vous loueront pendant l'éternité. Mais pourquoi parlé-je des autres parties du monde, tandis que la renommée de nos monastères occidentaux est allée jusqu'au fond de l'Orient, et qu'il n'est pas un seul coin du globe qui l'ignore? Voilà bien la vigne, la vigne véritable, qui, s'enlaçant au Christ par ses pampres verts, et soigneusement émondée par la main paternelle du jardinier divin, produira beaucoup de fruits, suivant le précepte de l'Evangile! C'est bien de cette vigne qu'il est écrit dans les psaumes : Elle étend ses feuillages jusqu'à la mer, et ses rejetons jusque dans le fleuve!

Car ce qui a été dit de la Synagogue des Juifs transportée hors de l'Egypte , ce qu'on a appliqué ensuite à l'église chrétienne, s'applique aussi très-bien à l'église de Cluny, qui n'est point une part indigne de l'église universelle. »

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