CHAPITRE DIX-NEUVIEME
Législation monastique. — Constitution de l'ordre de Cluny.
Le temps est bien loin déjà où le fondateur du monastère, sous les imprécations religieuses les plus menaçantes , avait écrit dans sa charte de création ces clauses expresses que le lecteur n'a point oubliées : Que les moines aient le droit et la faculté d'élire librement pour abbé et pour maître un homme de leur ordre , suivant le bon plaisir de Dieu et la règle de saint Benoît, sans que notre pouvoir, ou tout autre, puisse contredire ou empêcher cette élection religieuse... Les moines réunis à Cluny en congrégation seront pleinement affranchis de notre puissance et de celle de nos parents, et ne seront soumis ni auœ faisceaux de la grandeur royale, ni au joug d'aucune puissance terrestre. .. Que ni prince séculier, ni comte, ni évêque, ni le pontife lui-même de V Eglise romaine, n'envahisseles possessions des serviteurs de Dieu, ne vende, ne diminue , ne donne à titre de bénéfice à qui que ce soit rien de ce qui leur appartient, et ne se permette d'établir sur eux un chef contre leur volonté.
Lors même que les moines de Cluny seraient restés pieusement bornés au nombre de douze, nombre primitif et sacramentel de la règle bénédictine, il est douteux que les puissances catholiques et civiles les eussent toujours laissés en repos, pour
peu que l'existence morale et territoriale des moines se trouvât liée aux intérêts et aux passions du siècle. Au x^ siècle , la papauté, tourmentée et restreinte de mille parts, la royauté, partagée et dégénérée en mille puissances locales , avaient bien pu toutes deux admettre et confirmer simplement les statuts originaires de l'ordre de Cluny. Et, malgré cette confirmation sans cesse renouvelée , presque à chaque avènement pontifical ou royal , la paix du cloître n'était respectée , nous le savons, ni par les évêques, ni par les seigneurs, ni par les rivalités religieuses ou monastiques. Il a fallu d'abord tous les saints et grands hommes qui ont présidé à l'avenir de Cluny, pour dominer de leur autorité morale les désordres des siècles grossiers , et enchaîner , par le respect de la religion monastique, de leur science et de leurs vertus, les rois, les peuples, les évêques, et jusqu'aux souverains pontifes eux-mêmes.
Mais le mona-stère clunisois s'était peuplé rapidement d'hôtes nombreux ; la prodigalité pieuse des chrétiens l'avait doté de richesses territoriales considérables ; les cloîtres étaient devenus des lieux d'asile, d'étude et de salut; et les grands de la terre, quelquefois même les humbles, s'empressaient en foule d'offrir leurs biens et leur repentance aux moines, en échange d'espérances éternelles. Les couvents se trouvaient liés ainsi à toutes les complications, à toutes les agitations de l'Europe féodale. Bien plus , l'immense population des cloîtres ne se bornait pas au chef d'ordre lui-même ; mille maisons monastiques s'alliaient à la métropole ; ces colonies religieuses naissaient, se répandaient dans tout l'univers, toujours unies par les liens de leur congrégation, toujours placées sous le même maître et la même discipline.
Ainsi, au lieu que l'autorité élective et toute-puissante d'un premier abbé de monastère naissant se trouvait commander, avec toute l'étendue des préceptes de saint Benoît , à douze moines et à quelques terres modestes, proportionnées aux besoins et au travail des religieux, bientôt l'abbé de Cluny se trouva souverain dictateur de je ne sais combien de mille frères distribués dans toutes les contrées du monde , soumis
à une multitude de souverainetés diverses, et en même temps le suprême régisseur et distributeur d'énormes possessions territoriales dans tous les lieux et sous tous les empires. Il fallait déjà des miracles d'activité, de grandeur, de talent, pour fonder une telle puissance et la maintenir seulement quelques années contre toutes les causes qui devaient nécessairement la corrompre ou la dissoudre, contre toutes les résistances qui devaient nécessairement la menacer et l'embarrasser : résistances des moines à l'abbé , des colonies à la métropole, de la papauté, de la royauté, de l'épiscopat, de la féodalité, à l'ascendant et aux propriétés monastiques. Chaque puissance en s'élevant, chaque état en conquérant son indépendance, chaque pouvoir en aspirant à se centraliser, devaient naturellement, par les seuls penchants de l'intérêt personnel et des nécessités sociales , tendre à resserrer , à détruire la force expansive et la grande fortune morale et matérielle de la religion monastique.
Les choses arrivèrent ainsi : et je crois qu'elles ne pouvaient pas arriver autrement. La cause la plus générale qu'on a coutume d'assigner à la décadence monastique, c'est la substitution du pouvoir des chapitres au pouvoir antique des abbés; et l'on fixe ce grand changement au xiii^ siècle. Je trouve que cette opinion, à plusieurs égards, peut être justement critiquée.
Il n'est pas facile de comprendre que l'abbé d'un chef "j d'ordre put demeurer impunément, et à travers les siècles et les vicissitudes religieuses et politiques, souverain maître et seigneur des hommes et des choses de ses monastères. S'il était dissipateur, aventureux et relâché, comme Pontius, fallait-il qu'il entraînât arbitrairement avec lui la fortune, les mœurs et les consciences de ses frères? S'il était économe, sévère, inflexible, les moines, accoutumés à des complaisances', à des adoucissements, supporteraient-ils patiemment l'austère commandement d'un maître rigide? Les princes de la terre, les princes spirituels s'accommoderaient-ils aussi, sans objection, de la situation indépendante et forte d'un seul
homme disposant , avec plénitude et pendant toute sa vie , d'une innombrable milice et de droits temporels immenses , et pénétrant par cette double force jusqu'au cœur de tous les états de la chrétienté? Et quand le pontificat souverain luimême rencontrait à chaque pas des limites au milieu des nationalités chrétiennes, un simple chef de monastères ne devait-il pas être, à plus forte raison, soumis à la même loi de croissance, de langueur, de décroissance, selon les hommes, les temps et les lieux?
Réduit aux proportions étroites du couvent clunisois, l'abbé eût déjà trouvé mille inévitables obstacles autour de lui, que la force du serment d'obéissance religieuse n'eût pas toujours suffi à surmonter. Etendu à une foule de maisons monastiques, différentes de climats, de mœurs, d'institutions, soumises à d'autres gouvernements temporels , possédant en propre des domaines séparés , le pouvoir abbatial ne pouvait à lui seul vaincre tant de difficultés, et sa dictature viagère devait y périr. Il en serait infailliblement de la puissance des abbés comme de toutes les puissances de ce monde, comme de tout ce qui s'adresse au gouvernement des hommes. Une autorité absolue et morale reste pure et forte entre des mains fortes et pures ; mais vous la verrez tout à l'heure s'énerver et se corrompre en passant à des mains plus débiles ou moins honorables, quelquefois même se briser , par des circonstances impérieuses, alors qu'elle était l'attribut des hommes les moins reprochables.
Il est vrai que la supériorité des chapitres sur les abbés éclate surtout comme un fait légal, comme une institution législative, au treizième siècle. Innocent III, Grégoire IX, et surtout Nicolas IV, sanctionnent explicitement ce fait nouveau ; mais les raisons de ce fait étaient bien plus anciennes. Les chapitres étaient nés par la force des choses, et dès le commencement de la vie monastique. D'abord irréguliers, volontaires, et dépendant de l'arbitrage seul de l'abbé, qui était libre de ne les rassembler, de ne les entendre qu'à titre de pur conseil, selon la règle bénédictine, ils avaient fini par de-
venir forcés, périodiques et presque maîtres de tout. Cela ne pouvait être autrement dans l'enceinte des mêmes murs, où les influences de la majorité ou de la capacité devaient arriver tôt ou tard à l'empire ; cela ne pouvait être autrement, surtout dans les nécessités d'une administration générale et collective. N'était-ce pas au chapitre général que les chefs des différents monastères de la congrégation venaient déhbérer sur les mesures à prendre dans l'intérêt de la corporation entière? N'était-ce pas au chef-lieu conventuel que ces chefs subalternes venaient se retremper dans la foi monastique, dans les règles des mœurs et des pratiques religieuses, discuter les affaires, approuver les aliénations, débattre les condamnations, soumettre les comptes de situation des maisons respectives, et aviser à tous les besoins, à toutes les dépenses, à toutes les lois propres au gouvernement de tous? Partout où une administration centrale veut s'étendre sûrement aux extrémités éloignées, n'est-elle pas forcée d'appeler au centre, à des époques régulières, les dépositaires de sa confiance et de ses volontés, pour répandre ces volontés mêmes dans les ramifications de sa puissance? Et ces délibérations communes n'amènent-elles pas toujours, en dernier ressort, l'autorité au plus grand nom-^ bre de ceux qui délibèrent et qui décident? Ce fut donc une transformation toute naturelle, inévitable même, que le passage du commandement d'abord illimité de l'abbé de Cluny à un pouvoir monarchique, électif, à vie, tempéré par un corps aristocratique délibérant. Avec un accroissement de richesses, de territoires, aussi rapide qu'il l'avait été, tous les voyages des abbés, et surtout des abbés vieillissants, fussent bientôt devenus insuffisants pour maintenir l'ordre dans tous les pays de leur juridiction. Les visites pastorales seraient devenues rares, ou bien confiées aveuglément à des mandataires éloignés ; la réforme du mal eût été lente, quelquefois même impossible, si tant est encore que l'éloignement des lieux, les distances à franchir, le danger des routes, le défaut de communications aisées, les guerres, les ruines, les pillages, ne fussent pas venus empêcher tout à fait les efforts
et le zèle des plus intrépides administrateurs des monastères. Les chapitres généraux étaient le meilleur moyen de gouvernement dans les circonstances proposées. L'abbé deCluny était toujours le chef et le lien de l'unité collective ; il choisissait de plein droit tous les chefs inférieurs, tous les prieurs des monastères particuliers. Dans ceux-là mêmes où le chef était demeuré électif, par des conditions primitives d'association, soit sous le nom de prieur, soit sous le nom d'abbé, l'élu devait être régulièrement présenté à l'abbé clunisois et confirmé par lui. Tous ces fonctionnaires ne pouvaient être nommés s'ils n'avaient auparavant séjourné à Gluny, et avant d'entrer en fonctions ils mettaient leurs mains entre les mains de l'abbé suprême, et lui juraient obéissance filiale et hommage complet. Puis ils étaient généralement obligés, sous des peines sévères, d'assister tous les ans au chapitre général, à Gluny : de graves excuses pouvaient seules les en dispenser, et le chapitre lui-même appréciait les excuses. Seulement on permettait aux abbés ou prieurs d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie, d'Espagne, à cause de leur éloignement, de ne venir au chapitre général que toutes les deux années. Mais aussi Tabbé qui les nommait ne pouvait pas les destituer ouïes faire passer dans d'autres monastères sans des causes graves, dont les chapitres généraux étaient naturellement, et parla force des choses, les appréciateurs souverains.
Il est facile de comprendre que ces chefs principaux, appartenant à des provinces, à des pays, à des mœurs, à des gouvernements divers, étaient comme les représentants de leurs contrées respectives, et faisaient ainsi participer toutes les nationalités locales à la grande direction de lein^ ordre monastique. Ainsi chacun, pour sa part, pesait dans la balance commune, et les mesures adoptées entre tous devaient recevoir une exécution moins contestée et une promulgation moins équivoque. Et pour que l'autorité centrale ne laissât point détendre les liens qui rattachaient tous les points de la circonférence au centre, aucun fonctionnaire même inférieur des couvents divers ne pouvait se dispenser de venir passer quel-
que temps au chef-lieu, dans la première année de sa nomination. Je n'ai pas besoin de mentionner encore les chapitres particuliers, les délibérations communes de chaque monastère pris à part, et veillant au bien-être moral et à toutes les conditions du bon ordre dans la moindre des retraites monastiques.
Ces réflexions donnent peut-être une juste idée de l'extrême complication de la législation monastique. Elles feront voir du moins que les chartes des couvents sont nées là, comme ailleurs, des coutumes et des nécessités des époques et des choses; qu'elles ont été écrites là plus vite et plus régulièrement qu'ailleurs, parce qu'on écrivait alors dans les monastères habituellement et plus que partout ailleurs ; mais que là même elles étaient un usage avant de devenir une obligation. Il y avait des chapitres particuliers et généraux avant le treizième siècle ; il y en avait sous Pierre-le-Vénérable et avant lui ; il y en avait, parce que saint Benoît luimême avait ordonné à l'abbé de consulter ses frères; il y en avait, parce que saint Hugues avait dit expressément dans un chapitre général : Puisqu'il est écrit : Fais tout avec conseil, et tu ne f en repentiras pas, que V abbé ait toujours auprès de luiy à Cluny, douze sages frères, dont il prendra les avis dans toutes les affaires tant intérieures qu extérieures; il y en avait, parce qu'on ne comprenait pas autrement la possibilité de gouverner une aussi vaste puissance, et que si saint Benoît eût été abbé de Gluny au douzième ou au treizième siècle, il n'eût pas pu mieux que d'autres se soustraire à cette nécessité. Déjà nous avons remarqué, avant la fin du douzième siècle, un abbé réformateur mettre des bornes à sa puissance en défendant à l'abbé de rien faire sans Vavis de douze moines^ et changer ainsi en obligation le conseil pur et simple du code bénédictin. Nous avons vu de même Alexandre III, profiter des troubles de Cluny et de la résistance du monastère au pape élu pour interdire à l'abbé le droit d'aliéner les choses du monastère sans le consentement du chapitre.
Il est probable aussi qu'on n'était pas fâché, de toutes parts,
de trouver des occasions de mettre un frein à l'énergie dictatoriale de l'abbé, qui se mêlait à toutes les grandes circonstances du siècle, et y faisait sentir l'influence des hommes et des richesses qu'il gouvernait sans contrôle formulé. Cette influence était d'autant plus grave, que nul individu ne pouvait remplir quelque fonction dans l'ordre de Cluny, s'il n'appartenait non-seulement au clergé régulier, mais à l'ordre de Cluny lui-même.
Si le droit d'aliéner et de gouverner était restreint dans la personne de l'abbé de Cluny, il l'était plus encore dans les abbés inférieurs et dans les prieurs subordonnés. Le chapitre général lui-même régnait en quelque sorte, pendant son absence, par des hommes qu'il choisissait, sous le nom de définiteurs, lesquels, se distribuant les provinces diverses, examinaient la situation de l'Ordre, dans l'intervalle des chapitres généraux, et en rendaient compte au chapitre le plus prochain, soit par eux-mêmes, soit par des visiteurs qu'ils élisaient : poussant leur droit de contrôle et de remontrance jusqu'à l'abbé lui-même, bien souvent humble serviteur du chapitre général, et plus d'une fois réduit en quelque sorte au triste rôle de certains rois constitutionnels à qui tous les fonctionnaires sont obligés de prêter serment, mais à qui personne en réalité n'obéit. Cette dernière observation explique les abdications fréquentes des abbés, contraints de se retirer sans doute devant le jaloux examen de la puissance délibérante. De telles choses n'ont point attendu le treizième siècle pour se révéler; elles se manifestent dans toute cette histoire, et dans les statuts déjà cités du dix-septième abbé de Cluny, Hugues, cinquième du nom.
Tous les phénomènes qui marquent en général la vie des peuples entiers signalent donc aussi les sociétés monastiques. On y découvre donc les rudiments de toutes nos institutions principales, et les phases successives des gouvernements qu'on appelle représentatifs, phases plus éclatantes encore dans l'administration de l'église entière. Au temps de l'abbaye de Cluny, on ne voit pas les simples moines admis à délibérer aux
chapitres généraux, pas plus qu'on ne voit les simples prêtres assister aux grands conciles chrétiens, pas plus qu'on ne voit l'élection populaire et cléricale continuer longtemps et sans contradiction à choisir les évêques et les papes. Pour résister aux brigues, aux simonies, aux intrigues de la puissance cléricale où séculière, les élections épiscopales vont se resserrant sans cesse, du peuple au clergé, du clergé aux chapitres des cathédrales ; les papes, pour sauver leur trône des mains impériales, attribuent d'abord au collège seul des cardinaux la mission suprême de créer le souverain pontife. Puis il arrive que les rois et les papes , dans l'intérêt de leur couronne temporelle, entrent par des concordats en partage exclusif des élections ecclésiastiques. Dans ces fluctuations d'autorité, quelle fut la loi qui présida à l'élection de l'abbé de Cluny ?
La manière d'élire l'abbé général de l'ordre de Cluny n'a point parcouru jusqu'à présent toutes les phases qu'elle devra subir, et l'on ne voit pas toujours bien clairement non plus les nuances progressives de ses modifications. Malgré la règle d'obéissance absolue à l'abbé, type caractéristique de l'ordre bénédictin, l'usage de se désigner, de son vivant, un coadjuteuret comme un successeur, n'a point absorbé les privilèges d'élection appartenant aux moines de Cluny. Mais il est remarquable que ce droit d'élection est demeuré propre à la maison de Cluny elle-même, et n'a jamais été étendu ni aux moines des monastères subordonnés, ni même aux membres insignes des chapitres généraux. Ainsi le souverain élu de l'ordre monastique entier n'était véritablement choisi que par les suffrages de la métropole. Sur ce point, il y avait bien quelque désaccord avec les principes de la prépondérance nouvelle des chapitres universels, qui était censée représenter tous les intérêts de l'ordre. Si l'on ne délégua jamais à ces chapitres le droit de nommer, au nom de tous, le souverain commun, c'est probablement que le danger des interrègnes Irappa vivement les intelligences, et qu'il parut meilleur de procéder de suite à l'élection d'un nouveau chef que d'attendre la composition lente, difficile, du chapitre général, au sein
duquel d'ailleurs les rivalités de tous les prieurs eussent pu produire de bien funestes dissentiments, des schismes et des retards sans nombre.
En dehors du chapitre général, la communauté de Cluny semble, sans distinction, avoir joui des droits électoraux ; mais aucun document officiel ne vient jusqu'ici indiquer la forme matérielle de l'élection. On sait seulement qu'elle se pouvait faire par trois modes distincts : le scrutin, l'inspiration et le compromis. Tout le monde comprend la voie du scrutin ; l'inspiration, c'était une acclamation générale des moines électeurs, saluant le plus digne et se prosternant à ses pieds : c'était l'élection spontanée sortie de cœurs unanimes; le compromis enfin était une voie mixte, une élection indirecte et à plusieurs degrés, qui réunissait les pratiques du scrutin à l'unanimité présumée du mandat électoral ou de l'inspiration. On ne peut se dissimuler que, dans les temps qui suivirent la mort de Pierre-le-Vénérable, l'élection de l'abbé dut se faire sous des influences bien diverses, et les choix que nous avons vus se porter successivement sur des hommes de naissance plus ou moins élevée, appartenant tantôt au midi de la France, tantôt à la France centrale, tantôt à la maison royale d'Angleterre, tantôt à celle de France, tantôt aux familles féodales qui entouraient le monastère, tantôt à la maison ducale de Bourgogne, tantôt à des races seigneuriales ordinaires, tantôt à celles qui brillèrent dans les croisades; ces choix variés manifestent bien quelles influences terrestres pesèrent sur la volonté des moines de Cluny. Des schismes même éclatèrent, et ce fut apparemment pour empêcher les dissidences possibles, les délibérations tumultueuses, les difficultés, les lenteurs, les violences qui retarderaient la formation de la majorité, qu'on eut recours au mode électoral plus compliqué et plus indirect, qui nous est révélé par un monument authentique, le premier que nous trouvions explicite sur cette matière, un procès-verbal de l'année 1308.
A en croire ce procès- verbal, qui élit Henri de Fau trières, alors procureur-général de l'ordre auprès de la cour romaine,
on ne suivait plus les règles de l'élection directe, et les moines ne donnaient pas un à un leurs suffrages individuels. La nomination se faisait par compromis. A la mort de l'abbé titulaire, et dès qu'il avait reçu les honneurs de la sépulture, le prieur de Cluny demandait à tout le couvent, réuni en chapitre, s'il n'entendait pas nommer le nouvel abbé, par compromis, per vint compromissi,juoctà consuetudinem monasterii, hactenùs et inviolabiliter observatam , suivant la vieille et bonne coutume du monastère. L'acclamation unanime de toute l'assemblée, totius conref.i^ws, répondant à la solennelle interrogation du prieur, celui-ci désignait trois religieux, en leur donnant, au nom de la communauté, le droit d'élire dix nouvelles personnes, qui, réunies aux trois précédentes , procéderaient définitivement au choix de l'abbé. Les trois premiers élus se retiraient à part pour délibérer sur le choix des dix autres : ce choix fini, ils rentraient au chapitre pour y proclamer les dix autres élus : puis, tous les treize ensemble allaient, au pied du grand autel de l'église , voter sur la nomination de l'abbé. La nomination achevée, tous rentraient au chapitre, pour y proclamer le résultat de l'élection, par la voix d'un seul d'entre eux, chargé par eux-mêmes de cet office; à cette proclamation solennelle, faite au nom de tous, et avec le mandat général , la communauté entière répondait par des acclamations, et courait à l'église entonner le Te Deum, signe à la fois de son approbation et de son allégresse. A quelle époque, et à travers quelles transitions, s'est formulé ce dernier mode électoral? Nous n'en pouvons rien dire autre chose que le document de 1308 : mais les raisons morales en sont facilement comprises.
Un mode à peu près analogue était usité dans l'élection de l'abbé de Cîteaux. Le prieur de Cîteaux , si je ne me trompe , et les quatre prieurs des quatre principales filles de la métropole, nommaient chacun quatre électeurs, qui, joints aux cinq prieurs, désignaient ensemble l'abbé, au nom de toute la communauté.
Mais la puissance papale s'était déjà, avant le xiv^ siècle,
plus Ou moins indirectement entremise dans l'élection des abbés de Gluny, ne fût-ce qu'en commandant les abdications, ou en confirmant, comme fit Boniface VIII, l'abbé choisi. Une fois qu'un pouvoir supérieur ou modérateur prend une part, même éloignée, à des opérations électorales, on peut d'avance prédire que le droit d'élire est en péril.
Avant de suivre plus loin les révolutions qui menacent la source originelle elle-même des droits abbatiaux, les réformes intérieures du monastère appellent notre attention. Ces instituts monastiques, qui formaient comme une société à part dans la société catholique, et aussi comme une sorte d'état particulier dans l'état, veulent être regardés de plus près sans passion et sans injustice.
Il semble qu'en un siècle oiî l'on a vu surgir tout à coup les folies des communautés de biens saint-simoniennes et les rêves des agrégations fourriéristes , où l'on entend prêcher partout l'urgente nécessité d'associations industrielles et agricoles et de l'organisation du travail, il faille être un peu plus indulgent pour des associations religieuses qui donnaient presque seules quelque liberté aux pieuses méditations, aux mœurs sévères, à la science et à l'étude, au milieu des siècles barbares et tourmentés. Et sans parler de ces nécessités d'étude, de repos et de sainteté, de ces aspirations de l'âme au recueillement chrétien, de ces chagrins et ces désenchantements du cœur qui a besoin de quitter le monde pour se réfugier dans une vie austère et contemplative ; sans parler même de ces travaux physiques et intellectuels, d'agriculture et d'érudition, qui protégeront à jamais la mémoire des cénobites ; est-ce bien à notre civilisation de se montrer trop sévère aux souvenirs de la vie claustrale? N'entendons-nous pas tous les jours nos économistes prêcher contre les dangers de la population croissante, et nous prédire à temps fixe des famines, des ruines et des révolutions, au moment oii la terre ne suffira plus à ses habitants, comme pour donner un démenti scientifique à ces déclamations exagérées contre les périls du célibat religieux ? Ne pouvant plus se déchaîner contre les oisivetés monacales,
texte si habituel et si facile des prédications du xviir siècle, la presse ne nous étourdit-elle pas aujourd'hui de ses clameurs contre les oisifs qui dévorent les travailleurs ?
Enfin, dans une Europe oii les peuples maritimes sont si fort préoccupés de leurs flottes, qu'un romancier moderne appelle avec esprit des monastères flottants, où les peuples continentaux exagèrent comme à l'envi le nombre de leurs armées permanentes, par qui nos gouvernements modernes sont tous, peut-être, destinés à périr ; dans un siècle, où les populations d'ouvriers, entassées dans nos manufactures, menacent l'avenir de pressentiments sinistres , où nos législateurs seront obligés de décréter des malades et des procès pour suffire à nos avocats et à nos médecins ; est-il bien philosophique de se déchaîner sans mesure contre des établissements religieux qui ont eu leur temps et leurs raisons d'existence, qu'on ne doit pas juger par leurs abus inséparables de toute chose humaine, mais par leurs caractères généraux, essentiellement religieux, moraux, littéraires et intellectuels, et à qui nos mœurs relâchées et si peu religieuses d'ailleurs n'avaient, à vrai dire, à reprocher sérieusement que leurs richesses accumulées et immobiles ?
Les coutumes de Cluny étaient bien connues dans l'histoire ecclésiastique et dans toute la chrétienté avant le premier réformateur , Pierre-le-Vénérable. Le moine Uldaric, illustre et pieux disciple de saint Hugues, au xi^ siècle, les écrivit et les répandit en Allemagne et dans une foule de monastères. Les cérémonies de l'église, les offices, les prières, les chants, les psalmodies, qui recommençaient presque h toute heure de la nuit et du jour, les communions saintes, les travaux manuels, tout ce que les moines devaient faire depuis le lever jusqu'au coucher, est écrit par Uldaric avec surabondance. A l'église, au dortoir, au réfectoire, à la cuisine, la règle commandait un silence si absolu , que les moines s'étaient habitués, dans les occasions nécessaires, à s'entendre par signes, comme nos sourds-muets; ailleurs même, les heures où il était permis de parler étaient rares et soigneusement réglées. Pour nourriture quotidienne, des fèves et des herbes ; les œufs et le fromage
permis seulement à certaines époques ; quelquefois du poisson, des fruits et des oublies, mais prohibition absolue de rien manger après compiles. De graves pénitences étaient infligées avec rigueur aux plus coupables par l'abbé seul ; les peines plus légères, réservées aux moindres fautes, mais applicables par les autres chefs du couvent. Le système pénal monastique rappelait souvent les essais de nos maisons pénitentiaires modernes. Quelquefois le délinquant était condamné à demeurer seul dans un lieu séparé, à manger seul, à dormir seul, à se tenir à toute heure à la porte de l'église. On lui refusait toute participation aux solennités évangéliques , aux communions chrétiennes, au baiser de paix. D'autres fois, il était flagellé en plein chapitre, par la main de ses frères ; si la faute avait été publique, la flagellation avait lieu devant le peuple. Souvent le criminel était exposé devant le temple, à l'heure de la messe, et lorsque la population entrait, un serviteur de l'abbaye disait à chacun la cause de la pénitence. Enfin, lorsque le condamné se révoltait contre la correction, les moines se jetaient sur lui, sans qu'on eût besoin de le leur commander, l'entraînaient en prison, affreuse prison, oii il n*y avait d'ordinaire ni porte ni fenêtre, et dans laquelle il fallait descendre avec une échelle. Et saint Hugues, quand on l'interrogeait sur les causes de cette sévérité extrême, se contentait de répondre : « Les monastères ne sont point déshonorés par les fautes des moines, mais par leur impunité. »
Une surveillance continuelle , exercée à toute heure , dans tous les lieux de la maison , par des moines qu'on nommait circateurs , ne laissait pas à la moindre faute le temps de se commettre sans témoins. Les enfants qu'on avait coutume, en ce temps-là, d'offrir aux couvents dès leurs premières années, recevaient à Cluny, nous l'avons dit ailleurs, l'éducation la plus chaste et la plus attentive ; ils portaient de suite l'habit monacal, mais ils n'étaient admis que plus tard à la profession solennelle. Ils étaient élevés à part, sans que jamais on cessât de les garder et de les surveiller. Séparé dans ses études, dans le dortoir, dans toutes ses actions, partout, l'enfant ne pou-
vait faire un pas sans être au moins accompagné d'un maître et d'un autre enfant. Les novices et les jeunes profès avaient aussi leurs custodes, et devenaient l'objet de précautions presque égales.
Les moines se rasaient entre eux une fois en trois semaines, et en chantant des psaumes ; ils se baignaient deux fois par an, à Noël et à Pâques. Comme adoucissement à la règle de saint Benoît, ils pouvaient porter l'hiver, à cause de la rigueur de notre climat, si différent du ciel italien, des robes fourrées de mouton, des bottines de feutre pour la nuit, des sergettes et des caleçons; le grand concile d'Aix-la-Chapelle, en 817, avait admis ces tempéraments.
Les lectures pieuses faites à la communauté rassemblée au chœur et au réfectoire étaient si longues , que dans la seule semaine de la Septuagésime , on lisait la Genèse entière. Au jeudi saint, on lavait les pieds à autant de pauvres qu'il y avait de frères dans la maison; et chaque pauvre, avant le repas, recevait une oublie en signe de communion. Le jour que l'on faisait l'eau bénite était une grande fête qui purifiait d'eau lustrale tous les lieux conventuels. La bénédiction du feu nouveau durait trois jours et n'était pas moins solennelle ; tous les jours l'office des morts. Le vendredi saint, tous les frères s'assemblaient, pieds nus, dans le cloître, pour réciter tout le psautier; ils ne mangeaient que du pain et des herbes crues ; et, à cette parole de la passion : ils ont ^yartagé mes vêtementSy les moines, par un usage symbolique, s'arrachaient entre eux des tuniques disposées autour de l'autel. En allant au travail, en revenant, et pendant le travail même, ils psalmodiaient sans cesse ; mais on conçoit que la multiplicité des obligations religieuses ne devait guère laisser de place à l'oraison mentale, ou au travail des mains, qui, dès le temps de Louis-le-Débonnaire, était regardé comme indigne des moines, la plupart revêtus alors des fonctions du sacerdoce. Les moines cependant remplissaient, à tour de rôle, tous les emplois manuels nécessaires à la maison.
C'était au couvent, par exemple, que se faisait le pain des-
liné à composer la matière des hosties. On n'y travaillait jamais qu'avant dîner, avec le meilleur froment, qui se choisissait d'abord grain à grain. Le blé, soigneusement lavé , se mettait dans un sac consacré à cet usage spécial. Un frère, d'une pureté éprouvée, le portait au moulin, dont il lavait les meules, avant de les couvrir tout entières avec beaucoup de précaution. Le frère alors se revêtait d'une aube et d'un amict qui lui cachait la tête et le visage , à l'exception des yeux. Ainsi vêtu , il moulait le blé et faisait la farine. Deux prêtres et deux diacres , vêtus de même , pétrissaient la pâte dans l'eau froide, afin qu'elle fût plus blanche , et formaient les hosties. Un novice tenait les fers gravés où on devait les cuire; le feu, préparé de bois sec, devait jeter une pétillante flamme, et, pendant ce travail, on chantait ardemment des psaumes.
On dit aussi que, lorsqu'un frère mourait, chaque moine devait coudre un point du suaire, comme pour imprimer plus fortement dans son esprit la triste et salutaire pensée de la mort. Les monastères étaient au surplus les lieux où le souvenir des morts était le plus honoré et périssait le moins. Le nom des trépassés s'inscrivait avec exactitude sur la longue et immortelle liste mortuaire du couvent ; et ces tablettes funèbres, qui recommandaient sans cesse l'âme des morts aux prières monastiques, garantissaient aux hommes qui avaient vécu une mémoire plus efficace et une immortalité plus certaine que n'en promettent, à leurs élus, nos comptes-rendus académiques et nécrologiques.
11 y avait à Cluny, comme ailleurs , dès le xi^ siècle, à côté des moines profès, des frères lais ou convers, que leur ignorance des lettres réservait aux travaux corporels , et des hommes libres, qui, sous le nom d'oblats, se dévouaient au service des monastères. Pour signe de leur engagement, ils se mettaient autour du cou la corde de la cloche , ils plaçaient des deniers sur leur tête, ou bien encore ils mettaient leur tête sur l'autel. Obéissant en toute chose aux chefs du monastère, serfs de dévotion, si l'on peut ainsi parler, ils différaient des
serfs de naissance en ce qu'ils promettaient de garder le célibat. Il ne faut pas non plus les confondre avec d'autres oblats que, dans les temps plus modernes, la royauté avait coutume d'imposer, comme hôtes, aux monastères, avant que des établissements spéciaux eussent été consacrés au repos des guerriers invalides. Gluny, du reste, fut toujours affranchi de cette espèce de servitude royale.
Est-il besoin de redire que ces usages traditionnels n'empêchèrent point la nécessité de réformes répétées, selon l'exigence des temps et l'esprit des réformateurs? Au xii^ siècle, Pierre-le-Vénérable; à la fin du même siècle, Hugues de Clermont; à la fin du xiii^ et au commencement du xiv% Bertrand de Colombiers et Henri de Fautrières; au xv% Jean de Bourbon, tentèrent d'opposer aux abus renaissants des remèdes nouveaux , qui demandent à être considérés dans leur ensemble, pour n'y plus revenir.
Nous dirons plus tard ce que firent les réformateurs du xvii^ siècle.
L'un des plus graves reproches qu'on ait pu faire aux ordres religieux, c'est la cessation du travail des mains. Il n'est presque aucun auteur qui n'ait attribué principalement à cette cause la décadence monastique. « Vous serez alors véritablement moines, avait dit saint Benoît, lorsque vous vivrez du travail de vos mains, à l'exemple des saints prédicateurs de la loi monastique. » Il est juste, pourtant, de remarquer que le travail des mains dut s'appliquer surtout au temps où les moines ne faisaient point partie encore du clergé proprement dit, et n'étaient pas admis aux ordres sacrés. Mais lorsqu'une fois la prêtrise et les droits du sacerdoce devinrent généralement communs au clergé régulier , il devenait, sinon impossible , du moins difficile , que le travail manuel ne souffrît point de notables modifications. On attachait trop de respect aux sciences et aux occupations cléricales pour que l'opinion des peuples souffrît aisément que les hommes du sacerdoce chrétien remplissent leur vie de travaux matériels , comme la population des serfs. Pierre-le-Vénérable cependant , dont
nous n'avons jusqu'ici apprécié les statuts que pour en opposer la douceur et la raison à l'inflexible rigueur de saint Bernard, avait vouluramenerCluny à l'antique travail des mains; car, disait-il après saint Benoît, V oisiveté est V ennemie de Vâme; et ne voxjons-nous pas la plus grande partie des frères , dans le cloître et hors du cloître, et surtout les frères convers, demeurer dans une inaction absolue ? Combien y en a-t-il qui lisent ? combien moins encore qui écrivent? Le plus grand nombre ne dorment-ils pas appuyés contre les murailles, ou ne perdent-ils pas toute leur journée, depuis le lever du soleil jusqu'à la chute du jour, dans de vaines et oisives paroles, et, ce qui est pire, dans de médisantes conversations?
Mais telle était déjà la force du préjugé, que l'illustre abbé était obligé, pour excuser la hardiesse de sa réforme, d'annoncer qu'il ne renouvelait le travail des mains que partiellement, ex aliquâ saltem parte, et seulement alors que les gens du siècle ne pourront pas en être les témoins ; ubi honestè , remoto conspectu secularium, fieri poterit.
Une réflexion encore s'ajoute à ce que je viens de dire. Des statuts formels interdisaient de recevoir dans la religion monastique les hommes illettrés , carentes litteris sacris , qui ne pouvaient lire , étudier les saintes Ecritures , écrire les manuscrits et chanter les psaumes divins. C'était la science et l'étude qui avaient placé si haut les hommes de la religion dans l'estime publique, devaient-ils se rabaisser aux emplois serviles? Toute l'attention, au contraire, des réformateurs, c'est d'empêcher que le couvent ne soit surchargé de gens ignorants, de serviteurs inutiles, de domestiques parasites, qui menaçaient d'encombrer , sans raison et sans mesure, les maisons monastiques.
Et puis, il faut comprendre aussi que ces vastes travaux qui avaient signalé presque partout la vie cénobitique, alors que les moines défrichaient les forêts et cultivaient leurs déserts et leurs solitudes , ne pouvaient continuer toujours sur la même échelle, à présent que les monastères sont devenus le centre dépopulations laïques considérables, qu'autour d'eux
se sont formés des villages, des bourgs, des villes, remplis de serfs, de fermiers, de cultivateurs, qui ont besoin pour vivre de labourer le patrimoine monastique. Que seraient devenues toutes ces agglomérations croissantes si les moines se fussent réservé les soins de l'agriculture? Autour des couvents, des routes se sont tracées qui sont devenues plus tard les lignes naturelles de nos communications modernes; autour des couvents, le mouvement commercial s'est agité. Ces demeures religieuses sont devenues comme les grandes étapes des princes et des rois, qui, souvent même, ont imposé, comme redevance, aux monastères, l'obligation de les héberger, eux et leur suite. Les couvents remplacent l'hospitalité antique, et sont, au moyen âge, pour les voyageurs et les pèlerins, ce que sont pour nous les hôtelleries modernes. Comment toutes ces merveilleuses métamorphoses s'accommoderaient-elles encore des rustiques occupations des premiers solitaires?
Ce n'est donc , tout au plus , qu'au sein de leur maison même, et dans les limites de leur enclos, que les moines peuvent travailler encore; et en effet, ils se partagent, à tour de rôle, les soins du jardin, de la cuisine, du pain , de l'infirmerie, de l'église et de toutes les nécessités domestiques de leur habitation.
Mille précautions sont prises pour rendre à son austérité primitive la vie monastique, devenue, en nos temps critiques et raisonneurs, le type satirique de la vie indolente et molle, grasse et paresseuse, corrompue et gourmande. Combien en est-il, peut-être, entre les plus ardents à dénigrer les habitants des cloîtres, qui voulussent supporter le régime et les liens de la communauté bénédictine la plus relâchée?
Sans parler des prières , des chants d'église , des lectures , des méditations obligées, qui, pour remplacer efficacement le travail des mains, gênaient à toute heure la liberté des moines, à quelle sévérité de costumes, de nourriture, de mœurs, d'habitudes, n'étaient'ils pas condamnés ?
Pour tout vêtement, deux humbles tuniques, l'une pour le our, l'autre pour la nuit, de forme rustique, inélégante,
comme les portaient les pauvres et les paysans : par dessus la tunique, un scapulaire. Les étoffes précieuses, la soie, les couleurs vives oa gaies sont défendues; car il ne convient pas, disent les statuts , que les moines ressemblent à des époux qui sortent de leur chambre nuptiale. Ni les moines, ni les serviteurs de l'abbaye, ne peuvent acheter des fourrures étrangères; on ne leur permet que des peaux de moutons ou de chèvres, nonseulement à cause de la cherté des peaux plus recherchées , mais parce qu'ils doivent savoir que ceux qui sont vêtus mollement ont coutume d'habiter dans la maison des rois, et non pas dans la maison des moines. La rigueur de la règle va même jusqu'à retrancher , en de certains jours , la graisse qui donnait au moins quelque goût aux herbes cuites qui composaient leur festin : il est honteux, dit-elle, que les moines mangent, dans les jours d'abstinence, ce que les pauvres eux-mêmesrejettent avec indignation ou gardent pour le lendemain. Si le vin est permis en des jours solennels, et dans les jeûnes qui abattent les forces, il ne doit jamais y entrer aucun de ces assaisonnements spiritueux, doux ou épicés, qui flattent le palais des gens du monde; encore moins est-il permis de boire de l'hypocras , du piment et de toutes ces délicieuses liqueurs fermentées italiennes ou orientales. Bois un peu de vin, dit l'Apôtre, mais seulement pour soutenir ton estomac et prévenir tes infirmités, et ne f enivre jamais luœurieusement. Il n'est pas jusqu'aux couvertures des lits, et à leur couleur, qui ne soient prévues. Il ne faut pas qu'elles soient peintes ou de couleurs vives ; elles seront noires ou blanches. Le moine n'aura qu'une couver^ ture, un drap de serge, une natte et un chevet pour appuyer sa tête; mais point de toile ou de chemise de lin. Il dormira tout habillé; s'il a froid pendant la nuit, il pourra entourer son corps d'une pelisse, et ses pieds de bottines de peaux d'agneau.
La chair des quadrupèdes est interdite absolument, et il est douteux que la chair des oiseaux ait été permise. Moines et abbés doivent dormir dans un dortoir commun, les jeunes mêlés avec les vieux, pour que ceux-ci inspirent du respect à
ceux-là, chacun dans son lit , mais non pas en des cellules séparées. Deux gardiens perpétuels veillent dans le dortoir , et une lampe y brille toute la nuit ; car, dit l'Apôtre, celui qui agit bien ne fuit pas la lumière. S'il n'y a pas de lumière au dortoir, parle énergiquement Pierre-le- Vénérable , portez-y plutôt la lampe qui brûle dans V église.
Les frères ne recevrontjamais de femmes dans leur couvent, à moins qu'elles ne ?,o\QXiimeillesow. illustres. Les couvents de femmes ne peuvent pas être placés à moins de deux lieues d'un monastère d'hommes.
Les enfants admis à Cluny n'excèdent pas le nombre rigoureusement nécessaire aux cérémonies religieuses , et l'on ne peut remplacer ceux qui y sont reçus , avant que leur voix n'ait mué. Il est défendu d'accepter leur profession monastique avant l'âge de vingt ans, et nul ne deviendra prêtre avant vingt-cinq ou trente ans. Ainsi, l'ancien abus des enfants offerts, dans leur bas âge, k la vie monastique , et liés par des vœux prématurés, abus consacré même par de certains conciles, disparaîtra de Cluny.
Un moine ne peut boire ou manger hors des repas réguliers ; il ne sort jamais la nuit , il ne peut même sortir de la maison après Gomplies, et ne quitte l'abbaye, même temporairement, qu'avec permission de l'abbé. Il ne doit, en voyage , recevoir que l'hospitalité monastique, et, s'il lui est possible de rentrer au couvent entre le lever et la chute du jour , qu'il n'accepte au dehors aucune nourriture. Si son voyage est plus long , et qu'il soit forcé de prendre quelque repas hors des maisons conventuelles, il ne lui est libre d'accepter ni vin ni viande.
Les moines absents doivent rentrer à la communauté avant le coucher du soleil : cette heure passée, il leur est licite, après avoir heurté au monastère, de se retirer dans la maison du curé de Saint-Maïeul. Ils mangent ensemble dans le même réfectoire, et l'abbé lui-même, autant qu'il peut le faire, partage leur repas , à moins que le soin des étrangers ne le lui interdise. Ils ne sortent, ils ne voyagent jamais seuls.
Le vice de la propriété est combattu par tous les moyens. Chacun recevait du supérieur, outre les habits, toutes les choses nécessaires : un mouchoir, un couteau , une aiguille, un poinçon pour écrire et des tablettes. Personne n'avait rien qui lui fût propre; tout se distribuait équitablement entre tous par l'abbé; nul frère n'avait d'argent; les testaments étaient interdits ; et ceux qui violaient le précepte étaient excommuniés et privés de la sépulture ecclésiastique.
Cette sévérité ne tarda point à s'altérer : Henri de Fautrières crut devoir attribuer une somme modique aux fonctionnaires claustraux. Pierre de Chastelux, trente-quatrième abbé, permit aux moines de jouir viagêrement des biens meubles et immeubles acquis par leur industrie; mais cette concession, incompatible avec le précepte qui leur prohibait tout négoce, ne fut qu'une déviation temporaire. Et Honorius IV, en les autorisant à recevoir par succession toutes choses mobilières et immobilières, excepté les choses féodales, ne fit que provoquer les sévères prévoyances du droit civil, qui, pour prévenir l'extrême agglomération des propriétés conventuelles, fut obligé de décréter, par une fiction de légistes, qui réputait les moines morts à la vie civile, que toute personne engagée dans les ordres réguliers devenait par cela seul inhabile à succéder. Et comme les droits fiscaux de la couronne ne s'exerçaient point librement et fréquemment sur les biens des communautés, à cause de la rareté des aliénations de ces propriétés immobiles, la loi fiscale les frappait d'un impôt plus fort, d'une espèce de prélibation, au moment même où ils entraient dans les mains des moines, pour n'en plus sortir.
C'est qu'en effet, et Ton peut, par Ciuny, juger des autres maisons conventuelles , les fèglements les plus attentifs veillent sur la conservation des biens monastiques.
L'abbé de Cluny ne peut aliéner les biens ecclésiastiques , ni les frapper d'impôts, sans le consentement du chapitre général ; les autres abbés ou prieurs ne peuvent emprunter au delà de 200 livres : ils le jurent même en prêtant serment d'obéissance au chef de l'ordre. Les statuts de Henri de Fau-
trières, en sanctionnant l'existence de camérierSy préposés par les définiteurs du chapitre général à la garde de chaque province et à la gestion de ses intérêts, et de procureurs, nommés par les camériers, vont même, sans parler de la défense toute naturelle de dilapider les choses ecclésiastiques, les vases sacrés, les ornements sacerdotaux, jusqu'à prohiber l'affranchissement des esclaves et des main-mortables.
Avant que les chapitres généraux n'eussent été organisés par Henri de Fautrières, conformément aux intentions promulguées de Nicolas IV, Hugues de Clermont avait déjà ordonné l'élection de deux abbés et de deux prieurs de l'ordre de Cluny, chargés d'examiner, tous les ans , la conduite des moines et des supérieurs, la situation des monastères, et d'en rendre compte au chapitre général. Bien plus, les prieurs doivent rendre compte deux fois par an de leurs maisons respectives au chapitre général, et une fois l'an au chapitre général, sur le témoignage des camériers.
Nul moine ne peut plaider, s'obliger, cautionner sans la permission de l'abbé.
Plusieurs pontifes viennent au secours de Cluny et des moines débiteurs contre leurs créanciers. Grégoire X, Honorius IV, Jean XXII, ordonnent que les créanciers des moines devront prouver la sincérité de leurs créances, et le profit que le monastère en a tiré : in utilitatem conversum. C'est la même disposition exceptionnelle, si souvent portée contre les juifs, et la dernière fois par Napoléon lui-même. On craignait apparemment que les créanciers , déjà payés , lorsque leurs débiteurs vivaient encore dans le monde, ne vinssent demander une seconde fois au couvent, alors que les débiteurs, devenus moines, n'avaient plus conservé les preuves de leur libé ration.
Au reste, il était généralement défendu d'emprunter des juifs; mais quand, dans les cas d'absolue nécessité, on avait emprunté d'eux, il fallait rendre le plus tôt possible, et le juif n'était pas tenu de prouver que la somme prêtée avait tourné au profit du couvent.
Afin de favoriser les preuves juridiques dont l'abbaye avait souvent besoin pour défendre et réclamer ses droits, elle était autorisée à se prévaloir des témoignages de ses propres moines. Ses prétentions pouvaient s'établir par les modes paisibles de la procédure canonique, sans qu'on put lui opposer les preuves guerrières de l'époque : non obstante consuetudine duellorum. Et si quelque redevance ecclésiastique n'était pas acquittée, au terme convenu, par le fonctionnaire dépendant de l'abbaye, le pape Jean XXII le suspend de plein droit de son office.
De peur que les finances du monastère ne fussent grevées par des réceptions onéreuses, Cluny était dispensé d' offrir l'hospitalité aux prélats qui se présentaient avec un trop grand cortège : Urbain IV donna sur ce point une bulle expresse. Au temps des chapitres généraux, des précautions à cet égard étaient encore prises. Au delà d'un train de voyage fixé, la métropole n'était pas obligée de subir les dépenses. Quelquefois aussi il était réglé que chaque prieuré payerait ou avancerait les frais de voyage de son député au chapitre, jusqu'à ce que le chapitre même eût réglé et approuvé la dépense. D'ordinaire, le prieur de la Charité-sur-Loire pouvait voyager avec huit ou neuf chevaux, celui de Saint-Martin-des-Champs avec six ou sept, les prieurs conventuels avec trois ou quatre, les autres prieurs avec deux ; l'abbé de Cluny en pouvait mener seize ; mais ce nombre devenait moindre quand ils venaient au chapitre général. Ce statut, imité de Pierre-le-Vénérable, avait pour objet de limiter le faste des voyageurs, le fardeau de l'hospitalité, et encore on avait besoin d'excuser et d'expliquer la nécessité de ces cortèges par les convenances, la sûreté et la conversation pendant la route, et la facilité de mieux chanter, entre plusieurs compagnons, les louanges du Seigneur.
Le droit accordé par les papes à Cluny de recevoir les moines de tous les autres ordres, à moins quils ne fussent excommuniés^ exposait le monastère à des dangers moraux et à des charges matérielles. Aussi le consentement de l'abbé était-
il absolument nécessaire pour l'admission d'un moine étranger. C'était dans le même esprit que, hors des moines et des frères convers, on ne voulait pas de ces familiers , familiares, qui , sans rendre beaucoup de services au couvent, en dévoraient la substance, et en compromettaient la règle et le bon ordre. Mais il était impérieusement détendu, sous les peines les plus menaçantes, de rien exiger pour la réception d'un nouveau frère ; on ne pouvait qu'accepter un don purement volontaire. Toutes les charges dont disposait librement l'abbé, sans restriction , même de la part de la cour de Rome, devaient être accordées au plus digne, sans sollicitations, sans intrigues, sans simonie; de l'argent, des présents distribués pour s'attirer une fonction , des brigues quelconques, étaient punis de l'excommunication.
Ce fut même toujours un des attributs remarquables des ordres bénédictins, et en particulier de Cluny, que la naissance n'y dut jamais être comptée pour l'admissibilité aux honneurs. A côté d'une foule de monastères chez qui les avantages de la noblesse étaient un titre légal aux fonctions, ce caractère d'égalité chrétienne conserva à la règle bénédictine une sorte d'universelle popularité. Telle était, d'ailleurs, la vraie et générale doctrine de l'Église, que les mœurs et les intérêts du siècle eurent le tort de pervertir. Il appartenait surtout à la règle bénédictine, qui sut conserver le mieux le feu sacré des études et de la science, de garder intacts les droits du mérite et de la vertu. Il n'est pas un seul des articles législatifs de Cluny qui ne recommande les hommes de bien, de piété, de talent, contre les simoniaques et les puissants. Par le même sentiment de dignité monastique, on n'admettait point à Cluny les boiteux, les borgnes, les bossus, les bâtards, tous ceux en un mot à qui les lois ou les mœurs du temps refusaient quelques-uns des attributs de la perfection virile.
Il y avait bien aussi quelque économie, en même temps qu'un insigne privilège, à ce qu'aucun synode, aucun concile provincial, aucune assemblée ecclésiastique, autre que les chapitres réguliers , ne pussent convoquer et forcer à se dé-
placer les moines de Gluny, qui ne dépendaient, ni pour leurs contrats, ni pour leurs délits, de la puissance ordinaire.
Les honneurs du cloître, les préséances du chœur et des chapitres, étaient minutieusement réglés, à peu près comme dans les décrets cérémoniels auxquels Napoléon, qui connaissait bien les hommes, avait attaché tant d'importance. Les révoltes, les conspirations contre supérieurs, les intrigues et les corruptions à prix d'argent du chapitre général, les fautes les plus graves, avaient une législation à part, et retranchaient le plus souvent le coupable du sein de l'association religieuse, ou imposaient d'austères et longues pénitences. On a presque honte de la faiblesse de la nature humaine en lisant les détails et les prévoyances où le législateur monastique est forcé d'entrer pour appliquer une sévérité sagace à tous les périls de la vie claustrale. Aux suppositions de fausses dettes, à l'usurpation, à la contrefaçon du sceau de l'abbé et des autres supérieurs, sont attachées des répressions pénales très-graves, qui font comprendre les risques et les embarras de l'administration compliquée de tant de choses , de tant d'hommes , de tant de possessions. i
Avec quelle inflexibilité aussi la régularité monastique n'est-elle point mise en garde contre l'invasion des usages et des plaisirs féodaux ! Le jeu de dés est interdit aux moines ; ils ne peuvent jamais jouer d'argent ; ils ne peuvent avoir ni armes, ni chevaux, ni faucons, ni oiseaux, ni chiens, aucun de ces amusements de chasse, de voyage, de guerre, qui diver- "^ tissaient tant les nobles et riches vies du moyen âge. Lors même que le moine est hors du couvent, et en voyage, il est encore contraint de garder, même à cheval, l'habit de son ordre ; et son vêtement de voyage est ordonné avec une prévoyance assez exacte pour qu'en ne gênant pas trop le voyageur il soit exempt néanmoins de toute élégance indécente, de toute grâce mondaine, et le rappelle sans cesse aux devoirs de son état, et le signale à tous ceux qui passent.
Une race d'hommes, qui jou« un grand rôle dans les descriptions poétiques du moyen âge , les moines errants ^ n'ont
point échappé non plus à la prévision des statuts clunisois. Les gyrovagues ne pouvaient impunément parcourir les églises, les cabanes, les châteaux et les monastères. S'ils n'étaient porteurs d'une permission et d'une attestation écrites, de la main de l'un des prieurs de l'ordre de Cluny, on les pouvait arrêter, mettre en prison, leurs chevaux étaient confisqués, et les vagabonds reconduits, de monastère en monastère, à la maison d'où ils s'étaient enfuis, et où les attendait une punition exemplaire. Ces attestations, ces feuilles de route, qui devaient soigneusement renfermer la cause du voyage, le lieu de la destination et le délai strictement imposé au retour, rappellent involontairement à l'esprit nos passe-ports modernes.
Voilà les principaux traits des coutumes de Cluny. Elles ne furent pas sans doute observées toujours avec le même scrupule, avec la même exactitude ; et la seule nécessité de plusieurs législateurs successifs prouve assez que les passions et les corruptions humaines luttaient sans cesse contre la règle monastique , comme elles luttent partout contre les lois de toute espèce. Mais alors même que les abus se glissaient dans les cloîtres, que le relâchement diminuait l'austérité des pratiques, ce n'était pas encore là une vie joyeuse et enviable, telle que se la figurent les hommes du monde. Aux époques de corruption, ce devaient être surtout les chefs des communautés qui, par leur pouvoir et leur gouvernement des choses temporelles, pouvaient s'adonner plus facilement aux jouissances mondaines : la masse des simples moines, au contraire, restait toujours condamnée aux obligations les plus générales de leur vie recluse. Quand ils mouraient, on leur faisait toujours baiser, non un crucifix d'or ou d'argent, mais un crucifix de bois, pour les faire souvenir de leur pauvreté, de leur humilité chrétienne. Et si l'on veut juger de l'état de luxe et des aisances de la vie , dont jouissait encore le monastère de Cluny , au commencement du xiv^ siècle, il faut lire, dans la chronique, avec quelles actions de grâces on loue le trente-deuxième abbé, Henri de Fautrières, d'avoir donné aux moines un pain meilleur, jpanem melioravity et d'avoir ordonné qu'à l'avenir,
au lieu de se faire la barbe réciproquement, ils seraient rasés par un barbier séculier. Au temps passé, dit le chroniqueur, on ne se rasait pas à Cluny, on s'écorchait, on s enlevait la pmu : non rasurtty sedpotiùs excoriatio. L'abbé promit, par an, au maître barbier et à ses successeurs, chargés de raser tout le monastère, barbitonsori magistro rasurœ et successoribus suiSy vingt livres tournois et un habit.