CHAPITRE DIX-HUITIÈME
L'abbaye de Cluny se relève d'abord au xiii^ siècle. — Une sœur de saint Louis se retire et meurt à Cluny.— Chartes de saint Louis et de Phillppele-Hardi enfaveur de Cluny. — Fondation du collège de Cluny à Taris. — Nouveaux symptômes de décadence.— Révolte de Cluny.— Boniface VIII à Cluny. — Il confirme l'élection d'un abbé. — Tentative de réforme.
Après ce que nous venons de dire, nous ne nous étonnons plus que les destinées de l'abbaye de Cluny , honorée des hautes marques de confiance des papes et des rois, se soient, au xiii^ siècle, relevées dans l'esprit et dans le respect des peuples, placées qu'elles étaient sous la protection immédiate de saint Louis et de l'abbé Guillaume de France. C'était là que devait mourir une sœur de saint Louis, que nous avons nommée parmi les sépultures célèbres de la grande église, et à laquelle les moines élevèrent un tombeau avec cette simple et modeste épitaphe : Anno Domiml2S6ydiemercurn ante Penteeostos,obiit Perneta, uxor quandammagistri Hugonis Guickardi MarchioniSy quœhicjacet. Anima ejus requiescat in pace. Amen. La princesse avait trouvé à Cluny quinze années d'un repos assuré : car, par une charte de 1258, qui nous a été conservée, son royal frère avait pris l'abbaye sous son patronage.
« Au nom de la sainte et indivisible Trinité, amen. Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français ( Francorum reœ); bien que nous soyons tenus de chérir tous ceux qui sont zélés pour la foi, cependant nous sommes encore obligés à protéger, avec une vigilance plus prévoyante et plus attentive, les lieux religieux et consacrés à Dieu, ainsi que les personnes dévouées au service du Seigneur, afin de les préserver de toutes les injures, de toutes les attaques, de toutes les exigences des méchants. C'est pourquoi, que tous, présents et à venir, sachent que, le monastère de Cluny étant bien connu appartenir, de plein droit et de droit ancien, à notre royale garde, nous, par égard
à l'amour de Dieu, pour le salut de notre âme, et des âmes d'illustre mémoire du roi Louis notre père, de la reine Blanche, notre mère, et de tous nos autres ancêtres, nous voulons et ordonnons que le même monastère, demeurant toujours sous notre garde et protection royales, ne puisse jamais en sortir en aucun temps, et que ni nous-mêmes, ni nos successeurs, ne puissions jamais placer ledit monastère hors de notre main royale. Nous ordonnons, et nous voulons encore que celui, quel qu'il soit, que nous ou nos successeurs enverrons tenir notre bailliage de Saint-Gengoux, soit tenu de jurer, dans le chapitre de Cluny, la main sur les saints Evangiles, aide et protection à l'abbé, au couvent et à tous les moines, avec promesse de défendre de bonne foi tous les biens du monastère ; sans que cette concession et notre bonne volonté puissent préjudicier, en quoi que ce soit, à nos droits et à ceux d'autrui. Et pour que notre désir obtienne force et stabilité perpétuelles, nous avons revêtu la présente de l'autorité de notre sceau et du caractère ci-dessous tracé de notre nom royal. — Fait à Paris, au mois de septembre, l'an 1258 de l'Incarnation de Notre-Seigneur, et de notre règne le trente-deuxième, en présence des officiers de notre palais dont les noms sont écrits ci-dessous]: Jean, panetier ; Alfonse, chambellan; OEgidius, connétable. »
Cette haute protection royale n'empêchait pas toutefois que, tandis que Louis était à la croisade, on ne menaçât encore les possessions de l'abbaye : car Mathieu Paris, l'historien d'Angleterre, s'occupe en ces termes, sous l'année 1251, de l'abbé de Cluny : « En ce temps-là, dit-il, l'abbé de Cluny vint en Angleterre visiter tous ses couvents, restaurateur de son ordre, et fort habile à rechercher partout de l'argent. Mais tandis qu'il est tout occupé, dans la Grande-Bretagne, aux intérêts de ses abbayes , quelques-uns de ses voisins s'emparent violemment de quelques-uns de ses châteaux et de leurs dépendances aux pays d'outre-mer. Ce qui le força lui-même à quitter à la hâte nos contrées. »
Il n'est pas jusqu'au sire de Joinville qui ne consacre une
page malicieuse, et un peu jalouse peut-être, à l'abbé de Cluny.
« Le roy et toute sa gent séiourna au chasteau d'Ières , cependant qu'on pourchassoit des chevaux pour nous en venir en France : durant lequel temps l'abbé de Cluny, qui fut depuis évesqiie de l'Olive, envoya au roy deux beaux palefrois, l'un pour luy, et l'autre pour la royne, lesquels estoient estimez valoir chacun cinq cenz liures. Après l'abbé vint vers le roy, et luy supplia qu'il luy donnast audience le lendemain touchant ses affaires : ce que le roy lui octroya volontiers. Et le lendemain l'abbé ne faillit pas, et parla au roy longuement, qui l'escoutoit à grand plaisir. Quand l'abbé se fut party, ie demanday au roy, si ie lui demandois quelque chose à reconnoistre, s'il le feroit : et il me dist qu'ouy volontiers. Adonc ie lui dys : sire, n'est-il pas vray que vous avez escouté l'abbé de Cluny ainsi longuement, pour les deux chevaux qu'il vous a donnez? et le roy me répondit que certes ouy. Et alors ie luy dy, que ie lui avois fait telle demande, afin qu'il défendist aux gens de son conseil iuré, que, quand ils arriveroient en France, ils ne prinssent rien de ceux qui auroient affaire à eux : car soyez certain, fis-je, que, s'ils prennent, ils en escouteront mieux et plus longuement, ainsi que vous auez fait Fabbé de Cluny. »
En deux autres circonstances, Louis se mêla des intérêts de l'abbaye; une première fois, en 1260, une querelle fut apaisée, par son intermédiaire, entre Cluny et le bourg de Charlieu, et les bourgeois de Charlieu condamnés à payer une amende, et à briser un sceau particulier qu'ils avaient fait fabriquer, au préjudice des droits de l'abbaye. Une autre fois, saint Louis confirme de son autorité une donation territoriale faite à l'abbaye par son frère Alphonse, comte de Poitiers et de Toulouse.
La mort de saint Louis ne fit pas cesser le bon vouloir des rois de France pour l'abbaye de Cluny. On voit Philippe-le- Hardi défendre, en 1281, par un diplôme explicite, à son bailli de Mâcon de faire battre monnaie à Saint-Gengoux, au préjudice du droit du monastère et de la monnaie abbatiale
qui y avait cours, et reconnaître toutes les clauses d'un acte de société entre le roi et l'abbaye, pour le partage égal des émoluments de tabellionage au même lieu.
L'abbé Guillaume de France avait quitté Cluny longtemps avant ces dernières déclarations royales : mais il fut heureusement et successivement remplacé par trois hommes de mérite qui, pendant la fin du xiii^ siècle, surent maintenir le monastère en honneur et en repos. Ce fut d'abord Yves de Vergy, fils de Hugues, seigneur de Beaumont-sur-Vingeanne, allié de la famille ducale de Bourgogne. Gérard d'Auvergne, en sa chronique, parle ainsi de lui : « Il était le héraut de la divine parole, la trompette évangélique, l'ami de l'époux divin, la colonne de Dieu, le soleil de la terre, l'œil de l'aveugle, le pied du boiteux, la lumière de la patrie, le ministre du Très- Haut. Toute sa vie fut un monument de salut, une école de pureté et de mœurs édifiantes. Il était droit dans ses jugements, un véritable ange dans les choses corporelles, parfait dans ses miséricordes, prodigue dans ses aumônes, prudent en ses résolutions. »
Yves de Vergy comprit les besoins de son siècle , où les études renouvelées faisaient naître partout des universités. C'est lui qui fonda à Paris, en 1269, le fameux collège de Cluny, qui joue un si grand rôle dans les fastes universitaires. Il acheta le terrain, l'entoura de murs, et en fit construire le réfectoire, la cuisine et la moitié du cloître : aussi une inscription, longtemps conservée au-dessus de la porte d'entrée du collège, avait-elle consacré la mémoire de son créateur. Ce soin des études ne l'empêcha point d'être choisi par le pape et par le roi comme arbitre entre l'archevêque de Lyon et son chapitre ; de se rendre médiateur dans les rivalités de plusieurs abbayes du midi de la France, et dans d'autres grands litiges; de recevoir lui-même sous sa loi plusieurs nouveaux monastères , et de renouveler l'ancienne alliance de Cluny avec l'abbé de Saint-Bénigne de Dijon. Il ne négligeait pas non plus les intérêts matériels de son couvent, qu'il libéra d'une dette de 2^1^,000 livres tournois. Il est l'un des premiers abbés
à qui la chronique clunisoise accorde l'honneur d'avoir enrichi le trésor de l'église de statues d'or, de candélabres d'argent, de croix de cristal, de calices ornés de pierres précieuses, de splendides missels, et des plus riches ornements sacerdotr^ux. II fit aussi plusieurs acquisitions territoriales que lui facilitèrent les longues années d'une excellente administration, et qui lui permirent, contre la sévérité de la règle antique, il est vrai, d'adoucir le régime et les aliments de ses frères, qui étaient alors au nombre de près de trois cents. 11 était digne du bon goût de cet abbé bourguignon de rendre Cluny propriétaire des vignes de Mont-Rachet.
Ces bonnes traditions ne furent point perdues pour son neveu, Yves 11, qui sut achever les travaux commencés du collège de Cluny, porter la réforme dans les couvents anglais de sa domination, et s'attirer la confiance des rois, des papes, des évoques et des monastères. Sous son règne, les richesses de l'église de Cluny s'accrurent encore : des constructions utiles et nouvelles s'élevèrent dans tous les domaines de l'abbaye et dans l'abbaye elle-même ; un seigneur de Quincey jure foi et hommage à l'abbé ; les seigneurs de Beaujeu , d'Uxelles, lui concèdent des droits de justice, sous l'autorité du duc de Bourgogne, qui lui-même vend à Yves II la haute justice et la taille de Gevrey, situé à deux lieues de Dijon, diocèse de Langres; et Yves se hâte d'en faire reconstruire le château. Mais au milieu d'une foule de droits ecclésiastiques et de patronage qu'il obtient sur une multitude de lieux et d'églises , il n'oublie pas non plus ses moines. Il établit, par une condescendance périlleuse, que l'abbé ne pourra changer le régime du monastère que du consentement des moines; il introduit l'usage de boire du vin pur dans les solennités des saints abbés de Cluny et de Marie-Magdeleine, et dans les funérailles d'un moine. Ce dernier trait rappelle une coutume antique conservée jusqu'à nos jours chez plusieurs de nos populations montagnardes, qui mêlent encore les festins aux funérailles. Mais on sent déjà que les temps sont passés des rigides abstinences monastiques.
Nous arrivons enfin au quatorzième siècle, avec Bertrand 1" de Colombiers, en passant sous silence un Guillaume IV d'Igé, qui laissa dépérir entre ses mains l'honneur abbatial, malgré sa naissance qui le rattachait à une fille de Louis-le-Jeune. Boniface VIII, dans une lettre expresse et insolite, ordonna au monastère de le remplacer.
Bertrand P"", de noblesse bourguignonne, était parent de Guillaume de France , dont nous avons parlé , et remontait à une des filles de Philippe-Auguste. Elu en 1295 , mais confirmé par Boniface, la chronique honore son heureuse mémoire, et le compte parmi les plus grands bienfaiteurs de Cluny. Elle le nomme très-discret et très-éloquent, merveilleusement orné de science et de bonnes mœurs, et le loue aussi d'avoir gardé en paix pendant treize ans l'ordre entier de Cluny.
11 ne faut pourtant pas prendre tous ces éloges à la lettre ; car deux circonstances assez graves menacèrent de troubler profondément la tranquillité de Cluny.
D'abord, en 1307, il fut obligé d'excommunier les habitants de Cluny, leurs femmes et leurs enfants, et les prêtres qui leur administraient les sacrements, à cause d'une révolte des habitants contre Fabbé et son église. Mais ils ne tardèrent point d'obtenir leur pardon dans un acte qui contenait leurs soumissions et leurs excuses.
Une autre division, non moins sérieuse, s'éleva entre Cluny et l'abbaye de Baume, au comté de Bourgogne. Celle-ci n'avait jamais accepté sans résistance et sans modification l'autorité suprême de l'abbé de Cluny; et une grande rivalité avait toujours régné à ce sujet entre l'abbé clunisois et l'archevêque de Besançon. Bertrand voulut, en 1297, aller visiter le monastère de Baume. Les moines lui en ferment les portes , il les interdit, et réclame contre eux l'assistance de Renaud de Bourgogne, comte de Mont-Béliard. Malgré ce secours, l'obédience de Cluny eut peine à être reconnue par Baume , jusqu'à l'an 1300 qu'une transaction intervint, qui partagea les droits et les honneurs, d'une façon très-bizarre, entre l'abbé de Cluny et l'archevêque Bizontin.
Bertrand fit trois fois le voyage de Rome ; il reçut en chemin une charte importante de Charles d'Anjou, roi de Sicile. Il marqua aussi son administration par un grand nombre d'acquisitions et de constructions de toute espèce ; il bâtit des châteaux, des tours, des greniers, des moulins, des chapelles. Il agrandit le chœur de l'église de Cluny , lui rapporta des reliques de Rome, augmenta son trésor, fit élever et orner de peintures la grande salle des étrangers. Des étangs, des forêts, des droits féodaux , des vignes , s'ajoutèrent à un patrimoine déjà immense. // acquit , dit la chronique , un très-beau vase d'argent, dans lequel sont deux anges portant une manche de la sainte Vierge, et une maison à Paris, près de Saint-Germain-des- Prés, moyennant le prix de deux mille livres, et il établit quatre luminaires , aux quatre angles du cloître , dans des lanternes de verre.
Quelque chose de plus général signale encore la vie de Bertrand. Bien qu'ayant été légat du pape , on le voit s'unir en 1302 aux évêques français et aux abbés qui appelèrent contre Boniface Y III en faveur de Philippe-le-Bel, et prirent le parti du pouvoir civil et royal contre la puissance religieuse et pontificale. Il avait auparavant renouvelé les merveilles de l'hospitalité monastique, en recevant à Cluny Boniface et neuf cardinaux, et, plus tard, pendant cinq jours, aux frais de l'abbaye, Philippe-le-Bel et ses deux fils, Philippe-le-Long et Louis-le-IIutin, qui tous deux devinrent rois, Charles, comte de Valois , frère du roi de France , Bernard de Gote , archevêque de Bordeaux, qui fut ensuite pape sous le nom de Clément V, Jean , duc de Bretagne, les rois d'Aragon et de Castille, avec toute leur cour, ainsi qu'un grand nombre de princes et nobles de Bourgogne et des autres provinces.
Avant d'expirer, en 1308, il avait senti lui-même la nécessité de rétablir la règle en ses monastères. Il porta plusieurs décrets de réforme que son successeur promulgua en les complétant. Cette nécessité s'était déjà révélée plus d'une fois dans le siècle précédent. Plusieurs traits , que nous avons jetés en passant, ont averti le lecteur qu'une grande crise se manifestait
dans les statuts et la législation monastiques. Il convient, à rentrée du xiv® siècle, de revenir un peu sur le passé, d'apprécier toute la situation morale de Tabbaye de Gluny, et de prévoir ce que va devenir la puissance élective et absolue des abbés , en présence des souverainetés royales grandissant dans toute l'Europe , en présence de la papauté , désormais prête à se réfugier à Avignon, sous la main des rois de France.