‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 27 sur 60 · CHAPITRE VINGT-DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEUXIEME

Régime des propriétés monastiques. — Les Guise, abbés de Cluny. — Guerres religieuses. — Les huguenots, maîtres de l'abbaye et du château de Lourdon. — Pillages. — Henri IV suspend l'abbé Claude, bâtard de Guise. — Les guerres de la réforme et la prépondérance du pouvoir civil achèvent de dissoudre l'ordre de Cluny.

Tel est le sort commun de toutes les institutions de la vieille France, successivement dévorées par la royauté triomphante, qu'elles vont se rétrécissant et s'amoindrissant sans cesse entre les mains de l'historien, à mesure qu'il avance vers les temps modernes. Il en fut ainsi de la noblesse, du clergé, des communes, des parlements. Aussi , au lieu qu'ordinairement un sujet historique se développe et s'épanouit à proportion qu'il s'éloigne davantage de ses origines, les ordres monastiques s'effacent et s'annullent de plus en plus devant le pouvoir civil. Une décadence lente et morne les décompose insensiblement, et le narrateur, en marchant vers le dénoùment, n'a pas même à raconter ces péripéties éclatantes, ces résistances glorieuses qui honorent et signalent quelquefois les ruines des établissements humains.

C'était toutefois encore une belle et riche proie que l'abbaye de Cluny, puisqu'elle tentait si fort l'ambition des grands de la terre! Chaque page de cette histoire nous dispense de le dire, et l'on^n'attend pas un stérile dénombrement de propriétés privées. Les précautions de la loi civile et une fiscalité ingénieuse n'avaient pu empêcher les donations et les acquisitions accumulées pendant plusieurs siècles dans l'abbaye. Les biens monastiques n'avaient eu d'autres bornes, et subi d'autres retranchements, que les charges imposées sur eux par la puissance abbatiale d'abord, puis par les chapitres, enfin par la souveraine autorité ecclésiastique, et plus tard par l'autorité

royale et les autres pouvoirs nationaux, alors que, pour faire face aux besoins de l'état, les biens de l'Église , quelquefois malgré les résistances du clergé, contribuèrent aux nécessités communes. Ce fut môme une des graves controverses entre le pouvoir spirituel et le pouvoir civil, que le point de savoir si le gouvernement terrestre avait le droit de grever d'impôts ou d'autres charges les propriétés ecclésiastiques sans Tagrément du souverain pontife. La puissance civile avait un penchant fort naturel assurément à s'emparer, directement ou indirectement, de la fortune du clergé, et les papes prêtèrent souvent un appui légitime à l'Eglise contre les déprédations de l'autorité temporelle, à défaut d'une organisation plus parfaite des résistances légales aux volontés financières du prince. Sur ce point encore, la puissance royale l'emporta presque toujours, et le clergé, la noblesse et les communes virent tomber successivement, devant la personne du roi, les coutumes immémoriales qui mettaient le patrimoine de chacun en dehors du patrimoine royal. Mais sans parler des vieilles maximes de notre droit public, sans tenir compte même de la prépondérance royale, il se trouvait de graves circonstances où les biens ecclésiastiques ne pouvaient point se soustraire à la force des choses, à d'inexorables besoins publics ; comme aussi les idées de justice, de bon sens national, opposèrent toujours d'insurmontables barrières à l'esprit de rapine ou de spoliation du chef de l'état. Ce serait un travail à part, immense et presque impossible à compléter, que de suivre le sort et les mille vicissitudes de la propriété monastique, comme de toutes les autres propriétés, à travers les différents siècles de la monarchie , et les transmutations graduelles par lesquelles passaient successivement et quelquefois insensiblement les diverses ressources du trésor français. Mais on se tromperait étrangement, si Ton croyait avec le vulgaire que les domaines ecclésiastiques ne contribuèrent nullement aux charges communes. Sans doute le clergé, formant un ordre à part, défendu par son immense autorité morale et par celle de la papauté, conservant ses assemblées ecclésiastiques alors même que les

autres assemblées nationales étaient déjà tombées en désuétude, pouvait opposer une plus grande force de résistance aux entreprises du trésor royal sur les possessions cléricales. Et pourtant, sous mille formes, et en mille circonstances, tantôt sous le nom de don gratuit, tantôt sous celui de décime, l'Eglise venait au secours de la dépense générale : et cela était bien juste, puisque ses propriétés immenses étaient placées sous la sauve-garde du pouvoir général. Seulement TEglise, comme l'ordre de la noblesse, ayant gardé plus longtemps une organisation compacte et un singulier esprit de corps, plus aisément avait pu se défendre contre la souveraineté du prince, et jadis contre les souverainetés féodales, que les communes, divisées en une multitude de petites fractions sans unité. Puis, lorsque la papauté décroissante devint plus complaisante et plus faible devant le pouvoir du roi qui croissait sans cesse, et qui, appuyé d'abord sur les communes et les classes populaires contre les classes privilégiées, avait fini par devenir plus fort que le clergé et la noblesse, plus fort que tout le monde, on vit bien que le temps et l'opinion avaient fait passer la toute-puissance dans les mains d'un seul, et qu'il fallait se résigner. Les communes, du sein desquelles avait surgi la royauté nouvelle, étaient restées vaincues et humiliées sous le pied royal, après lui avoir servi de degré vers la monarchie presque illimitée. La noblesse, dont on commençait à pouvoir se passer dans la guerre, et dont les services militaires, autrefois complets et exclusifs, n'étaient déjà plus une explication suffisante et une excuse de son affranchissement d'impôts, avait été obligée de subir une part du fardeau pu blic. L'Eglise elle-même avait laissé établir sur elle un impô permanent, sous le nom de décime, sans compter le droit qu l'autorité civile était parvenue à s'attribuer sur la jouissanc et la disposition des bénéfices vacants, sans compter mêm les cas extraordinaires où les ressources de l'Eglise entier venaient au secours d'une grande calamité nationale. Plu d'une fois, dans un malheur public, une peste, une famine une guerre civile ou étrangère, on vit les trésors ecclésiasti

ques s'ouvrir, et jusqu'aux vases de l'autel nourrir les pauvres, ou servir à repousser l'ennemi commun. Cependant, au milieu de ces phases si variées, il régnait dans le patrimoine des églises et des monastères un tel esprit d'immobilité et de conservation, que nul autre patrimoine ne pouvait se conserver et s'accroître autant que celui-là, en dépit de toutes les convoitises civiles, féodales ou royales.

Au point où nous en sommes, l'avarice était plutôt séduite par la renommée des richesses de l'abbaye de Cluny, que l'esprit attiré par le prosélytisme de sa religion. Était-ce selon des vues religieuses que Jean de Lorraine, cardinal de Saint- Onuphre, archevêque de Narbonne, évêque de Tulle et Verdun, administrateur de l'église de Metz, abbé de Fécamp, sollicitait et obtenait le titre d'abbé de Cluny? Certes, tant d'emplois, d'honneurs, accumulés sur la même tête, annoncent assez que ces abbés commandataires vivaient pins à la cour que dans les églises et dans les cloîtres. Lorsqu'ils voulaient bien se mettre en route pour visiter par intervalles un monastère, c'était pour avoir l'occasion de déployer les fastes de leur cortège et de leur luxe oriental, et pour recevoir, en entrant sur les terres de leurs abbayes, une réception royale, les clefs des villes, le serment et les revenus de leurs sujets. Ils abandonnaient les soins religieux à un mandataire officiel : et, sous les quatre derniers abbés de Cluny que j'ai nommés, ce fut Jean de la Magdeleine, celui-là même qui fut forcé de renoncer aux droits de l'élection régulière, que l'on vit gouverner tout l'ordre, avec le titre de Vicaire général. Il n'en pouvait être autrement , puisque , indépendamment de leurs charges amoncelées, les hauts dignitaires avaient leur vie engagée dans les affaires de cour, d'intrigues et de politi- , que. Aux moines on laissait strictement de quoi vivre et réparer leur église, leurs bâtiments, leurs étangs, leurs jardins : le reste entrait dans le coffre-fort du prince-abbé, diminué toutefois par les salaires et les prévarications des intendants et des trésoriers. L'usage devint alors à peu près général de faire deux parts inégales des revenus d un monastère; les deux

tiers, sous le nom de Manse abbatiale, appartenaient à l'abbé, l'autre tiers était consacré à la nourriture et à l'entretien des religieux. Avec un tel système, on prévoit ce que dut devenir la splendeur du culte, et même l'état matériel des couvents. Le nombre des frères, déjà si restreint par les guerres civiles, par une peste nouvelle, en 1520, et par l'affaiblissement de l'antique penchant à la vie cénobitique, alla toujours décroissant ; car l'abbé commandataire n'avait aucun intérêt à ce que les moines fussent nombreux. Ses calculs financiers l'auraient porté plutôt à une conclusion contraire. Les moines euxmêmes, loin d'un maître absent en qui ils voyaient un usufruitier bien plus qu'un directeur spirituel, se trouvaient plus aisés dans leurs cloîtres, à proportion qu'ils étaient plus rares, et que le tiers des revenus se consommait au profit de moins de têtes. Ainsi réduite à des questions d'argent et de bienêtre, la vie monastique perdait son élévation et sa grandeur ; elle n'avait plus rien qui répondît aux instincts du cœur de l'homme ; c'était un métier et non une vertu ; et si l'abbé se livrait sans retenue aux plaisirs du siècle et aux goûts de la richesse, sans partager en rien les austérités des cloîtres, il était difficile assurément que les moines conservassent intact le trésor des austérités monacales. Encore, pour rester juste, faut-il remarquer que la corruption se fit là, comme ailleurs, par en-haut, et que le plus souvent , tandis que les divertissements mondains livraient les abbés et les prieurs à la malignité de l'opinion publique, les simples moines gardaient en général une conduite retenue, une vie simple et frugale. C'est le sort ordinaire des institutions humaines de périr d'abord par les fautes de ceux qui commandent ; et je parierais qu'il en fut de la cellule des moines , ce qui arrive de toutes les autres corporations, où les exceptions scandaleuses ont presque toujours jeté la flétrissure au corps entier.

Le cardinal Jean de Lorraine n'eut garde de ne pas assurer sa grasse abbaye, de son vivant, à quelqu'un de sa famille. Il avait peut-être déjà entendu parler, ne fût-ce qu'en deman-

dant ses comptes à son trésorier, du proverbe bourguignon , grossièrement'rimé par la malice populaire :

En tous pays où le vent vente , L'abbaye de Cluny a rente.

Il se donna pour coadjuteur un de ses neveux , qui lui succéda en 15V8.

Ce neveu fut le cardinal Charles de Lorraine, archevêque de Reims , cet oncle de Marie Stuart , qui joua u« si grand rôle au colloque de Poissy, au concile de Trente et dans toutes les tourmentes de la Réforme et de la guerre civile.

Mais la vie d'un tel personnage, de quelque façon qu'on la qualifie, appartient à l'histoire générale de France, et non à l'histoire d'un monastère. On lui dut probablement le maintien des privilèges de l'abbé de Cluny, littéralement réservés par le concile de Trente. Il annonça même, dans un chapitre, la volonté de réformer l'Ordre , selon- les intentions du concile ; mais les événements emportèrent ses projets. Il n'oublia point pourtant de transmettre l'abbaye à l'un de ses neveux, devenu son coadjuteur, Claude de Guise, bâtard du fameux François de Guise, qui l'eut, dit-on, de la fille d'un président à la chambre des comptes de Dijon, pendant que François gouvernait la Bourgogne.

L'abbaye de Cluny, entre les mains des Lorrains, n'est guère plus qu'une grande propriété qu'on exploite, et que les huguenots disputèrent à ses maîtres catholiques. Plus d'une fois les réformés, dans leurs courses armées, s'adressèrent aux églises et surtout aux monastères, dans lesquels ils espéraient en même temps satisfaire leur haine religieuse et rétablir leurs finances. L'abbaye de Cluny fut le théâtre de leurs expéditions effrayantes.

Personne n'ignore que les guerres de la Réforme ne furent qu'une suite de combats et de trêves, de coups de mains imprévus , de ruptures , de pillages , de surprises , sur tous les points du territoire et de la part de chaque parti. Tel est le triste destin des guerres civiles, que ceux-là mêmes qui se

rendent agresseurs et se livrent aux fureurs les plus grandes, ont toujours une excuse possible dans la mauvaise foi, les menaces, les projets supposés de leurs adversaires. On dévaste et on massacre souvent par crainte et par prévoyance, sans que la critique impartiale doive faire autre chose que gémir, impuissante qu'elle est à condamner ou à excuser sans réserve les calamités nationales. Les insurrections de cette époque lamentable, se mélangeant à la fois d'intolérance religieuse, de questions politiques, d'indépendance parlementaire et féodale, d'émeute populaire, mirent en mouvement toutes les passions de la ruse, de l'ambition , de la croyance, et sillonnèrent le pays et chaque localité de tant de marches et de contre-marches armées, de tant d'entreprises commencées, menées à fin ou avortées, qu'on a peine à en saisir les traits principaux , même dans un espace limité.

La première guerre civile de 1562, occasionnée par le massacre de Vassy, ne tarda point à devenir fatale à l'abbaye de Cluny, qui n'était pas trop éloignée du foyer insurrectionnel. Les réformés s'étaient jetés sur la Bourgogne, et venaient de s'emparer de la ville de Mâcon, sous la conduite du vicomte de Polignac, l'un des lieutenants du prince de Gondé. Quelques fragments de l'armée du vicomte se détachèrent, commandés par deux hommes dont les traditions locales ont gardé les noms et le souvenir, l'un, le cruel Misery^ l'autre, le capitaine Jean- Jacques. Ils n'eurent pas de peine à s'emparer de la ville de Cluny, qui n'avait rien préparé pour sa défense, et coururent d'abord à la grande église de l'abbaye, où leur avidité fanatique se promettait une riche proie. Les portes de la maison de Dieu furent enfoncées à coups de hache et de pièces de bois lancées en guise de béliers. Leur fureur se porta avant tout sur les images saintes. Ils commirent tant d'horreurs dans le sanctuaire de Dieu, dit un témoin oculaire, que des démons eux-mêmes en auraient frémi et n auraient osé les faire. Ils perçaient de grands coups de bâton la figure du Christ, dans les tableaux du crucifiement, et n'épargnaient que celle des deux larrons. Un soldat alla jusqu'à tirer une arme à feu sur

un tableau de la Vierge , et atteignit le visage et le vêtement de Marie. Mais, rapporte la tradition, la bienheureuse Vierge ne pouvant souffrir une si grande impiété , Dieu permit que le plomb vînt rejaillir sur le malheureux, qui en fut blessé à mort. Après ces premiers mouvements de colère, la troupe armée s'inquiéta du trésor ; et comme ils ne le découvraient pas, malgré leurs perquisitions violentes, ils continuèrent leurs effroyables dégâts. Les autels furent renversés ; le reste des tableaux mis en pièces; les crucifix, les châsses, les reliquaires, les étoffes précieuses, toutes les choses d'or et d'argent, le linge d'église, les meubles et les ornements dévastés ; la bibliothèque ruinée ; les livres, papiers, titres, bulles, chartes, terriers, dispersés ou brûlés ; les vitraux brisés. On mit le feu aux statues de bois peint ou doré, le marteau aux statues de marbre et de pierre : l'abbaye présenta le plus déplorable spectacle de pillage et de désolation. Le peuple, selon la coutume, avait pris sa part à ces scènes de tumulte et de désordres. Dans le trésor des chartes, tout était pêle-mêle et confusion; les habitants curieux et les enfants accouraient librement dans les salies abandonnées, et qui en voulait en prenait^ dit, dans sa naïve énergie, le témoin que j'ai cilé (1).

Les envahisseurs avaient parcouru librement toute l'abbaye,

(1) Ces désordres avaient déjà commencé, lorsqu'un pauvre garde-notes maçonnais , nommé Deville, pour éviter la mort à laquelle l'avaient dévoué les protestants, maîtres de Mâcon, se fit descendre par-dessus les murs de cette ville avec une échelle, moyennant la somme de soixante écus, et arriva tout effaré à Cluny, où il espérait se mettre en sûreté. En fuyant les abominations et les vengeances qui se pratiquaient à Màcon, il s'était sauvé à travers la campagne et les bois ; et passant à Berzé-le-Cliâtel, il avait vu brûler vif le curé de cette église, revêtu encore de ses habits sacerdotaux. Ce meurtre atroce était peut-être une vengeance de l'heureuse résistance opposée aux protestants par le château-fort seigneurial de Berzé. Peu rassuré, comme on pense, par un tel spectacle, le tremblant notaire n'eut que le temps de se jeter à Cluny, au moment où les huguenots, déjà possesseurs, sans qu'il le sût, de la petite ville, s'étaient portés en masse dans l'abbaye et dans les églises, et ouvraient jusqu'aux tombeaux où ils comptaient trouver des choses de piix.

sans rencontrer aucun obstacle. C'est qu'elle était vide, et que l€s religieux épouvantés l'avaient abandonnée à la hâte ; les uns se sauvant dans le Charollais, et jusqu'à Paray-le-Monial, les autres se réfugiant précipitamment à Lourdon, emportant avec eux toutes les choses les plus précieuses que les terreurs et les embarras de la fuite leur permettaient d'emporter. Les frères, qui n'avaient pas eu le temps d'aller jusqu'à Lourdon s'étaient cachés dans les maisons de la ville, ou dans d'autres châteaux voisins, la plupart dépouillés de la robe monastique, afin, s'ils étaient découverts, de moins irriter l'ennemi. Dès la veille, il n'était plus resté à l'abbaye qu'un seul moine , dom Claude Olier, homme intrépide et calme, qui, averti comme les autres de l'approche de l'ennemi, eut la force de dire encore une grand' messe au maître-autel de Té* glise, assisté de deux frères convers qu'il fit revêtir d'aubes ; puis, le saint sacrifice terminé, ferma soigneusement toutes les portes de l'église, et se retira dans une maison privée.

Ce n'était pas le compte des réformés. Ils se saisirent du juge-mage et du procureur fiscal, et les voulurent rendre complices de leurs impiétés calvinistiques, n'épargnant ni menaces ni violences pour qu'on leur indiquât le lieu secret du trésor. Pour se tirer d'affaire, le juge et le procureur livrèrent le pauvre moine Olier. Ce qui fut exercé sur lui de mauvais traitements, de menaces, de violences, on l'imagine aisément. On le promena, dit-on, sur un âne par toute la ville ; on lui parla de mort, de supplices, s'il ne découvrait pas les reliques et les choses précieuses de l'église. Toutes les dérisions, tous les outrages, toutes les impiétés, tous les coups n'y firent rien. En vain le ramena-t-on plusieurs fois à l'église, en vain fut-il question de le précipiter du haut des tours où on l'avait forcé de monter : le moine ne s'ébranla point, et les pillards n'obtinrent rien de son obstiné courage. La troupe désappointée passa plusieurs jours à contenter ailleurs son avarice, à délibérer si elle ne détruirait pas de fond en comble l'église de l'abbaye. Les chefs ne furent pas d'accord, et cette division semblait aboutir à changer l'immense église en prêche, lorsque

des nouvelles alarmantes commandèrent aux vainqueurs une retraite prudente. Le duc de Nemours, arrivé en Bourgogne avec un renfort de troupes royales, surprenait Mâcon, et les ravageurs de Cluny n'avaient plus qu'à rejoindre au plus vite le gros de leur armée.

Le brave Olier, débarrassé des huguenots, vécut fort vieux jusque dans le siècle suivant. Il fit bâtir, sur le chemin qui mène de Cluny au château de Lourdon, une sainte chapelle, comme pour remercier Dieu et consacrer le souvenir de son heureuse délivrance. 11 écrivit lui-même, sur la couverture d'un livre de piété, une sorte de procès-verbal de sa périlleuse aventure, et je ne puis résister au désir délivrer textuellement à la curiosité du lecteur cette pièce naïve et curieuse , dont l'original n'a point péri.

^'aw mil cinq cent êoivMntc tcuâ et U bii;icfme b'aouft, é'çftant befia, poureuitcvta furie et menacée beê ^ugucnaul?:, noê ennemie, la p(uê granbpûrt beê reïigicuï): bu éacre monaftere et abbape be (?Unn; retirée ïcê ung^o a ^cïcx) en ^()arroïOï)ê, ïeê auïtreê êa et la; ainfi comme ie S)onp ^(aube Oïier, êecreftaire be 23il(eneufue/ rcïigieuïj; ht la bicte ah^ ha\)î be ôlunp/ ceîcbroi)eâ ïa ?S}lcffe au granb I)oi'tel be la bicte égïife/ aiïifté hiè frère» conoeré frère 3can S^ebourgeon be 3!l)eje et frère JBe* noi[t Sucret be Saïongni;, touâ beuè reueftuê beê aubeê fefant k^ d}anbcïteré : nouuelleê eertaineôfurant apportée beô approdjeé beê hic vÇ)U3ucnau(r/ bont befaictte ïenbcmain qui fut l'onjiefme bu bict moi)ê b'aouft, ïeê eapitaineê^apen, eorreur geneuoçê, et SOliferv); S3oud^ier ht 9}?afeon, cntrarent axxiQ leurê trouppeê banâ ^(uni) par la porte beê près?, et (e treijiefmc apreê bubict moijê, mop, eftant aDee troyê auïtreê religioul):, retire en la maifon bu êire3et)an ^enet, fufmeê êaifi;ê b't* ccuï):()U(îuenaul]c et amenée en Cahhatjî, pour noué contrainbre be befce^ 1er ïe^ treforê et reliqueê be Teglife. maié eur eftant fruftreê be leuc attente, leêeisicfme b'aouftiïê noué ramenarcnt be redjief en tabicte ah^ haï)i, et aprèê noué auoir par une efpaee be temps hkn à ïeur praifir promené, fufmeê a la parfin par le capitaine £Ofli[en) et ung nomme le granb.3a[queê, auffi) beîCfîafeon, menée et rebuict au pluô î)au(t be la tour be S3arraban auec intention et propoué beliberé be noua faire bef? eenbre éané efcl)elier. îSouteé foi)ê Sieu aijant pitié be noua moijen* nant Icê êccourê et faueurê bequelqucê ungê be noué amie, ioinct auff^ no|lrc innocence euibentc/itê noué laifcerant aller èainct et êaulucé, rt

peu bc iouvâ apveé; at)ant antcnbu leê bict noê ennemi)è ta êoubaine et non attcnbue êurpnfe be 5}îûfcon que fut le bij:neufuiefmc bu bict nioi)â b'aouit, le (enbemain oingttefme, ilè partirent bu bict Slunp, laifcant leur butir, bont ^ieu êoit loue', qui par ce mopen noué a beliuré be leurê mainô et mall)cureufe entrepvtnfe.

C dWier.

Je trouve un passage de l'histoire de Théodore de Bèze , qui raconte le sac de l'abbaye de Cluny avec les ménagements d'un enfant de Calvin, mais avec le blâme d'un homme lettré.

« 11 (le prince de Condé) envoya une autre plus grande troupe à Cluny, espérant par même moyen rompre les Italiens qui approchaient pour se joindre à Tavanes; ce qu'il ne put faire ainsi. Quant à Cluny , la ville fut prise sans résistance, dont les moines étaient partis auparavant, non toutefois sans y laisser quelques pièces d'argenterie et quelques chappes saisies parles premiers venus, contre l'espérance de Poncenac, qui avait bien fait son compte d'en tirer bonne somme d'argent pour soudoyer son armée. La librairerie,où il restai! encore grand nombre d'anciens livres écrits à la main, fut du tout détruite, et les livres partie rompus, partie emportés en pièces, de sorte que tout le trésor en fut perdu par l'insolence et l'ignorance des gens de guerre, disant que c'étaient tous livres de messe. Le château de Lourdon, forte place appartenant à l'abbé, fut bien sommé, mais ne fut rendu... ïavanes, sachant en quel branle étaient les Suisses, et voyant les restes de l'armée de Poncenac écartés de Mâcon destitué de gens de guerre, ne faillit à cette occasion. Après avoir entendu la pratique menée de quelques-uns de dedans la ville avec Saint- Point, il fit sortir de Châlons de huit à neuf cents hommes et quatre cornettes de gens de cheval qui tirèrent droit à Lourdon. Poncenac, averti de cette sortie, envoya Verty et d'Entragues pour les reconnaître ; mais ils ne purent découvrir et ne rapportèrent autre chose, sinon qu'ils avaient entendu que ces compagnies allaient à Cluny, sans enseigne ni tambour. A quoi voulant pourvoir , il ne put rien obtenir du colonel

des Suisses, ne s'accordant avec lui. Plusieurs jugeaient de ce qui était de cette entreprise de Tavanes, mais on ne tenait compte des avertissements qu'on en donnait, répondant toujours Poncenac, que Tavanes ni autre n'entreprendrait rien sur Mâcon, tandis que lui et son armée seraient entre deux. Ce nonobstant, ceux de Tournus prièrent un échevin de Mâcon, nommé François Allorny, y étant alors arrivé, de faire extrême diligence pour y descendre par eau, et d'avertir les habitants que soudain ils fissent couvrir la muraille de gens, dresser corps-de-garde, et surtout le lendemain les portes ne s'ouvrissent, quand même on demanderait à y faire entrer des charrettes chargées d'or et d'argent. Et baillèrent audit échevin des lettres portant ledit avertissement exprès. Ledit échevin, partant le dix-neuf d'avril à l'heure de minuit, arriva tôt après à Mâcon. Là oii au lieu de faire son devoir, il se contenta seulement de faire une ronde à deux heures après minuit avec un autre échevin sans lui rendre les lettres ; puis s'étant retiré dans sa maison, compta les deniers qu'il avait reçus de Tournus pour les munitions. Finalement s'en alla coucher pour ne guère dormir. Au même instant , les ennemis, partis de Lourdon, passèrent à un quart de lieue de Cluny, où l'alarme fut donc bien chaude : et ne tint à quelqu'un qu'on ne donnât avertissement à Mâcon ; mais on ne voulut souffrir que personne sortît... »

Ainsi le château de Lourdon n'avait point succombé, et avait sauvé quelque chose du trésor monastique. Ce fut même, on le voit, à Lourdon que Tavanes, pour réduire Mâcon à l'autorité royale, rassembla ses troupes. Et de là, avec beaucoup de ruse et d'adresse, à défaut de forces nombreuses, il partit secrètement, après avoir animé les siens par le vin et la bonne chère, concertant sa marche et son attaque avec un avocat maçonnais, Duperron, plus fait pour les armes que pour le barreau. Tavanes parvint en effet à enlever Mâcon à l'ennemi. Les réformés y rentrèrent bientôt après.

Ce qu'on avait pu conserver des richesses de l'abbaye avait couru un grave danger, et les temps n'étaient]point assez sûrs

pour qu'il ne devînt pas urgent de prendre des précautions pour r avenir. Le cardinal de Lorraine, alors occupé au concile de Trente, donna ordre de transporter tout ce qu'il y avait de plus précieux au trésor monastique dans la ville d'Auxonne, qui n'avait rien à craindre d'un coup de main, et de renfermer le reste à Lourdon. Puis, la paix d'Orléans étant faite, le trésor revint à Cluny au mois d'août 1563.

Une vive alerte fut encore donnée à Cluny au mois de novembre 1565, à la seconde guerre civile. Un capitaine huguenot, Poncenac, le même Poncenac sans doute dont parle Théodore de Bèze, ayant levé des troupes dans le Bourbonnais, à la réquisition du prince de Gondé, vint devant Cluny avec une armée de cinq à six mille hommes. La ville assiégée ne pouvait tenir longtemps, mais Poncenac lui-même n'avait pas de temps à perdre devant la petite ville : une capitulation fut faite qui sauva Cluny en lui imposant une taxe de 6,000 livres en argent, et des provisions de vin, de pain et de viande pour les assiégeants. Poncenac, courant vers Châlons, prit et saccagea sur sa route Saint-Gengoux le Royal, qui paya pour Cluny.

Après une trêve de six mois, qui en garda le nom de petite paiccy les hostilités recommencèrent. Le prince de Condé et M. l'amiral, ayant les armes au poingy contre la volonté du roi, poussèrent leur avant-garde de Saint-Etienne en Forez, sur Cluny, par la Clayette, un dimanche, 18 juin 1570. Les ennemis étaient bien deux mille hommes, commandés par le capitaine Braquemaud. Vers onze heures du matin , la ville fut trois fois sommée de se rendre. Elle était sous les ordres alors de MM. de Givry et de Villauneuf, qu'on y avait envoyés, et sous l'autorité du sieur Deshotels, juge-mage. Il n'y avait pas, outre les habitants, plus de vingt-cinq hommes de compagnies étrangères, amenés par le gouverneur. Pourtant, on n'hésila pas de répondre au trompette qui était venu faire les sommations, que, si MM. les princes ne montraient leur commission royale, ils n'entreraient pas dans la ville ; que la garnison et les habitants répandraient plutôt jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Quelque temps après, vers trois ou quatre heures du

soir , accourut dans Cluny M. de Yantoux , gouverneur de Bourgogne pour le roi en l'absence de M. d'Aumale et de M. de Tavanes. A peine fut-il entré, qu'une quatrième sommation fut faite par l'ennemi. Cela piqua M. de Vantoux, qui, pour montrer son assurance, tenta de suite une sortie, avec sa troupe réunie aux citoyens armés : il y eut, de part et d'autre, beaucoup de blessés et plusieurs prisonniers, mais surtout du côté des assiégeants.

Le lendemain, il y eut encore une escarmouche entre la garnison et l'ennemi. Les princes et l'amiral étaient logés à Mazille. Leurs troupes voulurent s'approcher trop près de Cluny; elles y furent mal reçues et laissèrent sur la place un de leurs capitaines. M. de Vantoux ne perdit aucun des siens, et fit même des prisonniers dont quelques-uns furent tués par le peuple. Cela découragea MM. les princes d'être accueillis de la sorte; et n'ayant pas de temps à perdre devant une ville si peu importante, ils délogèrent le lendemain matin, et portèrent leur camp à Salornay-sur-Guye, mais ils ne partirent pas sans avoir ravagé les campagnes environnantes, brûlé Jallogny, Mazille, Vitry, Bésornay, Massy et plusieurs autres villages , ruiné un grand nombre de propriétés de l'abbaye, et massacré des paysans et des prêtres.

On doit s'étonner bien moins que s'affliger des dévastations de la guerre civile dans cette partie de la France. Il y avait longtemps que la Réforme avait fait des progrès dans la Bourgogne méridionale; plus d'une fois à Mâcon, à Cluny, les réformés avaient été attirés par des intelligences secrètes; des prêches avaient été établis à Mâcon. Dès 1551, Calvin y avait envoyé dogmatiser l'un de ses plus ardents prosélytes, Jean Raymond. Les châteaux de quelques seigneurs mécontents servaient surtout d'asile à la réforme. Le seigneur de Loyse, entre tous, s'était fait le centre des rassemblements et des prédications. Ce fut même lui qui, au mois de novembre 1563, se rendit maître, avec sa bande, de Mâcon, où sans doute il s'était ménagé des partisans, précisément une année après que l'approche de l'armée du duc de Nemours en avait

(délogé le vicomte de Polignac et délivré Cluny. Aussi le sei- 'giieur de Loyse est sévèrement traité par les traditions catholiques. A les croire, de Loyse s'était mis à la tête de gens mécontents de l'état et d'eux-mêmes, tristes jouets de leurs passions, qui n'étaient pas hommes de bien autant qu'ils voulaient le paraître. Ils ne changeaient de religion que pour faire fortune et meilleure chère. Qu'était-ce d'ailleurs que ce seigneur de Loyse? « Un petit homme grasset et rousseau^ criard et malingre, ayant le nez aigu et les yeux enfoncés, coureur de tavernes, fait comme le Juif errant, l'espion et le janissaire d'un parti qu'il trompait par des grimaces, enfin un chanoine travesti en capitaine, et un apostat plein d'ambition, qui espérant plus d'essor dans sa nouvelle carrière que dans l'ancienne, se déshonora dans l'une et dans l'autre par d'horribles emportements. »

Les dures épreuves subies par le monastère bourguignon n'étaient point à leur terme. Lorsque, après l'affreuse journée de la Saint-Barlhélemy, les réformés purent reprendre courage, et qu'ils eurent, en 1574, négocié avec François de Yalois, duc d'Alençon, le bruit se répandit dans la France catholique de l'arrivée, à grandes marches, d'une puissante armée d'hérétiques, recrutée en Allemagne et dans d'autres pays étrangers. Dans la frayeur commune , les religieux de Cluny se hâtèrent de transporter et de renfermer encore ce qu'ils avaient jusqu'ici sauvé de plus précieux au château de Lourdon, sous la garde de dom Gabriel de Saint-Blain, l'un des moines, gouverneur du château. Les choses ne paraissaient nullement menaçantes pour Cluny ; mais des intrigues s'y tramaient entre plusieurs habitants et le sieur de Puisaye, écuyer de monseigneur le duc d'Alençon. A la tête des partisans du duc, figurait alors le procureur fiscal Gabriel Fiiloux, le même qui, dans un pillage antérieur de l'abbaye, avait aidé à livrer dom Olier aux réformés. Fiiloux, avec dix-sept autres citoyens de Cluny, résolut de s'emparer de Lourdon par surprise. Un jour, le 30 décembre 1775, ils se dirigent du côté du château. Pour ne pas éveiller de soupçons , ils parlent

d'emprunter quelque somme du gouverneur. Les conjurés se distribuent en plusieurs bandes, afin de ne pas être remarqués. Ils avaient laissé à Cluny vingt-trois autres complices principaux, qui devaient, en cas de malheur, venir à leur aide, ou empêcher le reste des habitants de remuer contre eux. Quelques subalternes de Lourdonleur étaient sans doute aussi vendus. Filloux garde avec lui cinq hommes seulement, parmi lesquels surtout deux compagnons fort résolus, Garnier et Fournier, qui se chargent des principaux rôles. Ils pénètrent aisément dans la première cour qui précède le pontlevis, sous le prétexte de parler à M. de Saint-Blain, à qui ils veulent, disent-ils, demander un service d'argent.

Le gouverneur se trouvait en ce moment même dans la cour avec deux frères, messire Jérôme et messire Claude. Aux premières paroles d'emprunt, le gouverneur se hâta de leur répondre quil n'avuit point d'argent, quil était vieux, quil lui fallait plusieurs serviteurs, qu'il dépensait bien son revenu, dont les décimes lui mangeaient la plus claire partie. Ils le prièrent alors d'accepter deux perdreaux dont ils s'étaient exprès pourvus au marché. Saint-Blain ne voulut pas recevoir le présent; mais il commanda poliment qu'on les fît boire, et donna ordre aux deux moines de les introduire dans le château. « Faites apporter le vin ici, répondit en riant Filloux, et nous en goûterons. » Le gouverneur insistant, Filloux et quatre de ses compagnons suivirent les frères Jérôme et Claude, et entrèrent dans la forteresse. Au même instant, Garnier se jette sur les clefs du pont-levis, en clôt les portes, et s'enferme avec le gouverneur dans la cour extérieure. Celui-ci de sonner de toutes ses forces pour se faire ouvrir : messire Jérôme cle sortir pour aller voir qui c'était ; messire Claude de se mettre à la fenêtre pour crier. Fournier alors, une épée d'une main et un pistolet de l'autre : « Ne bougez, dit-il, ou vous êtes morts. » Les gens du château menacés se défendent d'abord, et renversent l'un des conjurés, mais finissent par s'épouvanter. Le gouverneur lui-même luttait dans la basse-cour avec Garnier, et lui avait enlevé son arquebuse. Le moment était critique.

Fournier descend rapidement, et s'adressant à Saint-Blain : (( Toute défense est inutile, c'est pour un grand personnag^e que nous sommes ici. — Est-ce pour le roi? répliqua le gouverneur. — Oui, dit Fournier, nous vous montrerons des lettres dont Tune est du roi lui-même : il faut obéir. »

En même temps aiTivaient du dehors les autres compagnons de Filloux, qui prirent le gouverneur et l'emmenèrent dans sa chambre. Des exprès furent aussitôt envoyés aux seigneurs voisins pour les avertir de la prise de Lourdon; puis on dépêcha un courrier à Monsieur, et un autre à Genève, pour demander de la poudre et des soldats. De tous côtés arrivaient des gens armés au château, et Ton organisa le plus industrieux pillage. Chacun eut sa part, Monsieur, Du Puisaye, Filloux et tous les complices. On fouilla tous les appartements, les souterrains, les endroits les plus cachés. On s'attacha surtout à la plus grosse tour, parce que c'était là qu'on avait conduit, comme en un lieu plus sûr, les choses de grande valeur. Il n'y resta que les lits et quelques tapisseries, encore n'y demeurèrent-ils pas intacts. Il s'agissait de faire promptement de l'argent. La vaisselle d'or et d'argent fut vendue de suite. Une part du prix fut envoyée à Monsieur, l'autre fut partagée entre les complices, ou demeura entre les mains de Du Puisaye et de Filloux. Le peu de meubles et d'ornements dont on ne put tirer parti sur-le-champ fut entassé dans la chambre du ^gouverneur.

On dirigea sur Genève une foule d'objets. Les orfèvres y fondirent l'or et l'argent des vases sacrés, des croix, des reliques, et les lingots, pesés par ordre de l'écuyer, furent portés au duc d'Alençon. Des marchands genevois achetèrent aussi pour plus de 300,000 francs de pierreries. Des chapes ^et autres ornements d'église furent livrés aux soldats ^pour les habiller. S'il y avait de l'argent ou de l'or aux vêtements sacerdotaux, les orfèvres les brûlaient, pour en recueillir les mé-'taux précieux, et ces nouveaux lingots grossissaient les finances d« l'écuyer et de Filloux, s'ils n'étaient pas frauduleusement soustraits par d'autres pillards.

Que dirai-je enfin? tout ce qui avait quelque valeur, et surtout quelque valeur transportable et réalisable, rien n'échappa à cette spoliation concertée et réglée. On évalua la perte causée à l'abbaye à plus de 2,000,000 de livres : somme énorme pour l'époque. Les papiers et les titres de l'abbaye prirent aussi pour la plupart la route de Genève ; et plusieurs années après, l'abbé, Claude de Guise, envoyait des serviteurs dans cette capitale calviniste, pour chercher à racheter les débris de cette immense dilapidation. On put retrouver quelques-uns des titres de l'abbaye.

Après les troubles, l'abbé de Cluny fit emprisonner Filloux et plusieurs de ses complices : une enquête fut rédigée sur le pillage de Lourdon. Les accusés avouèrent tout et demandèrent miséricorde. Les procès-verbaux de ces aveux et les dépositions des témoins, entendus en 1610, nous ont fourni les détails que nous venons d'écrire. Ce fut pitié d'entendre l'ancien procureur fiscal invoquer la mort, gémir de son crime, et indiquer pièce par pièce la distribution que les complices s'étaient faite entre eux. La chapelle de l'abbé et son argenterie leur avaient surtout convenu : on avait eu le soin de ne pas fondre, et de ne point diriger vers Monsieur les croix d'or, les bassins d'argent, les calices en vermeil, les livres ornés de pierres précieuses, les coupes, les aiguières, et toutes les pièces de vaisselle : car on se préférait au trésor du frère du roi, qui d'ailleurs devait payer ses pourvoyeurs. Filloux désignait aussi les lieux voisins de Genève , Saint-Claude et autres petites villes, où les convois du pillage avaient porté les richesses de l'abbaye : et ce fut sur ces désignations mêmes qu'on put recouvrer ou racheter quelques-unes des propriétés mobilières du couvent, surtout les titres et papiers, et quelques objets ecclésiastiques peu précieux , dont plusieurs n'avaient pas même quitté les environs de Cluny, oii les pillards les avaient enfouis.

Plus de quatorze mois, Lourdon resta au pouvoir de M. le duc d'Alençon et de ses adhérents. On ne put surprendre ou acheter Cluny, bien que des soldats et des gentilshommes,

parmi lesquels un fils de Du Puisaye, cherchassent, par leurs présents, à séduire et à faire des traîtres. François de Valois remplit le château et le pays d'une multitude de reîtres et de gens de guerre, presque tous huguenots, qui tourmentaient la Bourgogne, et surtout le Maçonnais, le Forez, le Beaujolais et le Lyonnais. Ils faisaient des prisonniers pour les rançonner, ils accablaient les habitants de mille avanies, levaient publiquement des contributions, brûlaient la plupart des châteaux voisins et les maisons dépendantes de l'abbaye ; enfin ils avaient établi à Lourdon même, converti en prêche, l'exercice public de la religion réformée (1). Jusqu'après la nouvelle paix de 1576, la garnison de Lourdon ne voulut pas rendre la place, attendant les ordres formels de M. le duc d'Alençon, au nom duquel elle l'occupait. Enfin, un commandement exprès du roi remit Lourdon aux mains des religieux. Je le crois bien, les Guise régnaient, et le fils naturel du plus grand d'entre^ eux gouvernait l'abbaye.

Ce que nous venons de raconter a porté à l'abbaye un coup! mortel dont elle ne se relèvera pas. Jamais rien ne pourra ré-j parer les pertes immenses qu'elle a faites. Qui lui rendra ses richesses dissipées, son trésor mis à nu? qui repeuplera ses! cloîtres déserts et ses cellules abandonnées? Les temps de la| ligue, de la ligue elle-même, ne furent pas aussi terribles au monastère. D'abord, il était devenu pauvre en choses qu'on pût prendre, et la cupidité n'était plus tentée de le ravager. Et puis Claude de Guise, qui le gouvernait depuis 1575, malgré les inimitiés qui l'assaillirent, et les pamphlets imprimés que nous avons encore, communiquait à son couvent quelque part

(i) C'est de là qu'ils partirent un jour pour essayer de mettre à contribution l'abbaye de Saint-Philibert à Tournus. Le grand-prieur en écrivit à M. de Charny, gouverneur de la Bourgogne, qui, par une lettre datée de Pagny, le l^'" mars 1576, lui défendit de leur envoyer ou livrer aucuns deniers, desquels il se servirait pour se fortifier de plus en plus dans sa retraite. Il vaut beaucoup mieux, ajoute-t-il, les réserver pour les employer à les chasser et à en nattoyer et purger le pays, comme f espère faire, si nous avons la paix bientôt.

de la haute puissance dont les princes de sa famille étaient alors investis.

Les états de Blois, où la royauté se trouvait enchaînée par l'effervescence catholique, eurent un article pour maintenir les droits d'élection deCluny et les privilèges de l'abbé. Claude de Guise fit confirmer encore en 1585, par un arrêt du conseil d'état, les privilèges de la justice abbatiale, et déclarer de nouveau qu'elle ressortissait directement du parlement de Paris. Mais quand l'indépendance d'une justice autrefois souveraine, et déjà soumise par la puissance royale à l'autorité de son parlement, a besoin, même pour relever immédiatement de la haute cour parlementaire et ne point dépendre du simple bailliage de Mâcon, de solliciter un arrêt du grand conseil, on peut juger à la fois et de la décadence de l'abbaye, et des pas immenses que le pouvoir royal a faits, puisqu'il se place par là même, et dans son conseil privé, au-dessus de ce tribunal parlementaire, dont il s'est servi pour abaisser tout le reste autour de lui.

Claude de Guise dut naturellement irriter ceux que les opinions religieuses ou politiques et l'immense fortune de la maison de Lorraine importunaient. Aussi n'est-il pas surprenant qu'il ait été attaqué de toutes parts, accusé de mille crimes invraisemblables, et chargé de plus d'assassinats, d'empoisonnements, d'adultères, de concussions, que le plus méchant homme n'en a jamais commis. Sa mémoire ne put demeurer intacte au milieu des temps orageux qu'il traversa ; mais si ce n'était plus l'âge de l'austérité antique, s'il s'abandonna trop peut-être à la vie brillante et relâchée des princes de sa maison, toujours est-il que rien n'est resté prouvé de tous les graves reproches que les partis et leurs passions dirigèrent contre lui.

Il voulut sans doute fortifier, en des conjonctures équivoques et périlleuses, les liens de l'obéissance que lui avaient jurée les habitants de Cluny, en leur cédant, par une transaction généreuse, des droits étendus dans les forêts voisines, antique domaine de l'abbaye. Cette cession ne sera pas un jour

IG

sans importance pour la fortune patrimoniale de la ville de Cluny.

Il est inutile, au reste, d'ajouter que sous le règne de l'abbé Claude de Guise, le monastère et les habitants prêtèrent serment, en 1589, à la ligue triomphante.

Pendant que la ligue régnait à Paris, et que le duc de Mayenne, assez embarrassé au milieu des Seize et des fougues populaires, et n'osant poser la couronne sur sa tête, laissait proposer aux Etats du royaume par l'ambassadeur espagnol d'accepter pour reine une fille de Philippe II, l'armée du roi de Navarre, déjà victorieuse en plusieurs combats, ne restait pas immobile. Henri IV avait bien des partisans en Bourgogne, et plusieurs châteaux du Maçonnais étaient occupés par ses garnisons.

Quelques détachements de ces garnisons essayèrent, le 24 juin 1593, de surprendre le château de Lourdon. Ils vinrent à petit bruit, vers minuit,'et réussirent sans peine à s'emparer de la première cour, et même de la seconde cour et du pontlevis. Comme ils voulaient pénétrer plus avant, un valet de table donna l'alerte, le château s'éveilla, chacun courut à son poste, et les assaillants ne purent enfoncer les é-curies et le jeu de paume, qui étaient gardés. L'abbé de Guise en personne commandait la défense, et faisait de bonnes salves de son canon et de force mousquetades . Le lendemain, les bourgeois de Cluny, avertis par le bruit du canon, arrivèrent sans tarder, au nombre de cent vingt arquebusiers, conduits par un enfant de Cluny, Claude Ducret, qui en conserva le nom de Capitaine' Baron. Cette petite troupe fit subir, du côté du jeu de paume, un rude siège aux assiégeants eux-mêmes, qui étaient toujours maîtres des deux cours et de quelques ouvrages intérieurs. Claude de Guise parvint à faire entrer près de lui et dans le donjon une partie des Clunisois, et leurs efforts redoublés et réunis finirent par forcer les partisans du roi de Navarre de fuir et de s'échapper en désordre par une fenêtre où ils avaient fait jouer des pétards. Ils se sauvèrent si précipitamment et pêle-mêle, qu'ils laissèrent des cuirasses, des épées, des pis-

tolets, des chapeaux, sans compter les morts et les blessés qui demeurèrent sur la place. On remarqua sur un des pistolets abandonnés les armes du sieur de La Guiche, enfant d'une des premières familles du Gharolais. Les Clunisois ne perdirent que deux hommes. La relation prétend qu'ils eurent du courage plus que des Césars. Les enfants de dix, douze et quinze ans combattaient avec les autres. Ils donnaient des pierres aux leurs et en faisaient une provision dans leurs mains et dans leur sein, pour s'en servir eux-mêmes contre les soldats du Navarrais, tant l'esprit de la ligue électrisait ces jeunes têtes ! Henri lY se souvint de Cluny.

En 1595, au mois d'avril, l'armée du roi de Navarre, sous les ordres du maréchal de Biron, passa devant Cluny. Cette fois on ne pouvait lui résister : car elle était forte de quatorze mille hommes, et avait du canon. La plus grande partie se composait d'arquebusiers français ou suisses, mais principalement de Gascons, Poitevins, Bretons et Normands ; le reste était de la noblesse. Autour de Cluny, il y eut bien quelque mal, et toute cette troupe, qui demeura là pendant trois semaines , n'y put rester sans commettre bien du dégât , sans tourmenter les gens de la campagne, sans épouvanter les femmes et les enfants, et se livrer à quelques confiscations de bétail, à quelques outrages envers les femmes et les filles, à quelques incendies et à quelques pillages. Mais enfin ce n'était plus une armée ennemie, c'était l'armée de Henri IV reconnu roi, entré à Paris, et qui allait vaincre à Fontaine-Française. Personne n'osait sortir de la ville et des châteaux-forts : la ville avait ofPert deux mille cinq cents écus, pour que les troupes ne logeassent pas à Cluny, et les soldats n'y entraient que pour faire leurs provisions. Pourtant les habitants se plaignaient beaucoup : Claude de Guise les avait rendus ligueurs, et l'armée du roi de France leur semblait une av^mée de barbares qu'ils accusaient avec clameurs des plus grandes atrocités.

A la fin des troubles, Henri IV garda quelque rancune à l'abbé de Guise, et cette disgrâce était bien un peu méritée,

puisque Claude de Guise avait dirigé lui-même le canon de sa forteresse sur les soldats du roi. C'était plus encore que d'être ligueur au fond de l'âme, et parent de la maison de Lorraine, si hostile à la royauté navarraise. Un arrêt du grand-conseil destitua sans façon l'abbé de Cluny, pour cause de rébellion, pendant plusieurs années. Mais enfin Henri avait pardonné sincèrement même au duc de Mayenne. 11 avait à ménager encore la sourde opposition catholique. Il rendit donc ses bonnes grâces à Claude avec son abbaye. L'abbé tint en 1600 un chapitre général au château de Lourdon, qu'il fit réparer ^vec soin ; des statuts nouveaux y furent proposés, que le parlement de Paris enregistra, et que le roi voulut bien sanctionner en 1601, par des lettres patentes qui confirmaient les privilèges du monastère. Quelques années plus tard, en 1605, Henri IV donna de nouvelles lettres qui dispensaient l'abbaye de produire en justice, dans ses contestations territoriales, ses titres originaux de propriété, parce qu'ils avaient été détruits dans les guerres religieuses : le roi ordonnait aussi que foi fût ajoutée aux simples copies.

Enfin l'abbé de Guise, qui vécut et gouverna dans un temps si agité, passa tranquilles les dernières années de sa vie '; il augmenta le palais abbatial, fit disparaître autant que possible les traces des révolutions et des malheurs des guerres, et mourut après Henri IV, en 1612, laissant le trône abbatial, trône un peu chancelant et ruiné, à Louis de Lorraine, cardinal de Guise, archevêque de Reims, son coadjuteur. Ainsi le crédit des Lorrains n'était pas tout à fait mort avec la ligue, et Paul V et^le grand-conseil s'empressèrent de reconnaître le nouvel abbé.

On avait dressé en 1610, au nom de Louis XÏIÏ enfant, comme on dressa en 1643, au nom d'un Louis XIV de cinq ans, des lettres patentes confirmatives des anciens droits du monastère de Cluny. En 1661, en 1666 même, Louis XIV, devenu le grand roi, donnera encore ses lettres royales sur les privilèges de l'abbaye.

Mais la réforme et les guerres de la réforme avaient achevé

de détruire moraiement les existences monastiques, et surtout l'abbaye de Cluny. Des haines religieuses, des croyances nouvelles, détruisaient par leur base ces grands monuments catholiques. Autrefois on médisait des moines, de leurs mœurs, de leurs richesses : c'est l'éternelle satire des écrivains du moyen âge; mais on ne les voulait pas renverser; même en les attaquant, on respectait encore leur institution : car on avait les mêmes idées religieuses qu'eux. Aujourd'hui, le doute a ébranlé le sanctuaire, le christianisme s'est divisé, non plus dans un pape, dans un schisme d'homme, mais dans un schisme de doctrines. Il y a une plaie profonde au cœur de la société religieuse et catholique, et cette plaie ne pourra que s'agrandir dans les siècles suivants. Le catholicisme, qui a civilisé et gouverné l'Europe depuis tant de siècles, se retire et descend d'une manière décisive devant le pouvoir civil, et les esprits ne tarderont pas à suivre l'invincible pente du pouvoir temporel. La vie monastique, qui n'est elle-même que l'exaltation exclusive de la pensée religieuse, ne peut être florissante qu'aux temps de ferveur chrétienne. Hors de là, il peut y avoir encore des monastères debout, des moines vivant, mangeant, psalmodiant dans leurs propriétés et dans leurs églises ; il n'y a plus de vraie religion monastique.

Aussi, qu'est devenu l'ordre de Cluny ? Et je ne parle pas de ses trésors perdus, de ses richesses dissipées : ce sont des choses qui se remplacent. Mais qui lui rendra ses couvents répandus jadis dans tout l'univers catholique? Il a déjà perdu à jamais les monastères orientaux, après les croisades. Qui lui rendra ses monastères de Suisse, d'Allemagne, d'Ecosse, d'Angleterre? Ces états sont devenus protestants, et presque tous les monastères y ont été emportés par le torrent des idées nouvelles. En France, en Italie, en Espagne, dans les pays mêmes où la réforme n'a point pénétré, ou n'a triomphé qu'accidentellement, la crise sociale du seizième siècle a été si forte, que l'Europe s'est pour ainsi dire recomposée; les états se sont comme concentrés et retirés en eux-mêmes. Au lieu qu'auparavant l'Europe ressemblait à une vaste association catho-

lique dont le sommet était à Rome, de grandes et décisives souverainetés isolées ont surgi, qui, jalouses de leur pouvoir national, n'ont plus aimé à marcher avec confiance sous la bannière commune du catholicisme. Chaque royaume, même en restant catholique, s'est fait comme sa religion à part, complétant, exagérant peut-être le mouvement naturel qui déjà portait les gouvernements temporels à s'affranchir de la tutelle ecclésiastique. La religion éclaire encore, instruit, enseigne, mais elle ne gouverne plus la terre ; chaque royaume a son code tout fait de précautions, de prévoyances contre la suprématie catholique. Les rois les plus orthodoxes ne laissent plus à la papauté le soin de remplir les sièges épiscopaux, et à vrai dire, malgré l'institution pontificale, c'est de la main du pouvoir civil que l'épiscopat tient son bâton pastoral. La cour de Rome n'a plus de relations directes avec les populations catholiques ; le trésor pontifical ne s'y recrute presque plus ; c'est par la permission, et en quelque sorte par la voix des gouvernements temporels, que la parole pontificale arrive aux populations chrétiennes. Grand et immense changement, qui n'est point particulier à la France, et qui se remarque dans toutes les législations européennes, même chez le roi très-catholique I Pourrait-il se faire, après cela, qu'un simple moine, un chef de monastère, eût le droit qu'il avait autrefois de parcourir, de visiter, de régler souverainement les maisons, les populations religieuses appartenant à vingt souverainetés différentes, de leur imposer des lois, des règles, de leur demander de l'argent, de disposer de leurs propriétés territoriales, de les convoquer à des chapitres généraux, vers un centre commun et reconnu de tous, de former enfin une société monastique distincte, libre, indépendante dans ses mœurs, dans ses lois, dans ses biens, au milieu de toutes les autres sociétés politiques ? Gomment cela serait-il encore possible, quand le chef du monastère principal n'est plus libre dans son pays même, lorsque, après avoir d'abord limité son pouvoir par les chapitres, les souverains pontifes et les rois se sont emparés de l'élection, et l'ont réduit à l'étroite dépendance d'une

condition privée, ne regardant presque plus une abbaye que comme un objet de trafic et d'ambition terrestre? Il est même remarquable que la dissolution de l'ordre de Cluny, entendue dans toute la généralité de Texpression, n'avait pas attendu, pour se manifester, la crise de la réforme. Les jalousies nationales suffisaient. C'est ainsi, par exemple, que les monastères bénédictins du comté de Bourgogne furent soustraits à l'obéissance de Cluny, lorsque la Franche-Comté passa à la couronne d'Espagne.

Que cet exemple suffise, et qu'on ne s'étonne pas de la destinée de Cluny. Il y a longtemps que l'abbaye du Mont-Cassin elle-même, cette métropole antique de toutes les congrégations bénédictines, cette favorite de Charlemagne et des papes, avait subi toutes les vicissitudes les plus étranges de la décrépitude et de l'élévation. Placée en Italie, au milieu des irruptions des Lombards, des Sarrasins, des princes normands ; mêlée à toutes les querelles dévastatrices des seigneurs féodaux de l'Italie du moyen âge, dévorée de schismes intérieurs, compromise dans tous les schismes des papes, dans toutes les guerres dont la péninsule italique fut le théâtre, elle a parcouru rapidement tous les degrés possibles de l'abaissement et de la fortune. Elle fut ruinée plusieurs fois de fond en comble, dépeuplée et inhabitée ; elle devint un simple évêché, puis redevint une abbaye en commande, et finit, dès le commencement du xvi^ siècle, par perdre son nom, qui alla s'absorber dans celui d'une congrégation récente et vulgaire. Et pourtant cet abbé du Mont-Cassin, devant lequel saint Odilon n'osait s'asseoir et porter les insignes abbatiaux, s'intitulait fastueusement , dit-on , patriarche de la religion sacrée, abbé du sacré monastère du Mont-Cassin, duc et prince de tous les abbés et religieux, vice-chancelier du saint-empire, chancelier des royaumes de l'une et l'autre Sicile, de Jérusalem, de Hongrie, comte et recteur de la Campanie, de la terre de Labour et de la province maritime, vice-empereur et prince de la paix !

Page 1