‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 28 sur 60 · CHAPITRE VINGT-TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-TROISIEME

Mazarin et Richelieu s'emparent successivement de l'abbaye. — Destruction du château de Lourdon. — Essais de réforme, et scission de l'ordre de Cluny. — Le prince de Conti. — Le cardinal de Bouillon. — La maison de la Rochefoucauld. — L'insurrection des paysans menace l'abbaye. — Destruction des monastères.

Les guerres civiles n'étaient pas faites pour ranimer le zèle et la foi monastiques. Depuis que les vertus et les talents des abbés réguliers ne gouvernaient plus avec liberté l'ordre de Cluny, la fréquence et la régularité des chapitres généraux étaient le seul remède possible à une dissolution générale ; et la calamité des temps ne les avait guère rendus faciles.

Sous Louis de Lorraine, qui ne fit guère parler de lui, il se trouva un homme qui gouvernait réellement l'abbaye, et dont l'esprit actif nourrissait l'espérance de rendre à l'Ordre son antique pureté. Jacques de Vény d'Arbouse était grand-prieur de Cluny ; il avait déjà été définiteur au chapitre général de 1600; il avait composé et fait recevoir, en 1621, des statuts de réforme, pour lesquels il avait pris les conseils du supérieur de la congrégation de Saint-Maur, du prieur des chartreux et d'un docteur de Sorbonne. Mais le saint homme ne savait pas que, dans un corps usé, les réformes sévères n'ont souvent d'autres résulats que de faire mourir plus vite. En vain Louis de Lorraine, le chapitre général, des lettres patentes royales même, admirent-ils la règle nouvelle, ou plutôt cette restauration des vieilles pratiques ; plus d'une résistance annonça au réformateur combien son œuvre serait précaire. En vain Jacques de Vény fut-il élu lui-même abbé de Cluny, avec l'agrément du pouvoir, en 1622, et profita-t-il de son autorité nouvelle pour faire consacrer encore une fois ce qu'on appela V étroite observance de Cluny ; la main d'un vieillard, et d'un

vieillard dépourvu d'une grande puissance politique, était trop faible pour mener à bout une telle entreprise.

Ce dut être du moins une consolation pour l'abbaye chancelante, de tomber sous d'illustres coups qui abattirent bien d'autres existences. Le cardinal de Richelieu, qui gouverna la France et la royauté , qui écrasa la noblesse et toutes les vieilles institutions du pays, voulut bien s'emparer aussi de l'abbaye de Gluny, et se fit nommer, en 1627, coadjuteur de Jacques d'Arbouse : et, deux ans plus tard, il avait accepté la démission du titulaire, qui lui cédait tous les revenus de l'abbaye, moyennant une pension de 5,000 livres. C'était donc aussi pour Richelieu une affaire d'argent bien plus que de puissance : car il était déjà gorgé de pouvoir et d'abbayes. Urbain VIII agréa Richelieu, auquel il ne voulut point cependant livrer Cîteaux, dont les religieux s'étaient réfugiés aussi dans la main du grand cardinal.

Il y eut pitié alors d'entendre les moines de Cluny se plaindre à Richelieu, par ordre sans doute du premier ministre lui-même, de manquer de tout ce qui est nécessaire à la vie spirituelle et temporelle. A les croire, leurs bâtiments étaient délabrés, leur église négligée, le service divin interrompu, les chapitres abolis, les vêtements sacerdotaux en pièces, l'habillement et la nourriture des moines eux-mêmes négligés et compromis, la règle oubliée, chaque frère livré à ses caprices et aux fantaisies de son esprit, la vertu proscrite et méconnue, le vice triomphant et honoré, les places vendues aux indignes. A ce tableau , vrai ou chargé , Richelieu répondit d'abord en exigeant l'abdication de Jacques d'Arbouse et en confisquant l'abbaye. Il eut bientôt mis ordre aux affaires d'un couvent de bénédictins ; cela lui était plus facile que d'abaisser la maison d'Autriche ou de prendre la Rochelle. 11 fit venir à Gluny douze religieux de la congrégation de Saint-Vannes, et leur livra le monastère bourguignon. L'étroite observance triomphait ; les anciens ne devaient exercer aucune juridiction sur elle ; ils n'avaient plus qu'à s'éteindre : aucun religieux nouveau ne pouvait faire de profession de foi que sous la réforme,

et dans les monastères de la réforme ; et Cluny était réformé. Et comme il était d'usage que la volonté de Richelieu fût signée par Louis XIII, des lettres patentes royales et un arrêt du grand-conseil ratifièrent, en 1631 et 1633, ce qu'avait résolu le cardinal. Il poussa même l'omnipotence jusqu'à faire déclarer que toutes les affaires de l'abbaye de Cluny, et même les conflits du monastère avec la municipalité clunisoise, seraient de plein droit évoqués au grand-conseil. Oh! que nous sommes loin des temps de Guillaume d'Aquitaine !

Aux jours de Richelieu, se place aussi un triste et dernier épisode, et comme l'abolition du dernier souvenir d'indépendance de l'abbaye. En 1632, le conseil du roi décida que tous les châteaux-forts qui n'appartenaient point à l'état seraient démantelés, et le château de Lourdon fut compris dans les démolitions ordonnées. On avait fait demander la ruine de Lourdon par les Etats de Bourgogne, qu'on chargea de l'exécution. Et alors on vit, le 23 juin 1632, un simple délégué de l'intendant de Bourgogne arriver à Cluny, où on avait réuni quelques soldats, aux frais de la ville, et tout à coup prendre avec les troupes préparées la possession du château, sur un écrit équivoque et secret, qui ne mentionnait pas même le nom de l'exécuteur, et sans qu'on se fût seulement occupé de faire aucune espèce d'inventaire ni des meubles, ni des muni tions, ni des titres et chartes renfermés dans le château. Le monastère avait été mis violemment hors de sa citadelle ; et l'on pouvait dire qu'avec la forteresse qui avait défendu l'abbaye, au moyen âge, et dans de mauvais jours, était aussq tombé comme son palladium. Tout était mort ensemble. LOj château fut immédiatement démoli : il n'en resta plus que d'informes et gigantesques ruines, qui couvrent de débris énormes et bouleversés toute l'étendue d'une petite montagne. Une petite tour, marquée encore des armes de Guise et de la croii de Lorraine, subsiste seule à côté des nombreuses et hautes piles d'un ancien jeu de paume, qui, aperçues au loin, de tout le voisinage, présentent encore aux artistes l'aspect le plus^ imposant et le plus pittoresque. Ainsi, rindépendance de l'ab-

baye de Cluny était définitivement vaincue ; mais Tabbé avait dès longtemps l'honneur de siéger aux Etats de Bourgogne, immédiatement après les évêques : et cette illusoire prérogative ressemblait fort au droit de prendre place au parlement de Paris, droit honorifique avec lequel on avait fardé et consolé la chute de l'indépendance judiciaire abbatiale.

Ce n'est pas tout. Richelieu , terrible en esprit d'unité , s'ennuya de voir l'ordre de Cluny divisé en deux portions , les anciens et V étroite observance. Il imagina d'unir la congrégation de Cluny avec la congrégation de Saint-Maur, sous le nom commun de congrégation de Saint-Benoît. Il obtint, ou plutôt il commanda le consentement des parties intéressées; et l'on vit en réalité l'abbaye de Cluny absorbée dans Saint Maur, tandis que le rusé cardinal se réservait, pendant sa vie, de gouverner par ses vicaires et de disposer des bénéfices. Cette volonté nouvelle du maître fut enregistrée, en 1636, parle grand-conseil. Après la mort du cardinal, les chapitres généraux devaient élire un abbé régulier, et conserver à peu près toute la puissance.

Mais une fois Richelieu enseveli, son ouvrage ne dura guère. Les religieux de la congrégation de Saint-Benoît élurent pour abbé un moine de la congrégation de Saint-Maur, dom Germain Espiard. De leur côté, les non réformés se réveillèrent, et postulèrent le prince de Conti, ce nouveau favori de cour, qui eut encore les abbayes de Saint-Denis, de Saint-Seine, de Saint-Germain-d'Auxerre, et je ne sais quels autres bénéfices.

La fronde arrivait, et le crédit de la maison de Condé était revenu. Le conseil d'état, en 16kk, décida que l'élection du prince était seule légitime et canonique ; Urbain VIII fut du même avis, et la congrégation de Cluny fut séparée de celle de Saint-Maur, comme si Richelieu ne les eût jamais unies par un concordat, comme si l'autorité royale et le grandconseil ne fussent jamais intervenus pour consolider cette innovation I Germain Espiard fut éconduit. On revient alors au régime compliqué de l'ancienne et de l'étroite observance,

entre lesquelles se partagent le chapitre général et toutes les fonctions de l'ordre. Les réformés et les non réformés délibèrent à part, se gouvernent à part, élisent leurs définiteurs, leurs visiteurs à part : c'est une armée divisée en deux camps, sous des chefs divers, mais sous le commandement général et apparent du même abbé. Que d'éléments de discorde dans cette complication de régime !

Dans une des réactions de la Fronde, le prince de Gonti tombe en disgrâce avec le prince de Condé ; il est privé de ses bénéfices, et Gluny reste sans abbé. Les moines postulent le duc d'Enghien , le grand-conseil le rejette. Enfin, les choses s'apaisent, le prince de Conti est rétabli : mais comme on n'avait guère consulté sa vocation religieuse pour l'affubler de tant d'honneurs ecclésiastiques, et que ses inclinations et sa vie n'étaient rien moins que cléricales, il jette sa robe d'abbé et se précipite sans déguisement dans le siècle, en 165i.

Je ne connais rien qui peigne plus au vif le misérable état de la distribution des faveurs ecclésiastiques à cette époque, qu'un traité passé, en 16i6, entre les religieux de Gluny et Henri de Bourbon, prince de Gondé, père du prince de Gonti, au nom de son fils dont il se qualifie le légitime administrateur. Il faut voir avec quelles précautions le tuteur d'un abbé mineur, aux mains de qui est descendu l'ordre de Gluny, stipule en faveur de son enfant contre de pauvres religieux ! Il faut voir comme on dispute aux moines leurs pitances, leurs champs, leurs logis, leurs dîmes ; il faut voir comme on leur fait leur part, et leur mesquine part ; et combien ces forêts magnifiques, ces prés, ces étangs, ces vignes, ces immenses territoires, dont la piété des siècles passés se plaisait à doter les corporations monastiques, sont devenus la pâture complète des princes et des élus de la fortune ou de la faveur!

Des mains d'un jeune fou, l'abbaye de Gluny tomba dans, celles de Mazarin, comme auparavant elle avait été saisie par Richelieu. Il semble que les deux hommes qui ont le plus contribué à rendre la royauté absolue en France, dussent aussi s'enrichir des dépouilles opimes de la grande abbaye de Gluny.

Le rusé Italien, chargé de bénéfices plus nombreux et plus opulents encore que Richelieu lui-même, ne s'arrangea point de la liberté que prenaient les réformés de nommer dans les chapitres généraux leurs supérieurs particuliers. Mazarin cassa tout, emprisonna les récalcitrants, et se fit autoriser, par le pape Alexandre VII, les lettres royales et le grand-conseil, à annuler les statuts de la réforme, comme contraires aux anciennes coutumes de l'Ordre. Puis il revint sur ses pas, et voulut imiter Richelieu. Il unit une seconde fois Cluny à la congrégation de Saint-Yannes, mais en lui laissant son nom bourguignon. Mais ce ne fut qu'une vaine forme. Caries chapitres généraux s'exilèrent de Cluny, et se firent désormais dans les anciens monastères de Saint- Vannes; et l'assemblée, composée en majorité des partisans de la congrégation lorraine, excluait toujours des emplois les moines de Rourgogne. Aussi, dès que Mazarin eut disparu, et ne fut plus là pour défendre son œuvre, des réclamations énergiques s'élevèrent de toutes parts. On y répondit d'abord, en 16G1, par des lettres de cachet obtenues par le crédit des religieux de Saint-Vannes. Mais enfin d'autres influences prévalurent, et, la même année, le conseil d'Etat sépara la congrégation de Cluny de celle de Saint-Vannes.

La cour de France avait fait donner l'abbaye de Cluny, en présence d'un commissaire royal , à son ambassadeur auprès du saint-siége, le cardinal Renaud d'Esté. Le pape fit d'abord des objections, puis il se rendit. Dès lors on vit prévaloir les religieux de l'étroite observance, dont les statuts de réforme furent approuvés par le pape Alexandre VII et par le légat de Clément IX. Renaud d'Esté confie les affaires à un conseil des sénicurs ; les réformés, autorisés par les papes, tiennent des assemblées générales dont murmure l'ancienne observance, et vont même jusqu'à élire, en 1672, Henri Rertrand de Reuvron, en remplacement du cardinal d'Esté , qui venait de mourir. Ce n'était plus le compte du roi. Deux arrêts du conseil d'Etat cassent cette élection , et défendent aux réformés de tenir leurs assemblées. Pendant onze années, l'abbaye reste vacante,

et des lettres royales nomment Paul Pélisson, maître des requêtes, administrateur général de l'ordre de Cluny, au temporel. On n'avait guère souci du spirituel, dès lors abandonné aux officiers de l'abbaye, qui, sous le nom de Conseil de la voûiCy avaient coutume de gouverner, dans les cas de vacance ou d'absence de l'abbé.

Dans Vinterim, sur les ordres du roi, il se tient au collège de Paris , en 1676, une réunion générale de tout l'Ordre, en présence de Pélisson, de l'archevêque de Paris et du confesseur de Louis XIV ; et l'on demeure d'accord que les deux observances resteront séparées, que, dans les chapitres généraux, huit définiteurs distincts seront nommés par les anciens, et sept par les nouveaux, lesquels définiteurs nommeront aussi leurs visiteurs particuliers, et que tout se régira à part de chaque côté.

Dans cette position, un arrêt du Conseil, du 5 mars 1683, nomme abbé de l'ordre de Cluny le cardinal de Bouillon, Emmanuel-Théodore de la Tour d'Auvergne, neveu de Turenne, et fils de ce duc de Bouillon, prince de Sedan, qui joue un grand rôle dans les querelles de la minorité de Louis XIV. Sa mère , Eléonore de Berg , enfermée plusieurs fois dans la Bastille, pendant les troubles, avait déguisé en filles, pour les mieux cacher, ses quatre fils, du nombre desquels était Emmanuel. Mais le crédit de Turenne effaçait toutes les vieilles rancunes et tous les souvenirs de la Fronde. Le cardinal de Bouillon était jeune et spirituel, il avait soutenu avec un grand éclat des thèses de théologie , et d'ailleurs il était de bien grande maison, puisqu'on faisait remonter sa famille aux ducs d'Aquitaine et aux comtes d'Auvergne; il comptait parmi ses ancêtres Godefroi de Bouillon, et quinze alliances royales avaient encore ajouté à tant d'illustration. Le jeune cardinal, qui allait être bientôt grand-aumônier de France, imitait les pompeuses manières de la cour. A Rome, où il siégea plus d'une fois au conclave, il dépensait plus de 300,000 livres en trois mois. Il était escorté de vingt-quatre pages et de soixante valets de pied, qui marchaient le soir autour de sa chaise avec

des flambeaux de cire blanche. On comptait vingt-huit carosses à ses livrées ; et il avait l'habitude d'en envoyer deux à chaque Français de condition qui arrivait à Rome. Pour nourrir tant de faste, il avait obtenu, outre Cluny, les abbayes de Tournus, de Saint-OuenàRouen, de Saint-Martin de Pontoise, de Saint-Wal d'Arras, de Notre-Dame de Vigogne, etc. Mais au moment que le crédit de sa famille l'imposait à Cluny, les affaires religieuses de la Fiance n'allaient pas au gré du souverain pontife. C'était le temps de la fameuse déclaration de 1682. A défaut de bulle papale , un arrêt du Conseil investit Emmanuel de Bouillon ; et ce ne fut qu'en 1690 qu'il obtint l'agrément pontifical. Il fut évêque d'Ostie, doyen du sacré collège : il contribua puissamment à l'élection de Clément X, Innocent XI, Alexandre VIII, Innocent XII et Clément XI, et finit par mourir dans la disgrâce, en 1715, privé de tous ses bénéfices, pour avoir préféré son ambition à l'obéissance que Louis XIV exigeait de lui, pour avoir penché et peut-être agi en faveur de Fénélon, dans la querelle de Bossuet et de l'archevêque de Cambray, et pour s'être flatté d'arriver à la tiare en s'accommodant avec le prince Eugène et les ennemis du roi.

Des goûts d'artiste et ses grandes richesses inspirèrent au cardinal de Bouillon la pensée d'élever à Cluny un monument funéraire, et comme une sépulture patrimoniale, à sa noble famille. Il s'entoura des plus habiles sculpteurs, et prépara un mausolée splendide auquel il avait consacré une chapelle particulière, ornée tout entière , dans le style corinthien, des marbres noirs, rouges et blancs les plus beaux. A l'entrée de la chapelle funéraire s'élevaient d'abord , de chaque côté , adossées à une magnifique colonne , deux statues de hauteur naturelle ; la première, vêtue d'une cotte d'armes et couverte d'un manteau, portait dans la main droite une couronne d'épines, à la main gauche le sabre antique des croisés, et représentait le glorieux ancêtre de la maison de Bouillon, Godefroi de Bouillon, roi de Jérusalem. Sur le piédestal se lisait cette inscription : Godofredus Bullionis, cornes Boloniœ, rex Hiero-

solemitanus. La seconde statue , vêtue à peu près de même , avait la main gauche ouverte appuyée sur la poitrine; la main droite baissée tenait un papier à demi déployé : ce papier à demi ouvert figurait symboliquement la charte de fondation, et le piédestal nommait le fondateur du monastère : GuilUemus pins y cornes Arverniœ, dux Aquitaniœ, Cluniaci fundator.

Les colonnes étaient surmontées d'un élégant attique audessus duquel devaient être assises les figures en marbre blanc de la Religion et de la Force ; l'une, la main gauche appuyée sur ses genoux, la main droite élevée et tenant un cœur enflammé, le coude appuyé sur un pélican; l'autre, une épée nue à la main droite, une Pallas à la main gauche, le coude appuyé sur un lion. Des écussons, des cartouches, des palmes, des lauriers, des couronnes de feuilles d'ache, des anges, une tour symbolique, décoraient avec variété toute la face du monument.

Au milieu de la chapelle, sur un magnifique piédestal, décoré d'un bas-relief qui exprimait une bataille, l'artiste disposait une urne magnifique : au-dessus de l'urne, une tour "^J crénelée, chargée de trois trophées d'armes en bas-relief, faisait allusion au nom de la Tour d'Auvergne. Un ange, un pied encore engagé dans les créneaux, semblait s'envoler au ciel, emportant un cœur dans sa main droite. La tour symbolique portait cette légende biblique : mille clypei pendent exeâ.

Au-dessous de l'urne, en face de la tour crénelée, se plaçaient deux belles statues de marbre blanc. La première, assise sur un carreau, la tête nue, vêtue d'une longue robe, et^ portant un manteau ouvert, fourré d'hermine ; c'est Éléonore de Berg : elle paraît indiquer de la main droite une page écrite d'un livre soutenu par un ange, et ses yeux s'attachent avec tendresse sur une autre figure qui lui fait face ; celle-ci est un homme , couvert de son armure , assis sur un trophée d'armes, l'œil tourné vers la légende qu'on lui présente, la main gauche ouverte sur sa poitrine, de la droite tenant un bâton de général d'armée appuyé sur un casque ; c'est Frédéric Maurice de la Tour d'Auvergne. L'action symbolique expri-

mée par le monument fait allusion sans doute à la conversion du duc de Bouillon par les prières d'Eléonore.

Ce monument remarquable, digne des meilleurs temps de la sculpture, ne fut jamais achevé. Les marbres travaillés étaient déjà expédiés de Rome , lorsqu'arriva la disgrâce du cardinal. Louis .^XIV envoya à Cluny le sénéchal de Lyon, M. de Sève, pour saisir les caisses qui renfermaient les marbres. D'autres marbres restèrent à Turin.

Pendant plus de soixante ans, les scellés royaux demeurèrent intacts, et personne' n'osait les violer. Enfin la curiosité l'emporte, les caisses sont ouvertes, et l'on en tire avec admiration la plupart des pièces destinées à la composition du monument. Les principales figures furent déposées dans la sacristie de l'abbaye jusqu'au moment de la révolution française. On croyait vulgairement que c'était le tombeau du maréchal de Turenne, parce que le duc de Bouillon, lieutenant-général de cavalerie française , est représenté tenant un bâton de commandement que l'on prenait pour un bâton de maréchal. Les connaisseurs ne s'y sont point trompés. Il n'y eut à Cluny que le cœur du maréchal de Turenne, renfermé précieusement dans une boîte de vermeil. En 1793, les ravageurs volèrent la boîte de vermeil, et laissèrent la seconde boîte de plomb qui contenait immédiatement le cœur du grand homme. La boîte de plomb, religieusement conservée par la ville de Cluny, lui fut disputée, en 1818, par les descendants de la famille d'Auvergne ; et malgré des résistances administratives et les réclamations des députés de Saône-et-Loire, un comte de la Tour d'Auvergne-Lauragais, favorisé par le ministère, se fit adjuger le cœur de son ancêtre. Un procès-verbal d'authenticité fut dressé , et le cœur de Turenne voyagea on ne sait où , dans les messageries royales , comme un ballot de marchandises. C'avait été un dernier honneur pour l'abbaye mourante de recevoir la plus noble partie de l'illustre capitaine. Une foule d'ornements accessoires qui devaient entrer dans la composition de la chapelle des Bouillons disparut aussi dans les dilapidations révolutionnaires. Des trophées d'armes en

bronze doré, des griffons de bronze couronnés, les chapiteaux des colonnes, etc., furent mis en pièces. On n'a sauvé que les deux statues du duc et de la duchesse, le bas-relief du piédestal, et la figure de l'ange qui s'envolait de la tour crénelée emportant un cœur : on suppose que le cœur de Turenne devait être placé dans les mains de l'ange même. Un débris de la tour crénelée gît encore dans la chapelle Bourbon : le reste a été disposé dans l'église de l'Hôtel-Dieu de Gluny, fondé par le cardinal de Bouillon.

Les mésintelligences n'étaient pas assoupies entre les deux grandes fractions de l'ordre de Cluny. Le cardinal de Bouillon prétendait avoir le droit de présider toutes les assemblées du chapitre général, même celles oii l'étroite observance élisait ses propres supérieurs ; il contestait qu'on eût le droit d'élire en son absence , et de tenir des assemblées annuelles en dehors des chapitres généraux. Car ces chapitres étaient désormais triennaux. La discorde éclate après le chapitre de 1704. Le grand-Conseil maintient, en 1705, les droits assurés, en 1676, aux réformés. Le cardinal de Bouillon et ses adhérents appellent; et il résulte de là une complication, non pas de réformes , mais de procédures , que les plus habiles praticiens auraient peine à débrouiller. La constitution religieuse de Tabbaye est tombée entre les mains des procureurs et des greffiers : destinée lamentable , qui fut commune à toutes les choses ecclésiastiques du royaume ! Les hommes de lois avaient tout vaincu. Le conseil d'État maintient l'arrêt du grand-Conseil. On essaye alors un nouveau chapitre général, en 1708. Mais la difficulté était grande, car il s'agissait de concilier les décrets pontificaux de Grégoire IX, Nicolas IV et Calixte III sur les chapitres généraux de Cluny, avec les usages nouveaux de la réforme. Or, les papes avaient ordonné que quinze définiteurs fussent nommés en chapitre général ; et c'étaient d'ordinaire les définiteurs du chapitre précédent qui nommaient eux-mêmes les définiteurs du chapitre présent : tandis que l'étroite observance avait coutume de nommer, dans une réunion à part, les sept définiteurs qui lui avaient été concédés.

Ce n'est pas tout : depuis ITO^p, quelques-uns des définiteurs étant morts, comment procéder à leur remplacement ? Les uns voulaient que les quinze définiteurs nouveaux fussent élus dans le même chapitre ; mais on ne s'entendait pas sur la nomination en commun et préliminaire des scrutateurs. Les autres voulaient que les réformés nommassent séparément leurs scrutateurs et puis leurs définiteurs. Ceux-là proposaient, pour tout concilier , que les deux fractions fissent leur besogne, chacune de son côté, et que le résultat général fût proclamé dans une même assemblée ; ceux-ci, enfin, qu'on déclarât un sursis pur et simple, jusqu'à ce que le roi et le pape eussent bien voulu s'entendre sur la conciliation des décrets pontificaux et des arrêts royaux. Cet avis, qui était celui du cardinal de Bouillon, prévalut dans le plus grand nombre. Mais la majorité des réformés s'obstina, et nomma ses scrutateurs et ses sept définiteurs. L'abbé de Bouillon ne se contient plus alors; il rend une ordonnance d'interdiction contre les sept définiteurs élus, défend de leur obéir, et les déclare incapables de faire aucuns règlements. Un des définiteurs cède. Les six autres insistent, et se réunissent pour la nomination des supérieurs de leur observance. Nouvelle et plus vive interdiction de la part de l'abbé, qui enjoint de continuer d'obéir aux anciens définiteurs du chapitre de ITOJi'. Puis appel comme d'abus au grand-Conseil contre toutes ces élections. Les réformés n'en tiennent compte ; ils se présentent, pour leur diète annuelle , à la porte de l'abbaye. On leur en refuse l'entrée : ils se réfugient alors dans le palais abbatial, et y tiennent leur diète. Cependant le grand-Conseil, en recevant l'appel comme d'abus, avait ordonné que toutes choses resteraient provisoirement dans le même état. Les réformés s'adressèrent au roi, et déclinèrent la juridiction du grand-Conseil. Le roi, qui avait alors disgracié le cardinal, fit droit à la réclamation des réformés , et par un arrêté de son conseil d'Etat, il renvoya toute l'afPaire au parlement de Paris.

Le parlement de Paris était fort empêché lui-même : car L'affaire n'était pas claire à juger. Il se tira d'embarras d'c-

bord, comme le grand-Conseil, par un arrêt provisoire. Mais, le cardinal de Bouillon étant sorti du royaume en 1710, à l'insu du roi, les procédures cessèrent, Louis XIV maintint les prétentions de la réforme, et, en 1711, les élections séparées des deux observances se firent sans'tumulte. La chose n'a plus changé depuis, et personne n'osa contredire le roi.

Jusqu'à la révolution, l'ordre de Gluny était présumé durer toujours sous la direction du même abbé, qui prenait le titre de chef supérieur et administrateur de tout l'ordre de Gluny. Tous les trois ans, il y avait à Gluny un chapitre général, où chaque monastère assistait par députation. Gluny était réformé. Il y avait deux salles ou définitoires séparés. L'abbé présidait les anciens, mais ne s'immisçait nullement dans le régime des réformés. Geux-ci composaient une espèce de république aristocratique, dans laquelle les passions s'agitaient presque aussi violemment que dans nos gouvernements nouveaux. Leurs sept définiteurs se réunissaient pour élire leurs successeurs, et nommaient pour trois ans les prieurs de chaque maison et le supérieur général qui résidait à Paris, à Saint- Martin-des-Ghamps. Les prieurs ne pouvaient être continués au delà de six années. Les définiteurs réglaient toutes les affaires générales des monastères réformés.

Le même schisme avait frappé les monastères du comté de Bourgogne. Dès que Louis XIV eut conquis la Franche- Gomté, l'ordre de Gluny réclama ses monastères comtois : ils lui furent rendus , il est vrai ; mais ils eurent le droit de se gouverner tout à fait à part, et sous le régime des réformés.

Et voilà en quelles misérables contestations s'est changé ce noble et antique zèle de la maison de Dieu ! Et voilà comme un grand établissement monastique se meurt en chicanes, à peu près comme le bas-Empire qui finit en pointilleries théologiques !

La brouillerie du cardinal de Bouillon avec la cour n'empêcha pas que son neveu et coadjuteur, Henri Oswald de la Tour d'Auvergne, archevêque de Vienne, et pourvu de plusieurs autres abbayes, n'héritât encore des revenus de l'ab-

baye de Cluny. L'histoire monastique est finie, quand il ne s'agit que de savoir à qui la faveur d'un pouvoir civil absolu et corrompu donnera les riches bénéfices d'une abbaye, que le titulaire n'habitera pas , ne gouvernera pas lui-même. Aussi, jusqu'en 174-7 que mourut Henri Oswald, ne fut-il question à Cluny que de comptes d'administration territoriale, de transactions sur les dîmes et autres droits : temps de torpeur pour les monastères comme pour le royaume, dont la monotonie n'était guère interrompue que par les ridicules discussions religieuses qui troublaient l'église, la cour et le parlement , le triomphe ou la chute d'une maîtresse royale , et la défaillance malheureuse de nos armes. Toutes les fois que quelque chose remuait à Cluny, que l'étroite observance s'élevait contre l'abbé, que l'abbé plaidait contre la ville, c'était le grand-Conseil qui jugeait tout, qui faisait tout : et l'on ne voit guère pourquoi au milieu de ces petites luttes intestines, qui ne cessèrent jamais entièrement entre les deux observances, on imagina encore , en 1718, de donner des lettres patentes royales qui assuraient à l'ordre de Cluny tous les privilèges déjà concédés, par les lettres patentes antérieures, au prince de Conti, à Mazarin, aux cardinaux d'Esté et de Bouillon, et lui promettaient toujours, dans toutes ses contestations quelconques, les faveurs juridictionnelles du grand-Conseil. Amère dérision, quand il n'y a plus d'autre gouvernement des abbayes et des choses religieuses, que des arrêts de grand-Conseil et même de parlement, et qu'une décision du conseil d'Etat de 17^4-, peut déclarer, sans autre forme de procès, sous le règne de Louis XV , qui allait être le règne de madame de Pompadour, que la grande abbaye de saint Odon, de saint Odilon, de saint Hugues, de Pierre-le-Vénérable, l'abbaye qui avait régné dans le monde connu, sous la seule souveraineté de foi et d'honneur du pape et du roi de France, serait à l'avenir dans la dépendance de l'évêque de Mâcon !

Après la maison d'Auvergne, la maison de la Rochefoucauld, et celle-ci fut la dernière. D'abord, en 174^7, le cardinal Frédéric-Jérôme de la Rochefoucauld, archevêque de Bourges,

^rand ami de Louis XV, déjà muni des lettres de coadjutorerie en 1738, prend possession de l'abbaye de Cluny, par ordre du roi. Il joua un rôle dans les débats de la bulle Unigenitus, et contribua à pacifier la guerre qui s'était élevée entre les jésuites et les molinistes. On le vit présider les assemblées du clergé de 1750 et 1755, et apaiser par sa modération les dissentiments de l'église gallicane. Les faveurs royales le nommaient commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, grand-aumônier de France. L'abbaye de Cluny, comme on voit, tient peu de place dans sa vie. Cependant il y songea plus d'une fois ; il soutint les vieux droits de justice de l'abbé, fit des ordonnances et des articles réglementaires pour l'ordre de Cluny, et vint y présider les chapitres généraux de 1750, 1753 et 1756. Enfin le monastère vient mourir ( si l'on peut dire qu'il ne fût pas déjà mort) dans les mains de son dernier abbé, le cardinal Dominique de la Rochefoucauld, archevêque de Rouen, primat de Normandie, qui succéda en 1757 à son oncle. C'est le même que l'on vit plus tard présider l'ordre du clergé à l'assemblée constituante, s'élever avec opiniâtreté contre le triomphe des idées révolutionnaires, fuir les menaces populaires, et mourir en émigration en Bavière, dans la ville de Munster, en 1800, plein de jours et de tristesse.

Les la Rochefoucauld étaient de fort grands seigneurs, qui avaient complètement oublié les manières de leur aïeul le frondeur. C'est le cardinal Dominique qui possédait, avant la révolution, la magnifique résidence de Gaillon, chef-d'œuvre de la renaissance, dont un débris orne aujourd'hui avec éclat la cour de l'école des Beaux-Arts de Paris. Ses soins et se temps n'appartenaient pas principalement à Cluny : si l'on e3 cepte les procès fort graves qu'il soutint, ou qu'on soutint en son nom, contre les Clunisois, pour des droits seigneuriaux de halle et de nomination des officiers de la justice-mage, on ne voit pas qu'il se soit occupé beaucoup de l'abbaye bourguignonne, qu'il régissait comme une ferme par ses mandataires. En ce temps-là , comme si un pressentiment moral eut été renfermé dans une ruine matérielle, les bâtiments des cou-

vents bénédictins s'écroulaient dans toute l'Europe. Les vieux cloîtres de saint Benoît dataient, pour la plupart, de la même époque , et la même vétusté les menaçait presque tous à la fois. Ce fut donc une nécessité, pour ainsi dire simultanée, qui contraignit les puissances de l'ordre à reconstruire partout les habitations des moines. Vers 1750, on commença d'élever à Cluny les bâtimens modernes qui s'y voient encore, grands, vastes, mais sans caractère architectural, sans mérite artistique, et venus dans un siècle où l'on ne se souciait guère de créer des chefs-d'œuvre catholiques. Les nouvelles demeures, dont l'immense façade et les deux ailes regardent l'Oinent, et s'étendaient en face du jardin , jusqu'au chevet de la vieille église, s'élevèrent sous la direction du prieur, dom Datose, homme vénérable et savant, qui, par dérogation aux règlements de la réforme, fut nommé Prieur à vie. Mais sa tristesse prophétique ne se faisait pas illusion. Je bâtis , disait-il mélancoliquement, mais cent ans ne se passeront pas avant que notre "maison soit détruite.

Cependant, malgré les signes précurseurs de la tempête, les hommes et les institutions décrépites vivaient au jour le jour. La royauté, les parlements, les abbayes, la noblesse, le clergé, les assemblées provinciales, se hâtaient de jouir de la douceur de leurs derniers moments. Un esprit d'agitation et de résistance générale contrastait lugubrement avec les symptômes d'une grande décadence morale. On eût dit un moribond, tout à l'heure un cadavre, qui, frappé invinciblement d'un mal incurable, marchait et s'irritait encore sous la main de la fièvre. Les chapitres généraux n'avaient pas cessé à Cluny. C'était une époque de fête et de joie vive pour la petite ville. L'abbé venait y recueillir des hommages, et les populations voisines se préparaient longtemps d'avance à prendre leur part aux bals, aux festins, aux folles ivresses de la cérémonie triennale.

«J'étais à Cluny en 1788, m'écrit l'aimable et spirituel auteur de la Gastronomie (1) , à l'époque du dernier chapitre qui

(1) M. Berchoux, qui a chanté si gaiement les réfectoires bénédictins en jolis vers que tout le monde sait par cœur.

s*y est tenu. Le Prieur de la Charité, mon oncle, s'était réuni à Paris aux chefs de Tordre qui devaient accompagner le cardinal de la Rochefoucauld jusqu'à son abbaye. Mon oncle me proposa de le suivre : je n'eus garde de m'y refuser. Ce voyage fut charmant pour moi. Vous jugez si nous fûmes bien accueillis dans tous les monastères où nous passâmes à la suite du cardinal. Il fut reçu avec toutes les cérémonies usitées à la réception des princes, au son des cloches et de la mousqueterie. On lui apporta les clefs de la ville. Tous les environs de Cluny arrivèrent en foule de toutes parts. 11 y eut bals, spectacles et réjouissances de toute espèce. Le cardinal tint table ouverte pendant quinze jours. Ce furent là les dernières pompes de l'heureuse petite ville. Peu de temps après, les Bénédictins furent chassés de leur monastère avec toutes sortes d'outrages; plusieurs en moururent de misère et de chagrin. »

Ainsi, dans une commune et folle joie, achevait de disparaître l'illustre abbaye de Cluny, comme le reste de la vieille France, sans qu'une nouvelle Cassandre vînt prédire, dans une nuit de fête, la chute d'Ilion. Mais que dis-je? ce n'est pas l'illustre abbaye de Cluny qui va périr, c'est son squelette, son ombre. Le temps a déjà tout dévoré. Il faut des âges de ferveur religieuse pour animer, pour créer, pour maintenir les établissements monastiques; et depuis longtemps, l'ère du doute, du plaisir, de la mollesse d'âme, est arrivée pour nous. Ce ne sont plus les maigres et pâles figures de moines austères, errant dans leurs cloîtres, passant leur vie à servir les pauvres et Dieu, à chanter jour et nuit les louanges du Seigneur, agenouillés au pied des autels ; ce ne sont plus de saintes âmes purifiées par les macérations corporelles, élevées par des méditations contemplatives, ne connaissant rien des bruits et des dérèglements du monde, et servant de modèles exaltés de la piété chrétienne, et comme d'arche d'alUance entre la terre et le ciel. Hélas! tant de vertu s'est assoupie, et le pouvoir religieux et civil a bien aidé le temps. Cette abbaye de Cluny, qui, malgré les fléaux, les guerres, les pestes, comptait encore plus de cent frères, après les fureurs de la Réforme et de la Ligue,

aujourd'hui n'en a pas plus de trente : en sorte que les langueurs du xvii^ et du xviii^ siècle lui ont fait plus de mal que les dévastations et les dépopulations de la guerre civile et religieuse. On ne doit pas s'en étonner. Tant qu'il y a encore des passions et des combats, la mort n'est pas venue ; la mort arrive avec l'insouciance et le mépris de toutes choses. Le monastère bourguignon, ce chef de la religion bénédictine, était-il autre chose qu'un tronc sec et dépouillé lorsque la main des révolutions est venue le secouer et l'abattre? Quand même la révolution repentante lui eût dit de se relever, il ne l'aurait pu. N'avait-il pas été souffleté et dépouillé pendant des siècles? Le pouvoir ne lui avait-il pas successivement tout ravi, ses libres élections, ses abbés réguliers, l'autorité suprême de ses abbés électifs, sa souveraineté territoriale, son droit de justice, son droit de battre monnaie, ses privilèges ecclésiastiques, ses monastères, sa règle? Aucune chose ne peut vivre sans les conditions de son existence ; et c'est une dérision amère que d'accuser le vent de la tempête d'avoir jeté à terre l'arbre mutilé qui n'avait plus ni racines ni feuillage. Il n'était resté à Cluny que des biens, et ces biens mêmes ne lui appartenaient plus. Au lieu d'être consacrés à d'immenses miséricordes, à de grandes entreprises catholiques, à la multiplication des maisons et des bonnes coutumes claustrales, ils n'étaient plus que le patrimoine de l'ambition, la dot des familles de cour, la feuille de bénéfices d'un cardinal Dubois ou d'une vile favorite. La mort était déjà au sein des monastères.

Prenons-y donc garde. Lorsque l'assemblée Constituante rendit son décret célèbre, du 13 février 1790 , qui détruisait de fond en comble l'édifice monastique , elle ne faisait guère que proclamer une ruine déjà accomplie , et promulguer en quelque sorte un décret de la Providence. Il en fut de même de^ mille choses vermoulues qui s'engloutirent toutes ensemble au son des paroles imprudentes de l'assemblée populaire, qui fut un instrument encore plus qu'une cause.

Les jours d'eff^roi avaient succédé aux débats d'une meta-

physique vulgaire et aux folles espérances d'une liberté sans formule et sans limite. Cluny, qui était né, qui avait grandi, pour ainsi parler, à l'ombre des ailes du grand monastère, avait bien oublié , comme tant d'autres, les jours de sa naissance et de sa gratitude. La grande émeute du 14 juillet 1789 avait augmenté l'effervescence publique et les prétentions de chaque commune française. Les habitants de Cluny demandaient à grands cris, réunis dans leur église de Notre-Dame, la consécration de leurs droits d'usage et de parcours dans les forêts et les prairies du monastère , et le rachat facultatif de leurs redevances. Les moines effrayés accordaient déjà par acclamation tout ce que réclamait la ville, lorsque les bandes dévastatrices qui désolaient alors, à point nommé , presque toute la surface du territoire français, parurent tout à coup, le 29 juillet, aux environs de la ville. Ces troupes indisciplinées et mal armées, marchant à la voix de chefs inconnus, avaient déjà brûlé ou démoli les principaux châteaux du pays Maçonnais. On dit que les flammes du château de Senozan, domaine de la maison de Périgord, qui y avait offert autrefois l'hospitalité à celui qui devint Louis XYIII , illuminèrent la campagne environnante pendant trois jours. L'habitation seigneuriale des comtes de Montrevelle, à Lugny, avait eu le même sort. Et maintenant, c'est à l'abbaye de Cluny qu'en veulent les pillards et les incendiaires. Us étaient quatre mille. A cette nouvelle, une généreuse i-ésolution emporte l'assemblée de Notre-Dame ; ils se lèvent en masse , ils courent aux armes, et se précipitent, à travers les bois, à la rencontre des insurgés. Ceux-ci se troublent et se débandent devant les armes et 1 noble attitude de la population clunisoise. On en tue plusieun et trois cents prisonniers sont amenés à Cluny, Sept des plui coupables sont jugés militairement, condamnés et pendus dans les vingt-quatre heures. On dirait que la fin de l'abbaye de Cluny devait s'accomplir et s'abîmer dans un fait sanglant, selon cette loi fatale qui mêle presque toujours du sang au renversement de tous les grands établissements des hommes- Les mêmes maux et les mêmes exécutions ont lieu dans les

villes de la province. Et le plus souvent les chefs avoués de ces entreprises criminelles étaient quelques huissiers ruinés, quelques notaires diffamés, perdus de réputation et de fortune, emportés par un ambitieux fanatisme. On remarqua que le feu avait été mis au château de Lugny par un paysan auquel M. de Montrevelle avait fait obtenir des lettres de grâce dans une affaire capitale, et qui, pris et condamné par les habitants de Cluny, était encore nanti des objets précieux qu'il venait de dérober au milieu de l'incendie.

Ce grand service, rendu au monastère par le courage des habitants, était comme le dernier adieu de Cluny à ses moines. A peine eut-on, le 11 août, achevé la transaction, ou plutôt la concession généreuse de l'assemblée interrompue le 29 juillet, légitime récompense d'ailleurs d'une ville loyale qui avait peut-être sauvé du meurtre les religieux eux-mêmes, que la législation souveraine avait prononcé sans retour la destruction de tous les établissements monastiques, sans égard aux rapports de bienveillance qui, dans plus d'une contrée, malgré les petites rivalités jalouses, avaient régné d'ordinaire entre les citoyens et les moines.

Alors ce fut un spectacle lamentable. Les pauvres religieux s'exilèrent tristement de leur antique asile; les vieillards, l'âme pleine de regrets, et ne comprenant point qu'on ne leur permît pas d'y mourir; les jeunes moines, inquiets de l'avenir, et doutant entre le siècle et la religion; quelques-uns emportant à la hâte quelques débris de la fortune monastique, songeant à s'assurer des ressources au milieu d'un naufrage général, et se croyant propriétaires plus légitimes du trésor du couvent que la nation qui le confisquait à son profit ; et presque tous redoutant, au dehors de leur retraite violée, toutes les inquiétudes de la misère , toutes les incertitudes d'une vie nouvelle et persécutée. Les uns, dans leur effroi, se l'éfugient sur la terre étrangère; les autres se jettent dans le siècle, se déguisant sous des vêtements nouveaux , et cachant par de faux cheveux leur tonsure religieuse. Des hommes encore vivants se souviennent de la tristesse vénérable avec laquelle un vieux

moine alla fermer pour jamais , en pleurant , la porte du collège que les bénédictins avaient élevé dans leur enceinte monastique, et qu'ils consacraient, sous la direction de cinq d'entre eux, à l'éducation des enfants de Gluny. C'était le dernier acte de possession de ces nobles instituteurs de la jeunesse.

Page 1