‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 4 sur 60 · XXXVI · texte numérisé non relu

XXXVI

la main h la charrue, prends une plume: au lieu de labourer des champs, grave sur des pages les lettres divines, et sème sur le papier la parole de Dieu. Quand la moisson sera mûre, je veux dire le livre achevé, que les fruits multipliés de la sainte nourriture nourrissent les lecteurs ; et que le pain céleste apaise la faim mortelle de l'Ame. Ainsi, tu pourras devenir le prédicateur muet du verbedivin; et, sans que ta langue parle, ta main fera retentir de grandes voix aux oreilles des peuples nombreux. Tu demeureras renfermé dans ta cellule, et tu parcourras dans tes livres les terres et les mers. Dans les grandes assemblées de l'Église, tu annonceras le verbe de Dieu, du haut des chaires chrétiennes, par la bouche du lecteur ; dans les cloîtres les plus éloignés, et jusque dans l'intérieur de chaque maison, c'est toi qui communiqueras la sainte parole aux silencieux serviteurs de Dieu. Ton vœu t'a fait moine, ton dévouement te fera évangéliste Tout ce que la lecture de

tes livres abaissera d'orgueil,'Vaincra de luxure, apaisera de colère, calmera d'avarice, amènera de repentir ou de conversion, sera autant de moissons célestes amassées par tes soins, et qui rempliront tes greniers de fruits éternels. Et, tandis que les ouvrages de l'homme ont coutume de finir avec sa vie, et de périr avec lui, toi, en mourant tu ne mourras pas ; en quittant la vie, tu ne cesseras point tes bonnes œuvres ; tu rappelleras, au contraire, les morts à la vie par tes travaux pieux : et autant que pourra durer après toi la vie de tes livres, pour ainsi parler, autant, après ta mort, s'étendra auprès de Dieu le mérite des tes œuvres. » Que si tes yeux sont malades, ta tête douloureuse, ou que l'application trop assidue te fatigue, et que tu ne puisses ou que tu ne veuilles pas te contenter de ce travail

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des mains , lu peux, varier et alterner avec d'autres exercices corporels. Fais des peignes pour soigner les cheveux de tes frères; d'une main adroite et d'un pied habile tourne des étuis pour les aiguilles ; fabrique des vases pour contenir le vin, ou d'autres ouvrages semblables. Si tu es dans un lieu voisin d'un marais, tresse des nattes, selon la coutume des anciens moines ; qu'elles te servent habituellement de couche, sinon toujours ; arrose-les de tes larmes fréquentes et quotidiennes, et fais-les fléchir, devant Dieu, sous tes continuelles génuflexions: ou bien, comme le dit le bienheureux Jérôme, fais des cordes avec des joncs, ou ploie en panier des arbustes flexibles. Par de tels travaux, tu occuperas tout le temps de ta vie sainte; et tu ne laisseras ni dans ton cœur, ni dans ta cellule, une place vide où tes ennemis puissent se glisser ; et , comme tout sera plein de Dieu , le démon et tous les vices n'y trouveront point accès. »

Quand , de la bouche même des plus illustres et des plus ardents propagateurs de la vie claustrale , on vient d'entendre un pareil langage , si fort et si sévère , il serait donc tout à fait puéril, tout à fait indigne d'un sérieux esprit , de ne voir dans la splendeur des ordres monastiques que de paresseuses extases , des richesses indolentes et perdues , des habitudes de gourmandise et de volupté , de luxe et d'orgueil.

Aujourd'hui surtout que les esprits éclairés et impartiaux du protestantisme lui-même aiment à rendre justice à la magnificence des grandes institutions catholiques , il n'est plus permis d'ignorer, encore moins de nier, le rôle important qu'ont joué les monastères dans la civihsation chrétienne. On les voit s'assouplir aux phases politiques et

religieuses de l'Europe et du monde , dont ils suivent tous les mouvements. Ils répondent, partout et longtemps, aux besoins des choses et des esprits. Ils remplissent , durant de longs siècles , une mission de science , d'opposition et de popularité. C'est dans leur sein que naissent les grands hommes et les volontés énergiques. Leur splendeur est en rapport direct avec la situation respective de la monarchie papale, de l'épiscopat et de la royauté. II ne se tient pas une assemblée religieuse ou politique , que les représentants de la puissance claustrale n'y assistent et n'y délibèrent avec autorité. On les voit siéger au conseil des rois , comme dans les conciles de la chrétienté. Ce qu'ils font, ce qu'ils voient , ils l'écrivent ; ils se font historiens , dans leurs loisirs, parce qu'ils sont les principaux acteurs du grand drame de l'histoire. A leur arbitrage sont remis souvent les plus grands intérêts des peuples ; ils sont évêques et papes, s'ils veulent, et dominent l'église, les rois et les nations. Le monde les vénère parce qu'ils sont saints, les enrichit parce qu'ils sont pauvres, les couvre d'or parce qu'ils sont humblement vêtus. Partout la sévérité et la pureté de la vie domptent l'opinion ; et les moines ont une double prise sur les hommes , la possession du sol et le gouvernement des esprits. Dans leurs maisons de recueillement et de méditation viennent s'ensevelir les ennuis du trône , les découragements du plaisir et de la puissance temporelle, depuis les rois tonsurés de notre première dynastie jusqu'à l'empereur Charles-Quint. Dès qu'un Ordre religieux a cessé d'être d'accord avec les nécessités catholiques qui l'ont créé et rendu fort, de lui sort un nouvel institut monastique qui le surpasse et le remplace; si bien que, pendant plus de douze siècles, en Europe, jamais cette succession

immortelle de corporations pieuses n'a manqué aux aspects divers du catholicisme et de la société chrétienne. Mais elles ont besoin de liberté pour vivre et déployer leur zèle ; et leur déclin arrive dès que cesse leur indépendance. C'est la loi de toutes les choses morales. La corruption et Pinutilité des Ordres religieux leur ont presque toujours été reprochées par les pouvoirs qui ont voulu hériter de leur puissance et les condamner à la stérilité. On ne leur a plus laissé rien faire , et on leur a dit qu'ils ne faisaient rien.

Mais on n'oubliera jamais que les corporations religieuses, affiliées de nation à nation, répondaient, mieux que le clergé séculier et nationalisé , à Fesprit de l'association catholique ; que les moines , par leurs voyages , par leurs communications incessantes d*un bout du monde à l'autre, ont été le point de ralhement de l'Europe morcelée et féodalisée. On ne pourra non plus leur contester d'avoir été, pendant le moyen âge, les gardiens des lumières et des lettres, de la langue et de la civilisation latines, et d'avoir conquis la vénération des peuples à force de supériorité et de science, en opposant la pureté à la corruption des mœurs, la pauvreté à la richesse, la soumission à une indépendance sans frein. L'Église leur doit en grande partie sa liturgie; les lettrés , la conservation des livres antiques ; Tagriculture, de prodigieux défrichements et la naturalisation de mille plantes exotiques. 11 n'est pas jusqu'à l'architecture civile qui ne se soit inspirée souvent des constructions quadrangulaires des couvents. Le monde entier sait la prodigalité de leurs aumônes. Partout les monastères se sont faits des centres de commerce, de beaux-arts et de populations. Leur organisation élective est devenue le modèle

et le type de l' organisation des Communes ; et c'est de leurs cloîtres que sont sorties les sources historiques de nos événements nationaux. Sans de pauvres moines, plusieurs siècles de l'histoire demeureraient pleinement inconnus. Enfin, chose fort remarquable, tandis que l'érudition moderne cherche à recomposer à grande peine les annales oubliées du tiers-état; tandis que l'âge féodal et les parlements eux-mêmes sont encore, à vrai dire, sans historiens ; tandis enfin que nous avons presque entièrement perdu les souvenirs de nos vieilles libertés politiques, de nos Étatsgénéraux et provinciaux ; l'histoire religieuse et monastique a laissé sur elle-même des monuments achevés, ou du moins de vastes recueils , où les éléments de complètes annales sont prêts pour la main studieuse qui saura les recueillir.

Ces idées de justice et de saine critique commencent à se répandre. Nous ne sommes plus, il est vrai, dans ces temps merveilleux où un homme de dévouement et d'imagination pouvait librement se mettre en route, un bâton à la main , arriver dans un lieu inculte et couvert de marais ou de forêts , y rassembler autour de lui quelques compagnons, assainir et défricher avec eux la terre qui les entourait, y bâtir d'humbles édifices, prescrire à la naissante colonie une règle d'abstinence, de travail, d'éludé et de prière, d'où devaient naître un jour des temples splendides, des habitations gigantesques , et des myriades de moines, de prédicateurs et de saints missionnaires, prêts à s'affilier et à se répandre dans tout l'univers. Aujourd'hui, je ne sais combien de prohibitions politiques, religieuses, civiles et pénales; je ne sais combien de procédures et d'autorisations préventives, seraient un invincible obstacle à l'accomplis-

sèment d'un tel dessein. Et pourtant notre siècle est tellement, pour ainsi parler, haché en individus, que Ton commence à comprendre et à pardonner les merveilles de Tassociation. On voudrait même en réveiller l'esprit au milieu de nous. Comme si ces corporations mortes, qu'il a été si longtemps de mode de haïr et de dissoudre, pouvaient renaître magiquement de leurs cendres! Dans les rangs industriels, dans les sciences économiques, dans les romans eux-mêmes, et, le dirai-je? dans les sociétés secrètes , on cherche , on invoque ce bien social désormais perdu. De nos écoles savantes sortent chaque jour des Ames d'élite, qui, après tant de commotions et de doutes, se cherchent avec effort et bonne foi un point d'arrêt dans la dissolution universelle des croyances. Les novateurs imitent, en les transformant, les dogmes, la hiérarchie, et jusqu'au langage du catholicisme; tous avouent qu'un système religieux, qui a tenu le monde dans sa main pendant dix-huit siècles, et qui lui a donné ses lois, ses gouvernements, ses arts, ses doctrines , sa morale, son droit des gens, vaut bien la peine qu'on en parle avec un peu plus de respect et d'admiration. Et quand les disciples de Fourrier rêvent la possibilité de leur Phalanstère, type moléculaire de leur principe d'association générale, ils le nomment originairement un Monastère civil, comme si l'idée monastique n'avait pas besoin, pour se féconder, de recourir à l'idée religieuse!

Il m'a donc paru que le moment était favorable pour réimpriuier la monographie d'un grand monastère. Bien que l'histoire d'un couvent m'ait coûté presque autant de recherches que l'histoire d'un royaume, je n'ai pas voulu lui donner les apparences d'un livre d'érudition, ni suivre

la mode actuelle de surcharger de notes et de l'indication des sources les marges ou le bas des pages. Il est trop facile de se donner ainsi l'air savant. Les hommes instruits et spéciaux peuvent seuls remonter aux sources historiques et les vérifier. Les gens du monde n ont ni le pouvoir ni la fantaisie d'y recourir. Aux yeux de ceux-ci , un vain étalage de science passe à coup sûr pour la vraie science ; mais c'est, avant tout, un effet moral et sincère que j'ai voulu produire , en vulgarisant des choses peu connues et généralement mal jugées. Sans les manuscrits particuliers qui m'ont été communiqués, je n'aurais pu écrire cet Essai ; mais je ne l'aurais pu davantage, si je n'eusse consulté les trésors cachés dans les cartulaires de Cluny, dans les grands recueils ecclésiastiques, les annales bénédictines et les collections des conciles.

J'ai cru répondre aussi à un sentiment vif et légitime de cette époque en illustrant la partie monumentale de Cluny. J'ai rempli un devoir envers d'admirables ruines qui déjà ne sont plus. C'était suivre d'ailleurs l'exemple d'un nom illustre, M. le comte de iMontalembert, dont l'esprit brillant et jeune, en embrassant, avec le zèle du prosélytisme, une triple carrière dans la religion, dans la politique et dans les lettres , a su réveiller fortement l'art et la poésie des choses religieuses. Pierre-le-Yénérabîe sera l'humble préface de la belle étude, si impatiemment attendue, que prépare sur notre grand saint Bernard l'auteur de Sainte Eîizaheth, L'abbé de Clairvaux couvrira son vieil ami des plis de son manteau.

J'ignore quelle sera la destinée future de l'esprit monastique dans notre France, où les populations sont désormais si pressées, si remuantes, et les propriétés si divisées et si

étroites ; mais il était opportun peut-être de parler de l'un des plus célèbres couvents de l'Ordre de saint Benoît, alors que les dévouements et les travaux bénédictins se renouvellent noblement à Solesmes ; alors surtout qu'un jeune prêtre , à l'imagination ardente , au cœur entreprenant , dont la voix éloquente est déjà bien connue dans le monde chrétien, a eu le courage, après nous avoir laissé de belles et spirituelles pages sur l'Ordre des Frères Prêcheurs , d'aller se cacher plusieurs années dans l'obscur noviciat d'un couvent d'Italie , et d'exiler son âme active dans une profonde retraite, pour y ressusciter peut-être les antiques merveilles des prédications dominicaines. Entreprise glorieuse et forte, à laquelle les sympathies et les succès ne manqueront point sans doute ! Car, en ce temps de débris et de nouveautés sans racines, qui de nous, dans les ruines universelles des croyances et des pouvoirs, n'a pas appelé à grands cris quelqu'un de ces génies providentiels, quelqu'un de ces événements éclatants , qui tracent à l'humanité défaillante un profond sillon de foi et d'avenir? Qui de nous n'a pas eu un de ces instants douloureux, où quelque noble illusion perdue, quelque belle espérance détruite, quelque sainte ambition morte, quelque grande affection éteinte, laissent au cœur un amer dégoût de la vie, un vide irrémédiable, et font comprendre et aimer ces asiles solitaires, ces demeures régulières et monotones de la piété et du repos, où peuvent se réfugier, dans la tempête , les passions désespérées ou les dévouements sublimes?

Mars 1839.

DE

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