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par les Saints-Pères, organisée d'avance par l'Esprit-Saint, elle est admirablement propre au salut des âmes. Irai-je donc condamner ou mépriser ce que j'ai ainsi proclamé moi-même ? Je me souviens d'avoir autrefois reçu souvent l'hospitalité dans les monastères de l'Ordre de Cluny : que le Seigneur rende aux habitants de ces cloîtres les soins miséricordieux et presque exagérés qu'ils m'ont donnés en mes maladies, et les honneurs excessifs dont ils m'ont entouré. Je me suis recommandé à leurs prières, j'ai assisté à leurs conférences ; je me suis entretenu avec un grand nombre d'entre eux , publiquement dans les chapitres, en particulier dans leurs cellules , sur les Saintes-Ecrilures et sur le salut des âmes. Quel est celui d'entre eux que j'aie ouvertement ou confidentiellement cherché à enlever à son Ordre, ou tenté d'amener à l'Ordre de Cîteaux? N'ai-je pas plutôt dans plusieurs réprimé ce désir de changement, et repoussé ceux qui venaient à nous?... Pourquoi donc croit-on que je condamne un Ordre dans lequel je conseille à mes amis de persévérer, auquel je rends ceux de ses moines qui s'offrent à Cîteaux, et doiitje sollicite pour moi les prières avec autant d'empressement que je les reçois avec piété? Quoi donc! parce que juis Cistercien, est-ce une raison pour que je condamne les Clunistes? Loin de là, je les aime, je les vante, je les glorifie. Mais pourquoi, me dites-vous, n'entrez-vous pas dans cet Ordre, puisque vous le louez si fort? Ecoutez-moi : à cause de ce que dit l'Apôtre : (i Que chacun demeure dans la vocation où il a été appelé. >) Que si vous me demandez pourquoi je ne l'ai pas choisi dès le commencement, puisque j'en coimaissais les mérites, je réponds avec ces autres paroles de l'Apôtre : c( Toute chose m'est permise, mais toute chose ne me con-
vient pas également. » Non que TOrdre de Clany ne soit saint et juste; mais parce que j'étais un homme charnel et vendu au péché , et que je sentais en mon âme une telle langueur qu'il lui fallait un remède plus énergique. Au\ maladies diverses il est bon d'approprier des remèdes di-
• vers ; au mal le plus violent, le plus violent remède. . . . • •••••• • • •••••«•••••••••*»
1) Vous direz peut-être : Mais comment observent-ils la ^ Règle de saint Benoît , ceux qui sont revêtus de fourrures ,
* qui se nourrissent , en santé , de chair ou de graisse de viande; qui admettent, contre la Règle, (rois ou quatre mets dans un seul jour, ne se livrent point au travail des mains qu'elle ordonne ; enfin changent, augmentent ou diminuent beaucoup de choses selon leur fantaisie? Ces reproches sont fondés , on ne le peut nier; mais prenez garde au précepte divin avec lequel T Institut bénédictin ne peut être en désaccord. Le royaume de Dieu y est-il dit, est au-dedans de vous-même , c'est-à-dire ne consiste pas dans les chos(^s extérieures , dans les vêtements ou les aliments du corps , mais dans les vertus de Thomme intérieur. Voilà pourquoi l'Apôtre dit : « Le royaume de Dieu , ce n'est pas le boire et le manger, mais la paix et la justice, et la joie dans TEs-
' prit-Saint ; » et encore : k Le royaume de Dieu n'est pas dans les paroles, mais dans la vertu. » Vous dressez vos accusations contre vos frères, à propos des observances corporelles , et vous ne songez point à la partie capitale de la Règle, aux préceptes spirituels! Vous avalez un chameau , et vous ne pouvez digérer un moucheron ! Vous mettez un grand soin à couvrir votre corps de l'habit régulier, et, contre la Règle, vous ne songez point à vêtir votre âme nue et abandonnée ! Vous mettez tant d'importance et de
zèle à donner à votre corps une tunique et une cuculle, que celui à qui elles manquent n'est plus à vos yeux un moine : pourquoi donc n'avez-vous pas la même prévoyance à donner à voire esprit la piété et l'humilité qui sont des vêtements spirituels? Entourés d'une tunique et de notre orgueil , nous détestons les fourrures ! comme si l'humilité enveloppée de fourrures ne valait pas mieux que Torgueil en tunique ; surtout , puisque Dieu donna aux premiers hommes des tuniques de peaux d'animaux ; que Jean, dans le désert, ceignit ses reins d'une ceinture de peau de bête , et que ce fondateur de la vie solitaire se vêtit de la dépouille des animaux sauvages? Le ventre rempli de fèves, et l'esprit plein d'orgueil , nous condamnons ceux qui se nourrissent de choses grasses 1 comme s'il ne valait pas mieux manger modérément des aliments gras que de se soûler de légumes venteux jusqu'à la nausée ! surtout, quand nous voyons Esaù être repris, non à propos de viande, mais au sujet de lentilles ; Adam lui-même condamné, non pour avoir mangé de la viande, mais un fruit ; Jonalhas voué à la mort, pour avoir goûté le miel, et non la chair; et au contraire, Elie manger de la viande innocemment, Abraham en offrir aux anges comme une nourriture agréable , et Dieu même ordonner qu'on lui offre des animaux en sacrifice. JN'est-il pas meilleur de boire un peu de vin, à cause de sa faiblesse , que de se gorger avidement d'une grande quantité d'eau ? car saint Paul a conseillé à Timothée d'user du vin avec modération; le Seigneur lui-même a bu du vin, de manière à être appelé buveur de vin ; il en a fait boire à ses apôtres: bien plus, il a voulu que le vin représentât son sang dans le divin sacrifice ; il n'a pas souffert même qu'on bût de l'eau aux noces de Cana... David aussi a redouté
de boire l'eau qu'il avait désirée ; et les soldats de Gédéon , pour avoir bu avidement dans le fleuve et le corps tout étendu à terre , n'ont pas été dignes de combattre. Quant au travail des mains , à quoi bon en tirer gloire? Marthe n'a-t-elle pas été blâmée dans son travail, et Marie louée dans son repos ? Paul ne dit-il pas ouvertement : (( Le travail du corps sert à peu de chose , c'est la piété qui est toute-puissante. » Le meilleur travail est celui dont le Prophète disait : a J'ai travaillé à gémir ; » et ailleurs : (( Je me suis souvenu de Dieu, je me suis réjoui et je me suis exercé en lui. »
Pierre-le-Vénérable lui-même, qui réforma et flagella aussi, bien qu'avec plus de mansuétude , les relâchements de ses frères, leur reproche de se jeter sur la viande comme des corbeaux, more corvino; il ne cesse d'adresser à leur orgueil et à leur paresse les conseils les plus pénétrants et les plus salutaires.
« Que la cellule, écrit-il à un religieux, que la cellule qui te sépare du monde, au milieu du monde même, et semble te faire pénétrer dans les retraites les plus intérieures des profondes solitudes, sans que tu aies rien à envier aux déserts les plus reculés de l'Egypte, que ta cellule, selon la parole de l'un de nos Pères, t'instruise seule et plus éloquemment par son silence que tous nos maîtres ensemble. II est impossible que tu ne l'écoutés pas, lorsque chaque jour elle t'avertit de ton salut. Fuis les hommes, dit un Père du désert, ffarde le silence et tu seras sauvé. A croire saint Jérôme, il faut parer la mort avec son bouclier, ou r éviter par la fuite; et Jérémie dit quelque part: // s'asseoira solitaire et il se taira .... L'ennemi du genre humain ne se sert pas des mêmes armes contre tous les hom-
mes, il prépare contre chacun d'eux une attaque différente. Il attire dans les pièges divers les laïques, les moines, les maîtres, les sujets, les oisifs et les hommes occupés: contre tous sa malice est la même, mais sa ruse change de formes. — Et comme, selon TÈcriture, tout homme oisif Vît dans les désirs, avec Tinoccupation arrivent tous les désirs vains. Tout le temps que dévore la paresse est en proie à de vaines et périlleuses pensées. C'est comme une armée de tentations multiples qui se précipite sur le désœuvré ; c'est comme toute la troupe des vices qui parcourt en quelque sorte avec des cris confus une maison qu'elle trouve vide. Le monde entier entre alors dans la cellule, et cette étroite enceinte, capable à peine de contenir un seul homme, renferme désormais des villes et des royaumes. Le repos le plus profond devient la plus agitée des préoccupations. Et comme les sens du religieux ne rencontrent autour de lui que la solitude, son imagination se représente l'univers entier. Tantôt il se place juge souverain sur un auguste tribunal ; tantôt il orne sa tête de la mitre épiscopale ; tantôt il commande à des milliers de moines ; tantôt il parcourt toutes les fonctions et les dignités ecclésiastiques. [1 pleure sur sa torpeur oisive, et son repos le tourmente et le fatigue plus que ne le feraient tous les travaux. Je ne parle point des innombrables pensées, plus coupables que celles-là, qui viennent assaillir la misère de l'homme, dès qu'il a fui lâchement une fois devant l'ennemi. Ainsi, des ambitions violentes envahissent une âme vide comme sa cellule. 11 s'endort d'ennui ; et ce n'est pas en Dieu, mais dans le monde, ce n'est pas en lui-même, mais en dehors de lui, qu'il cherche un remède contre l'ennui qui le ronge. Or, voilà son pire malheur car celui qui avait fait pro-
fessiou de pauvreté amasse peu à peu des richesses; il ne s'arrête pas que du bien d'autrui il n'ait garni son épargne. Il a l'air de ne recueillir que ce qui est nécessaire à sa propre indigence, et promet son superflu aux pauvres. Celui qui avait renoncé à la possession de ce qui lui appartenait veut ainsi devenir le dispensateur du bien des autres. Alors le serviteur de Dieu devient l'esclave de la richesse : en feignant de veiller aux intérêts des indigents, il se réserve de se livrer lui-même plus librement à sa cupidité. Il exhorte tout le monde à secourir les pauvres ; il passe pour un ministre saint, un véritable Paul, et personne ne le juge ce qu'il est, un Ananias sans foi. Par cette fourberie, la cabane du pauvre devient le garde-trésor des rois ; la pauvreté du religieux se fait plus opulente que Salomon ; et de la retraite de l'indigence se répandent avec largesse tous les trésors des Indes. Du soin des pauvres, l'esprit du religieux est emporté au sommet des plus somptueux édifices. De là, il examine attentivement tout ce qui est à ses pieds: il jette des fondations, il tire des lignes perpendiculaires : studieux géomètre, il mesure la longueur, la hauteur, la profondeur de ses constructions ; il bâtit des églises, il entoure les villes de murailles, il jette des ponts sur les fleuves; et, tandis qu'il s'inquiète en ces constructions universelles, le malheureux se perd et se détruit lui seul et luimême! Ainsi l'homme qui s'était voué à la retraite vit au milieu du siècle ; celui que renfermait une cellule court à (ravers la foule des populations, erre comme un marchand soucieux au milieu des marchés et des ports. Pour lui, la paix est un tourment, le repos un travail, le silence une peine, sa retraite un enfer. Et encore je passe sous silence la pureté et la continence de la chair; je regarde comme superflu de
t'adresser même de légères exhortations à cet égard, bien que le démon ait coutume d'exercer ses tentations en toute chose : mais je suppose que ta pureté corporelle, cette base de toutes les vertus, sans laquelle personne ne verra Dieu, est ferme et complète : et je veux que tu te construises un édifice de pauvreté et d'humilité véritable, qui s'élève audessus de tous les plus hauts monuments des hommes, et pénètre jusque dans l'intérieur du ciel même.
» C'étaient là les vertus qui éclataient spécialement dans ton Christ, dont tu portes la croix, dont tu habites le tombeau, dont tu attends ta résurrection. Ce sont les traces que le Dieu-^ Homme, marchant sur la terre, a laissées de son passage aux hommes. C'est par là que le maître céleste a montré à ses disciples le chemin qu'il faut suivre. Il a vécu pauvre celui qui n'avait pas où reposer sa tête ; celui par qui a été fait le monde, et qui , venant au monde , comme dans sa propre maison, n'en trouva pas une où il pût naître: car sa mère le coucha dans une crèche, parce qiCil n'y avait point de place clans V hôtellerie. Il a vécu pauvre, celui qui, consulté sur le tribut qui se doit payer aux rois, et ne trouvant rien chez les hommes, s'en remit aux trésors inépuisables de Dieu, et paya avec le produit de la pêche de l'Apôtre ce qu'il ne pouvait acquitter de sa propre fortune. Il a vécu pauvre, celui qui, destiné à être le pain des Anges, était contraint souvent de manger le pain des publicains. Il a vécu pauvre, celui que sa propre moisson n'a jamais nourri , qu'une vigne cultivée de ses mains n'a jamais abreuvé, que la toison de son troupeau n'a jamais couvert, qui ne s'enrichit jamais de l'argent que ses innombrables miracles auraient pu lui gagner, et qui, n'ayant pas même une salle où il put, à la veille de sa Pas-
sion, célébrer avec ses disciples sa dernière Pàqiie, l'emprunta d'un père de famille en disant: Oii y a-t-il une hôtellerie , pour y manger la Paque avec mes disciples ?
Aime et imite cette pauvreté divine Que ta cellule
soit vide d'argent et remplie de justice, pauvre de richesses et pleine de vertus. Que le soin de ton corps ne te tourmente pas trop, de peur que tu n'abaisses vers la terre tes regards élevés vers le ciel, et que, attaché à un cadavre avec l'avidité de l'oiseau de proie, tu ne dédaignes de retourner au saint Tabernacle. Quêta nourriture soit sobre, et que tes vêtements ne connaissent pas le superflu ; que la simplicité te contente. Ainsi pauvre, et pauvre d'esprit, suis l'exemple de ton Dieu pauvre. Glorifie-toi dans le Seigneur, non pas tant de ta pauvreté matérielle que de ta pauvreté d'esprit, c'est-à-dire de ton humilité. Ne recherche pas les choses magnifiques et au-dessus de toi ; car si tu t'admires toi-même, tu ne pourrais point admirer dans ses saints ton Dieu, le seul digne de ton admiration. L'esprit qui s'attache à la contemplation de la créature ne peut avancer dans le culte des choses incréées ; et le poids qui l'entraîne vers les choses d'en-bas ne lui permet point de
regarder les choses célestes
» Accoutume-toi d'abord à te réfugier, de toute l'attention de ton âme, dans la prière ; c'est par elle surtout que tu viendras à bout de tout le mal qui te menace. C'est par elle que l'on obtient le repos du corps, et que l'on triomphe courageusement des mauvaises puissances, des tentations les plus fortes ; par elle, on chasse, comme des mouches importunes, les plus dangereuses pensées ; par elle, une lumière invisible éclaire l'esprit; par elle, le cœur, encore tout voilé de l'épaisseur de la chair, entrevoit la Divinité;
par elle enfin, l'intelligence humaine contemple, autant qu'il est donné à l'homme de le faire, l'intelligence incréée
qui a donné l'être à toutes choses Il faut qu'une
sainte méditation suive la prière, et que l'esprit s'y repose, à peu près comme une matrone s'appuie sur sa servante, pour se relever plus vigoureux après le repos. Mais la méditation elle-même, occupation toute spirituelle, a besoin à son tour d'un soutien moins relevé: appelle donc à son aide une pieuse lecture. Ranimé par celte lecture, ferme le livre, et médite ce que tu viens de lire: c'est un puissant secours pour la prière. Car, de même qu'on voit briller dans un foyer de plus éclatantes flammes quand on y jette des substances graisseuses, de même l'esprit, saturé des ferveurs de la prière, de la méditation et de la lecture, brille des feux les plus ardents de l'amour divin. Voilà les délices des enfants des rois ; voilà la table préparée par la sagesse notre mère ; voilà le céleste festin auquel elle invite, non les grands, mais les petits, en disant à grands cris sur les places publiques : S'il ij a parmi vous quelque petit enfant, qxiil vienne auprès de moi.
» Mais je sais que ces pratiques sont difficiles, et qu'il n'est pas aisé à tout le monde de passer sa vie en de telles occupations. Que le travail des mains accompagne donc ce que je viens de dire, afin que l'intelligence, fatiguée des choses spirituelles, et ramenée, par le poids de la chair, des choses les plus hautes aux choses d'en-bas, ne se tourne point aux vanités humaines, mais aux exercices corporels les plus salutaires
» Si tu ne peux planter des arbres, arroser des récoltes ou t'occuper d'autre travail des champs, au lieu de mettre