PIERRE A UN MONASTERE DE CHARTREUX
.... Quand pourrai-je vous exprimer combien , malgré mon absence corporelle, je vous suis uni de toute mon âme; combien je demeure toujours à vous, malgré la différence de nos demeures ; combien , vivant avec d'autres hommes , je suis encore cependant en cohabitation spirituelle avec votre saint monastère? Quand pourrai-je vous dire combien votre éloignement de moi m'est pénible ? Ah ! j'en prends à témoin celui qu'on ne peut tromper, pour jouir à jamais de votre présence, je n'hésiterais point à rejeter , non-seulement ce titre d'abbé qui n'est pour moi qu'une source de misères , mais encore à secouer le monde tout entier et tous ses liens pesants. Quels termes , et quel langage , fût-ce même le plus éloquent, suffiraient à vous faire comprendre avec quel tremblement mon esprit flotte inquiet sur les incertitudes du jugement de Dieu , surtout quand je réfléchis aux périls de ma propre dignité, auxquels il ne m'est permis de me soustraire , ni en conservant ma charge , ni en m'en dépouillant ? Je ne suis pas assez aveugle pour ne pas voir, ni assez fou pour ne pas comprendre , ni assez infidèle pour ne pas croire , qu'il me faudra bientôt paraître devant le tribunal du Christ, pour rendre compte du bien ou du mal que j'aurai fait... L'incertitude de ma vie m'épouvante, et quand je pense à l'amoncèlement infini de mes misères , une douleur profonde et intime m'arrache des soupirs; je vois quelle immense charge de soins et de soucis m'a été imposée ; je vois un fardeau , que les forces d'un géant ne supporteraient pas, peser sur les épaules d'un homme faible. Je suis comme un âne qu'on obligerait à porter sur son dos la charge d'un éléphant; et, pour me servir d'une comparaison plus noble, je ressemble à ce jeune et rustique enfant , obligé de combattre contre Goliath avec les armes de Saiil pour sauver l'armée d'Israël... Je sais combien il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant ; ma crainte est au delà de tout ce que je puis dire , et si je pense non-seulement à moi-même, mais à tous les hommes confiés à ma garde , un double péril m'épouvante. Car, pour parler avec saint Grégoire, si, dans l'examen du redoutable jugement, chacun de nous a peine à rendre témoignage pour luimême, comment suffira-t-il à répondre des autres ? comment donc
aborderai-je le souverain juge des vivants et des morts, au milieu de tant de mille religieux répandus de toutes parts sur la terre , que je n'ai jamais pu voir, ou que je n'ai vus que rarement, lorsque moi seul je pourrai à peine me soutenir devant le Christ? comment pourrai-je rendre compte, selon saint Benoît, de tant d'âmes commises à mes soins, moi qui serai contraint, peut-être, de rester muet, lorsque je serai interrogé sur l'emploi de ma propre vie ? Si les astres eux-mêmes ne sont pas sans tache devant Dieu, que doit-ce être de la pourriture humaine et de la bassesse des enfants des hommes?... Ah ! ces fonctions de pasteur, ces dignités vers lesquelles se précipitent joyeusement les hommes de notre siècle, comme un aveugle vers un abîme, cachent de bien graves périls : du sommet des honneurs, ils tombent au fond de l'enfer; semblables à des gladiateurs antiques , ils s'engraissent pendant quelques jours de voluptés ou d'orgueil, pour s'offrir en spectacle aux hommes perdus, et au démon comme une proie éternelle à dévorer. Heureux les hommes qui ont le loisir de préparer librement et sans entrave leur chemin vers le ciel , et de participer ainsi d'avance à l'immortelle béatitude! Ils sont déjà unis à Dieu, si un saint zèle les anime, par les liens d'un invisible amour; et, quand la chair meurt , ils s'associent vraiment à la Divinité par une contemplation céleste. Je sens que je suis bien loin de ce repos heureux, de cette félicité tranquille; je vois et je déplore le chaos qui est entre eux et moi , et je ne puis passer vers eux. Mais , à quoi bon me laisser aller à ma douleur, et remplir de mes paroles importunes vos oreilles occupées à entendre, avec Marie, les discours divins? Hélas! qui me donnera des ailes ^ comme aux colombes ? Je prendrai mon vol, et je me reposerai. Ah ! du moins, autant qu'on peut le faire en pensée, j'ai fui les bruits des hommes, et j'ai demeuré avec vous dans la solitude, en attendant celui qui me sauvera de la faiblesse d'esprit qui me tourmente et me tue , et de ces tempêtes du monde, qui, de toutes parts, m'environnent et m'étouffent. Ayez donc pitié de moi, ô mes amis, et de même que j'ai versé des larmes devant vous en dictant cette lettre , daignez répandre pour moi les vôtres devant le très-pieux Rédempteur...
iVote Y, page 10$.
PIERRE A SUGER
Oh ! que la condition des hommes est malheureuse, et, sMI est permis de le dire, que leur fortune est misérable ! Souvent je vois, malgré moi, ceux que je voudrais ne point voir, et je ne puis voir, seulement une fois dans un siècle , ceux que je désirerais voir sans cesse. Pourquoi ces paroles? Hélas! je suis à chaque instant poursuivi, assailli par les hommes du siècle qui me tourmentent par les exigences importunes de leurs intérêts temporels : avec quel empressement je leur échapperais, s'il était possible! Et, mon cher i mi, celui que j'aimais avant même qu'il ne m'aimât, mon cher abbé de Saint-Denis, que je chérissais avant qu'il ne îûi abbé, et que je chéris plus encore depuis qu'il Test devenu, je ne peux point le voir de longtemps! La France le retient, et l'envie toujours tellement à notre Bourgogne, que je n'ai jamais pu le voir à Cluny qu'une seule fois. Je me plains donc à lui de cela en toute familiarité, mais en le remerciant de toutes mes forces de n'avoir pas cessé de se montrer à nous, du moins par mille services rendus, s'il nous a dérobé sa présence. Nos frères qui habitent vos contrées attestent les bontés que vous avez pour eux ; ils disent que, dans leurs affaires et dans leurs besoins, ils ont trouvé en vous, non-seulement le bienveillant abbé de Saint-Denis, mais encore leur propre père, l'abbé de Cluny. Je m'afflige cependant, non que vous nous obligiez sans cesse, mais que nous ne trouvions aucune occasion de vous rendre ce que vous faites pour nous, et qu'ainsi vos bienfaits semblent nous laisser ingrats. Je vous en prie cependant, je vous en supplie ardemment, que les affaires religieuses, ou votre amitié, ou les intérêts de votre royaume, à l'extrémité duquel nous sommes placés, nous donnent avant l'hiver prochain votre bonne visite à Cluny. Si vous venez auprès de nous, je vous assure que vous verrez non pas seulement ce que le prophète dit qu'on voit dans la vie future, mais des hommes bien heureux et bien gais dans la vie présente : vous vous réjouirez de leur joie, et votre cœur sera satisfait.
PIERRE A SUGER
Je vous ai déjà écrit dernièrement dans une lettre précédente, et j'aime à vous le répéter dans celle-ci , du fond de mon cœur, que je vous aime d'une amitié singulière, entre tous les prélats de vos contrées, et que je suis entraîné vers vous par une puissante inclination d'amitié respectueuse, comme vers l'ami spécial de réglise de Cluny. Je suis donc profondément affligé qu'il ne me soit pas permis de voir au moins quelquefois votre révérence que j'entoure de tant d'afifection, et que l'importune multiplicité de mes occupations m'empêche de jouir du plaisir si longtemps désiré de votre entretien; c'est pourquoi je vous envoie notre très-cher frère et intime ami, Hugues de Crescée , par qui vous pourrez me faire connaître votre volonté : car si je connais ou si je puis quelque chose qui vous soit utile, je suis prêt, dans l'ordre temporel comme dans l'ordre spirituel, à vous rendre service. Au reste, j'ai confié à la bouche de Hugues une parole secrète que je n'ai pas voulu confier à l'écriture, afin que par lui vous connaissiez ma confidence, et que vous vous régliez là-dessus, selon votre habileté accoutumée, sur ce qu'il vous paraîtra utile de faire.
PIERRE A SUGER
J'aimerais bien mieux vous dire de vive voix que de vous écrire de loin quelle place vous occupez dans mon âme; mais, puisque le sort jaloux m'a refusé votre présence corporelle à Cluny, que j'espérais beaucoup, surtout à l'occasion de l'arrivée du roi, je veux vous dire en deux mots que nous sommes à vous plus que vous ne le pensez , et que c'est exprimer faiblement notre attachement à votre personne, que de vous dire que tout ce qui est à nous est à vous. Quant à présent , je vous recommande le prieur de Notger et ses intérêts ; et je vous prie beaucoup de daigner écrire pour lui à l'évêque de Chartres, au sujet des affaires qu'il vous confiera lui-même.
PIERRE A SUGER
Depuis longtemps je chéris votre révérence, et je la chéris dans
4*amotir da Christ : aussi suis-je assuré que vous m'aimez de même. C'est pourquoi je n'hésite jamais, dans toutes les occasions , à vous solliciter fréquemment en faveur de nos affaires. Aujourd'hui j'invoque votre affectueuse protection pour notre maison de Saint-Martin des Champs, qui a subi, et qui subit chaque jour de plus en plus, des pertes spirituelles et temporelles, par la faiblesse de notre très-cher frère 0... Par condescendance pour ses infirmités, nous l'avons déchargé, selon notre coutume, du soin de ce monastère, et nous l'avons remplacé par notre cher frère et fils Simon ^ autrefois sous-prieur du même couvent, et qui a su, par ses vertus et l'excellence de sa conduite, mériter mon attachement et celui de notre communauté. J'appelle sur lui votre attention , et je vous prie , pour l'amour de Dieu et de moi, de l'aimer vous-même et de lui donner assistance et conseil.