‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 41 sur 60 · PIERRE A UN SOLITAIRE · texte numérisé non relu

PIERRE A UN SOLITAIRE

Après ma conférence avec le prince d'Aquitaine, quej'ai trouvé tellement enivré du calice de Babylone qu'il n'a point voulu boire au calice du Christ, et tellement plein du poison du schisme que l'antidote catholique a été sans vertu sur lui , je me suis résolu à revenir sur mes pas, jugeant inutile d'aller plus loin. Je n'ai pas voulu cependant reprendre le même chemin par lequel j'étais allé : j'ai voyagé sur les frontières de l'Anjou, du Mans et de Normandie ; et , après avoir parcouru presque tous les rivages de l'Océan occidental, je suis rentré en France avec mes compagnons, et suis venu à Paris adorer la naissance du Sauveur. Là, me souvenant de toi, et, pour mieux dire, ne t'ayant jamais oublié un seul instant, je supporte ton absence avec autant de peine que ta présence me cause de joie. Pour adoucir cet ennui autant que les circonstances mêle permettent, j'ai voulu du moins, du bas de la plaine où je vis, t'écrire à toi qui habites au sommet de la montagne. Ainsi, pendant que tu liras mes pages , je croirai , dans mon âme, être plus près de toi; et tu songeras, toi, à l'immense intervalle qui sépare l'humilité de la plaine où je demeure de la hauteur des montagnes que tu habites. Du haut de ta montagne, toi, tu contemples librement le ciel; moi, placé dans une région inférieure , je suis à peine au nombre de ceux qui , selon le prophète, entreront dans les lieux abaissés de la terre, et je n'aperçois de tous côtés que des champs tout ouverts et des plaines couvrant de vastes espaces. ïoi, du lieu que tu occupes, tu sem-

blés fouler aux pieds le monde situé au-dessous de toi; moi, foulé aux pieds de tous, je pleure en disant avec le Psalmiste : Mes ennemis m'' ont foulé aux pieds tout le jour. Toi, entouré de l'épaisseur de tes forêts, tu es caché là haut comme dans la vallée la plus profonde : moi, exposé de tous côtés au souffle des vents, je suis emporté partout où m'entraîne la capricieuse violence de leurs courants. Toi, touchant à peine la terre de tes pas, tu es comme suspendu au ciel par les eff'orts de ton âme ; moi, attaché fortement à la terre du poids de mes pieds , je souille, hélas ! sans cesse mes traces d'une pQussière impure. Plût à Dieu encore que je ne fusse souillé que d'une poussière légère et que je pusse promptement la secouer! Plût à Dieu que, par nécessité, et quelquefois volontairement , je ne fusse pas plongé tout entier dans la boue des aff'aires du siècle! Et quand j'y suis plongé, plût à Dieu que je pusse en sortir aussitôt, et m'écrier avec le prophète : Seigneur, arrachez-moi à celte houe, de peur queje n'y reste enfoncé!

Mais , pour déplorer mes misères, je n'envie point pour cela ta félicité. Je n'en suis point jaloux, et je m'en réjouis au contraire: et si je ne puis par mes œuvres imiter la vie des saints, j'ai résolu toujours de l'entourer respectueusement d'une affection pieuse. Du haut de tes montagnes, souviens-toi donc de nos vallées : car Moïse, en gravissant la montagne sainte, n'a point oublié le peuple qu'il avait laissé au bas , et il a supplié pour lui la miséricorde de Dieu. Et, bien qu'il eût sur la hauteur un entretien plus intime et plus familier avec Dieu, cependant il faisait d'abondantes prières pour ceux qui étaient demeurés dans la pliine. Dieu leur disait, par la bouche de son législateur : Si quelqu'un d'entre vous touche la montagne^ il mourra ; et pourtant ce qui se passait sur le mont sacré avait pour objet sublime de sauver le peuple de la mort. Tout ce que faisait Moïse seul dans le haut lieu profitait au salut de tous ceux qui étaient restés dans les vallées. C'est pour eux qu'il gravit la montagne, pour eux qu'il y jeûna quarante jours, pour eux qu'il reçut la loi sur des tables gravées du doigt , de Dieu, pour eux qu'il obtint avec peine, par la multitude de ses prières, le pardon du sacrilège; pour eux enfin qu'il affronta non-seulement la solitude des lieux élevés, mais jusqu'au danger de sa propre vie. C'est ainsi que notre Seigneur et Sauveur, après une prédication salutaire, quand il avait guéri les corps des hom-

mes et opéré une foule de miracles, montait sur les collines, comme parle TEvangile : et ayant renvoyé la foule, il monta seul sur la montagne pour y prier ; et ailleurs : Jésus alla donc sur la montagnef et il y demeurait avec ses disciples ; et ailleurs encore : // passait les nuits sur le mont des Oliviers , et au point du jour il descendait dans le temple et il y enseignait. L'évangéliste saint Luc indique bien les habitudes du Christ en ces paroles : Dés qu'il sortait , il allait^ selon sa coutume , sur le mont des Oliviers, Dans la solitude même de la montagne , il ne priait pas avec les autres, il priait à l'écart : il disait à ses disciples, selon le même évangélisle : y4sseyez-vous ici jusqu'à ce que je sois allé et que j'aie prié; et se séparant d'eux de la distance du jet d'une pierre, il tomba dans son agonie, et priait abondamment. Et, bien qu'il demandât à prier en secret, ce n'était pas pour lui qu'il priait, mais pour le peuple qui le persécutait...

Toi donc , ô mon très-cher fils, qui, selon la grâce qui f en fut donnée, imites le Seigneur et son prophète, en montant sur la montagne et en y cherchant les entretiens solitaires avec Dieu, imite-le encore dans le reste, autant que tu le pourras, en donnant quelque soulagement par tes prières aux peines d'un ami dont la prévoyance fut d'assurer à tes désirs le repos de la solitude; car à l'attachement intime qui m'unit à toi du fond de l'âme, dans le sein de la charité chrétienne, tu ne dois pas seulement tes prières, mais, comme le dit saint Paul à Philémon, tu te dois tout entier toi-même. Que ne me dois-tu point en effet à moi qui n'ai peut-être jamais aimé personne autant que je t'aime! Que ne me dois-tu point, à moi qui ai toujours pensé que mes devoirs envers toi égalaient mes devoirs envers moi-même! Ne félonne point si tu m'as inspiré un pareil dévouement : car je ne sais si je pourrai jamais assez reconnaître les avantages que j'ai retirés de mes habitudes et de mon intimité avec toi. Au prix de quels sacrifices retrouverais- je jamais, sans parler de tes autres vertus, un ami si semblable à moi et dont les goûts s'accordent si bien avec les miens? Quand j'ai voulu pénétrer les secrètes profondeurs de l'Ecriture-Sain te, je t'ai toujours trouvé prêt. Si j'ai eu le désir de parler de la littérature profane dans ses rapports avec les lettres divines, je t'ai rencontré plein de zèle et de perspicacité. Lorsque nous nous entretenions ensemble, ce qui nous arrivait souvent en nos entretiens les plus familiers, du mépris

du monde et de l'amour des choses du ciel, tes paroles, oubliant | la terre , n'avaient plus rien de mortel , et tu semblais me dire , comme le Psalmiste : Que ma bouche ne parle plus des œuvres des hommes. Quand je sortais de mes occupations humaines, refroidi comme par un vent du nord, les paroles me réchauffaient comme un souffle méridional, et la chaleur de ton âme faisait couler en moi l'esprit divin... J'éprouvais un dégoût universel, tout me^ pesait , et je succombais en gémissant sous l'énorme poids de^ mon fardeau... Plus de repos, plus de soulagement pour moi, que lorsque le besoin me ramenait à tes côtés. Mais des que je pouvais retrouver avec toi un peu d'isolement et de brèves conversations, je me sentais fortifié, comme un homme qui vient de faire un repas abondant , et je reprenais mes travaux avec des forces renouvelées et plus ardent que jamais. Tu remplissais à mon égard ce divin précepte : Si tu vois Vâne de ton voisin tomber sur le chemin^ tu ne passeras pas outre, mais tu Vaideras à le relever. C'est ton amitié qui, semblable à la corde d'une ancre, pour parler comme saint Grégoire, me retenait au-dessus des eaux, m'empêchait d'être submergé par les vents contraires, et, malgré les flots agités, m'arrêtait près du rivage. As-tu donc oublié avec quelle fréquente ferveur nous causions desmisères multipliées du monde, et combien tu déplorais avec larmes mes propres périls? Ne te souvient-il plus de mon dessein , tant de fois repoussé , de fuir toutes les choses terrestres et de me consacrer à Dieu tout entier ! Oh ! que de fois , notre porte fermée , nul mortel n'étant admis entre nous , n'ayant d'autre témoin que celui qui ne manque jamais à ceux qui pensent à lui ou qui parlent de lui, n'avons-nous point parlé avec crainte de l'aveuglement et de la dureté du cœur humain, des pièges divers du péché, des embûches nombreuses' du démon , des abîmes des jugements de Dieu; de ses terribles desseins sur les enfants des hommes, selon qu'il prend à son gré pitié des uns, et qu'il abandonne les autres à leur endurcissement; de la fatale ignorance de l'homme qui ne sait s'il est, aux yeux du Seigneur, digne d'amour ou de haine; de notre sort ' futur incertain et formidable; du grand salut apporté au genre humain par l'incarnaiion et la Passion du Fils de Dieu ; du jour redoutable du jugement dernier ; de la sévérité incompréhensible de la sentence divine qui condamne les méchants à des peines éternelles , ou de la miséricorde inénarrable avec laquelle

il donne aux bons une éternelle récompense ! De semblables entretiens, loin du bruit du monde, faisaient presque de moi un ermite au milieu des hommes, et étaient pour moi comme le tabernacle du Seigneur, où j'échappais aux tumultes terrestres, comme autrefois Moïse s'y dérobait aux pierres des Juifs. Là je me reposais de ma lassitude des contentions humaines et des disputes des procès. Là, je venais me distraire des soins soucieux de mon modeste patrimoine, et des accablements de mille inquiètes dissensions. Affligé de l'invasion des voleurs , de la mort des miens, de la dévastation de nos domaines, je me réfugiais là pour dissiper les chagrins de mon âme : c'est là que je me lavais des souillures du siècle , et que j'effaçais toutes les traces de la contrainte et de la dissimulation. Que dirai-je de plus? En vérité, pour parler comme Isaïe , ce tabernacle me défendait contre les ardeurs du jour , et me mettait à l'abri de la pluie et de la tempête. Et non-seulement dans le monastère , mais partout où j'allais, je t'avais pour compagnon de ma vie. Dans les voyages que nous faisions ensemble dans les contrées les plus diverses , ni les feux du soleil, ni les glaces de Borée, ni les tourbillons des vents, ni r humidité du climat, ni la boue profonde des chemins, ni les aspérités des montagnes , ni la profondeur des vallées, ne nous séparèrent jamais. Partout où les flots de la mer nous laissaient un peu de repos , nous retrouvions nos conversations secrètes. Je te trouvais si bien d'accord avec mes pensées , je remarquais si bien dans toi les mêmes impressions, les mêmes inclinations que les miennes , que c'est en toi seul que j'ai pu faire l'épreuve de cette définition de l'amitié véritable : avoir les mêmes sympathies et les mêmes antipathies. Ce qui te déplaisait ne put jamais m'être agréable, et je ne sentis jamais d'éloignement pour les choses qui t'agréaient ; et l'on pouvait répéter de nous, que nous n'étions pas deux âmes en deux corps , mais que la même âme semblait habiter en nous. Et si une telle intimité , qui confond moins encore les substances qu'elle n'unit les volontés, a pu produire de pareils eff'ets même parmi les hommes qui ignoraient le vrai Dieu, faut-il s'étonner si la charité divine , que l'Esprit saint répand dans le cœur des hommes, nous a si fortement unis en celui qui est l'auteur de toute unité , et qui disait à son père en parlant de ses disciples : Mon père^ qu'Us ne fassent qu'un , comme nous ne faisons qu'un nous-mêmes ?...

Ah ! que je voudrais ( et ce désir n'est pas trompeur,?puisque tu le partages ) que je voudrais pouvoir, comme parle Isaïe , me cacher moi-même dans la terre creusée, pour me dérober à la terrible face du Seigneur, qui viendra bientôt frapper la terre, et saura bien y chercher, non pas seulement mon esprit, mais jusqu'au dernier atome de mon corps , dans les fentes du rocher et dans les pierres d'une grotte ! Mais, si cela ne m'est point donné, imitons du moins celui qui disait, au milieu des populations immenses qui l'entouraient, parmi les festins royaux, et dans des murailles dorées: Voilà que f ai pris la fuite, que je me suis éloigné, et que je suis resté dans la solitude. Construisons-nous dans le secret de notre cœur, comme au sein des montagnes les mieux fermées, une solitude profonde, où puisse se trouver un véritable ermitage digne des vrais contempteurs du monde, où nul homme du dehors ne soit admis , où vienne mourir le bruit et le fracas des tumultes mondains , où l'on puisse entendre la voix de Dieu dans le plus léger souffle de l'air, sans avoir besoin des sons d'une voix corporelle ! Réfugions-nous sans cesse dans cette solitude , ô mon très-cher fils , tant que nous sommes encore mêlés ti la foule des hommes , emprisonnés dans ce corps, et comme exilés du Seigneur; et trouvons au-dedans de nous-mêmes (car le royaume de Dieu est en nous ) ce que nous chercherions à l'extrémité de l'univers. Là , livrons-nous à des adorations silencieuses et solitaires, prosternons-nous devant Dieu, pleurons devant le Seigneur qui nous a faits , répandons nos cœurs devant lui, et, comme dit saint Jérôme, déplorons à la fois nos propres misères et celles du monde. Oh ! nous avons bien sujet de pleurer : car , sans parler de nous-mêmes , le monde n'est-il pas dans la mauvaise voie , ne sommes-nous pas menacés des temps les plus périlleux , l'iniquité n'abonde-t-elle point , et la charité n'est-elle pas glacée? Y a-t-il aujourd'hui vraiment un homme saint sur la terre , et la vérité n'est-elle pas diminuée pour les fils des hommes ? Ils se sont tous écartés du droit chemin , et leurs œuvres sont devenues vaines ; il n'en est pas qui fassent le bien, pas même un seul, et tous les jours les hommes corrompus crucifient et raillent en leurs passions le fils de Dieu , avec une sorte de rage judaïque, amassant sans relâche contre eux-mêmes les trésors du courroux divin, au jour de sa colère, et fournissant, chaque jour, comme un aliment éternel au feu qui doit les dévorer à jamais...

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