HÉLOISE A PIERRE
Cest la miséricorde divine qui nous a visitées, quand vous avez daigné nous accorder vous-même la faveur d'une visite. Nous nous en félicitons, ô notre très-bon père; et nous sommes fières que votre grandeur soit descendue jusqu'à notre petitesse. Votre visite a été pour nous, à tous égards, un grand événement et une
vraie gloire. D'autres ont pu savoir combien ils ont retiré d'avantages de la présence de votre sublimité. Pour moi , je ne pourrai jamais ni exprimer par mes paroles , ni comprendre dans ma pensée, combien votre arrivée m'a été utile et agréable. En qualité de notre abbé et de notre maître, vous avez célébré la messe au milieu de nous, Tan passé, le seizième des calendes de décembre, et vous nous y avez recommandées au Saint-Esprit. Dans le chapitre, vous nous avez nourries du saint aliment d'un discours divin. Vous nous avez donné le corps du Seigneur, et vous nous avez accordé le bienfait de l'alliance avec Cluny. A moi-même, qui ne suis pas digne du nom de votre servante, et que votre sublimité n'a pas dédaigné de nommer sa sœur par écrit et de vive voix, vous m'avez accordé un singulier privilège d'affection et de sincérité, en ordonnant que le monastère de Cluny célébrerait en mon honneur, après ma mort, un service de trente jours; et vous avez voulu confirmer de votre propre sceau un tel privilège. Mettez donc aujourd'hui, ô mon frère, ô mon maître , le comble à tout ce que vous avez déjà fait pour votre sœur et votre servante. Daignez encore m'envoyer un écrit marqué de votre sceau, qui contienne expressément l'absolution d'Abélard, afin que je la suspende à son tombeau. Souvenez-vous aussi , pour l'amour de Dieu , d'Astralabe , notre fils et le vôtre ; obtenez pour lui quelque prébende de l'évoque de Paris ou de quelque autre évêque. Adieu ! Que Dieu vous garde, et nous donne quelquefois l'honneur de votre présence.