‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 45 sur 60 · PIERRE A HÉLOISE · texte numérisé non relu

PIERRE A HÉLOISE

En lisant la lettre de votre sainteté, j'y ai reconnu avec bien de la joie que mon arrivée dans votre couvent n'avait pas seulement été un passage , et qu'après avoir été auprès de vous , je ne puis plus désormais vous avoir quittée tout à fait. L'hospitalité que j'ai reçue de vous ne sera pas, je le vois, comme le souvenir d'un hôte d'une nuit qui s'en va. Je ne suis pas devenu pour vous un étranger , un simple voyageur qui passe , mais le concitoyen de saintes femmes. Et plût au ciel que je fusse un jour aussi un familier de la maison de Dieu! Ainsi, tout ce que j'ai dit, tout ce que j'ai fait, dans une visite fugitive et comme au vol, vous l'avez gravé dans voire esprit et recueilli dans votre âme bienveillante avec

une telle affection , que vous n'avez laissé tomber à terre ni les choses que je vous ai dites avec intention et préparation, ni même les paroles improvisées qui me sont négligemment échappées. Vous avez tout retenu , tout remarqué avec une ténacité de mémoire que vous a inspirée votre attachement sincère , comme si mes paroles eussent été grandes, célestes, saintes, en un mot, comme vous Teussiez pu faire des paroles ou des œuvres de Jésus- Christ. Peut-être votre soin de vous rappeler mes discours tient-il à l'observation de notre règle commune qui dit : adorez le Christ dans vos hôtes et recevez-le en les recevant. Peut-être avez-vous songé aussi, bien que je ne sois pas votre chef, à ce que dit l'Évangile de'ce qui est dû aux chefs : Celui qui vous écoule m'écoute.

Oh ! plaise à Dieu que vous m'accordiez toujours cette faveur de daigner ne m'oublier jamais , et d'attirer sur moi la miséricorde du Tout-Puissant par vos prières unies à celles du saint troupeau remis à votre garde! Ce que vous me donnez, je vous le rends avec bien de la joie : car, longtemps même avant de vous avoir vue, et plus encore, dès que j'ai pu vous connaître, je vous ai conservé , dans les profondeurs de mon âme , une des places les plus intimes dans mon affection.

Je vous envoie, selon votre désir, écrit et scellé, le don du service de trente jours que je vous ai accordé en votre présence. Je vous envoie aussi, écrite et scellée de mon sceau, l'absolution de votre maître, Pierre Abélard , telle que vous me l'avez demandée. Quant à votre Astralabe , que je regarde comme le mien à cause de vous, je ferai volontiers tous mes efforts, dès que je le jugerai possible, pour lui obtenir une prébende dans quelque noble église. La chose pourtant est difficile : car j'ai plus d'une fois éprouvé que lesévêques ont coutume de se montrer fort sévères dans la concession de prébendes dans leurs églises. Mais je ferai à cause de vous tout ce que je pourrai , et dès que je le pourrai.

Note A4, page 111.

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