ROMAINE
C'est à vous, sans aucun doute, qu'il appartient spécialement de faire disparaître les scandales du royaume de Dieu, d'apaiser les disputes, et de couper les épines qui couvrent le champ divin. Tel est le commandement de Moïse lorsqu'il monta sur la montagne : Fous avez avec vous^ dit-il, Aaron et Hur; s'il s'élève parmi vous quelques controverses, vous vous en rapporterez à eux. Je parle d'un autre Moïse, bien supérieur au premier; car l'un n'est venu que sur les eaux , l'autre dans l'eau et dans le sang. Et , puisque le zèle et l'autorité de l'Eglise romaine sur le peuple de Dieu ont
remplacé Hur et Aaron , c'est à vous que nous déférons , non pas seulement les questions qui s'agitent sur la foi, mais les blessures qui lui sont faites, mais les offenses dirigées contre le Christ, l'injurieux mépris des saints Pères , les scandales du temps où nous vivons, et les périls de ceux qui viendront après nous.
La foi des simples est tournée en dérision : on pénètre jusque dans les profondeurs des secrets de Dieu; on jette aux vents, avec une témérité incroyable, les questions les plus hautes et les plus insondables ; on insulte les Pères de l'Église , pour avoir pensé qu'il valait mieux assoupir que trancher de pareilles controverses. De là il arrive que , contre l'ordre de Dieu , l'on fait cuire dans l'eau l'agneau pascal, ou bien on le dévore tout cru, à la manière des bêtes. Les débris n'en sont pas consumés par la flamme, mais foulés aux pieds. Ainsi l'esprit humain ne réserve rien à la foi, et prétend à tout usurper; il aspire à des hauteurs qui le surpassent; il scrute des choses plus fortes que lui-même; il se précipite sur les choses divines ; il souille , plus qu'il ne découvre , les choses saintes ; il dilapide et il n'ouvre pas ce qui est clos et scellé; et tout ce qu'il trouve d'inaccessible, il le traite de néant, et dédaigne de le croire.
Lisez, je vous en prie , le livre de Pierre Abélard , intitulé de la Théologie; car ce traité est sous vos mains, et (l'auteur en fait gloire) il est lu par plusieurs membres de la cour romaine. Voyez ce qui est écrit sur la Trinité sainte, la génération du Fils, la procession du Saint-Esprit, et une foule d'autres propositions tout à fait nouvelles et étranges pour les oreilles et les intelligences catholiques. Lisez encore cet autre ouvrage d' Abélard, qui se nomme le Livre des sentences ; et cet autre intitulé : Connais-loi toi' même; et prenez garde à l'épaisse moisson d'erreurs et de sacrilèges qui y germent et y croissent avec force. Faites attention à ce qu'il pense sur l'âme du Christ, sur la personne du Christ, sur la descente du Christ aux enfers, sur le sacrement de l'autel, sur la puissance de lier ou de délier, sur le péché originel, la concupiscence, le péché de plaisir, le péché de faiblesse , le péché d'ignorance, l'œuvre du péché et la volonté de pécher. Et, si vous jugez que je me suis ému à bon droit, soyez émus vous-mêmes, et ne soyez point émus en vain. Agissez comme le demandent la place que vous occupez, la dignité qui éclate en vous, le pouvoir que vous avez reçu. Que celui qui a osé s' élever jusqu'au ciel redescende
jusqu'aux enfers; que les œuvres de ténèbres, qui ont eu la tém6 rite de paraître au grand jour, soient condamnées et réprimandées au grand jour; que celui qui pèche en public soit publiquement repris; et qu'ainsi soient réprimés tous ceux qui seraient tentés de prendre les ténèbres pour la lumière et de disputer sur les choses divines au milieu des carrefours, tous ceux qui parlent de dangereuses paroles au fond de leurs cœurs et qui les écrivent dans leurs livres : et qu'ainsi soit fermée la bouche de tous ceux qui prononcent l'iniquité !
BERNARD A INNOCENT II. 1
Il est nécessaire que les scandales arrivent : nécessité bien amère ' Aussi le prophète dit-il : Qui me donnera les ailes de la colombe! Je m'envolerai et je me reposerai. J'ai maintenant quelque chose de commun avec les saints, non pas en mérite, mais en volonté; car je voudrais moi-même disparaître bientôt de cette terre, vaincu, je l'avoue, par la force de la tempête et la pusillanimité de mon esprit. Mais je crains de n'être pas trouvé aussi bien préparé à la mort que je le désire; je m'ennuie de vivre, et je ne sais s'il convient que je meure ; et , en cela , peut-être, mes vœux sont bien éloignés des vœux des saints; ils veulent mourir^ eux, par pur désir d'une vie meilleure; et, moi, ce sont les scandales et les chagrins qui me pressent de sortir de ce monde. L'homnie saint dit : Éire dissous par la mort , et se réunir au Christ f c'est le parti le meilleur. Dans le saint prévaut le désir, en moi prévalent les sens. Lui, dans cette si misérable vie, ne peut obtenir ce qu'il regarde comme le souverain bien; et moi, je ne puis me débarrasser des choses fâcheuses qui surmontent ma patience. Et tous deux nous voulons quitter la terre, mais par des motifs bien divers.
Insensé! je me flattais de rentrer dans le repos, une fois que la fureur du lion (l'antipape Pierre de Léon) se serait calmée, et que la paix serait rendue à l'Église. Mais voici que l'Eglise est paisible, , et je suis encore troublé. Je ne pensais plus que j'étais dans la vallée des larmes, et j'avais oublié que j'habitais la terre de l'oubli. Je ne m'attendais point que la terre où je suis ferait germer sous mes pas des chardons et des épines; qu'a celles-ci en succéderaient d'autres, et que, ces dernières arrachées, il en naîtrait de nouvelles
sans relâche et sans fin. On m'avait bien dit que les choses iraient ainsi ; mais tous les tourments que j'ai éprouvés me font bien mieux comprendre la triste vérité de ce que j'entendais dire. Ma douleur a été renouvelée, mais jamais détruite; j'ai été inondé de larmes, parce que le mal s'est augmenté; je suis comme rhomme qui sort des brouillards pour être couvert de neige. Qui pourrait supporter ce refroidissement rigoureux qui engourdit la charité et fait que l'iniquité abonde? Nous n'avons échappé au lion (l'antipape) que pour tomber sous les coups du dragon (Abélard), qui ne sera pas moins pernicieux, dans Tombre, par ses ruses, que l'autre par ses rugissements du haut de sa dignité. Et ce ne sont déjà plus des ruses obscures ; plût au ciel que ces pages empoisonnées fussent encore cachées dans son portefeuille, et ne fussent point lues dans les places publiques ! Ses écrits volent, et ceux qui fuient la lumière, parce qu'ils sont mauvais, les ont divulgués à l'envi, ptenant les ténèbres pour la lumière. Ces ténèbres se glissent dans les villes et dans les châteaux, comme si elles étaient la vraie lumière; tous s'abreuvent du poison, comme s'il était le plus doux miel. Ces funestes livres passent de province en province, de royaume en royaume. On annonce aux peuples un nouvel Évangile; on leur propose une foi nouvelle et d'autres fondements de leurs croyances; on discute sur les vices et les vertus sans morale, sur les sacrements de l'Église sans fin, sur les arcanes de la Trinité sainte sans mesure et sans sincérité. Tout, en un mot^ s'agite et se passe d'une façon perverse et insolite, plus encore que nous ne pouvons l'apprendre et le répéter.
Goliath à la liante stature s'avance, entouré de son noble appareil de guerre, précédé de son écuyer, Arnold de Brescia. Les écailles de sa cuirasse s'unissent si étroitement, qu'elles n'y laissent aucun endroit ouvert et vulnérable. Le sifflement de la guêpe italienne a répondu au sifflement de la guêpe française; et tous deux se sont joints en un seul contre Dieu et contre son Christ. Ils ont tendu leur arc et préparé les flèches de leur carquois, pour frapper, dans l'ombre, les hommes au cœur droit. Dans leur extérieur et leur physionomie ils ont l'apparence de la piété, mais ils sont, au fond, ennemis de la vraie religion, et font d'autant plus de dupes, que, démons au dedans de l'âme, ils se métamorphosent en anges de lumière. Goliath donc, debout entre les deux armées , avec son écuyer, pousse des clameurs contre les phalan-
ges d'Israël , injurie les bataillons des saints , avec d'autant plus d'audace qu'il sait bien qu'il n'a plus de David à combattre. Enfin, en moquerie des docteurs de l'Eglise, il exalte les philosophes ; il préfère leurs imaginations et ses propres nouveautés à la doctrine etàlafoides Pères catholiques ; et, tout le monde fuyant devant sa face, moi, le plus chétif de tous, il me défie à un combat singulier.
Sur ses instances personnelles , j'ai reçu une lettre de l'archevêque de Sens, désignant le jour du combat, dans lequel Abélard devait, en présence de l'archevêque et de ses suffragants, établir, s'il le pouvait, ses propositions détestables, contre lesquelles j'ai osé murmurer. J'ai refusé le défi , soit parce que je suis novice dans cet art de la controverse oii il s'escrime depuis son adolescence, soit parce que je jugeais inconvenant de laisser discuter, par les petits arguments de la dispute humaine, la raison de la foi qui repose, certes, sur la base immobile et incontestable de la vérité. Je disais encore que ses écrits suffisaient pour le condamner, et que la lutte ne me regardait pas, mais bien les évêques, dont le ministère est de juger le dogme. Lui, pourtant, ne rabattit rien de sa jactance; il éleva encore plus la voix; il convoqua une grande foule à Sens, et assembla ses complices. Ce qu'il écrivit sur moi à ses disciples, je n'ai nul souci de le dire. Il répandit partout qu'il me répondrait à Sens au jour indiqué. Ce bruit, qui parvint à tout le monde, ne pouvait point ne pas m'arriver à moi-même. Je dissimulai d'abord , peu sensible d'ailleurs à la rumeur publique. Je cédai néanmoins avec peine, et les larmes aux yeux, aux instances de mes amis, qui, voyant que tout le monde se préparait déjà, comme à un spectacle, à la conférence de Sens, craignaient que notre absence ne fit scandale et n'enflât l'orgueil de notre adversaire. L'erreur pouvait aussi s'enraciner davantage, s'il ne se trouvait personne pour répondre et contredire. Je me présentai donc au jour et au lieu indiqués, sans préparation et comme sans défense , repassant seulement dans mon esprit ces paroles des Ecritures : ]\e préméditez pas ce que vous devez répondre ; car ce que vous aurez -â dire vous sera donné au moment nécessaire; et ailleurs : Le Seigneur est mon soutien, je ne redoute rien des œuvres de l'homme.
On vit assemblés à Sens, outre les évêques et les abbés, une foule de membres du clergé , de professeurs des écoles municipales, et de clercs lettrés. Le roi lui-même était présent. Ainsi, ea
présence de tous , notre adversaire lui-même debout en face de l'assemblée, on produisit plusieurs passages extraits de ses livres. A peine la lecture en fut-elle commencée, il refusa de l'entendre, sortit et déclara, ce qui ne nous semble point permis, qu'il appelait du jugement des juges choisis par lui-même. Or, les propositions extraites des livres d'Abélard n'en furent pas moins soumises au j ugement de tous; on les trouva opposées à la foi et contraires à la vérité. Je tenais, pour moi, à ce que cet examen eût lieu, de peur qu'on ne me taxât de légèreté et de témérité en une aussi grave affaire.
Et vous, ô successeur de saint Pierre, vous jugerez si celui qui attaque la foi du prince des apôtres a droit de se réfugier sous la protection du saint-siége. Vous, Tami de l'Epoux divin, vous songerez, dans votre prévoyance, à sauver l'Epouse sainte des lèvres de l'iniquité et d'une langue pleine d'astuce. Et, pour parler plus librement à mon niaître apostolique, prenez garde à vous, ô trèscher Père , et à la grâce de Dieu qui est en vous. N'est-ce pas le Seigneur qui , alors que vous étiez encore petit à vos propres yeux, vous a établi au-dessus des nations et des royaumes? Et pourquoi, sinon pour renverser et détruire, pour planter et édifier? Celui qui est allé vous prendre et vous choisir dans la maison de votre père, et vous a sacré de l'onction de sa miséricorde, voyez donc, je vous en supplie , tout ce qu'il a fait depuis et jusqu'ici pour votre âme; regardez tout ce que sa puissance salutaire a détruit et renversé, par vous, dans son église, dans le champ du Seigneur, en face du ciel et de la terre, et tout ce qu'ensuite elle a bâti, planté, répandu dans l'univers. Dieu a suscité, de votre temps, la fureur du schisme, pour que votre main l'écrasât. J'ai vu l'insensé se dresser avec fierté, et soudain sa beauté fut frappée de malédiction. J'ai vu, dis-je,j'ai vu l'impie orgueilleux s'élever comme les cèdres du Liban. J'ai passé, et il n'était plus. Il faut , dit l'Apôtre, qu'il y ait des hérésies et des schismes, afin d'éprouver les élus. C'est dans le schisme aussi que le Seigneur vous a éprouvé et connu. Mais, pour que rien ne manque à votre couronne, voilà que l'hérésie s'élève. Venez donc, très-cher Père, venez mettre le sceau à toutes vos vertus, et ne souffrez pas qu'on dise de vous que vous avez moins fait que les grands évêques, vos prédécesseurs : venez, saisissez , pendant qu'ils sont petits encore, les renards-qui dévorent la vigne du Seigneur; ne permettez point qu'ils
grandissent et qu'ils se multiplient, et que tout ce que vous n'aurez point exterminé de leur race soit pour notre postérité un malheur incurable. Et déjà ils ne sont plus petits et peu nombreux : déjà se sont accrus leur nombre et leur force; déjà, pour les exterminer, il faut un bras fort, il faut même votre main puissante.