‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 48 sur 60 · D'ABÉLARD · texte numérisé non relu

D'ABÉLARD

Je vous ferais injure si je vous croyais capable d'aimer quelqu'un au point d'aimer aussi ses erreurs. Celui qui aimerait ainsi ne saurait point comment il convient d'aimer. Une telle affection serait terrestre, animale, diabolique, nuisible également et à celui qui aime et à l'objet aimé. Que chacun juge des autres comme bon lui semble; pour moi, je ne puis penser de vous que des choses conformes à la raison et à la droite équité. Quelques-uns préjugent d'abord , sauf à éprouver ensuite : moi, pour décider si un breuvage est doux ou amer, je le goûte d'abord. Maître Pierre Abélard jette dans ses livres des nouveautés profanes de sens et d'expressions; il dispute sur la foi contre la foi; il attaque la loi avec les paroles de la loi elle-même.

11 ne contemple rien au milieu de l'obscurité des mystères; il regarde tout face à face; il marche hardiment à travers les grandeurs et les merveilles inaccessibles qui le surpassent. Mieux eût valu pour lui que, pour rester fidèle au titre de son livre [Connaistoi toi-même) f il se fût bien connu lui-même, qu'il ne fût point sorti de toutes limites légitimes, et qu'il fût resté savant avec mesure! Ce n'est pas moi qui l'accuse auprès du pape; c'est son livre qui le dénoncelui-même, ce livre dans lequel il s'est complu à mal dire. Quand il parle de la Trinité, il se rapproche d' A ri us; de Pelage, quand il traite de la Grâce; de Nestorius, quand il touche à lav personne du Christ. Ce serait n'avoir point de confiance en votre justice, que de vous supplier de ne préférer personne au Christ dans la cause du Christ même. Croyez-moi, il importe à vous, à qui la puissance a été donnée par Dieu , il importe à l'Église du Christ, il importe à Abélard même, qu'on impose silence à cet homme dont la bouche est pleine de malédiction , d'amertume et de ruse.

Page 1