‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 50 sur 60 · BERNARD A L'ÉVÊQUE DE CONSTANCE · texte numérisé non relu

BERNARD A L'ÉVÊQUE DE CONSTANCE

Si le père de famille, dit T Évangile, savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait avec prudence, et ne permettrait point que sa maison fût percée , fouillée. Savez-vous que le voleur a envahi, pendant la nuit, non pas, il est vrai, votre maison, mais la maison du Seigneur commise à votre garde ? Mais il n'est pas possible que vous ignoriez ce qui se passe près de vous, quand le bruit en est venu de si loin jusqu'à nous. Je ne m'étonne pas que vous n'ayez pu prévoir l'heure choisie par le voleur nocturne pour pénétrer chez vous. Mais je m'étonne qu'une fois que vous l'avez surpris , vous ne l'ayez pas reconnu , saisi ; que vous ne l'ayez pas empêché de dérober vos dépouilles, que dis-je? les plus précieuses dépouilles du Christ, les âmes qu'il a marquées de son image et rachetées de son sang. Peut-être vous demandez- vous encore, avec l'hésitation de la surprise, de qui je veux vous parler : je parle d'Arnaud de Brescia. Hélas! plût à Dieu que ses doctrines fussent aussi saines que sa vie est sévère ! C'est un homme, si vous le voulez savoir, qui ne mange pas et ne boit pas, n'ayant , avec le démon, faim et soif que du sang des âmes. C'est un de ces êtres que marque la vigilance apostolique, conservant toutes les formes de la piété sans en avoir l'intérieure vertu , et dont le Seigneur lui-mùne a dit : Ils viendront vers vous sous des vêlements de brebis ; mais au dedans ce sont des loups ravisseurs. Celui-ci donc jusqu'à présent, partout où il a demeuré, a laissé après lui des traces si souillées et si funestes, que là où il a mis une fois le pied il n'oserait plus y revenir encore. Enfin, il a tellement troublé et bouleversé le pays même où il est né , qu'il a été accusé d'un affreux schisme auprès du pape, et chassé de sa patrie, avec défense d'y rentrer sans la permission du Saint-Siège. Puis, pour les mêmes causes , il a été chassé du royaume de France comme un grand schismatique : car, excommunié par le saint père, il s'était attaché à Pierre Abélard , dont il s'efforçait, avec lui et plus que

lui, de défendre avec acharnement et opiniâtreté toutes les erreurs déjà surprises et condamnées par l'Église.

Tout cela n*a pu calmer sa fureur et désarmer son bras. Errant et fugitif sur la terre , ce qu'il ne peut faire au sein de l'Italie et de ses compatriotes, il le fait sans relâche chez les nations étrangères, cherchant, comme le lion rugissant, une proie à circonvenir et à dévorer. Et maintenant c'est chez vous , nous l'avons appris, qu'il pratique ses iniquités, et qu'il dévore votre peuple comme du pain. Sa bouche est pleine de malédiction et d'amertume : ses pieds sont légers pour aller verser le sang : le malheur et les regrets sont dans ses voies, et il n'a jamais connu le chemin de la paix. Ennemi de la croix du Christ, semeur de discorde, fabricateur de schismes, perturbateur du repos public, artisan de désunion , ses dents sont comme des armes et des flèches, et sa langue comme un glaive aigu. Ses discours sont plus doux que l'huile, et cependant ce sont des traits mortels. Aussi a-t-il coutume d'attirer à lui, par de flatteuses paroles et par un faux semblant de vertu , les riches et les puissants , selon ces paroles du Psalmiste : Il est insidieusement assis avec les riches dans les lieux cachés y afin de tuer V innocent. Mais une fois qu'il sera sûr de leur bienveillance trompée et de leur familiarité séduite, vous verrez cet homme s'élever ouvertement contre le clergé, s'appuyer sur la tyrannie militaire , se révolter contre les évêques euxmêmes, et sévir partout contre les ecclésiastiques de toutes les classes. Maintenant que vous êtes prévenu , je ne sais si ce que vous pourriez faire de mieux et de plus prudent, en ces graves périls, ne serait pas de suivre le conseil de l'Apôtre, et d'enlever le mal d'au milieu de vous. Et même, en véritable ami de l'époux divin, vous feriez mieux encore de l'emprisonner que de le chasser, afin de mettre un terme à ses divagations et à ses ravages. C'est ce que le pape lui-même, pendant son séjour en France, nous recommandait dans ses lettres , à cause de tous les maux dont il apprenait qu'il était l'auteur. Mais personne ne se trouva qui voulût suivre cet ordre salutaire. Enfin, si l'Écriture nous avertit dans sa sagesse de saisir, avant qu'ils soient devenus grands, les petits renards qui rongent la vigne du Seigneur, à combien plus forte raison ne doit-on pas s'emparer d'un loup grand et féroce, pour l'empêcher d'envahir les bergeries du Christ, de perdre et d'égorger les brebis du Seigneur?

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