‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 51 sur 60 · BERNARD A GUIDON, LÉGAT · texte numérisé non relu

BERNARD A GUIDON, LÉGAT

Arnaud de Brescia, dont la parole est mielleuse et la doctrine empoisonnée ; qui a la tête d'une colombe et la queue d'un scorpion, que Brescia a vomi, que Rome abhorre, que la France a chassé, que la Germanie déleste, que l'Italie ne peut recueillir : on m'apprend qu'il est auprès de vous. Prenez garde, je vous en supplie, qu'il ne fasse plus de mal encore, protégé de votre autorité. Or, doué, comme il Test, du talent et de la volonté de nuire, si vous le favorisez encore de votre bienveillance , il deviendra un triple lien qui ne pourra plus se rompre, et dont les effets seront déplorables. Je ne puis m'empêcher , si tant est que vous ayez avec vous un tel homme , je ne puis m'empêcher de croire Tune de ces deux choses : ou vous ne le connaissez pas complètement, ou plutôt vous avez la confiance de le ramener au bien. Plût au ciel que votre confiance ne fût pas vaine ! Qui nous donnera de réveiller dans ce roc endurci un vrai fils d'Abraham? Avec quelle reconnaissance TÉglise recevrait de vos mains, comme un précieux présent, comme un vase d'honneur, ce vase jusqu'ici plein d'outrages pour elle! Vous pouvez essayer cette conversion : mais un homme prudent n'ira pas au delà de ce que détermine l'Apôtre : Evite l'hcréUque qui persévère, après qu'il a été répri^ mandé une première et une seconde fois ; car un tel homme est décidément perdu et condamné, dans le mal quHl fait, par sa propre sentence.

Autrement, l'admettreà sa familiarité, à ses entretiens intimes, pourne pasdire àsa propre table, c'est laisser soupçonner qu'on le favorise, et donner une arme prodigieuse à un puissant ennemi. Le commensal et l'ami du légat du siège apostolique prêchera en sûreté, et persuadera sans peine : Car pourra-t-on soupçonner quelque mal dans ce qui semblera sortir du sein même du pape? Et si Arnaud enseigne sans déguisement des choses perverses, qui donc osera s'opposer à celui qui s'honore de votre familiarité?

Vous voyez quelles traces il a laissées après lui dans tous les lieux qu'il a habités. Ce n'est pas sans raison que l'énergie apostolique a forcé un homme, né en Italie, de franchir les monts, et lui défend de repasser les Alpes. Quelle nation étrangère, parmi

celles où on l'a relégué, ne voudrait, par tous les moyens, le voir rentré dans l'Italie? S'il se conduit chez tous les peuples de manière à s'attirer la haine universelle, n'est-ce pas une consécration de la sentence pontificale , n'est-ce pas d'avance empêcher qu'on ne puisse dire que cette condamnation a été surprise au pape? Qu'est-ce donc que mépriser la sentence du souverain pontife, cette sentence dont la vie elle-même du condamné, malgré les dissimulations de son langage , s'est chargée de proclamer la justice ? Protéger un tel homme, c'est se mettre en contradiction avec le pape, avec Dieu même. De quelque juge que soit émanée une juste sentence , elle émane évidemment de celui qui dit par la bouche du prophète : Je suis celui dont les paroles sont pleines de justice.

J'ai donc assez de confiance en votre prudence, en votre honneur, pour croire qu'à la lecture de cette lettre, et désormais instruit de la vérité," vous ne vous laisserez entraîner, en cette grave conjoncture, à rien qui ne convienne à votre dignité, à rien qui ne soit utile à l'Eglise de Dieu, pour laquelle vous êtes légat apostolique. Nous vous aimons, et nous vous sommes dévoués.

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