‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 52 sur 60 · BERNARD AU PEUPLE ROMAIN · texte numérisé non relu

BERNARD AU PEUPLE ROMAIN

C'est à toi que je parle, peuple illustre et sublime, bien que je sois un homme petit et vil, la moindre de toutes les créatures. Certes, quand je considère qui je suis, à qui j'écris, et quel jugement sévère peut m'altirer ma témérité, je sens tout ce que ma démarche a pour moi d'embarrassant et de pénible. Mais le danger de rougir devant les hommes est plus léger, à mes yeux, que la crainte d'être condamné auprès de Dieu, pour avoir gardé le silence sur la vérité et caché la justice. Car Dieu dit lui-même : Annonce à mon peuple ses crimes. Devant la face divine, le Seigneur me viendra en témoignage , si je puis m'écrier : Je n'ai point caché ta justice au fond de mon cœur, et j^ai proclamé tes paroles de vérité et de salut.

Voilà pourquoi, malgré les résistances de ma timidité craintive, malgré la réserve si naturelle à mon infirmité, je ne redoute point d'écrire, de fort loin, à une glorieuse nation , et dans celte lettre qui passera les Alpes , d'avertir les Romains de leur péril et de

leur faute, s'ils veulent bien m- écouter peut-être, et s*apaiser. Qui sait si les prières d'un humble moine ne changeront pas des cœurs que de puissantes menaces ne sauraient vaincre, que les armes et la force ne sauraient abattre? N'est-ce pas, autrefois à Babylone, à la voix d'un seul enfant, qu'un peuple entier, trompé d'abord par des vieillards, juges iniques, est revenu à la justice, et a sauvé^ ainsi, en ce jour, le sang de l'innocence? Et maintenant aussi, tout méprisable que je puisse être , tout jeune que je sois , non d'années, mais de mérite, Dieu peut donner à ma voix assez de vertu pour que ce peuple, qui certes est abusé, retourne à d'équitables pensées. Que cotte explication me défende donc contre ceux qui pourraient s'irriter ou s'indigner de la témérité de ma démarche.

Si ce n'est point encore assez, j'ajoute ceci. Il s'agit de la cause de tous, sans distinction de grands ou de petits. Le siège de la douleur est à la tête, le mal n'est par conséquent étranger à aucune des parties du corps les plus minimes ou les plus éloignées. Ce mal immense me touche donc aussi ; il est arrivé jusqu'à moi, qui suis le moindre de tous, précisément parce qu'il est immense, et parce que, s'attachant à la tête, il ne peut pas épargner le corps dont je suis membre moi-même. Lorsque que la tête souffre , n'est-ce pas la langue qui se plaint pour tous les membres du corps, et qui proclame à la fois ses propres souffrances, celles du corps entier et celles de la tête malade? Laissez-moi donc, je vous en prie, laissez-moi pleurer vers vous ma douleur, et non-seulement la mienne, mais celle de l'Église entière. N'entendez-vous pas sa voix qui crie dans l'univers : Je souffre dans mon chef, je souffre dans mon chef I Et quel est le dernier des chrétiens qui ne le glorifie dans cette tête apostolique que les deux illustres princes des apôtres et du monde ont exaltée par leur triomphe catholique et ornée de leur sang, l'un en ayant la tête tranchée, l'autre en mourant sur la croix la tête en bas ? L'injure adressée aux deux apôtres s'adresse donc à chaque chrétien, et, de même que leur voix s'est répandue sur toute la terre, de même l'offense qu'ils reçoivent est ressentie par tous, partagée et pleuréo par tous.

Comment avez-vous pu vous résoudre, ô Romains ! à offenser les princes du monde , vous , placés spécialement sous leur sacré patronage ? Pourquoi , par vos fureurs aussi insensées que condamnables , irritez-vous le Roi de la terre et le Seigneur du ciel ,

en attaquant avec un orgueil sacrilège, en vous efforçant de ruiner et d'avilir le Saint-Siège apostolique, si particulièrement ennobli de tous les divins et royaux privilèges , et que vous devriez , s'il le fallait, défendre vous-mêmes contre tous ? Ainsi, Romains insensés , vous méconnaissez à ce point vos intérêts et votre honneur, de souiller votre reine et celle du monde, la souveraineté catholique qui réside en vos murs , pour laquelle, si cela devenait nécessaire , vous devriez sacrifier vos vies elles-mêmes ! Vos pères ont soumis l'univers à Rome : et vous, vous vous hâtez de rendre Rome la fable de l'univers. Voilà que l'héritier de Pierre est chassé par vous de l'héritage et de la ville de Pierre ! Voilà que , par vos mains, les cardinaux et les évêques, ministres du Seigneur, sont chassés de leurs biens et de leurs maisons! 0 peuple dépourvu de raison et de sagesse ! ô pauvre colombe abusée et privée de cœur! Le saint pontife n'était-il point ta tête, et les saints ministres tes yeux ? Qu'est donc autre chose Rome à présent, sinon un corps difforme et décapité, un crâne à qui les yeux ont été arrachés , une face couverte de ténèbres? Ouvre les yeux , nation misérable, ouvre les yeux, et vois ta désolation de plus en plus menaçante. Comment les plus délies couleurs se sont-elles sitôt effacées? Comment est devenue veuve la reine des nations , la maîtresse des provinces?

Mais vos maux ne font que commencer: j'en crains pour vous de plus affreux encore. Si vous persistez dans la révolte , ne voyez- vous pas votre destruction prochaine? Reviens, reviens à toi, ô Sunamite; reconnais enfin, bien que tardivement, tout ce que tu as souffert, et de qui tu l'as souffert. Souviens-toi pourquoi, dans quel but, par quels hommes, pour quels indignes usages , les richesses et les ornements de toutes tes églises ont été, il n'y a pas longtemps encore, déplorablement dissipés. La main des impies a saisi et dilapidé tout ce qu'ils ont pu trouver d'or et d'argent sur les autels , dans les vases des autels , et jusque sur les saintes images. De tant de choses précieuses que reste-t-il dans ton trésor? La splendeur de la maison du Seigneur a péri sans retour. Et, maintenant, pourquoi renouveler tes fautes , et recommencer tes jours funestes ? Espères-tu donc y gagner davantage? et quel prix comptes-tu en recueillir? Est-ce parce que, autrefois du moins, non-seulement une grande parti© * du peuple, mais les membres influents du clergé, et plusieurs -

princes chrétiens, te soutinrent dans ton premier schisme, tandis que, aujourd'hui , tes dernières erreurs sont bien plus folles que jamais, puisque tes mains s'élèvent contre tous, et que toutes les mains s'élèvent contre toi? Le monde est innocent de ton sang répandu : toi seule et tes fils en êtes coupables. Malheur donc à toi, cité misérable ! malheur à toi deux fois plus que jamais ! Malheur à toi, qui n'es point dévorée par les nations étrangères, par la cruauté des peuples barbares, par la violence de la force armée; mais par les discordes des tiens, mais par tes serviteurs et tes amis, mais par des calamités intestines, mais par les ravages de ton propre cœur, par le déchirement de tes propres entrailles! Malheur à loi !

Ne reconnais-tu point déjà qu'ils ne sont pas tous des hommes de paix, ceux que tes murailles renferment; qu'ils ne sont pas tous tes amis , ceux qui semblent l'être ? Certes , je connaissais déjà , mais je connais bien mieux à présent , par ta funeste expérience, la vérité de ces paroles divines : Les ennemis de V homme haMtent sa propre maison. Que, dans ton sein, le frère tremble devant son frère , les pères devant leurs fils , et que tous s'épouvantent , non pas du glaive , mais des lèvres iniques , et de la langue menteuse ! Jusques à quand vous confirmerez -vous criminellement l'un l'autre dans le mal? jusques à quand vous détruirez-vous mutuellement par le glaive de détestables paroles ; vous ruinerez-vous les uns par les autres, et vous perdrez- vous tous ensemble? Brebis dispersées , rassemblez-vous : revenez à vos pâturages, revenez à votre pasteur et à l'évêque de vos âmes. Prévaricateurs , rentrez en vous-mêmes. Ce n'est point un ennemi insultant qui vous parle, mais un ami qui vous réprimande. La véritable amitié fait quelquefois des reproches : des flatteries, jamais !

Aux reproches laissez-moi joindre la prière. Je vous en supplie^ au nom du Christ, réconciliez-vous avec Dieu, réconciliez-vous avec vos princes, je veux dire avec Pierre et Paul, que vous avez exilés de leur demeure avec le pape Eugène , leur successeur et leur vicaire. Réconciliez-vous avec les princes du monde, de peur que le monde entier ne commence à combattre pour eux , contre des insensés. Ne savez-vous pas que vous êtes impuissants, s'ils sont irrités contre vous ; et que, sous le patronage de leur bienveillance , vous n'avez rien à redouter? Non , non , ville célèbre, cité

des hommes courageux , sous l'aile de tes sacrés patrons , tu ne craindrais point mille bataillons d'assiégeants. Réconcilie-toi donc avec les saints protecteurs, et, par eux, avec ces milliers de martyrs qui reposent, il est vrai, dans ton sein, mais qui se sont tournés contre toi, à cause de la grandeur de ton offense et de ta persévérance dans le mal. Réconcilie 'toi aussi avec toute l'Église des saints, qui, par tout Tunivers, se sont scandalisés au bruit de ta rébellion. Autrement, cette lettre même déposera contre toi; les apôtres et les martyrs se lèveront avec force contre ceux qui les ont persécutés et qui ont ruiné leurs travaux.

Mais prêtons , tous ensemble, l'oreille à ces dernières paroles : « Je vous ai annoncé la justice, je vous ai avertis du péril ; je ne vous ai point déguisé la vérité, et je vous ai exhortés à une conduite meilleure. » Il ne me reste plus qu'à me réjouir bientôt de votre conversion prochaine, ou, trop cerlain de la juste condamnation qui vous menace , l'âme glacée de crainte et d'attente, je n'ai qu'à pleurer inconsolablement sur le sort réservé à votre ville entière.

Note €C, page 118.

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