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CHAPITRE TROISIÈME

Origine et charte de fondation de l'abbaye de Cluny.

Cette réforme était sans cesse menacée par toutes les causes qui l'avaient rendue nécessaire. La conquête germanique avait attaché ses racines au sol : un ordre social définitif allait naître de ces conquérants devenus chrétiens et propriétaires fonciers. Bien que le glorieux règne de Gharlemagne eût refoulé pour toujours l'invasion teutonique, et pour de nombreuses années les incursions des Sarrazins, cependant, sous ses faibles successeurs, l'unité du pouvoir se rompit encore, et dans les dernières convulsions d'agonie de l'autorité carlovingienne, de nouveaux malheurs menacèrent l'Europe. A toutes les fureurs des guerres civiles se joignirent l'inondation périodique des Normands' et le renouvellement des invasions sarrazines.

Ce fut dans ces temps calamiteux que l'ordre de Cluny commença. Si nous nous sommes bien fait comprendre, on voit qu'il dut principalement sa naissance aux mêmes circonstances qui multiplièrent partout les monastères , en Orient comme ailleurs : aux malheurs publics, au défaut de sécurité, au goût de la religion et de la retraite, fortifié toujours par les mêmes calamités nationales. Les mêmes faits devaient partout produire les mêmes résultats, et la réforme de Cluny n'était ellemême autre chose qu'une recrudescence monastique, remède de la corruption passée des cloîtres, mais confirmation morale des nécessités et des croyances religieuses de l'époque.

Il n'y avait pas cent ans que la réforme de Benoît d'Aniane avait corrigé les monastères français, et déjà les chroniques, en tenant compte des désordres inséparables de la double invasion sarrazine et normande , et du morcellement féodal de tout le pays, attribuent surtout la décadence de la vie monastique aux trop grandes richesses des moines , ob nimias divitias.

Les traits généraux que nous avons esquissés s'appliquent sans doute à l'abbaye de Cluny, et en préparent la complète intelligence. Cependant elle n'a rempli qu'un rôle à part dans la mission des ordres monastiques : et bien qu'elle ait une place importante dans l'univers chrétien, je dois m'attacher surtout à des souvenirs partiels qui la caractérisent spécialement dans le point qu'elle occupe au milieu de la civilisation générale.

L'état de l'Europe allait changer. La suprématie papale ne devait point tarder à éclater. La physionomie de la grande réforme de Cluny demeure liée à ce fait principal. D'une autre part, et avant que les langues et les constitutions modernes sortissent de leurs langes , les cloîtres restaient les gardiens de la civilisation latine, et de la littérature ecclésiastique , la seule qui vécût encore fortement. C'est le second trait caractéristique de la réforme de Cluny. Les lettres profanes étaient alors à peu près mortes, et l'éducation publique se nourrissait tout entière de ses communications avec les habitudes cléricales et les monastères.

On a calculé que l'ordre de saint Benoît, dès avant le concile de Constance, avait donné 15,000 saints à la chrétienté, fondé 15,070 abbayes dans l'univers, et préparé à l'Eglise 24- papes, 200 cardinaux, 400 archevêques, 7,000 évêques. Qu'on juge, par cette simple énumération, de l'importance de l'institut bénédictin, si l'on réfléchit surtout que notre civilisation tout entière est l'héritière et la fille du christianisme et de la puissance religieuse du moyen âge. Dans ce mouvement moral magnifique, on verra que la part de Cluny est grande encore.

Toutes les origines sont d'ordinaire incertaines et obscures ; il n'a pas tenu à la vanité des chroniqueurs que la fondation de l'abbaye de Cluny elle-même ne fût attribuée à Charlemagne, cet empereur quasi-mythologique, auquel tant d'institutions et tant de grandes choses ont voulu fabuleusement remonter.

Charlemagne, en effet, fit don du village de Cluny à Lé-

duard, treizième évêque de Mâcon, et à son église cathédrale de saint Vincent. Plus tard, Hildebald , seizième évêque de Mâcon, céda Gluny au comte de Mâcon et de Ghâlons, Guérin , et à sa femme Albane , qui lui firent accepter en échange des propriétés situées en Auvergne et dans le Nivernais. La charte confirmative de cet échange est connue ; elle est de Louis le Débonnaire, et appartient à la douzième année du règne de ce prince. Quelques-uns en ont faussement conclu que le comte Guérin fut le fondateur de l'abbaye de Cluny.

Guérin et Albane moururent sans enfants. Le frère d' Albane, Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine, devint, par le testament de sa sœur, maître de Gluny, avec toutes ses dépendances, et, pour parler comme la charte qui lui donne le nom de Villa, « avec ses cabanes, ses maisons, ses construc- » tions, ses vignes, ses champs, ses prés, ses bois, ses pâtu- )) rages, ses eaux, ses cours d'eau, ses moulins, ses droits de » sortie et de retour, tous les esclaves qui y demeurent et leur » accroissement... »

Sur la fin de sa vie , le duc Guillaume , homme d'armes vieillissant, voulut, comme c'était alors l'usage, soit piété, soit remords de conscience, fonder un nouveau monastère. Il était en relations étroites avec Bernon , d'une noble famille de la Séquanie, abbé du monastère de Gigny et de celui de Baume, que l'on croit bâti par saint Golomban. Les serviteurs de Guillaume lui racontaient les bonnes œuvres des disciples de Bernon. Il le fit venir auprès de lui, et lui parla de son désir religieux. On se mit à chercher sous la direction d'Hugues , abbé de Saint-Martin d'Autun, et ami de Bernon, un lieu propice à la création de l'institution nouvelle. Ils arrivèrent enfin, dit la chronique, dans un lieu écarte de toute société humaine , si plein de solitude , de repos et de paix, quil semblait en quelque sorte l'image de la solitude céleste. De tous les lieux voisins que le duc avait visités, nul ne paraissait plus propre que cet humble endroit aux desseins de sa piété. C'était Cluny. Mais comme Guillaume objectait que la chose n'était guère possible, à cause des chasseurs et des chiens qui remplissaient et trou-

blaientles forêts dont le pays était partout couvert , Bernon répondit en riant : Chassez les chiens, et faites venir des moines; car ne savez-vous pas quel profit meilleur vous demeurerades chiens de chasse ou des prières monastiques?

Cette réponse décida Guillaume, et l'abbaye fut créée.

Ainsi commença , comme tant d'autres , dans une contrée déserte , au milieu des forêts, le monastère de Cluny, dont il faut contempler le berceau dans la donation, ou, comme on disait en ce temps-là, dans le testament du vieux duc, daté de la onzième année du règne de Charles le Simple, c'est-à-dire de l'an 909.

a Tout le monde peut comprendre , dit le testateur , que Sïieu n'a donné des biens nombreux aux riches que pour qu'ils méritent des récompenses éternelles, en faisant un bon asage de leurs possessions temporaires. C'est ce que la parole divine donne à entendre et conseille manifestement lorsqu'elle dit : Les richesses de l'homme sont la rédemption de son dme (Proverbes). Ce que moi, Guillaume, comte et duc, et Ingelberge, ma femme, pesant mûrement, et désirant, quand il en est temps encore, pourvoir à mon propre salut, j'ai trouvé bon, et même nécessaire, de disposer aur-profit de mon âme de quelques-unes des choses qui me sont advenues dans le temps. Car je ne veux pas, à mon heure dernière, mériter \e reproche de n'avoir songé qu'à l'augmentation de mes richesses terrestres et au soin de mon corps , et de ne m'être réservé aucune consolation pour le moment suprême qui doit m'enlever toutes choses. Je ne puis, à cet égard, mieux agir qu'en suivant le précepte du Seigneur ; je me ferai des amis parmi les pauvres , et en prolongeant perpétuellement mes bienfaits dans la réunion de personnes monastiques que je nourrirai à mes frais ; dans cette foi , dans cette espérance, que, si je ne puis parvenir assez moi-même à mépriser les choses de la terre , cependant je recevrai la récompense des justes, lorsque les moines , contempteurs du monde, et que je crois justes aux yeux de Dieu, auront recueilli mes libéralités. ^

» C'est pourquoi, à fous ceux qui vivent dans la foi et implorent la miséricorde du Christ, à tous ceux qui leur succéderont et qui doivent vivre jusqu'à la consommation des siècles, je fais savoir que, pour l'amour de Dieu et de notre sauveur Jésus-Christ, je donne et livre aux saints apôtres, Pierre et Paul, tout ce que je possède à Cluny , situé sur la rivière de Grône, avec la chapelle qui est dédiée à sainte Marie, mère de Dieu, et à saint Pierre , prince des apôtres, sans rien excepter de toutes les choses qui dépendent de mon domaine de Cluny (Villa), fermes, oratoires, esclaves des deux sexes, vignes, champs, prés, forêts, eaux, cours d'eau, moulins, droits de passage, terres incultes ou cultivées, sans aucune réserve. Toutes ces choses sont situées dans le comté de Mâcon ou aux environs , et renfermées dans leurs confins, et je les donne auxdits apôtres, moi Guillaume, et ma femme Ingelberge, d'abord pour l'amour de Dieu, ensuite pour l'amour du roi Eudes, mon seigneur, de mon père et de ma mère ; pour moi et pour ma femme, c'est-à-dire pour le salut de nos âmes et de nos corps ; pour l'âme encore d'Albane , ma sœur, qui m'a laissé toutes ces possessions dans son testament; pour les âmes de nos frères et de nos sœurs, de nos neveux et de tous nos parents des deux sexes; pour les hommes fidèles qui sont attachés à notre service ; pour l'entretien et l'intégrité de la religion catholique. Enfin , et comme nous sommes unis à tous les chrétiens par les liens de la même foi et de la même charité , que cette donation soit encore faite pour tous les orthodoxes des temps passés , présents et futurs. Mais je donne sous la condition qu'un monastère régulier sera construit à Cluny, en l'honneur des apôtres Pierre et Paul , et que là se réuniront des moines, vivant selon la règle de saint Benoît , possédant , détenant et gouvernant à perpétuité les choses données : de telle sorte que cette maison devienne la vénérable demeure de la prière , qu'elle soit pleine sans cesse de vœux fidèles et de supplications pieuses, et qu'on y désire et qu'on y recherche à jamais , avec un vif désir et une ardeur intime , les mer-

veilles d'un entretien avec le ciel. Que des sollicitations et des prières continuelles y soient adressées sans relâche an Seigneur, tant pour moi que pour toutes les personnes que j'ai nommées. Nous ordonnons que notre donation serve surtout à fournir un refuge à ceux qui , sortis pauvres du siècle , n'y apporteront qu'une volonté juste; et nous voulons que notre superflu devienne ainsi leur abondance. Que les moines, et toutes les choses ci-dessus nommées, soient sous la puissance et domination de l'abbé Bernon, qui les gouvernera régulièrement, tant qu'il vivra, selon sa science et sa puissance. Mais après sa mort, que les moines aient le droit et la faculté d'élire librement pour abbé et pour maître un homme de leur ordre, suivant le bon plaisir de Dieu el la règle de saint Benoît ; sans que notre pouvoir, ou tout autre, puisse contredire ou empêcher cette élection religieuse. Que les moines payent pendant cinq ans à Bome la redevance de dix sous d'or pour le luminaire de l'église des apôtres; et que, se mettant ainsi sous la protection desdits apôtres, et ayant pour défenseur le pontife de Bome , ils bâtissent eux-mêmes un monastère à Cluny, dans la mesure de leur pouvoir et de leur savoir, dans la plénitude de leur cœur. Nous voulons encore que , dans notre temps, et dans le temps de nos successeurs, Cluny soit, autant que le permettront du moins l'opportunité des temps et la situation du heu, ouvert chaque jour, par les œuvres et les intentions de la miséricorde, aux pauvres, aux nécessiteux, aux étrangers et aux pèlerins.

» Il nous a plu d'insérer dans ce testament, que, dès ce jour, les moines réunis à Cluny, en congrégation, seront pleinement affranchis de notre puissance et de celle de nos parents, et ne seront soumis ni aux faisceaux de la grandeur royale, ni au joug d'aucune puissance terrestre. Par Dieu, en Dieu et tous ses saints, et sous la menace redoutable du dernier jugement, je prie, je supplie que ni prince séculier, ni comte, ni évêque, ni le pontife lui-même de l'Eglise romaine , n'envahisse les possessions des serviteurs de Dieu , ne vende , ne diminue, ne donne à titre de bénéfice , à qui que ce soit , rien de ce qui

leur appartient , et ne se permette d'établir sur eux un chef contre leur volonté ! Et pour que cette défense lie plus fortement les méchants et les téméraires, j'insiste et j'ajoute , et je vous conjure, ô saints apôtres, Pierre et Paul, et toi, pontife des pontifes du siège apostolique, de retrancher de la communion de la sainte Eglise de Dieu et de la vie éternelle , par l'autorité canonique et apostolique que tu as reçue de Dieu , les voleurs , les envahisseurs , les vendeurs de ce que je vous donne, de ma pleine satisfaction et de mon évidente volonté. Soyez les tuteurs et les défenseurs de Cluny, et des serviteurs de Dieu qui y demeureront et séjourneront ensemble , ainsi que de tous leurs domaines destinés à l'aumône, à la clémence et à la miséricorde de notre très-pieux rédempteur. Que si quelqu'un, mon parent ou étranger, de quelque condition ou pouvoir qu'il soit, (ce que préviendra, je l'espère , la miséricorde de Dieu et le patronage des apôtres ), que si quelqu'un, . de quelque manière et par quelque finesse que ce soit, tente de violer ce testament, que j'ai voulu sanctionner par l'amour de Dieu Tout-Puissant, et par le respect du aux princes des apôtres , Pierre et Paul , qu'il encoure d'abord la colère de Dieu Tout-Puissant; que Dieu l'enlève de la terre des vivants, et efface son nom du livre de vie ; qu'il soit avec ceux qui ont dit à Dieu ; Retire-toi de nous; qu'il soit avec Dathan et Abiron, sous les pieds desquels la terre s'est ouverte, et que l'enfer a engloutis tout vivants. Qu'il devienne le compagnon de Judas qui a trahi le Seigneur, et soit enseveli comme lui dans des supplices éternels. Qu'il ne puisse, dans le siècle présent, se montrer impunément aux regards humains , et qu'il subisse, dans son propre corps, les tourments de la damnation future, en proie à la double punition d'Héliodore et d'Antiochus, dont l'un s'échappa à peine et demi-mort des coups répétés de la flagellation la plus terrible , et dont l'autre expira misérablement, frappé par la main d'en haut , les membres tombés en pourriture et rongés par des vers innombrables. Qu'il soit enfin avec tous les autres sacrilèges qui ont osé souiller le trésor de la main de Dieu : et, s'il ne revient pas à

résipiscence , que le grand porte-clefs de toute la monarchie des églises, et à lui joint saint Paul, lui ferment à jamais l'entrée du bienheureux paradis, au lieu d'être pour lui, s'il l'eût voulu, de très-pieux intercesseurs. Qu'il soit saisi, en outre, par la loi mondaine, et condamné par le pouvoir judiciaire à payer cent livres d'or aux moines qu'il aura voulu attaquer, et que son entreprise criminelle ne produise aucun effet. Et que ce testament soit revêtu de toute autorité , et demeure à toujours ferme et inviolable dans toutes ses stipulations. Fait publiquement dans la ville de Bourges. »

Cet acte remarquable , dont la lecture attentive révèle une époque bien mieux que toutes les paroles modernes ne pourraient le faire , est signé de la propre main de Guillaume, revêtu du sceau d'Ingelberge sa femme , fille de Boson , duc de Bourgogne, de l'archevêque de Bourges, de deux évêques, d'un comte, d'un vicomte et de trente-six autres personnages qui composaient sans doute le conseil et la cour du duc d'Aquitaine. Mais j'ai essayé surtout d'en donner la traduction littérale , parce que, indépendamment de la curiosité historique, il me semble renfermer l'avenir et les destinées du monastère de Cluny.

Le vieux duc alla lui-même à Rome faire ratifier sa donation , et payer à l'église des apôtres la redevance promise. Bernon conduisit à Cluny douze moines de ses monastères, suivant le commandement de saint Benoît, et y bâtit une habitation pour la congrégation nouvelle, qui demeura soumise, pendant dix-sept ans, à son gouvernement, comme une simple dépendance de ses autres établissements monastiques. Mais Bernon, avant de mourir, suivant un exemple que d'illustres antécédents légitimaient , distribua le gouvernement de ses monastères entre ses deux disciples chéris, Vidon, son parent, et saint Odon. Le premier reçut Gigny, Baume et autres lieux ; Cluny fut réservé à Odon. C'est ce partage qui attribua au monastère de Cluny le titre de chef d'ordre ; et c'est saint Odon qui mérite seul, à vrai dire , la renommée de chef et de créateur de la congrégation de Cluny, réservée à tant de gran-

deur et d'éclat. Et pour montrer, par un seul fait , à quel degré d'insouciante ignorance nous sommes tombés à l'égard des plus illustres monastères antiques, saint Odon, dont nous allons parler, saint Odon, auteur d'ouvrages religieux remarquables en son siècle , saint Odon , fondateur véritable d'un des plus illustres monastères du monde, n'a pu obtenir une seule ligne dans la Biographie universelle^ répertoire banal pourtant d'une foule de célébrités obscures, et de réputations plus que contestées.

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