‹ Histoire de l'abbaye de ClunyChapitre 8 sur 60 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Saint Odon . premier abbé de Cluny. — Sa haute influence sur son siècle. — C'est lui qui crée les aggrégations de monastères.

Odon était réservé à devenir la gloire et le restaurateur de l'ordre de de Saint-Benoît. Il était d'une noble famille franque, comme son nom seul l'indique, e.cc militari Francorum prosapiâ, disent les contemporains. Cette circonstance n'est pas indifférente : car elle prouve, avec tant d'autres exemples, combien la race conquérante, en se plaçant à la tête des établissements religieux, s'était déjà profondément mêlée aux populations et aux sentiments généraux du pays. Elle prouve encore combien, étendue hors des premières origines de notre histoire, la distinction entre les Francs et les Gaulois est chose vaine et forcée. On comprend aussi quel empire dut exercer sur l'esprit des peuples le double ascendant des idées religieuses et de la haute naissance réuni dans un seul homme; à une époque surtout où le défaut absolu d'unité et de force gouvernementales laissait à toutes les puissances locales une liberté complète d'influence et d'extension. L'institut monastique devenait une société à part dans la société générale, de même

que, dans un autre sens, chaque contrée devenait féodalement le centre d'une société partielle. La nécessité des choses conduisait là.

Louis IV d'Outre-mer en 939, le pape Agapet en 94.6, et avant lui Jean XI, confirmèrent, il est vrai , par des chartes expresses, les origines et l'existence du monastère de Cluny; mais, à ce moment, l'autorité royale était sans vigueur, la puissance pontificale ne faisait encore que préluder à son agrandissement moral, et la splendeur de Cluny devait venir alors, non pas tant de la consécration du pouvoir public, civil ou religieux , que de la science et de la sainteté de ses premiers habitants.

Odon ne manqua point à son rôle de fondateur. Son éducation avait été grande. Il avait passé plusieurs années de sa jeunesse à la cour de Guillaume, duc d'Aquitaine; son père, Abbon, fort versé lui-même dans l'histoire et la jurisprudence, Favait nourri de bonnes traditions domestiques. Mais Odon ne tarda point à préférer aux sciences du siècle les méditations reHgieuses. Après avoir étudié la grammaire à Tours, la dialectique et la musique à Paris , il revint se livrer à l'étude et aux pieuses pratiques , près du tombeau de Saint-Martin de Tours (1), auquel sa mère l'avait voué, dès son enfance. Le respect des peuples ne manqua point aux austérités de sa vie. Il couchait à terre, il jeûnait sans cesse, il jeta plus d'une fois sa tunique aux enfants nus abandonnés dans le vestibule des temples. On remarquait avec admiration qu'il ne mangeait qu'une demi-livre de pain par jour, et qu'il buvait peu de vin , contre la coutume des Francs, ( extra naturam Francorum), dit naïvement la chronique.

L'imagination populaire l'entoure de merveilleux événements , et de traits naturels qui peignent au vif cette époque à demi civilisée. Dans une de ces nuits qu'il passait si fréquemment en prières au tombeau de Saint-Martin , Odon fut attaqué par une multitude de renards qui le couvraient de

(1) Voir la note A, dans les pièces justificatives.

morsures. Il ne savait guère comment se débarrasser, lorsqu'un énorme loup survint, mit en fuite les renards, et devint désormais l'assidu compagnon et le gardien du saint homme en prières.

C'est à ce tombeau de Saint-Martin que la renommée lui arriva d'abord. Toute la population était avide de l'entendre, de recevoir ses conseils, ses réprimandes, ses prédications. M s'attacha par des liens cléricaux à la cathédrale de Tours; ii y dirigeait les chants religieux; il en composa quelques-uns que l'église chante encore, et mérita la réputation de premier musicien de son siècle. Il avait trente ans lorsqu'il vint se placer à Cluny sous les ordres de Bernon.

Odon ne se contentait pas d'abord de la lecture de saint Augustin, des autres Pères et de l'Ecriture sainte. Son éducation l'avait habitué au charme des livres profanes; mais ur jour qu'il lisait Virgile, il s'endormit, et vit en songe un admirable vase antique, rempli de serpents. Le saint comprit l'avertissement céleste , et ne lut plus de livres païens. Cette circonstance , qui se retrouve sans cesse dans la vie des auteurs chrétiens des vieux siècles , explique assez pourquoi les ouvrages d'Odon qui nous restent n'empruntent rien , ne se permettent même aucune allusion, à la littérature antique, ' Cependant il écrivait sur Jérémie , par les ordres de l'archevêque de Besançon, qui le fit prêtre. Il était encore à Tours lorsqu'on le pressa aussi de travailler sur un ouvrage de saint Grégoire le Grand [Moralia). Odon résistait humblement ; mais sa résistance fut vaincue par une apparition miraculeuse. Un soir qu'il priait à l'église, il s'y endormit, les portes se fermèrent , la nuit vint. Dans cette nocturne solitude , il vit descendre du ciel un grand nombre d'anges , qui tous s'allèrent lentement et solennellement placer dans les stalles du chœur. Après eux vint saint Grégoire lui-même, qui ne descendit point jusqu'au pavé du chœur, mais qui s'assit sur j le trône de l'évêque. Un des anges s'avança vers Grégoire, el lui dit : Saint Père, que désirez-vous?— -Prenez cette plume d'or, répondit Grégoire, en tirant une plume cachée dans ses

cheveux, portez-la à Odon, et qu'il écrive sur mon livre.

Sous un tel homme, environné de tant de sainteté, la maison de Cluny devait prospérer et grandir. Quand il en devint abbé , à l'âge de quarante-cinq ans , sa réputation seule y attira une foule de moines. Il y avait bien déjà à Cluny un oratoire dédié à la Vierge Marie; mais il ne suffisait plus. Odon fit construire une nouvelle église vouée à saint Pierre , et connue depuis sous le nom de Saint-Pierre le Vieux. Cette congrégation, qui avait commencé avec douze moines, selon le commandement de saint Benoît, et quinze métairies (quindecim coloniœ), n'avait plus assez de bâtiments pour se loger : Odon fit bâtir de nouvelles demeures , monachorum of peinas. La simplicité de ces origines monastiques éclate dans la cérémonie même de la dédicace de l'église nouvelle. Odon y avait invité tous les évêques d'alentour, et d'autres personnages importants. Mais, n'ayant pas de provisions, il était fort inquiet sur la manière de traiter convenablement ses hôtes, lorsqu'un sanglier vint s'offrir de lui-même aux gens de la maison, et servit à festoyer la compagnie de l'abbé. Ces imaginations naïves y crurent voir une protection céleste.

Les vertus d'Odon ne se démentirent point dans le cours de son gouvernement monastique. 11 donnait tout aux pauvres, sans s'inquiéter du lendemain : De crastino non cogitabat. Les enfants étaient surtout l'objet de sa prédilection particulière. En ce temps-là , les écoles s'étaient réfugiées dans les cathédrales et dans les monastères. L'abbé de Cluny veillait avec un soin paternel , une douceur de mère , aux mœurs , aux études, au sommeil de ces chers enfants. Les fils des rois, dans le palais de leurs pères, dit la chronique, n'auraient pu être élevés avec plus de soins, de tendresse et de pudeur. Odon lui-même dirigeait les études , instruisait les enfants et les moines. La règle de saint Benoît était suivie avec zèle. Les jeûnes, les abstinences, les chants pieux, les offices multipliés, le silence presque absolu, le travail, remplissaient les journées des frères. Les restes du pain et du vin distribués au réfectoire étaient donnés aux pauvres pèlerins. On nourrissait de plus

dix-huit pauvres par jour, et la charité y était si abondante , surtout dans le carême, qu'à l'une de ces époques de l'année on fit des distributions de vivres à plus de sept mille indigents.

Le silence était si religieusement observé dans le monastère, que les frères s'étaient accoutumés à parler par signes, et que deux moines, Archimbald et Adalise, faits prisonniers par les Normands qui ravageaient Poitiers et Tours , gardant la sévérité de la règle au milieu des coups et des blessures, aimaient mieux se taire, et risquer d'irriter encore le cruel vainqueur par l'opiniâtreté de leur silence. Les rigueurs mêmes de la vie érémitique ne leur étaient pas inconnues ; et dans des cellules séparées, disséminées de loin en loin, dans les bois qui entouraient Cluny, vivait un grand nombre d'anachorètes attirés par le voisinage et la sainteté d'Odon. Ils imitaient, en Occident, les Stylites, et toutes les austérités des solitaires orientaux.

Aux soins incessants de son monastère , Odon joignait de nombreux voyages. Trois fois il visita Rome, où l'appelèrent les papes Léon YII et Etienne YÎIL II fut un arbitre de paix entre Hugues, roi d'Italie, et Albéric, patrice de Rome. Il réforma dans cette capitale le monastère de Saint-Paul-horsdes-murs, plus tard celui de Saint-Augustin de Pavie, et plusieurs autres. Il soumit également à la discipline de Cluny les couvents de Tulle en Limosin , d'Aurillac en Auvergne , de Bourg-Dieu et de Massay en Berry, de Fleury (Saint-Benoît-sur- Loire) dans l'Orléanais, de Saint-Pierre le vif à Sens, de Saint- AUire de Glermont, de Saint-Julien de Tours, de Sarlat en Périgord, de Roman-Moùtier dans le pays de Vaud.

De cette première période de prosélytisme et de progrès date une innovation fondamentale, et qui fait époque dans l'histoire des ordres monastiques. Odon, comme on l'a remarqué avant nous, conçut et réalisa le premier la pensée d'adjoindre à son abbaye, sous son autorité abbatiale, et comme autant de dépendances, les communautés nouvelles qu'il érigeait et celles dont il parvenait à réformer l'observance. Point d'abbés particuliers , mais des prieurs seulement pour tous ces monastères :

l'abbé de Cluny seul les gouvernait : unité de régime, de statuts, de règlements, de discipline. C'était une aggrégation de monastères autour d'un seul , qui en devenait ainsi la métropole et la tète. Ce système fut bientôt compris et adopté par d'autres, et notamment par Cîteaux, fondé vers la fin du siècle suivant. Conservant la règle de saint Benoît, ces aggrégations ne différaient entre elles que par le centre d'autorité monastique, par les divers moyens imaginés pour maintenir l'esprit bénédictin, et par une plus ou moins grande austérité dans la discipline commune. Nulle ne se proposait, à vrai dire, une autre fin que celle de ses compagnes. Ce n'étaient point là proprement des différences d'ordres, mais seulement de congrégations. Partout la règle de saint Benoît demeurait sauve, et par là l'unité de l'ordre se maintenait intacte, malgré des rivalités qui édlateront plus tard.

Cette introduction de la hiérarchie dans lé vaste développement que prenait alors la vie monastique était un fait immense. Mieux qu'aucun autre, il fait apprécier la haute capacité d'Odon, l'éminence de sa position dans l'église, et les merveilles opérées par son influence. Entraînés par son exemple, son père et sa mère embrassent la vie religieuse. Une jeune fiancée, couverte déjà de ses habits de noces, se jette aux pieds de l'abbé de Cluny et se voue au cloître sur l'heure. Les voyages du saint homme (les voyages si rares alors, si difficiles, si remplis d'aventures et de périls!) devenaient encore des occasions de bonnes œuvres. Il descendait de son cheval pour faire monter à sa place les indigents et les vieillards. Dans les Alpes Cottiennes, on le vit porter lui-même le sac d'une pauvre femme. Et pourtant, malgré tant de fatigues, lorsqu'à son dernier voyage à Rome, il se promenait avec ses jeunes disciples, Odon les lassait tous par la rapidité de sa marche , étonnés qu'ils étaient qu'après tant d'austérités et de travaux, il eût encore, à soixante-sept ans, conservé tant de force et d'agilité.

Tant d'occupations, tant de distractions nécessaires ne l'empêchèrent point de laisser après lui des sermons , des conférences, des hymnes rimées, des vies de saints, un abrégé des

Moralia de saint Grégoire sur le livre de Job, un dialogue sur la musique, divers traités sur des matières religieuses, et, sous le titre d'OccupationeSy de curieux vers latins sur la création du monde , sur la chute de l'homme et sur les Pères de l'Ancien Testament jusqu'à Jésus-Christ.

Bien qu'on l'ait nommé elegans ingenmm, on doit s'attendre qu'au x^ siècle, la prose et les vers d'Odon n'ont rien decicéronien ni de virgilien. Nul souvenir de la littérature païenne ne se mêle à l'austérité de ses écrits ecclésiastiques. On se souvient que Virgile était devenu pour lui un beau vase rempli de serpents.

Enfin, après avoir obtenu et fait recueillir cent quatre-vingthuit chartes, une entre autres de l'empereur Conrad (947), en faveur de l'abbaye de Cluny, il voulut aller mourir à Saint- Martin de Tours, dans le sanctuaire où il avait sanctifié sa jeunesse. Mais il avait élevé bien haut ce monastère, qui, avant lui, obéissait humblement à l'abbaye de Baume et de Gigny. Il avait mérité le nom de Réparateur de la discipline monastique. « De Bénévent à l'Océan atlantique , les plus importants monastères de l'Italie et des Gaules se félicitaient d'être soumis à son commandement : » et lorsqu'à l'heure suprême, on le pressait de se désigner à lui-même un successeur, il pouvait déjà refuser et répondre : Dieu seul s est réservé de disposer du gouvernement de l'abbaye de Cluny.

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