CHAPITRE XIV
ÉLECTION DE JEANNE DE BOUBAIS. — ELLE CONTINUE LA RÉFORME. — ENCOURAGEMENTS ET TRAVERSES QU’ELLE RENCONTRE. — SON ADMINISTRATION.
Quand on eut célébré solennellement les funérailles de l’abbesse défunte, on s’occupa sans retard de la remplacer. Dom Guillaume écrivit par un exprès à l’abbé de Vaucelles, Michel Césaire, pour l’engager à se rendre à Flines et à présider l’élection. Il arriva le 29 novembre. Ce jour-là même, après vê] res, on convoqua les religieuses au son de la cloche. Toutes celles qui avaient droit de suffrage se réunirent au chapitre, où l’abbé de Vaucelles se présenta, accompagné de Dom Guillaume et de témoins spécialement convoqués, savoir : Philippe de Montmorency, baron dudit lieu et seigneur de Montigny ; Jean de Montmorency, seigneur de Roupy ; Ponthus de Lalaing, seigneur de Bugnicourt et capitaine de Douai ; Gui du Payage, lieutenant de la gouvernance à Douai ; Guillaume de Ravette, scribe juré de la gouvernance ; Jean de Soif, échevin do Douai, et quelques autres L
L’abbé de Vaucelles prit la parole. Après avoir, selon l’usage, sollicité en faveur de l’abbesse défunte les prières et oraisons des religieuses, il leur demanda si elles consentaient à l’accepter, ainsi que leur confesseur dom Guillaume, en qualité de commissaires pour présider à l’élection d’une nouvelle abbesse. Toutes, se levant de leurs sièges, s’inclinèrent en signe d’assentiment : puis, d’un commun accord, on fixa au lendemain, jour de saint André, à huit heures du matin, l’ouverture des opérations.
1. Proces-verbal de l’élection de J canne de Boulais, dans les Analectes, t. IX pp . 227-233 .
Ce jour-là, vers neuf heures, après la messe du Saint-Esprit, où les religieuses s’approchèrent toutes de la sainte table, elles se réunirent au son de la cloche capitulaire, en présence des personnages ci-dessus désignés. Etait présent, pour dresser acte de l’élection, Nicaise Lallard, maître ès-arts et prêtre du diocèse d’Arras, notaire de l’insigne église collégiale de Saint- Pierre à Douai.
Les religieuses capitulaires étaient au nombre de vingt-cinq, à savoir : Marguerite Marchand, Marie de Corbehem, cellerière; Jeanne d’Arquisie, sous-prieure ; Isabelle de Malfiance, boursière ; Jeanne d’Assignies, vinière ; Catherine de Breul, Jacqueline Dubois, sacristine ; Marie d’Attiches, Isabelle d’Attiches, infirmières ; Jeanne d’Anstaing, sous-boursière ; Catherine Blondel, Jacqueline Watois, Agnès de Gand, Jacqueline Potier, Marie Duconseil, Marie de Renty, Antoinette de Bailleul, Marie de Forest, Antoinette Delcroix, Marie de Signy, Anne de Lannoy, Marie Deleruyelle, Marguerite de Poix, Isabelle de Signy, et Marie de Poix.
Après que l’on eut rappelé en deux mots les opérations de la veille et confirmé les résolutions prises, le président exposa les trois modes d'élection usités selon le droit : l’inspiration, quand tous les suffrages, par une acclamation soudaine, se portent sur une personne ; le scrutin par votes secrets, et enfin le compromis, qui consiste à déléguer d’un accord unanime, à une ou plusieurs personnes, le pouvoir de faire l’élection L
Les religieuses quittèrent le chapitre et se retirèrent dans une autre salle pour conférer entre elles. En cette circonstance, où l’élection était si importante au point de vue du maintien et de la consolidation de la réforme, elles pensèrent qu’il serait plus avantageux de s’en remettre au choix éclairé de dom Guillaume. En conséquence, après mûre délibération, elles déclarèrent par l’organe de la sous-prieure adopter la voie du compromis. Le président ayant demandé à qui elles voulaient déléguer leurs pouvoirs, elles nommèrent l’abbé de Clairvaux, leur père immédiat, et en son lieu, puisqu’il était absent, dom Guillaume de Bruxelles, leur confesseur. Sans hésiter un seul
1. Ces trois formes d’élection sont indiquées dans un canon fameux du concile de Latran de 1215, canon qui est reproduit dans le corps du droit (c. Quia propter, Décrétal. 1. i, tit. vi, c. 42).
instant, celui-ci désigna Jeanne de Boubais, religieuse professe de Plines, comme digne et capable de remplir les fonctions d’abbesse. Sur quoi l’abbé de Vaucelles, au nom de la Très- Sainte Trinité, déclara publiquement et- à haute voix l’élection faite, et demanda aux religieuses si elles acceptaient le résultat, ce qu’elles firent dévotement et humblement, en se levant de leurs sièges.
La nouvelle élue se trouvait à Wauthier-Braine, où ses supérieurs l’avaient envoyée avec d’autres pour se former à l’esprit et aux pratiques de l’observance réformée. Avant de procéder aux actes qui étaient requis encore pour parfaire l’élection, il fallut prendre le temps de la faire venir.
Le 2 décembre, à onze heures du matin, on se réunit de nouveau dans la salle capitulaire. L’abbé de Nizelles, cette fois, se trouvait avec les personnages ci-dessus désignés. Jeanne de Boubais ayant été introduite, le président lui demanda si elle consentait à l’élection faite en sa faveur. L’humble fille s’en excusa de toutes ses forces, déclarant qu’elle se reconnaissait indigne d’un tel honneur, et incapable d’une aussi lourde charge. L’abbé de Vaucelles écouta ses protestations sans l’interrompre. Quand elle eut terminé, il lui représenta qu’elle devait prendre garde d’aller contre l’ordre même de Dieu, qui l'avait choisie pour son salut et celui de ses sœurs; il l’exhorta à se confier en la miséricorde et en l’aide de Notre-Seigneur, au conseil et à l’assistance de celles qui partageraient sa sollicitude, à la bonne direction, à la sagesse et à l’habileté de dom Guillaume, confesseur du monastère. Enfin, il l’adjura de ne point refuser cette charge, de peur qu’une crainte exagérée ne la précipitât dans l’abîme de la désobéissance.
Il n’y avait plus qu’à incliner la tête et à se rendre. C’est ce que fit Jeanne de Boubais. Aussitôt retentit le chant joyeux du Te Deum ; on se rend processionnellement à l’église, où l’abbesse prend possession de sa stalle, et l’on revient dans le même ordre au chapitre, où elle prononce le serment ordinaire. «Je jure de ne point vendre, ni donner, ni engager, ni aliéner d’une manière quelconque les biens appartenant à ce monastère, si ce n’est conformément aux clauses de la bulle de réformation du pape Benoit XII. Ainsi Dieu me soit en aide et ses saints évangiles. »
Alors, le président, par une action symbolique, la met en possession actuelle et réelle de sa charge : il lui présente tour à tour la règle de saint Benoit et les clefs du monastère, figurant d’une part le soin des âmes et la direction spirituelle ; de l’autre, la gestion économique et l’administration temporelle. Jeanne jure sur les évangiles de maintenir et d’étendre selon son pouvoir l’œuvre sainte de la réforme, commencée sous les plus heureux auspices. Enfin, les religieuses viennent l’une après l’autre renouveler leur promesse d’obéissance, et la nouvelle abbesse leur donne le baiser maternel.
Il fallait encore obtenir la confirmation du père immédiat, puis recevoir la bénédiction abbatiale des mains d’un évêque. Quant aux bulles de Rome, les abbayes cisterciennes des Pays- Bas, même les plus importantes, n’ont jamais été astreintes à les demander. Elles tenaient beaucoup à ce privilège, qui les affranchissait de formalités longues et dispendieuses.
L'élection étant achevée, on dépêcha un frère convers à l’abbé de Clairvaux, avec une lettre de dom Guillaume et une de Jeanne de Boubais, qui tint à lui offrir sans retard l’expression de son filial hommage, et à l’assurer de ses bonnes dispositions en faveur de la réforme. Le prélat fut extrêmement satisfait du zèle religieux dont la communauté de Flines avait fait preuve en cette rencontre, et de la respectueuse déférence qu’elle avait montrée envers lui et son représentant. Dans la joie de son âme, il communiqua ces bonnes nouvelles aux frères assemblés en chapitre, et, par une distinction d’autant plus honorable qu’elle était fort rare, il fit célébrer à Clairvaux un service solennel pour la défunte abbesse L
Le décret de confirmation fut rapporté à Flines par le même messager * 2, avec des lettres empreintes d’une affection paternelle et pleines de sages conseils pour le confesseur, pour la nouvelle abbesse et pour la communauté.
A Jeanne de Boubais, l’abbé de Clairvaux écrivait en ces termes 3 :
1- Lettre de l’abbé de Clairvaux à D. Guillaume. 32 décembre 1507. ( Analectes , t. îx, p. 335.)