Analectes, t. IX, p
priant toutes que vous lui soyez bonnes filles et bien obéissantes, et que vous viviez sans variation aucune selon la réformation que vous avez prise et commencée en votre maison, par le moyen de Dieu et de votre bon pater dom Guillaume, duquel serions autant marri que vous-mêmes que vous l’eussiez perdu, car il vous est bien nécessaire. Obéissez-lui toujours comme vous voudriez le faire à ma personne, et vous vous en trouverez bien, avec l’aide de Dieu, que je prie de vous donner son amour et sa grâce en ce monde, et paradis enfin.
« Ecrit à Clairvaux, ce jour de saint Etienne, lendemain de Noël, 26° de décembre, par l’abbé de Clairvaux, votre frère en Notre-Seigneur. »
Flines comptait à Clairvaux plusieurs amis qui peut-être avaient exercé le ministère de confesseurs en ce monastère, ou bien y avaient accompagné le prélat dans ses visites. Ils joignirent leurs félicitations à celles de leurs chef. L’un d’eux était le docte et pieux Jean de Vépria, ancien prieur de Clairvaux l, un des hommes les plus recommandables que l’ordre ait produits au XVIe siècle. Dans une lettre empreinte d’un saint zèle et d’une affectueuse charité, il félicite Jeanne de ce que Dieu lui-même l’a visiblement appelée à la dignité abbatiale dans « la religieuse et bien renommée maison et dévote église de Flines, » afin que l’œuvre de la réforme y soit développée par ses soins. Depuis longtemps, ajoute-t-il, on n’a vu de semblable élection. Aussi l’abbesse doit se montrer reconnaissante et fidèle, et se dépenser sans réserve pour le bien de ce monastère où elle a été nourrie, instruite et formée dès son enfance. Ses exemples seront bien plus efficaces que ses conseils et ses exhortations. Jean de Vépria la loue de ce que dès le principe elle a pris l’habitude de se trouver partout avec
1. Charles de Visch en fait le plus complet éloge dans la notice qu'il lui a consacrée (Bibliotheca Script. S. Ord. Cisterciensis, Douai, 1649, p. 174). Parmi les ouvrages de ce savant religieux, j’en citerai un qui pourrait bien avoir été fait pour les religieuses de Flines, ou qui, du moins, à dû l’être en partie à leur intention, puisque Jean de Vépria se trouvait en relation avec le monastère. C’est une traduction française du Liber usuum, publiée sous ce titre : L’Ordinaire en françois selon l'ordre de Cisteaulæ, naguères corrigé et à bonne forme rédige par ung religieux dudit ordre. Paris, 1534, pour Ambroise Giraullt, demourant au Pellican, en la rue Saint-Jacques. In-12 imprimé en caractères gothiques. — La riche bibliothèque de l’abbaye de Saint-Bernard, à Bornhem, possède un bel exemplaire de ce rarissime opuscule, mentionné par Brunet.
Planche VJI
JEANNE DE BOUDAIS à genoux devant saint Benoît
Miniature c.ctraite cl'un ancien antiphonaive de Vabbadc de Fline.s.
la communauté, au chœur, au dortoir et au réfectoire i. A cette époque, les abbesses des grands, et même des petits monastères, se croyaient autorisées par leur position à vivre dans le quartier abbatial, avec un train de maison à part : elles ne se montraient qu’à de rares intervalles parmi les religieuses, et se déchargeaient des détails du gouvernement sur la prieure et les autres officières. Dans une grande situation comme celle où Jeanne se voyait élevée, il y avait quelque mérite à ne pas suivre de pareils exemples.
On se félicitait d’autant plus à Clairvaux de cette rénovation religieuse, que, dans une autre abbaye de la Flandre wallonne, à Marquette, les tentatives faites pour introduire la réforme avaient échoué, et qu’une abbesse dévouée aux anciens errements venait d’y être élue. Il manquait là un dom Guillaume, et sans doute aussi un terrain bien préparé 2.
Dans les premiers embarras d’une position aussi nouvelle, Jeanne regrettait vivement la solitude de Wauthier-Braine, où, sans autre souci que le devoir facile de l’obéissance, ses jours s’écoulaient heureux et paisibles. Il fallait maintenant sacrifier le doux repos de Marie aux labeurs continus de Marthe, consoler les unes, exhorter les autres, retenir celle-ci, exciter celle-là, en un mot se dépenser dans ce travail de direction, le plus difficile de tous, et porter le poids d’une immense responsabilité.
C’est là surtout ce qui pesait à Jeanne. La pensée du compte qu'elle devrait rendre un jour à Dieu la jetait dans de vives alarmes, dont elle cherchait à secouer le poids en se déchargeant dans le sein de l’amitié. Elle écrivait à l’abbé de Nizelles,