Analectes , t. ix, p
2. Ce sentiment se fait jour d’une manière très vive dans une lettre adressée à l'abbesse de Flines par un certain dom Mathurin : « Et aussi, dit-il, quand j’eusse esté aussi bien que autres à Marquettes lorsqu’il fut question de réformation, il n’y a justice qui m'eust gardé de faire selon la commission de Mr de céans, ne jamais l’abbesse dudit lyeu n’eust eu de moi confirmation, se elle n’eust pris la réformation, et se j’avois l’auctorité sur Marquettes que Mr y a, pour quelques bons corps quelles peussent avoir, elles seroient réformées et en viendroy bien à fin, je ne fais nulle doubte. Et si dam G-ilbin (le confesseur de Marquette) eust le zel et esperit de Dieu comme vostre pater, elles feussent de présent aussi bien réformées que vous estes. Et quant Mr me vouldroit croir, jamais de Marquettes ne de monastère de Dames n'auroit cherge mesmement, car attendu son meschant couraige, il devroit mieux estre commis à garder les chièvres que les espouses de Jésus-Christ. » ( Lettre du 25 dec. 1507, copie du temps aux Archives de la ville de Douai.)
père de son âme, et recevait, de lui les plus sages conseils. Non loin de là, une pieuse et sainte amie, Marguerite de Lummen, abbesse de Ghislengliien, venait de temps en temps la réconforter par ses lettres. Mais surtout elle entretenait un commerce épistolaire habituel avec l’abbesse de Wauthier-Braine, qu’elle vénérait, qu’elle aimait comme sa mère h
Les lettres de cette bonne abbesse sont écrites avec une rondeur et une simplicité charmantes. Elle ne sait point faire de phrases, elle ne veut point en faire, et pourtant, dans sa bonhomie flamande, elle dit d’excellentes choses et les dit fort bien, parce que c’est le cœur qui parle. Il y a là des trésors de foi vive, d’ardente charité, de sagesse toute céleste. Quand on parcourt cette correspondance, on constate une fois de plus combien la piété chrétienne, en épurant nos affections, les rend délicates et fortes. Impossible d’imaginer un lien plus étroit que celui qui unit ces deux âmes, rivées pour ainsi dire l’une à l’autre. Elles veulent que cette union se perpétue, qu’elle s’étende à leurs monastères, et que ceux-ci désormais ne forment qu’une seule et même maison de Dieu 1 2. L’abbesse de Wauthier-Braine réconforte sa fille spirituelle, secoue ce qu’elle nomme sa scrupulosité , lui donne des avis en rapport avec son caractère et avec les circonstances. Elle l’exhorte chaleureusement à maintenir l’œuvre de la réforme, à prêcher plutôt par l’exemple que par la parole, à gagner les âmes par la douceur, sans laquelle on n’exerce point une action sérieuse et profonde. Tantôt elle invoque l’exemple du bon pasteur qui porte la brebis malade sur ses épaules ; tantôt elle rappelle le Samaritain compatissant qui verse sur la plaie le vin et l’huile : le vin qui, tout en excitant la douleur, ravive et fortifie les chairs ; l’huile, qui calme et adoucit par son onction.
Quoique portée à la sévérité par son caractère et par le genre de sa vertu, Jeanne de Boubais sut allier dans un juste tempérament la force et la douceur, la fermeté qui arrête et qui contient, la bonté qui entraîne et qui subjugue. Aussi toutes ses filles lui étaient tendrement attachées : les religieuses venues
1. Cette correspondance, ou plutôt ce qui en reste, a été publiée dans les Analeclcs, t. ix, pp. 24 1-261 .
2. V. surtout les lettres de l’abbesse de Wauthier-Braine, en date du 1er février, du S et du 21 juillet 1508. ( Analecies , t. îx, pp. 241, 851, 254.)
de Wauthier-Braine, grâce à l’affection maternelle dont elles se voyaient entourées, ne s’apercevaient même pas qu’elles eussent quitté leur maison.
La bonne abbesse insiste sur une recommandation que Jeanne mit en pratique dès le début de sa prélature : celle de suivre la vie commune avec le couvent et d’assister, sauf empêchement légitime, à tous les exercices. Elle en ajoute une autre non moins importante. « Souvenez-vous, dit-elle, de la simplesse de Wauthier-Braine et mettez en oubli le grand honneur et le grand état de Flines. » Un autre jour elle lui envoie comme présent, minime par la valeur, précieux par sa signification, une écuelle, un gobelet et une cuiller de bois. « Je ne saurais, lui écrit-elle, vous en envoyer d’autres, car je sais que la vaisselle d’argent et celle d’étain ne vous manquent pas. » Charmante et délicate manière de rappeler une leçon toujours utile en face de certains entraînements trop faciles à subir I
Certes une hospitalité large, un peu somptueuse même, est à sa place dans une maison grandement et noblement fondée. Ce luxe devient dans certaines circonstances une nécessité de position. Il faut cependant qu’il se maintienne dans les limites de la modestie religieuse, et que, en dehors du quartier des hôtes, le cloître proprement dit reste l’asile inviolable de la sainte pauvreté.
Gardienne de la règle, obligée de prêcher d’exemple, l’abbesse devait plus que toute autre régler sa conduite d’après les prescriptions du code monastique, mais il faut avouer que les prétextes ne manquaient pas pour se dispenser de suivre en tout cette ligne inflexible et pour s’accorder de nombreuses dispenses. C’était un personnage que celle qui commandait à une noble communauté, à un splendide monastère, à une armée de serviteurs, de vassaux et de tenanciers. Sous prétexte de maintenir son rang, elle pouvait se ménager une existence de grande darne, toujours réglée sans doute, pieuse même si l’on veut d’une certaine façon, mais à coup sûr peu d’accord avec les principes essentiels de la vie religieuse.
Jeanne de Boubais comprit tout autrement les choses. Grâce à la stricte économie que ses habitudes régulières et simples apportèrent dans le train général de la maison, grâce aussi à une gestion intelligente et à l’emploi bien entendu des res-
sources disponibles, elle sut réaliser une foule d’améliorations, entreprendre des ouvrages utiles et des constructions de toute nature, encourager les arts, orner l’église et le monastère de leurs productions les plus excellentes.
Mais avant d’entrer dans le détail des grandes choses qu’opéra notre abbesse, achevons l’histoire de la réforme.
Jusqu’à présent tout a marché à souhait : il n’en sera pas constamment ainsi, car il faut que les œuvres de Dieu subissent l’épreuve de la contradiction.
En 1509, une dénonciation émanant, comme on peut le croire, de quelque employé laïque congédié en vertu des nouveaux règlements 1, fut adressée à la cour do Bruxelles. On prétendait que les objets précieux du trésor, ainsi que d’autres meubles de grande valeur, avaient été vendus et dissipés par ceux qui depuis la réforme gouvernaient le monastère ; que des sommes importantes avaient été détournées ; que les directeurs s’ingéraient dans la perception des revenus sans les appliquer au service divin et à l’usage de la communauté ; qu’enfin, par suite de dilapidations sans frein et sans mesure, cette maison jadis fondée par les souverains du pays et placée sous la protection de leurs successeurs, allait à sa ruine, ou que du moins, si l’on n’y portait remède, le service de Dieu y serait grandement diminué2.
Il est étonnant que ces accusations aient trouvé du crédit auprès de Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, et qu’elle n’en ait pas aperçu au premier coup d’œil la complète inanité. Cette princesse donna ordre de procéder à une enquête.
A Flines, on ne fut pas averti officiellement de ce qui se préparait : on le sut néanmoins par quelque indiscrétion ou par quelque avis officieux. Aussi, le jour même qui précéda l’arrivée du commissaire, les religieuses capitulairement assemblées émirent une protestation, en présence de Charles, baron de Lalaing, de plusieurs autres témoins appelés dans ce but, et de deux notaires qui furent requis d’en dresser l’instrument en forme authentique 3.
Après avoir déclaré qu’elles veulent être à jamais les dévotes