V. ci-dessus, pp
Placide Ricart, était assurément ennemie de la chicane et désireuse de vivre en paix dans la pratique des devoirs de la vie religieuse. Pourtant, quand il le fallut, elle n’hésita point à défendre les droits de son monastère. Elle le fit même dans une circonstance où, à première vue et s’il s’agissait d’une personne moins libérale dans ses aumônes, elle semblerait n’avoir point obéi aux inspirations de la charité chrétienne.
A la suite d’un procès qui dura plus de cinq ans, Placide Ricart obtint, le 1er août 1719, un arrêt du Parlement de Flandre qui, annulant une sentence antérieure de la Gouvernance i, déclara que le soin des enfants trouvés dans le village de Flines incombait, non point aux Dames à raison de leur seigneurie, mais à la masse des pauvres, et, en cas d’insuffisance de ressources, à la communauté des habitants. L’abbesse ne voulut point assumer une charge nouvelle, qui, consacrée comme un droit, eût amené de nombreux abus. Deux fois en très peu de temps, de pauvres petits êtres avaient été abandonnés à la porte de l’abbaye. Le voisinage d’une ville importante pouvait amener le retour fréquent de semblables faits qui, une fois connus, se seraient généralisés en constituant une prime au profit du désordre et en facilitant les calculs égoïstes de parents sans entrailles.
Les procès, dont la poursuite était abandonnée aux gens de loi, ne pouvaient être un sujet de distraction pour les religieuses. Les événements politiques survenus dans l’intervalle étaient bien autrement propres à troubler la paisible quiétude et le recueillement du cloître.
La guerre déclarée par Louis XY à Marie-Thérèse, fille de l’empereur Charles YI, et la protection accordée à Charles VII, rival de cette princesse, allumèrent une vaste conflagration. Les Pays-Bas furent un des théâtres sur lesquels se joua cette partie.
Au mois d’août 1744, les troupes de la reine de Hongrie, Marie-Thérèse, et celles de ses alliés, les Anglais et les Hollandais, vinrent camper dans le voisinage de Flines sous le commandement du duc d’Aremberg. Malgré ce voisinage,
1 . Le 9 mai 1714, la Gouvernance avait donné gain de cause aux habitants de Flines.
l’abbesse Ernestine de Thiennes, suivant l’exemple donné par Placide Ricart, resta dans l’abbaye avec sa communauté.
Le 28 de ce même mois, un détachement des compagnies franches de la reine de Hongrie, composé de soixante fantassins et de six hussards, sous le commandement de Béthune, capitaine partisan, sortait d’Orchies vers les neuf ou dix heures du soir, et arrivait à Flines un peu après minuit. La petite troupe attendit en silence jusqu’au matin. Vers cinq heures, le capitaine fit heurter à la porte de l’abbaye : un serviteur vint ouvrir aussitôt, et, bien qu’il éprouvât une satisfaction médiocre à la vue d’une visite aussi matinale et aussi intempestive, il dissimula de son mieux ses impressions. Béthune demanda M. le directeur. Après l’avoir salué fort poliment, il lui dit que le duc d’Aremberg serait bien aise de le voir avec ses deux confrères, le sous-directeur et le chapelain. L’excellent moine se serait bien passé de cet honneur, mais ce sont là des invitations qui ne comportent pas un refus : les trois religieux firent contre mauvaise fortune bon cœur et montèrent dans une voiture qui, escortée par les hussards, partit au galop dans la direction d’Orchies.
Pendant ce temps, Béthune, à la tête de ses fantassins, prit la route de Marchiennes, où il enleva le grand-prieur et le maître d’hôtel. On arrêta encore dans les environs plusieurs habitants notables. C’étaient des otages dont le général voulait se munir pour assurer le recouvrement d’une contribution de guerre imposée aux villages de la châtellenie de Lille.
Dès que ce coup de main fut connu dans l’intérieur de l’abbaye, les religieuses furent frappées d’épouvante en songeant au danger qu’elles avaient couru. A cette première impression s’en joignait une autre. La captivité des directeurs, sans inspirer d’inquiétude sur leur sort, était pour elles un sujet de tristesse et les plongeait dans un grand embarras par la privation totale de secours spirituels. L’abbesse y pourvut en demandant trois capucins du couvent d’Orchies qui, dès le lendemain 30 août, s’établirent dans le quartier des moines. C'étaient les pères Basile d’Hénin-Liétard, Basilien de Lille et Constance de Douai. Pendant quatre mois et demi ou environ que dura la captivité des directeurs, ces capucins, en vertu de pouvoirs obtenus de l’évêque d’Arras, les remplacèrent pour les fonctions du ministère sacré.
Cependant, les Etats de la châtellenie de Lille ne s’empressant pas de dégager les otages, nos trois Bernardins furent menés à Sainghin-en-Mélantois, puis à Tournai, et enfin à Ath, où ils étaient gardés dans une maison particulière avec une sentinelle à la porte de leur chambre. On les menaça d’une captivité plus étroite encore dans une tour, à Bruxelles, si le versement des sommes exigées n’avait pas lieu à bref délai.
A défaut des Etats et sauf son recours contre eux, l’abbesse de Flines était disposée à fournir une partie de la somme nécessaire, pourvu que l’abbé de Loos consentît à verser le reste. Le prélat déclinait absolument cette charge. Bien que les trois moines, par leur profession, appartinssent à son monastère, il soutenait, non sans raison, ce semble, que l'obligation de pourvoir à leur délivrance incombait uniquement à l’abbaye de Flines, puisqu’ils avaient été pris à son service et à cause d’elle.
Les choses en étaient là et les négociations continuaient toujours, quand les Etats de la châtellenie de Lille se décidèrent à payer la rançon, fixée à trois mille florins de Brabant, et, le versement une fois effectué, les trois prisonniers se trouvèrent libres. Ils rentrèrent en triomphe le 13 janvier 1745 t.
A l’exception des charges communes, des réquisitions et de quelques dégâts commis dans ses propriétés, l’abbaye de Flines n’eut plus désormais à souffrir de la guerre. On put même y continuer sans interruption et mener à bonne fin d’immenses travaux.
Nous avons vu qu’en mourant Placide Ricart laissait inachevés les bâtiments de l’infirmerie. Isabelle de G-omiecourt y mit la dernière main. Elle fit construire ensuite un calvaire que Nicolas du Béron, abbé de Loos, inaugura solennellement le 27 septembre 1733, avec un grand concours de peuple. Le 2 octobre, ce même prélat bénit la chapelle de l'infirmerie, réédifiée sous le vocable de saint Malachie 1 2.
1. P. Ignace, Mémoires , t. vi, p. 663. — Recueil , t. vii, pp. 177 etsuiv. — Mémoire en faveur de l’abbé de Loos. (Archives du mon. de Flines.)
2. Re/jistruni rerum notabilium (Loos), folio 132 recto. — Il existait au XVIII* siècle, dans les jardins de l’abbaye ou dans le bois voisin, plusieurs chapelles dont nous ignorons l’origine. Le P. Ignace les énumère et fait connaître à cette occasion quelques usages particuliers de l’abbaye. « Il y a dans le jardin de ce monastère, dit-il ( Dictionnaire , t. n, p. 808), une chapelle en l’honneur de la
Quelques jours plus tard, le cardinal de Polignac, alors dans tout l’éclat de sa gloire, visita le monastère de Flines. A son arrivée, l’abbé de Loos, en grand cortège et en habits pontificaux, alla le recevoir, lui présenta l’encens et l’eau bénite, et lui adressa un discours. Le prince de l’Eglise, après avoir répondu à cette allocution, fut conduit sous le dais jusqu’au chœur, où l’on chanta le Te Beum 1.
Il n’y avait pas tous les jours des hôtes aussi illustres, mais l’hospitalité fastueuse des abbesses du XVIII0 siècle en attirait un trop grand nombre et donnait lieu parfois à des fêtes d’un caractère inattendu. Le 15 mai 1735, l'abbé de Loos suppléa les cérémonies du baptême à une fille du comte de Thiennes, neveu de l’abbesse, et frère d’une religieuse appelée à recueillir bientôt la succession de sa tante. Le parrain fut « très-haut et très-puissant seigneur Louis-Balthasar-Joseph de Gomiecourt, chevalier, comte dudit lieu, marquis de Maizières, etc., chevalier commandeur de l’ordre d’Alcantara, mareschal des camps et armées de Sa Majesté catholique. La marraine fut très-noble dame Isabelle de Gomiecourt, abbesse de Flines 2. »
Ces goûts trop mondains se firent jour dans les constructions entreprises à cette époque. Après qu’on eut achevé le cloître avec ses dépendances immédiates, le quartier de la prieure, et ceux des anciennes, on commença le quartier abbatial et celui des hôtes. C’est ici que le luxe se donna carrière. L’abbesse eut un palais qui, par son étendue et par la somptuosité de l’ameublement, était digne d’abriter une princesse.
Ces travaux furent achevés en 1755. Dom Queinsert, qui visita l’abbaye quelques années plus tard, trouva les bâtiments magnifiques, et dans sa pensée bien supérieurs aux anciens édifices, qui pourtant étaient regardés comme une des merveilles de l’architecture monastique. Tout en critiquant quelques
Sainte-Croix de Jésus-Christ où les religieuses vont en procession y entendre la messe les deux fêtes de l’invention et de l’exaltation de la Sainte-Croix ; elle est à gauche en entrant dans l’ahbaïe. La chapelle de Notre-Dame de Lorette est située dans le jardin d'en bas vers la Scarpe. On y célèbre la messe toutes les fêtes de la Vierge. Il y en a une troisième dans les bois vers le village de Flines, appellée la chapelle du C-hesne ou des Croisettes ; elle est éloignée d’une demilieue de l’abbaye. Les religieuses y vont en procession le premier vendredy non empêché après l’octave de Pâques ; on y chante ce jour-là la sainte messe. »