‹ Histoire de l'abbaye de FlinesChapitre 185 sur 264 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

TENTATIVE POUR SE RATTACHER A LA CONGRÉGATION DE LA TRAPPE. — DÉCADENCE DU PENSIONNAT. — ORDONNANCE ROYALE QUI CONFÈRE L’EXISTENCE CIVILE AU MONASTÈRE. — MORT DE DAME EMMANUELLE ET DE DAME EUGÉNIE JOYE.

Quand madame de Combremont mourut, la communauté se composait de douze personnes dont la moitié pour le chœur.

C’était fort peu encore, surtout si l’on considère l’étendue des besoins, et si l’on se rappelle que les anciennes, toutes septuagénaires, peu préparées d’ailleurs au travail de l’éducation, ne pouvaient rendre sous ce rapport que des services très incomplets. Il y avait bien quelques sous-maîtresses pour leur venir en aide, mais cette ressource elle-même, d’une nature essentiellement précaire, pouvait manquer d’un moment à l’autre ou subir des intermittences fâcheuses.

Dame Emmanuelle Joye, qui fut élue pour remplacer la prieure défunte, sentit tout le poids de ce fardeau qu’aggravaient encore les préoccupations de l’avenir. Agée de soixante-quatorze ans, elle pouvait disparaître d’un moment à l’autre, et, en dehors de quelques religieuses trop jeunes pour gouverner, il ne restait personne qui fût capable de continuer l’œuvre de reconstitution si péniblement entreprise. Ainsi allaient s’évanouir les plus belles espérances.

Sous l’ancienne organisation de l’ordre, on eût sollicité de quelque maison mieux pourvue un fraternel secours. Deux ou trois religieuses d'un âge mûr et déjà formées aux observances monastiques, en venant renforcer la petite communauté de Notre-Dame de Flines, lui eussent rendu d’inappréciables

services.

Malheureusement, de ces innombrables monastères qui autrefois couvraient le sol de la France, presque aucun n'avait pu se relever. Quelques tentatives pour rétablir la commune observance de Cîteaux restèrent sans résultat b Une maison de religieuses fondée à Neslo d’abord, en 1804, et depuis transférée à Saint-Paul-aux-Bois 1 2, diocèse de Soissons ; une autre à Paris, l’ancien Port-Royal, non le Port- Royal janséniste, mais celui qui était resté fidèle à l’Église 3; une enfin à Belley, procédant de l’ancienne congrégation réformée de la Providence 4 : voilà tout ce qui restait de l’ordre de Cîteaux. Encore ces deux dernières maisons appartenaient- elles à un institut spécial, et non à l’observance commune. Du reste, toutes se trouvaient alors dans la période de formation, trop faibles pour fournir un appui dont elles-mêmes auraient eu besoin.

Cependant, à côté du vieil, arbre, une jeune tige avait poussé. L'institut réformé de la Trappe, héritier des plus pures traditions de Cîteaux, se maintint à l’étranger, où ses religieux, errants et fugitifs, cherchèrent un asile souvent inquiété par le flot montant de la Révolution, et par les ineptes tracasseries d'une politique aveugle. En Suisse, en Italie, en Espagne, en Belgique, en Allemagne, en Angleterre, en Russie, en Amérique, ils édifièrent le monde par le spectacle des plus héroïques vertus : aucune épreuve ne lassa leur constance, et quand après l’orage ils rentrèrent dans leur patrie, la France salua dans ces rudes solitaires l’idéal, pour un temps méconnu, de la sainteté monastique 5.

1. Dictionnaire des ordres religieux, dans l’Encyclopédie Migne, t. i, pp. 955-

2. Ibid., t. il, col. 1 156. — M"e Pauline Ducastel, qui fut la première supérieure de cette maison, était une ancienne religieuse de Gomerfontaine, qui s’adjoignit deux Bernardines de Pont-aux-Dames et deux religieuses de la Croix. On se réunit le 3 mai 1804 dans la maison que ces dernières occupaient à Nesle avant la Révolution, et l’on ouvrit un pensionnat. Le désir d’une solitude plus complète a porté ensuite ces religieuses à se fixer en pleine campagne, à Saint-Paul-aux-Bois, dans une ancienne maison d'Orato riens.

3. Depuis à Besançon. ( Dict . déjà cité, t. m, col. 259-264.) — Les Dames de Port-Royal ont repris l'habit de l’ordre le 24 mars 1816. En 1841, elles allèrent se fixer à Besançon, où elles continuaient l’œuvre de l’Adoration perpétuelle, propre à leur institut.

4. La communauté de Belley est sortie d’un pensionnat ouvert après la Terreur par la mère de Luyset, ancienne Bernardine de Seyssel, au diocèse d’Annecy. Les religieuses suivaient la réforme inaugurée en 1608 par la mère de Ballon.

5. C. Gaillardin, Les Trappistes , t. n. — La Trappe, par un trappiste de Sept- Fons.

Les religieuses de Flines réfugiées à Holthausen eurent occasion de voir les Trappistes établis alors àDarfeld, en Westplialie. Ce fut l’origine de relations plus tard renouées en France. En 1815, un de ces religieux, Dom Olympiade, chargé de préparer les voies au retour des autres, visita madame de Combremont, qui lui fit part de ses projets et qui fut vivement encouragée par lui à poursuivre leur réalisation h Peu après, les Trappistes prenaient possession de l’abbaye du Gard, ayant à leur tête Dom Germain, ancien profès de Darfeld.

C’est à lui que Dame Emmanuelle s’adressa dans sa détresse. Après lui avoir exposé ses embarras et ses inquiétudes, elle le suppliait de lui procurer deux religieuses qui pussent l’aider à soutenir la régularité, à former les novices et les jeunes professes, et même à remplir, dans la direction du monastère et la conduite de ses affaires temporelles, une tâche que son extrême vieillesse rendait pour elle impossible.

Dom Germain répondit qu’il n’avait point de religieuses sous sa direction, mais il indiqua le monastère de Laval, dont la supérieure avait consenti à lui prêter deux sujets pour une fondation en Belgique. Cette fondation n’ayant pas eu lieu, les sujets alors disponibles l’étaient sans doute encore, et l’on pouvait espérer les obtenir pour un temps 1 2.

Aux premières ouvertures qui lui furent faites, la mère Elisabeth, supérieure de Sainte-Catherine de Laval, d’accord avec l’abbé du Port-du-Salut, de qui elle dépendait, répondit que la demande des religieuses de Douai serait accueillie avec empressement si ces daines voulaient adopter la réforme de la Trappe; que, dans le cas contraire, il ne serait pas possible d’y accéder. Elle demandait un acte en forme constatant la

1. Lettre de Dame Julie de Combremont à Dame Emmanuelle Joye, 10 février

2. Lettre de D. Germain, 24 décembre 1823. — Le monastère de Sainte-Catherine de Laval fut fondé en lSlO par les Dames trappistines établies pendant rémlgration à Darfeld en Westphalie. La mère Elisabeth, qui en fut la première supérieure, et qui obtint en 1827 le titre d’abbesse, établit dans son monastère une école où 250 petites filles recevaient gratuitement une éducation chrétienne. Elle est morte le 15 septembre 1852, après avoir gouverné sa communauté pendant quarante-un ans. Depuis, les religieuses de Sainte-Catherine ont abandonné leur ancien local et fait bâtir dans le voisinage, au village d'Avenières, un vaste monastère sous le titre de l’immaculée Conception. (A. Talion, Notice sur l'abbaye des Dames trappistines de Sainte-Catherine, à Laval.— La Trappe , par un Trappiste de Sept-Fons, pp. 577-582.)

détermination prise à cet égard, et elle exprimait le désir d’avoir quelques renseignements sur les observances en vigueur dans le monastère, notamment sur l’article de la nourriture et sur celui de la vie commune b

La prieure de Notre-Dame de Flines accepta de grand cœur ces conditions, ainsi que la majeure partie des religieuses. Trois ou quatre étaient encore hésitantes. On avait l’espoir fondé qu’elles se rendraient d’elles-mêmes, et, en tout état de choses, leur opposition, fût-elle persistante, devait forcément laisser prévaloir le sentiment de la majorité. Répondant à la seconde question qui lui était faite, Dame Emmanuelle ajoutait : « A Flines, la régularité était telle que nous étions appelées les capucines de l’ordre, et que sur cent religieuses pas une n’est sortie avant l’autre. C’est alors que nous nous sommes retirées d’abord en Brabant, ensuite à l’abbaye d’Holthausen, où nous sommes restées sept ans. Là, nous avons eu l’honneur de voir le révérend abbé de Girmont 1 2, qui se rappellera peut-être des Dames Joye, de Dame Lefebvre 3 qui est ici, et de la sainte prieure que nous avons perdue.

» Ici tout est en commun, mais comme chez vous les vêtements particuliers à chacune portent leur marque. Le grand silence ne peut être rompu depuis compiles jusqu’après la sainte messe. Il s’observe aussi toute la matinée les jours de deux messes 4, pendant le carême et pendant l’avent ; toute la journée, les veilles et les jours de grande fête, les samedis et les jours de communion.

» Pour les repas, un léger déjeuner après la sainte messe, un dîner abondant sans délicatesse à 12 h. 1/2, une soupe aux légumes à 7 h. 1/2. On sert gras au dîner trois fois la semaine, mais en ce moment, à cause des classes et du peu de monde, j’en donne plus souvent. L’avent et le carême se font en maigre.

1. Lettres de Dame Emmanuelle Joye, 30 décembre 1823 et 20 janvier 1824. — Lettres de la supérieure de Laval, 7 janvier et 7 février 1824.

Page 1