‹ Histoire de l'abbaye de FlinesChapitre 21 sur 264 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

« Marguerite, comtesse de Flandre et de Hainaut, à tous ceux qui les présentes lettres verront, salut.

« Comme nous avons fondé auprès d’Orcliies, pour la louange et la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et en l’honneur de la très sainte Vierge, sa mère, une église où des religieuses de l’ordre de Cîteaux rendent au Créateur un culte incessant, il est convenable et salutaire que cette église soit par nous spécialement pourvue de privilèges et d’autres biens. Nous faisons donc savoir à tous que, désirant la voir jouir d’une plus grande paix et d’une liberté plus entière, nous avons octroyé libéralement et en pure aumône que les personnes de cette même église puissent parcourir notre terre en tous sens, transporter d’un lieu à un autre ce qui leur appartient, vendre et acheter pour leur propre usage, par elles-mêmes ou par leurs gens, dans les foires ou ailleurs, sans payer aucun droit de vinage, de passage, de rouage, de tonlieu, de pesage ou autre semblable. On ne pourra, en conséquence, exiger d’elles ni de leurs messagers aucune de ces redevances, mais à l’avenir elles seront totalement exemptes de celles dont le produit nous revient.

«- En outre, les moulins qu’elles possèdent et posséderont sur nos terres et domaines seront libres de toutes coutumes et usages, tant pour les fers qui y sont employés que pour autre chose, en tant que ces droits nous appartiennent.

« De plus, quant aux pâturages communs et aux droits d’usage existant dans notre domaine, nous voulons et concédons que, partout où la susdite église possédera une cour ou nourrira des bestiaux, elle jouisse des mêmes prérogatives que les communautés et habitants des lieux, sans que personne puisse l’en empêcher. Toutefois, si nous ou quelqu’un de nos héritiers voulions appliquer à notre propre usage une partie des pâturages communs ou des bois, ou en faire autrement notre volonté, le monastère ne pourrait s’y opposer en vertu de la présente concession, ni mettre obstacle à la réalisation de nos projets.

« Nous obligeons nos héritiers à maintenir fermement, inviolablement et à toujours les dispositions ci-dessus. Et pour donner à ces prescriptions toute leur valeur, nous avons fait apposer notre scel aux présentes lettres.

« Donné en l’an du Seigneur douze cent quarante-cinq. »

Souvent la comtesse Marguerite séjournait à l’abbaye de rHonneur-Notre-Dame, où, comme nous l’avons vu, elle s’était construit une demeure. Là, dans le calme de la solitude, elle échappait aux ennuis du pouvoir; elle retrouvait en sa fdle Marie l’objet de ses plus chères affections, et les religieuses elles-mêmes étaient pour elle une autre famille au sein de laquelle, pour un peu de temps, elle oubliait ses chagrins. Ils furent nombreux, surtout pendant les premières années de son gouvernement. Les fils de Bouchard d’Avesnes prétendaient à la succession de leur mère ; le Hainaut, qui reconnaissait en eux ses enfants, appuyait leurs prétentions contre les fils de Gfuillaume de Dampierre. Pour éteindre une rivalité menaçante, on convint de part et d’autre de s’en rapporter à l’arbitrage du roi saint Louis et de l’évêque de Tusculum, légat du Saint-Siège. S’inspirant d’une juste appréciation des choses, la sentence des arbitres fit de l’héritage maternel deux parts, dont l’une, le Hainaut, fut attribuée à Jean d’Avesnes, avec l’obligation de fournir un apanage à son frère ; la Flandre et ses dépendances devaient appartenir aux enfants nés du second mariage. Les fils de Bouchard, qui n’avaient accepté l’arbitrage qu’à regret, ne craignirent pas de déchirer la .sentence. De concert avec le comte de Hollande, son beau-frère, dont l’élection à l’empire encouragea ses convoitises, Jean d’Avesnes fondit sur la Flandre impériale et s’en empara sans coup férir, tant cette agression était imprévue. Cependant, la paix ne tarda pas à se conclure par l’intervention de saint Louis, et les domaines usurpés furent rendus à la comtesse.

Cette paix n’était qu’extérieure et apparente. Au fond l’orage grondait toujours. Guillaume de Dampierre, lils aîné et successeur de Marguerite pour le comté de Flandre, ayant été tué dans un tournoi à Trazegnies, beaucoup de personnes, et surtout l’inconsolable mère, crurent à un guet-apens préparé par Jean et Baudouin d’Avesnes. Enfin ceux-ci, jetant le masque, prirent de nouveau les armes, et infligèrent aux Flamands une sanglante défaite où Guy et Jean de Dampierre furent faits prisonniers. A bout de ressources et ne trouvant d’appui nulle part, Marguerite offrit au comte d’Anjou, frère de saint Louis, de lui abandonner le Hainaut, s’il voulait la secourir contre

ses fils dénaturés. Le roi était alors à la croisade. Son retour, qui eut lieu sur ces entrefaites, et la mort de Guillaume de Hollande, principal appui de la révolte, amenèrent une paix cette fois définitive.

Jean d’Avesnes mourut peu de temps après. Alors sentant qu’il ne pouvait se contenter d’une réconciliation politique, Baudouin alla se jeter aux pieds de Marguerite, qui, touchée de cette démarche, lui accorda son pardon, car « ele estoit mère », ajoute le chroniqueur qui nous a conservé ces détails L

Certes, ce n’est pas là la femme impitoyable que quelques historiens nous ont représentée. Marguerite avait une trempe d’âme peu commune, une fermeté qui se soutint dans les circonstances les plus critiques. Je ne sache pas qu’on puisse lui faire un reproche de ce qui constitue l’un des côtés les plus beaux, les plus grands de son caractère. Il faut avouer, cependant , qu’elle eut tort de contester à Jean et à Baudouin d’Avesnes leur état et leur possession d’enfants légitimes. La blessure qu’avait laissée dans son cœur l’odieuse tromperie de Bouchard la rendit injuste en cette circonstance. On peut croire qu’elle n’avait pas des notions très nettes sur la matière, et que son ignorance des vrais principes contribua pour une forte part à lui faire prendre cette attitude.

Après la cessation de ces discordes, la Flandre jouit sous Marguerite de vingt années de paix et d’incomparable prospérité. La comtesse affranchit les serfs qui demeurent sur ses terres ; elle étend les libertés municipales, organise le système monétaire, règle les impôts, encourage le commerce, s’applique, en un mot, à développer les éléments de bien-être qui abondent dans ces riches et industrieuses contrées L

Les libertés publiques étaient alors très développées en Flandre, — beaucoup plus, pour le dire en passant, qu’à notre époque, après tant de révolutions faites dans le but de les conquérir, — mais la sécurité individuelle et le respect des droits de tous n’étaient pas suffisamment garantis par la force

1. Chronique de Flandre et des Croisades dans le Corpus chron. Fl., t. m, p. 675. La chronique de Saint-Bertin dit de son côté : « Quem (Balduinum) mater increpans pro tardatione nimia, materna tamen inducta pietate sibi veniam induisit. » (Apud Martène, Thés. Anecd., t. iv, col. 731.)

2. Warnkœnig, Histoire de la Flandre et de ses institutions civiles et politiques, trad. Gheldolf. t. r, pp. 259-264.

publique. La violence était partout, la justice souvent impuissante. L’Eglise n’avait point encore achevé la transformation du monde barbare : il fallait pour atteindre ce résultat une pénétration lente et continue de son esprit dans les mœurs ; il fallait le travail des siècles.

Malgré la protection de la comtesse, le monastère de l’Honneur-Notre-Dame eut à subir des tracasseries, des persécutions, des violences. Et, ce qu’il y a de plus affligeant, le coup quelquefois partait du sanctuaire.

A l’époque agitée dont nous parlons, plus d’un pasteur entrait par la fenêtre au lieu d’entrer par la porte, et massacrait les brebis qu’il aurait dû défendre ; plus d’un clerc, plus d’un religieux, oubliant la sainteté de sa vocation, prenait les mœurs et les habitudes séculières. A moins d’un miracle que Dieu n’a pas voulu, ces chutes partielles, ces accidents passagers sont inévitables.

Dans ce chaos où s’agitaient les éléments d’une société en voie de formation, les abus de la force, quelque fréquents qu’ils fussent, n’avaient pas le dernier mot. Il existait une autorité suprême et incontestée, dont la voix sans doute pouvait être méconnue pour un temps, mais cependant finissait par dominer le flot des passions les plus tumultueuses. Quand le glaive matériel était impuissant, quand toutes les lois étaient audacieusement violées, le glaive spirituel atteignait jusqu’aux profondeurs de l’âme, et l’oi'acle du Vatican ébranlait les consciences les plus rebelles L’innocence et la faiblesse, privées de tout secours humain, trouvaient dans le Pontife de Rome un défenseur inébranlable.

A la demande des religieuses de l’Honneur-Notre-Dame, Innocent IV publia, le 21 août 1245, une bulle dont voici le texte 1 :

« Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos vénérables frères l’archevêque de Reims et les évêques ses suffragants, et à nos chers fils les abbés, prieurs, doyens, archidiacres, archiprêtres et autres prélats gouvernant les églises dans la province de Reims, salut et bénédiction apostolique.

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