LA MAISON DE LEUZE, REEUGE EN BELGIQUE
divines et humaines, c’était bien celle de ces religieuses vieillies dans les travaux de l’enseignement. S’il y avait une propriété sacrée, c’était celle que l’on avait acquise au prix des plus rudes labeurs, et dont on faisait le plus noble et les plus religieux usage, toute cette histoire l’atteste d’une manière éclatante. En outre, ce patrimoine, constitué suivant toutes les formes légales, était placé sous la garantie du gouvernement. Au lieu de remplir son rôle de protection, l’Etat se fit lui-même spoliateur. C’était ainsi qu’il était fidèle à sa mission, et qu’il reconnaissait les services rendus.
L’opération que l’on désignait sous l’euphémisme de liquidation, fut rapidement conduite jusqu’au bout. Le pensionnat de Flines , mis en vente sur la mise à prix ridicule de 10.000 francs, produisit presque le triple, 27.000 francs, ce qui était encore considérablement au-dessous de sa valeur.
La maison d’aumônier avait été vendue précédemment.
Les propriétés de Douai n’atteignirent pas la mise à prix, bien que très abaissée. Elle était de 231.000 francs ; on finit par descendre à 90.000.
Les biens ainsi confisqués ne se vendaient pas, ou se vendaient mal. Il existe encore, grâce à Dieu, beaucoup d’honnêtes gens qui ne veulent pas abdiquer leur conscience et leur honneur, en se chargeant de biens mal acquis.
Donc, au point de vue fiscal, le résultat de l’opération fut désastreux. Il suffisait d’autant moins pour combler le vide des caisses gouvernementales qu’une grosse part allait aux liquidateurs et aux hommes de loi. Mais, sans parler de la manne assurée aux frères et amis , les haines sectaires étaient satisfaites, les ruines religieuses accumulées partout. Le but essentiel était atteint.
Ou plutôt non, il n’était pas atteint comme le voulaient et l’espéraient les suppôts des loges. La religion n’est point abolie en France : des symptômes consolants semblent même annoncer un réveil de la foi. Les ordres religieux ne sont nullement anéantis. Parmi ceux qui vivaient à l’ombre de nos cloîtres aujourd’hui dévastés, les uns sont partis pour des contrées lointaines, où l’on sait apprécier leur dévouaient et leur action féconde. Des pays protestants, comme les Etats-Unis d’Amérique, leur font un accueil empressé, les appellent même offi-
ciellement pour tenir les hôpitaux et les maisons de charité, les asiles et les écoles. D’autres, réfugiés dans les pays voisins, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Espagne, en Italie, conservent le foyer sacré du dévoûment, de la prière et du sacrifice, pour les temps éloignés peut-être, mais qui finiront par venir, où la France, délivrée de la tyrannie des jacobins et des francs-maçons, fera de nouveau place à ses meilleurs enfants, à ses plus fidèles serviteurs.
A Leuze, le noviciat a reçu depuis l’exil quatre postulantes, dont une est actuellement professe : les trois autres sont en cours de probation. C’est à peu près ce qu’il faut en ce moment pour combler les vides causés par la mort. Il en viendra davantage quand la première secousse, occasionnée par les événements, cessera de produire ses effets. Partout les noviciats établis en terre étrangère sont bien fournis, surtout dans les ordres les plus austères, comme les Carmélites et les Trappistes.
La communauté des Dames de Flines compte actuellement huit religieuses jubilaires. L’année 1900 amenait un double jubilé de cinquante ans de profession : celui de Dame Angèle et celui de Dame Marie-Thérèse- Ces deux noms évoquent bien des souvenirs qu’il n’est pas temps de mettre au jour, mais qui vivent inscrits dans les cœurs et dans les mémoires de leurs sœurs comme de leurs élèves. L’une de ces jubilaires, Dame Marie-Thérèse Arnauld d’Andilly, est le dernier rejeton de la famille historique des Arnauld. Inutile de dire que l’arrière-petite-nièce du grand Arnauld et de la mère Angélique de Port-Royal, n’a jamais partagé ni leurs idées hétérodoxes, ni leurs entêtements schismatiques. Elle n’a rien conservé non plus des préjugés et de la passion antijésuitiques de son lointain ancêtre, Antoine Arnauld b
Comme souvenir de ce jubilé, un groupe d’anciennes élèves offrit à la chapelle de Leuze une magnifique garniture d’autel : christ, chandeliers, porte-missel, canons, le tout d’un travail vraiment artistique.
1. Tous les dictionnaires biographiques contiennent des notices sur les membres des deux branches de la famille — les Arnauld d’Andilly et les Arnauld de Pomponne — qui ont marqué leurs traces dans l'histoire, depuis Antoine Arnauld sous Henri IV, jusqu'au marquis de Pomponne et à l'abbé de Pomponne, sous Louis XIV et sous Louis XV.
Chaque année, les anciennes élèves des Dames de Flines se réunissent à Leuze et à Vaulx. Elles accourent nombreuses de toute la région du Nord, et même de plus loin, pour apporter à leurs maîtresses le témoignage de leur respectueuse et reconnaissante affection, pour se réconforter auprès d’elles, pour recevoir enfin quelques bons et sages conseils . C’est aussi un bonheur pour ces anciennes de se revoir, et de renouer des liaisons commencées au pensionnat, pendant les années de jeunesse.
Et maintenant, avant de terminer, saluons les pures et nobles victimes d’une tyrannie abominable. Elles ont emporté dans leur exil le précieux héritage de vertus qui s’est transmis dans leur monastère depuis sept siècles bientôt. C’est le seul qu’on ne pouvait leur ravir : c’est celui qu’elles s’efforcent de conserver et qu’elles veulent rapporter intact, quand des jours meilleurs auront lui sur notre chère et malheureuse France. En attendant ce retour des choses, qui viendra, mais qui peut tarder encore, elles prient, elles travaillent : elles conservent leurs âmes en paix, dans le silence de la résignation et de leurs calmes espérances.
Elles prient pour leurs persécuteurs, pour ceux qui les ont dépouillées de tout, chassées de leurs maisons et forcées de chercher un refuge sur la terre étrangère. Elles prient pour ceux qui détiennent injustement leurs biens. Elles prient pour leurs bienfaiteurs passés et présents. Elles prient pour l’Eglise, persécutée dans son chef et dans ses membres. Elles prient pour leur patrie, humiliée, opprimée, asservie, menacée de sombrer dans la pourriture et l’anarchie.
Que Dieu veuille entendre leurs supplications, et nous tirer du chaos où tout semblerait devoir périr ! Non, la France ne sera point effacée de la liste des nations. Elle a trop de réserves vitales : elle conserve dans son fonds trop de générosité, de dévoûment et d'esprit religieux, pour qu’elle puisse disparaître dans une catastrophe irrémédiable.
Telles sont les espérances de ces saintes victimes. Elles sont aussi les nôtres : nous avons la confiance qu’elles ne seront point déçues. Puissent les temps d’épreuve ne pas trop se prolonger !