‹ Histoire de l'abbaye de MorimondChapitre 16 sur 55 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Eleciton de Vabbé Raynald; rdle de Horimond et de Giteanx dans la deuxième

croisade; son influeoce politique et sociale.

Les moines se réunirentpotirdonner un successeur à Otbont

et élurent d'une voix unanime Raynald, frère de Frédéric» comte de Toul» religieux proiès de la maison» et» à ce que Ton croit y l'un des quinze compagnons d^Othon ; nous allons Toir combien ce choix fut heureusement inspiré (1).

Notre abbaye > jusqu'alors resserrée à peu près dans Vétroite enceinte qu'Odolric et Adeline d'Aigrement lui avaient tracée, sentait vivement le besçin d'une extension territoriale plus considérable, afin de pouvoir fournir par ses propres ressources à la subsistance et a l'entretien de son nombreux personnel, et d'essayer sur une plus grande échelle les expériences agricoles dont le pays devait recueillir les fruits.

Josbert de Meiis(î et Adeline sa femme avaient été les premiers à donner i exemple d'une pieuse libéralité envers les moines : du consentement de leurs fils, Hugues, Régnier, Foulque et Gauthier, de Théophanie leur fille, et de son mari Gérard de Dammartin, ils cédèrent à Morimond, eu vue de Dieu et de Noire-Dame , pour Texpiation de leurs fautes et de

(1) AnmU* cisLf Séries abbat. Morint,, 1. 1, p. î»18.

celles de leurs ancêtres, la terre de Bucolie (aujourd'hui Morveau) et Tusage par toute la seigneurie de Romain (1). Cette

donation est de Fau 1 1 35 à il 40. Vers la fin de Tannée H44 , une circonstance providentielle lit jaillir du sein même de la féodalité juscpie sur Horimond une source abondante d'aumônes et de bienfaits.

La ville d'Edesse , un des principaux boulevards du royaume chrétien de Jérusalem, avait été reprise par les Musulmans. L'orient jeta un cri d*alai iiic qui retentit en occident et alla droit au cœur de Louis VU, auquel la justice divine semblait fournir une occasion d^expier ses crimes et surtout Thorrible massacre de Vitry. Mais ce grand prince eût été impuissant en face d'une entreprise aussi gigantesque , sans le concours et Tappuî de Cîteaux: il n'y avait alors au monde que cetHer* cule qui pût prendre PEuropc et la lancer sur TAsic.

Aussi y qui» du haut du Capitole romain, ht un ap])el aux soldats du nord et leur montra le Golgotha profané? Eugène m, sorti de Cîteaux. Qui, à la tenue des états de l^oiirgcs, se . leva le premier et appuya l'expédition d'outre mer dans un chaleureux discours qui fit pleurer tous les assistants? Godefroi , évè([ue de Laiiurcs, enfant de Cîteaux. Qui fut cliaigc d'emboucher la trompette et de convoquer à cette guerre sacrée les peuples et les rois ? Bernard , abbé de Glairvaux. D'où sortent tous ces moines qui prêchent la croisade dans lest^ii^es, sur les places publiques, au castel et dans la chaumière ? Des couvents de Cîteaux (2).

Nulle part il n'y eut plus d'enlliousiasme quMu diocèse de Langres : c'était du haut des monts langrois que Fesprii de Dieu semblait souffler sur le monde et Tincliner vers Forient; car c'est une des vieiiics giuuus de cette sainte et illustre

(1) Archiv. de la llautr-Mtme, céirt. 4.

(2) Voir les Amaies de Citeaux, 1144 et 11 V5.

%lise, d'avoir toujours été la première à marcher en avant

avec sa banaiore contre les ennemis du Christ et de la liberté.

Le jour de l'Ascension 1146, Tabbé de Morimond, délégué

sans doute par saint Bernard , convoqua les principaux seigneurs du Bassigny dans son abbaye, et leur exposa avec tant de force et d'onction la nécessité de voler au secours de Jérusalem, que la plupart prirent la croix en répétant le cri de Vézelay : Dieu le veut

Diaprés la chronique, on comptait dans cette assemblée quatre seigneurs de fiefs bannerets , dix de fiefs de hautbert et quinze simples éeuyers (1). La foi chrétienne animait tous ces barons et faisait battre leurs cœurs sous le fer de leur épaisse armure. Malheureusement leur conduite n'était pas toujours en harmonie avec leurs croyances : la plupart étaient entuciiés de yices honteux contre la pureté ; ils sentirent qu'avant de courir attaquer le sensualisme en Asie, ils devaient auparavant le vaincre dans leurs ames et briser contre eux-mêmes leur première lance.

Un joug^ intolérable pesait sur les pauvres manants : il ne fut pas difiicile de l'aire comprendre aux seigneurs qu Us ne mériteraient de renverser le despotisme mahométan qu'après avoir donné aux enfants du christianisme la liberté conquise depuis douze cents ans par le sang du Calvaire ; aussi un grand nombre de chartes d'affranchissement datent de la seconde et dclatroisicnic croisades.

La plupart des seigneurs étaient en guerre continuelle les uns avec les autres, foulant et refoulant en tous sens le sol dé-

(1) Taiul, Morim,, ad ann. 1146. ^ Renard de CSioiseul se mit à leur tète (Mangin, HUL eccl^. et civil, du diocèse de Lmgres, i, 3, p. M). Plusieurs moines de Morimond les accompagnèrent , et rapporl* rent d'orient les reliques de S. Georges (\'oir à Téglise de Menvy la pièce écrite qui atteste ce fait et qui est jointe à ces reliques tirées de Morimond).

sert et les populations décimées ; la croix qu'ils pi-irent deviat encore un signe de paix , et les ennemis les plus acharnés se donnèrent le baiser fraternel sar le sein et entre les bras du Crucifié.

Beaucoup avaient de grandes injustices à réparer envers leurs vassaux» les veuves et les orpbelins ; or» comme la plupart des pauvres qu'ils avaient faits étaient à la charge de Morimond, ils crurent, dans Tintérèt même de leurs malheureuses victimes, devoir restituer à cette maison , la mère nourricière des mendiants du Bassigny. Enfin , ils avaient à craindre de rencontrer la mort» soit dans la route » soit sur le champ de bataille ; c'est pourquoi ils voulurent assurer à leurs âmes les sufirages d'une sainte prière ; or, à cette heure , nulle prière ne s'élevait plus pure et plus puissante vers le ciel que celle de Gîteaux ; aussi cet ordre recueillit-il presque toutes les pieuses donations des croisés.

Barthélémy de Nogent, Régnier de Bourbouiie , Renard et Gonon de Ghoiseul » Hugues de Beaufremont ; Macelin et Eudes , seigneurs d'Hortes ; Guy de Rançonnîères , Renier de Vroncourt (1), Gérard et Geoffroy de Bourmont , Hugues de Vaudémont ; les sires de Tréchâteau, de Grancey et de Montsaugeon ; et plusieurs autres, sur le point de s'embarquer pour la terre sainte, cédèrent des portions plus ou moins considérables de leurs fiefe. Lia plus importante de ces donations fut celle de la terre des Gouttes, consistant alors en deux grosses métairies, à une lieue et demie de Morimond, et qui lut abandonnée dans le même moment au monastère par divers seigneurs y ayant droit, spécialement par Robert Wiscard, comte de Clémont ; par Simon , Irère de Wiscard ; par Hugues de Beaujeu , qui probablement avait épousé leur sœur ; par Gé-

(1) Voy«K, anx archives de la Haute*Maroe, les liasses qai portent ces noms divers.

rard-sans-Terre » frère de Régnier d'Aigremont. Le même

comte de Clémont, imunkliatement avant son départ, ajouta à son premier don trois cents journaux de terre au lieu dit Sepi- Fontaines. Gislebert de la Porte» qui raccompagnait dans âon voyage, n'oublia pas non piu:> nos religieux, et il leur tranisitra sa terre d'Anglecourt (1).

Le mouYement imprimé par Giteaux à l'Europe 8*éiait étendu en Alleniagiic jusqu'au Niémen. Olhoii de Frisinp^ue se croisa avec Conrad, roi des Romains, et une multitude d'autres seigneurs, qui» avant de partir, se signalèrent par leui's libéralités envers les couvents cisterciens.

Mais» au milieu des bouleversements auxquels la société était en proie au commencement du Xll* siècle » toutes ces donations n'eussent rie (]u'une poussière que le premier vent d'orage aurait dispersée ; il n'y avait alors qu'une seule autorité qui pût faire respecter le droit et assurer la propriété : c'était la papauté. Eugène ÏIÏ étant venu deçà les monts , à cette époque, jusqu'à Clairvaux et à Langres, l'abbé Raynald s'empressa d'aller le trouver» et le supplia de placer Morimond avec ses dépendances sous la garde des saints apôtres Pierre et Paul, et sous la protection du Saint - Siège ; ce qu'il obtint par une bulle datée de Trêves» le 6* de décembre de l'an 1147» signée du Souverain-Pontife , de sept cardinaux, et scellée du scel de la chancellerie romaine (2).

Pour nous feire une idée exacte des domaines de notre abbaye et des ressources dont elle pouvait disposer à la fin de ce siècle, il faut lire les bulles où les papes énmnèrent et approuvent toutes les donations faites à son profit. Dans celle d'Alexandre m, en 1 160, on voit qu'elle possédait déjà dix granges : Vaudenvillers, Dosme, Auglecuurt, Grigaoncourl, An-

(1) Archiv. de l'évé:héde Langresy p. 473, c. 3 : DeTAbb. deMorim.

(2) Archiv» de la Haute-Marne, liasses 1, % 3, 4.

doivre, Hoireau» Les Gouttes, Grandrapt» Rapchamp» Frau-

court. A ces granges il faut ajouter le fi anc-aleu de Levécourt, le droit de prendre deux charges de sel dans les salines de Moyen-ViCy des iennemenisei des gaîg nages dans une douzaine de villages ; le dioii d'usage, de pêche et de pâturage dans les forêts, les rivières et les praiiies des seigneuries de Choiseul, de Bourbonne» d^Aîgremont et de Clément (1).

Sans doute, si ces pages passent par hasard sous les yeux de quelques disciples de Fourier ou de Cabet, ils crieront à Tem* piètement , à renvahissement ; cependant , si nous ouvrons leurs livres (2), nuus les trouvons remplis de déclaniaiions et de plaintes contre le morcellement de la propriété , auquel ils attribuent la plupart des misères et des désordres du monde. Ils demandent c[ne rexploitation moic clée soit remplacée par une exploitation plus unitaire. C'est ce que les moines cisterciens ont entrepris au XII* siècle. Ils se sont réunis pour défricher et assainir, tenter des essais, renouveler le sol appauvri et détérioré depuis bien des siècles. Cette création d^une nouyelle terre demandait des sacrifices immenses et de longues années» et il n'y avait qu'une association se survivant à elle-même qui pût continuer Fœuvre commencée et attendre les fruits que la terre donne toujours» tôt ou tard, au labeur patient. Les moines étaieiil suscités de Dieu pour initier le peuple à la vie nprricole, lui en donner le goût et Tintelligence ; il leur fallait un Taste domaine qui les mit en contact ayec le plus de monde possible , des terrains de toutes sortes , tous les degrés et tous les genres de culture.

Les donations des seigneurs n'étaient jamais purement gra-

(1) Archiv. de la Haute-Manie, liasses 1, 2 et 3.

(2) Voyea la The'orie de l'Unité universelle^ de Fourier; — Manifeste de l'Ecole sociét., de Vict. Gonaidérant ; — ^0y^7<ulùatfan du ^raoailf par Briancourt, etc. — Uses surtout : Du ikreeiiemeni, par de Monseignat, député ; Paris, 1844.

tuites; tantôt c'était une dette de reconnaissance dont ils toulaient s'acquitter envers Tabbaye qui avait ouvert son sein à leurs frères ou à leurs parents, ou un échange contre un droit de sépulture dans l'église avec des services funèbres réguliers à perpétuité» ou bien une vente pure et simple dans des besoins pressants (1).

La propriété monacale s'étend et se consolide» tandis que la propriété féodale se morcelle» s'ébrèche de toutes parts ; le fief

va au cioitre parcelle par parcelle, le couvent se dresse en face du manoir» et le domine tout à la fois des hauteurs du ciel et de la terre.

Le droit d'asile accordé par les Souverains - Pontites , nonseulement àMorimond» mais à ses granges » porta également un coup terrible àTautorité seigneuriale. Il était défendu, sous peine d'excommunication, de franchir le grand mur d'enceinte du monastère et les clôtures extérieures qui environnaient les granges , pour y appréhender qui que ce fût. Or, comme ces granges étaient disséminées sui' une grande partie du iiassigny» les victimes de la tyrannie couraient de tous côtés 8*y réfugier, pour éviter les supplices et la mort. La terre que les sajKiiiles des moines avaient foulée était une terre sacrée et inviolable ; elle communiquait son inviolabilité aux malheureux qui venaient la baiser et lui demander leur salut (2). Quelquefois ils linissaieut par se fixer au milieu des irèrcs convers ; le plus souvent ils retournaient dans le monde» où leur présence était nécessaire , après avoir obtenu leur grâce par Tintermédiaire de leurs liùies.

Un jour le pontrlevis du caste! s abaissait» et les gardes s'inclinaient de respect devant deux religieux qui demandaient une audience. Ces saints solitaires venaient intercéder, au nom

(1) Voir les Pièces justlficali vos.

Voy. BuU. d'Alei. Ul, d'Eug, UI. d'Orb. UI, liasse 1-

de 1 hiuiiamté et de la religion, pour un coupable, ou lui innocent persécaté : ils montraient k croix et le ciel» ils priaient, ils pleoraient ; la châtelaine et ses enfants pleuraient comme eux ; le baron sim liait ses entrailles émues : les moines étaient Yainqueurs ; ils s'en retournaient dans le cloître , le cœur parfumé de cette joie pure dont Dieu récompense dès ici -bas la chanté pour le prochain et le dévouement au malheur.

Ainsi» tout ce qui souffirait dans la contrée» tout ce qui était pauvre, humilié, opprimé, tom iiaii ses regards vers Morimond comme vers le port de la paix » de la liberté et du bonheur. Les seigneurs eux-mêmes» par Pempressement qu'ils mettaient à y envoyer leurs offrandes et à s'y faire agréger, à y mener leurs enfants, témoignaient hautement de la suprématie monastique. Ceox d'entre eux qui n'avaient pas le courage de s*y ensevelir pendant leur vie voulaient au moins que leurs ossements y reposassent après leur mort. L église était pavée de tombes blasonnées, et, quand les moines se levaient dans leurs stalles pour untoiuier le Te Deum , Fhymne triomphale , chacun d'eux avait le pied sur la poitrine d'un comte ou d'un baron.

Le féodalisnie du Bassigny champenois et lorrain est venu petit à petit s'engloutir dans les profondeurs du vallon de Mo-

rimond et se briser au pied de la misérable hutte des ermites. La force orgueilleuse a été refoulée sur elle-même par la patience et la prière» comme on voit une mer furieuse » qui menace de loui ( nvaliii , airéter ses flots superbes devant le grain de sable et Talgue modeste de ses rivages.

■1— «fc» .i...» ■ I.... m... Il ,-1

Page 1